[37] Guerre d’Espagne et Portugal, où l’Angleterre intervint contre Napoléon Ier.

— Bah ! nous vous aurons tiré de là sans vous laisser le temps de dire ouf. Prenez soin de son Excellence. Moi, je m’en vais essayer de dormir un peu.

On dormit jusqu’au matin sur les deux navires, après quoi on se mit en devoir de déséchouer la Guadala. En s’aidant de ses propres machines, tandis que la plate halait et soufflait avec entrain, elle se dégagea du banc de vase et se remit par le travers en eau profonde. La plate était juste sous son arrière, et le gros œil du canon de quatre pouces regardait pour ainsi dire par la fenêtre dans la chambre du capitaine.

Le remords, sous les espèces d’un violent mal de tête, accablait le gouverneur. Il se rendait fâcheusement compte qu’il avait peut-être bien outrepassé ses pouvoirs, et le capitaine de la Guadala, en dépit de tous ses sentiments patriotiques, se rappelait nettement que la guerre n’était pas déclarée entre les deux pays. Il n’avait pas besoin que le gouverneur le lui répétât sans cesse pour savoir qu’une guerre, une guerre sérieuse, signifiait la république dans sa patrie, la perte possible de son grade, et mainte fusillade d’hommes vivants contre des murs inertes.

— Nous avons satisfait notre honneur, lui dit en confidence le gouverneur. Notre armée est apaisée, et la rapport-a que vous emmenez en Europe montrera que nous avons été loyaux et braves. Cet autre capitaine ? Bah ! C’est un gamin. Il appellera ça une… une… Judson de mon âme, comment dis-tu pour ça… pour ces affaires qui se sont passées entre nous ?

Judson regardait la dernière amarre s’échapper du conduit de manœuvre.

— Comment j’appelle ça ? Euh ! je l’appellerais volontiers une plaisanterie. Mais voilà votre bateau d’aplomb, capitaine. Quand vous voudrez venir déjeuner ?

— Je vous le disais, reprit le gouverneur, que ce serait pour lui une plaisanterie.

— Mère de tous les saints ! Qu’est-ce que ce serait donc s’il était sérieux ?… fit le capitaine. Nous serons charmés d’y aller quand il vous plaira. D’ailleurs nous n’avons pas le choix, ajouta-t-il avec amertume.

— Pas du tout, répliqua Judson, pris d’une idée lumineuse en apercevant sur la proue de son bateau trois ou quatre éraflures de balles. C’est nous qui sommes à votre merci. Voyez comme nous ont arrangés les tireurs de Son Excellence.

— Señor capitaine, dit le gouverneur d’un air apitoyé, c’est bien triste. Vous êtes très abîmés, avec votre pont tout criblé de balles. Nous ne serons pas trop durs envers un vaincu, n’est-ce pas, capitaine ?

— Vous ne pourriez pas nous passer un peu de peinture, dites donc ? J’aimerais de me rafistoler un peu après… l’engagement, dit Judson d’un air méditatif, en se tapotant la lèvre supérieure pour dissimuler un sourire.

— Notre magasin est à votre disposition, répondit le capitaine de la Guadala.

Et son œil s’illumina ; car quelques traînées de céruse sur de la couleur grise sont considérablement voyantes.

— Davies, allez à leur bord voir ce qu’ils ont de disponible… de disponible, entendez-vous. Avec un peu de mélange, leur couleur de mâts ferait à peu près la teinte de notre franc-bord.

— Ah oui, je leur en donnerai du disponible, fit Davies avec férocité. Je ne comprends pas ce micmac d’être pour ainsi dire à tu et à toi, coup sur coup, après s’être envoyé au diable ! En toute justice c’est eux qui sont notre prise légitime, pour ainsi dire.

En l’absence de Davies, le gouverneur et le capitaine s’en allèrent déjeuner. Judson-Pardieu n’avait pas grand’chose à leur offrir, mais ce qu’il avait il le leur présenta comme un ennemi battu à un vainqueur généreux. Quand il les vit échauffés — le gouverneur cordial et le capitaine quasi expansif — il leur déclara de l’air le plus détaché, tout en ouvrant une bouteille, qu’il ne serait pas de son intérêt de faire un rapport sérieux de l’incident, et qu’il était au plus haut degré improbable que l’amiral y attachât la moindre importance.

— Alors que mes ponts sont lacérés (il y avait un sillon en travers de quatre planches) et mes tôles cabossées (il y avait cinq traces de balles sur trois tôles) et que je rencontre un bâtiment comme la Guadala, et que si je ne suis pas torpillé c’est grâce à un pur hasard…

— Oui. Un pur hasard, capitaine. La bouée du haut-fond s’est perdue, interrompit le capitaine de la Guadala.

