Il pleure vraiment un peu; jamais on n’a vu un corbeau aussi nettement! Et la neige, si l’on pouvait être au mois où elle tombera! Mais il nous quitte, sa section doit faire l’exercice à une heure... c’est la guerre.
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...C’est la guerre: On ne me fera pas travailler de l’après-midi. Sur ce dimanche alsacien, morne, privé d’hommes et sans doute, si le curé ne change pas d’humeur, de vêpres, joue un dimanche français, privé de femmes, mais qui remplit de notre bleu et de notre rouge tous les coins vides de l’autre. Les habitants apprivoisés sortent officieusement de leurs armoires, pour nous le faire admirer, tout ce qu’ils n’ont pas osé revêtir dans ce matin officiel: les femmes leurs jupes et leurs nœuds noirs, les hommes leurs vestes, le curé ses chasubles... C’est la guerre, avec son ciel bleu, ses canons grondants, ses pigeons voyageurs qui s’entraînent autour du clocher sur la piste étroite et dure des martinets. Sous un pommier aux pommes vertes je m’étends. Elles sont vertes et dures. Je peux dormir au-dessous d’elles, je peux les contempler sans crainte, et aussi sans l’appréhension d’avoir à inventer, l’une tombant, les lois du monde. C’est la guerre dans sa quatrième semaine, au dimanche exact où elle aurait dû s’adoucir et devenir la chasse. C’est le fond clair de la haie qui devient subitement rouge, quand une section passe sur la chaussée et la compagnie de piquet qui s’exerce dans le champ voisin à charger à la baïonnette en criant: «Vive la classe». C’est, à peu près toutes les heures, un revolver qui part dans les mains d’une ordonnance maladroite, et donne aux soldats parisiens l’impression qu’on est près de la Tour Eiffel et qu’il est midi. Puis, si l’on se dresse enfin aux cris de Laurent qui appelle pour le rapport, c’est un chemin tournant contre un mur couronné de roses; au-dessus du mur, des terrasses; au-dessus encore, le cimetière... Il faut être civil pour se faire enterrer si haut. Là, c’est le calme que donne un petit chemin de croix qui n’a que quatre stations et où Jésus meurt sans être encore fatigué, les joues bien roses; c’est le désespoir adouci qu’inspirent la colonne brisée au-dessus du fils Moser, la colombe dorée au-dessus de la fille Mayer, l’inscription de Hans Hermann, né en juin 1870 et mort hier, pauvre et noble vie, qui n’a pu loger tout entière dans l’Allemagne et la dépasse des deux bords. Un Durand est venu aussi reposer dans ce cimetière. Chers Durand, et vous, chers Dupont... chère France!
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Déjà vingt jours de campagne, déjà deux semaines sans café sucré, sans pain salé;—Petipon, tombé de congestion au pied du drapeau;—trois gros réservistes évanouis sur la route de Vesoul;—la pluie de Lure, qui colla toutes nos cartes-lettres neuves et qui n’est pas encore séchée—les lignes de tramways, de chemins de fer se retirant peu à peu de nous comme se rétrécit un nerf coupé;—tous les drapeaux alsaciens, blanc et rouge, du district d’Altkirch, découverts chez un patriote par Poirier, qui crut avoir pris d’un coup cent drapeaux allemands; les noms de Wissembourg, de Freschwiller, de Reischoffen, recouverts pour toujours dans notre mémoire, comme les stations du Métropolitain dont on change les noms prussiens, par de petits noms simples et pacifiques: Saint-Cosme, Bellemagny,—peut-être avons-nous fait notre devoir envers l’héroïsme, envers la guerre! Tout ce que nous attendions d’elle, nous l’avons vu: le chasseur d’Afrique cassant son biscuit avec le pic des soldats du génie; le zouave endormi sous un porche alsacien; le général au galop saluant le général à pied; confondus, ces uniformes qui donnent vingt vertus au courage militaire, et, dans l’esprit du sergent rengagé qui sait les garnisons par cœur, brouillent soudain toutes les sous-préfectures, y compris les algériennes, et toutes ses nostalgies; chaque arme passant à l’autre arme son insigne, un fantassin sur un cheval blanc, un vieux landau plein de cuirassiers, un bataillon d’infanterie manœuvrant aux trompettes, spectacles d’une ambiguité pour nous plus aigüe que, pour vous savants, Andromède en Bacchus, Hébé à cheval; le suffixe «en Alsace» s’agrippant à chaque pensée: «Je suis étendu en Alsace», «Je fais le résumé du jour en Alsace», à tout grade: «Je suis sergent en Alsace!»... Michal, qui m’a rejoint, est lui-même plus calme et a signé, pour tout le soir, un armistice. Ses paroles sont incertaines, mais au fond elles veulent dire que, si nous sommes battus, nous restons les rares Français qui ont pénétré en Alsace. Assurés de la victoire, nous caressons égoïstement cet espoir de défaite. Nous éloignons le plus possible de la guerre notre bavardage; nous parlons de l’Amérique, des îles de la Sonde, où il ira, après son voyage aux Indes, avant son voyage d’Australie, puis nous tenons à en écarter nos corps mêmes. Nous gagnons une prairie isolée, d’où l’on ne voit plus le chœur gothique de l’église, où nous jouissons d’une Alsace pure de souvenirs; près d’un ruisseau qui coule; à l’ombre d’un vergne que le vent agite. Nous ne voyons que des génisses, un chien, des faneurs; nous ne voulons prendre d’elle que ce que nous aurions pris, par un semblable jour d’été, au Berry, au Nivernais, un peu de chaleur, et, pour notre tête, un peu d’ombre, car, vainqueurs modestes que nous sommes, nous ne regardons point le soleil en face. J’effraye Michal comme on effraye une cousine en Normandie, avec l’aide d’une rainette, d’une araignée. Il cueille des herbes pour son herbier et me dit leur nom commun, réclamant leur nom savant: nous n’avons plus besoin que d’interprètes de latin. Un bœuf impassible, et qui ne rumine même pas, attend, pour ne pas brouiller l’herbe française avec l’herbe allemande d’hier. Ce n’est pas par lâcheté, c’est par modestie que l’on renonce ce soir à la guerre, au carnage, à sa mort, à la mort surtout des autres, des camarades qu’on a jetés pêle-mêle et joyeusement dans le mois d’août, avec l’espoir de les retrouver épars, chacun dans sa ville de Prusse. Je les retiens tous autour de moi. Je ne veux perdre personne. Tous ces souffles de mort, que je sens effleurer la tête de Michal, en nous allongeant dans ce pré, ils s’éteignent, et ces souffles sur moi de vie plus ardente. Restons ce que nous étions en juillet, le dernier jour de juillet, lui ingénieur à Lens, moi baigneur à Châtelguyon. Restons-le, s’il le faut, toute notre vie, sans demander l’avancement de Lille et de Vichy. Que le courage militaire demeure l’apanage d’une caste enfantine et bruyante, et ne se répande pas, comme l’a fait la Légion d’honneur, son insigne, parmi les professeurs, les contrôleurs, les peintres... Le canon se tait, le cœur n’est plus jaloux et bat plus lentement. Le dimanche pour nous s’arrête, et nous sentons passer une seconde où, malgré la guerre et malgré les moyennes municipales, personne en France n’est mort, personne n’a pu naître...
Il fallait la guerre pour qu’on distribuât un courrier le dimanche après midi! Mauvaise humeur de Devaux; il n’a qu’une carte de sa femme, qu’il a épousée la veille du départ: Elle aurait vraiment pu lui écrire une lettre.
Aspach, 24 août.
Dormi à cinq sur un matelas dérobé par Devaux. Allusions aux nouvelles mariées. Tas de punaises, comme nous le craignions, mais, vers minuit, un cheval; il reçoit une gifle et sort, dignement, patinant sur les escaliers. A une heure, les cuisiniers s’installent dans notre cour. Il n’y a plus à lutter. Tout ce que nous avions assemblé de conscience tranquille, chose si nécessaire au sommeil, ils le chassent, avec le bruit recommandé en Algérie pour chasser les sauterelles. Je vais m’asseoir auprès de leur feu, pas le feu où leur café bout, mais leur feu de luxe, car ils fondent toujours deux foyers, comme s’ils faisaient une ellipse et non pas la cuisine. Il y a déjà là trois ou quatre soldats, les uns penchés sur la flamme, les autres lui tournant le dos, car la chaleur est faible et ne traverse même pas la moitié d’un homme. Vers le cœur, on reste gelé. Nous l’entretenons parcimonieusement, allumant chaque nouveau sarment au sarment qui s’éteint, pour que le fagot suffise jusqu’au matin, comme on allume pour descendre d’un sixième les trois allumettes que l’hôte vous a confiées. Mon tambour, qui a le visage illuminé, discute avec un soldat à visage nocturne; il termine une histoire dont je n’entends que les dernières phrases: «Je le tue avec mon képi de plomb»—«il avait au moins six mains»—«son sang était de l’or».—Ces gens-là racontent leurs rêves, car il n’y a pas un langage de la nuit, sans logique, et inhumain... Parfois le sarment est vert et nous enfume, mais fumée est un peu chaleur. Une petite étoile française, jusque-la immobile, nous fait tout d’un coup mille signaux. Vers trois heures, un adjudant passe pour faire éteindre les feux inutiles. A Paris l’on éteint, en effet, un bec de gaz sur deux, mais nous n’obéissons pas; nous nous taisons, et il s’irrite de lutter contre des ombres; enfin celui de nous qui est l’âme faible, qui tuera sur ordre les chiens blessés, qui brisera les bouteilles d’alcool confisquées, étouffe notre feu en le battant avec le sarment qu’il allait y mettre. Nous restons autour de la cendre, jusqu’à ce qu’elle soit froide. Nous touchons de nos doigts le dernier charbon. Puis l’aube arrive, par une porte qui laisse aussi passer une bise aigre. Nous relevons nos cols humides, nous resserrons nos cravates. Un coq chante. Une fois seulement, et c’est le jour. Nous n’avons à renier l’Alsace qu’une fois.
