Laissez le... chose... ou comment cela s’appelle-t-il?
Laissez le troupeau sans abri,
Laissez le cadavre sans sépulture,
Laissez la fiancée devant l’autel.

Par ma foi, il sera plutôt question de cadavre que de fiancée, dans ce voyage. Montez, Bobby. En route, cocher.

Sur le quai d’embarquement d’Umballah, un groupe d’officiers discutaient sur les dernières nouvelles du cantonnement atteint, et ce fut là que Bobby apprit la situation réelle des Queues-Tortillées.

—Ils sont allés camper sous la tente, dit un major âgé, rappelé des tables de whist de Mussoorie, auprès d’un régiment indigène malade, ils sont allés camper sous la tente avec deux cent dix malades dans des voitures. Deux cent dix cas de fièvre seulement, et le reste avait l’air de fantômes qui auraient mal aux yeux. Un régiment de Madras aurait pu leur passer à travers le corps.

—Mais ils étaient aussi bien portants que de gros pères quand je les ai quittés.

—Alors vous ferez mieux de rejoindre votre régiment pour les remettre dans l’état où vous les avez quittés, répondit brutalement le major.

Bobby posa son front contre la vitre brouillée par la pluie, pendant que le train roulait lourdement à travers le Doon tout détrempé et il pria pour la santé des Queues-Tortillées de la Tyne.

Nainé Tal avait envoyé son contingent avec toute la hâte possible.

Les poneys de la route de Dalhousie arrivèrent tout fumants, d’une allure incertaine, à Pathankot.

On les avait poussés jusqu’à l’extrême limite de leurs forces.

Pendant ce temps, la Malle de Calcutta expédiait des nuages de Darjeeling le dernier retardataire de la petite armée qui avait à livrer bataille, une bataille où le vainqueur ne devait gagner ni honneur ni médaille, contre un ennemi qui n’était ni plus ni moins que «la maladie qui tue en plein air».

Chaque officier, en faisant constater sa rentrée, disait: «C’est une mauvaise affaire» et allait aussitôt à ses quartiers, car chaque régiment, chaque batterie était sous la tente, où la Maladie lui tenait compagnie.

Bobby se fraya passage à travers la pluie jusqu’au mess improvisé des Queues-Tortillées et Revere faillit se jeter au cou du jeune homme tant il était joyeux de revoir cette laide et florissante physionomie.

—Veillez à ce qu’ils soient constamment distraits, intéressés, dit Revere. Ils se sont mis à boire, ces pauvres sots, après les deux premiers cas, et ça n’a point amélioré les choses. Oh! quelle chance de vous ravoir, Bobby! Porkiss est un... mais peu importe!

Deighton vint du camp de l’Artillerie prendre part à un dîner morne, au mess, et contribua à l’accablement général en pleurant presque sur l’état de sa bien-aimée batterie.

Porkiss s’oublia au point d’insinuer que la présence des officiers ne pouvait faire aucun bien, et que le meilleur parti à prendre était d’envoyer le régiment entier à l’hôpital, «pour que les médecins s’en chargent.»

Porkiss était démoralisé par la frayeur et ne retrouva point la paix de l’esprit quand Revere dit froidement:

—Oh! plutôt vous partirez, mieux cela vaudra, si c’est là votre façon de penser. La première école publique venue peut m’envoyer cinquante gars solides, à votre place, mais il faut du temps, Porkiss, il faut de l’argent, il faut se donner assez de mal pour faire un régiment. Supposons que vous soyez la personne à cause de laquelle nous allons en campement, eh!

Sur cela, Porkiss fut pris d’une grande crainte qui le glaça et qu’une exposition à une pluie torrentielle n’était guère propre à calmer.

Deux jours plus tard, il quitta ce monde pour un autre, où l’on tient grand compte des faiblesses de la chair, à ce que les hommes se plaisent à espérer.

Le sergent-major du régiment jeta un regard ennuyé à travers la tente du mess des sergents, quand on apporta cette nouvelle.

—C’est le pire d’entre eux qui part, dit-il, la maladie prendra le meilleur, et alors plaise à Dieu qu’elle s’arrête.

Les sergents restèrent silencieux.

L’un d’eux finit par dire:

—Ça ne peut être lui.

Et tout le monde comprit de qui Travis voulait parler.

Bobby Wick traversa comme un ouragan les tentes de sa compagnie, distribuant des encouragements, des reproches, des flatteries autant que les règlements le permettaient, blaguant ceux qui se laissaient aller, saluant le bruit qui se faisait entendre à l’aube humide, ce qui annonçait une interruption dans l’état du temps, recommandant la bonne humeur à ses hommes, en disant qu’ils seraient bientôt au bout de leurs peines.

Il parcourait sur son poney bai brun les environs du camp, ramenait les hommes qui, avec cette perversité naturelle des soldats anglais, s’entêtaient à errer dans les villages atteints, ou se désaltéraient copieusement dans les mares d’eau de pluie.

Il réconfortait ceux que frappait la panique et employait pour cela un rude langage.

Plus d’une fois il soigna les malades qui n’avaient pas d’amis, ceux qui n’avaient point de «pays».

Il organisa avec des banjos et du liège brûlé des concerts où les talents du régiment trouvaient l’occasion de se manifester entièrement.

En un mot, il jouait, selon sa propre expression, «à la chèvre folle dans le jardin».

—Vous valez une demi-douzaine de nous, Bobby, dit Revere dans un mouvement d’enthousiasme. Comment faites-vous pour y tenir?

Bobby ne répondit pas, mais si Revere avait regardé dans la poche intérieure du jeune homme, il y aurait vu une liasse de lettres mal écrites qui contenaient peut-être le secret de cette endurance.

Chaque jour Bobby recevait une de ces lettres.

L’orthographe n’en était pas irréprochable, mais les sentiments devaient être extrêmement satisfaisants, car, après les avoir reçues, Bobby devenait d’une douceur extraordinaire, et il était sujet pensant quelques instants à une aimable distraction.

Puis secouant sa tête rase, il reprenait avec ardeur sa besogne.

Par quel pouvoir s’était-il attaché les cœurs des hommes les plus frustes? Et les Queues-Tortillées comptaient dans leurs rangs plus d’un diamant brut!

C’était un mystère pour le commandant comme pour le colonel qui apprit du chapelain du régiment qu’on recourait à Bobby avec bien plus d’empressement, dans les tentes d’hôpital, qu’au révérend John Emery.

—Il paraît que les hommes vous affectionnent. Est-ce que vous êtes souvent dans les hôpitaux? dit le colonel en faisant sa ronde quotidienne et en ordonnant aux hommes de se bien porter, et cela avec une brusquerie qui dissimulait mal sa peine.

—Quelque peu, monsieur, dit Bobby.

—A votre place, je n’irais pas si souvent. On dit que ce n’est pas contagieux, mais à quoi bon courir des dangers sans nécessité? Vous n’êtes pas de ceux dont nous pouvons nous priver.

Six jours plus tard, le courrier de la poste avait toutes les peines du monde à arriver jusqu’au camp, en barbotant dans la vase, et à apporter les paquets de lettres, car la pluie tombait à torrents.

Bobby reçut une lettre, l’emporta sous sa tente, et après avoir combiné d’une manière satisfaisante le programme des concerts pour la semaine suivante, il se mit en devoir d’y répondre.

Pendant une heure sa main inexpérimentée courut sur le papier, et quand le sentiment dépassait le niveau du flux normal, Bobby tirait la langue et soufflait bruyamment.

Il n’avait pas l’habitude d’écrire des lettres.

—Vous demande pardon, dit une voix à la porte de la tente, mais il y a que Dormer est terriblement mal, monsieur, et on l’a emporté.

—Que le diable emporte Dormer, et vous aussi! dit Bobby en passant le papier-buvard sur la lettre à moitié écrite. Dites-lui que j’irai demain matin.

—C’est qu’il est bien mal, monsieur, dit la voix avec quelque hésitation.

On entendit un craquement de grosses bottes qui ne veulent pas prendre un parti.

—Eh bien! dit Bobby impatienté.

—Il s’excuse d’avance de ce qu’il prend la liberté de vous dire que si vous vouliez bien venir à son aide, monsieur, si...

Tattoo loo. Prenez mon poney. Non, entrez, mettez-vous à l’abri de la pluie pendant que je fais mes préparatifs. Quels gens assommants vous me faites. Voici le brandy. Buvez-en un peu. Vous en avez besoin. Suivez-moi de près et dites-moi si je vais trop vite.

Fortifié par quatre doigts de goutte qu’il absorba sans cligner les yeux, le planton de l’hôpital suivit sans retard le poney qui glissait dans la vase, s’en couvrait malgré son dégoût, et qui finit par arriver tant bien que mal à la tente servant d’hôpital.

C’était évident. Ce soldat Dormer était horriblement bas.

Il venait d’entrer dans cette phase d’affaissement qui n’est guère agréable à regarder.

—Qu’est-ce qu’il y a, Dormer? dit Bobby en se penchant sur l’homme. Vous ne vous en irez pas pour cette fois. Vous devez m’accompagner encore une ou deux fois à la pêche.

Les lèvres bleuies s’entr’ouvrirent pour laisser échapper comme l’ombre d’un murmure:

—Vous demande pardon, monsieur, mais... Est-ce que ça ne vous ferait rien de me tenir la main?

Bobby s’assit sur le bord du lit, et la main, froide comme la glace, se serra sur la sienne comme un étau, en faisant entrer dans la chair une bague de dame qui était au petit doigt.

Bobby serra les lèvres et attendit, l’eau coulant au bas de ses pantalons.

Une heure s’écoula et la pression de la main de l’autre ne diminuait pas, la physionomie de la figure tirée ne se modifiait pas.

Bobby, avec une adresse infinie, parvint à allumer un cigare de la main gauche, car son bras droit était engourdi jusqu’au coude, et il prit son parti d’une nuit de souffrance.

A l’aube, on vit un jeune officier à la figure très pâle, assis sur le bord de la couchette d’un malade, et sur le seuil, un docteur qui l’apostrophait en des termes qu’on ne saurait imprimer.

—Vous êtes resté là toute la nuit, jeune âne, disait le docteur.

—Oui, ou peu s’en faut. Il s’est glacé sur moi.

La bouche de Dormer s’ouvrit avec un bruit de ressort. Il tourna la tête et soupira. La main close se détendit, et le bras de Bobby retomba inerte à son côté.

—Il se remettra, dit tranquillement le docteur. Ça doit avoir agi comme un révulsif pendant toute la nuit. Est-ce que vous vous attendez à des félicitations pour ce résultat?

—Oh! Peuh! dit Bobby, je croyais l’homme trépassé depuis longtemps, et seulement... seulement, je ne tenais pas à retirer ma main. Frictionnez-moi le bras, vous serez un bon garçon. Quelle poigne il avait, cet animal! Je suis glacé jusqu’à la moelle.

Et il sortit de la tente en frissonnant.

Le soldat Dormer fut autorisé à fêter avec des liqueurs fortes son retour de l’autre monde.

Quatre jours après, assis sur le bout de sa couchette, il disait d’une voix douce aux malades:

—Ça me ferait bien plaisir de lui parler. Oh! oui.

Mais cette fois Bobby était occupé à lire une autre lettre.

Il avait un correspondant plus exact que nul autre au camp.

A ce moment même, il allait écrire que la maladie avait perdu toute sa gravité, et que dans une semaine au plus elle aurait disparu.

Il ne songeait certes pas à dire que le froid glacial de la main d’un malade semblait avoir pénétré jusqu’à ce cœur dont il faisait valoir avec tant de soin les facultés aimantes.

Il était sur le point de joindre à la lettre le programme illustré du concert prochain dont il était assez fier.

Il comptait enfin écrire sur bien d’autres sujets qui ne nous regardent point et, sans doute, il l’aurait fait sans la légère migraine qui le rendit mélancolique et taciturne au mess.

—Vous vous surmenez, Bobby, dit son patron. Vous pourriez bien nous laisser l’honneur de faire quelque chose. Vous marchez, comme si vous étiez le mess à vous tout seul.

—Je veux bien, dit Bobby. D’ailleurs je me sens comme abattu.

Revere l’examina avec inquiétude, mais ne dit rien.

Cette nuit, on vit aller et venir des lanternes dans le camp.

Il se répandit un bruit qui fit lever les hommes de leurs couchettes et les amena à l’entrée des tentes.

On entendit patauger les pieds nus des porteurs de litière et le galop d’un cheval.

—Qu’y a-t-il? demanda-t-on de vingt tentes.

Et de vingt tentes jaillit cette réponse:

—C’est Wick qui est sur le flanc.

On apporta la nouvelle à Revere et il grogna:

—N’importe lequel, pourvu que ce ne fût point Bobby, cela me serait égal. Le sergent-major avait raison:

—Cette fois je pars, dit Bobby d’une voix éteinte, pendant qu’on le soulevait de la litière. Je pars.

Puis d’un air de conviction suprême:

—Vous voyez, je ne peux pas.

—Non, ou j’y perdrai mon latin, répliqua le chirurgien-major, qu’on avait envoyé chercher en toute hâte au mess où il dînait.

Lui et le chirurgien du régiment luttèrent ensemble contre la mort pour la vie de Bobby Wick.

Leur œuvre fut interrompue par une apparition en capote gris bleu qui contempla le lit avec épouvante et cria: «Oh! mon Dieu, ça ne peut pas être lui», jusqu’au moment où un infirmier indigné la chassa.

Si des soins humains et le désir de vivre avaient pu faire quelque chose, Bobby Wick aurait été sauvé.

Dans l’état où il était, il tint bon pendant trois jours et le front du chirurgien-major s’éclaircit:

—Nous le sauverons encore, dit-il.

Et le chirurgien, qui avait le cœur très jeune, bien qu’il eût le rang de capitaine, sortit tout joyeux et alla danser dans la boue.

—Je ne pars pas cette fois, murmura vaillamment Bobby Wick à la fin du troisième jour.

—Bravo! dit le chirurgien-major. Bobby, c’est la meilleure manière d’envisager la chose.

Vers le soir, une nuance grise s’étendit autour de la bouche de Bobby, et il tourna la tête d’un air très fatigué vers la paroi de la tente.

Le chirurgien-major fronça le sourcil.

—Je suis terriblement fatigué, dit Bobby d’une voix languissante. Pourquoi me persécuter de remèdes? Je n’en ai pas besoin... Qu’on me laisse en paix.

Le désir de vivre avait disparu et Bobby était content de s’en aller à la dérive, emporté par le reflux de la mort.

—Mauvais signe, dit le chirurgien-major, il ne tient plus à la vie. Il va au devant de la mort, ce pauvre enfant.

Et il se moucha.

A un mille de là, la musique du régiment jouait l’ouverture pour le concert, car on avait dit aux hommes que Bobby était hors de danger. Les notes sonores des cuivres et les gémissements des cors arrivèrent aux oreilles de Bobby.

Est-il au monde une seule joie, une seule peine,
Que je ne doive jamais connaître?
Vous ne m’aimez pas, à quoi bon?
Souhaitez-moi le bonjour et allez-vous-en.

Une expression d’irritation désespérée traversa la figure du jeune homme et il fit un effort pour secouer la tête.

Le chirurgien-major se pencha:

—Qu’y a-t-il, Bobby?

—Pas cette valse, murmura Bobby. «Le voici, notre cher petit, notre bien cher petit, bonne maman.»

Et sur ces mots il tomba dans une stupeur qui se termina par la mort, le lendemain matin de bonne heure.

Revere, les paupières rougies, le nez très pâle, entra dans la tente de Bobby pour écrire au père Wick une lettre, qui devait courber la tête blanche de l’ex-commissaire de Chota-Buldana sous le chagrin le plus cruel qu’il eût ressenti dans sa vie.

Les quelques papiers de Bobby étaient étalés en désordre sur la table. Parmi eux se trouvait une lettre inachevée.

La dernière phrase était ainsi conçue:

«Ainsi, vous voyez, ma chérie, qu’il n’y a aucun sujet de craindre, tant que vous aurez de l’affection pour moi et que j’en aurai pour vous, rien ne pourra m’atteindre...»

Revere resta une heure dans la tente.

Quand il en sortit, il avait les yeux plus rouges que jamais.

*
* *

Le troupier Conklin était assis sur un seau retourné et écoutait une chanson qui lui était assez familière.

Le troupier Conklin était convalescent et aurait dû être traité plus doucement.

—Ho, dit le soldat Conklin, voici encore un autre de ces sacrés officiers crevé.

Le seau vola sous lui, et ses yeux virent trente-six chandelles. Un homme de haute taille, en capote gris-bleu, le regardait d’un air menaçant.

—Vous devriez avoir honte, Conky.—Un officier, un sacré officier? Je vais vous apprendre à leur donner leur vrai nom. C’est un ange! C’est un ange, et un fameux! Voilà ce qu’il est.

Et l’infirmier fut si content de ce juste châtiment qu’il n’ordonna pas même au soldat Dormer de retourner à sa couchette.

LE RICKSHAW FANTOME

Que de mauvais rêves ne troublent pas mon repos, que les Puissances de l’Enfer ne me tourmentent point!

(Hymne du soir).

 

 

Un des quelques rares avantages que l’Inde a sur l’Angleterre, c’est qu’on peut la connaître à fond.

Après cinq ans de service, un homme connaît directement ou indirectement les deux ou trois cents fonctionnaires civils de sa province, les mess de dix ou douze régiments et environ quinze cents autres personnes en dehors de la caste officielle.

En dix ans, les connaissances doivent avoir doublé, et au bout de vingt ans, il connaît peu ou prou tous les Anglais de l’Empire et peut voyager partout, aller partout, sans payer de frais d’hôtel.

Les globe-trotters, qui comptent sur les distractions, comme s’ils y avaient droit, ont, même dans mes plus lointains souvenirs, émoussé cette cordialité, mais néanmoins si vous appartenez au Cercle Intérieur, si vous n’êtes point un ours ou une brebis noire, toutes les maisons vous sont ouvertes, et notre petit univers se montre très empressé, très serviable.

Rickett de Kamartha fit un séjour chez Polder de Kumaou, il y a de cela une quinzaine d’années.

Il avait l’intention de passer deux nuits chez lui, mais il fut mis à bas par une fièvre rhumatismale, et pendant six semaines il désorganisa l’installation de Polder, interrompit le travail de Polder et faillit mourir dans la chambre à coucher de Polder.

Polder se conduit comme si les événements l’avaient rendu l’éternel obligé de Rickett, et tous les ans il envoie aux petits Rickett une caisse de cadeaux et de jouets.

Il en est de même partout.

Des gens qui ne prennent pas la peine de vous cacher qu’à leur opinion vous êtes un âne bâté, des femmes qui noircissent votre réputation et qui calomnient les plus innocentes distractions de votre femme, s’useront jusqu’aux os, pour vous tirer d’affaire si vous tombez malade ou si vous éprouvez quelque embarras sérieux.

Heatherlegh, le docteur, outre sa clientèle régulière, avait un hôpital qu’il entretenait à ses frais.

C’était une réunion de pavillons en planches mal jointes, pour incurables, comme son ami le qualifiait, mais en réalité, c’était une sorte de hangar à réparer ce qui avait été endommagé par les mauvais temps.

Dans l’Inde, il fait souvent une chaleur accablante, et comme le compte des briques est toujours une quantité préfixée, comme d’autre part on n’a d’autre liberté que celle de travailler après les heures de services, sans recevoir pour cela seulement un merci, on est sujet à plier sous le faix et à devenir aussi embrouillé que les métaphores de la présente phrase.

Heatherlegh est le plus aimable docteur qui fut jamais et son ordonnance invariable pour tous les malades est: «Couchez bas, marchez lentement et tenez-vous au frais.»

Il dit qu’il y a plus de gens victimes du surmenage que ne le comporte l’importance de ce monde.

Il prétend que le surmenage a tué Pansay, qui mourut entre ses bras, il y a environ trois ans. Il a certes le droit d’être très affirmatif et il rit quand j’expose ma théorie, à savoir que Pansay avait une fêlure à la tête et qu’un petit morceau du Monde Ténébreux passa au travers et l’écrasa au point qu’il en mourût.

—Pansay lâcha la rampe, dit Heatherlegh, après la stimulation que lui avait donnée un long congé passé en Angleterre. Il se peut qu’il se soit ou non conduit comme un gredin envers mistress Keith-Wessington. Mon idée à moi est que le travail que lui donna l’installation de Katabundi lui cassa les reins et qu’il se mit à ruminer et à s’exagérer une de ces flirtations de la Peninsular and Oriental comme on en voit tous les jours. Il était certainement fiancé à miss Mannering, et c’est bien elle qui a rompu leur engagement. Puis, il prit un froid qui lui donna la fièvre, et toutes ces sottises à propos de fantômes se donnèrent libre cours. Le surmenage fut le point de départ de sa maladie; il le tint debout et finit par tuer ce pauvre diable. Portez-le au passif du système qui use un homme à faire la besogne de deux hommes et demi.

Cela, je ne le crois pas.

Il m’arrivait souvent de demeurer au chevet de Pansay, pendant que Heatherlegh était en visite chez ses clients et que je me tenais prêt à répondre à tout appel.

Il me crevait en décrivant, d’une voix basse, uniforme, la procession qui ne cessait de défiler au pied de son lit.

Il avait sur son langage l’empire qu’exerce un malade.

Quand il fut guéri, je lui suggérai d’écrire toute son histoire de A jusqu’à Z.

Je savais que l’encre pourrait l’aider à se soulager l’esprit.

Il était en proie à une fièvre violente pendant qu’il écrivait et le style pour Magazines à horreurs tragiques, qu’il adopta, ne le calma point.

Deux mois après, il fut l’objet d’un rapport qui le déclarait apte à reprendre le service, mais en dépit du fait qu’on avait un pressant besoin de lui pour aider un commissaire, dont le personnel était trop restreint, à franchir péniblement les difficultés d’un déficit, il aima mieux mourir. Il jura jusqu’au dernier jour qu’il était possédé par une sorcière.

Je reçus de lui son manuscrit avant sa mort, et voici sa version datée de 1885, et telle qu’il la mit par écrit.

*
* *

Mon médecin me dit que j’ai besoin de repos et de changement d’air.

Il est assez probable que j’aurai l’un et l’autre avant peu,—un repos que le messager en uniforme rouge, non plus que le coup de canon de midi ne sauraient troubler; un changement d’air bien autrement complet que ne pourrait me le donner un steamer en partance pour l’Angleterre.

En attendant, je suis décidé à rester où je me trouve, et bravant carrément les ordres de mon médecin, à prendre l’Univers entier pour confident.

Vous apprendrez, vous, la nature précise de ma maladie, et vous jugerez aussi par vous-mêmes s’il fut jamais homme né d’une femme, sur cette terre de misères, qui ait été tourmenté comme je le fus.

Je parle en ce moment comme pourrait le faire un criminel condamné à la pendaison, avant qu’on tire les verrous de la trappe. Ainsi donc mon récit, pour fantastique, pour hideusement improbable qu’il puisse paraître, mérite au moins l’attention.

Je suis absolument convaincu qu’il ne trouvera jamais la moindre créance.

Il y a deux mois, j’aurais mis à la porte comme fou ou comme ivre l’homme qui aurait osé me le raconter.

Il y a deux mois, j’étais l’homme le plus heureux de l’Inde. Aujourd’hui il n’en est pas, de Peshawar jusqu’à la mer, un homme qui soit plus misérable.

Mon médecin et moi, nous sommes seuls à le savoir.

Son explication, c’est que j’ai le cerveau, l’estomac et la vue également atteints d’une façon légère, ce qui produirait mes «illusions» fréquentes et persistantes.

Illusions! ah vraiment! Je le traite de sot, mais il continue à me soigner avec le même infatigable sourire, les mêmes manières pleines de douceur professionnelle, les mêmes favoris rouges régulièrement coupés, si bien que je finis par me regarder comme un malade ingrat, de mauvais caractère. Mais vous allez en juger par vous-mêmes.

Il y a trois ans, j’eus la bonne fortune,—pour mon malheur suprême,—de faire le voyage de Gravesend à Bombay, au retour d’un long congé, en compagnie d’une certaine Agnès Keith-Wessington, mariée à un officier de la région de Bombay.

Il ne vous importe en aucune façon de savoir quelle sorte de femme c’était. Contentez-vous d’apprendre qu’avant la fin du voyage, elle et moi, nous étions désespérément épris l’un de l’autre.

Le ciel sait qu’aujourd’hui je puis affirmer cela sans la moindre parcelle de vanité.

Dans les aventures de cette sorte, il y a toujours quelqu’un qui donne et quelqu’un qui reçoit.

Dès le premier jour de notre liaison de mauvais augure, j’eus conscience que la passion d’Agnès était une passion plus forte, plus dominatrice,—et si je puis employer cette expression—un sentiment plus pur que le mien.

Reconnaissait-elle ce fait, alors? Je ne saurais le dire.

Par la suite, il devint pour nous deux d’une cruelle évidence.

Arrivés à Bombay pendant le printemps, nous nous rendîmes à nos destinations respectives, et nous ne nous revîmes plus pendant les trois ou quatre mois qui suivirent.

Alors mon congé et son amour nous amenèrent tous deux à Simla.

Nous y passâmes la saison ensemble.

Mon feu de paille y flamba pour mourir piteusement avec la fin de l’année. Je ne cherche point à m’excuser. Je ne prétends point me disculper.

Mistress Wessington avait fait bien des sacrifices pour moi. Elle était prête à tout quitter.

En août 1882, elle apprit de ma propre bouche que j’en avais assez de sa présence, que j’étais las de sa compagnie, que le son de sa voix m’était une fatigue.

Quatre-vingt-dix-neuf femmes sur cent se seraient lassées de moi, comme je me déclarais las d’elle. Sur le même nombre, soixante-quinze se seraient promptement vengées par un flirt actif, bien manifeste avec d’autres hommes.

Mistress Wessington était la centième.

Jamais mon aversion ouvertement exprimée, jamais les mauvais procédés, malgré la brutalité dont j’assaisonnais nos entrevues, n’eurent le moindre effet sur elle.

—Jack, mon chéri, tel était son éternel roucoulement, je suis convaincue que c’est un malentendu,—un affreux malentendu, et nous redeviendrons bons amis un de ces jours. Je vous en prie, pardonnez-moi, Jack, mon cher.

Les torts étaient de mon côté, je le savais. Et de le savoir, cela changeait ma pitié en une endurance passive, et puis de temps en temps, en une haine aveugle, par ce même instinct qui nous presse à poser méchamment le pied sur une araignée que nous n’avons encore qu’à moitié tuée.

Et la saison de 1882 s’acheva avec cette haine dans mon cœur.

L’année suivante, nous nous retrouvâmes à Simla, elle avec sa face monotone et ses timides essais de réconciliation, moi ayant toujours jusque dans la dernière fibre de mon être la répulsion qu’elle m’inspirait.

Plusieurs fois, il me fut impossible d’éviter le tête-à-tête avec elle, et chaque fois elle me tint exactement le même langage.

Toujours cette plainte déraisonnable qu’il n’y avait «qu’un malentendu», toujours cet espoir «qu’un jour ou l’autre nous redeviendrions bons amis.»

Si j’avais tenu à regarder, j’aurais pu m’apercevoir qu’elle ne vivait que par cette espérance.

Elle s’affaiblissait, s’amaigrissait de mois en mois.

Vous admettrez avec moi, tout au moins qu’une telle conduite était bien faite pour conduire un homme au désespoir. On ne la lui demandait pas. C’était puéril, indigne d’une femme. Je soutiens qu’elle était fort à blâmer.

Et pourtant, parfois, dans les nuits noires, hantées par la fièvre et l’insomnie, je me suis pris à penser que j’aurais pu lui témoigner plus de bonté. Mais c’est là réellement une «illusion.»

Il m’aurait été impossible de continuer à feindre que je l’aimais, quand je ne l’aimais plus. Le pouvais-je? Cela eût été déloyal pour tous les deux.

L’année dernière, nous nous rencontrâmes encore, sur le même pied qu’auparavant. Toujours ces appels monotones, toujours mes réponses d’une sèche brièveté.

Je voulus tout au moins lui montrer combien étaient vains, inutiles, ses efforts pour reprendre nos anciennes relations.

La saison s’avançait.

Nous nous séparâmes,—c’est-à-dire qu’elle rencontra des difficultés pour me voir, car j’avais à m’occuper d’affaires tout autres et plus absorbantes.

Quand je pense à loisir à cela dans ma chambre de malade, la saison de 1884 m’apparaît comme un cauchemar confus où la lumière et l’ombre s’entremêlent d’une manière fantastique.

La cour que je faisais à la petite Kitty Mannering, mes espoirs, mes doutes, mes craintes, les longues chevauchées ensemble, l’aveu que je lui fis de ma passion en tremblant, sa réponse, puis par-ci par-là, la vision d’une figure pâle voltigeant dans le rickshaw, avec des livrées noir et blanc que j’avais jadis guettées avec tant d’ardeur, le salut de la main gantée de mistress Wessington, puis dans nos rencontres, en de bien rares tête-à-tête, la fatigante monotonie de ses prières.

J’aimais Kitty Mannering, d’un amour pur, sincère, et à mesure que je l’aimais davantage, j’éprouvais une haine croissante contre Agnès. En août, Kitty et moi nous nous fiançâmes.

Le lendemain, je rencontrai ces maudits jhampanies porteurs de chaises en leur livrée de pies, derrière Jakko, et me laissant aller à un mouvement passager de pitié, je m’arrêtai pour mettre mistress Wessington au courant de tout.

Elle le savait déjà.

—Ainsi donc, mon cher Jack, j’apprends que vous êtes fiancé.

Puis, après un court silence:

—Je suis sûre que c’est un malentendu, un affreux malentendu. Nous redeviendrons bons amis, Jack, autant que nous l’étions.

Ma réponse aurait fait faire la grimace même à un homme. Elle fit à la mourante, que j’avais devant moi, l’effet d’un coup de fouet.

—Je vous en prie, Jack, pardonnez-moi. Je ne voulais pas vous faire de la peine, mais c’est la vérité, c’est la vérité.

Et mistress Wessington s’écroula entièrement découragée.

Je fis demi-tour et la laissai finir son voyage tranquillement.

Je sentis, mais seulement pendant une minute ou deux, que je m’étais conduit comme le dernier des goujats.

Je tournai la tête et je vis qu’elle avait fait faire demi-tour à son rickshaw, sans doute dans l’intention de me rejoindre.

Cette scène et l’endroit où elle se passa sont restés photographiés dans ma mémoire.

Le ciel rayé de pluie (nous étions à la fin de la saison humide), les prés à la nuance ternie, dégouttants d’eau, la route boueuse, et les escarpements de rochers noirs, entaillés par la poudre, formaient un arrière-plan sombre sur lequel se dessinaient nettement sur le noir les livrées noir et blanc des porteurs, le rickshaw à caisse jaune, et mistress Wessington penchant sa tête avec sa chevelure dorée.

Elle tenait son mouchoir de la main gauche, et, dans son épuisement, se renversait sur les coussins du rickshaw.

Je fis prendre à mon cheval un chemin de traverse près du réservoir de Sanjowlie, et je m’enfuis, littéralement.

Une fois je crus entendre un faible appel:

—Jack!

C’était peut-être une imagination. Je ne m’arrêtai point pour m’en assurer.

Dix minutes plus tard, je rencontrai Kitty à cheval et le charme d’une longue promenade avec elle me fit oublier cette entrevue.

Mistress Wessington mourut huit jours après et ainsi disparut l’inexprimable fardeau qu’était son existence pour la mienne.

Parfaitement heureux je regagnai les plaines.

Trois mois ne s’étaient pas écoulés que je ne songeais plus à elle, à moins que de vieilles lettres retrouvées ne vinssent rafraîchir désagréablement le souvenir de nos relations défuntes.

En janvier, j’avais déterré tout ce qui restait de notre correspondance au milieu de mes affaires en désordre et je l’avais jeté au feu.

Au commencement d’avril de cette même année 1885, j’étais de nouveau à Simla—Simla à moitié abandonné, et je passais tout mon temps à des promenades d’amoureux avec Kitty.

Il fut décidé que notre mariage aurait lieu à la fin de juin.

Vous comprendrez par là qu’aimant Kitty comme je l’aimais, je ne dis rien de trop en affirmant qu’à cette époque, j’étais l’homme le plus heureux qu’il y eût dans l’Inde.

Quatorze jours charmants s’écoulèrent sans que je m’aperçusse de leur fuite.

Puis, revenant soudain au sentiment des convenances qui s’imposent aux mortels dans la situation où nous étions, je fis remarquer à Kitty qu’un anneau de fiançailles était le signe extérieur et visible de sa dignité de jeune fiancée et qu’elle devait sans retard se rendre chez Hamilton pour se faire prendre la mesure d’un anneau de ce genre.

Jusqu’à ce moment-là, je vous en donne ma parole, nous avions totalement oublié une question aussi vulgaire.

Nous nous rendîmes donc chez Hamilton le 15 avril 1885.

Rappelez-vous bien,—quelles que soient les dénégations de mon médecin sur ce point,—que j’étais alors en parfaite santé, que je possédais une intelligence parfaitement équilibrée, que j’avais l’esprit absolument en repos.

Kitty et moi, nous entrâmes ensemble dans le magasin de Hamilton, et là, sans m’inquiéter des autres chalands, je pris mesure à Kitty d’une bague, en présence du commis que cela amusait fort. La bague était un saphir avec deux diamants.

Ensuite nous descendîmes à cheval la pente qui mène au pont de Combermere et chez Peliti.

Pendant que mon poney gallois tâtait prudemment sa route parmi les cailloux roulants et que Kitty, à mes côtés, riait et gazouillait,—pendant que tout Simla, c’est-à-dire tout ce qui était arrivé des plaines, se groupait autour de la salle de lecture et de la vérandah de Peliti,—j’entendis une voix qui m’appelait, par mon nom de baptême, d’une distance qui me semblait immense.

Je crus avoir déjà entendu cette voix-là, mais sans pouvoir d’abord préciser ni l’époque ni l’endroit.

Dans le court espace de temps qu’il faut pour parcourir l’intervalle entre la route qui passe devant le magasin de Hamilton et la première planche du pont de Combermere, j’avais passé en revue une demi-douzaine de personnes capables de commettre un pareil solécisme, et j’avais fini par me persuader que c’était un bourdonnement d’oreilles.

Juste en face du magasin de Peliti, mon regard fut arrêté par la vue de quatre porteurs de chaise, en livrée couleur de pie, qui traînaient un rickshaw à caisse jaune, article de bazar à bon marché.

En un instant ma pensée se reporta à la dernière saison et à mistress Wessington, avec une sensation d’irritation et de répugnance.

N’était-ce pas suffisant que cette femme fût morte, que tout fût fini? Ne fallait-il pas encore que ses serviteurs en noir et blanc reparussent pour me gâter cette heureuse journée?

Au service de qui étaient-ils maintenant?

Je m’en informerais et je demanderais à leur maître de me faire la faveur toute personnelle de modifier leur livrée.

Je prendrais, au besoin, ces hommes à mon service. Je leur achèterais les habits qu’ils avaient sur le dos.

Impossible de décrire le flot de souvenirs importuns que fit affluer en moi leur présence.

—Kitty, m’écriai-je, voici les jhampanies de cette pauvre mistress Wessington qui reparaissent. Je me demande qui les a pris maintenant.

Kitty avait lié superficiellement connaissance avec mistress Wessington la saison précédente et s’était vivement intéressée à cette femme maladive.

—Quoi? Où cela? demanda-t-elle. Je ne les crois nulle part.

Au moment même où elle parlait, son cheval faisant un écart pour éviter un mulet chargé, se jeta juste devant le rickshaw qui avançait.

J’eus à peine le temps de jeter un mot d’avertissement quand je vis, avec une horreur indicible, le cheval et l’amazone passer à travers les hommes et le véhicule, comme s’ils avaient été une légère vapeur.

—Qu’y a-t-il? s’écria Kitty. Qu’est-ce qui vous a fait jeter cet appel affolé? Si je suis fiancée, je ne tiens pas à ce que l’Univers entier le sache. Il y avait bien assez de place entre le mulet et la vérandah, et si vous croyez que je ne sais pas me tenir à cheval... Tenez!

Sur quoi la volontaire Kitty, redressant sa tête mignonne, se mit à lancer sa monture au grand galop dans la direction du kiosque à musique.

Elle s’attendait bien, comme elle me l’a dit plus tard, à être suivie par moi.

Qu’y avait-il? Rien, en somme. Ou bien j’étais fou, ou bien j’étais ivre, ou bien Simla était hanté par des démons.

Je retins mon cheval impatient et fis demi-tour.

Le rickshaw avait également fait demi-tour, et maintenant il était bien en face de moi, près du parapet de gauche du pont de Combermere.

—Jack! Jack! mon chéri!

Cette fois impossible de se méprendre sur les mots! Ils résonnaient dans mon cerveau comme si on les avait hurlés à mes oreilles.

—C’est un affreux malentendu, j’en suis sûre. Je vous en prie, pardonnez-moi, et nous redeviendrons bons amis.

La capote du rickshaw s’était rabattue en arrière, et à l’intérieur,—aussi vrai que j’espère, que j’invoque, le jour, la mort, cette mort que je redoute pendant la nuit,—je vis mistress Keith-Wessington, assise, le mouchoir à la main, et penchant sur sa poitrine sa tête blonde.

Combien restai-je de temps à regarder fixement? Je ne sais.

A la fin, je revins à moi-même, quand mes sais, prenant la bride du cheval, me demandèrent si j’étais indisposé.

Il n’y a qu’un pas de l’horrible au trivial.

Je dégringolai de mon cheval et courus, en chancelant, chez Peliti, demander un verre de cherry-brandy.

Deux ou trois couples s’y trouvaient, groupés autour des tables et discutant les potins du jour.

Les banalités qu’ils échangeaient me réconfortèrent mieux que n’auraient pu le faire les consolations de la religion.

Je me jetai au beau milieu de la conversation. Je bavardai. Je ris. Je plaisantai, et cela avec une figure aussi livide, aussi tirée que celle d’un cadavre, ainsi que me le montra un coup d’œil jeté sur la glace.

Trois ou quatre hommes remarquèrent mon état, et le mettant au compte d’un nombre immodéré de petits verres, s’efforcèrent charitablement de m’éloigner du groupe des promeneurs.

Mais je refusai de me laisser emmener.

J’avais besoin de la société de mes semblables: quand un enfant a pris peur dans l’obscurité, il fait irruption au milieu de la société réunie à table.

J’avais dû causer pendant près de dix minutes qui me donnèrent pourtant la sensation de l’éternité, quand j’entendis la voix claire de Kitty qui m’appelait du dehors.

Une minute après, elle entrait dans la salle et me reprochait vivement d’avoir manqué si gravement à tous mes devoirs.

Elle vit dans ma figure quelque chose qui l’arrêta soudain.

—Quoi! Jack, s’écria-t-elle. Qu’avez-vous fait? Qu’est-il arrivé? Êtes-vous malade?

Acculé ainsi à un mensonge formel, je dis que je m’étais trop exposé au soleil.

Il était cinq heures du soir, d’une soirée brumeuse d’avril. Le soleil ne s’était pas montré de tout le jour.

Je m’aperçus de ma faute dès que j’eus parlé. Je fis une tentative pour la rattraper. Je bafouillais sans remède et, en proie à une rage indicible, je suivis Kitty dehors, accompagné des sourires des gens qui me connaissaient.

Je trouvai quelques mots pour m’excuser (lesquels? je les ai oubliés). J’alléguai que je me sentais défaillir, et je rentrai au trot à mon hôtel, laissant Kitty terminer, toute seule, la promenade à cheval.

Arrivé dans ma chambre, je m’assis et tentai de me débarrasser du cauchemar en raisonnant avec calme.

Me voilà donc, moi, Théobald Jack Pansay, fonctionnaire civil du Bengale, ayant reçu une bonne éducation.

Nous sommes en l’an de grâce 1885.

Il est à présumer que je jouis de tout mon bon sens.

Il est certain que je me porte bien et j’ai planté là ma fiancée à cause de l’épouvante que m’a causée l’apparition d’une femme morte et enterrée depuis huit mois.

Impossible de nier ces faits.

Rien n’était plus éloigné de mon esprit qu’un souvenir quelconque de mistress Wessington, au moment où Kitty et moi nous sommes sortis du magasin Hamilton.

Rien n’était plus complètement banal que le mur qui s’étend en face de chez Peliti.

Il faisait grand jour.

La route était pleine de monde, et cependant, vous le voyez, au mépris de toute loi des probabilités, au mépris de toutes les lois naturelles, une figure est sortie du tombeau pour se montrer à moi.

Le cheval arabe de Kitty a passé à travers le rickshaw, de sorte que si je pouvais espérer qu’une femme, ressemblant extraordinairement à mistress Wessington avait pris à gage le véhicule et les coolies avec leur livrée, cette espérance s’évanouissait.

Je tournai, je tournai bien des fois la meule de la pensée et chaque fois je revins à mon impuissance, à mon désespoir.

La voix était aussi inexplicable que l’apparition.

J’eus d’abord la folle idée de mettre Kitty dans ma confidence, de lui demander de m’épouser tout de suite.

Entre ses bras je défierais le fantôme qui occupait ce rickshaw.

«Après tout, raisonnais-je, la présence du rickshaw est à elle seule une preuve suffisante qu’il s’agit d’une hallucination spectrale. On peut voir les fantômes d’hommes et de femmes, mais les fantômes de coolies et de voitures, certainement non. Tout cela est absurde; peut-on imaginer le fantôme d’un homme des Collines?»

Le lendemain, j’envoyai une lettre pleine de repentir à Kitty pour la supplier d’oublier mon étrange conduite de la veille au soir.

Ma déesse était encore furieuse et il fallut aller m’excuser en personne.

J’expliquai donc, avec une abondance de parole due à une longue méditation nocturne en vue d’inventer un mensonge, que j’avais été pris de palpitations de cœur, résultat d’une indigestion.

Cette solution, éminemment pratique, produisit son effet.

Kitty et moi, nous fîmes dans l’après-midi une promenade à cheval, où nous eûmes entre nous l’ombre de mon premier mensonge.

Rien ne put lui plaire, à l’exception d’un temps de trot autour de Jakko.

J’avais les nerfs encore ébranlés par la dernière nuit et je protestai faiblement contre cette idée.

Je suggérai la colline de l’observatoire, Jutogh, la route du marché de Boileau, n’importe quoi plutôt que le tour de Jakko.

Kitty témoigna de la mauvaise humeur, et se montra quelque peu colère.

Je cédai par crainte de provoquer une nouvelle brouille.

Nous partîmes donc ensemble vers Chota Simla.

Nous fîmes une grande partie du trajet à pied, puis selon notre habitude, l’on se mit au trot à un mille ou deux du Couvent jusqu’à la partie horizontale de la route qui mène au Réservoir de Sanjowlie.

Ces malheureux chevaux semblaient avoir des ailes et mon cœur battait de plus en plus vite à mesure que nous nous rapprochions du sommet de la montée.

Pendant toute l’après-midi, je n’avais fait que penser à mistress Wessington, et chaque pouce de la route de Jakko gardait un souvenir de nos promenades et de nos entretiens.

Les éboulis en étaient pleins. Les pins les répétaient en murmurant au-dessus de nos têtes. Les torrents, grossis par les pluies, se tordaient de rire en se contant cette histoire humiliante et le vent chantait très haut à mes oreilles ma mauvaise action.

Quand fut arrivé le moment psychologique, au milieu de l’endroit nivelé qu’on appelle le Mille des Dames, l’horrible cauchemar me guettait.

Il n’y avait en vue aucun autre rickshaw, rien que les quatre porteurs en noir et blanc, le véhicule à caisse jaune, et la tête à chignon d’or de la femme qui l’occupait, tout en apparence tel que je l’avais laissé huit mois et demi auparavant.

Pendant un instant je crus que Kitty devait voir ce que je voyais: nous nous harmonisions si bien en toutes choses!

Mais ses premiers mots me désabusèrent.

—Pas une âme en vue! Venez, Jack, nous allons jouer à qui arrivera premier aux bâtiments du Réservoir.

Son nerveux petit arabe partit comme un oiseau, mon gallois le suivant de près, et dans cet ordre nous arrivâmes sous les escarpements.

Une demi-minute plus tard, nous étions à moins de cinquante yards du rickshaw.

Je tirai sur les rênes de mon gallois et reculai un peu.

Le rickshaw était en plein milieu de la route.

L’arabe passa encore une fois au travers et mon cheval passa à sa suite.

—Jack, Jack, mon chéri, je vous en prie, pardonnez-moi...

La phrase pleurarde m’arriva aux oreilles, puis après un intervalle ce fut:

—C’est un malentendu, un affreux malentendu.

J’éperonnai mon cheval comme un possédé.

Quand je tournai la tête du côté des usines du Réservoir, les livrées noir et blanc étaient encore à attendre,—à attendre patiemment, au bas des pentes grises, et le vent m’apportait un écho moqueur des mots que je venais d’entendre.

Kitty blagua ferme le silence que je gardai pendant tout le reste de la promenade.

Jusqu’alors j’avais causé d’une façon décousue, au hasard, mais se fût-il agi de ma vie, je n’aurais plus été capable de parler d’une façon naturelle. Aussi depuis Sanjowlie jusqu’à l’Église dus-je garder un silence prudent.

Ce soir-là, je devais dîner chez les Mannering et j’eus à peine le temps de trotter jusque chez moi pour m’habiller.

Sur la route de la colline de l’Élysée, j’entendis deux hommes qui causaient dans l’obscurité.

—C’est une chose curieuse, disait l’un d’eux, que tout ait disparu sans laisser la moindre trace. Vous savez que ma femme avait une affection désordonnée pour cette personne. Ce n’est pas que j’aie jamais rien trouvé de remarquable en elle. Ne m’a-t-elle pas demandé de recueillir son vieux rickshaw et ses coolies et de n’épargner pour cela ni démarches ni dépenses, n’est-ce pas une fantaisie morbide? Oui, j’appelle cela une fantaisie de malade, mais j’ai fini quand même par faire ce que me demandait la Memsahib. Le croiriez-vous? L’homme, à qui elle l’avait loué, m’a dit que les quatre coolies,—c’étaient quatre frères,—sont tous morts du choléra sur la route de Hardwar, les pauvres diables! Quant au rickshaw, c’est l’homme lui-même qui l’a mis en morceaux. Il m’a dit qu’il ne se servait jamais du rickshaw d’une Memsahib qui était morte. Ça lui portait la déveine. Drôle d’idée, n’est-ce pas? Vous imaginez-vous cette pauvre petite mistress Wessington portant la guigne à quelqu’un, si ce n’est à elle-même?

A cet endroit de la causerie, j’éclatai de rire, mais mon rire sonnait faux à mes oreilles.

Après tout il existait donc des rickshaws fantômes, il y avait donc des emplois-fantômes dans l’autre monde?

Combien mistress Wessington payait-elle ses hommes?

A quelles heures les employait-elle?

Où allaient-ils?

La réponse apparut sous une forme visible: l’horrible apparition était là, me barrant le passage, dans le crépuscule.

Les morts vont vite et voyagent par des raccourcis ignorés des vulgaires coolies.

J’éclatai une seconde fois d’un rire bruyant et je retins soudain mon rire: Je craignais de devenir fou.

Je dus être fou jusqu’à un certain point, car je me souviens que je tirai les rênes de mon cheval au moment même où je fus devant le rickshaw et que je dis poliment bonjour à mistress Wessington.

Sa réponse fut celle que je ne connaissais que trop.

Je l’écoutai jusqu’au bout et je répliquai que j’avais déjà entendu tout cela, mais que je serais enchanté si elle avait quelque autre chose à dire.

Je ne sais quel malicieux démon plus fort que moi dut me posséder ce soir-là, car je me rappelle vaguement avoir passé cinq minutes à raconter les banalités du jour à la Chose que j’avais devant moi.

—... Fou comme un lièvre de mars... ou ivre. Max, tâchez de le ramener chez lui.

Sûrement cette voix-là n’était point celle de mistress Wessington!

Les deux hommes avaient surpris les propos que je tenais en l’air, tout seul, et ils étaient revenus sur leurs pas pour me regarder.

Ils se montrèrent très bons, très calmes, et d’après leurs propos, il était aisé de conclure qu’ils me jugeaient tout à fait gris.

Je les remerciai en phrases confuses et rentrai au trot à mon hôtel.

J’y changeai de toilette et j’arrivai chez les Mannering avec dix minutes de retard.

Je donnai comme excuse que la nuit était très noire. Kitty me gronda pour ce retard indigne d’un amoureux et je m’assis.

La conversation était déjà devenue générale, ce qui me permettait d’adresser quelques tendres propos à mon adorée, quand je m’aperçus qu’à l’autre bout de la table un homme replet, aux favoris rouges, racontait, avec force embellissements, sa rencontre avec un ivrogne inconnu, ce soir-même.

Quelques détails me convainquirent que le sujet de son récit était l’incident qui avait eu lieu une demi-heure auparavant.

Au milieu de son récit, il jeta des regards autour de lui pour quêter des applaudissements, ainsi que le font les conteurs de profession et soudain il s’écroula désemparé sur son siège.

Il y eut un moment de silence embarrassant.

L’homme aux favoris rouges balbutia quelques mots pour donner à entendre «qu’il avait oublié le reste», et sacrifia ainsi la réputation de bon conteur qui lui avait coûté six saisons de labeur.

Je lui en sus gré du fond du cœur et me remis à mon poisson.

Le dîner tirait à sa fin.

Avec un regret sincère, je me séparai de Kitty.

Je n’étais pas plus certain de mon existence que je ne l’étais de la présence de la Chose, de l’autre côté de la porte.

L’homme aux favoris rouges, qui m’avait été présenté comme le docteur Heatherlegh, de Simla, s’offrit à me tenir compagnie pour le trajet que nous devions faire ensemble.

J’acceptai avec reconnaissance.

Mon instinct ne m’avait pas trompé.

La Chose m’attendait sur le Mail, et pour mettre le comble à son système de copier ironiquement nos usages, elle avait à l’avant une lanterne allumée.

L’homme aux favoris rouges alla droit au fait, sans perdre de temps, en des termes qui montraient qu’il avait réfléchi à l’aventure pendant tout le dîner.

—Dites donc, Pansay, que diable aviez-vous donc ce soir sur la route de l’Élysée?

La soudaineté de la question m’arracha une réponse avant que j’eusse le temps de me mettre en garde.

—Ça! dis-je en montrant du doigt la Chose.

—Ça, ce doit être le D. T.[J] ou bien l’hallucination, si je ne me trompe. Or, vous ne buvez pas, je l’ai bien vu au dîner. Donc, ça ne peut pas être du D. T. Il n’y a absolument rien à l’endroit que vous me montrez, et cependant vous suez, vous tremblez de peur comme un poney effrayé. D’où je conclus que c’est une hallucination. Et je dois m’y connaître. Venez jusque chez moi. Je demeure là-bas sur la route basse de Blessington.

A mon extrême joie, le rickshaw, au lieu de nous attendre, marcha à vingt pas en avant de nous et le fit à notre allure, que nous prenions le pas, le grand trot ou le petit trot.

Pendant la durée de cette longue nuit, je dis à mon compagnon tout ce que je vous ai dit jusqu’à présent.

—Eh bien, vous avez gâché une des meilleures histoires sur laquelle j’aie jamais mis la langue, dit-il, mais je vous pardonne à raison de ce que vous avez souffert. Venez chez moi maintenant, et faites ce que je vous ordonnerai et quand je vous aurai guéri, jeune homme, que cela vous apprenne à éviter les femmes et les mets indigestes jusqu’au jour de votre mort.

Le rickshaw marchait d’une allure régulière, en avant, et mon ami aux rouges favoris semblait prendre grand plaisir à m’entendre décrire avec précision les détails de l’aventure.

—Hallucination, Pansay. Tout est dans l’œil, le cerveau et l’estomac. Mais le plus essentiel de tous, c’est l’estomac. Vous avez un cerveau trop gonflé, un trop petit estomac, et des yeux profondément atteints. Rétablissez l’estomac, et le reste suivra. Et donnez tout ce qui est français pour une pilule hépatique. Je me charge d’être votre seul médecin à partir de cette heure. Vous êtes un phénomène beaucoup trop intéressant pour m’en dessaisir.

A ce moment, nous étions dans les ombres épaisses de la route basse de Blessington.

Le rickshaw s’arrêta brusquement sous une terrasse couverte de pins et surplombant la route.

Je m’arrêtai instinctivement aussi, en expliquant pourquoi.

Heatherlegh lança un juron.

—Ah! ça! vous figurez-vous que je vais passer une nuit à geler sur cette côte pour une illusion cerebro-stomacho-oculaire... Grands Dieux! Qu’est-ce que c’est que cela?

On entendit un bruit étouffé; un nuage aveuglant de poussière se forma devant nous, puis ce furent des craquements, des froissements de branches brisées.

La terrasse, avec les pins, les arbustes, et tout le reste, s’était écroulée sur une longueur de dix yards, obstruant toute la route qui passait au-dessous.

Les arbres déracinés chancelèrent, se balancèrent un instant dans l’ombre, pareils à des géants ivres, puis s’abattirent parmi les autres avec un fracas de tonnerre.

Nos deux chevaux étaient immobiles, suaient de peur.

Dès que le craquement de la terre et des pierres qui dégringolaient se fut calmé, mon compagnon me dit à mi-voix:

—L’ami, si nous avions avancé, nous serions en ce moment à dix pieds sous terre. Il y a plus de choses au ciel et sur terre... Venez chez moi, Pansay, et remercions Dieu. J’ai grand besoin d’un doigt de quelque chose.

Nous revînmes sur nos pas jusqu’à la côte de l’église, et j’arrivai chez le docteur Heatherlegh un peu après minuit.

Les tentatives pour me guérir commencèrent presque aussitôt, et pendant une semaine, il me conserva constamment sous ses yeux.

Bien des fois durant ces huit jours, je bénis l’heureuse chance qui m’avait mis en relation avec le plus capable et le meilleur des médecins de Simla.

De jour en jour mon entrain revint. Mon caractère reprit son égalité.

De jour en jour aussi, j’en vins à admettre la théorie de Heatherlegh qui imputait l’hallucination spectrale à l’état des yeux, du cerveau et de l’estomac.

J’écrivis à Kitty pour lui dire qu’une entorse légère causée par une chute de cheval me retenait chez moi pour quelques jours, et que je serais rétabli avant qu’elle eût le temps de regretter mon absence.

Le traitement de Heatherlegh était aussi simple que possible: il consistait en pilules hépatiques, bains froids et exercices violents, pris à la tombée de la nuit ou à la pointe du jour, car ainsi qu’il le faisait remarquer avec sagesse: «Un homme qui a une entorse à la cheville ne fait pas douze milles par jour et votre jeune dame serait bien étonnée si elle vous voyait.»

A la fin de la semaine, après de fréquents examens de la pupille et du pouls, la prescription d’un régime strictement sévère et de la marche à pied, Heatherlegh me renvoya avec autant de brusquerie qu’il m’avait pris sous sa direction.

—Mon garçon, je garantis votre cure mentale, et cela revient à dire que je vous ai guéri de la plupart de vos maladies corporelles. Maintenant tirez vos grègues d’ici le plus tôt que vous pourrez et allez-vous-en faire votre cour à miss Kitty.

Je m’efforçais de lui exprimer ma gratitude pour sa bonté.

Il m’interrompit:

—Ne vous figurez pas que j’ai fait cela pour vous. J’entrevois que vous vous êtes conduit dans toute cette affaire comme un coquin. Mais, malgré tout, vous êtes un phénomène, et un phénomène aussi curieux que vous êtes un mufle. Non... reprit-il en m’interrompant une seconde fois... pas même une roupie, s’il vous plaît! Allez-vous-en et voyez si vous retrouverez ces troubles des yeux, du cerveau, de l’estomac. Je vous donnerai un lakh, chaque fois que vous l’éprouverez.

Une demi-heure plus tard, j’étais dans le salon des Mannering avec Kitty.

J’étais ivre de l’ivresse que donne le bonheur présent et de la certitude que je ne serais plus persécuté par cette odieuse apparition.