Ma mère (elle vivait encore lorsque ces lignes furent écrites) descend du plus jeune des frères Lambton qui se sont établis ici voilà bien des années. La tradition raconte que l’aîné hérita d’une grande propriété anglaise (érigée depuis en comté) et qu’il mourut. C’est ce qui est toujours arrivé dans ma famille. Ils meurent tous tandis qu’ils pourraient faire quelque chose d’utile sans être obligés de travailler. Les deux Lambtons laissèrent beaucoup de petits Lambtons derrière eux; et lorsque enfin, il y a une cinquantaine d’années, la propriété anglaise fut érigée en comté, la nombreuse tribu des Lambtons américains (c’est-à-dire les descendants de l’aîné) commença à s’agiter. Depuis cette époque ces descendants se démènent inutilement pour arriver à faire valoir leurs droits. Le véritable comte actuel—je veux dire l’Américain—m’écrivait de temps en temps et essayait de m’intéresser à cette question brûlante de titres et de propriété, en m’offrant une part de son futur butin; mais j’ai toujours agi de manière à éviter les tentations.
Eh bien! un jour de l’été dernier, j’étais couché sous un arbre, ne pensant pas à grand’chose, lorsqu’une idée me vint à l’esprit. Je dis à quelqu’un de la maison:
—Supposez que je vive jusqu’à quatre-vingt-deux ans, que je devienne sourd, aveugle, édenté, et qu’au moment de rendre le dernier soupir sur mon lit de mort...
—Attendez, laissez-moi finir votre phrase,—interrompit l’autre.
—Allez, lui dis-je.
—Quelqu’un se précipite avec un papier, s’écrie: «Tous les autres héritiers sont morts, vous êtes comte de Durham!»
C’était juste ce que j’allais dire. Et pourtant jusqu’à ce moment, jamais cette idée ne m’était venue à l’esprit.—Il y a quelques années, j’aurais été stupéfait d’une chose pareille, mais je n’en étais plus à m’étonner de particularités qui m’arrivaient couramment chaque semaine, et je suis bien convaincu maintenant qu’un cerveau peut communiquer clairement avec un autre, sans l’aide du véhicule lourd et lent de la parole.
Ce siècle paraît avoir épuisé presque toutes les inventions; cependant il en reste une encore à exploiter, c’est la «phrénophonie». Elle consisterait à trouver une méthode permettant à deux esprits d’établir une communication mentale entre eux à l’aide de la volonté; cette communication serait en quelque sorte codifiée comme le télégraphe électrique. Le télégraphe et le téléphone vont devenir trop lents et trop verbeux pour nos besoins. Il faut que notre pensée puisse franchir les distances, quitte à la transformer en paroles si cela devient nécessaire; en tout cas, nous réserverions cette besogne ennuyeuse pour nos moments perdus. Il est évident que la force qui transmet notre pensée d’un cerveau à un autre revêt une forme plus fine et plus subtile que l’électricité; nous devons tout d’abord chercher à nous rendre maître de cette force, et essayer de la capter comme nous avons dû le faire pour les courants électriques. Avant l’invention du télégraphe, pas un de ces phénomènes ne semblait plus facile à expliquer que la transmission de la pensée.
Pendant que j’écris ceci, il y a certainement quelqu’un sur un autre point du globe qui en fait autant; la question se résume à ceci: lequel des deux inspire cette pensée à l’autre? A cela je ne puis répondre, mais je reste persuadé que toutes les idées ont traversé un autre cerveau pendant tout le temps qu’elles m’ont absorbé.
Je terminerai par une observation que j’ai trouvée il y a quelque temps dans le Johnson de Boswell.
—Le Candide de Voltaire est absolument identique, comme plan et conception, à Rasselas de Johnson; il l’est à tel point que j’ai entendu dire à Johnson que si les deux ouvrages n’avaient pas paru à quelques jours d’intervalle (la possibilité du plagiat étant de ce fait écartée, faute de temps matériel), il aurait été impossible de nier que le second paru avait été copié sur le premier.
Les deux hommes étaient éloignés d’une distance énorme, et la mer les séparait.
Post-scriptum.
Dans le nº de Atlantic de juin 1882, Mr John Fiske fait allusion à la «coïncidence» Darwin-et-Wallace, coïncidence souvent citée, et s’exprime ainsi: «Je veux parler de la «circonstance imprévue» qui décida Mr Darwin en 1859 à rompre le silence et à composer les Origines des espèces. Le succès extraordinaire de son livre, en même temps que cette circonstance particulière, servit à démontrer combien l’esprit humain était mûr pour entendre traiter les grandes questions soulevées par Mr Darwin. En 1858, Mr Wallace, qui était plongé dans l’étude de l’archipel Malais, envoya à Mr Darwin (comme à l’homme le plus à même de le comprendre) l’esquisse d’une théorie identiquement pareille à celle que préparait Mr Darwin depuis si longtemps.
»La même suite d’observations et de conclusions qui avait amené Mr Darwin à la découverte de la «Sélection naturelle» et de ses grandes conséquences venait également de conduire Mr Wallace au seuil de la même découverte; seulement, dans l’esprit de Mr Wallace, la théorie n’était pas poussée aussi loin que dans l’esprit de Mr Darwin. Et au cours de la préface de son charmant livre sur la Sélection naturelle, Mr Wallace reconnaît, avec une rare modestie et une grande franchise, que sa propre découverte, bien qu’elle ait une valeur incontestable, est largement surpassée en intérêt et en force par celle de Mr Darwin. C’est parfaitement vrai, et Mr Wallace a si bien travaillé à l’illustration future de leur théorie qu’il peut être très satisfait d’avoir la seconde place dans la propagation de cette thèse.
»La coïncidence, cependant, n’en reste pas moins remarquable quand on compare les conclusions de Mr Wallace et celles de Mr Darwin. Mais quand on y réfléchit, des coïncidences de ce genre ne sont pas surprenantes dans l’histoire des découvertes scientifiques. Et il n’y a rien d’étonnant à ce qu’elles se produisent de temps à autre; il suffit de se rappeler en effet qu’une découverte notoire se rapporte toujours à une question dont l’étude absorbe les grands esprits du monde entier. C’est ce qui arriva au moment de la découverte du calcul différentiel et de la planète Neptune. Il en fut ainsi lors de la lecture des hiéroglyphes égyptiens et de la théorie ondulatoire de la lumière. Le même fait eut lieu jusqu’à un certain point, au moment de l’introduction de nouveaux principes de physique, de la découverte de l’équivalent mécanique, de la chaleur et de la corrélation des forces. De même, pour l’invention du télégraphe électrique et la découverte du spectre de l’analyse. Il n’y a donc rien d’extraordinaire à ce que le fait se soit reproduit pour la doctrine de l’origine des espèces par la sélection naturelle.»
