Qui rendit vain leur profond désir? Ce fut un Dieu, un Dieu qui ordonna leur séparation et qui plaça désormais, entre leurs rivages, l’Océan insondable, salé, infranchissable.
Matthew Arnold.
Lui.—Dites, ma chère, à vos jhampanies de ne pas tant se presser. Ils oublient que je viens à peine de quitter les Plaines.
Elle.—Preuve certaine que moi, je ne suis pas encore sortie avec aucun d’eux. Oui, c’est une équipe qui n’est pas encore dressée. Où allons-nous?
Lui.—Comme d’ordinaire, au bout du monde. Non, à Jakko.
Elle.—Avez-vous dit de conduire en main votre poney derrière vous, alors. C’est un long tour.
Lui.—Et le dernier, Dieu merci.
Elle.—Y êtes-vous toujours décidé? Pendant ces derniers mois, je n’osais vous prier d’écrire à ce sujet.
Lui.—Si, c’est mon intention! C’est dans ce but que j’arrange mes affaires depuis l’automne. Qu’est-ce qui vous fait parler comme si vous songiez à cela pour la première fois?
Elle.—Moi! Oh! je ne sais, j’ai eu bien assez le temps d’y penser.
Lui.—Et vous avez changé d’idée?
Elle.—Non. Vous devriez savoir que je suis un prodige de constance. Quels sont vos... arrangements?
Lui.—Nos arrangements, ma chérie.
Elle.—Nos... soit! Mon pauvre ami, comme l’insolation vous a marqué le front! Avez-vous essayé le sulfate de cuivre dans de l’eau?
Lui.—J’irai par là-haut dans un jour ou deux. Les arrangements sont assez simples. A Tonga dès les premières heures du matin; arrivée à Kalka à midi; à Umballa, à sept heures, de là par train direct de nuit, à Bombay, où nous prenons le steamer pour Rome le 21. Voilà mon plan: le Continent et la Suède, dix semaines de lune de miel.
Elle.—Chut, n’en parlez pas sur ce ton-là. Cela me fait peur. Guy, combien de temps avons-nous été fous tous les deux?
Lui.—Sept mois et quatorze jours, plus un certain nombre d’heures, je n’en sais pas exactement le compte, mais j’y songerai.
Elle.—Je voulais seulement savoir si vous vous rappeliez? Quelles sont ces deux personnes sur la route de Blessington?
Lui.—Eabrey et la femme de Penner. Qu’est-ce que cela nous fait, à nous? Racontez-moi tout ce que vous avez fait, et dit, et pensé.
Elle.—Ce que j’ai fait, c’est peu. Ce que j’ai dit, encore moins, et j’ai beaucoup réfléchi. C’est à peine si je viens de cesser.
Lui.—Vous avez eu grand tort. Et vous n’avez pas boudé?
Elle.—Pas beaucoup. Pouvez-vous vous étonner que je ne sois pas portée à l’amusement?
Lui.—A parler franchement, je m’en étonne. Où était la difficulté?
Elle.—En ceci justement: plus je connais de monde ici, et plus je suis connue, et plus la nouvelle de la catastrophe se répandra loin quand elle arrivera. Voilà qui ne me plaît guère.
Lui.—Sottises! Nous en serons à l’abri.
Elle.—Vous le croyez?
Lui.—J’en suis sûr, pour peu que nous ayons un vapeur ou un cheval pour nous emporter. Ha! Ha!
Elle.—Et le côté drôle de la chose consiste... En quoi consiste-t-il, mon Lancelot?
Lui.—En rien, ma Geneviève. Je pensais seulement à une chose.
Elle.—On dit que les hommes ont un sens plus fin de l’humour que les femmes. Maintenant, moi, je pensais aux potins.
Lui.—Ne songez pas à d’aussi laides choses. Nous serons hors de leur atteinte.
Elle.—Cela sera quand même,—dans toutes les bouches à Simla,—cela sera télégraphié d’un bout à l’autre de l’Inde,—on en parlera aux dîners, et quand Il sortira, on le dévisagera, pour voir comment Il prend la chose. Et nous serons morts, mon cher Guy, morts, et jetés dans les ténèbres extérieures, où il y a...
Lui.—Au moins de l’amour; n’est-ce point assez?
Elle.—Je l’ai dit.
Lui.—Et vous le pensez encore?
Elle.—A quoi pensez-vous?
Lui.—Qu’est-ce que j’ai fait? Cela équivaut également à la ruine pour moi, d’après le calcul du monde,—à être rejeté de sa caste, à la perte de mon emploi, à la destruction de l’œuvre de ma vie. Je paye la chose un bon prix.
Elle.—Et vous êtes placé si haut au-dessus du monde, que vous pouvez vous offrir cela. Le suis-je?
