—Non, c’est une citation prise dans mistress Browning, et extraordinairement bien choisie pour s’appliquer aux faits de la cause, comme dirait Jack. Ecoutez:

Belle! vous avez mis le pied sur un cœur,
Passez, il y a un univers plein d’hommes,
Et des femmes, aussi belles que toi,
Doivent agir aussi de temps à autre.
Tu n’as posé le pied qu’à ton insu;
Nul ne saurait t’accuser de méchanceté.
Aussi pourquoi s’est-il trouvé un cœur
A l’endroit où une belle allait poser le pied.

—Je ne l’ai pas fait, je ne l’ai pas fait, non, pas fait! dit mistress Hauksbee de mauvaise humeur, et les yeux pleins de larmes. Je n’y ai pas mis la moindre malice. Oh! comme c’est désolant!

—Vous vous êtes méprise sur le sens du compliment, dit mistress Mallowe; il vous disculpe tout à fait et... hein!... d’après cela, je suis portée à croire qu’il s’est esquivé. D’après l’expérience que j’ai des hommes, quand ils commencent à citer de la poésie, c’est qu’ils vont prendre leur vol. C’est comme les cygnes, qui chantent avant de mourir.

—Polly, vous vous montrez bien peu sensible à mes peines.

—N’est-ce pas? Sont-elles si terribles que cela? S’il a blessé votre amour-propre, je dirais d’autre part que vous avez fait quelques ravages dans son cœur.

—Oh! quand il y a un homme en cause, on ne sait jamais ce qui en est, dit mistress Hauksbee.

A L’ENTRÉE DE L’ABIME

On dit que c’était une marée inattendue. Le Seigneur, qui l’a envoyée, sait tout ce qu’il en est. Mais à mon oreille restera toujours présent le message que les cloches laissèrent tomber des airs et ce furent pour moi des cloches terribles, celles qui lancèrent dans les ténèbres cet appel «Enderby».

Jean Ingelow.

 

 

Il était une fois un Homme, sa Femme, et un «Tertium Quid».

Tous les trois étaient pauvres de sens, mais c’était la Femme qui en manquait le plus.

L’Homme aurait dû avoir l’œil sur sa Femme, et celle-ci éviter le Tertium Quid, lequel, à son tour, aurait mieux fait d’avoir une femme à soi, après une cour honnête et franche, à laquelle nul n’aurait pu trouver à redire, dans les parages de Jakko ou de la colline de l’Observatoire.

Quand vous voyez un jeune homme montant un poney couvert d’écume blanche, le chapeau en arrière sur la tête, dévaler de la colline à un train de quinze milles à l’heure pour aller retrouver une jeune personne qui montrera, en le voyant, la surprise qui convient, vous approuverez naturellement ce jeune homme, vous lui souhaiterez une nomination dans l’administration, vous vous intéresserez à son bien-être, et quand le moment propice sera venu, vous leur ferez présent de pinces à sucre ou d’une selle de dame, selon vos ressources et votre générosité.

Le Tertium Quid descendait la colline de toute la vitesse de son cheval, mais c’était pour aller au-devant de la Femme de l’Autre, et quand il remontait la côte, c’était dans le même but.

L’Autre était dans les plaines, occupé à gagner un argent que sa femme dépenserait à s’acheter des toilettes, des bracelets de quatre cents roupies, et autres objets de luxe de cette sorte et tout aussi coûteux.

Il faisait une rude besogne et lui envoyait chaque jour une lettre ou une carte postale.

De son côté, elle lui écrivait chaque jour et lui disait avec quelle impatience elle attendait qu’il revînt à Simla.

Quant au Tertium Quid, il était toujours là, se penchant par-dessus son épaule et riant pendant qu’elle écrivait les billets.

Puis, tous deux montaient à cheval pour mettre la lettre à la poste.

Or, Simla est une localité singulière, qui a ses mœurs à elle, et à moins d’y avoir passé au moins six saisons, on n’est pas en état de prononcer avec preuves de fait, genre de démonstration qui mérite le moins de confiance dans les tribunaux.

Pour ces raisons, et d’autres qu’il n’est pas nécessaire d’invoquer, je me refuse à déclarer formellement qu’il existât quoi que ce fût de condamnable sans appel dans les relations qui existaient entre la Femme de l’Autre et le Tertium Quid.

S’il en existait, et que vous soyez obligé de vous faire une opinion à ce sujet, les torts étaient du côté de la Femme de l’Autre.

Elle avait des façons de petit chat et promenait partout un air de douce innocence évaporée. Mais elle en savait terriblement long dans les choses coupables.

De temps à autre, le masque tombant, les hommes s’en apercevaient, avaient le frisson et... reculaient.

Les hommes se montrent parfois délicats, et les hommes les moins délicats sont toujours les plus exigeants.

Simla est excentrique dans sa façon de traiter les amitiés.

Certaines liaisons qui se sont formées et cristallisées pendant une demi-douzaine de saisons acquièrent presque toute la sainteté du lien matrimonial et sont respectées comme telles.

Au contraire, d’autres attachements d’égale ancienneté, et selon toute apparence ayant droit aux mêmes égards, semblent ne pouvoir se faire reconnaître comme un état officiel, tandis qu’une amitié due à quelque hasard, et datant de deux mois à peine, s’installe dans une situation qui de droit appartiendrait à une amitié plus ancienne.

Ces questions-là ne sont sujettes à aucune loi qui puisse s’imprimer.

Certaines gens ont le don de s’assurer une tolérance méritée et ce don manque à d’autres.

La Femme de l’Autre ne le possédait pas.

Par exemple, regardait-elle par-dessus le mur du jardin, les femmes l’accusaient de le faire pour leur prendre leur mari.

Elle se plaignait, en termes touchants, qu’on ne lui permît pas de choisir ses amis.

Quand elle portait à ses lèvres son gros manchon blanc et vous disait cela, en regardant par-dessus l’objet et vous jetant une œillade, vous étiez convaincu qu’elle avait été calomniée d’une manière infâme, et que toutes les autres femmes avaient été trompées par leur instinct, ce qui était absurde.

On ne lui laissait pas posséder tranquillement son Tertium Quid, et elle était si étrangement faite que si on le lui avait permis, elle n’aurait connu aucune tranquillité.

Il lui fallait quelque apparence d’intrigue pour en revêtir jusqu’à ses actions les plus banales.

Après deux mois de promenades à cheval, d’abord aux environs de Jakko, puis de l’Église, puis de la colline de l’Été, puis de la colline de l’Observatoire, puis au bas de Jutogh, et enfin sur la route de voitures, où on faisait aller et retour le trajet jusqu’au défilé de Tara-Devi dans l’obscurité, elle dit au Tertium Quid:

—Frank, on dit que nous passons trop de temps ensemble: les gens sont bien méchants.

Le Tertium Quid tira sa moustache et répondit que les méchantes gens ne valaient guère la peine que les gens chics se préoccupent d’eux.

—Mais ils ne s’en tiennent pas à jaser. Ils ont écrit, écrit à mon époux, j’en suis sûre, dit la Femme de l’Autre, en tirant de la poche de sa selle une lettre qu’elle tendit au Tertium Quid.

C’était une honnête lettre, telle que l’écrivait un honnête homme, en train de cuire dans son jus, dans les plaines, pour deux cents roupies par mois (car il en laissait à sa femme huit cent cinquante) sous un banian de soie et des pantalons de coton.

Il y était dit que peut-être n’avait-elle pas songé combien il était imprudent de laisser si généralement accoler son nom à celui du Tertium Quid, qu’elle était encore trop enfant pour comprendre les dangers de ces sortes de choses; que son mari serait bien le dernier à intervenir par jalousie dans ses petites distractions et les choses qui l’intéressaient, mais qu’enfin elle ferait mieux de rompre sans bruit avec le Tertium Quid, pour être agréable à son mari.

La lettre était assaisonnée de maints petits termes d’amitié familière, qui divertirent énormément le Tertium Quid. Lui et elle en rirent si fort qu’à la distance de cinquante yards vous auriez pu voir leurs épaules s’agiter, pendant que leurs chevaux trottaient côte à côte.

Leur entretien ne vaut pas la peine d’être rapporté.

Le résultat essentiel en fut que le lendemain personne ne vit la Femme de l’Autre et le Tertium Quid ensemble. Ils étaient allés, ensemble, au cimetière, qui généralement, ne reçoit d’autres visites officielles que celles des habitants de Simla.

Un enterrement à Simla, avec le clergyman à cheval, les assistants à cheval, le cercueil geignant sur les épaules des porteurs, c’est un spectacle des plus décourageants qu’il y ait au monde, surtout quand le cortège traverse la tranchée humide, suintante, qui se trouve au bas de l’hôtel Rockcliffe, où le soleil ne pénètre jamais, où tous les filets d’eau de la montagne se donnent rendez-vous pour pleurer et gémir avant de descendre vers les vallées.

Quelquefois on s’occupe des tombes. Mais dans l’Inde, nous sommes exposés à des déplacements si fréquents qu’au bout de deux ans, les morts n’ont plus aucun ami.

Il ne leur reste plus que des connaissances, et celles-là trop occupées à s’amuser là-haut pour songer à leurs anciens camarades.

L’idée de se donner rendez-vous dans un cimetière est éminemment féminine.

Un homme eût dit tout simplement: «Laissons causer les gens et allons faire un tour sur le Mail.»

Une femme est faite tout autrement, surtout une femme comme la femme de l’Autre.

Elle et le Tertium Quid eurent le plus grand plaisir à se trouver ensemble parmi les tombes d’hommes et de femmes qu’ils avaient connus, avec qui ils avaient dansé dans les temps jadis.

Ils s’étaient munis d’une grande couverture de cheval, qu’ils avaient étendue sur l’herbe pour s’y asseoir, dans un endroit où le sol s’enfonce un peu.

C’est là que s’arrêtent les tombes pleines, et que se trouvent les fosses creusées d’avance, mais inachevées.

Tout cimetière hindou bien tenu est pourvu d’une demi-douzaine de fosses toutes creusées en cas d’urgence pour les besoins journaliers généraux.

Dans les Collines, elles sont généralement à la taille des petits enfants, parce que les enfants qui arrivent là-haut déjà affaiblis et gravement atteints, succombent souvent aux effets des pluies dans les Collines, ou bien ils attrapent la pneumonie par la faute de leurs ayahs, qui les promènent dans les bois de pins humides, après le coucher du soleil.

Naturellement, dans les cantonnements, la mesure de l’homme adulte est plus demandée. Ce sont des détails qui varient selon le climat et la population.

Un jour que la Femme de l’Autre et le Tertium Quid venaient d’arriver au cimetière, ils trouvèrent des coolies occupés à creuser le sol.

Ils avaient marqué une fosse d’adulte et le Tertium Quid demanda s’il y avait quelque sahib de malade.

Ils répondirent qu’ils ne savaient pas, mais qu’ils avaient reçu l’ordre de creuser une fosse pour un sahib.

—Mettez-vous à l’ouvrage, dit le Tertium Quid, et montrez-nous comment vous faites.

Les coolies se mirent à l’ouvrage.

La Femme de l’Autre et le Tertium Quid les regardaient en causant, pendant les deux heures qu’on mit à creuser la fosse.

Puis un coolie, emportant la terre dans un panier à mesure qu’on la tirait, sauta par-dessus la fosse.

—C’est étrange! dit le Tertium Quid. Où est mon ulster?

—Qu’est-ce qui est étrange? demanda la Femme de l’Autre.

—C’est que j’ai senti dans le dos un frisson glacial, tout comme si une oie avait marché sur ma fosse.

—Alors pourquoi rester à regarder ça? dit la Femme de l’Autre. Allons-nous-en.

Le Tertium Quid alla au bout de la fosse. Il y resta un instant à regarder, sans répondre.

Puis, laissant tomber au fond un caillou, il dit:

—C’est affreux, c’est froid, horriblement froid. Je crois bien que je ne reviendrai plus au cimetière. Je trouve qu’il n’y a rien de plaisant à voir creuser ces fosses.

Tous deux s’en allèrent à pied et furent d’avis que le cimetière donnait des idées noires.

Ils arrangèrent aussi une promenade à cheval pour le lendemain: on partirait du cimetière, on passerait par le tunnel de Mashobra, on irait jusqu’à Fagoo, et l’on reviendrait parce que tout le monde serait à la garden-party donnée par le vice-roi, à sa maison de campagne, et que tous ceux de Mashobra y seraient aussi.

En arrivant sur la route du cimetière, le cheval du Tertium Quid fit une tentative pour partir à fond de train sur la montée, parce qu’il était las d’être resté si longtemps immobile, et il trouva moyen de se luxer un tendon de l’arrière-train.

—Je serai obligé de prendre la jument demain, dit le Tertium Quid, bien qu’elle ne supporte rien qui soit moins léger qu’une bride.

Ils convinrent de tous les détails pour se retrouver au cimetière, après avoir laissé aux gens de Mashobra un temps raisonnable pour arriver à Simla.

Cette nuit-là, il y eut une forte pluie.

Le lendemain, quand le Tertium Quid se trouva au rendez-vous, il vit qu’il y avait un pied d’eau dans la nouvelle fosse, qui avait été creusée dans une argile dure et compacte.

—Par Jupiter voilà qui est abominable! dit le Tertium Quid. Figurez-vous qu’on vous emballe, et puis qu’on vous descend dans ce puits!

Alors ils se mirent en route pour Fagoo.

La jument jouait avec la bride et posait les pieds à terre avec autant de soin que si elle avait été chaussée de satin.

Le soleil brillait divinement.

La route qui descend de Mashobra à Fagoo est qualifiée officiellement de route Himalaya-Thibet,—mais ce nom-là n’empêche point qu’elle ait à peine six pieds de large en certains endroits et que la profondeur de la vallée d’en bas ne varie de mille à deux mille pieds.

—Maintenant, nous allons au Thibet, dit gaîment la Femme de l’Autre, comme les chevaux approchaient de Fagoo.

Elle se trouvait du côté de la route qui bordait le précipice.

—Dans le Thibet, répondit le Tertium Quid, aussi loin que possible des gens qui disent des choses affreuses et des époux qui écrivent des lettres stupides. Avec vous, jusqu’au bout du monde.

Un coolie, chargé d’une poutre, parut au tournant, et la jument fit un grand écart pour l’éviter, pieds de devant rentrés, hanches en saillie, ainsi que doit le faire toute jument raisonnable.

—Jusqu’au bout du monde, dit la Femme de l’Autre, en jetant par-dessus son épaule une regard qui, s’adressant au Tertium Quid, lui disait des choses inexprimables.

Il sourit, mais pendant qu’elle le regardait, son sourire se glaça en quelque sorte sur sa figure pour faire place à une sorte de ricanement nerveux, ce ricanement nerveux des gens qui ne se sentent pas fort à l’aise en selle.

La jument semblait s’effondrer par l’avant; ses naseaux émettaient un craquement sec, pendant qu’elle s’efforçait de comprendre ce qui se passait.

La pluie de la nuit précédente avait délayé la partie extérieure de la route Himalaya-Thibet, et cette route s’en allait sous elle.

—Qu’est-ce que vous faites? dit la Femme de l’Autre.

Le Tertium Quid ne répondit pas. Il eut un autre ricanement nerveux et planta ses éperons dans le flanc de la jument, qui battait la route à coups redoublés de ses pieds de devant.

La lutte s’engagea.

La Femme de l’Autre cria:

—Oh! Frank, descendez.

Mais le Tertium Quid était collé à sa selle.

Il avait la figure bleue et blanche.

Il regarda la Femme de l’Autre dans les yeux.

Alors la Femme de l’Autre saisit à deux mains la tête de la jument, la tint par les naseaux et non par la bride.

L’animal dégagea sa tête d’une secousse et dégringola en bas, en poussant un grand cri, le Tertium Quid encore en selle, avec son ricanement nerveux.

La Femme de l’Autre entendit le roulement des pierres et de la terre meuble qui se détachaient de la route, et le cri que jetèrent en s’effondrant l’homme et le cheval.

Puis tout se tut.

Elle cria à Frank de quitter sa jument et de remonter. Mais Frank ne répondit pas.

Il était là-bas, sous sa monture, à une profondeur de neuf cents pieds, où il écrasait le maïs d’un champ.

Les invités, en revenant de la fête donnée à la villa du vice-roi, dans les brouillards du soir, rencontrèrent une femme affolée.

Elle allait contournant les rampes, les yeux et la bouche grand ouverts, avec une expression qui lui donnait l’air d’une méduse.

Un homme, au péril de sa vie, l’arrêta, la descendit de sa selle, réduite à l’état de loque sans consistance, et l’assit sur le bord de la route pour tirer d’elle une explication.

Ce furent vingt minutes de perdues.

Alors on la renvoya chez elle dans la litière d’une dame, où elle resta la bouche béante, tortillant les doigts de ses gants.

Elle resta couchée les trois jours suivants, qui furent des jours de pluie, de sorte qu’elle n’assista point aux funérailles du Tertium Quid, lequel fut descendu dans dix-huit pouces d’eau, alors qu’il avait trouvé à redire à ce qu’il y en eût douze.

UNE COMÉDIE SUR LA GRANDE ROUTE

Tout projet comporte l’occasion et la réflexion: voilà pourquoi l’homme est très misérable.

(Ecclésiaste, VIII, 6.)

 

 

La destinée et le gouvernement de l’Inde ont fait de la station de Kashima une prison, et si j’écris cette histoire, c’est que rien ne peut soulager les pauvres âmes qui y subissent leur supplice, et je fais des prières pour que le gouvernement de l’Inde se laisse persuader de disperser aux quatre vents la population européenne.

Kashima est limitée en tous les sens par le cercle des hauteurs de Dosheri, aux cimes couronnées de rocs.

Au printemps tout y est flamboyant de roses. En été, les roses meurent et des hauteurs descend un vent chaud. En automne, les brouillards blancs qui viennent des jhils forment sur cette localité comme une nappe liquide, et en hiver les gelées coupent au ras du sol tout ce qui est jeune et tendre.

Il n’y a qu’une perspective à Kashima. C’est une vaste étendue de pâturages et de terres labourables qui se prolonge, parfaitement plate jusqu’aux pentes pelées, d’un gris bleu, des collines de Dosheri.

Il n’y a aucune distraction si ce n’est le tir à la bécasse et la chasse au tigre, mais depuis bien longtemps les tigres ont été chassés des tanières qu’ils occupaient dans les excavations des rocs.

Quant aux bécasses, elles ne font apparition qu’une fois par an.

Narkarra, qui est situé à cent quarante-trois milles par la route, est la station la plus rapprochée de Kashima. Mais Kashima ne va jamais à Narkarra, où il se trouve au moins douze Anglais; elle reste claquemurée dans l’enceinte des collines de Dosheri.

Tout Kashima est d’accord pour disculper mistress Vansuythen de toute intention méchante, mais tout Kashima est d’accord pour lui imputer, à elle seule, ses souffrances.

Boulte, l’ingénieur, mistress Boulte et le capitaine Kurrell, savent cela. Ils composent la population européenne de Kashima, si nous en exceptons le major Vansuythen, qui ne compte pas du tout, et mistress Vansuythen, qui a une importance prédominante.

Vous devez vous rappeler, bien que vous ne le compreniez pas, que toutes les lois perdent de leur force dans une petite société inconnue, où l’opinion publique n’existe pas.

Quand un homme est absolument seul dans une station, il court quelques risques de s’engager dans de mauvaises voies.

Ce risque s’accroît à chaque unité qui s’ajoute à la population, jusqu’au nombre de douze,—celui d’un jury.

Après cela commencent la crainte et la prudence qui en est la suite, et l’action humaine prend une allure moins grotesquement saccadée.

Il régnait à Kashima une paix profonde jusqu’au jour où y arriva mistress Vansuythen.

En dépit de cela, et, vu la malice du Destin, peut-être à cause de cela, elle ne tenait qu’à un seul homme, et cet homme était le major Vansuythen.

Si elle avait été laide ou bête, la chose aurait été intelligible pour Kashima. Mais c’était une femme au teint clair, avec des yeux très calmes, d’un gris qui rappelait la nuance d’un lac au moment précis où la lueur du soleil va s’éclairer.

Aucun des hommes qui ont vu ces yeux-là ne fut, par la suite, en état d’expliquer de quelle sorte de femme elle avait l’air.

Les yeux les éblouissaient.

Elle savait, par son propre sexe, qu’elle «n’était point désagréable à voir, mais qu’elle se faisait tort en prenant l’air si grave.» Et cependant sa gravité lui était naturelle.

Elle n’avait point l’habitude de sourire.

Elle se bornait à traverser la vie, en regardant passer les gens, et les femmes trouvaient à redire qu’ils se missent à genoux pour l’adorer.

Elle sait le mal qu’elle a fait à Kashima, et elle en est profondément fâchée, mais le major Vansuythen n’arrive pas à comprendre pourquoi mistress Boulte ne vient pas au thé de l’après-midi au moins trois fois par semaine.

—Quand il n’y a que deux femmes dans une station, elles devraient se voir très fréquemment.

Longtemps, bien longtemps avant que mistress Vansuythen arrivât de ces endroits lointains où il y a de la société et des distractions, le capitaine Kurrell avait découvert que mistress Boulte était la seule femme au monde qui fît son affaire.

Et n’allez pas les en blâmer.

Kashima était aussi loin du monde que le ciel et l’autre endroit, et les collines de Dosebri gardèrent bien leur secret.

Boulte n’avait rien à voir dans l’affaire: il était en campement pour une quinzaine consécutive.

C’était un homme dur, lourdaud, et ni mistress Boulte ni Kurrell n’avaient de pitié pour lui.

Ils avaient à eux deux tout Kashima. Ils étaient l’un à l’autre entièrement, absolument, et en ces jours-là, Kashima était un jardin d’Éden.

Quand Boulte revenait de ses pérégrinations, il donnait à Kurrell une tape entre les épaules, l’appelait: «Mon vieux», et tous les trois dînaient ensemble.

Kashima était heureux alors.

La justice divine paraissait aussi lointaine que Narkarra ou le chemin de fer qui va vers la côte. Mais le gouvernement expédia le major Vansuythen à Kashima, et il y vint accompagné de sa femme.

A Kashima l’étiquette a beaucoup d’analogie avec celle qui régnerait sur une île déserte.

Quand un étranger y est jeté, toute la population descend sur le rivage pour lui souhaiter la bienvenue.

Kashima se rassembla sur le quai de maçonnerie qui se trouve près de la route de Narkarra et se mit en devoir d’offrir le thé aux Vansuythen.

Cette cérémonie fut réputée une visite en règle et leur donna le libre usage de la station avec ses droits et privilèges.

Quand les Vansuythen furent installés, ils donnèrent, pour pendre la crémaillère, une petite réception à tout Kashima, et cela ouvrit leur maison à tout Kashima, conformément à l’usage immémorial de la station.

Puis arrivèrent les pluies, époque où personne ne peut sortir pour camper, où la route de Narkarra disparaît sous les inondations du fleuve Kasun.

Le bétail allait s’enfonçant jusqu’aux genoux dans les pâturages en forme de bassin circulaire de Kashima.

Les nuages tombaient par masses des collines de Dosheri et couvraient tout.

A la fin des pluies, les façons de Boulte à l’égard de sa femme se modifièrent.

C’était devenu une affection démonstrative.

Ils avaient douze ans de mariage: ce changement abasourdit mistress Boulte. Elle haïssait son mari de toute la haine d’une femme qui n’a jamais reçu de son compagnon que des preuves de bonté, et qui, malgré ces bontés, s’est mal conduite envers lui.

En outre, elle avait assez affaire à tenir tête, à monter la garde pour défendre son bien: son Kurrell.

Pendant deux mois, les pluies avaient rendu les collines de Dosheri invisibles, ainsi que bon nombre d’autres choses.

Mais quand elles eurent pris fin, mistress Boulte put voir que son homme, l’homme par excellence, son Ted (elle l’appelait Ted au temps jadis, lorsque Boulte était trop loin pour entendre), son Ted glissait peu à peu hors des chaînes de l’esclavage.

—La femme à Vansuythen s’est emparée de lui, se dit mistress Boulte.

Et quand Boulte fut parti, elle pleura sur sa conviction, malgré les protestations exagérées de fidélité que prodiguait Ted.

A Kashima les peines de cœur donnent autant de bonheur que l’amour, car il n’y a pour les affaiblir aucune autre ressource que le vol du temps.

Mistress Boulte n’avait pas soufflé mot à Kurrell de ses soupçons, car elle n’avait pas une absolue certitude et sa nature exigeait qu’elle fût absolument certaine avant d’engager une démarche quelconque.

Voilà pourquoi elle se conduisit comme on va le voir.

Boulte revint un soir à la maison et s’adossa aux montants de la porte en mâchonnant sa moustache.

Mistress Boulte était occupée à mettre quelques fleurs dans un vase. Même à Kashima, on se donne des airs de civilisation.

—Petite femme, dit Boulte d’un ton calme, avez-vous de l’affection pour moi?

—Évidemment, dit-elle en riant. Pouvez-vous le demander?

—Mais je parle sérieusement, dit Boulte. Est-ce que vous m’aimez?

Mistress Boulte lâcha les fleurs et se hâta de faire demi-tour.

—Voulez-vous que je vous réponde franchement?

—Ou... oui, je vous ai fait cette question.

Mistress Boulte parla pendant cinq minutes d’une voix basse, égale, très distincte, de telle sorte qu’il fût impossible de se méprendre sur ce qu’elle disait.

Lorsque Samson brisa les colonnes de Paza, il fit une chose de mince importance, qui ne mérite point d’être comparée à celle qu’accomplit une femme en faisant choir son foyer domestique sur sa tête.

Mistress Boulte n’avait pas de sage amie pour faire comprendre à cette prudente personne qu’elle devait garder sa langue.

Elle frappa Boulte au cœur, parce qu’elle était elle-même tourmentée de ses doutes au sujet de Kurrell, parce qu’elle était lasse jusqu’à l’accablement d’avoir fait le guet pendant tout le temps des pluies.

Elle parlait sans avoir un plan, un but.

Les phrases venaient d’elles-mêmes.

Boulte écoutait, adossé au montant de la porte, les mains dans ses poches.

Quant tout fut fini, quand mistress Boulte se mit à respirer par le nez avant de fondre en larmes, il éclata de rire et se mit à regarder fixement les hauteurs de Dosheri, en face de lui.

—Est-ce tout? dit-il. Merci, je ne tenais qu’à savoir.

—Qu’est-ce que vous allez faire? dit la femme entre deux sanglots.

—Faire? Mais rien! Qu’est-ce que je ferais? Tuer Kurrell, ou vous renvoyer au pays, ou demander un congé pour obtenir un divorce? Il faut deux jours en dâk pour aller à Narkarra.

Il éclata de rire. Puis il reprit:

—Je vais vous dire ce que vous pouvez faire, vous. Vous pouvez inviter Kurrell à dîner demain,—non, jeudi.—Comme cela, vous aurez le temps de faire vos paquets,—et vous pourrez vous sauver avec lui. Je vous donne ma parole que je ne courrai point après vous.

Il prit son casque et sortit.

Mistress Boulte s’assit jusqu’au moment où le clair de lune mit une barre lumineuse sur la porte, et songea, songea, songea.

Elle avait fait de son mieux, sous l’impulsion du moment, pour abattre la maison, mais celle-ci ne voulait pas tomber.

En outre, elle n’arrivait pas à comprendre son mari et elle avait peur.

Alors, elle fut frappée de la folie qu’elle avait commise par cette inopportune confession.

Elle eut honte d’écrire à Kurrell pour lui dire:

«J’ai eu un moment de folie et j’ai tout raconté. Mon mari dit que je suis libre de fuir avec vous. Procurez-vous un dâk pour jeudi, et nous nous sauverons après le dîner.»

Il y avait dans cette façon d’agir une froideur qui ne lui disait rien. Elle resta donc chez elle, à réfléchir.

A l’heure du dîner, Boulte revint de sa promenade, pâle, l’air fatigué, égaré, et la femme fut émue de le voir si malheureux.

Pendant que la soirée s’écoulait, elle murmura quelques mots de chagrin, quelques propos qui ressemblaient à de la contrition.

Boulte revint de son humeur noire, et dit:

—Oh! cela. Mais je ne pensais point à cela! A propos, qu’est-ce que dit Kurrell au sujet de votre départ à vous deux?

—Je ne l’ai pas vu, dit mistress Boulte. Grand Dieu! Est-ce là tout?

Mais Boulte n’écoutait pas et la phrase de sa femme se perdit dans une sensation d’étranglement.

Le jour suivant n’apporta aucun soulagement à mistress Boulte, car Kurrell ne parut pas, et la nouvelle existence que, dans les cinq minutes d’affolement de la soirée précédente, elle avait cru se créer au moyen des ruines de l’ancienne, ne semblait pas plus près de se réaliser.

Boulte déjeuna, lui recommanda de faire manger le poney arabe qu’elle possédait, et s’en alla.

La matinée se passa.

A midi, la tension était insupportable.

Mistress Boulte ne pouvait pas pleurer. Elle avait épuisé ses larmes pendant la nuit; elle ne tenait pas à rester seule.

Peut-être que la femme de Vansuythen consentirait à causer avec elle, et comme en causant le cœur s’ouvre, peut-être trouverait-elle quelque soulagement en sa compagnie.

Il n’y avait pas une autre femme à la station.

A Kashima, il n’y a point d’heures régulières pour les visites.

Chacun peut tomber chez son voisin quand il lui plaît.

Mistress Boulte se coiffa d’un vaste chapeau terai et se dirigea vers la maison de Vansuythen pour emprunter la Queen de la semaine dernière.

Les deux résidences étaient contiguës.

Au lieu de suivre la route, elle franchit une ouverture de la haie de cactus et entra dans la maison par derrière.

Comme elle traversait la salle à manger, elle entendit, de l’autre côté du purdah qui masquait la porte, la voix de son mari.

Il disait:

—Mais sur mon honneur, sur mon âme et sur mon honneur, je vous jure qu’elle n’a aucune affection pour moi. Elle me l’a dit hier soir. Je vous l’aurais dit alors si Vansuythen n’avait pas été avec vous. Si c’est à cause d’elle que vous ne voulez rien me dire, vous pouvez être tranquille; c’est Kurrell...

—Comment! dit mistress Vansuythen avec un petit rire convulsif, Kurrell! Oh! non, ce n’est pas possible. Vous aurez dû commettre quelque horrible méprise. Peut-être avez-vous perdu votre sang-froid, ou mal entendu, ou quelque chose de ce genre. Les choses ne peuvent être aussi mal que vous le dites.

Mistress Vansuythen avait changé son système de défense, pour empêcher son interlocuteur à se livrer à un plaidoyer en règle, et faisait des efforts désespérés pour lui ménager une sortie de côté.

—Il doit y avoir quelque méprise, insista-t-elle, et tout pourra s’arranger.

Boulte eut un rire sauvage.

—Ce ne peut pas être le capitaine Kurrell! Il m’a dit qu’il n’avait jamais songé, pas le moins du monde songé à votre femme, monsieur Boulte. Oh! écoutez donc! Il a dit qu’il n’y avait point songé, il l’a juré, dit mistress Vansuythen.

Le purdah s’agita, et l’entretien fut interrompu par l’entrée d’une petite femme maigre, aux yeux largement cernés.

Mistress Vansuythen se dressa, la voix coupée:

—Qu’est-ce que vous disiez? demanda mistress Boulte. Ne vous inquiétez pas de cet homme. Que vous a-t-il dit, Ted? Que vous a-t-il dit? Que vous a-t-il dit?

Mistress Vansuythen se laissa aller désespérément sur le sofa, vaincue par l’agitation de la femme qui l’interrogeait.

—Il a dit... Je ne puis me rappeler ce qu’il a dit... mais j’ai compris ce qu’il disait... c’est-à-dire... Mais vraiment, mistress Boulte, n’est-ce pas là une assez étrange question.

—Allez-vous me dire ce qu’il a dit, répéta mistress Boulte.

Un tigre même prendrait la fuite devant une ourse à qui on a ravi ses oursons, et mistress Vansuythen n’était qu’une bonne femme ordinaire.

Elle reprit, avec une sorte de désespoir:

—Eh bien, il a dit qu’il n’avait jamais eu la moindre affection pour vous, et que dès lors, naturellement, il n’y avait pas l’ombre d’une raison pour que... et ce fut tout.

—Vous dites qu’il a juré qu’il n’avait point d’affection pour moi. Est-ce que c’est vrai?

—Oui, dit bien doucement mistress Vansuythen.

Mistress Boulte oscilla un instant, à l’endroit où elle se trouvait, puis tomba évanouie, la figure en avant.

—Qu’est-ce que je vous disais? fit Boulte, comme si l’entretien n’avait pas été interrompu. Vous pouvez en juger par vous-même. Elle l’aime.

Le jour commençait à se faire dans son intelligence épaisse.

Il reprit:

—Et lui, qu’est-ce qu’il vous disait?

Mais mistress Vansuythen qui n’avait aucun goût pour les explications et les protestations passionnées, s’était mise à genoux près de mistress Boulte.

—Oh! brute, s’écria-t-elle. Tous les hommes sont les mêmes. Aidez-moi à la transporter dans ma chambre. Elle s’est fendu la figure en heurtant la table. Voyons, tenez-vous tranquille et aidez-moi à la porter. Je vous déteste, je déteste le capitaine Kurrell. Soutenez-la doucement, et maintenant, en route. Partez!

Boulte porta sa femme dans la chambre de mistress Vansuythen et s’en alla impénitent, brûlant de jalousie sans attendre l’explosion de l’orage de colère et de répulsion dont le menaçait la dame.

Kurrell, s’il avait fait la cour à mistress Vansuythen, aurait-il fait à Vansuythen autant de dommage qu’il en avait fait à Boulte, qui se prit à se demander si mistress Vansuythen s’évanouirait en apprenant que l’homme qui lui avait fait la cour la reniait absolument.

Pendant qu’il méditait là-dessus, Kurrell arrivait par la route au trot de son cheval.

Il ralentit en lançant un joyeux bonjour.

—Eh bien, on est encore à chauffer mistress Vansuythen? Voilà qui est mal pour un homme posé, marié! Qu’est-ce qu’en dira mistress Boulte?

Boulte releva la tête et répondit avec lenteur:

—Menteur que vous êtes!

La figure de Kurrell s’altéra.

—Qu’est-ce qu’il y a? demanda-t-il vivement.

—Pas grand’chose. Ma femme vous a-t-elle dit qu’elle et vous, vous êtes libres d’aller où il vous plaira? Elle a eu l’obligeance de m’expliquer la situation. Vous avez été un véritable ami pour moi, Kurrell, n’est-ce pas, mon vieux?

Kurrell grommela, essaya d’ébaucher une phrase idiote comme pour dire qu’il était prêt à donner «satisfaction». Mais la sympathie qu’il portait à la femme était morte, elle s’était usée pendant la durée des pluies, et mentalement il l’envoyait au diable pour sa stupéfiante indiscrétion.

Il eût pourtant été si facile de lâcher la chose tout doucement, par petits morceaux, tandis que maintenant, il avait sur les bras...

La voix de Boulte le rappela à lui-même.

—Je ne crois pas que ce soit une satisfaction pour moi de vous tuer, et je suis presque sûr que ce n’en serait point une pour vous de me tuer.

Puis d’un ton pleurnicheur, ridiculement en désaccord avec ses griefs, Boulte ajouta:

—Me paraît tout de même malheureux que vous n’ayez pas d’honneur pour garder la femme, maintenant que vous l’avez prise. Vous avez été un ami véritable pour elle, n’est-ce pas?

Kurrell resta longtemps l’air grave, le regard fixe.

La situation était trop forte pour lui.

—Qu’est-ce que vous voulez dire? demanda-t-il.

Boulte répondit plutôt à lui-même qu’à son interrogateur:

—Ma femme est allée à l’instant même chez mistress Vansuythen et à ce qu’il paraît, vous avez dit à mistress Vansuythen que vous n’aviez jamais aimé Emma. Je suppose que vous mentiez, selon votre habitude. Qu’est-ce que mistress Vansuythen avait à voir avec vous, ou vous avec elle? Essayez donc, pour une fois, de dire la vérité.

Kurrell reçut sans broncher cette double insulte, et répondit par une autre question.

—Continuez. Qu’est-il arrivé?

—Emma s’est évanouie, dit Boulte, simplement. Mais, voyons, qu’est-ce que vous avez dit à mistress Vansuythen?

Kurrell se mit à rire.

Si mistress Boulte, en laissant libre carrière à sa langue, avait mis le chaos dans ses projets, il pouvait du moins prendre sa revanche en blessant au vif l’homme aux yeux duquel il était humilié, montré sous un jour déshonorant.

—Ce que je lui ai dit, à elle? Dans quel but un homme dit-il un mensonge pareil? J’ai dit, je crois, à peu près tout ce que vous avez dit, et je ne crois pas me tromper de beaucoup.

—J’ai dit la vérité, fit Boulte toujours parlant plus à lui-même qu’à Kurrell. Emma m’a dit qu’elle me détestait. Elle n’a aucun droit sur moi.

—Non, je ne le suppose pas. Vous n’êtes que son mari, voyez-vous. Et qu’a dit mistress Vansuythen quand vous avez mis à ses pieds votre cœur libre de tout engagement?

Kurrell se sentit presque redevenu vertueux en faisant cette question.

—Je crois que ça n’a aucune importance, répondit Boulte, et cela ne vous regarde pas.

—Mais si, ça me regarde, je vous dis que ça me regarde, commença effrontément Kurrell.

La phrase fut interrompue par un bruyant éclat de rire de Boulte.

Kurrell se tut un instant, puis il se mit à rire lui aussi, à rire longtemps, à grand bruit, en se balançant sur sa selle.

C’était un son désagréable, cette imitation d’hilarité à laquelle se livraient ces deux hommes sur la longue ligne blanche de la route de Narkarra.

Ils n’étaient point des nouveaux venus à Kashima, sans quoi ils auraient pu croire que la captivité dans l’enceinte des hauteurs de Dosheri, avait fait perdre la raison à la moitié de la population européenne.

Le rire cessa brusquement, et Kurrell fut le premier à parler.

—Eh bien, que comptez-vous faire?

Boulte porta les yeux en amont de la route, puis vers les collines.

—Rien, dit-il, à quoi cela servirait-il? Ce serait trop féroce, ce qu’il faudrait faire. Nous n’avons qu’à reprendre l’ancien train de vie. Il ne me reste qu’à vous traiter de chien, de menteur, et je ne puis pourtant pas passer tout le temps à vous dire des injures. En outre, je ne m’en trouverais pas plus avancé. Nous ne pouvons pas quitter cet endroit. Que peut-on faire ici?

Kurrell jeta un regard circulaire sur Kashima, cette souricière, et il ne répondit pas.

Le mari trompé reprit ses propos extraordinaires.

—Continuez votre trajet, et parlez à Emma, si vous y tenez. Dieu sait si je me soucie de ce que vous ferez?

Il s’éloigna laissant Kurrell le suivre d’un air stupéfait.

Kurrell n’alla point rendre visite à mistress Boulte, non plus qu’à mistress Vansuythen.

Il resta en selle, songeur, pendant que son poney broutait au bord de la route.

Un bruit de roues qui se rapprochaient le rappela à lui-même.

C’était mistress Vansuythen qui ramenait mistress Boulte chez elle, pâle, épuisée, une entaille au front.

—Arrêtez, je vous prie, dit mistress Boulte. Je voudrais dire un mot à Ted.

Mistress Vansuythen obéit, mais comme mistress Boulte se penchait en avant, en s’appuyant sur le garde-boue du dogcart, Kurrell prit la parole.

—J’ai vu votre mari, mistress Boulte.

Il n’était pas besoin de plus amples explications.

Les yeux de cet homme s’étaient dirigés non point sur mistress Boulte, mais sur sa compagne.

Mistress Boulte saisit ce regard.

—Parlez-lui, implora-t-elle, en s’adressant à la femme qui était près d’elle. Oh! parlez-lui! Dites-lui ce que vous venez de me dire. Dites-lui que vous le détestez.

Elle se pencha au-devant et pleura amèrement pendant que le saïs, impassible, s’avançait pour tenir le cheval.

Mistress Vansuythen devint pourpre et lâcha les rênes. Elle n’entendait pas être mêlée à ces coupables explications.

—Je n’ai rien à voir là-dedans, dit-elle d’abord avec froideur.

Mais les sanglots de mistress Boulte la touchèrent et elle s’adressa à l’homme.

—Je ne sais trop ce que je vais dire, capitaine Kurrell, je ne sais trop comment vous qualifier. Je suis d’avis que vous vous êtes conduit... que vous vous êtes conduit d’une façon abominable, et elle s’est fait contre la table une terrible ouverture au front.

—Cela ne fait pas mal, ce n’est rien, dit mistress Boulte d’une voix faible. Cela importe peu. Dites-lui ce que vous m’avez dit. Dites-lui que vous n’avez aucune affection pour lui. Oh! Ted, est-ce que vous ne la croirez pas?

—Mistress Boulte m’a donné à entendre que vous... que vous l’aimiez jadis... reprit mistress Vansuythen.

—Eh bien, dit brutalement Kurrell, il me semble que mistress Boulte ferait mieux d’aimer d’abord son mari.

—Arrêtez, dit mistress Vansuythen, écoutez-moi d’abord. Je ne tiens pas... je ne cherche pas à savoir quoi que ce soit sur vous et sur mistress Boulte, mais je tiens à vous faire savoir que je vous hais, que je vous regarde comme un chien, et que je ne vous reparlerai jamais, jamais. Oh! je n’ose pas dire ce que je pense de vous, espèce de...

—Je veux parler à Ted, gémit mistress Boulte.

Mais le dogcart partit à grand bruit et Kurrell resta sur la route, confondu, bouillant de colère contre mistress Boulte.

Il attendit que mistress Vansuythen ramena sa voiture chez elle, et celle-ci, délivrée de l’embarras que lui causait la présence de mistress Boulte, lui répéta pour la seconde fois ce qu’elle pensait de lui et de ses actes.

C’était l’usage à Kashima que tout le monde se réunit le soir sur le quai de la route de Narkarra pour prendre le thé et discuter sur les menus détails de la journée.

Le major Vansuythen et sa femme se trouvèrent seuls au lieu de rendez-vous, peut-être pour la première fois, autant qu’il leur en souvint.

Le joyeux Major, sans tenir compte de ce que lui dit avec infiniment de raison sa femme, savoir que le reste des gens de la station étaient peut-être indisposés, insista pour qu’on se rendît en voiture aux deux bungalows et qu’on en déterrât les habitants.

—Rester assis au crépuscule! dit-il très indigné aux Boulte. Cela ne se fait pas! Que diable, nous ne formons ici qu’une famille. Il faut que vous sortiez. Il faut que Kurrell sorte aussi. Je lui dirai d’apporter son banjo.

Telle est la puissance qu’exercent une honnête simplicité et une bonne digestion sur les consciences coupables, que tout Kashima sortit, y compris le banjo, et le Major jeta sur la société un regard circulaire accompagné d’une grimace expansive.

A cette grimace, mistress Vansuythen leva les yeux un instant et regarda tout Kashima.

Sa pensée était aisée à interpréter. Le major Vansuythen ne saurait jamais rien. Il était destiné au rôle d’outsider dans cette heureuse famille qui avait pour cage les collines de Dosheri.

—Vous chantez horriblement faux, Kurrell, dit le Major fort judicieusement. Passez-moi ce banjo.

Et il chanta de façon à écorcher les oreilles jusqu’au lever des étoiles et au départ de tout Kashima pour le dîner.

*
* *

C’est ainsi que commença la nouvelle existence à Kashima, cette existence qui data du jour, où, au crépuscule, mistress Boulte lâcha bride à sa langue.

Mistress Vansuythen n’a jamais mis le Major au courant et comme il redouble d’efforts pour maintenir une cordialité fatigante, elle a été contrainte d’enfreindre son serment de ne jamais adresser la parole à Kurrell.

Ces propos, qui doivent nécessairement conserver les apparences de la politesse et de l’intérêt, servent admirablement à entretenir dans toute sa vivacité la flamme de la jalousie et une haine sourde dans l’âme de Boulte, car ils éveillent les mêmes passions au cœur de sa femme.

Mistress Boulte déteste mistress Vansuythen, parce qu’elle lui a pris Ted, et je ne sais par quelle conséquence curieuse, elle la déteste aussi parce que mistress Vansuythen déteste Ted, ce en quoi la femme est plus clairvoyante que le mari.

Et Ted, le galant capitaine, l’honorable personnage, sait désormais qu’il est possible de haïr une femme après l’avoir aimée et de pousser cette haine au point d’aller jusqu’aux coups pour la faire taire.

Et par-dessus tout, il est choqué que mistress Boulte ne puisse comprendre combien elle fait fausse route.

Boulte et lui vont ensemble à la chasse au tigre, en très bons amis.

Boulte a mis leurs relations sur un pied des plus satisfaisants.

—Vous êtes un gredin, dit-il à Kurrell, et j’ai perdu tout le respect que j’ai pu avoir pour moi-même, mais quand vous êtes avec moi, je suis certain que vous n’êtes pas à faire la cour à mistress Vansuythen ou à rendre Emma malheureuse.

Kurrell supporte tout ce que Boulte peut lui dire.

Parfois ils s’absentent ensemble pendant trois jours, et alors le Major insiste pour que sa femme aille tenir compagnie à mistress Boulte, bien que mistress Vansuythen ait déclaré à maintes reprises qu’elle préfère la société de son mari à n’importe quelle autre de ce monde. Et à en juger par la façon dont elle s’attache à lui, on peut croire qu’elle dit la vérité.

Mais naturellement, comme le dit le Major, dans une petite station, il faut que tout le monde soit en relations amicales.

LA COLLINE DE L’ILLUSION