XII

UNE TAVERNE ALLEMANDE

Un désir inouï de marcher, marcher, sans regarder cette fois derrière moi, me resta après la scène de la clairière. Je n’étais plus possédé que d’un besoin de locomotion qui pénétrait tout mon être. Je m’avançais dans la direction de Stuttgard. Cette ville, où suivant mon tableau de marche j’aurais dû arriver ce jour même (25 avril) vers trois heures de l’après-midi, j’espérais y arriver le soir fort tard; je l’espérais sans beaucoup y compter, et en réalité je n’y parvins que le lendemain matin; j’étais donc d’une bonne demi-journée en retard, la demi-journée de la Forêt.

Quant à mes compagnons, ignorance toujours complète de leur situation. Qu’étaient-ils devenus? où étaient-ils? m’avaient-ils attendu? m’attendaient-ils encore quelque part?

On verra bientôt qu’après m’avoir attendu quatre heures à Kniébis, désolés, désespérés, convaincus qu’il m’était arrivé un accident, ils s’étaient séparés, eux aussi en proie aux plus singulières mésaventures. On cherche des combinaisons pour corser l’intérêt d’un roman; on ne tardera pas à se convaincre que la réalité dépasse toujours en déconcertante bizarrerie ce que l’imagination la plus fertile peut inventer.

J’allai donc ainsi, ignorant ce qui avait pu advenir après la séparation d’Oppenau; le soir arrivait, le ciel prenait à l’horizon des teintes couleur orange avec un prolongement d’opale annonçant que le temps ne voulait pas se gâter encore. Quelques nuées basses pourtant et sombres se profilaient en grimaçant sur ce fond clair. Les courants d’air allaient diminuant, comme il arrive presque toujours à mesure que le soleil s’abaisse sur l’horizon. La température avait cette tiédeur des soirs d’été, tiédeur un peu lourde et orageuse que je ressentais vivement à cause de la rapidité de mon allure. La forêt était silencieuse; le sommet des massifs de pins, d’un vert foncé, prenait sous le rayonnement céleste des teintes mordorées, tandis qu’au-dessous la nuit complète se faisait. J’allai de plus en plus vite, tant la route était belle, la température délicieuse, la nature resplendissante et calme; j’arrivai à Frendenstadt, commençant à ressentir violemment dans mon gosier les effets d’une marche rapide. Je m’arrêtai dans Frendenstadt une seconde pour absorber une formidable chope de bière, boisson peu recommandée aux cyclistes, mais que les circonstances, mon état physique, sa qualité en somme me faisaient toujours trouver incomparable.

En avant! je m’élançai sur la route qui m’était indiquée, et hors de la forêt cette fois, me retrouvant enfin dans la vaste campagne; penché sur mon guidon, je roulai, à toute vitesse, essayant de dévorer l’espace.

Maintenant, je savais parfaitement exprimer ces mots en allemand: «Suis-je bien sur la route de telle ville?» Aussi je ne pouvais rencontrer un être vivant sans lui adresser cette question, tant la crainte de me perdre une seconde fois était vive. Pourtant, à la ville suivante, où j’arrivai en coup de vent, je me trompai, mais dans les rues seulement. Dix fois, j’allai, je revins, je retournai. Plusieurs habitants, à la fin, se lançant dans des explications, m’indiquèrent une avenue. Paf! j’allai me heurter à la gare du chemin de fer qui formait cul-de-sac. Alors, apercevant un officier prussien, je m’adressai à lui, me disant: «Celui-là me renseignera.»

Avec une courtoisie extrême, voyant que j’étais Français et que je ne comprenais pas un mot d’allemand, il m’expliqua longuement, au moyen d’une mimique très expressive, le chemin que je devais suivre pour me rendre à Stuttgard. Je le remerciai vigoureusement et, suivant les indications très précises de l’officier, je me retrouvai sur la route. Le jour baissait de plus en plus. Il était sept heures et demie. Je roulais toujours à la plus grande vitesse possible, convaincu que je n’arriverais jamais ce même soir à Stuttgard. J’avais devant moi Altensteig, Nagold, Herremberg, enfin Stuttgard.

«Après avoir dîné dans le premier village, pensai-je, je continuerai ma route et je m’arrêterai où je pourrai.» Le côté désagréable de l’affaire, c’est que les massifs de pins recommençaient et allaient maintenant achever de rendre affreusement épaisse l’obscurité de la nuit.

Il était tard quand j’entrai dans le premier village. Un four, un vrai four. Ma faim était ardente. Je me demandai un instant si je pourrais la satisfaire dans ce bourg d’une très faible importance. Pourtant j’avais déjà constaté à quel point toutes ces bourgades de l’Allemagne sont civilisées et, contrairement aux villages espagnols, assez bien montées comme auberges.

Me voici sur la place principale du village où on patauge dans un fumier épais. J’erre un instant au milieu de ce trou noir, quand, tout à coup, je me trouve face à face avec un gars du pays, de dix-huit à vingt ans. Il n’a pas l’air d’avoir inventé le fil à couper le beurre, ce fils des Teutons. Il me regarde sans mot dire.

—Hôtel? lui dis-je, sur un ton très interrogateur.

Je ferai remarquer en passant que si je me suis servi en l’occurrence de plusieurs mots français, c’est que je savais leur quasi-intronisation dans le langage courant, en Allemagne.

A cette interpellation, le jeune Teuton resta aussi muet que le prophète hébreu quand il vit l’âne de Balaam se mettre à parler.

Je répétai:—Hôtel?

Même mutisme absolu. Je dévisageai mon bon jeune homme en allongeant quelque peu ma phrase:

—Hôtel? restaurant? restauration?

Je me serais adressé au premier caillou rencontré sur mon chemin que mon interpellation eût obtenu exactement le même succès. Jamais navire blindé n’avait conservé pareille impassibilité en présence d’un avorton d’obus.

Je commençai à renforcer mon explication orale d’une mimique indiquant bien l’objet de mes désirs. En répétant: hôtel? restauration? je fis, de la main, le geste d’un homme qui mange, puis qui va dormir.

Le jeune campagnard, dont l’intelligence avait été sans doute jugée pour lui par le Créateur un meuble inutile, continuait à me considérer d’un air tellement ahuri que je me demandai si réellement il jouissait de toutes ses facultés. Puis je réfléchis: «Qui sait? Peut-être se fait-il à mon sujet juste le même raisonnement, et me trouve-t-il parfaitement grotesque, tant nous sommes portés à considérer notre propre entendement comme le grand, universel et infaillible critérium.» J’insistai toutefois, mais en me laissant aller à une vive impatience, que j’exprimai en français; je n’eusse pu m’impatienter autrement:

—Enfin, mon garçon, dis-je au rocher qui s’était présenté à moi sous la forme d’un être humain, c’est pourtant clair ce que je dis là: hôtel, restauration, auberge, quoi, un endroit où on mange et où on dort (je refaisais toujours ma mimique; ces gestes-là se comprennent dans tous les pays). Pas un, ici? non, rien, rien du tout, on couche dehors, dans votre diable de pays!

Toujours aussi bruyant qu’une motte de terre congelée, le Teuton!