Lui.—Ma divinité... N’est-ce rien?
Elle.—Une femme très ordinaire, je le crains, mais par cela même, respectable. Comment vous portez-vous, mistress Middleditch? Votre mari? Je crois qu’il est en train de faire une promenade à cheval du côté d’Annandale avec le colonel Statters. Oui, n’est-ce pas divin après la pluie? Guy, combien de temps me laissera-t-on m’incliner devant mistress Middleditch? Jusqu’au 17?
Lui.—Puante Écossaise! A quoi bon l’introduire dans la discussion? Vous disiez?
Elle.—Rien. Avez-vous jamais vu pendre un homme?
Lui.—Oui, une fois.
Elle.—Pour quoi était-ce?
Lui.—Pour assassinat, naturellement.
Elle.—Assassinat? Est-ce un si grand crime après tout, l’assassinat? Je me demande quelles ont été ses sensations, quand la trappe est tombée.
Lui.—Je ne crois pas qu’il ait senti grand’chose. Quelle terrible petite femme on est, ce soir? Vous frissonnez: prenez votre manteau, ma chère.
Elle.—Je crois que je vais le faire. Oh! regardez ce brouillard qui s’étend sur Sanjaoli. Et moi qui comptais sur le soleil jusqu’au Mille des Dames? Retournons sur nos pas.
Lui.—A quoi bon? Il y a un nuage sur la colline de l’Élysée, et cela veut dire qu’il y a du brouillard sur tout le Mail. Allons toujours. Le vent le dissipera peut-être avant que nous soyons arrivés au couvent. Par Jupiter, il fait un froid glacial.
Elle.—Vous le sentez, parce que vous venez d’arriver des plaines. Mettez votre ulster. Qu’est-ce que vous dites de mon manteau?
Lui.—Ne demandez jamais son avis sur la toilette d’une femme, à un homme qui est désespérément, abjectement amoureux de celle qui la porte. Voyons. Comme tout ce qui vous touche, il est parfait. D’où l’avez-vous fait venir?
Elle.—C’est lui qui m’en a fait présent mercredi, jour anniversaire de notre mariage, vous savez.
Lui.—Que le diable l’emporte s’il l’a fait. Il devient généreux en vieillissant. Est-ce que ça vous plaît, cette chose bouffante qui fait le tour du col? Moi, ça ne me plaît pas.
Elle.—Ça ne vous plaît pas?
Lui.—Je ne dirai pas moi: «Cherche dans le puits, Jeannette, Jeannette.» Attendez justement un peu, ma chère, et vous serez comblée de robes de futaine, sans parler du reste.
Elle.—Et quand les habits seront usés, vous m’en achèterez de neufs, sans compter le reste?
Lui.—Assurément.
Elle.—Je me le demande.
Lui.—Voyons, chérie, si j’ai passé deux jours et deux nuits en chemin de fer, ce n’est pas pour vous entendre dire: je me le demande. Je croyais que nous avions arrangé tout cela à Shaifazehat.
Elle, distraite.—A Shaifazehat? Est-ce qu’il y a toujours une station? Il y a de cela des siècles, des siècles. Elle doit tomber en ruines. Tout, à l’exception de la route Kutcha[D] d’Amirtallah. Je ne crois pas que cet écroulement se continue jusqu’au jour du jugement.
Lui.—Vous trouvez? De quelle humeur êtes-vous en ce moment?
Elle.—Je ne saurais le dire. Comme il fait froid! Hâtons le pas, vite!
Lui.—Il vaudrait mieux aller un peu à pied. Arrêtez vos jhampanies et descendons. Qu’avez-vous ce soir, ma chère?
Elle.—Rien; il faudra vous accoutumer à mes façons. Si je vous ennuie, je puis retourner à la maison. Voici le capitaine Cogleton qui arrive. Je crois pouvoir dire qu’il s’empressera de m’escorter.
Lui.—Où! et entre nous encore! Au diable le capitaine Cogleton!
Elle.—Courtois chevalier! Est-ce votre ordinaire de jurer souvent en causant? Ça détonne un peu, et vous pourriez jurer après moi.
Lui.—Mon ange... je ne savais ce que je disais. Vous faites volte-face si vite que je ne puis vous suivre. Je me couvrirai de poussière et de cendres, en guise d’excuses...
Elle.—Il y en aura assez, plus tard.—Bonsoir, capitaine Cogleton, vous allez chanter? Les chœurs se forment-ils déjà? Quelles danses vous réserverai-je la semaine prochaine? Non! vous devez les avoir inscrites tout de travers. La cinquième et la septième, ai-je dit. Si vous vous êtes trompé, je ne veux pas en subir les conséquences. Il faut que vous changiez votre programme.