On attribue ces «coïncidences» au fait que ces graves questions, par leur origine et leur nature, ont préoccupé à cette époque tous les grands esprits du monde entier. Je crois plutôt que dans chacune de ces découvertes un seul homme télégraphie mentalement aux autres savants de l’univers. Et maintenant j’arrive à une énigme: Comment se fait-il que des objets inanimés puissent impressionner un esprit?
Le fait se produit; j’ajoute entre parenthèse qu’il se produit constamment. Je vous cite l’exemple d’une réponse claire et détaillée à un télégramme qui n’est pas encore arrivé à destination. Ceci se produit lorsque votre dépêche a été envoyée mentalement d’un esprit à l’autre avant de passer par la voix lente du fil électrique; vous avez dû constater ce fait souvent dans votre existence.
Mais revenons aux objets inanimés. Dans les expériences d’extralucidité non professionnelle pratiquées par la Société psychique, on bande les yeux du médecin, puis on met dans sa main un objet ayant touché la personne ou ayant été porté par elle: immédiatement le médium dépeint la personne, et finit par le récit de quelque événement ou détail auquel l’objet en question a été mêlé. Si une chose inanimée peut impressionner et instruire l’esprit du médium, rien n’empêche qu’elle ait la même vertu dans un domaine de télégraphie mentale. Un jour, une dame de l’Ouest m’écrivit que son fils venait à New-York pour trois semaines, qu’il me ferait une visite, et elle me donna son adresse. J’égarai la lettre, et les trois semaines s’écoulèrent sans que j’y pensasse. Puis, un remords subit m’envahit et je me hâtai d’écrire à la dame pour lui demander l’adresse perdue. Mais, après mûre réflexion, je compris que l’irruption subite de ce souvenir dans mon cerveau n’était pas un pur accident, et j’ajoutai un post-scriptum à ma lettre, annonçant que sûrement j’aurais une lettre de son fils dans la soirée. Effectivement je la reçus; la lettre était arrivée au bureau de poste, mais ne m’avait pas encore été distribuée; et cependant j’avais subi son influence. J’ai fait tellement d’expériences de ce genre, une douzaine au moins, que j’ai actuellement acquis la conviction que les objets n’agissent pas seulement sur les «voyants» pour les guider, mais qu’ils prêtent encore leur énergie à la télégraphie mentale.—Je ne sais trop à quelle catégorie appartient le fait auquel j’arrive maintenant. Je l’ai extrait d’un journal local, il y a six ou huit ans, et je garantis l’authenticité des détails qui s’y rapportent, car l’histoire m’a été racontée dans les mêmes termes par une des deux personnes intéressées (un pasteur de Hartford), au moment même où cette chose étrange se passait.
»Les coïncidences bizarres servent de thème aux histoires les plus intéressantes et aux études les plus curieuses. Personne ne peut les expliquer, mais chacun les constate lorsqu’elles se sont produites. Celle que je vais relater constitue une des plus frappantes et des plus véridiques qui se soient produites dans cette ville:
»Au moment de la construction d’une des plus belles résidences de Hartford, un peintre de la ville fournit la tapisserie de certaines pièces, et s’engagea en même temps à la poser. On calcula mal les dimensions d’une des pièces, et au dernier moment on se trouva à court d’un rouleau de papier. Le peintre demanda un sursis pour le faire venir de la fabrique; celle-ci répondit qu’il ne lui en restait plus et qu’on avait détruit les planches originales; elle possédait cependant une liste des marchands auxquels elle avait fourni ce papier; en leur écrivant à tous, on finirait par se procurer un rouleau. Cela demanderait une quinzaine de jours, mais on trouverait certainement ce qu’on désirait.
»Au bout de ce temps, arriva une lettre disant qu’à leur grand étonnement il n’existait plus un rouleau de papier. On demanda à la fabrique un nouveau sursis, disant qu’on allait écrire aux clients particuliers de la maison, et que certainement l’un d’eux céderait le rouleau désiré. Mais nouvelle surprise, il fut impossible de se procurer le moindre bout de ce papier. Un grand laps de temps s’était écoulé, et il devenait inutile d’attendre davantage. Le fournisseur s’était engagé à tapisser cette pièce; pour lui, la seule façon de s’en tirer était d’arracher le papier déjà posé et d’en coller un autre. A cet effet, un ouvrier fut envoyé pour ôter le papier; ses outils étaient prêts et il allait se mettre à l’œuvre sous la direction du propriétaire, lorsque celui-ci fut appelé par un domestique. Quelqu’un demandait l’autorisation de visiter la maison et, avant de répondre, le domestique avait cru bon de consulter son maître.
»Cette visite inopinée avait pendant quelques instants interrompu les préparatifs de l’ouvrier peintre. Le propriétaire alla recevoir l’étranger, et consentit à lui faire visiter la maison. Mais il lui demanda la permission de s’arrêter pour donner des ordres à l’ouvrier; chemin faisant, il raconta la singulière aventure du papier. Ils entrèrent ensemble dans la pièce; le premier mot de l’étranger, en apercevant le papier, fut: «Mais, j’ai identiquement le même papier dans une des chambres de ma maison, et il m’en reste un rouleau que je mets bien volontiers à votre disposition.»
»Quelques jours après le mur était tapissé du papier choisi dès le début. Si le propriétaire n’avait pas été chez lui, l’étranger n’aurait pas visité la maison; en tous cas, s’il était venu vingt-quatre heures plus tard, et si on ne lui avait pas raconté l’aventure par le plus grand des hasards, c’en était fait du fameux papier. L’enchaînement de toutes les circonstances est très remarquable, et je puis affirmer sans trop m’avancer que cette histoire ne résulte pas d’un pur hasard.»
Un incident qui m’est arrivé l’autre jour vient de me revenir à l’esprit; je le relate aujourd’hui et le repêche à cette occasion des profondeurs poussiéreuses de mon bureau.
Une dame me posa à brûle pourpoint cette question: «Avez-vous jamais eu une vision à l’état de veille?» J’allais répondre sans hésiter, lorsque les derniers mots de cette question me firent réfléchir en éveillant un doute dans mon esprit. Cette dame ne pouvait pas deviner la portée de ces paroles, qui m’ont peu à peu amené à éclaircir un mystère qui m’avait beaucoup intrigué. Vous allez en juger par vous-même dans quelques instants:
Depuis que la Société anglaise des Recherches psychiques a commencé à s’occuper d’histoires de revenants, de maisons hantées, d’apparitions de vivants et de morts, j’ai lu ces articles avec avidité et une grande régularité. La question que vous pose le plus fréquemment un voyant à l’état de veille est celle-ci: «Pouvez-vous affirmer que vous étiez éveillé à tel moment?» Si la personne interrogée ne peut pas répondre avec assurance, cela suffit pour jeter un doute sur la véracité de son récit. Mais si elle affirme avoir été éveillée, et donne des preuves palpables à l’appui, on accorde généralement une certaine foi à son histoire. Le commun des mortels n’agit pas autrement et c’est d’ailleurs ainsi que je procédais jusqu’au moment où, l’autre jour, cette dame m’a posé la question que je viens de vous soumettre.
Ce point d’interrogation me donna à penser et m’amena à conclure qu’on peut être endormi, ou tout au moins inconscient, pendant un certain temps, sans s’en apercevoir, et sans avoir perçu nettement ce qui s’est passé à ce moment. Un cas mémorable me revient à l’esprit. Il y a un an, je me tenais un matin sous le porche, lorsque je vis un homme s’avancer dans ma direction. C’était un étranger; je comptais bien qu’il sonnerait et entrerait dans la maison sans s’arrêter pour me parler; il lui fallait pour cela passer devant moi par la grande porte; pour éviter qu’il m’adresse la parole je pris moi-même l’air d’un étranger. Cela réussit quelquefois.
Je vis cet homme très nettement au moment où il était à dix pas de la porte et à vingt-cinq de moi, puis subitement il disparut. Je demeurai aussi médusé que si j’avais vu une église s’éclipser en un clin d’œil pour faire place à un terrain vague. J’étais ravi de ce phénomène, car à n’en pas douter, je venais d’assister à une apparition; je l’avais vue de mes propres yeux, vue, et au grand jour. Je me promis d’en rendre compte à la Société. Je courus à l’endroit où j’avais d’abord vu le spectre, puis à l’autre bout du porche et regardai tout autour de moi. J’acquis la certitude absolue que je me trouvais bien en présence d’une apparition. Il ne me restait plus qu’à consigner le fait pendant qu’il était encore frais à ma mémoire. Ravi de ma découverte, je me dirigeai vers la maison. Lorsque je pénétrai dans le vestibule, mon cœur cessa de battre et ma respiration s’arrêta. Je vis l’homme qui m’était apparu, assis sur une chaise, seul, aussi calme et aussi paisible que s’il s’était installé là pour un temps indéfini. L’ébahissement m’empêcha de parler; je me ravisai et lui demandai:
—Etes-vous entré par cette porte?
—Oui.
—Avez-vous ouvert la porte vous-même ou avez-vous sonné?
—J’ai sonné, et le nègre est venu m’ouvrir!
Je pensai en moi-même:—C’est bien étonnant. Il faut à Georges deux minutes pour répondre à la porte lorsqu’il se presse, et je ne l’ai jamais vu se dépêcher. Comment cet homme est-il resté deux minutes à la porte, à sept pas de moi, sans que je l’aperçoive?
Sans la question de la dame:—Avez-vous eu une vision—à l’état de veille? j’aurais cherché jusqu’à ma mort la solution de cette énigme. Tout s’explique maintenant. Evidemment, ce jour-là, j’ai été endormi soixante secondes, ou du moins inconscient sans m’en douter. Dans cet intervalle, l’homme a passé près de moi, sonné, attendu là, puis il est entré et a fermé la porte; je ne l’ai pas vu, pas plus que je n’ai entendu la porte se fermer.
Si, pendant cette minute d’absence mentale, il s’était caché dans la cave (il avait largement le temps de le faire)—j’aurais fait part de cette aventure à la Société des Recherches et, en l’amplifiant, j’aurais crié au miracle; la force déployée par trente bœufs réunis ne m’aurait pas ôté de la tête que j’étais «un privilégié» de ce monde, et que je venais d’avoir ma vision—à l’état de veille.
Et maintenant, comment prouver que j’étais conscient ou non? La chose me paraît impossible et personne n’a encore résolu ce problème.
Je compte sur un rêve pour trouver la clef de ce mystère.
L’époque de notre départ d’Aix-les-Bains pour Genève approchait. De là, nous devions aller à petites journées et par un itinéraire compliqué à Bayreuth, en Bavière. Pour mener une caravane aussi importante que la mienne, il me fallait songer à prendre un courrier, bien entendu.
Mais je perdis du temps. Les jours se passaient et, un beau matin, je me réveillai en constatant que nous étions prêts à partir, mais que je n’avais pas encore de courrier. Je pris alors un parti qui me parut bien un peu téméraire, mais je me sentais d’humeur à ne pas m’arrêter en chemin. Je déclarai que je ferais le premier relais à moi tout seul, et je le fis.
Oui, je conduisis à moi tout seul, d’Aix à Genève, toute la bande,—quatre personnes. Il y avait un peu plus de deux heures de route, et il fallait changer une fois de wagon. Cela se passa sans aucun accident, à part que j’oubliai sur le quai une valise et quelques menus objets,—mais on ne peut pas appeler cela un accident. Du coup, je m’offris à conduire la caravane jusqu’au bout du voyage, à Bayreuth.
Je commis là une «gaffe», bien que la chose parût très faisable à première vue. L’équipée était beaucoup plus compliquée que je ne le pensais. Premièrement, il fallait rallier deux personnes que nous avions, quelques semaines auparavant, laissées dans une pension à Genève, et les amener à notre hôtel. Deuxièmement, je devais signifier aux individus qui ramassent les bagages sur le grand quai d’avoir à porter sept malles à l’hôtel pour en remporter sept autres qu’ils trouveraient empilées sous le hall. Troisièmement, il me fallait découvrir dans quelle partie de l’Europe était Bayreuth, et prendre sept billets de chemin de fer pour cette localité. Quatrièmement, j’avais à envoyer un télégramme à un ami, dans les Pays-Bas. Cinquièmement, comme il était deux heures de l’après-midi, il fallait se dépêcher pour être prêts pour le premier train de nuit, et assurer des places dans le sleeping. Sixièmement, je devais enfin retirer de l’argent à la banque.
A mon avis, les tickets de sleeping étaient la chose la plus importante; j’allai donc à la gare moi-même, pour plus de sûreté; les commissionnaires d’hôtel sont si peu dégourdis en général! Il faisait très chaud, et j’aurais dû prendre une voiture, mais je crus mieux faire en économisant une course, et je partis à pied. Mal m’en prit, car je me perdis et fis trois fois le chemin. Au guichet, on me demanda quel itinéraire je désirais prendre; cela m’embarrassa fort et tout de suite je perdis la tête. Il y avait un tas de monde autour de moi, et je ne connaissais rien aux itinéraires; je ne savais même pas qu’il pût y en avoir deux. Aussi je jugeai préférable de rentrer pour consulter la carte et de retourner à la gare ensuite.
Cette fois, je pris un fiacre, mais en remontant l’escalier de l’hôtel, je me souvins que je n’avais plus de cigares, et je voulus en acheter pendant que j’y pensais. Le bureau de tabac faisait le coin de la rue; ce n’était donc pas la peine de prendre le fiacre pour si peu, et je dis au cocher de m’attendre.
La télégramme me revenant à l’esprit, je le composai dans ma tête en marchant, et du coup j’oubliai mes cigares et mon fiacre. Je comptais envoyer ce télégramme de l’hôtel, mais, réfléchissant que je ne devais pas être loin de la poste, je me décidai à l’y porter moi-même. La poste était bien plus loin que je ne le pensais. Je finis par la dénicher, j’écrivis mon télégramme et le remis au guichet. L’employé, qui avait une tête rébarbative et était un monsieur fort tracassier, me posa en français un tas de questions si déliquescentes que je recommençai à patauger et que je perdis le nord de nouveau. Heureusement, un Anglais qui passait par là m’expliqua que cet employé désirait savoir où envoyer mon télégramme. Cela, je l’ignorais totalement, car il ne s’agissait pas de «mon» télégramme, mais bien d’un télégramme que j’envoyais pour le compte d’un des membres de ma caravane: je m’évertuai à le faire comprendre à ce maudit employé qui ne voulut rien savoir. De guerre lasse je lui déclarai que puisqu’il était aussi bizarre, j’allais revenir et la lui donner, son adresse!
Cependant je pensai que je ferais bien d’aller, auparavant, cueillir à leur pension les deux personnes qui devaient m’y attendre avec impatience; il valait certainement mieux suivre le programme que je m’étais tracé et faire chaque chose en son temps: cette réflexion me remit en mémoire le fiacre que j’avais laissé à l’hôtel et dont la location courait toujours; alors, j’appelai un autre fiacre, et lui dis de descendre chercher le premier et de l’amener à la poste, où il attendrait que je revienne.
Il me fallut marcher longtemps et par une jolie chaleur pour arriver chez ces gens; une fois là, je découvre qu’ils ne pouvaient me suivre illico avec leurs sacs, et qu’il fallait prendre une voiture. Je sortis pour en chercher une, mais avant d’en avoir trouvé, je m’aperçus que j’étais tout près du grand quai,—du moins, je me le figurais,—et je jugeai que ce serait une économie de temps d’y passer pour régler la question des bagages. Après avoir rôdé près d’un mille, je rencontrai une boutique de cigares; cela me fit penser à mon projet d’emplette. Je dis au marchand que j’allais à Bayreuth et qu’il m’en fallait une provision pour mon voyage. L’homme me demanda quel itinéraire je devais prendre; je lui répondis que je n’en savais rien. Il me conseilla de passer par Zurich et un tas d’autres endroits dont il me donna les noms, et m’offrit de me vendre 7 billets de seconde classe, directs pour Bayreuth, à 22 dollars chaque, avec le bénéfice de l’escompte que le chemin de fer lui consentait. Je commençais à en avoir assez de voyager en seconde avec des billets de 1ʳᵉ, et je lui pris ses billets.
Quelques minutes après, j’avais déniché le bureau des Messageries Natural Co, et je lui avais passé l’ordre de porter sept de nos malles à l’hôtel et de les y empiler sous le hall. Il me sembla bien cependant que j’oubliais quelque chose en donnant mes instructions, mais je me creusai en vain la tête.
Ensuite, je découvris la banque, et m’y présentai pour avoir de l’argent; mais comme j’avais oublié, je ne sais où, ma lettre de crédit, il me fut impossible de rien toucher. Il me revint à l’esprit que j’avais dû laisser cette lettre sur la table où j’avais écrit mon télégramme; je pris un fiacre, me fis conduire à la poste, montai l’escalier, et là on me dit qu’une lettre de crédit avait été en effet oubliée sur la table, mais qu’elle avait été remise à la police et qu’il faudrait y aller et prouver qu’elle m’appartenait.—On me donna un garçon pour me conduire; nous sortîmes tous deux et marchâmes une couple de milles pour arriver à la police; là je me rappelai mes deux autres fiacres et demandai au garçon de me les renvoyer quand il rentrerait à la poste.—La nuit tombait et le commissaire était parti dîner. J’aurais bien été dîner moi-même, mais l’agent de service m’en dissuada, et j’attendis. Le commissaire reparut subitement à dix heures et demie, mais dit qu’il était trop tard pour rien faire, et me renvoya au lendemain matin, à neuf heures et demie. L’agent voulait me garder toute la nuit, prétendant que j’avais une mine assez louche; que la lettre de crédit n’était assurément pas à moi; que je ne savais pas même ce que c’était qu’une lettre de crédit; que tout simplement j’avais vu le propriétaire de cette lettre l’oublier sur la table et que je voulais me la faire remettre, comme font d’ailleurs les individus qui ont la manie de prendre tout ce qu’ils trouvent, que cela puisse avoir de la valeur ou non.—Heureusement, le commissaire déclara qu’il ne trouvait rien de suspect à ma mine, que j’avais l’air assez inoffensif, tout au plus légèrement timbré.—Je le remerciai beaucoup; il me rendit la liberté et je retournai à l’hôtel avec mes trois fiacres.
J’étais éreinté, et hors d’état de répondre décemment à un interrogatoire; aussi, je résolus de ne pas déranger la caravane à une heure aussi tardive, d’autant que je savais qu’il y avait une chambre libre à l’autre bout du hall. Mais je n’eus pas le temps de gagner cette chambre; on me guettait; toute la bande commençait à s’inquiéter à mon sujet.
Je me trouvais dans de beaux draps!
Avec un air maussade et rébarbatif, la caravane était alignée sur quatre chaises, siégeant au milieu de châles et d’un tas de choses disparates, des sacoches et des guides sur les genoux. Il y avait quatre heures qu’ils étaient là!
Et ils m’attendaient, ils m’at-ten-daient!...
Je compris que seul, un tour de force brillant, heureusement exécuté, et désopilant, pouvait rompre la glace et créer une diversion en ma faveur; aussi je lançai mon chapeau au beau milieu d’eux, et, sautant après, dans une preste cabriole, je m’écriai, plein de gaîté:
—Ah! ah!... nous voici au complet, M. Merryman!
Le plus profond silence remplaça les applaudissements sur lesquels je comptais.
Force me fut donc de m’expliquer, quoique mon assurance, assez mal assise jusqu’ici, vînt de recevoir un rude choc, une douche plutôt glacée. La mort dans l’âme, j’essayais de paraître folâtre; je tentai d’attendrir ces cœurs de marbre et de dérider ces visages sévères par de légères et piquantes saillies; je tentai d’enjoliver la sinistre réalité par une anecdote badine et joyeuse; mais j’avais mal calculé mon effet. Ce n’était pas la note, oh! pas du tout! Je ne récoltai pas un sourire; pas un muscle de ces faces crispées ne se détendit; pas un glaçon de ces regards chargés de banquises ne vint à dégeler. Je tentai de nouveau un pauvre petit effort, mais le chef de la caravane m’arrêta net par ces mots:
—Où avez-vous été?
Je vis à son ton qu’il fallait cette fois ramener la question au terre-à-terre des affaires. Je commençai donc l’exposé de mes démarches, mais aussitôt il m’interrompit:
—Où sont les deux autres? Nous avons été mortellement inquiets à leur sujet.
Oh! ils vont très bien, répliquai-je. C’est ce maudit fiacre que j’avais dû chercher... Venez, je vais y aller tout droit...
—Asseyez-vous! Vous ne vous doutez pas qu’il est onze heures... Où les avez-vous laissés?
—A la pension.
—Pourquoi ne les avez-vous pas ramenés?