Mais le bruit de ma voix avait attiré une jeune fille qui semblait souffrir beaucoup à porter un énorme seau d’eau. Elle s’approcha et, d’un seul coup d’œil, comprit ce que je désirais. Elle me désigna du doigt une auberge: elle n’était pas située à plus de quarante mètres. Le garçon, voyant ce que la jeune fille me désignait, avait compris, lui aussi—il était un peu tard—et esquissant lourdement un geste, il confirma celui de la jeune paysanne, geste fâcheux pour l’opinion que je me formai de son auteur, dont le mutisme était bel et bien dû à l’état pitoyable de ses facultés intellectuelles et non de ses facultés physiques.

J’entrai dans l’auberge, après avoir introduit ma petite bicyclette dans un couloir étroit et obscur donnant sur le dehors. Puis je grimpai des escaliers conduisant au premier étage.

On me fit entrer dans une salle mal éclairée, assez vaste, rectangulaire, bien carrelée, mais au plafond bas et aux murs sales. Contre un des murs une table allongée, en bois, avec un banc, comme dans nos auberges de province. Ailleurs des tables plus petites, carrées. Dans toute la pièce une odeur de bonne cuisine, de cuisine saine, campagnarde, bien nourrie.

Autour d’une des tables carrées, quatre solides paysans buvaient de la bière dans leurs chopes énormes, au couvercle d’étain rivé au verre. Ils étaient là, sans rien dire, sans rien faire; ils semblaient accomplir un devoir civique. Ils buvaient de temps à autre, par gorgée, c’était tout. Les soucoupes s’empilaient devant eux, mais ce détail les inquiétait peu, évidemment; ils savaient bien que toutes ces soucoupes entassées ne représentaient qu’une somme modique. A une autre table, deux autres campagnards et une femme, mais plus jeunes.

La même besogne les occupait; toutefois, ils parlaient par instants, on entendait leur voix sourde et gutturale de Teuton, sans emportement, toujours égale.

De minute en minute, le patron, comme un mécanicien qui régulièrement fait un mouvement pour exécuter son office, apportait sans commandement, car le client n’a qu’à laisser le couvercle de sa chope relevé pour faire connaître son intention de continuer la manœuvre.

A mon entrée dans cette taverne villageoise, il n’y eut qu’un insignifiant mouvement.

Deux ou trois des clients tournèrent légèrement la tête de mon côté. Ils me regardèrent assez longtemps, mais là, simplement, par nonchalance, avec ce regard atone et indifférent de vache fatiguée.

Le patron, plus alerte, s’occupa tout de suite et avec empressement de ma personne. Je m’assis à la table longue et aussitôt je fis comprendre à mon hôte l’objet de mon désir. Il parlait un peu le français, mais mal, et me pria de m’exprimer avec beaucoup de lenteur, afin qu’il pût saisir vite le sens des phrases. Je lui dis qui j’étais, où j’allais, comment j’avais perdu mes compagnons, ce qui parut l’intéresser fort, et j’ajoutai que je désirais être servi très vite afin de repartir dans le plus bref délai possible.

—Qu’avez-vous à me donner? lui dis-je.

Mais, à peine avais-je posé cette interrogation que, comprenant à la manière dont le brave homme se comportait, que je risquais de coucher dans l’établissement, je me levai et déclarai:

—Attendez! je vais vous dire ce qu’il faut me donner.

Et sans autre préambule, je me dirigeai vers la cuisine que j’avais entrevue au moment de mon entrée dans la salle d’auberge.

Elle était, la cuisine, remplie presque en son entier d’un énorme fourneau d’hôtel où tout chauffait, cuisait, bouillonnait, remplissant l’atmosphère d’une épaisse buée très chaude et d’une odeur en la circonstance des plus agréables. Au-dessus du fourneau une marmite formidable, une cuve, débordait en gros bouillons alourdis par une appétissante écume.

—Voyez-vous, dis-je au patron, donnez-moi de cette soupe-là pour quatre. Je ne sais de quoi elle est faite, ça m’est égal; puis une omelette, du jambon et du pain. Tout de suite, tout de suite.

La patronne du lieu, qui présidait à cette ronflante cuisine, avait compris à mes gestes et même à ma parole, car omelette est un mot allemand et français, et se démenant aussitôt avec vigueur, m’apporta rapidement ce que j’avais demandé. Connaissant même ma nationalité, ces braves gens m’avaient apporté un carafon de vin rouge, que je conservai pour mon dessert; mais je leur réclamai leur excellente bière, en les complimentant même sur la qualité vraiment exceptionnelle de cette boisson en Allemagne.

Pendant ce dîner rapide, le patron s’était assis près de moi. J’en profitai pour lui demander la distance des villes prochaines.

—Herremberg, demandai-je, est-ce bien loin?

—A une quarantaine de kilomètres, me répondit-il.

Cette distance m’effraya, seul le soir, avec ma mauvaise vue, par des chemins qui commençaient à redevenir médiocres. Un instant, dans la douce résurrection de mon individu sous l’influence de cette bienfaisante nourriture, engourdi dans l’atmosphère pénétrée de parfums appétissants de cette salle d’auberge, je me dis:

«Si je restais ici! Je repartirai demain matin, dès les premières heures de l’aurore.»

—C’est bien loin, Herremberg, dis-je au patron, comme pour chercher un conseil; puis les routes sont mauvaises.

—Ah! c’est loin, pour s’en aller le soir; les routes ne sont pas trop mauvaises pourtant, non, mais vous n’êtes pas encore arrivé.

Pourtant, rester là m’ennuyait fortement. Quelle pitoyable journée de marche! Cinquante kilomètres de Strasbourg à Oppenau, trente-cinq kilomètres d’Oppenau à Frendenstadt, je ne parle pas de mon odyssée dans la Forêt Noire, comme marche ça ne comptait pas, puis quoi! peut-être vingt-cinq ou trente kilomètres depuis Frendenstadt. C’était lamentable.

Alors je me dis: «Mais au fait, tant pis, je coucherai dans une localité moins importante, voilà tout! Si je partageais la poire en deux?»

Et le patron m’ayant indiqué Nagold comme situé à une vingtaine de kilomètres, je payai mon écot, saisis ma machine toujours prête à marcher, elle, toujours pimpante et frémissante, et je m’élançai à nouveau sur la route.

Mes vingt kilomètres me parurent quelques secondes à peine. Aucun incident à signaler. De temps en temps toutefois, des passants, assez nombreux sur ce parcours, surpris par mon passage en manière de chauve-souris, poussaient une violente exclamation ou me lançaient quelque apostrophe, que je ne comprenais pas naturellement, mais que, par comparaison avec les saillies de mes concitoyens, je devais juger extraordinairement spirituelle!

Dès mon arrivée à Nagold, un groupe de jeunes gens attardés à causer à l’entrée du village m’indiquent un hôtel. Au rez-de-chaussée, un petit café assez coquet. Le patron, plus empressé encore que l’autre, me sert quelques biscuits, et, circonstance assez curieuse, il semble me servir comme s’il me connaissait ou m’attendait. Je fais cette remarque sans toutefois y attacher d’importance, supposant simplement chez ce patron un air particulier que j’interprétais mal, car je ne pouvais imaginer autre chose pour le moment.

Cette fois je suis décidé à me coucher. On me fait monter au premier étage et je déclare vouloir être réveillé à trois heures du matin.

A peine seul dans ma chambre, je fais une constatation désagréable: «Tiens, mais le lit n’est pas fait! Pas de draps, rien!»

Je crus réellement que le lit n’était pas fait; j’ai su par la suite qu’il en était ainsi dans les auberges allemandes. On couche entre deux couvertures. Pas difficiles, les Teutons!

«Bah! me dis-je, le lit n’a pas été préparé. Tant pis! ou plutôt tant mieux! Je vais en profiter pour dormir tout habillé, de sorte qu’en me levant demain matin, ma toilette ne traînera pas.»

Et fatigué, assommé, brisé par cette journée de marche à travers la Montagne Noire, en proie aux plus violentes émotions, je me jetai sur cette couche primitive où je ne tardai pas à me trouver plongé dans un sommeil réparateur.

XIII

LA SOUBRETTE DE STUTTGARD

A l’heure prescrite, un coup discret du garçon d’hôtel me fit ouvrir les yeux. Les volets étaient clos. Soudain, un certain bruit venu du dehors me causa une violente émotion et me fit m’écrier: «Ma malechance me poursuivrait-elle encore aujourd’hui dès mon réveil?» C’était comme un crépitement de pluie torrentielle, comme si le ciel s’était fondu en eau sur le village de Nagold: «Pas de doute, c’est un déluge. Ah! c’est joli, me voilà bien; grand saint Roch, patron des mariniers, tu me prends pour un des tiens!»

Je me dirigeai vers la fenêtre et repoussai les volets; une lune toute ronde inondait la campagne de sa lumière blanche:

«Tiens! tiens! voilà qui est singulier. Temps magnifique, une lune ronde comme un fromage du Berry. Ça va bien!»

Et, en me penchant à la fenêtre, je vis que le bruit était produit par le jet violent et sonore d’un robinet de fontaine publique qu’un matinal villageois avait ouvert.

J’étais tout habillé, le départ ne fut pas long.

A trois heures et demie du matin, tout était désert. Une humidité froide était répandue partout. La terre, les arbres semblaient suinter de la rosée. Une brume épaisse surplombait les bas-fonds de la campagne. Je grelottais. Le sol était presque boueux tant l’atmosphère était saturée d’eau. Autour de moi, calme absolu, nul bruit, nul souffle. C’était un engourdissement des êtres et des choses dans ce sommeil du matin où tout s’entrevoit dans le brouillard du rêve, brouillard glacé que les rayons de la lune illuminaient d’une lumière de sépulcre.

Des gouttelettes ne tardèrent pas à perler sur mes vêtements. On eût dit que j’avais reçu sur les épaules une de ces pluies fines d’hiver qui vous pénètrent jusqu’aux os. J’étais trempé. Pourtant mon gros maillot de laine me protégeait comme une chaude cuirasse, mais mon dolman était maintenant pénétré de rosée, comme tous les objets sous mes yeux. Il pleuvait sous les arbres, tant l’humidité tombait épaisse.

Je rencontrai une longue, très longue côte. Je la montai très vite pour me réchauffer.

L’aurore apparaissait maintenant. Devant moi, l’horizon, d’un bleu profond, prenait une teinte laiteuse aux bords légèrement rosés; puis, dans toute son étendue, le ciel se colora d’un gris clair, et tandis que l’éclat de la lune faiblissait, les constellations se dérobaient, comme honteuses, derrière un voile lumineux.

La blancheur du ciel à l’Orient alla bientôt s’accentuant, formant un gigantesque arc de cercle dont le dernier reflet atteignait l’extrémité opposée de l’horizon. Maintenant des teintes d’opale, de rose nacré se montraient dans ce rayonnement céleste qui annonçait le grand astre, source de vie, de chaleur et de lumière. Puis une bordure étroite, d’un rouge sanglant, dentela l’horizon.

C’était le grand jour. Les oiseaux s’éveillaient. Je roulai plus vite, le froid étant vif encore.

Soudain, comme je fixais toujours la ligne rouge, séparant en étroite bordure le ciel de la terre, une pointe de feu éclata, superbe, fulgurante, lançant des lueurs d’or au sommet des montagnes derrière moi. Puis le globe écarlate du soleil émergea, et, s’égrenant en cascades de flamme, inondant le monde de longs flots de lumière et de chaleur, se dégagea des vapeurs roses de l’orient pour s’élancer une fois encore à travers l’immensité bleue.

Je traversai, sans m’arrêter, la ville d’Herremberg, où j’avais espéré arriver la veille, puis deux centres moins importants, Ehningen et Boblingen. Je n’avais plus dès lors qu’une ville en vue: c’était Stuttgard, à dix-neuf kilomètres, cette fameuse Stuttgard, où j’espérais trouver enfin des nouvelles de mes compagnons de route; et pourtant j’étais inquiet encore, car où aller dans cette grande ville n’ayant pas de rendez-vous ni de nom d’hôtel?

Le chemin devenait de plus en plus détestable, mais j’allais, emporté par l’idée de savoir enfin ce qu’il était advenu de Blanquies, de Willaume et de Chalupa. Je ne pouvais rencontrer un passant, un charretier, qui que ce fût, sans lui lancer ces quelques mots en allemand: «Chemin de Stuttgard?» tant je craignais de m’égarer une seconde fois.

Mais l’état du chemin devenu presque invéloçable ne me laissait guère de doute sur son identité, sachant comment sont les routes en général aux approches des grandes villes. Rien n’apparaissait cependant à l’horizon, très ondulé devant moi. Je dus franchir une ligne de train-tramway, sans qu’aucun amas de maisons apparût à mes regards. Il était huit heures et demie du matin à peu près. Dieu! que c’était long. J’avançais assez vite; rien, rien à ma vue.

Tout à coup le chemin horrible se transforma en une route splendide, d’une largeur de voie romaine, au sol presque blanc, légèrement poussiéreux; puis, comme je me précipitais en avant, cette route magnifique devint à un coude brusquement descendante, tandis que la plaine devant moi s’entr’ouvrait en une vallée immense, avec au centre, développé en sa vaste étendue, le panorama de Stuttgard.

C’était, vue ainsi cette ville, comme un amas confus de cellules grisâtres qu’une nuée de bestioles, une fourmilière, eussent édifiées, et que le plus petit bouleversement naturel eût pu réduire en poussière.

La route devenait une effrayante descente. A mesure que j’approchais de cette ruche humaine, elle allait grossissant de toutes parts. Me voici aux premières maisons, je vais droit devant moi. Je regarde aux alentours pour voir si Suberbie n’aura pas eu l’idée de poster quelqu’un à l’entrée de la ville, afin de se faire reconnaître et de me conduire près de lui. Personne!

J’avance toujours, guidé par l’aspect général des rues et des maisons, vers le centre de la ville, ne me doutant guère des coïncidences singulières qui allaient se produire, et qu’une imagination de romancier eût inventées difficilement.

Me voici dans une magnifique voie centrale.

«Que faire ici? me dis-je; comment trouver sinon mes compagnons, ils ont disparu, c’est évident, du moins Suberbie? Où est-il? Que fait-il? A-t-il laissé quelque part un mot pour moi? Faut-il aller voir poste restante, au commissariat central, au Club vélocipédique?»

Tout en me faisant ces réflexions, j’ai l’idée aussi, c’était la bonne, de me faire indiquer le premier hôtel de Stuttgard. «C’est là, pensai-je, que Suberbie aura eu l’idée d’aller.» C’était vrai, mais je comptais sans ma destinée, ma destinée de malheur.

Je vois un brave homme devant la porte de son magasin. Je m’efforce de lui demander le principal hôtel de la ville. Il comprend bien le mot hôtel; c’est le terme principal qui le chiffonne. Enfin, la lumière se fait, et il m’indique l’hôtel Marquatz, dont je le prie même d’écrire le nom sur mon carnet. Et je m’esquive.

Pendant que je roule à la recherche de l’hôtel Marquatz, je me dis: «Que vais-je faire là, bonté céleste! Suberbie n’y est peut-être pas. Pourquoi courir à travers la ville, pour perdre un temps précieux? Marchons, marchons toujours de l’avant. Je fais un record, ventre-saint-gris; il s’agit d’arriver à Vienne le plus rapidement possible. Je vais entrer dans le premier restaurant venu pour me ravitailler, me faire indiquer la route d’Ulm à quatre-vingt-dix kilomètres plus loin, et disparaître.»

Pendant que ce brusque revirement se produit dans mes idées, je rencontre un vélocipédiste, oh! mais un de ces vélocipédistes que, dans le monde spécial du sport, on désigne par ce terme méprisant, vraiment je ne sais trop pourquoi, de «pédard,» ce qui signifie un homme habillé en simple bourgeois (ou en voyou, alors dans ce dernier cas le terme est bien choisi) et monté sur une machine à caoutchoucs pleins ou creux. Mon homme était habillé en bon commerçant et semblait assez pressé.

Je l’arrête cependant, et m’efforce de lui expliquer mon cas. Le personnage semble très aimable, il sait quelques mots français, hélas! mais combien peu! A mesure que je parle, il s’aperçoit même qu’il n’en sait plus du tout, car il ne comprend rien. Il me demande si je sais un peu d’anglais. English? english?

J’en savais quelques mots. Oh! mais combien peu! Alors, oh! alors, nous voici nous lançant des phrases entrelardées d’allemand, de français, d’anglais. Quel salmigondis, mânes du grand Shakespeare, digne de vos sorcières!

Je demande le Club vélocipédique de Stuttgard. Ma nouvelle connaissance me conduit à deux pas, chez un ami qui est vélocipédiste et qui saura peut-être quelque chose. Rien, il n’y comprend rien. Et penser qu’en ce moment, Suberbie et tout un groupe d’amis m’attendaient dans Stuttgard même, se demandant en quelle partie de l’Allemagne j’avais bien pu échouer.

Et je me répétais: «Un instinct me le dit, Suberbie doit être ici; il m’attend, mais où, où?»

Toujours ballotté avec mon malheureux compagnon, qui semblait maintenant trouver l’aventure assez curieuse, je finis par lui expliquer ceci: «Allons, cette situation ne peut pas durer. Je vais vous prier de me conduire dans un restaurant, n’importe lequel, puis je disparaîtrai, en vous remerciant de votre extrême complaisance.»

Mon noble inconnu, car j’ignorais encore totalement son état civil et sa position sociale, me dit: «Venez, je connais un restaurant près d’ici, et d’ailleurs tout près aussi de chez moi, je vais vous y conduire.»

Nous arrivons. C’est une brasserie assez semblable à nos brasseries germanico-parisiennes. Quand le patron voit que je suis Français, il m’expédie une des jeunes filles préposées au service de la maison, et qui cette fois s’exprime dans le français le plus pur.

Mon aimable compagnon s’est installé auprès de moi et je me fais servir par ma ravissante soubrette. Ah! je ne sais si dans une circonstance normale de la vie parisienne, la jeune personne eût pu attirer mon attention; mais combien attrayante elle me parut quand, à sa physionomie de petit chat qui s’éveille, à sa chevelure fine et blonde, à sa vivacité toute française, elle joignit le pur langage de ma patrie.

Elle semblait enchantée, elle aussi, d’avoir à servir un Français; elle allait, courait, revenait sans cesse, car avec mon compagnon c’était à chaque seconde un mot à se faire traduire. Pourtant nous ne pouvions occuper la jeune fille à nous tout seuls, et tous en étions encore à ignorer exactement nos situations respectives. Lui, pourtant, arriva assez vite à m’expliquer son affaire, tandis que goulûment, en cette atmosphère délicieusement embaumée par le bien-être qui semblait y régner, par mes forces revenues, par la présence de mon idéale servante j’absorbais les mets multipliés qu’elle m’apportait.

Il se nommait Siègle, mon compagnon. C’était un notable commerçant de Stuttgard, qui avait pas mal voyagé, notamment en France, et qui aimait les Français. Il avait adopté depuis quelque temps ce merveilleux moyen de locomotion, la bicyclette, pour ses affaires, mais il ne faisait partie d’aucun club cycliste.

J’avais beaucoup plus de peine à le mettre exactement au courant de toute mon histoire. Elle était, il est vrai, plus compliquée. Tout à coup, me vint une idée lumineuse. A la nouvelle de notre prochain voyage à travers la France, l’Allemagne et l’Autriche, un journal de sport allemand avait publié mon portrait, une fort belle gravure, ma foi, accompagné d’une biographie complète et naturellement de détails sur notre expédition future. J’avais découpé la page et l’avais délicatement pliée dans mon portefeuille. L’idée me vint donc de mettre au jour cette feuille et de la présenter à M. Siègle, ce qui d’un seul trait allait, en ajoutant deux mots d’explication sur ma séparation d’avec mes compagnons de route, le mettre entièrement au courant et de mon identité et de mes aventures.

En effet, cet excellent homme, à la lecture du journal allemand, comprit tout et son amabilité déjà grande en fut décuplée. Aussitôt il me dit qu’on allait se rendre chez lui, qu’il avait un téléphone relié à la ville d’Ulm. On allait donc téléphoner, envoyer en même temps télégrammes sur télégrammes. Ce vélocipédiste rencontré par hasard devenait un ami qui s’intéressait à mon sort au plus haut point. Le génie malfaisant était-il bien mort?

La charmante soubrette, intéressée, elle aussi, en apprenant mes aventures, continuait son service avec une activité qui ne pouvait qu’accroître ma sympathie déjà portée à son comble par tant de prévenances et par les heureuses circonstances dans lesquelles cette jeune compatriote se présentait à moi, compatriote du moins par le langage.

Quand, mon déjeuner terminé, on se sépara, ce furent les promesses les plus formelles d’échanger des photographies. Hélas! quand les jours, les semaines et les mois s’écoulent, le temps, qui détruit tout, emporte les plus profonds souvenirs et les plus solides résolutions. Et pourtant ces lignes tracées par moi montreront à la jeune fille de Stuttgard, si elles viennent à tomber sous ses yeux, que le cycliste français perdu à la suite d’une foule de mésaventures, et qui fut servi par elle, n’a pas oublié sa promesse de rappeler dans un volume son souvenir.

En sortant du restaurant pour se rendre au domicile de M. Siègle, on passa devant la gare. Il était à ce moment neuf heures cinquante environ. Or je devais apprendre le soir même, à Ulm, que Suberbie qui se trouvait à Stuttgard, en même temps que moi et précisément à l’hôtel Marquatz, avait pris le train à dix heures, désolé de ne pas m’avoir encore vu venir. Dix minutes plus tard, et je me rencontrais devant la gare avec lui.

On se rendit donc avec M. Siègle, dans sa maison de commerce, où il téléphona à Ulm, pour savoir si on avait quelques nouvelles, dans les hôtels de la ville, du passage des recordmen français. On n’obtint d’ailleurs que des réponses négatives. D’autre part, j’étais pressé de partir.

Toujours aimable, M. Siègle, qui avait ainsi perdu toute sa matinée, m’accompagna au sortir de la ville pour bien me mettre sur la route royale de Stuttgard à Ulm, et l’on se fit les adieux les plus cordiaux, avec l’espoir si légitime, après une aussi romanesque rencontre, de se retrouver quelque jour.

XIV

JE RETROUVE MES COMPAGNONS

Je quittai donc la ville de Stuttgard à dix heures du matin, le 26 avril, sans avoir trouvé aucun de mes amis et sans avoir, sur leur compte, la moindre nouvelle. Je me creusais la cervelle sans cesse à leur sujet: où étaient-ils? Willaume, lui, continuait sa route, c’était sûr, car enfin il devait chercher à faire le record le plus vite possible. Cependant qui sait? Peut-être préfère-t-il m’attendre? Et mes autres compagnons? Eux, n’ont pas les mêmes raisons de continuer leur route? Que font-ils?

Je ne les ai pas vus à Stuttgard, les trouverai-je davantage à Ulm? Où aller dans cette nouvelle ville? Là encore nul lieu de rendez-vous, pas le moindre nom d’hôtel.

J’allais ainsi, ruminant toujours ces pensées, lorsque je fus distrait par un incident assez drôlatique.

Le chemin était comme d’habitude extrêmement médiocre, et me trouvant en pleine campagne, je fis comme il nous arrive de faire si fréquemment en France: je quittai la chaussée très mauvaise pour rouler sur l’accotement, qui était, au contraire, uniforme à l’égal d’un billard. Mais cette fantaisie, interdite par la police française, l’est également par la police allemande. Je roulais donc complaisamment sur le terrain défendu lorsqu’un cantonnier rencontré tout à coup m’arrêta brusquement.

Ici, une petite parenthèse. Dans notre pays on n’ignore pas que les sévérités des règlements toujours exercés dans toute leur rigueur contre les Français, sont souvent fort atténuées contre les étrangers, lesquels sans doute sont censés ignorer nos lois, règlements, us et coutumes. D’où il résulte que plus d’une fois des Français pris en contravention par des agents de la police ont argué de la qualité d’étranger pour se tirer d’un mauvais pas.

Il doit certainement en être ainsi à l’étranger, et il a dû arriver plus d’une fois que des cyclistes allemands, par exemple, ont argué de la qualité d’étranger pour se soustraire aux mains de la police de leur pays.

Et, en effet, voici ce qui arriva. Je ferme ici la parenthèse.

Le cantonnier, ai-je dit, m’arrête brusquement. Il m’inonde, comme toujours, d’un incompréhensible baragouin, oh! incompréhensible pour moi, je le sais, ne croyez pas que je m’en vante, mais, en cette circonstance très particulière, je devine très bien tout ce qu’il peut me débiter. Il est évident qu’il me dit: «Pourquoi roulez-vous là, vous savez bien que c’est défendu, hein?»... etc.

Je simule l’homme absolument ahuri. Je fais un geste indiquant que je ne comprends pas un mot de ce qu’il me dit, ce qui, du reste, était vrai et ajoute ce mot: Francésé, Francésé!

Alors, je vois ce brave, convaincu que je me moque de lui, que je veux me faire passer pour Français afin de pouvoir me disculper, et il me répond aussitôt: «Nicht, nicht, Francésé!» «Non, non, c’est une blague, vous n’êtes pas Français.»

Cette conviction du cantonnier-policeman m’amuse au dernier point. Pour le convaincre je me mets à prononcer plusieurs mots français, mais il ne veut rien entendre, il croit que je me fiche absolument de lui.

Alors, afin de lui éclairer l’entendement, je lui montre la plaque posée sur la direction de ma bicyclette et qui porte mon nom en toutes lettres, suivi de ces mots: rédacteur au Petit Journal, Paris.

A cette vue, mon excellent cantonnier, l’air pas méchant, en somme, me laisse partir. Je dois ajouter du reste, qu’en m’arrêtant, il n’avait point l’air d’un homme décidé à me faire conduire à la guillotine, mais il eut pu sans doute me dresser quelque désagréable contravention, si toutefois j’avais eu la qualité d’Allemand.

Le temps était beau encore, mais extrêmement lourd et orageux. La soif me prit. Grâce à la bière que l’on trouve partout, elle fut vite étanchée. Quel incroyable contraste entre ces cafés de villages allemands, établissements toujours confortables, où l’on vous sert rapidement tout ce que l’organisme physique peut réclamer pour sa reconstitution, et ces pauvres bourgades espagnoles rencontrées au cours de mon expédition à travers toutes les Espagnes. Quand, après l’incident rapporté plus haut, je m’arrêtai ainsi, pour étancher ma soif ardente, j’avais déjà fait un bon morceau de chemin dans la direction de la ville d’Ulm. Le patron de l’établissement me signala Ulm à une soixantaine de kilomètres.

Je continuai mon chemin tout à fait rétabli au physique et au moral. Vers une heure je m’arrêtai dans un village où je déjeunai. Repos délicieux dans une brasserie où le patron, la patronne, et plusieurs clients comprenant qui j’étais, s’intéressèrent à mon sort au plus haut point. Comprenant qui j’étais, dis-je, car à mesure que les journées passaient je récoltais un certain nombre de mots allemands à l’aide desquels j’arrivais à exprimer mes pensées à force de mimique.

Une première coïncidence curieuse, ici, une première nouvelle de mes compagnons. Ces braves gens me racontèrent que deux bicyclistes venant de Paris avaient couché dans leur établissement. C’est tout ce qu’ils savaient.

C’était Willaume, à coup sûr, accompagné sans doute de Blanquies et de Chalupa.

Fatigué la veille et n’espérant pas arriver à Ulm, il s’était arrêté dans ce village, d’où il était parti ce même matin. Or il était une heure de l’après-midi; j’étais donc d’une grosse demi-journée en retard sur lui, toujours la demi-journée de cette fatale forêt.

Après une dépêche expédiée à Paris et rendant compte de mon passage, je continuai ma route, dans cet état de bien-être qui suit toujours un ravitaillement complet. Malheureusement la lourdeur de l’atmosphère augmentait, de gros nuages orageux couraient au ciel maintenant. Ainsi qu’il arrive si fréquemment par le vent d’ouest,—c’était lui qui soufflait,—les nuées ne sont pas longues à s’assembler et à crever en un grain tempétueux. J’activai la marche afin d’arriver avant l’orage à la prochaine ville, celle de Geislingen, située à trente kilomètres en avant d’Ulm, et où allait s’accomplir une de ces rencontres, une des coïncidences incroyables qui font traiter de folles les cervelles de romanciers capables d’en imaginer de semblables.

Me voici à trois kilomètres de Geislingen, les nuées se sont rassemblées en une masse sombre. Le premier frissonnement des feuillages annonce que le torrent va s’abattre; je marche à toute vitesse, pour tenter d’arriver avant la cataracte. Peine inutile. Je suis encore à trois cents mètres de la ville lorsque la bourrasque commence et que s’entrouvrent les écluses célestes. Ce serait folie de poursuivre, je serais comme une éponge; je me précipite dans une maison isolée. Fortune inespérée! C’est une brasserie, un café, une auberge, quoi! Je gesticule, pour n’en point perdre l’habitude, en demandant de la bière.

