Qu’est-ce qu’il aura, celui qui aura tué le Daim?

C’était une femme dont rien n’enchaînait la langue.

Un mois plus tard, elle énonça son intention d’aller rendre visite à mistress Delville.

Mistress Hauksbee et mistress Mallowe étaient toutes deux en toilette du matin, et il régnait une grande paix dans ce pays.

—Je devrais y aller telle que je suis, dit mistress Mallowe. Ce serait la complimenter délicatement sur son goût.

Mistress Hauksbee s’étudiait dans un miroir.

—En admettant qu’elle ait une seule fois franchi cette porte, je mettrais cette robe-ci, après toutes les autres, pour lui montrer ce que devrait être une toilette matinale. Cela lui donnerait de la vie. Pour le moment, je prendrai la robe gorge-de-pigeon—doux emblème de jeunesse et d’innocence. Je mettrai aussi mes gants neufs.

—Si vous avez vraiment l’intention d’y aller, la robe couleur de tan clair serait bien assez bonne. Vous savez d’ailleurs que la pluie fait des taches sur la nuance gorge-de-pigeon.

—Cela m’est égal, je puis la rendre jalouse. Du moins je l’essaierai, quoiqu’on ne puisse guère s’y attendre chez une femme qui met sur son amazone une collerette de dentelle.

—Juste ciel! Et quand cela?

—Hier, pour faire cette promenade à cheval avec le Maître de danse. Je les ai rencontrés derrière Jakko et la pluie avait fripé la dentelle. Pour compléter l’effet, elle portait un chapeau terai malpropre, avec l’élastique sous le menton. Je me sentais bien trop contente pour prendre la peine de la mépriser.

—Le petit Hawley vous accompagnait à cheval. Qu’est-ce qu’il pensait?

—Est-ce qu’un gamin remarque jamais ces choses-là? Est-ce qu’il me plairait s’il y faisait attention? Il ouvrait de grands yeux, de la façon la plus blessante, et au moment même où je croyais qu’il avait aperçu l’élastique, il dit: «Il y a je ne sais quoi de très prenant dans cette physionomie.» Je le remis tout de suite à sa place. Je n’approuve point qu’un gamin se laisse prendre à une figure.

—A une figure qui n’est point la vôtre. Je ne serais pas du tout surprise que le petit Hawley allât immédiatement faire une visite.

—Je le lui ai défendu. Qu’elle s’en tienne au Maître de danse et à sa femme quand elle arrivera. Je serais assez curieuse de voir mistress Bent et cette Delville ensemble.

Mistress Hauksbee partit et revint au bout d’une heure, la figure un peu rouge.

—Il n’y a pas de bornes à la perfidie de la jeunesse! J’avais ordonné au petit Hawley de ne point faire cette visite, pour peu qu’il tînt à ma protection. La première personne sur laquelle je tombe,—tomber c’est bien le mot propre,—dans son petit salon rempli de coins sombres, c’est naturellement le petit Hawley. Elle nous a fait attendre dix minutes, et alors elle a apparu telle que si on venait de la sortir de la corbeille au linge sale. Vous savez comment je suis, ma chère, quand on me met hors de moi. Je pris un air supérieur, un air de supériorité écrrrasante. Je levai les yeux au ciel, je n’avais entendu parler de rien... je baissai les yeux sur le tapis et «je ne sus vraiment pas»... «Je jouai avec mon porte-cartes». Je fis un «je m’en étais douté.» Le petit Hawley se tortillait comme une fillette et il me fallut le congeler en lui lançant des regards de travers entre les phrases.

—Et elle?

—Elle était assise, recroquevillée, sur le bord du canapé. Elle faisait de son mieux pour éveiller l’impression qu’elle souffrait du mal d’estomac, pour le moins. Tout ce que je pus faire, ce fut de ne point lui faire de questions sur les symptômes qu’elle ressentait. Lorsque je me levai, elle poussa un grognement tout à fait pareil à celui d’un buffle dans l’eau. Trop paresseuse pour faire un mouvement.

—En êtes-vous certaine?

—Est-ce que je suis aveugle, Polly? Fainéantise, pure fainéantise, pas autre chose,—à moins que ses vêtements ne soient bâtis que de façon à pouvoir s’asseoir dedans. Je suis restée un quart d’heure à essayer de distinguer quelque chose dans l’obscurité, de deviner les détails qui l’entouraient, pendant qu’elle tirait la langue.

—Lu... Lucy!

—Allons, soit, je retire la langue. Pourtant si elle n’a pas fait cela quand j’étais dans la chambre, je suis sûre qu’elle l’a fait une minute après ma sortie. En tout cas, elle était assise en tas et elle grognait. Demandez au petit Hawley, ma chère. Je crois que les grognements devaient passer pour des phrases, mais elle parlait d’une façon si indistincte que je n’en répondrais pas.

—Vous êtes incorrigible, tout simplement.

—Je ne le suis pas. Traitez-moi civilement. Accordez-moi une paix honorable. Ne mettez pas en face de la fenêtre le seul siège disponible, et un enfant pourra manger de la confiture sur mes genoux avant que j’aille à l’église. Mais quand on me parle par grognements, je trouve cela mauvais. N’en feriez-vous pas autant? Est-ce que vous supposez qu’elle communique au Maître de danse ses considérations sur la vie et l’amour au moyen d’une série de «grmphs» modulés?

—Vous accordez trop d’importance au Maître de danse.

—Il est arrivé quand nous partions, et le Paquet est devenu presque cordial, rien qu’en le voyant. Il a eu un sourire gras et s’est mis à circuler d’une façon familière, fort propre à éveiller des soupçons, dans ce chenil mal éclairé.

—Ne soyez pas si dépourvue de charité. Je pardonne tous les péchés, excepté celui-là.

—Ecoutez la voix de l’Histoire. Je me borne à décrire ce que j’ai vu. Quand il est entré, le paquet gisant sur le sofa s’est ranimé un peu. Le petit Hawley et moi, nous sommes sortis. Il a perdu ses illusions, mais j’ai cru de mon devoir de lui faire sévèrement la leçon pour être allé là. Et c’est tout.

—Maintenant, je vous en supplie, laissez en paix la misérable créature et le Maître de danse. Ils ne vous ont jamais fait aucun mal.