—Parce que nous ne pouvions pas porter leurs sacoches. Alors, j’ai réfléchi...
—Réfléchi! Vous ne deviez pas essayer de réfléchir. Il y a deux milles d’ici à cette pension. Vous n’y étiez pas allé à pied, je pense?
—Moi?... Ce n’était pas mon intention, mais c’est tout de même ce qui est arrivé!
—Et comment est-ce arrivé?
—Voilà. J’étais à la poste, et je me suis rappelé que j’avais laissé un fiacre ici, à m’attendre. Alors, pour arrêter les frais, j’ai envoyé un autre fiacre au... à...
—Où ça, au... à?...
—Allons bon! J’ai oublié maintenant. Toujours est-il que la nouvelle voiture était chargée de faire régler la première à l’hôtel, et de la renvoyer ensuite.
—A quoi bon?
—A quoi bon? Mais pour arrêter les frais, vous dis-je...
—Vraiment? en prenant un nouveau fiacre pour les augmenter encore, n’est-ce pas?
A cela je ne répondis rien. L’autre reprit:
—Pourquoi n’avez-vous pas dit au nouveau fiacre de venir vous rechercher?
—Mais, c’est ce que j’ai fait! Je m’en souviens à présent, c’est bien cela. Oui, je me rappelle que lorsque j’ai...
—Eh! bien alors, pourquoi la voiture n’est-elle pas allée vous reprendre?
—A la poste?... Mais elle est venue...
—Eh! bien alors, comment se fait-il que vous ayez été à pied à la pension?
—Dame, je ne vois plus du tout comment cela s’est fait. Attendez, j’y suis. Après avoir écrit la dépêche pour les Pays-Bas, j’ai...
—Enfin, Dieu merci, vous avez donc fait quelque chose! Je tenais tant à ce que ce télégramme partît... Mais pourquoi regardez-vous comme cela? Vos yeux cherchent à éviter les miens. Cette dépêche était la chose la plus importante que.... Vous n’avez pas fait partir cette dépêche?...
—Je n’ai pas dit que je ne l’avais pas fait partir.
—C’est inutile. Oh! mon ami, je n’aurais pas voulu pour tout au monde que ce télégramme fût oublié. Pourquoi ne l’avez-vous pas expédié?
—Oh! vous savez, j’avais tant de choses à faire et à penser... Et puis, à la poste, ils sont si bizarres qu’après avoir écrit le télégramme je...
—C’est bon, n’y pensons plus, aucune explication ne pourrait réparer... Oh! que doit-il penser de nous là-bas?
—Ça ne fait rien, je vous assure. Il pensera que nous avions donné le télégramme aux gens de l’hôtel et qu’ils n’ont...
—Vraiment! Mais pourquoi ne l’avez-vous pas donné à l’hôtel? C’était la seule chose raisonnable à faire.
—Je sais bien, mais je croyais que ce serait plus sûr de faire cela moi-même, et j’ai été à la banque pour toucher de l’argent...
—Bon! il faut vous savoir gré d’avoir tout de même pensé à cela.... Allons! je ne veux pas me montrer trop dur envers vous, bien que vous reconnaissiez, n’est-ce pas, que vous nous valez là bien des ennuis qui pouvaient s’éviter. Combien avez-vous touché?
—Dame! j’ai idée que...
—Que quoi?
—Que,—dame! je crois bien que dans ces circonstances,—que beaucoup d’entre nous, vous savez... enfin...
—Qu’est-ce que vous avez à bafouiller?... Ah! regardez-moi en face, n’est-ce pas?... Enfin, vous n’avez pas touché d’argent?
—Dame! le banquier a dit...
—Je me moque de ce qu’a dit le banquier. Vous devez avoir une raison quelconque, une raison à vous, ou quelque chose qui y ressemble pour...
—Eh bien! c’est tout bonnement parce que je n’avais pas ma lettre de crédit.
—Vous n’aviez pas votre lettre de crédit?
—Je n’avais pas ma lettre de crédit.
—Ne répétez pas tout ce que je dis.—Où était-elle, cette lettre?
—A la poste.
—Tiens, je l’y avais oubliée, parbleu!
—Parole d’honneur, j’ai vu bien des courriers dans ma vie, mais jamais, jamais, de tous les courriers que j’ai...
—J’ai fait de mon mieux pourtant.
—Allons, c’est vrai, mon pauvre ami. J’ai tort de vous maltraiter, et d’oublier que vous vous êtes échiné, pendant que nous restions là, à nous faire du mauvais sang, au lieu de vous voter des remerciements pour tout le mal que vous vous donniez pour nous. Tout cela s’arrangera. Nous pouvons très bien prendre le train de sept heures trente demain matin. Vous avez les tickets?
—Oui, et une belle occasion encore. Des tickets de seconde.
—Bon, très bien. Tout le monde voyage en seconde, et cela nous fera économiser un surcroît de dépense très appréciable. Qu’avez-vous payé pour les billets?
—22 dollars chacun, directs pour Bayreuth.
—Comment? Je croyais qu’on ne pouvait se procurer des billets directs qu’à Londres et à Paris.
—Il y a des gens qui ne peuvent s’en procurer que là, et d’autres qui peuvent s’en procurer ailleurs. C’est mon cas, paraît-il.
—Dites donc, c’est pas mal cher!
—Pas du tout, le marchand m’a fait la remise de sa commission.
—Le marchand?
—Oui, je les ai achetés dans une boutique de cigares.
—Ah! pendant que j’y pense, puisqu’il faut nous lever de bonne heure demain, il ne faut pas attendre jusque-là pour faire nos paquets. Voyons, votre parapluie, vos caoutchoucs, vos cigares... Eh! bien, qu’est ce qui vous prend?
—Diable! j’ai laissé les cigares à la banque.
—Allons, bon! Et votre parapluie?
—Je le retrouverai, ça ne presse pas.
—Qu’est-ce que vous voulez dire?
—C’est bon, je vais m’en occuper.
—Où est ce parapluie?
—C’est simple comme bonjour, je n’ai qu’à...
—Où est-il?
—Oh! je crois que je l’ai laissé dans la boutique de cigares, mais...
—Otez-moi vos pieds de là! C’est bien ce que je pensais. Où sont vos caoutchoucs?
—Ah! ça... dame!
—Où sont vos caoutchoucs?
—Oh! il fait si sec aujourd’hui! Tout le monde dit qu’il ne tombera pas une goutte de...
—Où-sont-vos-caoutchoucs?
—Attendez, attendez un peu!... D’abord l’agent a dit.
—Quel agent?
—L’agent de police... Mais quant au commissaire, il a...
—Le commissaire? Quel commissaire?
—Le commissaire de Genève... Mais moi, j’ai répondu.
—Assez! qu’est-ce qui vous prend?
—Moi, rien! Tous les deux voulaient me persuader de rester...
—Rester où?
—Et le fait est que...
—Où avez-vous été? Pourquoi êtes-vous resté dehors jusqu’à dix heures et demie ce soir?
—Vous allez voir. Après avoir perdu ma lettre de crédit, j’ai...
—Assez de bafouillages! Répondez à mes questions sans détours. Où sont ces caoutchoucs?
—Les caoutchoucs?... A la prison municipale.
Je risquai un sourire placide, mais il se figea sur mes lèvres. L’atmosphère ambiante portait d’ailleurs peu au rire. Et mes amis ne trouvèrent pas drôle du tout que j’aie pu passer trois ou quatre heures au violon. Au fond, cela ne m’avait pas non plus paru si drôle que cela!
Il me fallut tout expliquer après cela, il devint évident qu’on ne pourrait pas prendre le premier train, sous peine de laisser en plan ma lettre de crédit. Je crus que nous allions nous quitter pour aller nous coucher tout à fait brouillés et grincheux, mais heureusement il n’en fut rien, car lorsque mes amis me parlèrent des bagages, je pus leur affirmer que je n’avais pas oublié cette grave question.
Cette déclaration me valut des paroles réconfortantes:
—Vous êtes aussi bon, aussi attentif, intelligent et dévoué que possible.—Allons! qu’il ne soit plus question de nos reproches.—Vous m’en voyez tout honteux.—Tout est très bien, admirablement arrangé.—Encore toutes mes excuses de ce que j’ai pu vous dire de désagréable!...
Ces paroles de paix m’émurent plus profondément que toutes les sottises que j’avais reçues avant; j’en éprouvai quelque gêne, car je ne me sentais pas la conscience si tranquille sur cette affaire de bagages.—Il me semblait bien un peu qu’elle clochait de quelque part, sans pouvoir préciser où; et je préférais ne pas voir agiter cette question pour le moment, trouvant qu’il était bien temps d’aller nous coucher.
Bien entendu, le lendemain, la caravane fit une certaine musique en s’apercevant qu’il devenait impossible de prendre le premier train.
Mais je n’avais pas le loisir de m’attarder, et après avoir subi les premières mesures de l’ouverture, je filai à la recherche de ma lettre de crédit.
Auparavant il me parut prudent d’éclaircir cette histoire de bagages et de la mettre au point, si besoin en était; mais il était trop tard.—Le concierge me dit qu’il avait fait filer les malles sur Zurich dès hier soir.—Je lui demandai comment il avait pu faire cette expédition sans les billets.—Il répondit:
—Ce n’est pas nécessaire en Suisse.—Vous payez pour vos bagages et les envoyez quand il vous plaît.—Rien ne va en franchise que vos bagages de main.
—Combien avez-vous payé pour le tout?
—140 francs.
—28 dollars! Sûrement, il y a quelque erreur dans les malles.
Un moment après, je rencontrais le portier, qui me dit:
—Vous n’avez pas bien dormi, n’est-ce pas? Vous semblez éreinté. Si vous vouliez un courrier, il en est arrivé un cette nuit qui est libre depuis cinq jours.—Il s’appelle Ludi.—Nous vous le recommandons, ou plutôt c’est le grand hôtel Beau-Rivage qui vous le recommande.
Je refusai froidement. Tout mon courage n’était pas abattu encore, et il me déplaisait de me voir ainsi couper l’herbe sous le pied.—Je partis pour la prison municipale à neuf heures, espérant que le commissaire serait en avance, mais il s’en garda bien. Je ne m’amusai pas précisément en l’attendant. Quoi que je voulusse toucher, ou regarder, ou faire, ou ne pas faire, toujours l’agent de police me disait: «C’est défendu!»—J’essayai, en son honneur, de sortir tout ce que je savais de français, mais il ne s’y prêta pas davantage. On eût dit qu’il lui était particulièrement désagréable d’entendre parler sa propre langue.
Enfin le commissaire arriva, et mit fin à mes ennuis.—Dès qu’il eut réuni la cour suprême—ce qui se fait pour régler tout litige en suspens—disposé tout en ordre, fait placer des factionnaires, invité l’aumônier à réciter la prière, on apporta mon enveloppe décachetée, on l’ouvrit et on ne trouva dedans que quelques photographies.—Cela venait de ce que j’en avais retiré ma lettre de crédit pour la remplacer par lesdites photographies, et que—je m’en souvins tout à coup—j’avais remis la susdite lettre de crédit dans une de mes poches.
Je le prouvai d’ailleurs immédiatement, à la satisfaction générale en fouillant dans ma jaquette et en exhibant la précieuse lettre d’un air plutôt joyeux.
Les membres du tribunal se regardèrent non sans un certain ahurissement, puis me regardèrent, puis se regardèrent de nouveau; finalement on me congédia, en insinuant qu’il était peut-être peu prudent de me laisser en liberté. Ils me demandèrent aussi ma profession. Je répondis que j’étais courrier. Alors ils levèrent les yeux au ciel, avec componction, en disant: «Du lieber Gott!» Après les avoir remerciés en peu de mots, et très poliment, de l’admiration qu’ils me témoignaient, je filai à la banque.
Toutefois, ma qualité de courrier m’obligeant à procéder par ordre, et à faire systématiquement chaque chose en son temps, je brûlai la banque et aiguillai dans la direction des deux membres de la caravane que j’avais laissés la veille dans le pétrin. Je pris un fiacre qui se trouvait flâner par là.
Je ne m’attendais pas à faire de la vitesse, le cheval me paraissait un animal de tout repos, et puis, au fond, un peu de farniente ne me déplaisait pas. On était au plus beau moment de la grande semaine de réjouissances en l’honneur du six centième anniversaire de l’indépendance suisse et de la signature de la Convention. Toutes les rues étaient pavoisées de drapeaux flottant au vent.
Le cheval et le cocher étaient sur pied depuis trois jours et trois nuits et, pendant tout ce temps-là, n’étaient pas plus rentrés l’un dans son écurie que l’autre dans son lit. Ils avaient l’air piteux et éreintés, mais leur mine cadrait assez avec mon état d’âme. Nous finîmes cependant par arriver. J’entrai, je sonnai, et demandai à une femme de chambre de faire vite descendre mes vieux clients. Elle marmotta quelque chose que je ne compris pas: je redescendis et regagnai ma voiture. Cette fille m’avait peut-être dit que ces gens ne logeaient pas à cet étage, et en homme avisé j’aurais dû monter plus haut et sonner d’étage en étage jusqu’à ce que je les aie trouvés; dans ces appartements suisses, en effet, quand on veut dénicher les gens qu’on cherche, il faut s’armer de patience et fureter, le nez en avant, à travers les escaliers.
Je fis le calcul que j’aurais un quart d’heure à attendre mes clients, le quart d’heure représentait le temps moralement nécessaire pour les trois opérations suivantes, inévitables en pareil cas: premièrement, mettre son chapeau, descendre et remonter; deuxièmement, rentrée de la première personne pour chercher «son autre gant»; troisièmement, rentrée de la deuxième personne pour chercher son livre oublié: les Verbes français en un clin d’œil. Je devais donc avoir quinze minutes à flâner et à ne pas me faire de bile.
Ici, une lacune dans mes souvenirs: une paix profonde, un calme absolu... et puis la sensation d’une main qui, se posant sur mon épaule, me fit tressaillir d’effroi. L’intrus était un agent de police. D’un seul coup d’œil je mesurai l’impromptu de ce changement de décor. Il y avait autour de moi un attroupement assez respectable, avec cette physionomie satisfaite et béate que prennent les foules lorsqu’elles contemplent un être humain victime d’une fâcheuse aventure. Pendant que mon cheval et mon cocher dormaient, des gamins les avaient enguirlandés (comme moi aussi d’ailleurs) d’ornements criards arrachés aux innombrables mâts pavoisés. C’était un spectacle scandaleux.
L’agent me dit:
—Je regrette beaucoup, mais impossible de vous laisser dormir là toute la journée.
Je fus blessé et répondis d’un air froissé:
—Pardon, je ne dormais pas, je réfléchissais.
—Dans ce cas vous auriez dû commencer par réfléchir au scandale que vous causez! Vous ne voyez donc pas que vous ameutez toute la rue!
La plaisanterie était de mauvais goût, mais fit rire toute la foule. Je savais bien que je ronflais quelquefois la nuit, mais je ne me serais jamais douté que cela pût m’arriver dans la journée et en pleine rue.
L’agent nous débarrassa de nos guirlandes, il eut même l’air de prendre en pitié notre situation et s’efforça de nous traiter avec affabilité; mais il nous déclara que nous ne pouvions rester là davantage; qu’il fallait circuler; sans cela il serait obligé de nous appliquer la taxe. C’était la loi, disait-il; il ajouta, non sans une certaine ironie, que j’avais l’air plutôt abruti et qu’il voudrait bien savoir ce que j’avais...
Je l’arrêtai net en disant que j’espérais bien qu’il était permis de fêter un peu cet anniversaire, surtout quand il vous touchait personnellement.
—Personnellement? demanda-t-il... Comment cela, personnellement?
—Parce que, répondis-je, il y a 600 ans qu’un de mes ancêtres a signé la Convention.
Il réfléchit un moment, me regarda en dessous, puis me dit:
—Un de vos ancêtres? Etes-vous sûr que ce n’est pas vous-même. Car de tous les vieux débris que j’ai jamais... Enfin, passons! Qu’attendez-vous là depuis si longtemps?
—D’abord, je n’attends pas depuis si longtemps, répondis-je. J’ai attendu quinze minutes qu’ils aient été chercher un gant et un livre qu’ils avaient oubliés.
Et puis je lui expliquai qui j’étais venu chercher.
Il fut plein d’obligeance, et commença à interpeller les rangées d’épaules et de têtes qui émergeaient des fenêtres au-dessus de nous. Alors du 5ᵉ étage une femme se prit à glapir:
—Oh! ces gens-là... mais je leur ai cherché une voiture et il y a beau temps qu’ils ont déguerpi! Ils sont même partis à 8 heures 1/2!
C’était très vexant. Je regardai ma montre sans répliquer. L’agent me dit:
—Il est midi moins le quart, savez-vous. Il aurait fallu mieux vous informer. Vous avez dormi là trois quarts d’heure en plein soleil!... Vous devez être sec comme un hareng... C’est épatant! Et vous allez probablement manquer votre train. Décidément, vous m’intéressez beaucoup. Que faites-vous, de votre métier?...
Je répondis que j’étais courrier. Il en tomba à la renverse et avant qu’il soit revenu à lui, mon cocher, mon cheval et moi, nous avions disparu.
En arrivant à l’hôtel, je montai trois étages pour ne trouver plus personne dans nos appartements. Je n’en fus pas autrement surpris; il suffit qu’un courrier perde une minute de vue ses clients pour qu’ils aillent immédiatement rôder dans les boutiques. Et cela, généralement, au moment de prendre le train. Je m’assis pour réfléchir à ce qu’il y avait de mieux à faire, mais aussitôt le groom du hall vint me trouver pour m’annoncer que toute la bande était partie à la gare depuis une demi-heure. C’était bien la première fois que ces gens faisaient quelque chose de sensé, mais l’aventure n’en était que plus déconcertante pour moi. La vie d’un courrier est remplie de difficultés et de surprises de cette nature, et c’est généralement au moment où tout semble marcher sur des roulettes, que ses clients se permettent d’intervenir dans un accès de lucidité, en dérangeant toutes ses combinaisons.
Le train devait partir à midi précis. Il était alors midi dix. Je pouvais me rendre à la gare en dix minutes. Evidemment il ne fallait pas s’amuser en route, d’autant que c’était un rapide, et que, sur le continent, les rapides ont le mauvais goût de partir parfois à la date annoncée. De tous les voyageurs mes clients restaient seuls dans la salle d’attente, tout le monde était déjà «monté dans le train», suivant l’expression du pays. Ils étaient au paroxysme de la nervosité et de l’affolement, mais je leur mis un peu de baume sur le cœur et nous nous dépêchâmes de passer sur le quai.
Là, nouvel accroc. Le contrôleur trouva à redire à nos billets. Il les examina soigneusement, sur toutes les faces, avec un air de soupçon, puis me regarda en dessous et appela un autre employé. Celui-ci en appela d’autres, et tous ensemble se mirent à discuter, à gesticuler et à ergoter; je leur fis observer que le temps pressait et les invitai à nous laisser passer. Alors ils me dirent très poliment qu’il y avait quelque chose de louche dans ces billets et ils me demandèrent où je les avais pris.
Du coup, je devinai la cause de leur embarras. Vous vous souvenez que j’avais acheté ces tickets chez un marchand de cigares; naturellement ils devaient sentir un peu le tabac. Alors, sans aucun doute, ils se demandaient s’il ne fallait pas les signaler à la douane et me faire payer des droits pour leur odeur. Je me décidai donc à user de franchise, ce qui souvent est le meilleur moyen; je leur dis donc:
—Messieurs, je ne cherche pas à vous tromper. Ces billets de chemin de fer, je les ai...
—Ah! pardon, Monsieur, ce ne sont pas des billets de chemin de fer!
—Comment! c’est pour cela que vous faites tant d’histoire?
—Mais parfaitement, Monsieur. Ce sont tout bonnement des billets de loterie, et encore d’une loterie qui a été tirée, il y a deux ans...
J’eus l’air de très bien prendre la chose; je n’avais que cela à faire, mais ce simulacre de bonne humeur et de gaieté ne mène pas à grand’chose; on a beau faire le malin, personne ne s’y laisse prendre, et tout le monde vous regarde avec pitié et est rempli de confusion pour vous.
Je ne crois pas qu’il existe au monde une position plus pénible que n’était la mienne: la mort dans l’âme, sous l’impression d’une aussi pitoyable déconfiture, il me fallait faire bonne contenance et laisser croire à une exubérante gaîté pendant que je sentais que mes propres compagnons, ces amis si chers à mon cœur, à l’estime et au respect desquels je tenais tant, que mes compagnons, dis-je, rougissaient de honte devant des étrangers en me voyant devenir un objet de risée et de compassion...
Oui! J’étais marqué d’un vrai stigmate, d’une flétrissure indélébile; c’était affreux pour moi de perdre tout droit à la considération de mes semblables!...
J’assurai d’un air dégagé que tout allait très bien, que ce n’était là qu’un de ces petits accidents qui arrivent à tout le monde.
Je produirais les bons tickets dans deux minutes, et nous aurions tout le temps de prendre le train. Cette aventure nous amuserait au moins pour tout le voyage. Je me fis délivrer des billets bien timbrés, bien en règle, et encore à temps, somme toute; mais ne voilà-t-il pas qu’il me fut impossible de les retirer du guichet parce que, dans toute cette bousculade occasionnée par la recherche des deux personnes restées à la pension, j’avais oublié la banque et n’avais pas d’argent! Pendant ce temps-là le train partit; il ne restait plus qu’à rentrer à l’hôtel, c’est ce que nous fîmes, avec une certaine mélancolie et sans échanger beaucoup de paroles. J’essayai bien, pour rompre la glace, d’aborder quelques sujets généraux de conversation en m’étendant sur les beautés du paysage, les mystères de la transsubstantiation, et autres choses de ce genre, mais mes efforts ne réussirent pas à dissiper l’orage qui grondait au-dessus de ma tête.
On avait donné à d’autres voyageurs nos bonnes chambres de la veille; on nous en procura d’autres qui, bien qu’un peu éparpillées dans l’hôtel, suffisaient amplement à nos besoins. Je croyais que l’on allait pouvoir se dérider un peu, quand le chef de la caravane me dit: «Faites monter les bagages!» Ceci me refroidit un peu. Il devait y avoir quelque chose de louche dans cette histoire des bagages, j’en avais le pressentiment.
Je me disposais à tenter une nouvelle insinuation, quand une main impérieuse me fit signe de me taire, et je fus avisé que nous allions séjourner trois jours ici, et voir si nous ne pourrions pas y rester tout à fait.
—Très bien, fis-je. Inutile de sonner. Je descends m’occuper moi-même des bagages.
Je pris un fiacre, filai droit chez M. Natural, et lui demandai quels ordres je lui avais laissés. Il me dit:
—Vous m’avez commandé d’envoyer sept malles à l’hôtel.
—Et ne vous ai-je pas dit d’en reprendre d’autres?
—Etes-vous sûr que je ne vous aie pas dit de reprendre sept malles que vous trouveriez empilées sous le hall?
—Absolument sûr que vous ne me l’avez pas dit.
—Alors toutes les quatorze sont parties pour Zurich, ou Jéricho, ou ailleurs... et cela nous promet encore plus de «casse», tout à l’heure à l’hôtel, quand...
Je n’achevai pas; car toutes mes idées se mirent à tourbillonner dans ma tête; généralement, quand on se trouve en pareil pétrin, on s’imagine avoir fini une phrase, on la laisse inachevée, et on s’en va droit devant soi en rêvant à la lune; alors la première chose qui vous en fait descendre est un camion, une vache ou tout autre objet contre lequel on est allé se cogner.
Je laissai là mon fiacre,—à vrai dire, je l’oubliai tout à fait,—et en m’en retournant je méditai sur mon triste sort: ma conclusion fut qu’il me fallait donner ma démission, faute de quoi je me verrais certainement remercier dans un très proche délai. Il me sembla préférable de ne pas remplir moi-même cette pénible mission et d’employer la voie d’un message. Je fis donc chercher M. Ludi, et lui expliquai que je connaissais un courrier qui devait quitter sa place, pour raison de mécontentement, de fatigue, etc..., et que, puisque lui était disponible pour quatre ou cinq jours, je lui procurerais volontiers cette place pour ce laps de temps, s’il croyait pouvoir faire l’affaire. Quand tout fut arrangé, je l’expédiai à l’hôtel prévenir mes clients que, par suite d’une erreur de M. Natural, nous nous trouvions ici sans malles, mais que, nous en trouverions une collection à Zurich; que par conséquent, ce que nous avions de mieux à faire, c’était de prendre le premier train, avec armes et bagages, pour aller droit là-bas.
Il s’acquitta de la commission et revint pour me dire qu’on me priait de revenir à l’hôtel,—comment donc, avec plaisir!—Au lieu de cela nous allâmes à la banque retirer l’argent, puis m’approvisionner de cigares et de tabac; par la même occasion je comptais rendre au marchand de cigares ses billets de loterie et lui reprendre mon parapluie, puis payer chez M. Natural le fiacre que je congédierais. Il me restait encore à passer à la prison municipale, pour retirer mes caoutchoucs et laisser des cartes p. p. c. au commissaire et à la Cour suprême. Chemin faisant, M. Ludi me fit une description imagée de l’état de surexcitation et d’indignation dans lequel se débattait ma caravane, là-bas à l’hôtel; j’en conclus que je ferais tout aussi bien de rester là où je me trouvais pour le moment.
Je disparus de la circulation jusqu’à quatre heures de l’après-midi, pour laisser le vent tomber, et alors je me dirigeai vers la gare, juste à temps pour prendre l’express de trois heures pour Zurich; je devais retrouver toute la bande, désormais pilotée par Ludi, qui eut bien aussi quelque peine à se débrouiller dans tout cet imbroglio. Vous reconnaissez que j’avais travaillé comme un nègre pendant l’exercice de mes fonctions; j’avais fait de mon mieux, n’est-ce pas? Croyez-vous que tous ces gens m’en aient su gré? Non! Ils ne se souvinrent, pour me les reprocher, que des imperfections de mon administration, et oublièrent toute la peine que je m’étais donnée pour mener ma mission à bonne fin. Ils me rabâchaient toujours les mêmes reproches et faisaient des gorges chaudes à l’infini sur cette malheureuse «gaffe» que j’avais commise. Ils ne considéraient qu’une chose: c’est qu’après m’être improvisé leur courrier à Genève, qu’après avoir remué ciel et terre, et m’être donné plus de mal qu’il n’en fallait pour conduire tout un cirque jusqu’à Jérusalem, je n’étais pas même arrivé à faire sortir six personnes des murs de la ville.
De guerre lasse, je finis par leur déclarer que je ne voulais plus entendre parler de cette grotesque équipée, et que j’avais par-dessus la tête de toutes leurs histoires. Je ne me gênai pas pour leur dire que je ne consentirais plus jamais à faire le courrier, même s’il s’agissait de sauver la vie à quelqu’un. Je vous réponds que si je vis assez longtemps ils verront que je tiens parole... Au fond, ce métier de courrier est des plus ingrats, c’est un vrai casse-tête, une source d’affolement et de tracas odieux. En l’exerçant on ne peut récolter qu’une maladie de cœur ou un beau ramollissement du cerveau.