— Ah bah ! Je ne connais pas le fleuve. C’est un accident bien fâcheux. Mais comme je vous le disais, quand un hasard seul m’empêche d’être coulé, que me reste-t-il à faire d’autre que de m’en aller… si possible ? mais je crains de n’avoir pas assez de charbon pour le trajet maritime. C’est bien fâcheux.

Judson avait adopté comme mode de communication ce qu’il savait de français.

— Cela suffit, dit le gouverneur, avec un geste magnanime. Judson de mon âme, mon charbon est à toi, et ton bateau sera réparé… oui, réparé entièrement de ses blessures du combat. Vous vous en irez avec tous les honneurs de toutes les guerres. Votre pavillon flottera. Votre tambour battra. Vos… ah oui, vos canotiers tireront leurs baïonnettes… N’est-ce pas, capitaine ?

— Comme vous dites, Excellence. Mais ces marchands de la ville, qu’en faisons-nous ?

Un instant le gouverneur parut embarrassé. Il ne se rappelait pas bien ce qu’il était advenu de ces joyeux garçons qui l’avaient acclamé la veille au soir. Judson s’empressa d’intervenir.

— Son Excellence les a mis aux travaux forcés pour construire des casernes et des magasins, et aussi je crois un poste de douane. Quand ce sera fait, on les relâchera, j’espère, Excellence ?

— Oui, on les relâchera, pour t’être agréable, petit Judson de mon cœur.

Après quoi ils burent à la santé de leurs souverains respectifs, tandis que Davies présidait à l’enlèvement de la planche ébréchée et des traces de balles sur le pont et les têtes de l’avant.

— Oh ! c’est trop fort ! s’écria Judson quand ils furent remontés sur le pont. Cet idiot-là a excédé ses instructions, mais… mais vous me laisserez vous indemniser pour ceci !

Davies, assis les jambes dans l’eau sur un échafaudage suspendu à la proue, sentit nettement qu’on le blâmait dans une langue étrangère. Il se contorsionna, tout gêné, sans interrompre sa besogne.

— Qu’est-ce que c’est ? fit le gouverneur.

— Cette tête de bois a cru que nous avions besoin d’or en feuilles, et il en a emprunté de votre magasin, mais je vais y mettre bon ordre ! (Et alors en anglais :) Halte-là, Davies ! Tonnerre de l’enfer, qu’aviez-vous besoin d’aller prendre de l’or en feuilles ? N. d. D., sommes-nous donc une bande de pirates sauvages qui râflent le magasin d’une tartane levantine ? Prenez un air contrit, espèce de cul-de-plomb, ventre en pot à tabac, enfant de rétameur aux yeux louches ! Vive mon âme ! ne pourrai-je maintenir la discipline sur mon navire, et faut-il qu’un apprenti serrurier de riveur de chaudières me réduise à rougir devant un forban au nez jaune ! Quittez l’échafaudage, Davies, et retournez à la machine ! Mais auparavant déposez ces feuilles et laissez là le carnet. Je vous ferai appeler dans une minute. Allez à l’arrière !

Or, quand ce torrent d’injures s’abattit sur lui, Davies n’avait au-dessus des bastingages que la moitié supérieure de sa ronde figure : elle s’éleva graduellement tandis que l’averse continuait, et le complet ahurissement, l’exaspération, la rage et l’amour-propre blessé se succédèrent sur ses traits, jusqu’au moment où il vit la paupière gauche de son chef hiérarchique s’abaisser par deux fois. Il s’en courut alors à la salle de la machine, où, s’essuyant le front avec une poignée de déchet, il s’assit pour réfléchir à l’aventure.

— Je suis au regret, dit Judson à ses compagnons, mais vous voyez le personnel qu’on nous donne. Ceci me laisse plus encore votre débiteur. Car, s’il m’est possible de remplacer cette chose (jamais on n’emporte d’or en feuilles sur un affût de canon flottant), comment arriverai-je à m’excuser pour l’outrecuidance de cet homme ?

Davies avait la pensée lente ; malgré tout, au bout d’un moment, il transféra le déchet de son front à sa bouche et mordit dedans pour s’empêcher de rire. A nouveau il battit un entrechat sur les têtes de la machine.

— Chic ! Oh ! sacrément chic ! ricana-t-il. J’ai navigué avec pas mal d’officiers, mais je n’en ai jamais vu un si chic que lui. Et je le croyais de cette nouvelle espèce qui ne sait même pas lancer trois mots, pour ainsi dire.

— Davies, vous pouvez reprendre votre besogne, dit Judson par le panneau de la machine. Ces fonctionnaires ont eu l’extrême obligeance de parler en votre faveur. Pendant que vous y êtes, faites ça jusqu’au bout. Mettez-y tout votre monde. Où avez-vous trouvé cet or ?

— Leur magasin est un vrai spectacle, commandant. Il vous faut voir ça. Il y en a assez pour dorer deux cuirassés de première classe, et j’en ai chipé une bonne moitié.

— Dépêchez-vous alors. Ils vont nous ravitailler en charbon cet après-midi. Il vous faudra tout recouvrir.

— Chic ! Oh ! sacrément chic ! répéta Davies à mi-voix, tout en rassemblant ses subordonnés, qu’il mit en devoir d’accomplir le vœu secret et si longtemps différé de Judson.

....... .......... ...

C’était le Martin Frobisher, le vaisseau-amiral, important bateau de guerre alors qu’il était neuf, du temps où l’on construisait pour la voile aussi bien que pour la vapeur. Il pouvait faire douze nœuds toutes voiles dehors, et ce fut sous cette allure qu’il s’arrêta à l’embouchure du fleuve, telle une pyramide d’argent sous le clair de lune. L’amiral, craignant d’avoir donné à Judson une tâche au-dessus de ses forces, était venu lui rendre visite, et par la même occasion exécuter un peu de besogne diplomatique le long de la côte. Il y avait à peine assez de brise pour faire parcourir deux milles à l’heure au Frobisher, et quand celui-ci pénétra dans la passe, le silence de la terre se referma sur lui. De temps à autre ses vergues gémissaient un peu, et le clapotis de l’eau sous son étrave répondait à ce gémissement. La pleine lune se levait par-dessus les marigots fumants, et l’amiral en le considérant oubliait Judson pour se livrer à de plus doux souvenirs. Comme évoqués par cette disposition d’esprit, arrivèrent sur la face argentée de l’eau les sons d’une mandoline que l’éloignement rendait d’une douceur enchanteresse, mêlés à des paroles invoquant une aimable Julie… une aimable Julie et l’amour. Le chant se tut, et seul le gémissement des vergues rompait le silence sur le grand navire.

La mandoline reprit, et le commandant, placé du côté sous le vent de la passerelle, ébaucha un sourire qui se refléta sur les traits du midship de timonerie. On ne perdait pas un mot de la chanson, et la voix du chanteur était celle de Judson.

La semaine dernière dans notre rue il est venu un rupin,
Un élégant vieux blagueur qu’avait une vilaine toux.
Il avise ma bourgeoise, lui tire son huit-reflets
D’un air tout à fait distingué…

Et ainsi de suite jusqu’au dernier couplet. Le refrain fut repris par plusieurs voix, et le midship de timonerie commença de battre la mesure en sourdine avec son pied.

C’qu’on s’amuse ! criaient les voisins.
Comment vas-tu t’y prendre, Bill ?
As-tu acheté la rue, Bill ?
De rire ?… j’ai pensé en mourir
Quand je les ai expulsés dans la rue d’Old Kent.

Ce fut le youyou de l’amiral, nageant en douceur, qui arriva au beau milieu de ce joyeux petit concert d’après boire. Ce fut Judson, la mandoline enrubannée pendue à son cou, qui reçut l’amiral quand celui-ci escalada la muraille de la Guadala, et ce fut peut-être bien aussi l’amiral qui resta jusqu’à trois heures du matin et réjouit les cœurs du capitaine et du gouverneur. Il était venu en hôte indésiré, mais il repartit en hôte honoré quoique toujours strictement non officiel. Le lendemain, dans la cabine de l’amiral, Judson raconta son histoire, en affrontant de son mieux les bourrasques de rire de l’amiral ; mais l’histoire fut plus amusante encore, narrée par Davies à ses amis dans l’arsenal de Simon Town, du point de vue d’un ouvrier mécanicien de deuxième classe ignorant tout de la diplomatie.

Et s’il n’y avait pas de véracité aussi bien dans mon récit, qui est celui de Judson, que dans les racontars de Davies, on ne trouverait certes pas aujourd’hui dans le port de Simon Town une canonnière à fond plat et à deux hélices, destinée uniquement à la défense des fleuves, d’environ deux cent soixante-dix tonnes de jauge et cinq pieds de tirant d’eau, qui porte, au mépris des règlements du service, un listel d’or sur sa peinture grise. Il s’ensuit également que l’on est forcé de croire cette autre version de l’algarade qui, signée par Son Excellence le gouverneur et transmise par la Guadala, contenta l’amour-propre d’une grande et illustre nation, et sauva une monarchie de ce despotisme inconsidéré qui a nom république.