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Matinée longue. On me désigne officiellement pour acheter l’ail, les oignons et les échalottes du bataillon, car les légumes alsaciens ont des noms vraiment trop compliqués. A huit heures, ordre de préparation au départ. Quatre heures d’attente, sac au dos, l’arme au pied. Le réveille-matin de Clam sonne dans son sac, les officiers s’énervent et m’interdisent de distribuer mes oignons. Il m’en reste cinquante bottes, que je passe à la même compagnie. A midi, la division se décide à nous envoyer le départ.
Le ciel aussi a pris une décision. Il sera bleu dix minutes et brouillé les dix minutes suivantes. Les nuages, au lieu de ressembler à l’Asie, à l’Angleterre, imiteront des camarades à nous; voici Bernard avec sa barbe, voici le lieutenant Pattin avec un œil véritable percé jusqu’à l’azur. Nous suivons un chemin de vallon, désolés, car les grand’routes seules mènent aux villes. Il paraît cependant que nous allons sur Fribourg. Le régiment tourne, serpente, de sorte que nous le voyons en entier, chacun de notre place, pour la première fois. Un soleil Louis XIV, aux rayons obliques, réserve tout son or pour la compagnie hors rang. Les sapeurs étincellent, les télégraphistes flamboient, l’artificier, semblable à Danaé, éclate. Depuis que le colonel m’utilise comme interprète, ma place dans les marches est au premier rang de la compagnie de jour, en serre-file aux quatre hommes de tête. Il y a huit compagnies et les soldats ne changent jamais de conversation, aussi je reprends à chaque marche la conversation interrompue voilà huit jours, et cela me fait trente-deux camarades nouveaux, les trente-deux plus grands du régiment, qui me hèlent quand ils me voient. C’est aujourd’hui la compagnie où l’on parle toujours de la guerre. Les hommes se passent les conseils de leurs pères qui ont fait 70—couper les boutons de culotte des prisonniers—mettre des journaux dans les souliers quand il gèle; toute une science anodine qu’il aurait bien fallu un jour pour apprendre et la guerre de 70 raccourcira la nôtre de juste un jour. Je me laisse glisser à la compagnie suivante, jusqu’au petit Dollero, qui a vingt ans, le seul soldat de l’active dans ces trois mille réservistes, petit poète enfoui au centre de sa section, et qui obtient de se mettre au bord quand je lui rends visite. Il croit aussi que nous allons vers le Rhin, bien que nous marchions face au soleil, c’est-à-dire vers l’Occident. Poète de l’active qu’il est, il m’avoue qu’il compose des éloges depuis le matin; il est dans ses jours d’éloges, d’éloges en prose rythmée, car le pas de route, mauvais pour les rimes, est bon pour les accents toniques. Il a fait aujourd’hui l’éloge de Petipon, celui du colonel, celui de notre engagé cubain:—Cuba, dont nous ignorons la vraie forme, car seule la première carte de Colomb en est permise et, pour effiler l’île, Colomb fit cinq voyages. Il les récite. Il se propose de composer, comme préface, l’éloge des éloges. Puis, soudain muet, il me contemple avec des yeux si lumineux, si insistants que je devine son projet, que je me sens ma propre louange, et que je n’ose pas plus faire de gestes, par modestie, que devant le cinématographe.
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Quel itinéraire bizarre; à quoi peut bien penser Michal! Un village coudé, mesurant l’angle droit, nous renvoie soudain vers la France. Puis, nous remontons, par des angles aigus, au Nord, puis, par un bout de route nationale, à l’Est. Nous avons l’air de vouloir échapper à une armée française, ou à un aimant français qui nous guette dans la trouée. Nous voyons avec joie la montagne s’élever entre Belfort et nous; nous nous barricadons avec les Vosges contre cette force qui nous pousse à revenir à la France. Nous ne savons pas qu’aujourd’hui c’est Charleroi. Nous tenons à l’Alsace de l’amour le plus désintéressé, d’ailleurs, car nous ignorons que ces petits bois sur la droite sont les bois de Nonnenbruch et qu’ils valent au plus juste, à cause de leur potasse, quatre-vingts milliards. Tous les arbres, tous les bosquets de ce pays lourd s’allègent, jettent leurs ombres et bleuissent. Un vallon à mille plans, au bas de chaque descente, s’éclaire, s’éteint par degrés, et toutes celles des feuilles qui seront jaunes dans un mois demeurent inondées de soleil. Sur les ardoises des clochers, un rayon mal taillé s’effrite. Aux carrefours, des plaques tentatrices indiquent Colmar, Strasbourg, Fribourg, avec le nombre de kilomètres le plus réduit, en évitant d’atteindre un chiffre rond, comme dans les grands magasins: 59, 99, 119. Nous traversons un ruisseau rapide qui porte son nom sur le pont comme sur son collier, c’est la Doller. Au delà du pont, une maison isolée, comme en France; un jardin clos de murs, comme en France. Nous n’y étions plus habitués et avons peur pour cette maison si seule. Tous les hommes l’ont remarquée et sentent soudain en eux, encadrée, leur maison d’Auvergne et leur pré. Vers le soir, à l’heure où des bambins, avec des adjoints centenaires, distribuent le Temps dans Paris, le vaguemestre de la brigade à bicyclette, le long du régiment, donne à chaque sergent-major le Bulletin des Armées:—Aujourd’hui, 3 août, rien de nouveau. L’Angleterre déclare la guerre à l’Allemagne. Le bulletin contient aussi le récit d’un ténor de l’Opéra-Comique, qui s’est trouvé pris dans une bataille: «J’aurais préféré, conclut-il, chanter la Tosca». Que de périls la vie recèle pour un ténor! A huit heures, arrivée à Aspach. Je quitte Dollero tout heureux car, au milieu de ses éloges, il a trouvé une épigramme:
Epitalon l’attriste en soutenant que c’est encore là un éloge et pas une épigramme... Mais voici Aspach. Avec les secrétaires, je fais halte dans une grande ferme en bordure de la route et nous nous offrons, pour la première fois, le luxe de voir défiler notre régiment. Les quatre hommes de tête, le visage de chaque compagnie, me font seuls un signe d’entente, à part la compagnie des oignons reconnaissante, qui tout entière me sourit.
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Une femme! Jusqu’à ce jour,—nous n’avons traversé d’ailleurs que des villages ou des fermes—de vieilles paysannes seulement et des gamines, celles qui meurent en garnissant des lampes, celles vêtues de pilou. Jamais ces notairesses blondes aux yeux de feu, angoisse, délices des notaires, ces bijoutières délirantes, loyales dans leur passion soudaine, car les soldats achètent peu de bijoux, qui nous donnaient, pendant les manœuvres, dès les faubourgs, l’impression de conquérir Clermont-Ferrand ou Issingeaux. Jamais ces jupes de velours bordées de rose qu’un enfant même attend à la frontière des contrées que l’on personnifie par des femmes. Nous avions pourtant pris le soin d’entrer en Alsace un dimanche.
Après quel voyage! O Françaises des gares, qui toutes encore vivez! Sur notre passage, aux arrêts de nos trains, appartenant à chacun, esclaves de chacun, courant du passage à niveau à la ville—cela descendait—pour remplir vingt bidons qu’elles avaient pris vides et qui pesaient vingt kilos au retour—cela montait; ne se retenant pas de donner deux billes de chocolat à chaque homme—au lieu d’une—et désespérées d’avoir épuisé deux fois trop tôt leurs provisions; bourgeoises, paysannes, fillettes avec leur Anglaise, épanouie, libérée d’hier d’un doute affreux sur l’Angleterre, alternant au bord de notre voie comme dans la vie des voyageurs illustres, institutrice dont chaque élève avait écrit et signé un billet d’espoir aux soldats; bouchère, dont l’étalage était distribué, qui pensait soudain à ses confitures et courait à ses armoires; jeunes filles brunes, souples, dévorées par la guerre, dans une gare de mineurs, qui changeaient déjà le premier billet de cinq francs, ce billet qu’elles devaient garder toute la vie comme souvenir; cousines timides qui entr’ouvraient sans bruit notre wagon endormi, vers deux heures du matin, et frémissaient de joie en le voyant subitement se secouer, descendre sur le quai sablé, enfouir dans ses musettes un chocolat dont elles nous disaient orgueilleusement la marque, car il faisait si sombre; statue blonde, tête d’or, qui scrutait et reconnaissait chaque visage, et qui me refusa un second verre de vin, bien que j’eusse fait à nouveau la queue; épouse, qui regardait les autres sans les aider, sous les acacias lumineux, anéantie mais qui voulait nous voir, qui se refusait à nous dire, par tristesse ou par crainte, le régiment de son mari, sanglotant dès qu’il fût avoué; formant haie jusqu’à la frontière, toutes à un mètre de nous,—à part une jeune fille de Montceaux qui ne voulut jamais s’approcher—debout hors de la tranchée du train, hors de leur vie, hors de la modestie, prêtes aussi à mourir et narguant les express, toutes les femmes, accourues qui se cachent les unes derrière les autres dans notre vie et dont je n’avais vu, avec les bras et les gestes des mille autres, condamné à une idole indoue, que la plus proche. Tout ce qu’ils n’avaient pas vécu passa ainsi, avant les périls, sur les yeux de ces soldats; les tristes repassèrent une vie enthousiaste, les égoïstes une vie généreuse, les faibles une vie de décision, car on avait cinq minutes pour se connaître, donner son adresse, pour regagner son train, partir..... Mais, depuis l’Alsace, pas d’Alsaciennes? Elles allaient permettre que l’Alsace, dans notre esprit, devînt un pays masculin, un Berry, un Poitou, une province devant laquelle on ne s’effacerait pas si on la rencontrait en personne à une porte, pour la laisser passer d’abord. Elles allaient laisser mentir ces tableaux enfantins de l’école qui ont uni, dans notre mémoire, et confondu, une petite Alsacienne, une Romaine élevant ses fils, et une Océanie de douze ans, toute nue! Trinité scolaire, qui souvent m’oppressa d’une nostalgie égale. Pardonnerai-je à l’Alsacienne de se cacher, elle qui a maintenant mon âge, alors que j’en ai voulu, bien souvent voulu, de n’avoir pas fait pour moi le voyage d’Europe, à la petite Océanie?
Je la vois. Elle est venue seule, avec un bambin de trois ans qui ne ressemble à aucun continent, mais bien, avec son raisin et ses poires, à la saison. Elle me le montre avec toute la fierté que peut avoir un symbole féminin d’avoir mis au monde un petit mâle. Elle m’offre un visage large sur lequel le regard peut errer sans tomber aussitôt à droite, à gauche, ou dans les yeux. On peut ne pas la regarder tout à fait en face sans paraître faux. Elle s’appelle Fabienne. Elle a les cheveux en bandeaux, mais on devine dans l’armoire sa vraie coiffure et son vrai prénom.
⁂
C’est chez elle que je couche, dans son salon, meublé de Strasbourg, mais sur lequel s’éparpillent les souvenirs d’un seul voyage de deux jours à Paris, une tour Eiffel, une vraie, avec un dessous vert, la photographie du pont Alexandre sur une conque, le rappel de tout ce qui a donné aux Alsaciens, depuis quarante ans, l’occasion d’être fiers de nous. Seul, un coquillage du Tréport a été acheté par amour du beau, et peut-être aussi ce cornet à fleurs en nacre. Que les coquillages se font voyants sur les montagnes!
25 août.
Alerte. A cause du soleil, qu’on n’attendait pas aussi éclatant. Pas un nuage, pas un souffle. Chacun prédit tout haut qu’il va faire beau et est enchanté de l’apprendre aussitôt après du voisin. Des portes, où les rayons entrent horizontaux, ressortant par la porte du fond, nous nous interpellons, mais entre sergents seulement, car une humeur de caste, le matin, nous pousse à ne parler qu’à nos égaux en grade. Mon caporal, insolent le soir, ne s’y fie pas, me flatte, et là-bas le commandant aussi fait pivoter son secrétaire, chaque matin professeur consterné, qui devra regagner graduellement dans la journée son importance, comme s’il reprenait chaque jour sa licence à midi, son agrégation à quatre heures, de sorte que son chef, plein de considération au crépuscule, le prie de dîner avec lui. Les sergents optimistes se saluent sans attendre la réponse, se contentant de sous-entendre dans chaque phrase de leur dialogue le mot: admirablement bien.
—Ça va?
—Et toi?
—Allons, tant mieux!
Les adjudants font boire du lait à Forest, le lui versant de très haut dans la bouche.
—Forest boit du lait, crient-ils aux autres adjudants, et chacun lui jette mille compliments: qu’il est beau, qu’il a toutes les femmes qu’il veut, qu’il a eu Juliette...
—Je bois du lait, tente-t-il de dire, mais le lait déborde.
Le régiment est prêt. De temps en temps passe l’ordre de mettre sac au dos, puis, dix minutes après, l’ordre de le poser. Promenade coutumière des clairons et tambours, qui ne savent où se placer et que chaque capitaine expédie à la sortie opposée du village. Ils font la mairie, le presbytère, le château, comme les fanfares le matin du 1ᵉʳ janvier, en province. C’est pendant ces heures d’attente que nous déclarons comprendre enfin les désastres de 70. Puis le vaguemestre. Tout le monde tire son crayon et s’assied. Les moins lettrés s’étendent pour écrire et ceux-là qui restent debout sont des égoïstes ou des orphelins. Les cartes achevées, on met au courant les carnets de route et Barbarin me demande le mien, pour copier; je le passe sans discuter, car il ne comprendrait point mon refus, et il transcrit avec joie: Aspach. Fabienne. Tour Eiffel. Je lui explique que Fabienne est mon hôtesse, il l’avait deviné, et il devine aussi qu’elle est immense et maigre. Il me fait lire à son tour son cahier, où il n’a trouvé à inscrire jusqu’ici que les mots d’ordre et de passe: 19 août, Napoléon. Namur.—20 août, Samain. Solférino. Il me force à tout copier.
Enfin, départ. Je laisse à la garde d’un lieutenant d’artillerie quatre droguistes à bicyclette, de marque allemande, qui prétendent aller à Mulhouse, leurs communes manquant d’aspirine. Ils affirment aussi, sur nos observations, que les communes n’ont pas de pyramidon, pas de quinine. Jalicot veut leur bander les yeux, mais ils protestent avec politesse, s’excusant, comme s’il leur offrait un bandeau d’eau sédative: c’est de l’aspirine qu’il leur faut. Le lieutenant d’artillerie cligne des yeux vers nous.
—Je ne les lâcherai qu’après la retraite, dit-il.
Le colonel est là.
—Quelle retraite?
Jalicot confisque les bicyclettes des droguistes, qui ont souri. Le lieutenant, au garde-à-vous, cherche un synonyme à retraite, à défaite, et secoue la tête avec impatience de voir qu’il ne lui vient aujourd’hui que des rimes. A quoi bon? Nous voyons tous que notre campagne d’Alsace est finie. Les chefs savent qu’on nous ramène en France. Les soldats comprennent,—c’est si facile à comprendre!—que, comme il n’y a plus de résistance en Alsace, on n’a plus besoin de la conquérir. Nous sommes heureux de marcher vite, d’être sur la route nationale, qui mène de la nation badoise à la nation française. Les officiers viennent me rendre mes cartes. A chaque halte me reviennent, un par un, Colmar, Strasbourg, et j’ai droit à nouveau aux plans de ces deux villes rondes dont on lit l’âge comme pour les arbres. Déjà nous recherchons des cartes de Belgique. Déjà je parle d’Anvers avec Jadin, cuisinier de paquebot, qui se croit obligé, parce que je suis interprète, de parler anglais et qui était à Portsmouth le jour où la paix fut signée entre la Russie et le Japon. Lui, Jadin, pour qui le voyage est terminé, quand on a effleuré New-York ou Le Havre, prétend que la guerre est finie: nous avons touché Mulhouse.
—Comme on dit, dit-il, war is finished.
Où dit-on cela? à Portsmouth? Il n’y a de fini que cette guerre d’Alsace, d’où nous sortons déconcertés. Nous l’abandonnons, mais pas sans l’impression qu’elle nous abandonne. Chaque verger, chaque platane, rejoint derrière nous la forêt de la Harth, qui nous a barré le chemin, et, quand nous nous retournons, se masse avec elle. Déjà des inconnus fauchent les blés des champs allemands, qui seuls restaient encore debout, leurs maîtres s’étant enfuis. Un mouvement brusque à gauche et, en moins d’une heure, nous serions en France. Les hommes regrettent seulement de ne pouvoir rejoindre une voie romaine, marquée sur la carte. Dès que la route s’élargit, résonne, ils prétendent la reconnaître. Et, à la pause, ils collent l’oreille contre la chaussée, comme s’ils attendaient les Romains eux-mêmes.
Mais César a préféré marcher à l’ombre et contourner le petit bois.
Soudain, devant nous, au seuil des montagnes, apparaît une ville. C’est si nettement une ville, la ville des écriteaux d’école, mi en plaine, mi en montagne, que nous n’espérons pas y pénétrer. Au-dessus d’elle, un château-fort, les tours encore presque intactes, mais renversées horizontalement, comme dans les mirages qui n’ont pu tourner tout à fait. Jamais l’état-major, qui nous évite jusqu’aux chefs-lieux de canton, ne nous laissera approcher cet exemple de ville, avec sa cathédrale ogivale au milieu, ses usines à droite, ses toits de tuile à gauche. Le capitaine Perret nous confirme que c’est une ville, que c’est Thann. L’écriteau, qui ne nous avait parlé jusqu’ici que de cités éloignées, avoue soudain: Thann est à 2 kilomètres. Déjà les maisons se touchent, avec des jardinets et des grilles.
—Et ici, où sommes-nous?
—A Thann!
—Mais là-bas, sur la droite, toutes ces usines? C’est Cernay?
—C’est Thann.
Quelle ville immense! Peut-être aussi ne sommes-nous plus habitués à voir de villes! Et les balcons? Peut-on imaginer plus gracieux et plus commode que les balcons! Et les seconds étages, si dangereux en cas de chute ou d’incendie, mais si clairs! Et les jardins d’horticulteurs, avec un piège à loup par massif, mais d’où femmes et enfants d’horticulteurs se précipitent avec tant d’élan, qu’ils sont les seuls à oublier de nous offrir des fleurs. Sur les trottoirs—que de choses aussi à dire des trottoirs!—s’amassent tous ceux qui sont prêts à neuf heures du matin, les jeunes filles, les enfants, les infirmes, tandis que, de l’arrière-cour, les mères et les servantes, en caraco, lèvent les bras. Mais je mens: voilà des hommes en redingote, des femmes en robes de soie noire, qui se sont levés et habillés pour nous. Thann entier nous acclame, et nous nous regardons, et nous cherchons autour de nous quel régiment victorieux défile, et nous croyons aussi une minute qu’on fête une victoire remportée dans le Nord. Cependant c’est bien nous qu’on regarde, qu’on touche. C’est bien nous, sergents, qu’on embrasse. C’est bien moi qu’une vieille dame salue exclusivement de sa fenêtre, reprenant ses révérences quand je me retourne, indifférente à tous les autres. Thann nous acclame, avec le remords éternel de s’être tu au premier régiment français, et comme il acclama ceux qui ont passé voilà huit jours en sens inverse. Peu lui importe. Il ne veut pas voir que Michal, les bras pleins de roses, tourne sans hésiter au premier carrefour et nous guide vers la France. Cela a du bon: si nous allions vers l’Allemagne, nous ne traverserions pas Thann dans sa plus grande longueur, et l’on nous oblige à faire notre entrée en Alsace le jour où nous en sortons. Tous les petits égoïsmes qu’encourage la vue de la ville, espoir d’un verre de bière, d’un gâteau, d’un cigare, s’effacent devant son émotion. Nous la traverserons sans boire, sans manger. Nous improvisons une allure plus guerrière, et nos tambours et nos clairons, épars, se rassemblent au galop devant chaque bataillon. Notre compagnie a eu la chance de se faire raser ce matin: nous nous dressons et répondons au moindre regard par notre visage entier. Joie d’être contemplé par des yeux qui veulent trouver en vous la loyauté, l’esprit, le courage. Le colonel fait sauter son manchon et apparaître les cinq galons, le commandant Gérard les quatre, chaque capitaine les trois. Bientôt chacun reçoit d’hommages ce qui est dû à son rang, et l’on prononce nos grades comme si c’était nos noms. Nous ne savions point entrer dans les villes, Thann en cinq minutes nous a appris le protocole. Le capitaine Perret, jette de temps à autre un coup d’œil sur son Joanne, à la dérobée, par délicatesse, et nous explique la ville, pour que nous ayions l’air déjà de la connaître, et nous raconte que Kléber était ici architecte. Dès lors, les soldats admirent chaque maison comme si elle avait été construite par Kléber, ou, si leur mémoire est mauvaise, par Marceau, par Hoche.—Et la cathédrale, demandent-ils, duquel est la cathédrale?
Thann, que nous ignorions tous avant la guerre, parce que ton nom, sur la carte, est noyé dans l’ombre des Vosges, porte d’Alsace qu’aucun de nous n’imaginait, et qui se dresse tout à coup, en bois et en géraniums, sur notre retour, que nous voulons t’aimer, et que tout serait beau, sans cet imbécile de Jadin qui s’obstine, sur ma droite, à prononcer ton nom avec le th anglais! De chaque maison pend un drapeau, un seul, le pavillon de la maison, un vieux drapeau d’avant 70, avec des franges d’or, d’une soie si cassante et si brisée aux plis que le vent le plus modeste le secouerait en petits carrés. Tous immenses, avec des hampes neuves, et l’on a cloué quelquefois le rouge du côté de la hampe, ce qui rend le drapeau plus lourd, plus grave, mais tous si fragiles que son maître surveille chacun, comme des lampions un jour de fête, pour qu’ils ne s’éteignent point. Au balcon, la personne âgée ou courbée de la famille, celle qui ne voit que d’en haut et de loin. Thann, qui m’a rendu l’Alsace, qui m’a allégé de ma défaite originelle, comme tout serait beau sans la pensée que les quatre droguistes essayent peut-être en ce moment, dans Mulhouse évacuée, et j’espère sur eux-mêmes, car ils sont restés tête nue au soleil, l’aspirine de leur commande! Sur le pas des magasins, les boutiquiers nous relèvent du vœu de jeûne, et déversent sur nous leurs boutiques, égaux pour la première fois, car de tous on a besoin égal; Balouard, dont le lorgnon est brisé, reçoit de l’horloger une série de toutes les dyoptries jusqu’à 18. Il en a pour toute sa vie, à condition que sa myopie empire chaque année. Des enfants, qui se sont offerts pour les commissions, reviennent avec le paquet, la monnaie, et cherchent pleins d’angoisse leur soldat, découvrant que tous lui ressemblent. Artaud, qui est boucher, lève les bras et acclame, derrière un comptoir de marbre, un boucher hargneux et laid qui, ne pouvant deviner qu’Artaud est un collègue, se croit soudain un visage sympathique et désormais se met en évidence comme s’il était beau. L’opticien a planté des drapeaux sur sa tête de cire, comme sur une carte..., les circonvolutions les plus lointaines, les moins nécessaires: la mémoire des chiffres, l’adresse de la main gauche, sont pavoisées à nos couleurs. Mon soldat le plus lent d’esprit, Bergeot, sent lui-même sa curiosité s’éveiller, demande à son voisin où nous sommes, et l’autre lui crie, pour que les Thannois l’entendent:
—C’est Thann!
Et il crie encore en montrant Bergeot aux Thannois.
—C’est lui! C’est Bergeot!
Voici des maisons bourgeoises: toute la famille est à la grille, la mère, le père en costume du dimanche, avec des bijoux en or jaune, les enfants se découvrant au passage des officiers. Voici Saint-Thiébaut, que nous contournons pour entrer dans le cœur de la ville. La tour à trois étages penche: toujours la tendance au mirage. Mes soldats, qui sont étonnés de voir l’église plus petite de près, se demandent si ce n’est pas une particularité de Thann. Du porche sort une vieille en noir, entrée pour la messe de six heures, et qui lève les bras à notre vue. Elle tire sa tabatière, c’est du tabac à la menthe et nous y puisons et éternuons en nous secouant tant que la vieille peut voir, puis, sans les gestes, tant qu’elle peut entendre. Voici l’ancien hôpital, devenu mairie. Un gros concierge, un secrétaire rose, nous acclament avec la joie d’un poitrinaire devenu cent kilos, d’un bilieux devenu poupin. Un de nos hommes a trouvé une épingle à chapeau, il la tend au concierge, qui le remercie.
—Elle sera à moi dans un an, lui crie-t-il.
—Je l’enverrai à votre colonel! crie le concierge.
Voici l’école des garçons. Les enfants y sont encore, refusant de savoir que c’est les vacances, que c’est la guerre! D’abord massés, ils cèdent l’un après l’autre à l’attrait d’un caporal, d’un clairon, d’un fusil, et il ne reste bientôt plus, dans cette cour de garçons, que les fillettes. Des enfants de dix ans, avec de grands cols amidonnés, qui offrent leur tête coupée. Des enfants de cinq ans, auxquels on expliqua à la hâte le jour même de la déclaration de guerre ce qu’était la France, ce qu’était l’Allemagne, qui ont compris en une heure et savent haïr, qui nous adorent; des enfants avec un chien, un chat, un béret marin, avec le favori qu’ils unissaient dans leur pensée au retour des Français; avec des cuirasses et de petits casques, qui frémissent en portant nos lourdes armes et refusent de nous laisser prendre en échange leur fusil à eux. L’un d’eux a un bandeau noir sur les yeux, et ses camarades le guident. Un médecin cruel lui interdit de nous voir!
—Ce sont des fantassins, lui explique-t-on. Ils ont des pantalons rouges.
—D’où viennent-ils?
—De Mulhouse. Tiens, le grand sergent te donne son calot.
Je lui donne mon bonnet de police; un peu grand, jusqu’à son nez, mais il ne peut s’en apercevoir... Toute la compagnie est bientôt allégée de ses bonnets, de ses sifflets, de ses cartes postales.
—Ce sont des cartes de Roanne, explique-t-on.
—Et vous, demandent les gens, d’où êtes-vous?
On entend mille cris:
—De Clermont, de Paris, d’Ébreuil. Nous sommes cinq d’Ébreuil!
Ils feignent de connaître Ébreuil, patrie de tant de soldats, et ils la chercheront en vain sur les cartes, quand nous serons passés. Voici l’orphelinat. Les orphelins ont vieilli: ce sont aujourd’hui des vieillards, trop faibles pour rester debout: la perte des parents anéantit pour toujours. Voici une fillette qui nous suit, pénétrant dans chaque maison et ressortant par une autre, comme un feston. Nous marchons en rangs un peu rompus. Des seaux sont dressés devant chaque perron, seaux de vin ou de sirop, suivant que le donateur considère les soldats comme des guerriers ou des enfants. Seuls, entre ces habitants et ces soldats grisés, se dressent immobiles, de-ci, de là, les groupes de nos cavaliers au cantonnement, des cuirassiers, des dragons, calmes, et qui regardent leur hôtesse nous acclamer avec l’indifférence d’hôtes légitimes. Pas une porte, pas une fenêtre qui soit fermée sur nous. Les maisons même sont ouvertes par derrière et l’on voit le jardin et la montagne de chacune. Car déjà, toute proche, une haute ligne ondule, et nous suit, et gonfle l’horizon, comme notre sillage. Il est midi. Le soleil qui nous a éclairés suffisamment du côté droit, nous illumine du côté gauche; je m’en réjouis, c’est mon côté avantageux; et toujours le même cri de Vive la France nous accueille, que les enfants poussent gutturalement comme s’ils en souffraient, qui finit par nous émouvoir jusqu’aux larmes, comme si nous ne le comprenions tout à coup à la centième fois,—Bergeot à la millième,—et auquel nous répondons par le même cri, mais en adoptant malgré nous leur accent, et nous n’avons pas l’air ainsi d’en faire une traduction de l’alsacien.
C’est la sortie des usines, les ouvriers nous escortent, en nous appelant par nos grades, et nous donnent leur paquet de cigarettes auquel nous exigeons qu’ils puisent. L’un d’eux nous escorte, expliquant les usines, les parcs, combien les propriétaires ont d’enfants, les absents et les manquants dans les familles qui sont au pas des portes: ici, il manque une fille, mariée en France; ici, un ancien sénateur français, mort voilà dix ans. Il sourit en apprenant que nous venons de Roanne. Roanne est justement la ville concurrente de Thann pour les tissages et les impressions d’étoffe. Roanne a fait baisser ici les salaires; mais il ne nous en veut pas. Jalicot lui demande:
—Et les Allemands?
Pour la première fois, on lui donne la réponse qu’il quémande depuis un mois.
—A bas les oppresseurs! Vive la liberté!
On interroge aussi l’homme sur les cigognes, car voici sur la cheminée un nid à l’abandon près duquel on installa, pour éloigner les rats, sans doute, tant que durera le bail, un petit moulin à vent, et il nous répond avec la précision alsacienne:
—Nous en avions treize l’année dernière. Toute l’Alsace en a deux cent soixante et douze.
Les adjudants de bataillon se joignent. Ils sont ravis: voici enfin découverte la ville, cherchée vainement pendant quatorze années de manœuvres, où ils prendront pour leur retraite un emploi civil. Ils demandent s’il y a un percepteur, un contrôleur. Il y a tout cela, il y a même la douane, la gare. Il y a la pêche, la chasse. A chaque coin de rue, un poteau de tourisme nous indique aussi l’excursion. Les adjudants épèlent les écriteaux, avec leur accent du midi.
—Nous irons à l’Engelbourg, nous irons au Thannerhubel! On peut revenir par l’Albertsfelsen!
Mais nous sommes déjà dans les faubourgs. Les maisons s’espacent, se reculent, s’adossent à la rivière ou à la montagne. Avec des jeunes filles au visage rond et aux yeux noirs, nous échangeons les fleurs reçues à la ville contre les fleurs de la campagne. Enfin la halte, près d’un château dont les propriétaires viennent saluer le colonel. Les jeunes filles sont accompagnées d’une amie, d’une cousine italienne, qu’elles ont habillée avec le costume alsacien, alors qu’elles-mêmes sont des Françaises. Ainsi les jeunes filles de Rouen se croient indignes de jouer le rôle de Jeanne d’Arc et le confient à une actrice. Italienne qui pique un géranium rouge dans chaque canon de fusil, méthodiquement, comme si elle faisait des boutures. Départ. Les hommes se sont mis à chanter. Ouvriers et paysans, mal éclairés sur leurs sentiments, se sentent émus, se croient joyeux. Des chœurs se forment; notre gamelle aussi crie contre l’acier de notre fusil et chacun fait individuellement, sous ce soleil, un bruit argentin à la manière des cigales. Ma compagnie chante le Chant du Départ, en modifiant toutefois le nom de Viala au profit de Vialard, notre caporal, et Artaud, trouve cette nouvelle chanson superbe. Il vient me demander à une pause de la lui copier. La vallée se rétrécit; il y a de l’écho; ce qui nous fait chanter les Montagnards. De temps en temps, des bourgs qui se raccordent; c’est déjà Bitschwiller, c’est déjà Willer, bien que les adjudants indignés soutiennent que c’est encore Thann. Chaque bourg indique loyalement son altitude et la hauteur de la montagne la plus proche. Il suffit de faire la soustraction pour être libre de je ne sais quel souci. Nous traversons la Thur. Voici Moosch, où notre guide se trompe de chemin pour la première fois et nous met sur la route de Guebwiller. Cela nous comptera comme un quart d’heure d’excursion et peut-être retranché de nos campagnes. Voici Saint-Amarin, où nous faisons la grand’halte, dans une prairie en contre-bas de la rivière, et dont tous les enfants viennent nous contempler. Nous leur offrons des gâteaux, car nous avons acheté la pâtisserie; ils refusent poliment, ils n’ont pas faim, ils n’acceptent que notre biscuit, qu’ils dévorent. Les plus grands remarquent à voix haute ce que les Allemands ne feraient pas: les faisceaux si vite, le feu si vite. Un garçonnet me demande toutes les explications que je réclamais dans mon enfance des soldats: s’il y a une différence morale entre les galons d’argent et d’or, comment on distingue l’adjudant du sous-lieutenant, le fourrier du sergent-major. Il avait un peu dédaigné, jusqu’ici, les sergents-majors. Je lui montre le nôtre: Forest, toujours rasé de frais, aux yeux de chanteuse, à l’uniforme toujours repassé. Voilà un grade sacré pour les enfants de Saint-Amarin... Le clairon sonne: les Allemands ne boiraient pas le café si bouillant si vite. Il demande à ce que je lui envoie un mot, si je suis blessé, et il écrit sur mon carnet son adresse: Paul Schlumberger, Saint-Amarin, Alsace, France. Je découvre dans mon portefeuille une carte de visite et la lui donne, bien qu’elle soit cornée, car j’avais trouvé, rue Falguières, la sculptrice que je comptais éviter. Je pense aujourd’hui qu’il ne pouvait y lire que ma rue, et pas ma ville. Mais on devinait que c’en était une grande et il aurait dû m’écrire dans les onze villes françaises qui dépassent cent mille habitants. Les Allemands ne se retourneraient pas pour ainsi crier adieu...
Il pleut par ondées. Les montagnes ramènent jusqu’à leur base de belles forêts bleues sur lesquelles l’eau ne prend point. Les vallons s’élargissent, nous y plongeons des regards curieux, mais l’averse les brouille. Les bourgs sont presque silencieux et l’écho des voix alsaciennes à nos chansons devient plus faible à mesure que s’enfle l’écho de la montagne. De tous les chemins de traverse débouchent les troupes silencieuses qui n’ont pas traversé Thann et qui cheminent près de notre bruit sans s’y mêler, comme la Saône dans le Rhône. De temps en temps, un soldat s’échappe, pénètre dans une arrière-boutique où sont assemblées de muettes personnes et crie: Vive Thann! Et les habitants de la ville, ville jalouse de Thann, baissent les yeux sans protester. Nous suivons la voie ferrée, qui n’a plus d’écriteaux, car tous étaient allemands, et, libérée, sert aux boiteux qui évitent la bousculade. Près d’un passage à niveau, que l’on ouvre seulement aux éclopés, je rencontre Prosper, maintenant éclaireur d’artillerie. Son cheval, qui est bien connu, qui est Jean de Nivelle, de garde derrière cette énorme barrière, croit à une punition infligée par les starters. Prosper se souvient qu’à nos vacances avant son examen il avait eu en narration une entrée en Alsace. Il n’y était pas allé par quatre chemins, il était entré par Strasbourg, il avait poursuivi jusque sur la plate-forme de la cathédrale un général allemand, qui ne l’avait évité qu’en se précipitant dans le vide, et je ne m’étais pas trop moqué de lui, car j’avais raté, moi aussi, en quatrième, mon entrée en Alsace. Je l’avais faite par les villes de l’autre bord, par Wissembourg, par Freschwiller, d’après les récits de 70, et je les décrivais dans le mauvais sens, comme Chateaubriand pour ses voyages de Grèce. Encore un élan, et j’étais en France... On voyait au bout d’une minute que je n’y étais pas vraiment entré.
La pluie s’est calmée. Nous arrivons à Fellering à six heures et restons avec le bataillon qui y cantonne. Le premier continue jusqu’à Urbès. Les officiers s’installent dans une hôtellerie, et je rejoins mes camarades dans une autre auberge, où nous dînons. C’est, celle-là, l’auberge allemande. Sa terrasse domine toute la vallée; ils l’ont choisie comme ils choississent un emplacement d’obusier, et l’on voit tout ce que peut atteindre l’esprit le plus lourd: le clocher, un château-fort, la lune. Le soir borde cette terre alsacienne d’un ciel allemand, tendu et bas, car c’est la fin du coupon. Une énorme lune, moulée sur le visage de Simplicissimus. Un vœu gigantesque à former contre l’Allemagne, si elle filait. Triste repas aussi que ce souper allemand, ces myrtilles, cette salade sans huile et ce veau blanc. Vais-je donc me coucher avec cet arrière-goût de Prusse sur une journée si pure? Pas de bière; une kellnerin vient nous l’annoncer, en glissant sur ses savates, fille du Rhin à sec. Malaise de sentir mes camarades et mes soldats prendre pour l’Alsace ce coin de Brandebourg. Ils admirent les poutrelles rouges et noires du plafond; ils admirent les cartes à jouer, qui ont des biseaux d’or, dont les as ont des photographies de villes, de fleurs, d’actrices, et où ils se reconnaissent mal, d’ailleurs, car les voilà trois à avoir le roi. Même diversité dans les allumettes, dans les cigares, dans les timbres. Habitués depuis leur naissance aux immuables cartes françaises, ils ont l’impression que ce pays est celui de la liberté de l’imagination. Il suffirait seulement d’un signe pour distinguer aussi les valets des dames. Ils bavardent avec la kellnerin. Ils l’embrassent. Celui qui écrit là-bas à ses parents commence ainsi la lettre: «Je vous écris dorloté par Babette!»
Je couche dans son lit, à l’Alsacienne; un lit très court, mais dont le pied heureusement est en arceau, de sorte que mes jambes dépassent; un lit d’otarie. J’y couche botté, mais j’enlève ma capote et, comme les confetti le matin des Cendres, les fleurs de Thann tombent sur la descente de lit, qui les boit et me rend de larges fleurs allemandes, jaune et grenat. La chambre est damnée: je ne puis faire un geste qui ne soit d’un romantique allemand; si j’ouvre la fenêtre, un rayon de lune vient caresser ma joue droite, mes cheveux qui, pour la première fois, ont frisé, les cabochons du vitrail, et je sens que je deviens le modèle de Schwind. Je répare mon revolver, lisant à la bougie une lettre bleue, et soudain je suis Werther. Je me venge sur l’Allemagne moderne, en déchirant le portrait de Tirpitz, le portrait d’un étudiant inconnu à trois balafres, et en cachant les morceaux dans la boîte à chaussures de Magda, sur l’étagère de gauche. Là-bas, une trompette assourdie sonne. L’écho plus martial répond par un clairon...
J’écoute un clairon en Alsace...
...O mes amis, qui êtes en Chine!
26 août.
Lever à trois heures. Il pleut. Bonne journée pour le crayon-encre. On nous autorise enfin, comme nous en sortons, à envoyer des cartes illustrées d’Alsace. Départ à quatre heures. La kellnerin, ignorante du sort de Tirpitz, nous fait des signes avec ses avant-bras. Marche silencieuse sous une pluie de montagne qui ne pénètre pas nos harnachements, mais qui nous fait lisses, muets. Aux vergnes, orgueilleux de border à la fois la route et le torrent, pendent des ampoules à abat-jour qui brûlent encore et qui nous font entrevoir, sous l’eau noire, les truites endolories par l’aube et l’électricité. Dans les pâturages, des bœufs sont immobiles, debout, respectant l’heure où l’herbe se relève et pousse le plus vite. La nuit ne se dégage des sapins qu’en y laissant ses nuages les plus noirs, sur lesquels il pleut aussi. Arrêt à Urbès, les mieux éveillés font face à la route, les plus tristes face à la rivière. Le 1ᵉʳ bataillon nous rejoint. Il est gai, et chante, car on l’a fêté toute la nuit. Aux fenêtres, tout ce qui se peut voir d’Alsace vivante à cinq heures du matin, quelques épaules rondes entre des rideaux noirs à fleurs roses, un sein à demi dégagé, un bras blanc qui relève un store, une petite fille entière, qu’on assied sur la fenêtre et qui lance des fleurs en papier; des chiens de garde, silencieux, car la guerre leur apprend chaque jour à douter de leur métier. Un moulin, une usine, avec une plaque française d’assurances contre les incendies: ils n’ont jamais brûlé; la douane, où Tantôt se pèse sur la bascule; il a pris en Alsace un kilog. Le jour est levé. Le général qui galope le long de sa brigade reproche avec aigreur au colonel d’avoir un bataillon triste et un bataillon gai et, impartial, le colonel passe chaque demi-heure avec l’un, la demi-heure suivante avec l’autre. Deux vaches à clochette que notre avant-garde a séparées essayent vainement de se rejoindre par les intervalles des compagnies, avant que la route ne s’élève et n’abandonne les pâturages. Le colonel, distrait, cherche en arrière un troisième bataillon, le bataillon rêveur.
Nous allons en France. Suivant les capitaines, nous allons garder la frontière italienne; nous allons débarquer au Danemark; nous rejoignons en Lorraine notre régiment d’active: ma compagnie se réjouit à l’idée de retrouver l’adjudant Orphalin, que nous appelions l’Aigu et qui ne parlait que par nombres:—Où est l’H²O? criait-il dans la chambrée, quand la cruche était vide. La mauvaise humeur des officiers rassure tout le monde; s’ils étaient ennuyés, ils s’occuperaient moins de nous. Le général continue à harceler le colonel et nous nous passons sa colère, par grades, avec l’impassibilité de boules d’ivoire. Nous montons si allègrement et si vite que le ruisseau qui descend là-bas, avec des précautions, tout écumant, nous fait vraiment pitié; sur notre droite, la vallée se gonfle ou s’étire; parfois, sur notre gauche un vallon rouge et vert, qui s’écoule par un ruisseau noir. Les montagnes émergent d’un coup, avec leurs sapins jusqu’à la base, d’une terre plate et végétale, et l’on sent la masse qui s’en prolonge au-dessous. Menant vers une maison isolée, des sentiers blancs, creusés par le pas d’une seule famille. Une buse qui plane désigne soudain aux dix mille hommes de la brigade un pauvre lapin modeste, qui se croit de tout ignoré. Sur des îlots de granit—mauvaise affaire pour les patrouilles—des châteaux écroulés, montrant aux artilleurs comment frappe le temps, d’un seul coup, au point faible de la voûte, et la ruine ainsi n’est pas gaspillée. Entre les ballons, un doux arceau de pentes, qui supportent la route comme des ressorts. Avec quel tendre et soigneux délire, lorsqu’elles étaient en fusion, les Vosges se sont rapprochées et jointes! Autour de nous, l’Alsace s’abaisse, et les adjudants qui ont le droit de se retourner toute la minute que dure le défilé de leur compagnie, tentent vainement de découvrir Thann, à la rigueur Urbès, entre les bourrelets. D’ici, on devine déjà mieux Strasbourg. Nous n’entrevoyons plus, du pays alsacien, que la plaine où nous avons à peine pénétré, une ligne brumeuse que les soldats, selon qu’ils sont chasseurs ou pêcheurs, appellent la forêt de la Harth ou le Rhin. La pluie cesse. L’état-major nous dépasse, et ce saut périlleux de la division nous indigne. Pas un seul soldat qui vienne vers nous, qui descende, comme le jour où nous allions à la bataille. Mais c’est au silence que nous marchons aujourd’hui. Si le but de la guerre est le col le plus solitaire de France et d’Allemagne, nous sommes arrivés dans une heure. Nous ne rencontrons qu’un cheval mort de fatigue dont les maréchaux du régiment arrachent et se partagent les fers, à la dérobée, comme des porte-bonheur. La forêt, par instants, nous couvre d’arcs humides et l’artiste imitateur de la compagnie imite maintenant les oiseaux. Aux tournants nous voyons Michal, à dix mètres devant nous, que le régiment ne rattrappera plus qu’en France. Grâce à la pente, le niveau s’est établi entre le bataillon gai et le bataillon triste. Déjà les bornes kilométriques nous annoncent la France, et les hectomètres eux-mêmes parlent sur cette route: dans huit cent cinquante-trois mètres, nous serons en France. Nous ne voyons plus de l’Alsace que la route, les arbres qui la bordent, et il faut maintenant la toucher pour y croire. Les officiers, ménagers de leurs chevaux, marchent à la hauteur des hommes, avec un remords que combat l’assurance d’avoir désormais plus régulièrement les lettres de leur femme ou de la directrice du Grand Cercle helvétique.