Le patron, un vieux de la vieille, en blouse bleue, l’air finaud, un air d’antique révolutionnaire retraité, s’approche de moi, tandis que la servante me sert ma chope, et comme je m’efforce d’articuler des phrases teutonnes il me dit dans le langage le plus nettement faubourien: «Vous pouvez parler français, monsieur, je suis de Paris.»

Alors, pendant que la bourrasque fait rage au dehors, il me raconte qu’il a participé aux journées de juin, à Paris, puis qu’après plusieurs aventures, il a fini par venir s’installer dans ce village où il ne fait pas trop mal ses affaires. La pluie diminuant, je manifeste le désir de continuer ma route. «Vous avez trente kilomètres à faire, me dit-il, pour arriver à Ulm, mais je vais vous indiquer un chemin qui vous évitera la traversée de la ville»; et lui-même me conduit jusqu’à l’entrée de Geislingen et me met dans le chemin que je n’avais qu’à suivre pour rejoindre la grande route.

Ce chemin longeant la voie ferrée passe devant la gare, pour retrouver plus loin la route royale. Au moment précis, il était environ trois heures de l’après-midi, où je débouche en vue de la voie ferrée, j’entends le sifflet d’un train arrivant vers la gare. Je m’arrête quelques secondes pour voir passer ce train. Il arrive.

Un spectacle inouï se présente: à une portière, j’ai aperçu un maillot blanc, c’est un cycliste. Il m’a reconnu, car je l’ai vu faire de son côté un mouvement de stupéfaction. Qui est-ce, qui est-ce, bonté divine? Je me précipite vers la gare où le train s’est arrêté, j’entre comme un cyclone, je m’élance vers le quai de la gare. Le cycliste, lui aussi, est descendu: c’est Blanquies, oui, Blanquies lui-même, le Montmartrois en personne. Nous n’avons que quelques secondes, dont nous perdons une bonne partie à nous regarder, sans trouver une parole, tant l’ahurissement que nous cause cette rencontre absolument invraisemblable, nous bouleverse les sens. Mais le train siffle. Blanquies me dit: «Chalupa est là couché sur la banquette, il est très fatigué. Oh! non, oh! non, c’est trop fort, quelle rencontre! Eh bien! voyons, vite à Ulm!»

Mais il faut partir, le train se met en marche. Je crie: «Où ça à Ulm?»

Blanquies me répond, tandis que le train est déjà en route: «Devant la gare!»

Quelle rencontre!!!

Je saisis ma machine, absolument transformé. Enfin en voilà toujours deux! Enfin à Ulm, je saurai donc ce qui leur est arrivé.

Trente kilomètres! ce n’était plus rien. Malheureusement la route était parfois fortement détrempée et je ne pouvais rouler très vite. Mon bien-être physique s’augmentait maintenant d’une immense satisfaction; j’étais tout entier à la joie intense de revoir mes amis, et, comme si mon esprit semblait recevoir un éveil nouveau sous ce coup bienfaisant, je me complaisais au spectacle de la campagne, partout agrémentée de vastes massifs de verdure, et à l’idée que j’allais voir cette ville rendue fameuse par la victoire de Napoléon qui y enferma le général Mack comme dans une souricière. Je ne pouvais oublier non plus que ma route depuis Strasbourg était celle de la grande armée, que le sol où je roulais avait été foulé par les soldats de Napoléon. Je devais d’ailleurs la suivre, cette toute, jusqu’à Vienne, en passant par les champs illustres de Hohenlinden.

A cinq heures, j’aperçois la ville d’Ulm située dans une cuvette. Un bruit de clairons frappe mon oreille. Je descends la rampe à toute vitesse. Au moment où ma route, faisant un coude à un croisement, entre dans la ville, deux cyclistes arrivent de mon côté et m’apercevant me jettent mon nom: Perrodil?

Sur ma réponse affirmative, ils m’escortent aussitôt et me conduisent à un hôtel, près de la gare, où ils étaient là, tous, Suberbie, Blanquies, Chalupa, Châtel, l’entraîneur de Mulhouse, qui nous avait quittés après Strasbourg. Ils sont là, entourés naturellement de nombreux cyclistes allemands. Seul Willaume manque à l’appel. Immédiatement Suberbie me met au courant de la situation. «Je l’ai fait partir, me dit-il, en attendant votre avis. Faut-il qu’il entre seul à Vienne, faut-il lui télégraphier de vous attendre?»

Délibération prise, nous décidons de faire l’arrivée tous deux ensemble au but de notre expédition, et un télégramme est expédié à Willaume à Sembach, la frontière autrichienne, lui prescrivant d’attendre là, à poste fixe, mon arrivée.

Quelle folle gaîté! Dans la joie qui m’inonde, tout m’apparaît dans un rayonnement d’inaltérable extase. Je ne ressens plus la moindre fatigue, et j’annonce mon intention de me remettre en route, après dîner, vers six heures et demie.

Châtel, lui, semble exténué. Il se trouve du reste mal portant. Phénomène curieux, ce pauvre garçon, qui commençait une bronchite aiguë, et qui devait rester dix jours très malade à Munich, à la suite de la précédente soirée passée à entraîner Willaume,—c’étaient eux qui avaient couché à Geissemberg, ville où, on s’en souvient, j’avais déjeuné ce même jour,—ce pauvre garçon, dis-je, grelottant de fièvre, prenait un soin incroyable de ma personne. Il allait, venait, courait autour de moi, il voulait me faire coucher en attendant le dîner. Il le fit presque de force, puis me déshabilla, me frictionna les jambes, me disant toujours, comme s’il supposait chez moi la fatigue extrême qu’il ressentait: «Oh! quel métier, quel métier! quel éreintement! Vous devez être éreinté, mort; couchez-vous, couchez-vous.»

—Mais non, mon ami, je suis dans l’état le plus parfait, mon bien-être est absolu.

—Non, non! vous êtes fatigué, couchez-vous, on vous préviendra pour le dîner.

—Je vous ai dit la vérité, je meurs de faim, voilà tout, ce qui est un symptôme excellent de mon état de santé.

—Je vous dis que non, reposez-vous, allons, dans une demi-heure, on vous réveillera.

—Mais je veux dîner avant une demi-heure, puisque je n’ai pas sommeil. Je n’ai que la fringale, je ne sens qu’elle.

Mais le gaillard, après m’avoir fait étendre sur un lit, m’avoir frictionné, me rabattait une énorme couverture jusque sous le nez. Puis, cet ouvrage fait, le pauvre Châtel, brisé, alla lui-même se mettre sur son lit, vis-à-vis du mien.

Pendant ce temps, Blanquies remplissait l’hôtel de sa personne. Il continuait à trouver les records une chose singulière. Entrant dans ma chambre, il s’écria en m’apercevant: «Tiens, tiens, et le dîner? Croyez-vous que le cuisinier l’a fabriqué pour le roi de Prusse? Nous sommes en Allemagne, c’est vrai, mais le bifteck est pour nous; attrape ça, ô monarque de mon cœur. Allons, allons, oust, à table, on dîne. Aïe! Aïe!»

—Quoi, qu’y a-t-il? Voilà que vous vous trouvez mal?

—Une pelle, une pelle monumentale. Oui, je me suis étalé au milieu de la route, hier! Je me suis détérioré le genou. Ce n’est rien!

Je fus vite habillé; nous voici déjà à table, tous. Alors, on put parler des aventures.

—Enfin, que vous est-il arrivé? demandai-je à Blanquies.

—Voici, commença mon brave compagnon, sur le ton d’un homme qui en a beaucoup à dire mais qui va régler son histoire en deux temps et... une foule de mouvements.

En arrivant à la sortie d’Oppenau, surprise, on ne vous trouve pas. Alors, je dis: «Pour sûr, il a pris la route de droite...»

—Juste, j’avais pris celle de gauche. Continuez.

—Oui, vous aviez pris celle de gauche, et, hélas! mon conseil m’a valu les plus sanglants reproches de Willaume. Il m’accusait d’être l’auteur de tout le mal: «C’est vous, c’est vous qui nous avez engagés par ici.» Il était désespéré, le pauvre Willaume.

—Mais, interrompis-je, puisque vous aviez Chalupa, l’interprète, il vous était facile de demander si un cycliste était passé.

—Ha! ha! Chalupa! Comble de la mésaventure! Nous n’avions pas fait cent mètres après Oppenau que sa machine se détraque et voilà une seconde séparation. Nous sommes dès lors réduits à deux. A Kniébis, nous vous attendons pendant quatre heures. Willaume était désespéré, il ne décolérait pas contre moi. Il vous demandait à tous les échos.

—Alors, vous m’avez attendu quatre heures durant à Kniébis? Par tous les diables des séjours infernaux, vous avez été plus heureux que moi: jamais je n’ai pu rencontrer cette ville damnée.

—Hélas! ce n’était pas fini. Après Fredenstadt, je n’y tenais plus, le passage de la montagne m’avait assommé. J’étais dans un état d’éreintement indescriptible. Ma foi, je suis resté en arrière, et Willaume est parti tout seul. Ho! ho! il était joli le record. A Nagold...

—Ah! oui, vous êtes passé à Nagold?

—Comment, mais moi aussi je me suis perdu, et ce n’est qu’après des tours et des détours que je suis arrivé à Nagold où je me suis refait chez un restaurateur à qui j’ai raconté l’aventure comme j’ai pu, parce que ces gredins-là ne comprennent pas un mot de français.

—Bon, voilà qui m’explique l’attitude de mon restaurateur quand j’y suis arrivé le même soir, ce brave restaurateur qui semblait savoir qui j’étais.

—Mais ils ne sont pas tous aimables, dans ce pays-là, continua Blanquies. Ah! les fumistes! Il y avait là une espèce d’Allemand qui m’a traité de Français, comme pour m’injurier. J’avais envie de lui faire voir si j’ai le poing solide. Mais j’aurais perdu mon temps. Enfin, après toutes ces histoires, éreinté, abruti, j’ai pris le train. Ah! ma foi, j’ai pris le train.

—Malheureux! et le club de Montmartre?

—Le club de Montmartre! s’écria Blanquies,—et en prononçant ces mots, il fit ce geste d’incommensurable dédain qui consiste, chez les jeunes habitants de la célèbre butte, à passer l’extrémité de ses doigts sous le menton comme si on en chassait une mouche.—Voilà, dit-il, ce que j’en fais, du club de Montmartre. Quand on est vanné, on prend le train. A Stuttgard, où nous nous sommes retrouvés avec Chalupa, nous vous avons attendu. Mais, hélas, rien ne venait. Enfin, vous savez comment je vous ai aperçu près de la gare de Geislingen. Oh! quelle rencontre!

—Eh bien, et Willaume? demandai-je à Suberbie.

—Willaume, me dit-il, a marché seul, naturellement, après avoir quitté Blanquies. Moi qui vous attendais à Stuttgard avec Châtel, j’ai envoyé ce dernier à votre rencontre, puis Willaume arrivant seul, j’ai fait partir Châtel pour l’entraîner. Les malheureux! durant toute la soirée, ils se sont égarés, pendant plus de trente kilomètres, lorsqu’enfin ils sont allés échouer dans un village où ils ont passé la nuit. Mais Châtel a pris froid. Il est sérieusement atteint. Il va maintenant prendre le train avec moi jusqu’à Vienne, s’il le peut.

Alors, à mon tour, je raconte mes aventures et, à la violente surprise de Suberbie, je lui dis à quelles heures je suis arrivé et je suis reparti.

—Si vous aviez persisté dans votre première idée de venir à l’hôtel Marquatz, c’est là que j’étais, que je vous attendais avec de nombreux amis. J’ai fait courir partout, à la police, au club, au télégraphe. Ah! il y a un cycliste de Stuttgard qui mourait du désir de vous voir. Il a battu pendant plusieurs heures le pavé de la ville, mais rien!

—Décidément, il n’y a que des braves gens dans cette ville. J’y reviendrai.

Enfin, comme le repas finissait, bien que Blanquies ne cessât maintenant d’agiter ses mandibules et continuât de faire des réflexions sarcastiques sur toutes les particularités des coutumes allemandes qui le frappaient, il fallut se lever et se disposer à partir. Il était sept heures du soir.

Blanquies, ragaillardi, consentait à reprendre la route. On allait donc se mettre en marche tous les trois, Chalupa, Blanquies et moi, direction de Gunzbourg, Augsbourg et Munich.

Repartir tous les trois, telle était du moins notre intention; mais le sort allait dès le départ en décider autrement.

XV

CHALUPA OU LA VOIE DOULOUREUSE

Les dernières lueurs du jour me permirent d’admirer la très curieuse et très célèbre cathédrale d’Ulm, cette basilique surmontée d’une tour de cent douze mètres de hauteur. Malgré le revirement qui s’était produit chez le joyeux Blanquies, en faveur du déplacement par voie ferrée, il avait décidé de nous accompagner par la route, poursuivant ainsi le voyage comme il l’avait commencé. Le sort allait en décider autrement. Mon autre compagnon était Chalupa, notre jeune interprète tchèque.

Tous les trois, escortés de nombreux amis, nous venions de quitter l’hôtel, après avoir pris congé de Suberbie que nous devions retrouver à Munich; nous avions jeté un cri d’admiration, en présence du monument dont je viens de parler et dont l’aspect imposant me causa pour ma part une frissonnante sensation de beauté artistique, lorsque soudain un incident bien connu et fort redouté des cyclistes se produisit, le même du reste qui avait signalé la deuxième journée de notre voyage. Mon pneumatique, passant sur un verre, fut lacéré. C’était pour moi une subite mise à pied.

Le mal n’était pas très grand, à la vérité, car dans les vastes expéditions comme la nôtre, Suberbie emporte, comme on l’a vu à Nancy, des machines de rechange. Mais quel tracas: retourner sur ses pas, aller à la gare du chemin de fer réclamer une machine!

Blanquies fit acte d’entraîneur; il se débarrassa de sa machine et me la donna. Quant à lui, fredonnant un air populaire, il se disposa à retourner vers Suberbie et Châtel pour reprendre le train, acte qui maintenant était entré dans ses habitudes et de plus en plus lui faisait prendre en un mépris souverain notre fragile bicyclette.

Encore quelques instants et, de nos nombreux compagnons, il ne resta plus que le souvenir. Seuls Chalupa et moi, nous voici maintenant pédalant de concert sur la route royale conduisant d’Ulm à Augsbourg et Munich. Notre intention est d’aller coucher à Augsbourg, à quatre-vingt-trois kilomètres.

Mais la nuit est devenue brusquement d’un noir d’encre. La route est affreuse. Chalupa, le brave petit Chalupa, seul avec moi, semble fier de sa position et de son rôle; il commence avec un dévouement absolu à me donner des encouragements incessants, car par suite d’une réaction fâcheuse, après le repas copieux fait à Ulm, je me sens pris à chaque instant de défaillances aussi bien morales que physiques, d’autant plus que l’obscurité est épaisse, circonstance, on se le rappelle sans doute, horriblement pénible pour moi. Le premier centre important est Gunzbourg, à vingt kilomètres environ. Je décide qu’on s’arrêtera là; jamais on ne parviendrait jusqu’à Augsbourg, par des routes pareilles et une obscurité aussi épaisse. Car c’est une souffrance indicible. Une muraille impénétrable devant les yeux, sauf, piquant le noir, quelques pauvres lueurs falotes et lointaines; puis, des secousses à désarticuler un acrobate, secousses d’autant plus torturantes qu’elles sont inattendues. On arrive à Gunzbourg. Un désert. Tout est clos. Une auberge s’ouvre à nous cependant. Trois Teutons vident encore des chopes, dans une encoignure d’estaminet. Ma foi, j’ai soif, une soif d’énervement au moins autant que de fatigue; nous absorbons des chopes, nous aussi. La présence du petit Chalupa, oh! combien frêle et timide la pauvre créature, facilite les rapports avec les naturels du pays, car il connaît très bien, non seulement la langue, mais les patois allemands.

On nous donne une chambre à deux lits. Les deux lits occupent presque la chambre entière. Il était dix heures au coucher; à trois heures et demie nous étions debout.

Quel réveil! Justes dieux! Comme un chien malade, je fais un effort, puis je retombe affalé sur mon lit. C’est un engourdissement de tout mon être. Puis la bière m’a appesanti l’estomac, horriblement. Chalupa ne dit rien; il glisse parfois cependant un encouragement timide; il n’ose le renouveler trop souvent. Il faut partir. Les machines sont toujours prêtes, elles. Le temps de répandre un peu d’huile et nous partons.

Quelle route affreuse! Dès le départ, le martyre commence. Cette fois je suis sérieusement blessé; blessé de partout. Le changement de machine à Ulm augmente mon malaise, car j’étais habitué à ma première bicyclette. Une enflure légère se produit au pied droit, au tendon d’Achille, enflure légère, dis-je, mais atrocement douloureuse à chaque coup de pédale.

Au premier village, Burgau, on s’arrête. On se met en quête d’une laiterie. On la trouve, mais vu l’heure extrêmement matinale, tout est clos. Nous frappons à la porte avec une rageuse énergie. Rien! Il faut se remettre en route.

Mon malaise est insupportable. Ai-je soif? Ai-je faim? C’est un malaise profond, mais vague, indéfinissable. Je ne suis pas inquiet sur mon compte; ce malaise, je le connais, mais il est à son maximum.

Au village suivant, nous trouvons une laiterie ouverte. Du lait à foison; en Allemagne, tout est à profusion, heureusement. J’en absorbe un litre, mais il ne réussit pas à me tirer de mon engourdissement sans égal. Une humidité désagréable pénètre d’ailleurs l’atmosphère.

Mon découragement est tel qu’à un passage à niveau, je déclare à Chalupa que je vais prendre le train. «On va s’informer de la première station, et je prendrai le train.» Chalupa frémit à cette idée. Il sent tout le poids de sa responsabilité; il me lance un regard d’esclave qui n’ose réprimander son maître sur le point de commettre une faute grave. J’insiste; mon moral est décidément atteint. Puis, la route est si mauvaise. Ma blessure à la jambe droite augmente; il me semble que j’ai l’épiderme emporté, et pour comble de malheur, le chemin devient accidenté; c’est tantôt un ravin rocailleux, tantôt un raidillon à pic. Je pédale avec l’énergie du désespoir.

Un accident se produit. Les cahots sont tels que ma selle se brise, c’est la seconde fois. Quelle position à présent: obligé de me tenir complètement de travers sur ma selle déséquilibrée, qui ne tient plus que par une branche.

C’est une douleur aiguë à chacun des cahots. Et à quelle distance sommes-nous d’Augsbourg? Impossible de le savoir. Jamais une marche n’avait été si démoralisante. Et pourtant j’abandonne l’idée de prendre le train, quand, à un village, enfin, Dinkelscherhen, nous apercevons une énorme pierre où rayonnent ces mots: «Augsbourg à vingt kilomètres.»

Le courage me revient un peu, mais quel martyre! La douleur causée par l’enflure augmente. Je descends et je constate que toute la partie avoisinant le tendon a grossi démesurément: «Vraiment, c’est délicieux, dis-je à Chalupa; voilà certes qui s’appelle voyager d’une manière confortable. Je suis blessé de tous les côtés, et ce sont ces routes enragées qui en sont la cause. Ils ne pourraient donc pas faire des chemins dans ce pays-ci? Aïe! Mais, mon pauvre Chalupa, je souffre comme un veau qu’on vient de saisir par les quatre pattes et qu’on vient de suspendre dans sa stalle d’abattoir; car vous n’ignorez pas, je suppose, que ce sont les veaux que l’on égorge avec le plus de révoltante cruauté. Aïe! Non! non, c’est fini, nous n’arriverons jamais à Augsbourg.»

Je pouvais, par mon bavardage, me soulager un peu, mais fort peu, et la douleur était constante. Enfin voici Augsbourg.

C’est une des plus grandes villes de la Bavière. Les approches en sont accidentées comme celles de presque tous les grands centres. Ce sont des maisons isolées de plus en plus nombreuses, puis des chemins défoncés, des processions de charrettes, de voitures, des faubourgs à l’aspect sale, aux maisons basses et pauvres; puis des rues plus propres, une population un peu plus en rapport avec l’aspect plus élégant des maisons; enfin le centre même de la ville.

Il était neuf heures environ lorsque Chalupa et moi fîmes notre entrée dans Augsbourg, à la Confession fameuse. On se mit en quête d’un hôtel, avec l’intention d’y prendre un déjeuner rapide, et de repartir aussitôt, après avoir toutefois fait réparer ma selle.

Nous ne nous supposions pas attendus à Augsbourg. C’était une erreur. Pendant notre déjeuner, deux membres de l’Union vélocipédique allemande, nouvelle coïncidence assez curieuse, se présentèrent à l’hôtel que nous avions choisi par hasard et qui était précisément celui où Willaume s’était arrêté. Ces deux aimables confrères en cyclisme s’étaient tenus en observation, sachant que nous pouvions arriver d’un moment à l’autre. Avec un empressement vraiment admirable, ils se mirent à notre disposition, firent réparer la selle, et de plus disposèrent sur le cuir une épaisse doublure en drap, pour atténuer la douleur causée par ma blessure dans la mesure du possible. Ils nous donnèrent des nouvelles de Willaume, passé la veille, à grande vitesse.

Tous ces détails prirent un temps précieux. Il était plus de dix heures quand on quitta Augsbourg. Les représentants de l’Union vélocipédique allemande poussèrent l’amabilité jusqu’à nous donner un entraîneur jusqu’à Munich.

Inutile de dire que mon courage était entièrement revenu. Puis nous marchions vers Munich, la capitale de la Bavière, où non seulement Suberbie, Blanquies et Châtel se trouvaient, mais où nous savions aussi qu’une foule de cyclistes allemands nous attendaient; car Munich est une des capitales du cyclisme dans tout l’empire d’Allemagne.