Lui.—Je croyais vous avoir entendu dire que vous n’étiez pas beaucoup sortie, cette saison.
Elle.—C’est très vrai, mais quand je sors, je danse avec le capitaine Cogleton. Il est si bon danseur!
Lui.—Et vous vous reposez dehors avec lui, je suppose?
Elle.—Oui; y trouvez-vous à redire? Dois-je désormais rester sous le boisseau?
Lui.—De quoi vous parle-t-il?
Elle.—De quoi parlent les hommes quand ils reconduisent les dames à leur place?
Lui.—Heu! je ne sais pas trop! Mais maintenant que me voilà, il faudra vous priver quelque temps de cet enchanteur de Cogleton. Il ne me plaît guère.
Elle, après une pause.—Savez-vous ce que vous avez dit?
Lui.—Je ne suis pas sûr de le savoir. Je ne suis pas de très bonne humeur.
Elle.—Je le vois, je m’en aperçois. Mon sincère et fidèle amant, où sont «votre éternelle constance, votre foi inaltérable, votre respectueux dévouement?» Je me rappelle ces phrases; on dirait que vous les avez oubliées. Je cite un nom d’homme, en passant...
Lui.—Vous en dites bien plus long.
Elle.—Soit, je lui parle d’une danse, peut-être la dernière de ma vie, avant de... avant mon départ, et aussitôt, vous voilà à me témoigner une défiance injurieuse.
Lui.—Je n’ai pas dit un mot.
Elle.—Oh! vous en avez dit bien plus long par sous-entendu. Guy, est-ce là le capital de confiance qui nous servira de point de départ pour notre nouvelle existence?
Lui.—Non, non, naturellement. Je ne voulais pas dire cela. Sur ma parole, sur mon honneur, je ne voulais pas dire cela. Passons, ma chère, passons.
Elle.—Oui, pour cette fois, et aussi pour la suivante, et ainsi de suite pendant des années et des années, jusqu’au jour où je serai hors d’état de m’en offenser. Vous en demandez trop, mon Lancelot..., et vous en savez trop.
Lui.—Comment l’entendez-vous?
Elle.—Cela, c’est une partie du châtiment: c’est qu’il ne saurait y avoir une confiance parfaite entre nous.
Lui.—Pourquoi pas, au nom du Ciel?
Elle.—Chut! C’est bien assez de l’enfer. Interrogez-vous vous-même.
Lui.—Je ne saisis pas.
Elle.—Vous avez en moi une confiance si naturelle, que, quand je regarde un autre homme... Cela ne fait rien. Guy, avez-vous jamais fait la cour à une jeune fille... à une honnête jeune fille?
Lui.—Oui, j’ai quelque idée d’avoir fait ça. Il y a des siècles. C’était aux temps barbares, avant de vous avoir rencontrée, ma chère.
Elle.—Dites-moi comment vous lui avez parlé.
Lui.—Qu’est-ce qu’un homme dit à une jeune fille? Je l’ai oublié.
Elle.—Moi, je m’en souviens. Il lui dit qu’il a confiance en elle, qu’il adore le sol qu’elle a foulé de ses pas, qu’il l’aimera, l’honorera, la protégera jusqu’à son dernier jour, et dans cette conviction, elle l’épouse. Du moins, je parle d’une jeune fille qui était sans protection.
Lui.—Eh bien, alors?
Elle.—Et alors, Guy? Et alors il faut à cette jeune fille dix fois plus d’amour et de confiance, et de respect, qu’il n’eût suffi de lui en accorder si elle eût été une simple femme mariée et que l’autre... l’autre existence où elle consent à entrer, doive être simplement supportable. Comprenez-vous?
Lui.—Simplement supportable? Mais ce sera le Paradis.
Elle.—Ah! pouvez-vous me donner tout ce que j’ai demandé?... non pas maintenant, non pas même dans quelques mois, mais quand vous commencerez à songer à ce que vous auriez pu faire si vous aviez conservé votre emploi et votre place, là-bas, dans la Société, quand vous en viendrez à me regarder comme un boulet, un fardeau? C’est alors que j’aurai le plus besoin de cela, Guy, car, dans tout ce vaste monde, je n’aurai plus que vous.
Lui.—Vous êtes un peu nerveuse, ce soir, ma chérie, et vous avez une façon bien dramatique d’envisager la situation. Une fois accomplies les démarches nécessaires devant les tribunaux, il n’y aura plus d’obstacles sur la route du...
Elle.—Du saint état de mariage. Ha! Ha! Ha!
Lui.—Ne riez pas de cette horrible façon.