Que nous as-tu donné, Alsace? Nous revenons sans trophées, et il y a au plus trois casques de uhlans dans tout le train régimentaire. Nous n’avons conquis que des okarinas, des cartes déchirées, et que nos chiens, baptisés comme une escadre allemande, Guillaume, Bismarck, Blücher. Nous avons pris l’habitude d’envoyer des vues illustrées mensongères, de Montchanin quand nous étions à Burnhaupt, de Ribeauvillé quand nous étions à Thann, de sorte que nous supportons à peine, tant l’émotion est forte, de recevoir une carte vraie, qui vient d’un Parisien et est Sainte-Clotilde, d’un Vichyssois et est le Casino. Nous avons gagné de ne pouvoir plus raconter notre guerre sans dire négligemment que nous l’avons commencée en Alsace, et le vin que nous boirons gardera le goût de kirsch tant que nous n’aurons pas de bidons neufs... C’est tout... Nous aurons le sentiment de nous être acharnés sur la frontière même, la piétinant, comme s’il suffisait de l’effacer, et de l’avoir remplacée par la ligne bossue de notre itinéraire, pauvre charnière toute neuve. Nous aurons, les jours de deuil, la modestie de ne vouloir acquérir que ce que nous avons parcouru, Saint-Amarin, Aspach et aussi Enschingen, puisque nous l’avons pris tant de fois. Nous aurons été envoyés au secours de l’armée de Belgique moins par Roanne que par Thann, et une fois à l’hôpital, nous chercherons dans le Bottin, dans le Bottin de l’étranger, les noms du boucher sympathique et du bon opticien. Alsace bénigne, qui nous a donné, avant ceux de la vraie guerre, un souvenir des anciennes campagnes. Nous avions des uniformes de 70, violet et cuivre, tout neufs, et les souliers tout neufs qu’on fabriqua par milliards au temps de l’affaire Schnœbelé. Nos jambes garance se hâtaient sous cette armée antique comme celles d’un enfant sous son cheval à volants. On ne distinguait pas encore les menuisiers, les cochers, les prêtres, sous la capote intacte, et, libérés de nos métiers, il ne nous restait que nos vertus et nos défauts. Nous ne nous connaissions que par eux; nous nous appelions: le gourmand, le menteur, le paresseux, mais chacun respectait le nom de l’autre, comme on le respecte à la légion étrangère, comme s’il était faux et cachait un millionnaire, un criminel, un sous-préfet.
En France? Nous y voici. Le poteau est sous un tunnel et notre pensée seule, au-dessus, a à franchir la frontière. Nous faisons halte dans cette nuit. Un quart d’heure d’ombre pour nous préparer au jour français; ainsi font les myopes qui changent de lorgnon et cependant, avec des allumettes-bougies, nous cherchons la ligne tracée sur les murs, la coupe. La moindre parole résonne, et le dernier écho alsacien, sûr de n’être pas vu, s’approche à dix pas de nous. Nous repartons, et la route descend, et l’habitude d’être en France se reprend comme la pente même. Il est midi. Dans des clochers invisibles sonnent des cloches. L’air est doux. Michal nous montre la Moselle qui vient de naître, et ce nom qui vient nous attendre si haut nous émeut comme si la Moselle pour nous était remontée à sa source. Des verdiers, télégrammes timides qui arrivent cinq mètres avant nous à chaque maison de garde, suivent la ligne télégraphique dont les poteaux ont connu au temps de leur liberté tous les sapins du voisinage et sont moins droits et moins guindés. Déjà la route se divise en route départementale, en chemin cantonal. Elle est plantée d’ormes anciens, distants d’une toise, tandis que les tas de cailloux s’espacent à intervalles républicains. Sur chaque arbre, dans chaque fourré, un animal familier nous avait attendus: une pie, un chat, un chien de Beauce qui aboie dans sa langue claire contre nos chiens allemands. Sur la gauche siffle un train. Nous avions oublié le train. Dans les villages, chez la mercière-épicière, nous avions oublié que se rassemblent le chocolat à billes, le pain d’épices, la moutarde. Il reste même un Petit Journal pour le régiment. Voici les affiches coloriées dont nos yeux étaient si pleins qu’ils en découpaient les silhouettes sur les grands murs blancs alsaciens. Nous entrons dans un pays à la vie si précise, si détaillée, que l’on cherche malgré soi le nom de la journée et que nous reconnaissons, presque de vue, le mercredi. Pays charmant: à la sortie du tunnel, un écriteau nous engageait à nous méfier des courants d’air. Nous succombons à son charme, nous allongeons le pas, nous levons tous ces freins qui nous empêchaient de marcher vite et d’être heureux, nous sommes infidèles à l’Alsace. Quel bien-être, quel repos de retrouver ce qui est à nous, ce qui est réservé à nous, les Françaises et leur costume, les petites postes bâties sur le modèle des petites gares, les enfants français, tellement moins nombreux que là-bas, rares et précieux comme l’enfance même, qui sont ici des ornements, deux au plus debout sur chaque borne kilométrique, et qui nous répondent, quand nous voulons savoir qui ils sont, par un de nos noms même: je suis Jean Parmentier, je suis Émile Richard. A travers la fenêtre, une fillette qu’on habille nous regarde. Une autre, qui ne se sait pas vue, montre sa gorge. Dans une villa, une grande jeune fille brune, les épaules nues, agite vers nous ses deux bras. Délicieux plaisir de revenir dans un pays où la pudeur a changé, de retrouver nos femmes plus simples, plus belles, sans frayeur d’être nues. Nous sommes chez nous! Personne qui récrimine de nous revoir, qui demande une explication, à part une bourgeoise, à la fenêtre de la maison où Turenne a couché, qui doit craindre des représailles. Un facteur nous accompagne. C’est le facteur, cette fois, qui nous offre un verre de vin.—Ce n’est pas de refus, facteur! Et il nous indique le nom de tous les villages, avec le nombre de lettres que chacun reçoit par an. La petite ferme au pied du rocher de granit n’a jamais de courrier. Il lui porte les catalogues en double, les imprimés, les lettres de faire-part revenus avec la mention «inconnu». Le bourg au-dessus de nous, c’est Bussang. Voici les affiches balnéaires, d’où le maire a fait effacer la mention: Bussang = Sang bu, pour éviter, pendant la guerre, une image de mauvais goût. La jeune fille à jupe noire, en chemisette rose, les cheveux en coque sur les oreilles, c’est Mˡˡᵉ Marie Renaud. Pas la blonde qui est Ernestine Chaumont. Mais Renaud a hérité d’une rente de mille francs. Elle entend se marier par amour et a refusé déjà tout le monde.
Marie Renaud sourit à Forest, qui vient bavarder avec elle, il a deviné qu’elle s’appelait Marie et il voudrait seulement le reste de l’adresse. Elle lui fait deviner son nom, par la première syllabe de chaque mot, et le nom du village, et celui du canton. Doux bégayement! Mais on siffle: adieu. Elle lui permet de l’embrasser... Nous partons. Fantassins pleins de tact, nous ne nous retournons point vers elle, pour qu’elle voie seulement, dans notre masse bleue, le visage de son Forest, tout joyeux, tout triste, qui marche à reculons, l’emplâtre, et sur mes pieds!
AU MAJOR CARLOS DE ALBUQUERQUE
DE SANTA ROSA Y OVAR.
Comme j’étais en grand uniforme, tous nous suivaient. D’abord les fillettes, un peu plus âgées, dans ton pays aussi, que les petits garçons et qui les portent là-bas au fond d’un panier sur leur tête. Dans Maureria elles étaient nues, dans Lapa, où l’ambassade d’Allemagne jadis avait protesté, on les enveloppait d’indienne. Puis les mendiants, reconnaissables à la plaque de cuivre sur laquelle est gravée le mot mendigo. Puis les pêcheuses d’Ovar, ceintes d’un cordage, comme vos monuments manuelins, et qui ont les yeux de chaque côté du visage, de sorte qu’au lieu de me suivre elles devaient me dépasser pour me voir. Les marchandes de fuchsias, car on ne vole jamais les fuchsias au Portugal, abandonnaient pour nous leur boutique, et venaient enfin les orphelins de Belem, en sarrau rose rayé de carmin, qui tous en cette minute, ignorants comme ils sont de l’âge qui doit séparer enfants et parents, certes me désiraient pour père.
—Que voulez-vous, me disais-tu! c’est de même à Paris quand il arrive un Portugais.
Tous pieds nus, marchant dans leur soleil avec moins de bruit que les Lapons dans leur neige, et quand résonnait prés de nous un talon, nous sentions que passait un être moins dévoué. Alors en effet c’était un de ces Espagnols venus au Portugal espionner comment finissent leurs trois fleuves, ou bien l’homme de police chargé de crier sur mon passage: Vive la guerre et Vie à la Vie; ou bien c’était la Reigini, de la compagnie italienne, amortie de fourrures au cou, aux poignets, aux chevilles, là où étreignent les amants, et qui rougissait, du même bâton, ses lèvres et l’angle de ses yeux. Il y eut cependant un vieux monsieur en bottines qui tint à nous accompagner, qui même m’arrêtait, comble d’admiration, montrant mon sabre et voulant savoir—dans un français qui ignorait les verbes, comme le tien—pourquoi le fourreau en était bosselé.
—Guerre? Bataille? interrogeait-il.
—Non, répondais-je. Valise.
Par le tramway, puis le funiculaire, écartant ainsi d’abord ceux qui n’ont qu’un sou, puis ceux qui n’en ont que deux, avec les riches seuls nous montions à Alcantara. Tu me présentais Lisbonne en me plaçant, entre les palmiers, au point calculé d’où chacun cache une cheminée d’usine—ils fumaient,—puis, autour d’Estrella, tu me faisais avancer en cercle jusqu’au moment où les jours de ses clochers se couvraient et d’où je pouvais les traverser tous deux à la fois d’une flèche. De là enfin, car j’étais fatigué,—mais à la condition que nous verrions l’après-midi le château construit en cannes à pêche,—tu consentis à redescendre vers le port. Les places longues de ta ville, avec leurs mosaïques noires ondulées, semblaient arrosées d’encre fraîche. Sur chaque façade, le Louis XV des fenêtres et le chinois des toitures luttaient sans pouvoir s’atteindre, les dentelures de l’un reculant sans courage dès qu’attaquaient les dentelures de l’autre. Dans les rues à pic, les enfants d’un an dormaient à même le pavé, leur corselet remonté aux épaules, sur le trottoir leur tête énorme autour de laquelle ils tournaient quand passaient les automobiles. Collées aux faïences des maisons les fillettes nues, et, au balcon le plus haut, sans autre intermédiaire aux autres étages entre l’impudeur et l’amour, vos jeunes femmes aux tempes moites, gantées de jaune, vêtues de mousseline, avec des bas noirs et des feutres blancs. Appelées par le bruit, des jeunes filles passaient la tête à travers les grilles des rez-de-chaussée, et, prisonnières, fermaient seulement les yeux quand nous les regardions. Si nous approchions plus près, elles devenaient sourdes,—plus près encore, sans souffle et pâles. Puis par les rues sans honneur dont les perroquets, au-dessus de chaque porte, en crient l’énorme numéro, notre cortège dessinant la figure de circonstance autour de chaque point historique, le cercle autour du pavé où le roi fut tué, l’ovale autour du banc d’où Pombal expulsa les jésuites, nous arrivions aux colonnes, au Tage. Accoudés aux balustrades du fleuve, car il coule au ras de la place, et il faut même gravir deux marches pour embarquer, tu me montrais le Vasco-de-Gama, votre croiseur amiral, dont les officiers ne peuvent aller qu’à cheval dans Lisbonne, l’Adamastor, qui emportait en vacances sur l’autre rive le pensionnat des fillettes illégitimes,—les mères disaient adieu en pleurant, on entendait de l’autre côté du fleuve les pères dans l’attente pousser des cris de joie—et le navire sans pont où l’on verse pêle-mêle les lettres de cuivre qui composaient les noms des soixante navires allemands confisqués, pour que vos littérateurs y trouvent le même nombre, en poètes et en rois, de noms portugais. De grandes raies étincelaient parfois sous la houle, et c’étaient les aiguillages qui déportent le navire vers Halifax ou Pernambouc, et de monstrueuses barques à voile roussie passaient, avec une proue recourbée, des yeux de cyclope peints à l’avant, et un ne leur suffisait pas, chacune en avait deux.
—Des barques romaines! disais-je.
—Non, disais-tu, portugaises.
Un nuage voilait le soleil, s’écartait, et Lisbonne se fermait et s’ouvrait comme un éventail. Tout ce qui roulait de ta ville de plâtre tombait dans un bateau à quai. Sur les hampes des palais tremblait l’air qui s’agite autour des sismographes. Les chiens éternuaient, hésitant à entrer dans cette mer poivrée. Les cortèges de onze heures passaient, c’était les unionistes en courroux, car on venait de rétablir à cause de la guerre les décorations et, pour tous, y compris les décorés, la peine de mort. C’était le corps diplomatique qui mettait au paquebot l’une de ses trois femmes, les attachés en costume chantant la phrase commune des hymnes nationaux, les seconds secrétaires portant les cadeaux du départ, les voiles de lin bleu à paniers rouges déployés, et, passant de leur poche, les encriers à sonnette, les Saintes-Madeleine d’ivoire dont la petite robe de soie était dans la malle et qui étaient nues. C’était l’autre officier de ma mission, poursuivi implacablement, car tu lui avais expliqué qu’on ne donne jamais aux mendiants portugais, qu’on leur dit «Tenez patience!», qu’ils s’arrêtent alors brusquement comme si on leur indiquait enfin pour la première fois une recette à la vie, mais il disait «Tenez patience!», aux marchands de journaux, aux bouquetières, aux vendeuses de soles, à tous ceux pour qui ta phrase était un commandement à le suivre, et aussi ils le suivaient patiemment, attendant qu’il sût le portugais pour acheter.
L’air brûlait, mais léché par des langues de glace. Les autos descendaient l’Avenida à toute vitesse, celles des hauts fonctionnaires, qui ne craignent pas les procès, tournant en zig-zag autour des lampadaires du milieu. Des hommes nègres armés de tuyaux en caoutchouc flattaient de la main les palmiers les moins bouffis; je te demandais s’ils les gonflent, tu m’expliquais qu’ils les arrosent. Sur le Rocio tous s’assemblaient déjà devant le Club aux chapeaux verts, debout ou assis face au cadran de la gare, car on allait passer à l’heure d’hiver, de midi revenir à onze heures, et recevoir en sieste ce que chez nous l’État distribua en sommeil. A demi dégagés de leurs façades noires aux portes bordées de gris-bleu, les horlogers sans nombre de la cité s’agitaient, assurant qu’il faudrait tourner onze fois la grande aiguille, marquer l’arrêt même aux demies; et souriaient d’attente et de volupté, aux terrasses des cafés, tous les pères avec ces trois filles qu’ils mènent le soir, au coucher du soleil, sur l’Océan, voir jaillir le rayon vert. Midi moins une. On levait les jumelles... Midi. La petite aiguille reculait simplement d’une heure, et les horlogers rentraient de dépit. Les pères devenaient soudain tristes, les filles caressantes. Reçues dans cette heure superflue, les Brésiliennes en escale souriaient à ce Temps d’Europe qui les prenait en se pliant comme un hamac, et, au fond d’une double paresse, dans leur calèche, des orientales à sourcils bleus laissaient tourner vers nous la voiture pour n’avoir point à tourner les yeux. D’un mot, car tu sais tout, tu m’expliquais pourquoi ces êtres superbes sourient aux officiers français, pourquoi ils étaient gais et tristes, bavards et muets, constellés avec des bijoux, et cet autre les deux seins nus:
—Cocottes.... disais-tu.
⁂
Ton doux pays était pour moi, depuis deux ans, le premier où il n’y eût pas la guerre. Il me fallut longtemps pour retrouver mes yeux de paix, pour ne pas, quand riait une vieille femme, quand venait un passant radieux, sentir en moi la joie qu’un fils fût en permission, qu’un blessé fût sauvé. Je me précipitais vers la vitrine entourée soudain par la foule comme vers dix mille prisonniers, comme vers Saint-Quentin reprise, et c’était un chien de porcelaine qui remuait la tête en tirant la langue. Quand tu me présentais à un de tes amis, je répondais avec mille précautions, mille scrupules, comme chez nous où l’on doit—pour éviter tout impair—parler aux gens inconnus comme s’ils étaient, et depuis leur naissance, seuls au monde. Je bavardais avec les grands-mères et leur petit-fils sans paraître soupçonner qu’il avait été jadis besoin, pour former leur groupe, une minute, d’un fils ou d’un gendre. Parfois, à l’aube, un mendiant sous ma fenêtre agitait sa sébille et je me réveillais brusquement au matin, envahi de quêteuses, d’un de nos Dimanches serbes, belges ou roumains. Beau pays où les machinistes, les porteurs de pianos, n’étaient pas devenus—l’art par la guerre consterné—de pauvres êtres fluets, et où les femmes ne marquaient pas dans les bureaux et les tramways la place d’un homme absent, la femme en demi-deuil celle d’un disparu, et où il nous fallut vivre comme j’aurais vécu, voilà trois ans, dans un pays où la mort n’existe pas, plongeant au hasard le bras dans les cœurs, parlant du passé, du futur, comme dans un pays d’enfants...