—Aucun mal? S’habiller de façon à servir de modèle et de pierre de scandale à la moitié de Simla, et cela pour se trouver en présence de cette personne qui a l’air d’avoir été habillée par la main de Dieu... Ce n’est point que je cherche un seul instant à le déprécier, mais vous savez de quelle façon «tikka-durzie» il habille ces lis des campagnes... Cette personne attire les regards des hommes et même de quelques gens qui ont fort bon goût. N’est-ce pas à vous dégoûter de tout vêtement? Je l’ai dit au petit Hawley.

—Et que vous a répondu ce charmant enfant?

—Il en est devenu d’un rouge! Il s’est mis à regarder au loin vers les collines bleues comme un chérubin en peine. Est-ce que je parle au hasard, Polly? Laissez-moi dire ce que j’ai à dire, et je serai calme. Sans cela, il pourrait bien se faire que je me mette à courir par Simla et à y colporter quelques réflexions originales. En exceptant toujours votre aimable personnalité, il n’y a pas dans tout le pays une seule femme qui me comprenne, quand je suis... Quel est donc le mot exact?

Tête fêlée, suggéra mistress Mallowe.

—C’est cela même. Et maintenant déjeunons. Les exigences de la société vous épuisent, et, comme dit mistress Delville...

A ce point mistress Hauksbee laissa échapper, à la stupeur des khitmagars[E], une succession de grognements qui firent ouvrir de grands yeux surpris à mistress Mallowe.

—Que Dieu nous donne une opinion favorable de nous-mêmes, dit pieusement mistress Hauksbee, revenant à sa langue natale. Eh bien! chez toute autre femme, on aurait trouvé cela vulgaire. Je suis consumée du désir de voir mistress Bent. Je m’attends à des complications.

—Femme d’une seule idée! dit brièvement mistress Mallowe, toutes les complications sont aussi vieilles que les montagnes. J’ai passé par toutes, ou presque toutes, toutes, toutes.

—Et pourtant vous ne comprenez pas que jamais les hommes et les femmes ne se conduisent de la même façon deux fois de suite. Je suis une vieille femme qui a été jeune. Si jamais je repose ma tête sur vos genoux, vous apprendrez, ma grande chère sceptique, que nous ne sommes séparées que par de la gaze; mais jamais, non, jamais, je n’ai cessé de m’intéresser aux hommes et aux femmes. Polly, je veux avoir le cœur net de cette affaire jusqu’à sa fin amère.

—Je vais me coucher, dit mistress Mallowe tranquillement. Je ne me mêle jamais des affaires des hommes et des femmes, tant que je n’y suis pas forcée.

Et elle se retira avec dignité dans sa chambre.

La curiosité de mistress Hauksbee ne fut pas longtemps sans récompense, car mistress Bent arriva à Simla peu de jours après la conversation, qui a été fidèlement rapportée ci-dessus, et elle remonta le Mail au bras de son mari.

—Voyez-vous! disait mistress Hauksbee en se frottant le nez, d’un air pensif. Voilà le dernier anneau de la chaîne, si nous laissons de côté le mari de la Delville, quel qu’il puisse être. Réfléchissons. Les Bent et les Delville habitent le même hôtel, et la Delville est détestée de la Waddy—Vous connaissez la Waddy? C’est un paquet presque aussi gros. La Waddy, de son côté, abomine le Bent mâle, ce qui lui vaudra certainement d’aller en Paradis, si le poids de ses autres péchés ne l’emporte dans la balance.

—Ne soyez pas aussi difficile, dit mistress Mallowe. La figure de mistress Bent me plaît.

—C’est la Waddy que je discute, riposta d’un ton supérieur mistress Hauksbee. La Waddy va entraîner à l’écart la Bent femelle, après avoir emprunté—oui—tout ce qu’elle pourra, depuis des épingles à cheveux jusqu’à des biberons d’enfant. C’est ainsi, ma chère, qu’on vit à l’hôtel. La Waddy contera à la Bent femelle des faits vrais et faux au sujet du Maître de danse et au Paquet.

—Lucy, je vous aimerais mieux si vous n’étiez pas toujours à jeter un coup d’œil dans les chambres des gens.

—Le premier venu peut regarder dans leur salon de réception, et remarquez-le bien, quoi que je fasse, jamais je ne parlerai comme le fera la Waddy. Espérons que le sourire gras du Maître de danse et ses manières de pédagogue adouciront le cœur de la vache qu’est sa femme. Si jamais une bouche dit la vérité, je croirais que la petite mistress Bent est capable, à l’occasion, de se mettre fort en colère.

—Mais quelle raison a-t-elle de se mettre en colère?

—Quelle raison? Le Maître de danse est à lui seul une raison. Comment cela se dit-il: «Si, dans sa vie, se présentent de légères erreurs, regardez-le en face, et alors vous les croirez toutes.» Je suis prête à croire n’importe quoi de défavorable sur le compte du Maître de danse, parce que je le déteste à un point! Et le Paquet s’habille d’une façon si révoltante, si dépourvue de goût...

—Que sans doute elle est, elle aussi, capable de toutes les iniquités? Je préfère toujours avoir sur les gens les opinions les plus favorables. Cela vous évite tant de désagréments.

—Très bien. Quant à moi, j’aime mieux croire le pis. Cela vous économise tant de sympathie mal placée. Et vous pouvez être certaine que la Waddy est de la même opinion que moi.

Mistress Mallowe soupira et ne répondit pas.

Cette conversation se tenait après le dîner, pendant que mistress Hauksbee s’habillait pour aller au bal.

—Je suis trop fatiguée pour y aller, supplia mistress Mallowe.

Et mistress Hauksbee la laissa en paix jusqu’à deux heures du matin, où elle entendit frapper avec insistance à sa porte.

—Ne vous fâchez pas trop, ma chère, dit mistress Hauksbee, mon idiote d’ayah est rentrée à la maison, et comme je compte dormir cette nuit, il n’y a pas une âme qui soit capable de me délacer.

—Oh! voilà qui est trop fort, fit mistress Mallowe d’un ton boudeur.

—Je n’y puis rien. Me voilà devenue une veuve solitaire, abandonnée, ma chère, mais je ne veux pas me coucher avec un corset. Et puis, quelles nouvelles! Oh! délacez-moi, vous serez si bonne, ma chère! Le Paquet... le Maître de danse... Moi et le petit Hawley... vous connaissez la vérandah du Nord?

—Comment m’y prendre si vous tournez tout le temps comme cela, dit mistress Mallowe, en cherchant à défaire le nœud des lacets.

—Oh! je n’y pensais plus. Il faut que je vous conte la chose sans l’aide de vos yeux. Savez-vous que vous avez des yeux charmants, ma chère? Eh bien, pour commencer, j’ai conduit le petit Hawley vers un kala juggah[F].

—S’est-il bien fait prier pour cela?

—Oui, beaucoup. Il y avait des boxes improvisés disposés en kanats[G], et elle était dans le plus rapproché, en train de causer avec lui.

—Qui, lui? Comment? Expliquez-vous.

—Vous savez ce que je veux dire... le Paquet et le Maître de danse. Nous ne perdions pas un mot. Nous avons eu l’aplomb d’écouter, surtout le petit Hawley. Polly, cette femme me plaît tout à fait.

—Voilà qui est intéressant. Comme cela. Maintenant, tournez-vous. Qu’est-il arrivé?

—Un instant. Ah! ah! Comme je me sens soulagée! Je n’aspirais qu’à m’en délivrer pendant la dernière demi-heure, ce qui est de mauvais augure à l’âge que j’ai... Mais, comme je le disais, nous écoutâmes. Nous entendîmes le Paquet parler d’une voix plus traînante que jamais. Elle supprime les g de la fin comme le ferait une serveuse de bar ou un aide de camp de sang bleu. «Voyons, vous commencez à m’aimer un peu trop», disait-elle, et le Maître de danse en convenait en un langage qui m’écœurait presque. Le Paquet réfléchit un instant. Puis, nous l’entendîmes dire: «Voyons, monsieur Bent, pourquoi êtes-vous si atrocement menteur?» Je faillis éclater pendant que le Maître de danse se défendait de cette accusation. On dirait qu’il ne lui avait jamais dit qu’il était marié.

—J’ai dit qu’il n’en soufflerait pas un mot.

—Et elle avait pris cela à cœur, pour des motifs personnels, je suppose. Elle reprit la parole, de sa voix traînante, pendant cinq minutes, lui reprochant sa perfidie sur un ton presque maternel: «Maintenant que vous possédez une charmante petite femme—vous en avez une—elle est dix fois trop bonne pour un gros vieux comme vous, et puis, voyons, vous ne m’avez jamais dit un mot d’elle; j’ai réfléchi à ça un bon bout de temps, et je suis venue à penser que vous êtes un menteur.» N’était-ce pas délicieux? Et le Maître de danse divagua, déraisonna au point que le petit Hawley donna à entendre qu’il allait faire irruption et le battre. Sa voix, quand il est animé par la peur, se tourne en fausset aigu. Le Paquet doit être une femme extraordinaire. Elle expliqua que s’il avait été célibataire, elle aurait pu ne point blâmer son dévouement, mais que, puisqu’il était marié et père d’un charmant bébé, elle le regardait comme un hypocrite. Elle le lui dit deux fois. Et elle finit sa phrase traînante sur ces mots: «Tout ça, je vous le dis parce que votre femme est fâchée contre moi. Je déteste les querelles avec les autres femmes et j’ai de l’affection pour votre femme. Vous savez comment vous vous êtes conduit pendant les six dernières semaines. Vous n’auriez pas dû agir ainsi. Non, vous ne l’auriez pas dû. Vous êtes trop vieux et trop gras.» Pouvez-vous vous imaginer la grimace que faisait le Maître de danse en entendant cela?—«Maintenant, allez-vous-en, dit-elle, je n’ai pas besoin de vous dire ce que je pense de vous, parce que je ne vous trouve pas très chic. Je resterai ici jusqu’à l’autre danse.» Auriez-vous cru que cette créature avait tant d’étoffe que cela?

—Je ne l’ai jamais étudiée d’aussi près que vous l’avez fait. Cela vous a un air peu naturel. Qu’est-il arrivé?

—Le Maître de danse essaya les doux propos, les reproches, le ton badin, le style du lord gardien suprême, et il me fallut positivement pincer le petit Hawley pour le faire se tenir tranquille. Elle poussait un grognement à la fin de chaque phrase, et à la fin, il s’en alla, en jurant tout seul, comme cela se voit dans les romans. Il avait l’air plus déplaisant que jamais. Je me mis à rire. Je l’aime, cette femme, en dépit de sa toilette. Et maintenant, je vais me coucher. Qu’est ce que vous pensez de cela?

—Je ne penserai à rien avant demain matin, dit mistress Mallowe en bâillant. Peut-être disait-elle vrai. Cela leur arrive parfois, par hasard.

Le récit, qu’avait fait mistress Hauksbee de ce qu’elle avait surpris en écoutant aux portes, était embelli, mais vrai au fond.

Pour des raisons qu’elle était seule à connaître, mistress Shady Delville s’était ruée sur M. Bent et l’avait déchiré en morceaux, pour le rejeter loin d’elle, défait, déconcerté, avant de retirer de lui pour toujours la lumière de ses yeux.

Comme il était homme de ressources, et qu’il ne lui avait guère plu, tant s’en faut, d’être qualifié d’homme vieux et gras, il fit comprendre à mistress Bent que, pendant qu’elle était en résidence dans le Doon, il avait été exposé aux incessantes persécutions de mistress Delville.

Il fit et refit ce conte avec tant d’éloquence qu’il finit par y croire, tandis que sa femme s’étonnait des mœurs et coutumes de certaines femmes.

Lorsque l’action languissait, mistress Shady intervenait toujours au bon moment dans le duo conjugal, pour rallumer la flamme affaiblie de la défiance dans l’âme de mistress Bent, et contribuer de toutes les façons à faire régner la paix et le confort dans l’hôtel.

Mistress Bent n’avait pas une existence fort heureuse, car si l’histoire de mistress Waddy était vraie, Bent était, au dire de sa femme, l’homme le plus indigne de confiance qui fût au monde.

A l’en croire lui-même, il avait des manières et une conversation si attrayantes qu’il fallait constamment le tenir à l’œil. Et quand il l’eut, cette surveillance, il se repentit sincèrement de son mariage et négligea sa tenue.

Mistress Delville, seule de l’hôtel, ne changeait pas.

Elle recula sa chaise de six pas vers le bout de la table, et de temps à autre, à la faveur du demi-jour, risqua quelques ouvertures amicales auprès de mistress Bent, qui les repoussa.

—Elle fait cela à cause de moi, donnait à entendre la vertueuse Bent.

—C’est une femme dangereuse et intrigante, ronronnait mistress Waddy.

Et ce qu’il y avait de pis, c’est que tous les autres hôtels de Simla étaient pleins.

*
* *

—Polly, avez-vous peur de la diphtérie?

—De rien au monde, excepté de la petite vérole. La diphtérie vous tue, mais elle ne vous défigure pas. Pourquoi cette question?

—Parce que le petit Bent l’a attrapée. En conséquence, tout l’hôtel est sens dessus dessous. La Waddy a mis «ses cinq petits sur le rail» et pris la fuite. Le Maître de danse a des craintes pour sa précieuse gorge et sa malheureuse petite femme n’a pas la moindre idée de ce qu’il faut faire. Elle a parlé de le mettre dans un bain à la moutarde... pour le croup!

—Où avez-vous appris tout cela?

—A l’instant même, sur le Mail. Le docteur Howlen me l’a dit. Le directeur de l’hôtel accable d’injures les Bent, et les Bent le lui rendent. C’est un couple peu débrouillard.

—Eh bien! qu’avez-vous en tête?

—Ceci... et je sais que c’est une chose bien grave à demander. Vous opposeriez-vous à ce que j’amène ici le petit, avec sa mère?

—A la condition absolue, formelle, que nous ne verrons jamais le Maître de danse.

—Il sera bien trop heureux de se tenir à l’écart. Polly, vous êtes un ange. La femme a vraiment tout à fait perdu la tête.

—Et vous ne savez rien d’elle, insouciante, et vous voulez la soustraire à la risée publique, pour vous assurer une minute de distraction! C’est pourquoi vous risquez votre vie pour l’amour de son moutard. Non, Loo, ce n’est pas moi qui suis l’ange. Je me tiendrai renfermée dans mon appartement, et je l’éviterai. Mais faites comme il vous plaira, dites-moi seulement pourquoi vous agissez ainsi.

Les yeux de mistress Hauksbee prirent plus de douceur. Elle regarda d’abord par la fenêtre, puis elle fixa ses yeux sur mistress Mallowe.

—Je ne sais pas, dit simplement mistress Hauksbee.

—Ah, ma chérie!

—Polly, vous avez failli me déchirer ma frange. Ne recommencez pas sans m’avoir prévenue. Maintenant nous allons veiller à ce que les chambres soient prêtes. Je ne suppose pas que d’un mois on me permette de circuler dans la société.

—Et moi aussi. Grâce à Dieu, je pourrai donc prendre autant de sommeil qu’il m’en faut.

A sa grande surprise, mistress Bent et son bébé furent amenés chez mistress Hauksbee et mistress Mallowe avant même qu’elle se doutât où elle était.

Bent témoigna avec ardeur, avec sincérité, sa reconnaissance, car il avait peur de la contagion, et il espérait en outre que plusieurs semaines passées à l’hôtel en tête à tête avec mistress Delville pourraient aboutir à des explications.

Mistress Bent avait abandonné toute idée de jalousie, dans son angoisse pour la vie de son enfant.

—Nous pouvons vous donner du bon lait, lui dit mistress Hauksbee. Notre maison est bien plus près de celle du docteur que n’est l’hôtel, et vous n’aurez pas l’impression de vivre en quelque sorte dans le camp de l’ennemi. Où est cette bonne mistress Waddy? Il me semble qu’elle était votre amie particulière.

—Tout le monde m’a quittée, dit avec amertume mistress Bent. Mistress Waddy est partie la première. Elle a dit que je devrais être honteuse d’avoir introduit ici des maladies contagieuses, et je suis sûre que ce n’est pas ma faute si la petite Dora...

—Comme c’est beau! roucoula mistress Hauksbee. La Waddy est elle-même une maladie contagieuse «et qui s’attrape plus vite que la peste, et qui fait courir comme une folle celle qui la prend.» Il y a trois ans, j’habitais porte à porte avec elle à l’Élysée. Mais voyez-vous, vous ne nous causerez aucun dérangement, j’ai tapissé toute la maison de draps trempés dans l’acide phénique. C’est une odeur qui vous réconforte, n’est-ce pas? Rappelez-vous que je suis toujours à portée de votre voix, et que mon ayah est à vos ordres quand la vôtre va prendre ses repas, etc., etc. Si vous vous mettez à pleurer, je ne vous pardonnerai jamais.

Dora Bent occupait jour et nuit l’attention impuissante de sa mère.

Le docteur venait trois fois par jour et la maison était empestée partout de l’odeur du liquide de Condy, de l’eau de chlore, et des lavages à l’acide phénique.

Mistress Mallowe restait dans ses appartements. Elle croyait avoir fait assez de sacrifices à la cause de l’humanité, et mistress Hauksbee était plus appréciée comme garde dans la chambre de la malade que la mère qui avait presque perdu la tête.

—Je ne connais rien aux soins à donner aux malades, disait mistress Hauksbee au docteur, mais indiquez-moi ce qu’il faut faire, et je le ferai.

—Empêchez cette femme affolée d’embrasser la petite, et qu’elle se mêle le moins possible des soins, dit le docteur. Je l’expulserais de la chambre de la malade, mais franchement je crois qu’elle mourrait d’inquiétude. Elle est pire qu’inutile et c’est sur vous et sur les ayahs que je compte, souvenez-vous-en.

Mistress Hauksbee accepta cette responsabilité, bien qu’elle eût pour premier effet de dessiner des ronds bistrés sous ses yeux et de la forcer à mettre ses vieux costumes.

Mistress Bent s’accrochait à elle avec une foi plus qu’enfantine.

—Je sais que vous guérirez Dora, n’est-ce pas, disait-elle au moins vingt fois par jour.

A quoi mistress Hauksbee répondait vaillamment:

—Mais naturellement, je la guérirai.

Cependant l’état de Dora ne s’améliorait pas et l’on eût dit que le docteur ne quittait pas la maison.

—Il y a quelque danger que ces choses ne prennent une fâcheuse tournure, dit-il. Je reviendrai demain entre trois et quatre heures du matin.

—Grands Dieux! dit mistress Hauksbee, il ne m’a jamais dit quelle tournure cela pourrait prendre. Mon instruction a été horriblement négligée et je n’ai plus que cette mère affolée pour m’aider.

La nuit se passa lentement.

Mistress Hauksbee sommeillait sur son siège près du feu.

Il y avait bal à la villa du Vice-Roi. Elle en rêva jusqu’au moment où elle eut la sensation que mistress Bent fixait sur elle un regard anxieux.

—Réveillez-vous! Réveillez-vous! Faites quelque chose, criait piteusement mistress Bent. Dora étouffe. Elle va mourir. Voulez-vous la laisser mourir?

Mistress Hauksbee se leva brusquement et se pencha sur le lit.

L’enfant faisait des efforts violents pour respirer, pendant que la mère, désespérée, se tordait les mains.

—Oh! que puis-je faire? Que puis-je faire? Elle ne veut pas rester tranquille, je ne peux pas la maintenir. Pourquoi le docteur n’a-t-il pas dit que cela allait arriver? criait mistress Bent. Est-ce que vous n’allez pas me secourir? Elle se meurt.

—Je... Je n’ai jamais vu mourir un enfant, avant maintenant, balbutia mistress Hauksbee d’une voix faible.

Puis... que nul ne blâme sa défaillance après l’épuisement causé par tant de veilles, elle se laissa aller sur sa chaise en couvrant sa figure de ses mains.

Les ayahs ronflaient tranquillement sur le seuil.

On entendit en bas le bruit de roues d’un rickshaw, une porte s’ouvrir brusquement, un pas lourd sonner dans l’escalier, et mistress Delville, entrant, trouva mistress Bent appelant à grands cris le docteur et courant autour de la pièce.

Mistress Hauksbee se bouchait les oreilles, ensevelissait sa face dans la tapisserie d’un fauteuil, frissonnait de douleur à chaque cri qui partait du lit, et murmurait:

—Dieu merci! je n’ai jamais eu d’enfant. Oh! Dieu merci, je n’ai jamais eu d’enfant.

Mistress Delville regarda un instant vers le lit, prit mistress Bent par les épaules et lui dit avec calme:

—Allez me chercher un caustique. Faites vite.

La mère obéit machinalement.

Mistress Delville s’était penchée sur l’enfant et lui ouvrait la bouche.

—Oh! vous la tuez, cria mistress Bent. Où est le docteur? Laissez-la tranquille.

Mistress Delville resta une minute sans répondre et continua à s’occuper de l’enfant.

—Maintenant le caustique, et tenez une lampe derrière mon épaule. Voulez-vous faire ce qu’on vous dit? La bouteille d’acide, si vous ne savez pas ce que je veux dire.

Mistress Delville se pencha une seconde fois sur l’enfant.

Mistress Hauksbee, se cachant toujours la figure, sanglotait, frissonnait.

Une des ayahs entra d’un pas alourdi par le sommeil pour annoncer en bâillant:

—Docteur Sahib venu.

Mistress Delville tourna la tête.

—Vous arrivez juste à temps, dit-elle. La petite étouffait quand je suis venue et j’ai fait une cautérisation.

—Rien n’indiquait que la trachée fût envahie, lors de la dernière vaporisation. Ce que je craignais, c’était la faiblesse générale, dit le docteur presque à part.

Puis il regarda et dit à demi-voix:

—Vous avez fait ce que je n’aurais pas osé faire sans une consultation.

—Elle se mourait, dit mistress Delville à voix basse. Pouvez-vous quelque chose? Quelle chance que j’aie eu l’idée d’aller au bal!

Mistress Hauksbee leva la tête.

—Est-ce fini? dit-elle d’une voix brisée. Je suis inutile, pire qu’inutile. Que faites-vous ici?

Elle regarda fixement mistress Delville, et mistress Bent, se rendant compte pour la première fois de ce qu’était une Déesse ex machina, la regarda également.

Alors mistress Delville donna des explications, en enflant un long gant sale, et égalisant les plis d’une robe de bal toute froissée et mal faite.

—J’étais au bal, et le docteur y était aussi. Il nous parlait de votre bébé, qui était si malade. Alors je suis partie de très bonne heure. J’ai trouvé votre porte ouverte, et j’ai... J’ai perdu mon petit garçon de cette façon-là il y a six mois... J’ai fait tout ce que j’ai pu pour n’y plus penser... et je suis désolée de m’être ainsi introduite de force, et... de tout ce qui est arrivé.

Mistress Bent faillit crever un œil au docteur avec une lampe, pendant qu’il se penchait sur Dora.

—Enlevez cette lampe, dit le docteur. Je crois que l’enfant s’en tirera, grâce à vous, mistress Delville. Moi, je serais arrivé trop tard... (il s’adressait à mistress Delville). Je n’avais pas l’ombre d’un motif pour m’attendre à cette crise. Cette membrane a dû pousser comme un champignon. Quelqu’une de vous veut-elle m’aider?

Il avait ses raisons pour prononcer cette dernière phrase.

Mistress Hauksbee s’était jetée dans les bras de mistress Delville, où elle pleurait amèrement, et mistress Bent formait avec elles deux un groupe d’une complication peu pittoresque, d’où sortait le bruit d’un grand nombre de sanglots et de baisers échangés au hasard.

—Grand Dieu! j’ai abîmé vos belles roses, dit mistress Hauksbee en retirant sa tête d’un tas d’horreurs en gomme et en calico qui ornaient l’épaule de mistress Delville; et elle courut au docteur.

Mistress Delville ramassa son châle, et sortit gauchement de la pièce, en épongeant ses yeux avec le gant qu’elle n’avait pas encore mis.

—J’ai toujours dit qu’elle était plus qu’une femme, clamait mistress Hauksbee à travers des sanglots convulsifs, et en voilà la preuve.

*
* *

Six semaines plus tard, mistress Bent et Dora étaient retournées à l’hôtel.

Mistress Hauksbee était sortie de la Vallée d’humiliation. Elle avait cessé de se reprocher sa défaillance dans un moment d’urgence et elle se remettait, comme ci-devant, à diriger les affaires de ce monde.

—Ainsi personne n’est mort, et tout marcha comme il fallait, et j’embrassai le Paquet, oui, Polly. Je me sens bien vieillie. Cela se voit à ma figure?

—En règle générale, les baisers ne laissent pas de marque, n’est-ce pas? C’est que vous saviez certes quel avait été le résultat de l’arrivée providentielle du Paquet.

—On devrait lui élever une statue... Seulement il ne se trouverait pas un sculpteur pour oser copier ses jupes.

—Ah! dit tranquillement mistress Mallowe, elle a reçu encore une autre récompense: Le Maître de danse s’est mis à promener ses grâces dans tout Simla et à donner à entendre à chacun que si elle est venue ici, c’est à cause de l’amour éternel qu’elle avait pour lui, pour lui sauver son enfant, et tout Simla le croit.

—Mais mistress Bent...

—Mistress Bent le croit plus fermement que personne. Maintenant elle ne veut pas adresser la parole au Paquet. Ce Maître de danse n’est-il pas un ange?

Mistress Hauksbee éleva la voix et fit rage jusqu’à l’heure du coucher. Les portes des deux chambres à coucher restaient ouvertes.

—Polly, dit une voix partant de l’obscurité, que dit la saison dernière la jeune globe-trotter, quand cette héritière américaine fut jetée hors de son rickshaw en contournant un coude? Quelque qualificatif absurde que fit éclater l’homme qui la ramassa.

—Mufle, répéta mistress Mallowe. Elle dit: mufle d’un ton nasal,—ainsi: quel mufle!

—C’est bien cela, «comme c’est bien d’un mufle.»

—Quoi!

—Tout: les bébés, la diphtérie, mis tress Bent, et le Maître de danse, et moi sanglotant à grand bruit sur une chaise, et le Paquet tombant des nues. Je me demande pourquoi, le vrai pourquoi.

—Hum!

—Qu’est-ce que vous en pensez?

—Ne me le demandez pas. Dormez.

RIEN QU’UN PETIT OFFICIER

... Non seulement imposer par le commandement, mais encore encourager par l’exemple, l’énergie dans l’accomplissement de la tâche et l’endurance persévérante dans les difficultés et les privations que comporte forcément le service militaire.

(Règlement militaire du Bengale.)

 

 

On fit passer à Bobby Wick un examen à Sandhurst.

Avant que sa nomination ne parût à la Gazette, c’était un gentleman, de sorte que quand l’impératrice eut annoncé que le «gentleman cadet Robert Hanna Wick» était affecté comme lieutenant en second aux Queues-Tortillées de Tyneside à Krab Bokhar, il devint officier et gentleman, chose fort enviable.

Les Wicks furent en joie: la maman Wick et tous les petits Wicks tombèrent à genoux et brûlèrent de l’encens en l’honneur de Bobby à raison de ses succès.

Papa Wick avait été, en son temps, commissaire.

Il avait exercé son autorité sur trois millions d’hommes dans la division de Chota-Buldana. Il avait construit de grands ouvrages pour le bien du pays et fait de son mieux pour faire croître deux brins d’herbe là où auparavant il n’en poussait qu’un.

Personne naturellement ne savait rien de cela dans le petit village anglais où il était tout juste le «vieux monsieur Wick» et où on avait oublié qu’il était chevalier de l’ordre de l’Étoile de l’Inde.

Il caressa l’épaule de Bobby et dit:

—Voilà qui est bien, mon garçon.

Et pendant qu’on confectionnait l’uniforme, il y eut une période de joie sans mélange pendant laquelle Bobby figura comme un homme qui a conquis son brevet viril à des parties de tennis où les femmes se pressaient en foule et aux picoteries autour des tasses de thé.

J’irai jusqu’à dire que si les délais pour son arrivée au corps avaient été prolongés, il serait tombé amoureux de plusieurs jeunes personnes à la fois.

Les petits villages de la campagne anglaise sont pleins à regorger de jeunes filles charmantes, parce que tous les jeunes gens s’en vont dans l’Inde chercher fortune.

—L’Inde, disait papa Wick, c’est le bon endroit. J’y ai passé mes trente ans de service et pardieu, je ne demanderais pas mieux que d’y retourner. Quand vous vous trouverez chez les Queues-Tortillées, vous serez au milieu d’amis, s’il en est qui n’aient point oublié Wick de Chota-Buldana, et il y aura des tas de gens qui se montreront obligeants pour vous en l’honneur de notre souvenir. La mère vous en apprendra plus que je ne saurais le faire au sujet de l’équipement. Mais rappelez-vous ceci, Bobby, restez fidèle à votre régiment. Vous verrez bien des gens autour de vous entrer dans l’État-Major et faire toute espèce de service excepté le service du régiment et vous aurez la tentation de les imiter. Or, tant que vous vous tiendrez dans les bornes de votre pension—et je ne me suis pas montré chiche à votre égard,—cramponnez-vous au cordeau, à tout le cordeau, et rien qu’au cordeau. Soyez précautionneux quand il s’agira d’endosser le billet d’un autre jeune fou, et si vous devenez amoureux d’une femme qui ait vingt ans de plus que vous, gardez-vous bien de m’en parler. Voilà tout.

Ce fut avec ces conseils et d’autres également précieux que papa Wick réconforta Bobby avant cette dernière, cette terrible soirée à Portsmouth, où le quartier des officiers contint plus d’habitants qu’il n’en était prévu par les règlements, où les marins en congé se prirent de querelle avec la promotion destinée à l’Inde, et où l’on se livra une bataille acharnée depuis les portes du Dockyard jusqu’aux taudis de Longport, pendant que les coureuses descendues de Fratton venaient égratigner les figures des officiers de la Reine.

Bobby Wick, une vilaine contusion sur son nez piqué de taches de rousseur, un détachement d’hommes malades et peu solides à faire manœuvrer à bord sous ses ordres, chargé de pourvoir au confort de cinquante femmes hargneuses, n’eut guère le temps d’éprouver de la nostalgie jusqu’au jour où le Malabar arriva au milieu du Canal, et où ses émotions doublèrent grâce à une petite visite des gardes de douane et à un grand nombre d’autres affaires.

Les Queues-Tortillées étaient un régiment tout à fait original.

Ceux qui les connaissaient les disaient pourris de morgue. Mais leur réserve et leur hauteur n’étaient en fait qu’une diplomatie protectrice.

Environ cinq ans auparavant, le colonel, qui les commandait, avait regardé bien dans les yeux sept gros et gras jeunes officiers qui avaient tous sollicité d’entrer dans l’état-major, et leur avait demandé pourquoi, de par les trois Étoiles, lui, commandant de l’infanterie, serait chargé d’élever des nourrissons pour ce corps de vide-bouteilles ou l’on portait des éperons de modèle défendu, ou l’on montait des bourriques fourbues, alors que les régiments noirs présentaient de grands vides et étaient laissés à l’abandon.

C’était un homme rude, un terrible homme.

En conséquence, les autres firent réaction. Ils employèrent la queue de billard comme moyen d’expression de l’opinion publique; si bien qu’enfin le bruit se répandit au loin que les jeunes gens qui entendaient se servir des Queues-Tortillées comme d’une échelle pour grimper à l’état-major, avaient à traverser des épreuves nombreuses et variées.

Certes un régiment a, autant qu’une femme, le droit de garder pour lui ses secrets.

Quand Bobby fut arrivé de Deolali et eut pris sa place parmi les Queues-Tortillées, on lui donna à entendre avec douceur, mais avec fermeté, que son régiment était pour lui un père, une mère, une épouse unie par des liens indissolubles et qu’il n’existait sous la voûte céleste aucun crime plus noir que celui de faire honte au régiment, qui était le régiment où l’on tirait le mieux, où on faisait le mieux l’exercice, où on était le mieux tenu, le régiment le plus brave, le plus illustre, et sous tous les rapports le plus admirable des régiments qu’il y eût dans les limites des Sept mers.

On lui apprit les légendes de la Vaisselle du mess, des grands Dieux en or, à figure grimaçante, qui provenaient du Palais d’Été de Pékin, jusqu’à celle de la tabatière de corne de Markhor montée en argent qui avait été offerte par le dernier commandant en chef du régiment (celui-là qui avait interpellé les sept subalternes). Et chacune de ces légendes parlait de batailles livrées à de grandes inégalités numériques, sans crainte, sans secours; d’hospitalité universelle comme celle de l’Arabe, d’honneur conquis sur des routes bien pénibles, sans autre ambition que l’honneur même, d’un dévouement ardent, aveugle pour le régiment, ce régiment qui exige les vies de tous et vit indéfiniment.

Plus d’une fois aussi il se trouva officiellement en contact avec le drapeau du régiment, qui ressemblait à la bordure d’un chapeau de maçon au bout d’un bâton déchiqueté.

Bobby ne se mit point à genoux pour l’adorer, parce que les jeunes officiers anglais ne sont point faits de cette façon.

Et même il se permettait de le trouver lourd à porter, au moment où ce drapeau répandait partout le respect et d’autres sentiments plus nobles encore.

Mais la meilleure des occasions, ce fut quand il fit une marche en bon ordre avec les Queues-Tortillées, pour une revue, à la pointe d’un jour de novembre.

En retranchant les hommes de service et les malades, le régiment comptait mille quatre-vingts hommes, et Bobby était du nombre, car n’était-il pas un jeune officier appartenant à la Ligne—à toute la Ligne, rien qu’à la Ligne, ainsi que l’attestait le bruit sourd de deux mille cent-soixante bottes d’ordonnance?

Il n’eût pas changé son emploi avec Deighton, de la Batterie à cheval, qui tournoyait dans une colonne de fumée, au cri poussé en chœur de «Fort à droite! Fort à gauche!» ni avec Hogan Yale, des hussards blancs, menant son escadron à toute la vitesse possible, quand même on eût jeté dans la balance le prix des fers de chevaux; ni avec «Tick» Boileau, qui s’évertuait à durer jusqu’à ce qu’il eût conquis l’éclatant turban rouge et or, pendant que les guêpes de la cavalerie du Bengale allongeaient leur galop à la suite des hussards blancs de Galles, si longs, si flemmards.

On se battit pendant toute la claire et fraîche journée.

Bobby sentait un petit frisson lui parcourir l’épine dorsale, quand il entendait le tintement métallique des cartouches vides tombant des culasses après le grondement d’une volée, car il savait qu’un jour ou l’autre, il entendrait ce son pour tout de bon.

La revue se termina par une brillante poursuite à travers la plaine, les batteries tonnant après la cavalerie, à la grande indignation des hussards blancs, les Queues-Tortillées de la Tyne pourchassant un régiment sickh jusqu’à ce que les longs et nerveux Singhs fussent pantelants d’épuisement.

Bobby était couvert de poussière et de sueur de la tête aux pieds, bien avant midi; mais son enthousiasme n’était point diminué, il n’était que concentré en un foyer.

Il revint s’asseoir aux pieds de Revere, le patron, c’est-à-dire le capitaine de sa compagnie, pour se faire instruire dans l’art sombre et mystérieux de manier les hommes, art qui forme une très grande partie de l’art militaire.

—Si vous n’avez pas goût à la chose, disait Revere entre les bouffées de son cigare, vous n’arriverez jamais à saisir le joint, mais rappelez-vous-le, Bobby, ce n’est point par le bon exercice, quoique l’exercice soit presque tout, qu’on fait traverser l’Enfer à un régiment, et qu’on le fait sortir par l’autre bout. C’est l’homme qui sait mener,—mener les hommes, mener des chèvres, mener des porcs, mener des chiens, etc.

—Dormer, par exemple, dit Bobby. Je crois qu’il rentre dans la catégorie des meneurs d’imbéciles. Il boude comme une chouette malade.

—C’est en quoi vous faites erreur, mon fils. Dormer n’est pas encore un imbécile, mais c’est un soldat diablement sale, et le caporal de sa chambrée se gausse de ses chaussures avant l’inspection du paquetage. Dormer, qui est aux deux tiers une brute, va dans un coin et grogne.

—Comment savez-vous cela? dit Bobby avec admiration.

—Parce qu’un commandant de compagnie doit savoir ces choses,—et que s’il ne les sait pas, il peut se faire qu’un crime,—ou un assassinat,—se complote sous son nez, sans qu’il en aperçoive aucun indice.

On est en train de casser les reins à Dormer,—tout gros qu’il est,—et il n’a pas assez d’esprit pour s’en fâcher. Il s’est mis à se pocharder en douce, et, Bobby, quand celui qui sert de tête de turc à une chambrée se met à boire ou à bouder, il est nécessaire de prendre des mesures pour l’arracher à lui-même.

—Quelles mesures? On ne peut pourtant pas passer tout son temps à dorloter ses hommes?

—Non, les hommes ne seraient pas longs à vous montrer qu’ils se passeraient bien de vous. Vous voilà obligé de...

A ce moment, le sergent porte-drapeau entra avec des papiers. Bobby réfléchit un instant pendant que Revere examinait les états de la compagnie.

—Est-ce que Dormer fait quelque chose, sergent? demanda Bobby du même ton que s’il continuait une conversation interrompue.

—Non, monsieur, il fait son service comme un automate, dit le sergent qui aimait à employer les grands mots. Un sale soldat, celui-là, et qui a toute sa solde retenue pour un équipement neuf. Le sien est tout couvert d’écailles.

—D’écailles? Quelles écailles?

—Des écailles de poisson, monsieur. Il est toujours à fourrager dans la rivière et à nettoyer ces poissons, ces muchly, avec ses pouces.

Revere était toujours absorbé par l’examen des papiers de la compagnie, et le sergent, qui avait pour Bobby une affection sévère, reprit:

—Il y va généralement quand il est tout à fait plein. Vous m’excuserez de dire ça, monsieur, et on dit que plus il est raide... c’est-à-dire plus il est pochard... plus il prend de poisson. On l’appelle dans la compagnie le marchand de marée toqué.

Revere signa le dernier papier et le sergent s’en alla.

—C’est là un sale amusement, se dit Bobby.

Puis, s’adressant à Revere:

—Avez-vous réellement des inquiétudes au sujet de Dormer?

—Quelque peu. Vous voyez, il n’est jamais assez fou pour qu’on l’envoie à l’hôpital, jamais assez ivre pour qu’on le fiche dedans, mais il peut s’allumer à chaque minute, maintenant qu’il est toujours à ruminer, à bouder. Si on lui témoigne quelque intérêt, il s’en offusque, et la seule fois que je l’ai emmené au tir, il a failli me tuer d’un coup de feu par accident.

—Je pêche, dit Bobby en faisant la grimace, je loue un bateau de paysan, et je descends le fleuve depuis jeudi jusqu’à dimanche, et j’emmène l’aimable Dormer, si vous pouvez vous passer de nous deux.

—Quel étonnant nigaud vous me faites! dit Revere, qui avait néanmoins dans le cœur des termes bien autrement agréables.

Bobby, capitaine d’un dhoni[H], ayant pour matelot le soldat Dormer, descendit le fleuve un jeudi matin, le simple soldat à la proue, l’officier au gouvernail.

Le simple soldat regardait d’un air embarrassé l’officier, qui respecta la réserve du simple soldat.

Au bout de six heures, Dormer se dirigea vers la poupe, salua, et dit:

—Vous demande pardon, monsieur, mais avez-vous jamais été sur le canal de Durham?

—Non, dit Bobby Wick; venez manger un morceau.

Ils mangèrent en silence.

Comme le soir approchait, le soldat Dormer eut un accès, se mit à parler tout seul:

—J’étais sur le canal de Durham, un soir tout à fait comme celui-ci,—la semaine prochaine, il y aura tout juste douze mois,—et je laissais traîner mes pieds dans l’eau...

Il se mit à fumer, et ne dit plus un mot jusqu’à l’heure du coucher.

La baguette magique de l’aurore teignit les bords gris du fleuve en nuances de pourpre, d’or et d’opale. On eût dit que le lourd dhoni avançait à travers les splendeurs d’un ciel nouveau.

Le soldat Dormer sortit la tête de la couverture et contempla les magnificences qui se déployaient en aval autour de lui.

—Eh bien, le diable m’emporte les yeux, dit le soldat Dormer, dans un murmure plein de respect. C’est comme qui dirait un tableau superbe.

Pendant tout le jour il resta muet, mais il se couvrit de sang et de saleté en nettoyant un gros poisson.

Le bateau revint le samedi soir. Dormer avait lutté depuis midi avec son langage. Quand les lignes et les bagages eurent été débarqués, il retrouva la parole:

—Vous demande pardon, monsieur, mais ça ne vous ferait-il rien que je vous serre la main?

—Je n’ai rien contre, certes, dit Bobby, en tendant la main en conséquence.

Dormer retourna à la caserne, et Bobby au mess.

—Il avait besoin d’un peu de tranquillité et de pêche, je crois. Par ma tante, c’est un animal de l’espèce la plus sale. L’avez-vous jamais vu écailler un de ces poissons muckly avec ses pouces?

—En tout cas, dit Revere, trois semaines plus tard, il fait de son mieux pour tenir ses affaires propres.

A la fin du printemps, Bobby se joignit à la cohue qui se bousculait pour avoir des congés à passer dans la montagne, et il fut aussi charmé que surpris d’obtenir trois mois.

—C’est un garçon aussi parfait que je pouvais le désirer, dit Revere, plein d’admiration.

—Le meilleur de la fournée, dit l’adjudant au colonel. Faites marquer le pas à ce nigaud de Porkiss, monsieur, et dites à Revere de le pousser.

Bobby partit donc pour Simla Pahar avec une caisse de tôle bien garnie de superbes costumes.

—Le fils de Wick,—du père Wick, de Chota Buldana?...—Invitez-le à dîner, ma chère, dirent les anciens.

—Quel charmant garçon! dirent les matrones et les jeunes filles.

—Une garnison de première classe, Simla.—Oh! c’est crevant, s’écria Bobby Wick, en se commandant une paire de pantalons blancs en treillis, à cette occasion.

«Nous sommes dans une mauvaise voie, écrivait Revere à Bobby au bout de deux mois. Depuis votre départ le régiment a pris les fièvres. Il en est littéralement pourri—deux cents à l’hôpital, cent à la chambrée, occupés à boire pour chasser la fièvre, et à la revue, les compagnies fortes de seize hommes.

«Il y a peut-être plus de maladies dans les villages à quelque distance que je ne voudrais, mais je suis tellement couvert de pustules, que je songe à me pendre.

«Qu’est-ce que ce bruit qui court, il paraît que vous courtisez une certaine miss Haverley! Rien de sérieux, j’espère. Vous êtes bien trop jeune pour vous attacher au cou des meules du moulin et le colonel vous débarrassera de cette idée en un tour de main, si vous faites cette tentative.»

Ce ne fut pas le colonel qui ramena Bobby de Simla, ce fut un commandant qui inspirait bien autrement de respect.

La maladie qui régnait dans les villages d’alentour se répandit.

Le bazar fut consigné à la troupe et alors arriva la nouvelle que les Queues-Tortillées allaient être campés sous la tente.

Le message vola aux Stations des montagnes:

«Choléra; congés interrompus; officiers rappelés.»

Hélas! adieu aux gants blancs, aux malles de fer blanc bien étanches, adieu aux promenades à cheval, aux bals, aux parties de campagne futures, aux amourettes ébauchées, aux dettes impayées.

Les jeunes officiers durent partir sans hésitation, sans faire de question, à toute la vitesse qu’on pouvait obtenir d’un tonga[I] ou d’un poney au galop, retourner à leurs régiments respectifs, comme s’ils couraient se marier.

Bobby reçut ses ordres de rappel en revenant d’un bal à la villa du vice-roi, où il avait...

La petite Haverley fut seule à savoir ce qu’avait dit Bobby, ou combien de valses il avait demandées pour le prochain bal.

A six heures du matin, on vit Bobby au bureau des tongas par une pluie battante.

Il avait encore aux oreilles le tourbillon de la dernière valse, et dans le cerveau une ivresse qui n’était due ni au vin, ni à la valse.

—Brave homme! cria à travers le brouillard Deighton, de la batterie à cheval. Où avez-vous déniché ce tonga? Je pars avec vous. Oh! j’ai une tête et demie. Moi, je n’ai pas veillé toute la nuit. On dit que la batterie est terriblement malade.

Et il se mit à fredonner douloureusement: