V

La semaine blanche de Pâques était passée. A la Genette, la mère Villard ne retrouvait aucun courage. Elle mangeait peu, somnolait le jour et veillait la nuit où la peine s’aiguise mieux dans le silence. L’offre que Courteux avait faite, elle ne l’oubliait pas. A quoi serviraient désormais champs et terres, sans bras pour les travailler? Avec l’argent qu’elle tirerait de la vente, elle mènerait jusqu’à l’âge d’homme le petit Jeannot. L’important était de manger du pain, en attendant l’éclaircie. Aimée pourrait apprendre le métier de couturière.

Maints projets tournaient dans sa tête; puis elle retombait vite à ses doutes et à sa douleur. Pourtant elle s’étonnait quand elle voyait, chaque jour, Aimée qui allait et venait dans la maison, l’animait, veillait à toutes choses, préparait les repas, chauffait même le four, et amusait les petits à leur retour de classe, toujours levée avant l’aube et couchée à la nuit bien close. Une grande émotion lui venait de cette enfant robuste d’âme et de corps.

—Je peux guère t’aider, ma Aimée! Comment peux-tu faire?

Mais elle répondait si paisiblement avec une force tellement sûre que la mère souriait. C’était donc une fée que cette petite qui repoussait le malheur et le fixait d’un regard si clair?

Le vieux Villard, que les rhumatismes tourmentaient, avait quitté le coin du feu pour plaire à sa petite-fille. Il menait les bêtes au champ et leur donnait le fourrage. Il travaillait en gémissant; il n’y avait plus d’huile dans son vieux corps, disait-il, et il était rouillé à tous les joints; mais quand Aimée le remerciait en le baisant sur sa barbiche, il en était réchauffé.

Elle avait appris à Vone et Tine à s’occuper en revenant de classe. Vone savait maintenant tenir un balai de genêt fait à sa mesure et Tine essuyait comme il fallait les assiettes, sans les casser. Nonot rassemblait pour le feu des brins de fagots qu’il mettait en tas. Aimée était heureuse en voyant ces petiots s’appliquer en tirant un bout de langue en cerise; mais ils n’osaient plus jouer à la barbichette avec le grand-père.

Quand Aimée était trop lasse et s’asseyait un moment près de la longue table de cerisier, Brunette venait lui faire fête; un pacte d’amitié les unissait. Elle l’avait vue des journées entières, chercher le défunt, le nez flairant le plancher, les meubles, avec un souffle pressé. Longtemps, elle mena ce manège, le poil hérissé, la queue basse, pleine d’une humble fidélité. Et ne découvrant pas le maître dans la maison, le cellier, la grange ou l’étable, elle sortait, courait longtemps les sentiers, humait l’air et revenait, lasse et triste, auprès d’Aimée en levant vers elle des prunelles dorées, qui l’interrogeaient ardemment. Aimée pleurait quelque temps en silence, essuyant ses yeux de peur qu’on ne la vît montrer sa douleur. Et sur ses genoux, Brunette appuyait son museau comme pour dire:

—Je pleure avec toi.

VI

Il fut décidé que l’on pourrait se passer de Pompon et de la petite charrette. Le vieux Villard accompagné d’Aimée les vendit à un jardinier de Rieux, un jour de foire. Il y eut, pour conclure cette affaire, maints serments et maintes indignations. Aimée, avant de le laisser partir, donna à Pompon un biscuit qui fut englouti et elle caressa son bon museau.

Comme ils allaient revenir à la Genette, ils rencontrèrent Jeannette Lavergne qui les pria à manger dans sa maison, midi étant proche. Elle exerçait le métier de couturière et vivait dans une demeure proprette, bien crépie à la chaux. Elle ouvrit à ses invités une porte vitrée que coloraient des rideaux rouges. Et parlant d’une langue vive, elle se mit à gémir doucement en avançant des chaises autour d’une cuisinière très fourbie où ronflait un triste feu. Le vieux Villard tendait ses mains pour les réchauffer, car il faisait froid.

—Ça vaut pas la cheminée, dit-il. Le feu s’ennuie là-dedans, m’est avis, et ceux qui sont autour.

Jeannette Lavergne pouffa de rire et lui expliqua ce que c’était que le progrès. On ne chauffait pas l’appareil au bois, mais au charbon. Quelle économie!

—Je le sens bien, maintenant, fit le vieux en reniflant.

Sur une petite cheminée toujours froide, il y avait une pendule en faux bronze, gardée par deux vases en biscuit où étaient piquées des fleurs en étoffe.

Jeannette Lavergne, bien qu’elle eût passé la cinquantaine, s’habillait à la mode; c’était une dame. Elle se coiffait d’un haut chignon artistement étagé, et son visage rosé de blonde, fendillé par l’âge, brillait bien lavé et fleurant le savon des princes du Congo. Elle aimait à plaindre un moment son prochain avec un grand air de sincérité, mais elle parlait sans se lasser de ses propres malheurs. Son mari défunt, un homme fidèle, travailleur, délicat, avait été emporté par une congestion, tandis qu’il venait d’achever, étant menuisier, une armoire magnifique.

En mettant le couvert, elle dit du bout des lèvres:

—Ma pauvre Aimée, vous n’avez guère de chance, vous aussi. Je t’ai connue, bien petite, ma chère mignonne. Tu as été longtemps chez l’institutrice et tu sais des choses qu’on ne connaît pas à la campagne. Comment vas-tu faire pour t’occuper de ce bien; ta mère, la pauvre, est si peu forte. Tu te briseras le corps et tu n’auras quasiment pas de jeunesse. Ce qu’il te faudrait, c’est un métier comme le mien, propre et gentil, un métier de dame.

Aimée répondit avec un grand calme qu’elle ne quitterait pas la Genette où, depuis toujours, sa famille avait travaillé. Le vieux approuva sa petite-fille. Jeannette Lavergne repartit:

—Oui, chacun ses goûts.

Mais elle était vexée qu’on n’eût pas vanté le métier où elle excellait. Elle chassa ce nuage et dit:

—Sais-tu que mon beau Jacques est au pays? Tu t’en souviens, peut-être; il était à l’école communale avec toi; mais tu étais bien plus jeune ... Il y a longtemps que tu ne l’as point vu; tu ne le reconnaîtrais plus. Il est chez un avoué de Limoges. C’est un vrai gentilhomme! Mais il tarde bien à rentrer. Mon lapereau au vin sera trop confit. Tout le monde lui court après ... Je parle de mon fils, car le lapin ne courra plus à cause qu’il est cuit tout à fait.

Le vieux Villard s’ennuyait près de la cuisinière qui ronronnait; et tout bas il pestait contre cette bavarde qui les avait retenus comme ils revenaient à la Genette. Mais ils étaient un peu cousins de cousins, et il avait le respect de la parenté, même la plus éloignée.

Jeannette Lavergne s’empressa autour de la table et se plaignit d’être tombée dans sa cave et d’en souffrir encore.

—Elle n’est pas tombée sur sa langue, se dit le vieux.

Cette pensée le fit sourire. Triant une salade, Jeannette raconta l’histoire d’un héritage manqué. Aujourd’hui elle serait riche à ne savoir qu’en faire. Aimée lui prêtait une attention un peu feinte qui attisait ses paroles, et il n’en était pas besoin.

Jacques Lavergne entra; il tenait à la main une badine élégante.

Il s’arrêta sur le seuil, un peu hésitant quand il aperçut Aimée. Vite, il voulut être distingué par cette belle fille paysanne dont l’air de santé l’émerveillait secrètement. Il ôta galamment son chapeau et courbant sa haute taille, il dit, la lèvre fine et la moustache taillée:

—Mais c’est une ancienne petite camarade d’école ... Qu’elle est devenue jolie! ajouta-t-il en se tournant vers sa mère.

—Je vous reconnais maintenant, Jacques, dit Aimée. Vous avez pourtant bien changé!

—A son avantage! s’écria Jeannette Lavergne.

Il prit un air de grande modestie.

—Je ne sais pas si c’est vrai pour moi, mais pour mademoiselle Aimée, il n’en faut pas douter.

Il s’aperçut enfin de la présence du vieux Villard et il lui dit des paroles qu’il faisait rustiques à dessein, sur un ton qui signifiait que telle n’était pas son habitude.

Villard répondit en patois limousin, par secrète malice. Jacques voulait montrer qu’il avait oublié ce langage qu’il jugeait naïf. Le contraste amusait Aimée et elle en riait sous cape.

A peine Villard eut-il bu le café qu’il se leva, sa bru n’avait pas été prévenue, et les jambes lui démangeaient de revenir à la Genette.

Comme il ne manifestait aucune curiosité, Jeannette Lavergne lui dit en patois:

—Vous ne m’avez pas demandé pourquoi mon Jacques est ici? C’est rapport à sa santé. Il a tant remué de papiers que ça l’a tout pâli et le médecin lui a donné un congé de trois mois.

—Eh bien, ça va comme vous voulez alors, repartit Villard en prenant son bâton, pour fuir cette femme qui gémissait en souriant.

Jacques Lavergne disait à Aimée qu’il serait heureux d’aller la voir à la Genette. Elle répondait à peine, troublée sous les yeux de ce garçon où elle découvrait une étrange ardeur. Mais dès qu’elle eut passé le seuil de la maison, une grande hâte la pressa vers les petits qui l’attendaient et le courant de l’humble vie qu’il fallait bien maîtriser.

VII

Un jour de fin avril, comme le vieux Villard, tout encapuchonné, car le vent était encore froid, gardait les bêtes dans le pré des Beaux, Aimée vint lui tenir compagnie. Elle avait besoin d’un appui et de fortifier la résolution qu’elle avait prise.

—Grand-père, tu n’étais pas là quand Courteux est venu proposer d’acheter la Genette. Je ne puis penser à ça sans que j’en aie le cœur serré.

Le vieux regarda les vaches qui paissaient tranquillement et Brunette qui se tenait assise sur un talus verdoyant. Puis son œil gris piqua sa pointe, sous le sourcil blanchissant, vers les champs que l’on ne voyait pas, cachés par des haies touffues.

—Petite, on aura de la peine pour la garder cette terre que mon garçon avait si bravement travaillée. Je suis, à cette heure, un pauvre vieux, mais je t’aiderai. Ce qu’on pourra pas faire, on le laissera. Le bon temps revient après le méchant temps.

Alors elle pleura d’espoir, le remerciant de penser comme elle. L’embrassant, elle appuya son cœur sur ce vieil homme et une douceur sécha ses larmes.

—Vois-tu, grand-père, ce qu’il nous faut, c’est un bon laboureur. Ça me fait de la peine de voir que d’autres ont planté les pommes de terre et que nous n’avons pas encore labouré.

—Je ne le peux, moi, à mon âge; je suis comme un vieux pommier à moitié sec. Mais j’ai une idée qui te plaira. Reviens vite à la maison aider ta mère qui n’a plus goût à rien.

Elle s’en alla, ardente et paisible; une grande force la poussait dont elle s’étonnait soi-même.

Le vieux resta au champ le temps qu’il fallait pour que les bêtes eussent leur saoul. La première herbe est bien tendre et rafraîchissante. Un mois, on peut la faire brouter; après, on la laisse pousser pour la faulx.

Le jour était calme; le vent assoupi écoutait l’eau courante. L’épine, dans les buissons, était en fleurs. Et les oiseaux qui ont un langage que l’homme des champs sait traduire, chantaient partout. Villard s’était assis sur une souche de noyer mort, et il se tenait immobile dans la grande paix printanière qui couvrait le pays. Enfin il appela Brunette qui, par bonds et par voltes, rassembla les vaches et les poussa vers la Genette; il les suivit, appuyé sur son bâton, et pensant dans sa vieille tête à ce que lui avait dit Aimée.

Il était si âgé qu’il restait des heures et des journées sans se soucier des choses qui avaient occupé sans cesse sa vie de paysan courageux au travail. Mais que sa petite-fille eût parlé, c’était assez pour qu’il se mît en quête, l’esprit soudain amorcé.

Quand il eut attaché les vaches dans l’étable où il releva la litière en grognant de ne pouvoir à quatre-vingts ans se reposer, il prit le chemin qui mène au village de la Maillerie.

Les jours s’étaient allongés, à deux heures de relevée, le soleil quittait à peine le milieu du ciel. La terre se chauffait à cette première ardeur de la saison. Sur les pentes s’ouvrait le drap d’or du colza fleuri; et la prairie, le guéret, le jeune blé mêlaient à l’horizon ces belles couleurs du monde que reflète le cœur de l’homme paisible. Dans les ruisseaux s’éparpillaient des escarboucles que remuaient les fées de ce pays qui retrouve une fraîche nouveauté quand le sol, en ces mois du printemps, devient aussi riant qu’un clair matin dans le ciel.

Villard, malgré la tiédeur et les rayons de la journée, se sentait lourd et traînait la jambe; mais des coups égaux de son bâton, il se poussait en avant. Il allait, plein de l’espérance et de la bonne volonté que lui avait soufflées sa petite-fille.

Il franchit au pont de Chanaud la Gartempe qui verdoyait comme les prés qui venaient s’y baigner. Et prenant un raidillon, il se dirigea vers la Maillerie, village d’une douzaine de feux qui est niché non loin de la rivière.

Le meunier qui s’en allait à Rieux livrer de la farine dans sa carriole où son dos vêtu de drap gris se tassait comme les sacs de froment, lui cria, tout étonné:

—Et où allez-vous comme ça, père Villard?

Il répondit par quelques mots confus et continua sa route. Seules résonnaient toujours en lui les paroles d’Aimée.

Il fallait que les terres fussent labourées et que la Genette ne tombât pas à rien. Ce paysan recru voyait encore, au couchant de sa vie, se lever le haut soleil annuel des récoltes; et il pensait que ce serait crime de laisser sans semences, de bons champs toujours féconds, quand la besogne est bien faite.

Il frappa à la porte de Jean Desforgues qu’il avait vu grandir. C’était, il s’en souvenait, un brave garçon, et jadis, il l’avait engagé à la Genette pour lever l’été. Il était bon laboureur et rude faucheur.

Jean bêchait son jardin; il vint au bruit, et sur le seuil, il dit:

—Finissez d’entrer, père Villard, ma femme lave la lessive par ce temps.

Il approcha de la cheminée sans feu, une chaise qui branlait sur la terre battue. Il tourna vers le vieux Villard une tête de rousseau, déjà grisonnante:

—Qu’est-ce qui vous amène? demanda-t-il, l’œil mi-clos.

—Mon gars, dit Villard, en appelant toutes ses forces, tu sais bien le malheur qui nous est tombé dessus ... On n’est plus assez à la Genette. Et ça me fait deuil de laisser la terre sans soins et besognes. A cette heure, il y a plus beaucoup de bras pour l’ouvrage. Tu me ferais plaisir, mon ami, si tu venais à la maison pour nous aider. Je te baillerais cent vingt pistoles et un habit neuf avec une paire de souliers. Ma bru peut quasiment plus bouger tant ça l’a mise en chagrin, la mort de mon pauvre garçon. Tu l’as connu; il était bon et vaillant.

—Oh! pour ça, oui! un bon homme. Mais j’aime mieux vous le dire tout de suite, je peux point venir chez vous. Courteux m’embauche à belle année, à cause qu’il a son bien de la Grangerie et aussi le bien de ceux qui peuvent point le faire.

Ayant dit ces mots, il considéra avec attention les chenets comme s’il les voyait pour la première fois.

Le père Villard trouva alors des paroles de bonne amitié, rappela qu’il avait été, dans le temps, bien satisfait de la besogne de Desforgues. Ce fut inutile. En se levant de sa chaise pour revenir à son jardin, il déclara, sur un ton qui blessa Villard:

—Ah! pauvre vieux! Pas de chance, appelle pas de chance! Si mes enfants n’étaient pas tous à la ville, je vous en aurais laissé un pour vous tirer de peine. Mais moi, je peux point mécontenter Courteux qu’il faut pas faire enrager, car il est point commode.

Villard prit son bâton qu’il avait posé près de la porte. Et tout raidi, il s’en alla en disant:

—C’est comme tu voudras, mon gars. Je m’arrangerai ailleurs.

—Et pourquoi que vous vendez pas, si vous pouvez plus faire? Courteux vous achèterait la Genette ...

Mais Villard gronda:

—C’est-il que tu serais d’entente avec lui? On vendra point le bien où mes vieux et mon garçon ont tant peiné. Tu peux lui porter ça à Courteux. Et s’il y a pas de chance, y en aura point. C’est pas au beau temps qu’il y a vaillance à tenir bon.

Il hochait la tête et tremblait. Desforgues alla reprendre sa bêche.

—Bien le bonjour, siffla-t-il.

Villard prit un sentier qui tournait sous des châtaigneraies et tirant le pied il monta vers le village du Cluzeaud.

Il gravissait la pente de la vallée, trouée de roches grises où le lichen faisait des ors verts, ponctuée des fuseaux du genévrier. Dans cette immense solitude, le cri d’un oiseau sauvage passa. La bruyère devenait drue et les fougères levaient leurs petites crosses de verdure tendre. Il y avait à mi-coteau des enceintes de pierres sèches que des hommes, dans des temps bien finis, avaient formées et que les fées, maintenant, habitaient. De ce point, on découvrait des étendues de campagne, à perte de regard; et la rivière coulait en bas, anguille lumineuse qui se glissait, tordue en des profondeurs vertes et se cachait pour montrer soudain, à une lieue, un de ses anneaux que le soleil écaillait de feu.

Villard ne regardait pas ce coin de terre familier. Avec l’obstination lente de la vieillesse, il poursuivait sa route, et le refus de Desforgues avait aiguisé encore sa volonté de trouver un valet. Où était le temps jadis, quand le pays avait de bons bras à son service, en toute saison? Autrefois, que l’on fît un signe, un appel, et de braves garçons s’en venaient à l’aide, bien contents de travailler et de faire du blé pour chacun et pour tous! Pauvres jours où servir n’avait plus sa joie et son honneur, quand on ne pensait qu’à se raidir l’échine en guignant des poignées d’argent et en maudissant la bonne peine de gagner sa vie!

Lorsque Villard eut atteint la cime de la vallée, il aperçut le village du Cluzeaud: huit maisons basses, couvertes de grosses tuiles brunes, assises au bord d’une mauvaise route rocailleuse, quatre d’un côté, quatre de l’autre, et se regardant par leurs étroites fenêtres, pleines d’ombre.

Il appela, tout essoufflé, Pierre Lechamp; mais ce fut la femme qui répondit, venant sur le seuil que barrait un portillon. Le tricot aux doigts, sans interrompre le mouvement sec des aiguilles qui serraient des mailles de laine dure, elle dit:

—C’est vous, père Villard, vous voulez parler au Pierre? Il n’est point à la maison: il tire de la pierre dans la carrière du Masblanc pour l’agent voyer. Entrez vous asseoir. C’est loin, de la Genette au Cluzeaud; et vous avez vendu l’âne.

Elle parlait en chevrotant; et dodelinant sa tête serrée dans un mouchoir dont un coin sortait en oreille de lapin, elle expliqua que son homme n’avait pas une journée libre.

—Vous venez, peut-être bien, rapport à vos terres; et votre garçon n’est plus là pour les faire ... Mais, vieux, vous mangez pas les sangs. M’est avis qu’il faut vous reposer, mon pauvre, et laisser tout ça. Vous en aurez toujours assez, à preuve que vous êtes plus bien jeune. Chacun son tour.

Il allait entrer, mais quand il entendit ces paroles, il recula comme si on l’avait frappé. Il se souvenait qu’il avait donné jadis à cette femme un sac de froment, par bonté comme on le doit, car elle vivait chichement, ayant cinq enfants à élever qui, maintenant, tous placés à la ville, lui servaient une petite pension.

Il s’éloigna; et il faisait sonner son bâton sur les pierres pour montrer qu’il dédaignait la commère qui le regardait partir.

Quand il arriva au tournant du chemin, il s’assit sur le rebord du fossé, car ses jambes pliaient sous lui. Il était pris d’une grande faiblesse; dans son jeune temps, même quand on ne s’accordait pas, on offrait toujours un verre de cidre, un bout de pain et de salé. Et il avait faim. Mais ceux qui sont vieux deviennent légers comme les petiots. Il se mit à rire d’un pauvre rire qui tirait sa lèvre où le sang ne montait plus: «Ah! ces mal plaisants! pensait-il, si on a besoin de rien, on peut venir chez eux.» Des larmes mouillèrent ses yeux qu’il essuya vite avec ses doigts. Il fallait que sa petite-fille fût contente, ce soir, quand il rentrerait. Il était assez âgé pour faire un mort, mais avant de s’en aller au cimetière, il pensait à Vone, à Tine, à Nonot qui aimaient tant à jouer à la barbichette. Ces petits becs demandaient la becquée. Il se leva en s’aidant de son bâton: il fallait se hâter, car le soleil descendait sur la vallée. Il murmura:

—Faut que je trouve ... Hélas, quand on est vieux, on n’est plus si fin.

Il songea à Justin Brilloux qu’il n’avait pas vu depuis longtemps. Il en gardait un bon souvenir. Il habitait à l’Age d’Amont, en dehors de la commune de Rieux.

Le vieux marcha en allongeant le pas; il y avait à faire une demi-lieue de chemin. Quand il fut arrivé au seuil de la maison de Brilloux, il souffla un moment avant de frapper; mais Justin parut sur sa porte, l’ayant vu venir. Villard eut peine à le reconnaître. Brilloux, à soixante ans, n’était plus qu’un vieillard sans force, tout ratatiné, tout desséché. Cependant ses yeux étaient restés jeunes ainsi que sa langue.

—Ah! vieux, je suis bien aise de vous voir. Vous ne montez plus de ces côtés. Moi, je bouge plus d’ici. Je vaux plus rien, mon pauvre; sans ma bonne vieille, je périrais.

L’ombre tombait, mais la mère Brilloux entra, portant un fagot bien sec qu’elle dressa dans la cheminée. Elle y mit le feu qui monta d’abord dans la brindille et vite brûla clair sous la marmite.

Elle salua Villard, et tout de suite le plaignit de plein cœur pour cet accident du diable qui avait porté son gars en terre.

—Vous avez eu bien du malheur. Si Brilloux pouvait vous prêter la main, ce serait avec plaisir. C’est juste s’il tient sur ses jambes.

Villard remercia pour l’amitieuse pensée. Il dit avec un sourire tout naïf, comme en peuvent avoir les petiots ou les trop vieux:

—Je comprends point que toi, Brilloux, qui as deux fois dix années de moins que moi, tu sois comme ça tout tapé; ça serait bon à moi, mais je vaux pas cher; une pauvre peau sur des os si secs que du bois sec.

Il but un verre de cidre que lui servit Brilloux. Ils trinquèrent. Le jus de la pomme, qu’il accompagna d’une croûte de pain, mit un peu de rouge à ses pommettes et lui remua le sang. Il serra la main de Brilloux et dit sur le pas de la porte:

—Te souviens-tu quand tu levais l’été à la Genette? On travaillait autant les uns que les autres. Tant plus on suait, tant plus on buvait. Le soleil pompait tout ça. Ah! pauvre bon temps.

Le soir était tout à fait venu. Villard se dirigea vers Ballanges: quatre maisons accroupies dans une terre qui fait le gros dos sur la Gartempe.

Bientôt la nuit tomba à menus flocons, et le ciel, qui était à l’ouest d’argile jaune, montrait une petite plaie aux lèvres retournées, comme en peut faire un couteau de boucher, et qui devait saigner en dedans. On entendait au loin un cri long et sonore de bergère appelant son chien. Une coulée noire emplit la route que suivait Villard, et les arbres du fossé perdaient leurs formes dans le brouillard qui se levait. Un rayon de lampe que l’on allumait au village proche venait jusqu’aux yeux du vieil homme.

Il arriva à Ballanges; des chiens aboyèrent. Il appela, étourdi de fatigue.

—Ho! Fansat! Ho! Lionnou! Es-tu là?

Fansat ouvrit sa porte, et il aperçut le père Villard qui pesait des deux mains sur son bâton et tremblait comme un homme saoul.

—Entrez donc, père Villard, dit-il.

Mais le vieux continuait de trembler. Alors il le prit sous le bras et le conduisit devant la cheminée. A la vue du feu qui brûlait clair, Villard se ranima. Il parla en hâte, sans demander comment allaient la santé et les affaires de la maison. Lionnou, près de la flamme, haut et long, avec une tête en broussailles, une figure gardant tout son poil et piquée par des yeux gris, avait l’air d’un grand chien mouton. Trois petiots étaient assis entre les chenets, le derrière par terre, et la mère, forte femme, apprêtait la soupe du soir. Fansat écouta Villard, mais d’abord il ne comprit pas grand’chose à ses paroles précipitées.

—Mon gars, tu as servi dans le temps, chez nous, petit valet, reprit plus lentement Villard qui soufflait, les pieds devant la braise. Y a du malheur à la maison; tu le sais bien. Y nous faut un garçon courageux et plaisant comme toi pour nous aider. Ne réponds pas non, Lionnou.

—Vieux, arrêtez-vous de parler. J’ai des journées à faire à la Borderie, mais je m’arrangerai à venir chez vous. On connaît le brave monde.

—Tu auras cent vingt pistoles.

—Ça suffit. Pas plus tard que demain, j’irai chez vous. Vous pouvez le dire et vous allez manger la soupe avec nous.

—Laisse-moi m’en aller, mon fi. J’ai besoin de m’en revenir. Je suis content.

Mais Fansat voulut l’accompagner un bout de chemin. La lune était dans son premier quartier et luisait bien faiblement.

Villard était exténué; ses épaules fléchissaient et sa tête alourdie le poussait en avant, mais il crispait sa main sur son bâton pour ne pas tomber. Parfois une joie lui chauffait le cœur, une pauvre joie infinie et vague.

—Ils seront contents, marmonnait-il.

A une lieue de la Genette, Lionnou Fansat le quitta; ils n’avaient échangé que peu de paroles.

Il passa la Gartempe au pont de Chanaud; la lune se cachait dans de gros nuages. L’ombre était épaisse, et maintenant le chemin devenait raide en serpentant vers la Genette.

Le vieux grondait:

—Ça va bien, j’arrive ... Patience ... J’arrive.

Et il jetait en marchant des «han» comme un homme qui enfonce un coin de fer dans du bois dur. Il serrait ses mâchoires pour lutter contre une fatigue terrible, et bien qu’un vent froid se fût levé, la sueur roulait de sous son chapeau. Peu à peu, les ténèbres dansèrent devant ses yeux; des formes se mêlaient et se séparaient. Soudain, il crut voir au bord du sentier un homme qui était assis et qui soutenait sa tête dans ses mains.

—Ce serait-il toi, mon pauvre garçon? demanda-t-il.

Il s’approcha, ne rencontra rien qu’une ombre qui s’effaçait; il trébucha et roula dans le fossé. Alors, il eut peur et cria. Il était seul; il se releva avec grande peine. Et continuant de marcher, il répétait pour se donner du courage:

—J’arrive, Aimée, Tine, Vone, Nonot ... Patience!

Enfin, il vit se dresser la masse noire du toit de la Genette. Aimée était accourue à sa rencontre, suivie de Brunette qui jappait de plaisir. Il dit:

—Lionnou Fansat viendra chez nous, dès demain.

Elle s’écria:

—Grand-père, comme je suis contente! Mais que j’ai eu d’inquiétude pour toi!

Quand il passa le seuil, tandis que Brunette lui léchait les mains, il montra à la lueur de la lampe une figure toute creusée, où du sang coulait dans la barbiche blanche. Aimée s’écria, effrayée:

—Tu es tombé!

En hâte, elle prit un linge pour le laver avec de l’eau de lavande. La mère se lamentait, mais il souriait, s’étant assis dans le fauteuil de bois. Il mangea la soupe qu’on lui avait gardée chaude, près du feu.

VIII

Le lendemain, Lionnou Fansat frappa de bon matin à la porte de la Genette. Au moyen d’un fort bâton appuyé sur l’épaule, il portait une valise de toile où se balançait une paire de souliers à clous.

Brunette aboya. Seule, Aimée était levée; la mère, les petiots, le vieux dormaient encore.

Elle ouvrit à Fansat et le fit entrer, en lui disant des paroles d’amitié et de merci. Elle avait préparé un tourain qui est un bouillon à la farine de blé, relevée d’une gousse d’ail ou d’un oignon frit dans du lard.

—Asseyez-vous et mangez un peu. Il fait loin de Ballanges à la Genette.

Elle posa sur une serviette de chanvre une bouteille de cidre bouché, et une assiette de salé.

Fansat, plaçant ses hardes dans un coin, la remercia bien poliment. Il mangea la soupe chaude et but un bon coup.

De derrière les rideaux à fleurs qui fermaient de tous les côtés son lit, le vieux Villard envoya à Lionnou Fansat un salut tout enroué.

—Je peux point me lever encore, mon pauvre.

—Vous tracassez point, repartit Fansat. On fera ça qu’il faut.

La mère à son tour s’éveilla, fit entendre quelques plaintes et se rendormit.

—Ne faisons pas de bruit, dit Aimée. Laissons-les dormir. Pourvu que les petits soient réveillés une heure avant la classe; ça suffit. Il faut du sommeil à ce petit monde.

Brunette qui avait grondé quelque temps se tut, et levant son nez fin vers Lionnou, elle devinait un ami.

Le ciel parut se hausser et l’air devint bleuissant et doré.

Fansat alla à l’étable et remarquant que les bêtes mangeaient et que la litière était propre, il s’étonna:

—C’est-il vous qui avez tenu ça en état? C’est point de la besogne de demoiselle. Mais c’est brave, ça!

Elle rougit de confusion, et dit qu’elle avait fait comme elle pouvait, sans plus. Fansat la considérait, ébaubi; et liant deux vaches qu’il attela à la charrette où il porta le soc, il se mit à parler de confiance:

—Ah! mademoiselle Aimée, si j’avais su que vous soyez en peine de trouver quelqu’un, y a bon temps que je serais venu. Vous vous souvenez, peut-être, que j’ai prêté souvent la main à Villard quand j’étais jeune valet, mais vous étiez toute petite. Courteux de la Grangerie jasait partout qu’il achetait votre bien et j’ai idée qu’il racontait des histoires au monde pour qu’on n’aille pas chez vous et que vous lui laissiez le bien pour bon compte, à force d’ennui.

Elle était heureuse et ne songeait à accuser personne par ce matin moins pur que son cœur où la lumière s’ouvrait. Elle dit:

—Je vais vous montrer les terres. C’est un beau temps pour labourer. Je reviendrai vite, car il faut m’occuper des petits et de mon grand-père.

Tandis qu’ils cheminaient, le soleil s’élevait, découvrant tout le pays, glissant sur les haies, coulant dans le guéret, les prairies, les eaux où ses ors se mêlaient d’argent parmi de grandes brumes bleuâtres.

Ils arrivèrent au Fondbaud. Fansat s’écria:

—Le temps y est. Faut se presser.

Il enleva le soc de la charrette, détacha les vaches. Puis, ayant lié les bêtes à la charrue, il les guida de l’aiguillon et d’un cri sonore. Le soc fonça dans les dernières mottes que Pierre Villard avait soulevées, et il fendit doucement la terre.

Aimée gardait le silence, pleine d’une grande émotion. La trace du sillon interrompu s’effaçait dans la lumière. Un moment, elle revit dans son cœur son père défunt, quand il allait, les bras allongés, les mains tenant ferme les mancherons, les regards attentifs. Elle entendit de nouveau le son de sa voix, sur cette campagne. Puis elle ne vit plus que Fansat qui conduisait l’araire et le soleil qui enchantait la terre ouverte.

Il dit:

—Je rentrerai à mi-jour.

Elle lui souhaita bon courage et revint vite à la Genette en coupant à travers champs. Elle pensait qu’il fallait pétrir le pain et faire, dans l’après-midi, des lavages de linge. Quand elle rentra, la mère était levée et s’occupait à casser quelques brindilles qu’elle jetait au feu.

—Ma pauvre Aimée, souffla-t-elle, je suis fort aise que notre vieux ait trouvé Lionnou Fansat, c’est un bon homme. Mais de payer un valet, ça sera bien cher. Et moi, je me fais honte; je peux plus travailler comme autrefois. Je passe une heure de temps où j’aurais mis quatre minutes. Ça fait que tu as une grosse charge. Pourras-tu porter ces cassements de tête? Dans la mienne à moi, me semble qu’il y a plus que du vent noir.

Elle s’agita encore un peu, plaça et replaça la vaisselle, accrocha le porte-poêle, mais bientôt elle tomba de tout son poids sur une chaise et marmonna:

—Pauvre, je ne vaux plus rien. Depuis qu’il est parti, tout est parti et j’étais point si forte, avant ...

Aimée ne répondit pas, ayant peur des paroles qui dévorent le temps. Elle courut à la chambre où dormaient encore les enfants. Elle poussa les volets, toucha le lit où Tine et Vone se frottaient les yeux. Nonot le premier sauta sur le plancher et il frétilla dans le bout de chemise d’homme que lui avait taillée Mémée.

—Tu sais, Nonot, nous sommes contents. Nous avons un valet pour faire la terre.

—Tu es contente, moi aussi je suis bien content.

Puis il cria:

—J’ai une chemise à fente comme grand-père!

Il enfila tout seul sa culotte. Tine et Vone, un peu paresseuses, sortirent lentement des draps quatre petons frais aux doigts qui remuaient comme des boules. Elles s’habillèrent et s’aidèrent l’une l’autre comme on le leur avait appris. Aimée démêla leurs chevelures, et bientôt tous les trois, comme à l’habitude, ils furent lavés et vêtus. Ils vinrent dans la cuisine embrasser leur mère qui se demandait par quel prodige la vie continuait de fleurir.

Aimée prépara le panier de classe où, entre deux assiettes retournées, elle avait placé un bout de salé avec de longues tranches de pain, et plié dans un papier trois billettes de chocolat.

Quand ils descendirent les marches de la terrasse en faisant claquer leurs sabots ferrés, elle courut les baiser sur leurs joues luisantes, se retenant de les étreindre longtemps. L’amour maternel qui est comme un feu du ciel réchauffait son cœur virginal.

Lorsqu’ils ne furent que trois points sur le sentier, elle revint près du feu; elle prépara la soupe pour sa mère et pour son grand-père qui se levait. Cela fait, elle alla traire les deux vaches qui étaient restées à l’étable; et le lait refroidi, elle le fit cailler dans des gages. Un bout de fromage, pour le marendé[B], c’est bien agréable à étendre sur du pain. Brunette la suivait sans cesse et elle sentait sur ses talons le souffle de son museau.

Le vieux était encore recru de la fatigue de la veille; mais en mangeant sa soupe, le coude posé sur la table, il dit à Aimée:

—Ça me fait contentement quand je pense que Fansat laboure les terres. Ah! c’est point facile de trouver quelqu’un au jour d’aujourd’hui. Depuis que je t’entends aller et venir, dès la pique du matin, tout comme une fourmi, j’en avais peine. Tu auras encore trop de besogne pour ta jeunesse. Mais je te sais contente.

Il se leva et ouvrant une boîte de noyer, il en sortit cent vingt pistoles.

—Tu vois, ma fille, dit-il à la mère. On aura de quoi payer cette année, après ça ira mieux. Je gardais ça pour les jours de misère.

Aimée se tenait droite près de la table. Elle était heureuse; il lui semblait que les murailles de la maison qu’elle avait senti trembler quand le malheur avait soufflé, devenaient tout à coup plus fortes. Mais elle ne s’attarda pas à songer sans rien faire. Elle ouvrit la maie, et retroussant les manches du corsage bien au-dessus de la saignée, elle fit couler la farine et l’eau qu’il fallait et se mit à pétrir. Elle travaillait la pâte avec joie et la voyait se gonfler sous ses mains.

—Tu es une fille du bon Dieu, ma Aimée, marmonna le vieux.

Elle se sentait une grande force dans l’odeur de ce froment moulu comme si elle brassait de la vie. Du pain pour le bon grand-père, pour sa mère qui la regardait émerveillée, et les petits enfants qui étaient à l’école.

Parfois, elle s’arrêtait, la figure devenue rouge d’un effort prolongé et rythmé. Elle était alors d’une beauté ardente, avec ses bras aussi blancs que la fine farine de blé. Ayant achevé de pétrir, elle apprêta six corbeilles où elle arrondit un linge bien propre qu’elle poudra, puis elle les remplit de la pâte et les recouvrit de couvertures de laine.

La mère, accroupie devant le feu, pelait des légumes pour le repas. Elle se mouvait lentement et s’arrêtait parfois le couteau dans les mains, tournée vers les braises qu’elle regardait avec fixité. Le vieux, assis sur le banc à sel, avait allumé sa pipe et fumait à petits coups, les mains posées sur les genoux. Il considéra sa bru un moment et il grogna en crachant dans la flamme:

—Pauvre femme ... le feu brûle plus de même depuis que mon garçon a péri.

Aimée venait déjà à son aide, et vivement pelés, les légumes sautèrent dans la brasière où fondait une petite côte de porc. Puis, le couvercle refermé, on n’entendit plus que le bruit étouffé d’une cuisson à feu doux.

—Je te remercie, dit la mère; c’est plus fort que moi. Je dors sur la besogne. Je suis devenue vieille, d’un coup.

Aimée répondit à peine, de peur de s’attendrir et de pleurer, ce qui n’avance pas à grand’chose. Elle se hâta de mettre de l’ordre, essuya les meubles et fit les lits.

La matinée était avancée. Le soleil, par la croisée, coulait ses rayons jusqu’au feu. Tout à coup, Brunette aboya furieusement. La voix de Courteux s’éleva, et passant le seuil, il cria:

—Vas-tu me mordre? Bonjour, vous autres!

Il prit une chaise sans attendre qu’Aimée la lui offrît, et ses yeux clignotèrent en considérant le vieux Villard qu’il trouva jaune comme un coing et la mère qui n’avait guère de sang aux joues. Et il tourna le dos comme à dessein à Aimée qu’il avait vue en entrant; elle avait porté sur lui des regards trop clairs. La maie était encore ouverte et il aperçut les corbeilles sous les couvertures.

—Tu as fait le pain, ma pauvre, dit-il à la mère, sachant bien que, seule, Aimée avait pétri, car il voyait de la pâte séchée à ses doigts.

—Ah! c’est ta Aimée, c’est point possible. Tu la tueras. Elle est point pour ça.

—Ça nous regarde, Courteux, dit la mère.

Puis elle garda le silence. Le vieux Villard continuait de fumer sa pipe et ne regardait Courteux que d’un œil, ce qui était un grand signe de méfiance.

Courteux vit bien que l’on attendait qu’il parlât. Il le fit sans hâte en repoussant une colère dont il avait peur.

—Je suis venu rapport à votre bien. Je suis toujours prêt à l’acheter un bon prix, avec du bel argent comptant. Vous pouvez pas faire toute cette terre; elle vous aurait la peau et les os, mes pauvres.

Aimée avait grande envie de le mettre à la porte, mais elle se contint; et elle lui répondait mieux que par des paroles en continuant de mettre tout en ordre et en propreté parfaite.

Le vieux Villard s’arrêta enfin de fumer et dit avec une force qui décontenança Courteux:

—Tu peux aller faire un tour ailleurs; la Genette n’est pas pour ton nez. Tu perds ton temps.

Courteux feignit l’indifférence, mais il souffla fortement:

—Tu sais, ça n’est pas joli ce que vous avez fait, Villard. Je pensais que Lionnou Fansat me prêterait la main pour quelques petits biens que je fais à moitié et vous l’avez louée à belle année. Est-ce vrai? Vous avez imaginé de me souffler à la barbe le Desforgues, mais ça n’a pas mordu. C’est point des choses qu’on fait au monde.

Aimée s’en alla dans sa chambre pour ne pas entendre le compère. Mais Villard, tout à coup, se leva tout droit dans la cheminée et cria d’une voix enrouée par l’âge:

—Écoute toi! Y a plus de place pour un grain de plus dans le boisseau. Tu vas donc me faire la leçon, vilain coucou! Tu as point assez de pondre dans le nid des autres!

Courteux quitta sa chaise et pour que ses mains ne tremblassent pas, il les accrochait aux revers poisseux de sa veste rapetassée.

—Vous le regretterez, grogna-t-il. Bien le bonjour.

Il s’en alla plus vite qu’il n’était venu. S’en retournant à la Grangerie, il longea les terres de la Genette qui le faisaient loucher. Il entendit le cri de Fansat qui labourait bravement au soleil. Il songea:

—Ils auront de la pomme de terre. C’est encore temps.

Il cria:

—Eh! Fansat, tu travailles comme une fourmi!

—Comme vous le voyez, Courteux, repartit Fansat.

—Arrête-toi un peu. J’ai à te causer.

Lionnou Fansat arrêta les bêtes, et appuyé sur l’aiguillon, il écouta Courteux qui lui disait à voix basse:

—Alors comme ça, tu es embauché à la Genette ... Mais c’est des crève-de-faim; y te payeront point. Tu mangeras pas gras. Écoute-moi, mon ami, si tu les plantes d’abord, je te baille tout de suite, le double du loyer qu’ils t’ont promis. Tu viendras chercher l’argent à la maison.

Fansat cracha à terre et grogna, la bouche en coin sous le poil frisé:

—C’est tout ça que vous m’avez voulu jaser. C’était point la peine. Si vous étiez point vieux, je vous piquerais le bas de l’échine avec ma guyade.

Et humant le vent, portant le regard au loin, il poussa ses vaches dans la terre qu’un bon soleil blanchissait.

Courteux s’éloigna en soufflant comme un blaireau qui aurait donné du museau dans une pierre pointue quand il cherchait de la terre bien douce où se nicher.

IX

La paix revenait sous le toit de la Genette. Les pommes de terre avaient été plantées en bonne condition. Tous ces jours, on avait barré la porte de la maison. La mère retrouvait un peu de vigueur pour aider, et les enfants, en revenant de classe, couraient jusqu’aux champs, car le soleil ne quittait plus aussi vite le ciel; ils avaient semé, eux aussi, contents d’obéir à leur grande Aimée.

Cette pressante besogne achevée, Fansat eut le loisir de souffler un peu. Il se plia à ce qui fait le plus souvent le souci des femmes: traire, puiser l’eau, veiller au poulailler qui s’était bien dépeuplé. C’était pour soulager Aimée qui n’en pouvait plus. A ces petits soins, il ajoutait d’autres travaux; il fallait curer les rigoles des prés qui poussaient dru, redresser les barrières et tailler les buissons dont les ombres sont mangeuses d’herbe.

Il y avait peu de bois; il en fit en coupant des arbres morts. Bientôt il devrait désherber, faucher, et ce serait dur de «lever l’été» avec si peu de bras. Il mena le dernier veau en foire et le vendit bien.

La belle saison était tout à fait venue. L’air était mol et chaud. Près de la maison, dans le verger, des pêchers qui, l’hiver, sont laids et bossus, se changeaient en nuages roses, aussi légers que ceux qui flottent au ciel à la fin d’une claire journée. Un petit vent faisait neiger les pruniers fleuris. Les poules s’ébattaient à l’aise dans la cour et leurs plumes avaient des reflets verts. Aimée cueillait au nid leurs œufs et les portait, tièdes encore, à sa mère qui les gobait crus avec un grain de sel.

Elle ne pensait jamais à elle, assez heureuse de se dévouer sans cesse. Mais le soleil plus chaud, l’odeur de la fraîche verdure, ce printemps qui faisait sauter le lien de l’hiver et se répandait sur la campagne tout entière, cette espérance qui volait avec les oiseaux et coulait dans les eaux bleuies, la touchaient et lui portaient au cœur des songes nouveaux.

Après des mois si rudes, elle sentait pour la première fois une terrible lassitude et cherchait un appui.

Par un de ces matins de fin avril où la pluie descend sur les collines, en rideaux d’argent léger, Jacques Lavergne, sautant de sa bicyclette, monta les marches de la terrasse. Il entra et salua Aimée avec une aisance des villes. La mère jardinait en compagnie du vieux Villard, et Fansat courait les champs où il y avait toujours quelque chose à faire.

—Mademoiselle Aimée, dit-il en s’asseyant, je vous avais dit que je viendrais vous voir. On s’est connu autrefois enfants, à l’école, mais après vous avez été en pension chez l’institutrice et moi je n’ai presque plus quitté Limoges.

Il la regardait avec une douceur qui la touchait. Elle était assise près de la table dans le jour doré qui tombait de la fenêtre, et elle reprisait des vêtements de Nonot.

—Je vous remercie, Jacques; c’est agréable de se promener par ce beau temps-là.

Il lui fit entendre, en baissant la voix, qu’il n’était venu que pour elle et non pour jouir de ce premier soleil.

—Mon Dieu, que vous êtes jolie, Aimée! murmura-t-il.

Elle tenait les yeux baissés sur son ouvrage, mais ce murmure l’environnait d’une chaleur soudaine. Il la voyait de profil et la ligne de son visage était animée d’une ombre très douce.

Un silence passa entre eux. Elle leva vers lui des regards purs et le trouva gentil. A présent, il parlait en choisissant des mots qu’il jugeait élégants:

—Ne vous ennuyez-vous pas? La campagne, c’est charmant l’été, mais l’hiver, je ne la saurais supporter. A la ville, il y a de tout, des distractions abondantes et variées. Vous n’avez pas quelquefois envie d’y aller? Mais j’y songe, vous ne connaissez pas cette vie.

—Je me trouve heureuse ici, sous ce toit, et j’aime la paix où l’on travaille à l’aise.

Il dit des paroles de regret. Il était dommage qu’une fille comme elle voulût se cacher en ces terres perdues. Il lui demanda la permission de la revoir.

—Je voudrais, Aimée, que nous nous rencontrions dans les champs. Nous nous promènerions à l’ombre des sentiers fleuris. Vous me parleriez de vous. On dit que vous êtes vaillante, mais quelquefois ne sentez-vous pas le désir d’être écoutée par un garçon de votre âge qui serait votre ami?

Il la regarda, avec une ardeur cachée. Elle répondit par quelques mots simples, tandis qu’un sourire naissait sur ses lèvres, éclairait doucement les traits du visage. Il s’en alla, émerveillé de tant de pureté. Aimée continua de travailler à son ouvrage en rêvant. Mais Vone, Tine et Nonot montèrent bruyamment les marches où sonnaient leurs petits sabots.

Nonot courut vers Aimée et sauta sur ses genoux. Alors elle sortit de sa songerie; elle comprit que, pour la première fois, son cœur avait battu la campagne loin de la maison et du feu qui s’éteignait. Elle l’attisa en hâte. Mais Nonot l’avait saisie par un pan de sa robe.

—Pourquoi tu ne parles pas, Mémée? Est-ce que tu as mal?

Elle se tourna vers lui avec brusquerie; elle vit que les yeux de l’enfant l’interrogeaient, et soudain elle cacha son visage sous ses mains rapprochées.

X

La saison était avancée. Il fallait maintenant désherber les pommes de terre et les chausser; elles s’annonçaient belles, la feuille drue et bien verte. La mère, encouragée par sa fille Aimée, travaillait de meilleur cœur; Fansat se montrait rude abatteur de besogne. Et les jeudis, Vone, Tine et Nonot aidaient de leur mieux, tandis que le grand-père soignait le bétail.

La fête des Rogations arriva. De bon matin, Aimée vint au bourg de Rieux; ses petites sœurs et Nonot l’accompagnèrent, vêtus de leurs habits du dimanche.

L’abbé Verdier dit la messe. Aimée lisait dans son paroissien les paroles qui ne passent pas: «Poussez des cris de joie vers Dieu, habitants de la terre!» Heureuse d’un bonheur qui n’était pas de ce monde, elle était à genoux dans la lumière de son âme. Le curé donna lecture de l’Évangile du jour: «En vérité, je vous le dis, si vous demandez quelque chose au Père, en mon Nom, Il vous le donnera ...»

Il ne fit aucun commentaire et continua l’office. Aimée priait, le visage penché, les mains jointes.

—Accordez-moi ce que je Vous demande pour la maison. Donnez-moi la force de bien travailler. Gardez de toutes maladies Tine, Vone et Nonot qui sont comme de petits orphelins. Qu’ils soient bons. Mon Dieu, je ne suis rien, mais Vous pouvez tout.

La messe finie, les cloches sonnèrent pour la procession. Les fidèles se rangèrent sous le porche et l’institutrice fit marcher ses élèves. Les femmes, dans leurs capes noires, s’avancèrent, le chapelet aux doigts, et les jeunes filles aux corsages clairs.

L’abbé Verdier tenant à la main un crucifix argenté parut, suivi de son mérillier, vieux paysan de Rieux.

Le soleil était haut et la cloche semblait repousser les nuages dont quelques îlots flottaient dans le ciel.

Les litanies des saints commencèrent, tandis que le cortège, après avoir traversé le bourg, entrait et se resserrait dans un sentier qui tournait en une masse de robuste verdure où brillaient les feux de la rosée.

Dans une immense paix fraîche, sous les branches des chênes qui se rejoignaient, l’abbé Verdier allait, appelant la multitude des anges et des saints, les apôtres et les innocents que le Cruel égorgea, les prêtres, les ermites, les moines laboureurs, les martyrs d’où coule, pour les siècles, la source de sang qui purifie le monde. Une réponse de la terre, un écho venu des bois proches, se levait.

Au tournant des sentes, des croix se dressaient, ornées de bouquets de fleurs, alors un enfant sonnait de sa clochette et l’abbé Verdier bénissait les fidèles agenouillés. Chacun se relevait et retenait son pas pour rythmer la marche. Aimée unissait sa prière aux souffles de son pays et suppliait Dieu d’éloigner le péril qui guette sans cesse.

—Daignez donner et conserver les fruits de la terre! chantait l’abbé Verdier.

Le chant latin était beau comme la branche flexible des chênes.

Pour tous, le mérillier, homme que trente ans de travail dans les champs avaient desséché et rendu pareil à quelque noir sarment, répondait:

«Exaucez-nous, Seigneur!»

Tous savaient que le nuage est plein de foudre et de grêle qui s’abattent sur le blé.

«Daignez donner le repos éternel à nos fidèles défunts!»

Dans cette humble voie où, depuis des siècles, la procession avait passé, avec les mêmes rites et les mêmes chants, au milieu de la même terre, les morts précédaient les vivants et se répandaient dans la plaine et sur les collines, par grandes foules silencieuses, invisibles comme des flammes au soleil.

Là-bas, de l’église, venait la prière balancée des cloches. Les fidèles, après avoir cheminé dans les sentiers touffus et sous l’enroulement des verdures, arrivèrent sur un plateau d’où l’on découvrait l’horizon à perte de vue. Des étangs ouvraient, dans des éloignements gris et bleus, des trappes d’argent où se débattait du soleil surpris; et sous le trait brillant de la rivière, se déployaient les rames diversement colorées d’une terre ensemencée de seigle, de blé ou de colza, enflammée, çà et là, par l’ajonc et le genêt en fleur. Alors, les prières latines, l’invocation millénaire qui sortaient de la poitrine d’un homme de ce pays, furent saisies par le vent et poussées dans de divines immensités.

La double file tourna vers le bourg, en se rapprochant et en s’aiguisant; coin vivant dont l’angle aigu était formé par de petits enfants. L’église ouvrait le cœur d’ombre de son ogive, étoilé par les points d’or des cierges qui brûlaient sur l’autel. Ces femmes, mères et veuves, qui fermaient la marche, étaient de ces humbles pleureuses que l’imagier, en ces temps où la foi était en feu, taillait dans la pierre des cathédrales.

Une dernière bénédiction fut donnée des marches de l’autel, et l’église se vida. Aimée, toute remplie encore de cette cheminante prière à travers la campagne, sortit et s’attarda un moment devant le porche. Nonot cachait derrière son dos une touffe de fleurs qu’il avait cueillies.

—Tiens, Mémée, c’est pour toi, dit-il en l’offrant avec une gentille brusquerie.

Elle prit les fleurs et embrassa le petit; puis elle appela Tine et Vone qui babillaient avec des compagnes de leur âge. Mais elle aperçut Clémentine Queyroix, de Lascaud, et courut vers elle.

Clémentine, fille de Queyroix le sabotier, avait grandi avec Aimée, joué avec elle, étudié sur les mêmes bancs d’école. Elle n’était pas jolie, mais sa figure, pleine de franche amitié, avait la fraîcheur d’une pomme rouge et ses yeux étaient d’un bleu limpide. Elle se plaignit gentiment de ne plus voir Aimée à Lascaud.

—Tu ne viens plus chez nous; ça m’ennuie, mais je comprends ça. Je sais toute la besogne que tu fais, ma pauvre. On en est tout étonné dans le pays. Un moment, on avait cru que la Genette serait vendue. Ne m’en veux pas si je te dis ça. Comment peux-tu faire?

—Ce n’est pas si difficile que tu crois. Quand on aime bien, tout s’arrange. Mais à cette heure Lionnou Fansat nous aide, et les mauvais jours, il me semble, sont passés. Nous pourrons nous promener un peu le dimanche et nous en aller cueillir de la bruyère.

Aimée avait pris par la main Nonot, qui sautait en marchant, d’un pied et de l’autre, tandis que Vone et Tine cheminaient devant eux, bien sages.

Lascaud était du côté de la Genette. Aimée accompagna Clémentine jusqu’à la Croix-du-Repaire, lieu où le chemin se dédouble. Elles étaient contentes de parler des choses et des gens du pays. Depuis longtemps elles n’avaient eu ce loisir. Comme elles allaient se quitter, Jacques Lavergne les dépassa et sauta lestement de bicyclette. Il salua Aimée et sourit à Clémentine.

—J’ai beaucoup de chance de vous rencontrer, avec votre gentille amie. Ne serez-vous pas au bal, ce soir?... Mais j’y songe, cela est incongru, vous êtes en deuil.

Il y eut un silence. Aimée était douloureusement étonnée par les paroles précipitées de ce garçon qui soulignait sa légèreté en s’excusant. Clémentine la quitta, et elles se promirent de se revoir plus souvent.

Jacques Lavergne, poussant de la main sa bicyclette, demanda à Aimée la permission de l’accompagner un peu. Mais elle répondit qu’elle était pressée et peu disposée à parler.

—Vous aurais-je blessée? dit-il en levant vers elle des yeux attristés. Si cela était, j’en serais bien malheureux.

Et remontant brusquement sur sa bicyclette, il s’éloigna vers Rieux. Aimée, en revenant à la Genette, se reprocha d’avoir été dure pour ce garçon, un peu étourdi peut-être, mais qui lui parlait d’une voix douce.

Nonot l’avait quittée et poursuivait dans l’herbe du fossé quelque sauterelle verte. Elle courut vers lui et, l’élevant dans ses bras, elle l’embrassa avec une ardeur dont elle était effrayée.