Elle.—Je ne... Je ne puis... m’en empêcher. N’est-ce pas absurde? Ha! Ha! Ha! Guy, arrêtez-moi vite. Autrement, je rirai jusqu’à ce que nous soyons à l’église.
Lui.—Je vous en supplie, arrêtez-vous. Ne vous donnez pas en spectacle. Qu’est-ce que vous avez?
Elle.—Rien, cela va mieux à présent.
Lui.—Eh bien, tant mieux. Un instant, ma chère. Il y a une petite mèche folle qui s’est échappée de derrière votre oreille droite, et qui se promène sur votre joue. Là!
Elle.—Merci, je crains bien que mon chapeau ne soit aussi un peu de travers.
Lui.—Pourquoi portez-vous ces énormes poignards en guise d’épingles à chapeau. Ils sont assez grands pour tuer un homme.
Elle.—Oh! vous n’allez pas me tuer, j’espère. Vous me le faites entrer dans la tête. Laissez-moi faire. Vous êtes si maladroit!
Lui.—Avez-vous eu beaucoup d’occasions de faire des comparaisons entre nous, dans ce genre de besogne?
Elle.—Guy, quel est mon nom?
Lui.—Je ne comprends pas.
Elle.—Voici mon porte-cartes. Savez-vous lire?
Lui.—Oui, après?
Elle.—Eh bien, voilà la réponse à votre question. Suis-je suffisamment humiliée, ou tenez-vous à me demander s’il y en a encore un autre?
Lui.—Je comprends maintenant. Ma chérie, je n’ai pas eu un seul instant cette idée. Je plaisantais seulement. Voilà! Quelle chance qu’il n’y ait eu personne sur la route. On aurait été scandalisé.
Elle.—On le sera bien davantage avant la fin.
Lui.—Non, pas cela! Je n’aime pas à vous entendre parler ainsi.
Elle.—Homme déraisonnable! Qui donc m’a demandé d’envisager face à face la situation et de l’accepter? Dites moi, est-ce que j’ai l’air d’une mistress Penner? Ai-je l’air d’une coquine? Jurer, ce n’est point dans mes habitudes. Donnez-moi votre parole d’honneur, mon honorable ami, que je ne ressemble point à mistress Buzgago. Voici sa pose, avec les mains jointes derrière la tête. Aimez-vous cela?
Lui.—Ne posez pas!
Elle.—Je ne pose pas. Je suis mistress Buzgago. Écoutez:
Voilà comment elle roule ses rr. Est-ce que je lui ressemble?
Lui.—Non, mais je trouve mauvais que vous persistiez à jouer la cabotine et à chanter de ces choses-là. Où diable avez-vous bien pu ramasser la Chanson du Colonel? Ce n’est pas une chanson de salon. Elle n’est pas convenable.
Elle.—C’est mistress Buzgago qui me l’a apprise. C’est à la fois une chanteuse de salon et une chanteuse de bon ton, et dans deux mois, elle me fermera son salon, et grâce à Dieu, elle n’est pas aussi inconvenante que je le suis. O Guy, Guy! Je voudrais être semblable à certaines femmes et ne pas m’embarrasser de scrupules. Que dit donc Keene? «Savoir porter des cheveux pris à un cadavre et renier le pain qu’on mange.»
Lui.—Je ne suis qu’un homme d’une intelligence limitée, et en ce moment même, me voilà tout abasourdi. Quand vous aurez tout à fait épuisé le bruyant défilé de vos diverses humeurs, dites-le-moi, et je tâcherai de comprendre la dernière.
Elle.—Des humeurs! Guy. Je n’en ai aucune. J’ai seize ans, et vous vingt tout juste, et vous m’avez attendue devant l’école pendant deux heures au froid. Et maintenant je vous ai rencontré, et nous rentrons ensemble à pied à la maison. Cela va-t-il à Votre Majesté Impériale?
Lui.—Non, nous ne sommes pas des enfants. Pourquoi ne pouvez-vous pas être raisonnable?
Elle.—Voilà ce qu’il me demande, au moment où je vais commettre un suicide par amour de lui, et... Oh! je ne tiens pas à faire la Française, à tenir des propos sans suite sur ma mère... Mais vous ai-je jamais dit que j’ai une mère, et un frère qui était mes délices avant mon mariage? Il est marié maintenant. Pouvez-vous vous imaginer le plaisir que va lui donner la nouvelle de cette fugue en duo? Avez-vous parmi les vôtres, quelqu’un, Guy, qui puisse être charmé de ces aventures?
Lui.—Une ou deux personnes. On ne peut faire une omelette sans casser des œufs.
Elle, avec lenteur.—Je n’en vois pas la nécessité.
Lui.—Ah! Que voulez-vous dire?
Elle.—Faut-il que je dise la vérité?
Lui.—Etant donné les circonstances, cela vaudrait tout autant.
Elle.—Guy, j’ai peur.
Lui.—Je croyais que nous nous étions mis d’accord sur tous les points. De quoi avez-vous peur?
Elle.—De vous.
Lui.—Oh! que tout aille au diable! Encore la vieille antienne! Voilà qui est trop fort.
Elle.—De vous.
Lui.—Et puis quoi?
Elle.—Qu’est-ce que vous pensez de moi?
Lui.—C’est tout à fait à côté de la question. Qu’est-ce que vous comptez faire?
Elle.—Je n’ose pas risquer cela. J’ai peur. Si je pouvais me borner à tricher.
Lui.—A la Buzgago? Non merci. C’est le seul point sur lequel il me reste quelque notion d’honneur. Je ne veux pas manger de son sel, tout en le volant. J’entends le razzier ouvertement ou pas du tout.
Elle.—Je n’ai jamais voulu dire autre chose.
Lui.—Alors, dites-moi pourquoi vous vous donnez l’air de ne vouloir pas venir?
Elle.—Ce n’est point un air, Guy. J’ai peur.
Lui.—Expliquez-vous, je vous prie.
Elle.—Cela ne peut pas durer, Guy, cela ne peut pas durer. Vous vous fâcherez, et alors vous jurerez, et puis vous deviendrez jaloux. Puis vous cesserez d’avoir confiance en moi. Vous en êtes déjà là maintenant, et vous, vous serez vous-même le meilleur prétexte à douter. Et moi... qu’est-ce que je ferai? Je ne vaudrai pas mieux que mistress Buzgago, pas mieux que la première venue. Et vous le saurez! Oh! Guy, ne le voyez-vous donc pas?
Lui.—Je vois que vous êtes déraisonnable à désespérer, petite femme.
Elle.—Voilà. Dès que je soulève une objection, vous vous fâchez. Que ferez-vous quand je ne serai plus que votre propriété, une propriété volée. Cela ne se peut, Guy, cela est impossible. Je croyais la chose possible, mais non, elle ne l’est pas. Vous vous lasserez de moi.
Lui.—Je vous dis que non. N’y a-t-il pas moyen de vous le faire comprendre?
Elle.—Allons, est-ce que vous ne voyez rien? Si vous me parlez sur ce ton maintenant, vous me lancerez plus tard d’horribles injures, si je ne fais pas absolument comme vous voudrez. Et si vous étiez cruel envers moi, Guy, où irais-je? où irais-je? Je ne puis compter sur vous, je ne puis compter sur vous.
Lui.—Je devrais, ce me semble, vous dire que je puis avoir confiance en vous. J’en ai d’amples motifs.
Elle.—Ne le dites pas, mon cher, cela me fait souffrir autant que si vous me frappiez.
Lui.—Voilà qui n’est pas des plus plaisant pour moi.
Elle.—Je ne saurais qu’y faire. Je voudrais être morte. Je ne puis avoir confiance en vous, et je n’ai pas confiance en moi. Oh! Guy, laissons tomber la chose et n’y pensons plus.
Lui.—Trop tard maintenant. Je ne vous comprends pas. Je ne le puis pas... et je ne suis pas assez maître de moi pour avoir avec vous un entretien ce soir. Puis-je aller vous voir demain?
Elle.—Oui... Non... Donnez-moi le temps... Après-demain. Je monte ici en rickshaw et je le rencontre chez Peliti. Vous, vous allez monter à cheval.
Lui.—J’irai aussi chez Peliti. J’ai besoin de prendre quelque chose. Mon univers s’écroule sur ma tête, et les étoiles tombent. Qu’est-ce qu’ont donc ces brutes à brailler dans l’ancienne bibliothèque?
Elle.—C’est la répétition pour les chœurs du bal masqué. N’entendez-vous pas la voix de mistress Buzgago? C’est une idée toute nouvelle. Ecoutez...
Mistress Buzgago (dans l’ancienne bibliothèque, con molta espressione):
Le Capitaine Cogleton.—A la place de boue, je mettrai foin. Ça fait meilleur effet.
Lui.—Non, j’ai changé d’idée au sujet de la boisson. Bonsoir, petite dame. Vous verrai-je demain?
Elle.—Ou... Oui! Bonsoir, Guy. Il ne faut pas m’en vouloir.
Lui.—Vous en vouloir! Vous savez que j’ai absolument confiance en vous. Bonne nuit et... Dieu vous bénisse. (Trois secondes après, seule.) Hum! je donnerais quelque chose pour savoir quel est l’autre homme qui est derrière tout cela?
«Est fuga, volvitur rota.» Nous allons à la dérive. Où distingue-t-on confusément le port? Un, deux, trois, quatre, cinq font leur partie. C’est quelque chose tant de gagné si le numéro un fournit plus que son écot. Montre-nous-le, Hugues de Saxe-Gotha.
(Maitre Hugues de Saxe-Gotha.)
—Habillée! Ne venez point me dire que cette femme-là fut jamais habillée de sa vie. Elle se levait debout au milieu de la pièce, pendant que son ayah... non, son mari... c’était certainement un homme... lançait des habits sur elle. Ensuite elle s’est coiffée avec ses doigts et a frotté son chapeau dans la poussière sous le lit. Je sais qu’elle l’a fait. Je le sais tout comme si j’avais été présente à l’orgie. Qui est-elle? demanda mistress Hauksbee.
—Sais pas, dit d’une voix faible mistress Mallowe, vous me donnez la migraine. Je suis malheureuse aujourd’hui. Etayez-moi avec des fondants, réconfortez-moi avec des chocolats, car je suis... N’avez-vous rien apporté de chez Peliti?
—Il faut d’abord répondre à des questions. Vous aurez les sucreries quand vous aurez répondu. Qui est donc, qu’est-ce donc, cette créature? Il y avait au moins une demi-douzaine d’hommes autour d’elle, et on eût dit qu’elle allait s’endormir au milieu d’eux.
—Delville, dit mistress Mallowe, Shady Delville, pour la distinguer de mistress Jim du dit lieu. Elle danse comme elle s’habille, comme un paquet, je crois. Son mari est quelque part du côté de Madras. Allez la voir, si elle vous intéresse tant que cela.
—Qu’ai-je à faire de femmes shigramitiques? Elle a simplement attiré mon attention une minute et je me suis étonnée de l’attraction qu’une femme aussi fagotée peut exercer sur un certain type d’hommes. Je m’attendais à la voir sortir de ses habits jusqu’au moment où j’ai regardé ses yeux.
—Des crochets et des yeux, sûrement, fit mistress Mallowe avec langueur.
—Ne faites pas la maligne, Polly. Vous me donnez mal à la tête; et autour de cette meule de foin, il y avait une troupe d’hommes, un vrai rassemblement.
—Peut-être qu’ils s’attendaient aussi...
—Polly, ne soyez pas rabelaisienne.
Mistress Mallowe se pelotonna confortablement sur le sofa et consacra toute son attention aux bonbons.
Elle et mistress Hauksbee partageaient la même maison à Simla, où ces événements survinrent deux saisons après l’affaire d’Otis Yeere, qui a déjà été contée.
Mistress Hauksbee se dirigea vers la vérandah et jeta de là un coup d’œil sur le Mail, le front tout ridé par la réflexion.
—Bah! fit mistress Hauksbee, vraiment!
—Qu’y a-t-il, dit mistress Mallowe d’une voix endormie.
—Ce paquet... et le Maître de danse... celui auquel je trouve à redire.
—Pourquoi au Maître de danse? C’est un gentleman d’âge moyen, aux tendances peu en faveur, et romanesques, et qui recherche mon amitié.
—Alors résignez-vous à sa perte. Les femmes fagotées sont naturellement collantes, et je m’imagine volontiers que cette bête-là,—comme son chapeau a l’air terrible, vu d’en haut!—doit être particulièrement collante.
—Je lui souhaite de tout mon cœur du succès avec ce Maître de danse, pour ce qui me concerne. Je n’ai jamais pu m’intéresser à un menteur monotone. Le but qu’il poursuit vainement dans son existence est de persuader aux gens qu’il est célibataire.
—Oh! oh! je crois avoir déjà rencontré cette sorte d’homme. Et l’est-il?
—Non, il me l’a confié il y a quelques jours. Pouah! il y a des hommes qu’on devrait tuer.
—Qu’a-t-il fait?
—Il posait pour la plus horrible des horreurs; pour l’homme incompris. Dieu sait si la femme incomprise est assez triste et assez écœurante, mais l’autre sexe...
—Et avec cela gras! Moi, je lui aurais ri au nez. Les hommes me prennent rarement pour confidente. Comment se fait-il qu’ils s’adressent à vous?
—C’est dans le but de produire sur moi de l’effet grâce à leurs antécédents. Protégez-moi contre les hommes à confidences.
—Et pourtant vous les encouragez.
—Que voulez-vous que je fasse? Ils parlent; j’écoute et ils jurent que je sympathise avec eux. Je le sais bien, je témoigne toujours de l’étonnement même quand l’intrigue est la plus vieillotte qu’on puisse rêver.
—Oui, les hommes se montrent si effrontément explicites, dès qu’on leur permet de parler, tandis que les confidences des femmes sont toujours pleines de réserves, de mensonges, excepté quand...
—Excepté quand elles perdent la tête, et quand, vous connaissant depuis une semaine, elles épanchent en vous des secrets inexprimables. Vraiment, quand on y réfléchit, nous en savons bien plus long sur les hommes que sur les personnes de notre propre sexe.
—Et ce qui est extraordinaire, c’est que les hommes se refusent à croire qu’il en est ainsi. Ils prétendent que nous cherchons à cacher quelque chose.
—C’est généralement ce qu’ils font pour leur compte. Hélas! ces chocolats m’écœurent et je n’en ai pas mangé plus d’une douzaine. Je crois que je vais me coucher.
—Alors vous allez engraisser, ma chère. Si vous preniez plus d’exercice, et si vous vous intéressiez d’une manière plus intelligente à votre prochain, vous...
—Seriez aussi aimée que mistress Hauksbee. Vous êtes une chérie de bien des manières, et je vous aime. Vous n’êtes point la femme d’une femme, mais pourquoi vous tourmentez-vous au sujet de simples êtres humains?
—C’est que, faute d’anges qui, j’en suis sûre, sont les êtres les plus monotones, les hommes et les femmes sont les êtres les plus attrayants qu’il y ait au monde, ma chère paresseuse. Je m’intéresse à la Femme fagotée, je m’intéresse au Maître de danse, je m’intéresse au petit Hawley, et je m’intéresse à vous.
—Pourquoi me classer avec le petit Hawley? Il vous appartient en propre.
—Oui, et dans son langage innocent, il déclare que je fais de lui quelque chose de bien. Encore un petit progrès, et quand il aura passé son examen supérieur ou subi toutes les épreuves que les autorités jugeront nécessaire d’exiger de lui, je choisirai une jolie jeune fille, la petite Holt, je pense, et...
A ces mots, elle agita la main d’un geste aérien:
—Ce que mistress Hauksbee aura uni, aucun homme ne sera capable de le désunir. Voilà tout.
—Et quand vous aurez attelé sous le même joug May Holt et l’homme le plus incasable qu’on connaisse à Simla, que vous vous serez acquis la haine éternelle de la maman Holt, que ferez-vous de moi, ô dispensatrice des destinées de l’Univers?
Mistress Hauksbee se laissa tomber dans une chaise basse, devant le feu, et le menton dans sa main, elle considéra mistress Mallowe longtemps et avec attention.
—Je ne sais, dit-elle en hochant la tête, et je ne sais ce que je ferai de vous. Il est évidemment impossible de vous marier à quelque autre. Votre mari y trouverait à redire, et tout bien considéré, l’entreprise pourrait ne pas trop bien tourner. Je crois que je commencerai par vous apprendre à ne plus... comment dire?... «ne plus vous endormir sur les bancs des brasseries et à ne plus ronfler au soleil.»
—C’est assez, je n’aime pas vos citations, elles sont si malignes. Allez au cabinet de lecture, et apportez-moi quelques livres nouveaux.
—Pendant que vous dormez? Non. Si vous ne voulez pas m’accompagner, je vais étendre votre manteau le plus neuf sur la capote de ma voiture, et si quelqu’un me demande ce que je fais là, je répondrai que je le porte chez Phelps pour qu’il trouve à le louer. Je ferai en sorte d’être aperçue par mistress Mac Namara. Allons, prenez vos affaires. Soyez une bonne fille.
Mistress Mallowe obéit en gémissant.
Toutes deux se rendirent au cabinet de lecture, où elles trouvèrent mistress Delville et l’homme auquel on avait donné le sobriquet de Maître de danse.
A ce moment, mistress Mallowe, tout à fait réveillée, retrouva son éloquence.
—La voici, cette créature, dit mistress Hauksbee du ton dont on montre une limace sur la route.
—Non, dit mistress Mallowe, la créature c’est l’homme. Heu! Bonsoir, monsieur Bent, je croyais que vous veniez prendre le thé, cet après-midi.
—Mais n’était-ce pas pour demain? répondit le Maître de danse... J’avais compris... je me figurais... je suis désolé... Comme c’est malheureux!
Mais mistress Mallowe était déjà partie.
—Pour un homme qui s’entend si bien à donner le change, comme vous me l’avez décrit, dit à demi-voix mistress Hauksbee, il me fait l’effet d’un maladroit. Mais voyons, pourquoi aurait-il préféré une promenade avec le paquet à prendre le thé avec nous? Affinités électives, je suppose. Ils sont tous deux fagotés. Polly, jamais je ne pardonnerai à cette femme tant que la terre tournera.
—Je pardonne n’importe quoi à n’importe quelle femme, dit mistress Mallowe. Ce sera un châtiment suffisant pour elle. Quel timbre de vulgarité elle a dans la voix!
La voix de mistress Delville n’était point jolie. Son port était moins gracieux encore, et sa toilette était négligée atrocement. Toutes ces choses-là mistress Mallowe les constata en regardant par-dessus les feuillets de sa Revue.
—Mais qu’y a-t-il donc en elle? dit mistress Hauksbee. Voyez-vous ce que je voulais dire en parlant d’habits qui tombent au hasard. Si j’étais homme, j’aimerais mieux mourir que de me montrer avec un tel paquet de chiffons. Et pourtant elle a de beaux yeux, mais... oh!
—Quoi?
—Elle ne sait pas s’en servir. Sur mon honneur, elle ne sait pas. Regardez, oh! regardez. La négligence, je puis la souffrir, mais l’ignorance, jamais. Cette femme est une sotte.
—Chut! elle va vous entendre.
—Toutes les femmes de Simla sont sottes. Elle croira que je parle d’une autre. Quel couple absolument déplaisant elle fait avec le Maître de danse. Cela me fait penser à une chose. Supposez-vous qu’ils en viennent à danser ensemble?
—Attendez, on verra. Je ne lui envie pas la conversation du Maître de danse, quel répugnant personnage! Sa femme devrait arriver ici le plutôt possible.
—Savez-vous quelque chose sur son compte?
—Rien que ce qu’il m’a appris. C’est peut-être une invention d’un bout à l’autre. Il a épousé une jeune fille élevée à la campagne, je crois, et comme il a une âme honorable, chevaleresque, il m’a dit qu’il se repentait de son marché et la renvoyait le plus souvent possible chez sa mère, une personne qui avait habité dans le Doon depuis les temps les plus anciens dont on se souvienne, et qui va à Mussoorie quand les autres retournent chez eux. La femme est actuellement chez sa mère. Il le dit.
—Des enfants?
—Un seulement, et il parle de sa femme en des termes qui révoltent. Cela me l’a fait prendre en grippe. Et lui, il croyait faire de brillantes épigrammes.
—C’est là un vice particulier aux hommes. Je le déteste parce qu’il ne quitte presque pas un instant les entours de quelque jeune fille, tenant à distance les bons partis. Il ne persécutera plus May Holt, ou je me trompe fort.
—Non, je crois que mistress Delville pourra occuper son attention pendant un certain temps.
—Croyez-vous qu’elle le sait père de famille?
—Elle ne le sait pas par lui. Il m’a fait jurer un secret éternel. C’est pourquoi je vous mets au fait. Connaissez-vous ce type d’homme?
—Non pas intimement, grâce à Dieu. En règle générale, quand un mari se met à me dire du mal de sa femme, le Seigneur, j’imagine, m’inspire une réponse appropriée à sa sottise et nous nous quittons en froid. Je ris.
—Moi, c’est autre chose. Je n’ai pas l’instinct de l’humour.
—Alors, cultivez-le. L’humour a été mon principal soutien pendant tant d’années que je ne les compte plus. Un sens bien cultivé de l’humour sauvera une femme, alors que la religion, l’éducation, les influences domestiques échoueront. Et nous pouvons toujours, à un moment donné, avoir besoin d’être sauvées.
—Est-ce que vous supposez de l’humour à cette Delville?
—Sa toilette l’accuse. Comment une créature qui porte son supplément sous son bras gauche peut-elle avoir la moindre notion de ce qui vous va bien, et à plus forte raison de ce qui fait ressortir votre sottise? Si elle écarte le Maître de danse après l’avoir vu une seule fois danser, je pourrai l’estimer... Autrement...
—Mais est-ce que nous n’allons pas beaucoup trop loin dans nos suppositions, ma chère? Vous avez vu cette femme chez Peliti. Une demi-heure après, vous la retrouverez avec le Maître de danse. Une heure après, vous la rencontrez là-bas, au cabinet de lecture...
—Encore avec le Maître de danse, ne l’oubliez pas.
—Encore avec le Maître de danse, j’en conviens; mais y a-t-il là un motif de vous imaginer que...?
—Je n’imagine rien. Je n’ai aucune imagination. Je suis seulement convaincue que si le Maître de danse éprouve une attraction pour le paquet, c’est qu’il est critiquable de toutes les façons, et qu’elle l’est pour tout le reste. Si je connais l’homme tel que vous l’avez décrit, il tient maintenant sa femme en esclavage.
—Elle a vingt ans de moins que lui.
—Pauvre créature! et en définitive, après qu’il a posé, fait le fanfaron, menti,—il a sous cette moustache en broussailles, une bouche faite uniquement pour le mensonge,—il sera récompensé suivant ses mérites.
Mais mistress Hauksbee, la tête très près du rayon qui supportait les livres, chantonnait à demi-voix: