HISTOIRE DU BON PETIT GARÇON

Il y avait une fois un bon petit garçon du nom de Jacob Blivens. Il obéissait toujours à ses parents quelque absurdes et déraisonnables que fussent leurs ordres. Il apprenait exactement ses leçons, et n’était jamais en retard à l’école du dimanche. Il ne voulait pas jouer au croquet, même aux heures où son jugement austère lui disait que c’était l’occupation la plus convenable. C’était un enfant si étrange qu’aucun des autres petits garçons ne pouvait l’entraîner. Il ne mentait jamais, quelque utilité qu’il y eût. Il disait simplement que le mensonge était un péché, et cela suffisait. Enfin il était si honnête qu’il en devenait absolument ridicule. Ses bizarres façons d’agir dépassaient tout. Il ne jouait pas aux billes le dimanche, il ne cherchait pas des nids, il ne donnait pas des sous rougis au feu aux singes des joueurs d’orgue. Il ne semblait prendre intérêt à aucune espèce d’amusement raisonnable. Les autres garçons essayaient de se rendre compte de son naturel, et d’arriver à le comprendre, mais ils ne pouvaient parvenir à aucune conclusion satisfaisante. Comme j’ai déjà dit, ils se faisaient seulement une sorte de vague idée qu’il était «frappé». Aussi l’avaient-ils pris sous leur protection, et ne permettaient pas qu’on lui fît du mal.

Ce bon petit garçon lisait tous les livres de l’école du dimanche. C’était son plus grand plaisir. C’est qu’il croyait fermement à la réalité de toutes les histoires qu’on y racontait sur les bons petits garçons. Il avait une confiance absolue dans ces récits. Il désirait vivement rencontrer un de ces enfants, quelque jour, en chair et en os, mais il n’eut jamais ce bonheur. Peut-être que tous étaient morts avant sa naissance. Chaque fois qu’il lisait l’histoire d’un garçon particulièrement remarquable, il tournait vite les pages pour savoir ce qu’il était advenu de lui, il aurait volontiers couru des milliers de kilomètres pour le rencontrer. Mais, inutile. Le bon petit garçon mourait toujours au dernier chapitre, il y avait une description de ses funérailles, avec tous ses parents et les enfants de l’école du dimanche debout autour de la tombe, en pantalons trop courts et en casquettes trop larges, et tout le monde sanglotant dans des mouchoirs qui avaient au moins un mètre et demi d’étoffe. Ainsi le bon petit garçon était toujours désappointé. Il ne pouvait jamais songer à voir un de ces jeunes héros, car ils étaient toujours morts en arrivant au dernier chapitre.

Jacob, cependant, avait la noble ambition d’être mis un jour dans les livres. Il souhaitait qu’on l’y vît, avec des dessins qui le représenteraient refusant glorieusement de faire un mensonge à sa mère, qui pleurait de joie. D’autres gravures l’auraient montré debout sur le seuil de la porte, donnant deux sous à une pauvre mendiante, mère de six enfants, et lui recommandant de les dépenser librement, mais sans profusion, car la profusion est un péché. Et ailleurs, on l’aurait vu refusant généreusement de dénoncer le méchant gars qui l’attendait chaque jour au coin de la rue à son retour de l’école, et lui donnait sur la tête des coups de bâton, et le poursuivait jusqu’à sa maison, en criant «Hi! hi!» derrière lui. Telle était l’ambition du jeune Jacob Blivens. Il souhaitait de passer dans un livre de l’école du dimanche. Quelque chose seulement lui faisait éprouver une impression manquant de confortable: il songeait que tous les bons petits garçons mouraient à la fin du livre. Sachez qu’il aimait à vivre, et c’était là le trait le plus désagréable dans la peinture d’un bon garçon des livres de l’école du dimanche. Il voyait qu’il n’était pas sain d’être saint. Il se rendait compte qu’il était moins fâcheux d’être phtisique que de faire preuve de sagesse surnaturelle comme les petits garçons des livres. Aucun d’eux, remarquait-il, n’avait pu soutenir longtemps son personnage, et Jacob s’attristait de penser que si on le mettait dans un livre, il ne le verrait jamais. Si même on éditait le livre avant qu’il mourût, l’ouvrage ne serait pas populaire, manquant du récit de ses funérailles à la fin. Ce n’était pas grand’chose qu’un livre de l’école du dimanche où ne se trouveraient pas les conseils donnés par lui mourant à la communauté. Ainsi, pour conclure, il devait se résoudre à faire le mieux suivant les circonstances, vivre honnêtement, durer le plus possible, et tenir prêt son discours suprême pour le jour.

Cependant, rien ne réussissait à ce bon petit garçon. Rien ne lui arrivait jamais comme aux bons petits garçons des livres. Ceux-là avaient toujours de la chance, et les méchants garçons se cassaient les jambes. Mais, dans son cas, il devait y avoir une vis qui manquait au mécanisme, et tout allait de travers. Quand il trouva Jim Blake en train de voler des pommes, et qu’il vint sous l’arbre pour lui lire l’histoire du méchant petit garçon qui tomba de l’arbre du voisin et se cassa le bras, Jim tomba de l’arbre lui aussi, mais il tomba sur Jacob et lui cassa le bras, et lui-même n’eut rien. Jacob ne put comprendre. Il n’y avait rien de semblable dans les livres.

Et un jour que des méchants garçons poussaient un aveugle dans la boue, et que Jacob courut pour le secourir et recevoir ses bénédictions, l’aveugle ne lui donna aucune bénédiction, mais lui tapa sur la tête avec son bâton et dit: «Que je vous y prenne encore à me pousser et à venir ensuite à mon aide ironiquement!» Cela ne s’accordait avec aucune histoire des livres. Jacob les examina tous pour voir.

Un rêve de Jacob était de trouver un chien estropié et abandonné, affamé et persécuté, et de l’emmener chez lui pour le choyer et mériter son impérissable reconnaissance. A la fin, il en trouva un et fut heureux. Il le prit à la maison et le nourrit. Mais quand il se mit à le caresser, le chien sauta après lui et lui déchira tous ses vêtements, excepté sur le devant, ce qui fit de lui un spectacle surprenant. Il examina ses auteurs, mais ne put trouver d’explication. C’était la même race de chien que dans les livres, mais se comportant très différemment. Quoi que fît ce garçon, tout tournait mal. Les actions même qui valaient aux petits garçons des histoires des éloges et des récompenses devenaient pour lui l’occasion des plus désavantageux accidents.

Un dimanche, sur la route de l’école, il vit quelques méchants gars partir pour une promenade en bateau. Il fut consterné, car il savait par ses lectures que les garçons qui vont en bateau le dimanche sont infailliblement noyés. Aussi courut-il sur un radeau pour les avertir. Mais un tronc d’arbre à la dérive fit chavirer le radeau, qui plongea, et Jacob avec lui. On le repêcha aussitôt, et le docteur pompa l’eau de son estomac, et rétablit sa respiration avec un soufflet, mais il avait pris froid, et fut au lit neuf semaines. Ce qu’il y eut de plus incroyable fut que les méchants garçons du bateau eurent un temps superbe tout le jour, et rentrèrent chez eux sains et saufs, de la plus surprenante façon. Jacob Blivens dit qu’il n’y avait rien de semblable dans ses livres. Il était tout stupéfait.

Une fois rétabli, il fut un peu découragé, mais se résolut néanmoins à continuer ses expériences. Jusqu’alors, il est vrai, les événements n’étaient pas de nature à être mis dans les livres, mais il n’avait pas encore atteint le terme fixé pour la fin de la vie des bons petits garçons. Il espérait trouver l’occasion de se distinguer en persévérant jusqu’au bout. Si tout venait à échouer, il avait son discours mortuaire, en dernière ressource, prêt.

Il examina les auteurs et vit que c’était le moment de partir en mer comme mousse. Il alla trouver un capitaine et fit sa demande. Quand le capitaine lui demanda ses certificats, il tira fièrement un traité où étaient écrits ces mots: «A Jacob Blivens, son maître affectueux.» Mais le capitaine était un homme grossier et vulgaire. «Que le diable vous emporte! cria-t-il; cela prouve-t-il que vous sachiez laver les assiettes ou porter un seau? J’ai comme une idée que je n’ai pas besoin de vous.» Ce fut l’événement le plus extraordinaire de la vie de Jacob Blivens. Un compliment de maître, sur un livre, n’avait jamais manqué d’émouvoir les plus tendres émotions des capitaines, et d’ouvrir l’accès à tous les emplois honorables et lucratifs dont ils pouvaient disposer. Cela n’avait jamais manqué dans aucun des livres qu’il eût lus. Il pouvait à peine en croire ses sens.

Ce garçon n’eut jamais de chance. Rien ne lui arriva jamais en accord avec les autorités. Enfin, un jour qu’il était en chasse de méchants petits garçons à admonester, il en trouva une troupe, dans la vieille fonderie, qui avaient trouvé quelque amusement à attacher ensemble quatorze ou quinze chiens en longue file, et à les orner de bidons vides de nitro-glycérine solidement fixés à leurs queues. Le cœur de Jacob fut touché. Il s’assit sur un bidon (car peu lui importait de se graisser quand son devoir était en jeu) et, prenant par le collier le premier chien, il attacha un œil de reproche sur le méchant Tom Jones. Mais juste à ce moment, l’alderman Mac Welter, tout en fureur, arriva. Tous les méchants garçons s’enfuirent, mais Jacob Blivens, fort de son innocence, se leva et commença un de ces pompeux discours comme dans les livres, dont le premier mot est toujours: «Oh! Monsieur!» en contradiction flagrante avec ce fait que jamais garçon bon ou mauvais ne commence un discours par «Oh! Monsieur!» Mais l’alderman n’attendit pas la suite. Il prit Jacob Blivens par l’oreille et le fit tourner, et le frappa vigoureusement sur le derrière avec le plat de la main. Et subitement le bon petit garçon fit explosion à travers le toit et prit son essor vers le soleil, avec les fragments des quinze chiens pendus après lui comme la queue d’un cerf-volant. Et il ne resta pas trace de l’alderman ou de la vieille fonderie sur la surface de la terre. Pour le jeune Jacob Blivens, il n’eut pas même la chance de pouvoir prononcer son discours mortuaire après avoir pris tant de peine à le préparer, à moins qu’il ne l’adressât aux oiseaux. Car, quoique le gros de son corps tombât tout droit au sommet d’un arbre dans une contrée voisine, le reste de lui fut dispersé sur le territoire de quatre communes à la ronde, et l’on dut faire quatre enquêtes pour le retrouver, et savoir s’il était mort ou vivant, et comment l’accident s’était produit. On ne vit jamais un gars aussi dispersé.

Ainsi périt le bon petit garçon, après avoir fait tous ses efforts pour vivre selon les histoires, sans pouvoir y parvenir. Tous ceux qui vécurent comme lui prospérèrent, excepté lui. Son cas est vraiment remarquable. Il est probable qu’on n’en pourra pas donner d’explication.

SUR LES FEMMES DE CHAMBRE

Contre toutes les femmes de chambre, de n’importe quel âge ou pays, je lève le drapeau des célibataires parce que:

Elles choisissent, pour l’oreiller, le côté du lit invariablement opposé au bec de gaz. Ainsi, voulez-vous lire ou fumer, avant de vous endormir (ce qui est la coutume ancienne et honorée des célibataires), il vous faut tenir le livre en l’air, dans une position incommode, pour empêcher la lumière de vous éblouir les yeux.

Si, le matin, elles trouvent l’oreiller remis en place, elles n’acceptent pas cette indication dans un esprit bienveillant. Mais, fières de leur pouvoir absolu et sans pitié pour votre détresse, elles refont le lit exactement comme il était auparavant, et couvent des yeux, en secret, l’angoisse que leur tyrannie vous causera.

Et chaque fois, inlassablement, elles détruisent votre ouvrage, vous défiant et cherchant à empoisonner l’existence que vous tenez de Dieu.

S’il n’y a pas d’autre moyen de mettre la lumière dans une position incommode, elles retournent le lit.

Quand vous avez placé votre malle à cinq ou six pouces du mur, pour que le couvercle puisse rester debout, la malle ouverte, elles repoussent invariablement la malle contre le mur. Elles font cela exprès.

Il vous convient d’avoir le crachoir à une certaine place où vous puissiez en user commodément. Mais il ne leur convient pas. Elles le mettent ailleurs.

Vos chaussures de rechange sont exilées à des endroits inaccessibles. Leur grande joie est de les pousser sous le lit aussi loin que le mur le permet. Vous serez forcé ainsi de vous aplatir sur le sol, dans une attitude humiliante et de ramer sauvagement pour les atteindre avec le tire-bottes, dans l’obscurité, et de jurer.

Elles trouvent toujours pour la boîte d’allumettes un nouvel endroit. Elles dénichent une place différente chaque jour, et posent une bouteille, ou quelque autre objet périssable, en verre, où la boîte se trouvait d’abord. C’est pour vous forcer à casser le verre, en tâtonnant dans le noir, et vous causer du trouble.

Sans cesse elles modifient la disposition du mobilier. Quand vous entrez, dans la nuit, vous pouvez compter que vous trouverez le bureau où se trouvait la commode le matin. Et quand vous sortez, le matin, laissant le seau de toilette près de la porte, et le rocking-chair devant la fenêtre, de retour aux environs de minuit, vous trébucherez sur la chaise et vous irez à la fenêtre vous asseoir dans le seau. Cela vous dégoûtera. C’est ce qu’elles aiment.

Peu importe où vous placiez quelque objet que ce soit, elles ne le laisseront jamais là. Elles le prendront pour le mettre ailleurs à la première occasion. C’est leur nature. C’est un moyen de se montrer fâcheuses et odieuses. Elles mourraient si elles ne pouvaient vous être désagréables.

Elles ramassent avec un soin extrême tous les bouts de journal que vous jetez sur le sol et les rangent minutieusement sur la table, cependant qu’elles allument le feu avec vos manuscrits les plus précieux. S’il y a quelque vieux chiffon de papier dont vous soyez particulièrement encombré, et que vous épuisiez graduellement votre énergie à essayer de vous en débarrasser, vous pouvez faire tous vos efforts. Ils seront vains. Elles ramasseront sans cesse ce vieux bout de papier, et le remettront régulièrement à la même place. C’est leur joie.

Elles consomment plus d’huile à cheveux que six hommes. Si on les accuse d’en avoir soustrait, elles mentent avec effronterie. Que leur importe leur salut éternel? Rien du tout absolument.

Si, pour plus de commodité, vous laissez la clef sur la porte, elles la descendront au bureau et la donneront au garçon. Elles agissent ainsi sous le vil prétexte de garder vos affaires des voleurs. Mais en réalité, c’est pour vous forcer à redescendre à la recherche jusqu’au bas de l’escalier, quand vous rentrez fatigué, ou pour vous causer l’ennui d’envoyer un garçon la prendre. Ce garçon comptera bien recevoir quelque chose pour sa peine. Dans ce cas, je suppose que ces misérables créatures partagent le gain.

Elles viennent régulièrement chercher à faire votre lit avant que vous soyez levé, détruisant ainsi votre repos, et vous réduisant à l’agonie. Mais dès que vous êtes levé, elles ne reparaissent plus jusqu’au lendemain.

Elles commettent toutes les infamies qu’elles peuvent imaginer, cela par perversité pure, et non pour quelque autre motif.

Les femmes de chambre sont mortes à tout sentiment humain.

Si je puis présenter une pétition à la chambre, pour l’abolition des femmes de chambre, je le ferai.

LA GRANDE RÉVOLUTION DE PITCAIRN

Que le lecteur me permette de lui rafraîchir un peu la mémoire. Il y a cent ans, à peu près, l’équipage d’un vaisseau anglais, le Bounty, se révolta. Les matelots abandonnèrent le capitaine et les officiers, à l’aventure, en pleine mer, s’emparèrent du navire et firent voile vers le sud. Ils se procurèrent des femmes parmi les naturels de Tahiti, puis allèrent jusqu’à un petit rocher isolé au milieu du Pacifique, appelé île de Pitcairn, brisèrent le vaisseau, après l’avoir vidé de tout ce qui pouvait être utile à une nouvelle colonie, et s’établirent sur le rivage de l’île.

Pitcairn est si écarté des routes commerciales qu’il se passa des années avant qu’un autre navire y abordât. On avait toujours regardé l’île comme inhabitée. Aussi, lorsqu’en 1808 un navire y jeta l’ancre, le capitaine fut grandement surpris de trouver la place occupée. Les matelots mutinés avaient, il est vrai, lutté ensemble, et leur nombre avait graduellement diminué par des meurtres mutuels, tant qu’il n’en était resté que deux ou trois du stock primitif. Mais ces tragédies avaient duré assez longtemps pour que quelques enfants fussent nés; aussi, en 1808, l’île avait-elle une population de vingt-sept personnes. John Adams, le chef des mutinés, vivait encore, et devait vivre encore longtemps, comme gouverneur et patriarche du troupeau. L’ancien révolté homicide était devenu un chrétien et un prêcheur, et sa nation de vingt-sept personnes était maintenant la plus pure et la plus dévouée à Christ. Adams avait depuis longtemps arboré le drapeau britannique, et constitué son île en apanage du royaume anglais.

Aujourd’hui la population compte quatre-vingt-dix personnes, seize hommes, dix-neuf femmes, vingt-cinq garçons et trente filles, tous descendants des révoltés, tous portant les noms de famille de ces révoltés, tous parlant exclusivement anglais. L’île s’élève haut de la mer, et ses bords sont escarpés. Sa longueur est environ de trois quarts de mille, et, par places, sa largeur atteint un demi-mille. Les terres labourables qu’elle renferme sont distribuées entre les différentes familles, suivant un partage fait depuis de longues années. Il y a quelque bétail, chèvres, porcs, volaille, chats. Pas de chiens, ni de grands animaux. Il y a une église dont les constructions servent aussi de capitole, de maison d’école, et de bibliothèque publique. Le gouverneur s’est appelé, pendant une ou deux générations, «Magistrat et chef suprême, en subordination à Sa Majesté la reine de Grande-Bretagne». Il avait la charge de faire les lois et de les exécuter. Ses fonctions étaient électives. A dix-sept ans révolus, tout le monde était électeur, sans distinction de sexe.

Les seules occupations du peuple étaient l’agriculture et la pêche; leur seul amusement, les services religieux. Il n’y a jamais eu dans l’île une boutique, ou de l’argent. Les mœurs et les vêtements du peuple ont toujours été primitifs; les lois, d’une puérile simplicité. Ils ont vécu dans le calme profond d’un dimanche, loin du monde, de ses ambitions, de ses vexations, ignorants et insoucieux de ce qui se passait dans les puissants empires situés au delà des solitudes illimitées de l’océan.

Une fois, en trois ou quatre ans, un navire abordait là, les émouvait avec de vieilles nouvelles batailles sanglantes, épidémies dévastatrices, trônes tombés, dynasties écroulées, puis leur cédait quelque savon et flanelle pour des fruits d’igname ou d’arbre à pain, et refaisait voile, les laissant à nouveau se retirer vers leurs songes paisibles et leurs pieuses dissipations.

Le 8 septembre dernier, l’amiral de Horsey, commandant en chef de l’escadre anglaise dans le Pacifique, visita l’île de Pitcairn. Voici comment il s’exprime dans son rapport officiel à l’amirauté: «Ils ont des haricots, des carottes, des navets, des choux, un peu de maïs, des ananas, des figues et des oranges, des citrons et des noix de coco. Les vêtements leur viennent uniquement des navires qui passent, et qui prennent en échange des provisions fraîches. Il n’y a pas de sources dans l’île, mais comme il pleut en général une fois par mois, ils ont abondance d’eau. Cependant, parfois, dans les premières années, ils ont souffert de la soif. Les liqueurs alcooliques ne sont employées que comme remèdes, et un ivrogne est chose inconnue.

«Quels sont les objets nécessaires que les habitants ont à se procurer du dehors? Le mieux est de voir ceux fournis par nous en échange de provisions fraîches: c’est de la flanelle, de la serge, des vrilles, des bottines, des peignes et du savon. Il leur faut aussi des cartes et des ardoises pour leur école. Les outils de toute sorte sont reçus avec plaisir. Je leur ai fait livrer un drapeau national de notre matériel, afin qu’ils puissent le déployer à l’arrivée des vaisseaux, et une longue scie, dont ils avaient grand besoin. Cela sera approuvé, je crois, de Vos Seigneuries. Si la généreuse nation anglaise était seulement informée des besoins de cette petite colonie si méritante, il y serait pourvu avant peu.

«Le service divin a lieu chaque dimanche à dix heures et demie et à trois heures, dans l’édifice bâti pour cet usage par John Adams, et où il officia jusqu’à sa mort en 1829. Il se célèbre exactement suivant la liturgie de l’église anglicane; le pasteur actuel est M. Simon Young. Il est fort respecté. Un cours d’instruction religieuse a lieu tous les mercredis. Tous ceux qui peuvent y assister le font. Il y a aussi une réunion générale de prière le premier vendredi de chaque mois. Les prières familiales se disent dans chaque maison. C’est la première chose qu’on fait au réveil, la dernière avant le coucher. On ne prend sa part d’aucun repas sans invoquer les bénédictions divines avant et après. Nul ne peut parler sans profond respect des vertus religieuses de ces insulaires. Des gens dont le plus grand plaisir et le plus estimé est de communier par la prière avec Dieu, et de s’unir pour chanter des hymnes à sa gloire, des gens qui sont, en outre, aimables, actifs, et probablement plus exempts de vice que toute autre réunion d’hommes, n’ont pas besoin de prêtres parmi eux.»

J’arrive maintenant à une phrase, dans le rapport de l’amiral, qu’il laissa tomber de sa plume négligemment, j’en suis sûr, et sans arrière-pensée. Voici la phrase:

«Un étranger, un Américain, est venu s’installer dans l’île. C’est une acquisition douteuse.»

Une acquisition douteuse, certes! Le capitaine Ornsby, du navire américain Hornet, toucha à Pitcairn quatre mois à peine après la visite de l’amiral, et par les faits qu’il y a recueillis, nous sommes tout à fait renseignés, maintenant, sur cet Américain. Réunissons ces faits, par ordre chronologique. Le nom de l’Américain était Butterworth Stavely. Dès qu’il eut fait connaissance avec tout le peuple,—et cela, naturellement, ne lui demanda que quelques jours,—il s’occupa de se mettre en faveur par tous les moyens possibles. Il devint excessivement populaire, et très considéré. La première chose qu’il fit, en effet, fut d’abandonner ses mœurs profanes et de mettre toutes ses énergies dans l’exercice de la religion. Il était sans cesse à lire sa Bible, à prier, à chanter des hymnes, à demander les bénédictions divines. Pour la prière, nul n’avait plus de facilité que lui. Personne ne pouvait prier aussi longtemps et aussi bien.

Enfin, quand il pensa que son projet était mûr, il commença à semer secrètement des germes de mécontentement parmi le peuple. Son dessein caché était, dès le début, de renverser le gouvernement; mais il le garda pour lui, comme il convenait, pendant quelque temps. Il usa de moyens divers avec les différents individus. Il éveilla le mécontentement de certains en appelant leur attention sur la brièveté des offices le dimanche. Il prétendit que, chaque dimanche, on dût avoir trois offices de trois heures chacun, au lieu de deux. Beaucoup de gens, en secret, avaient eu la même idée auparavant; ils formèrent dès lors un parti occulte pour le triomphe de ce projet. Il démontra à certaines des femmes qu’on ne leur accordait pas assez de voix aux prières dans les réunions. Ainsi se forma un autre parti. Aucune arme ne lui échappait. Il alla même jusqu’aux enfants, éveillant dans leur cœur une amertume, parce que, trouva-t-il pour eux, l’école du dimanche était trop courte. Cela fit un troisième parti.

Dès lors, chef de ces trois partis, il se trouva maître de la situation, et put songer à la suite de son plan. Il ne s’agissait de rien moins que de la mise en accusation du premier magistrat, James Russell Nickoy, homme remarquable par son caractère et son talent, fort riche, car il possédait une maison pourvue d’un salon, trois acres et demie de terrain planté d’ignames, et le seul bateau de l’île, une baleinière. Malheureusement, un prétexte d’accusation se présenta juste au même temps. Une des lois les plus vieilles et les plus sacrées de l’île était celle sur la violation de propriété. On la tenait en grand respect. Elle était le palladium des libertés populaires. Quelque trente ans auparavant, un débat fort grave, qui tombait sous cette loi, s’était présenté devant la cour. Il s’agissait d’un poulet appartenant à Élizabeth Young (alors âgée de cinquante-huit ans, fille de John Mills, un des révoltés du Bounty); le poulet passa sur des terres appartenant à Jeudi Octobre Christian (âgé de vingt-neuf ans, petit-fils de Fletcher Christian, un des révoltés). Christian tua le poulet. D’après la loi, Christian pouvait garder le poulet, ou, à son choix, rendre sa dépouille mortelle au propriétaire, et recevoir, en nature, des dommages-intérêts en accord avec le dégât et le tort à lui causés par l’envahisseur. Le rapport de la cour établissait que «le susdit Christian délivra la susdite dépouille mortelle à la susdite Élizabeth Young, et demanda un boisseau d’ignames en réparation du dommage causé». Mais Élizabeth Young trouva la demande exorbitante. Les parties ne purent s’accorder, et Christian poursuivit. Il perdit son procès en première instance; du moins on ne lui accorda qu’un demi-boisseau d’ignames, ce qu’il regarda comme insuffisant, et comme un échec. Il fit appel. Le procès traîna des années devant des tribunaux de divers degrés, avec des jugements successifs confirmant toujours le premier. L’affaire vint enfin devant la cour suprême, où elle s’arrêta vingt ans. Mais, l’été dernier, la cour suprême elle-même se décida à prononcer son verdict. Et le premier jugement fut confirmé une fois de plus.

Christian se déclara satisfait. Mais Stavely était présent, et lui parlant à voix basse, ainsi qu’à son avocat, lui suggéra, comme une simple question de forme, de demander que l’on produisît le texte de la loi, pour que l’on fût sûr qu’elle existait. Cette idée parut bizarre, mais ingénieuse. La demande fut adressée. On envoya un express à la demeure du magistrat. Il revint aussitôt pour annoncer que le texte de loi avait disparu des archives.

La cour annula son jugement, comme ayant été prononcé d’après une loi qui n’avait pas d’existence actuelle.

Il s’ensuivit une vive et subite émotion. La nouvelle se répandit par toute l’île que le palladium des libertés populaires était perdu, peut-être détruit traîtreusement. Dans l’espace d’une heure, presque toute la nation se trouvait réunie dans le prétoire, c’est-à-dire l’église. Le renversement du magistrat suprême suivit, sur la motion de Stavely. L’accusé supporta son infortune avec la dignité qu’il fallait. Il ne plaida ni ne discuta. Il dit simplement pour sa défense qu’il n’était pour rien dans la perte du texte de loi, qu’il avait gardé constamment les archives publiques dans la même caisse à bougies qui avait servi depuis l’origine à cet usage et qu’il était innocent de l’enlèvement ou de la destruction du document perdu.

Mais rien ne put le sauver. Il fut déclaré coupable de trahison et de dissimulation, déchu de ses fonctions; et toutes ses propriétés furent confisquées. La partie la moins solide de tout ce honteux procès fut la raison indiquée par ses ennemis à la destruction du texte de loi; à savoir qu’il voulait favoriser Christian parce qu’il était son cousin! Stavely était, à vrai dire, parmi toute la nation, le seul individu qui ne fût pas le cousin du juge. Le lecteur doit se souvenir que tous les gens de ce peuple descendaient d’une demi-douzaine de personnes. Les premiers enfants s’étaient mariés ensemble et avaient donné aux révoltés des petits-enfants. Ces petits-enfants s’étaient mariés entre eux. Ensuite on vit des mariages d’arrière-petits-fils et de leurs enfants. Aujourd’hui, par suite, tous sont consanguins. Il y a des parentés étonnantes, stupéfiantes même, par leurs combinaisons compliquées. Un étranger, par exemple, dira à un habitant de l’île:

—«Vous parlez de cette jeune fille comme de votre cousine. Tout à l’heure, vous l’appeliez votre tante.»

—«Parfaitement. Elle est ma tante et aussi ma cousine. Elle est également ma belle-sœur, ma nièce, ma cousine au quatrième degré, au trente-troisième, ou quarante-deuxième, ma grand’tante, ma grand’mère, la veuve de mon beau-frère, et, la semaine prochaine, elle sera ma femme.»

Ainsi l’accusation de népotisme contre le premier magistrat était faible. Mais, peu importe. Faible ou forte, elle convint à Stavely. Il fut immédiatement élu à la place vacante, et, suant des réformes par tous les pores, il se mit à l’œuvre avec vigueur. En peu de temps, les services religieux firent rage, partout et sans discontinuer. Par ordre, la seconde prière de l’office du matin, qui avait jusqu’alors duré quelque trente-cinq ou quarante minutes, et où l’on faisait des vœux pour le monde, en énumérant les continents et puis les nations et les tribus, fut étendue à une heure et demie. On y ajouta des supplications en faveur des peuples possibles dans les diverses planètes. Tout le monde en fut ravi. Chacun disait: «Cela commence à prendre tournure.» Par ordre les trois sermons habituels de trois heures chacun furent doublés en longueur. La nation vint en corps signifier sa gratitude au nouveau magistrat. La vieille loi défendant de faire la cuisine le jour du sabbat s’étendit à l’interdiction de manger, également. Par ordre, l’école du dimanche eut le privilège de se continuer pendant la semaine. La joie de tous fut complète. En un mois à peine, le nouveau magistrat était devenu l’idole du peuple.

Le moment lui parut propice au nouveau mouvement qu’il méditait. Il commença, d’abord avec prudence, à exciter l’opinion publique contre l’Angleterre. Il prit à part, un par un, les principaux citoyens, et causa avec eux sur ce sujet. Bientôt, il s’enhardit, et parla ouvertement. Il dit que la nation devait à elle-même, à son honneur, à ses grandes traditions, de se dresser dans sa force et de secouer le joug écrasant de l’Angleterre.

Les naïfs insulaires répondirent:—«Nous n’avons jamais remarqué qu’il nous écrasât. Comment pourrait-il nous écraser! Une fois en trois ou quatre ans, l’Angleterre nous envoie un navire, avec du savon et des vêtements, et toutes les choses dont nous avons grand besoin et que nous recevons avec reconnaissance. Elle ne nous dérange jamais. Elle nous laisse aller comme nous voulons.»

—«Aller comme vous voulez! De tout temps les esclaves ont pensé et parlé ainsi. Vos paroles montrent combien vous êtes tombés bas, combien vils et abrutis vous êtes devenus, sous cette tyrannie qui vous écrase. Eh! quoi? avez-vous renié toute fierté humaine? N’est-ce rien que la liberté? Êtes-vous satisfaits de n’être qu’une dépendance d’une souveraineté étrangère et odieuse, alors que vous pourriez vous lever et prendre votre juste place dans l’auguste famille des nations? Vous seriez libres, grands, civilisés, indépendants. Vous ne seriez plus les serviteurs d’un maître couronné, mais les arbitres de votre destin. Vous auriez le droit de parler et vous pèseriez dans la balance des destinées des nations terrestres, vos sœurs.»

De semblables discours produisirent leur effet. Les citoyens commencèrent à sentir le joug anglais. Ils ne savaient pas exactement comment et où, mais ils étaient parfaitement sûrs de le sentir. Ils se mirent à murmurer avec insistance, à secouer leurs chaînes, à soupirer pour le soulagement et la délivrance. Ils en vinrent à la haine du drapeau anglais, le signe et le symbole de leur humiliation nationale. Ils cessèrent de le regarder quand ils passaient près du Capitole, détournèrent les yeux et grincèrent des dents. Et quand, un beau matin, on le trouva piétiné dans la boue, au bas du poteau, on le laissa là; personne n’avança la main pour le rehisser. Une chose alors, qui devait arriver tôt ou tard, se produisit. Quelques-uns des principaux citoyens allèrent trouver une nuit le magistrat et lui dirent:

—«Nous ne pouvons supporter plus longtemps cette odieuse tyrannie. Comment faire pour nous affranchir?»

—«Par un coup d’État.»

—«Comment?»

—«Un coup d’État, voici ce que c’est. Tout est prêt d’ailleurs. A un moment donné, comme chef suprême de la nation, je proclame publiquement et solennellement son indépendance, et je la délie de toute obéissance à quelque autre puissance que ce soit.»

—«Cela paraît simple et aisé. Nous pouvons fort bien l’exécuter. Quelle sera la première chose à faire ensuite?»

—«S’emparer de toutes les forces, et des propriétés publiques de toute sorte, promulguer une loi martiale, mettre l’armée et la marine sur le pied de guerre et proclamer l’empire.»

Ce beau programme éblouit ces gens naïfs.

—«Cela est grand, dirent-ils, cela est splendide. Mais l’Angleterre ne résistera-t-elle pas?»

—«Laissez-la faire. Ce rocher est un vrai Gibraltar.»

—«Bien, mais parlons de l’empire. Nous faut-il vraiment un empire, et un empereur?»

—«Ce qu’il vous faut, mes amis, c’est l’unification. Regardez l’Allemagne, l’Italie. Elles ont fait leur unité. Il s’agit de faire notre unité. C’est ce qui rend la vie chère. C’est ce qui constitue le progrès. Il nous faut une armée permanente et une flotte. Des impôts s’ensuivront, naturellement. Tout cela réuni fait la grandeur d’un peuple. L’unification et la grandeur, que pouvez-vous demander de plus? Et bien,—seul un empire peut vous donner tous ces avantages.»

Le 8 septembre, l’île Pitcairn fut donc proclamée nation libre et indépendante. Et le même jour eut lieu le couronnement solennel de Butterworth Ier, empereur de Pitcairn, au milieu de grandes fêtes et réjouissances. La nation entière, à l’exception de quatorze personnes, en grande partie des petits enfants, défila devant le trône sur un seul rang, avec bannières et musique; le cortège avait plus de quatre-vingt-dix pieds de long; on observa qu’il mit trois bons quarts de minute à passer. Jamais, dans l’histoire de l’île, on n’avait vu chose pareille. L’enthousiasme public était sans bornes.

Dès lors, sans tarder, commencèrent les réformes impériales. On institua des ordres de noblesse. Un ministre de la marine fut nommé. On lui confia la baleinière. Un ministre de la guerre fut choisi et reçut le soin de procéder aussitôt à la formation d’une armée permanente. On nomma un premier lord de la trésorerie. Il fut chargé d’établir un projet d’impôt, et d’ouvrir des négociations pour des traités offensif, défensif et commercial avec les puissances étrangères. On créa des généraux et des amiraux, ainsi que des chambellans, des écuyers-servants et des gentilshommes de la chambre.

A ce moment-là, tous les gens disponibles furent occupés. Le grand-duc de Galilée, ministre de la guerre, se plaignit que tous les hommes faits, au nombre de seize, qui se trouvaient dans l’empire fussent pourvus de charges importantes; aucun d’eux ne voulait dès lors servir dans les rangs. Son armée permanente était dans le lac. Le marquis d’Ararat, ministre de la marine, formulait les mêmes plaintes. Il voulait bien, disait-il, prendre lui-même la direction de la baleinière, mais il lui fallait quelqu’un pour représenter l’équipage.

L’empereur fit pour le mieux, dans les circonstances. Il enleva à leurs mères tous les enfants âgés de plus de dix ans, et les incorpora dans l’armée. On forma ainsi un corps de dix-sept soldats, commandé par un lieutenant général et deux majors. Cette mesure satisfit le ministre de la guerre, et mécontenta toutes les mères du pays. Leurs chers petits ne devaient pas, disaient-elles, trouver des tombes sanglantes sur les champs de bataille, et le ministre de la guerre aurait à répondre de cette décision. Quelques-unes, les plus désolées et les plus inconsolables, passèrent leur temps à guetter le passage de l’empereur, et lui jetaient des ignames, sans se soucier des gardes du corps.

En outre, étant toujours donné le petit nombre d’hommes, on fut obligé d’utiliser le duc de Bethany, ministre des postes, comme rameur sur la baleinière. Cela le mit dans une position inférieure vis-à-vis de tel autre noble de rang plus bas, par exemple le vicomte de Canaan, juge-maître des plaids-communs. Le duc de Bethany, par suite, prit ouvertement des allures de mécontent, et, en secret, conspira. L’empereur l’avait prévu, mais ne put l’empêcher.

Tout alla de mal en pis. L’empereur, certain jour, éleva Nancy Peter à la pairie, et le lendemain, l’épousa. Cependant, pour des raisons d’État, le cabinet lui avait énergiquement conseillé d’épouser Emmeline, fille aînée de l’archevêque de Bethléem. Suivirent des griefs dans un parti important, les gens d’église. La nouvelle impératrice s’assura l’appui et l’amitié des deux tiers des trente-six femmes adultes de la nation, en les absorbant dans sa cour comme dames d’honneur, mais cela lui fit douze ennemies mortelles des douze restant. Les familles des dames d’honneur bientôt commencèrent à s’insurger, de ce qu’il n’y avait plus personne pour faire le ménage à la maison. Les douze femmes non choisies refusèrent d’entrer dans les cuisines impériales comme servantes. Ainsi l’impératrice dut prier la comtesse de Jéricho et autres grandes dames de la cour d’aller chercher l’eau, de balayer le palais, et d’accomplir d’autres services vulgaires également désagréables. Cela causa quelque fureur de ce côté-là.

Chacun se plaignait des taxes levées pour l’entretien de l’armée et de la marine, et pour le reste des dépenses du gouvernement impérial. Elles étaient intolérables et écrasantes, et réduisaient la nation à la mendicité. Les réponses de l’empereur ne satisfaisaient personne:

—«Voyez la Germanie, voyez l’Italie. Sont-elles plus heureuses que vous? N’avez-vous pas l’unification?»

Eux disaient:—«On ne peut pas se nourrir avec de l’unification et nous mourons de faim. Il n’y a pas d’agriculture... Tout le monde est à l’armée, ou dans la marine, ou dans un service public, paradant en uniforme, avec rien à faire, ni à manger. Personne pour travailler aux champs...

—«Regardez la Germanie, regardez l’Italie. C’est la même chose là. Telle est l’unification. Il n’y a pas d’autre procédé pour l’obtenir, pas d’autre procédé pour la conserver quand on l’a», disait toujours le pauvre empereur. Mais les mécontents ne répondaient que:—«Nous ne pouvons pas supporter les taxes. Nous ne pouvons pas.»

Pour couronner le tout, les ministres annoncèrent une dette publique de plus de quarante-cinq dollars, un demi-dollar par tête pour la nation. Et ils proposèrent quelque nouvel impôt. Ils avaient entendu dire que l’on fait toujours ainsi en pareil cas. Ils proposèrent des droits sur l’exportation, et aussi sur l’importation. Ils voulaient émettre des bons du trésor, ainsi que du papier-monnaie, amortissables en ignames et choux en cinquante ans. Il y avait un fort arriéré dans le paiement des dépenses de l’armée, de la marine et des autres administrations. Il fallait prendre des mesures, et des mesures immédiates, si l’on voulait éviter une banqueroute nationale et, peut-être, l’insurrection et la révolution. L’empereur prit soudain une décision énergique dont on n’avait jamais eu d’exemple jusqu’alors dans l’histoire de l’île. Il vint en grand apparat à l’église un dimanche matin, avec toute l’armée derrière lui, et donna ordre au ministre des finances de faire une collecte.

Ce fut la plume dont le poids vint faire plier les genoux du chameau. Un citoyen, puis un autre, se levèrent et refusèrent de se soumettre à cet outrage inouï. Chaque refus entraîna la confiscation immédiate des biens des mécontents. Ce procédé énergique vint à bout des résistances, et la collecte se fit au milieu d’un silence morne et menaçant. En se retirant avec les troupes: «Je vous apprendrai qui est le maître ici», dit l’empereur. Quelques personnes crièrent: «A bas l’unification!» Elles furent aussitôt arrêtées et arrachées des bras de leurs amis en larmes, par la soldatesque.

Dans l’intervalle, comme il était facile à quelque prophète que ce fût de le prévoir, un socialiste démocrate était né. Comme l’empereur, devant la porte de l’église, montait dans sa brouette impériale toute dorée, le socialiste démocrate lui porta quinze ou seize coups de harpon, malheureusement avec une maladresse si particulièrement socialo-démocratique qu’il ne lui fit aucun mal.

Cette nuit même, la révolution éclata. La nation tout entière se leva comme un seul homme, bien que quarante-neuf des révolutionnaires fussent du sexe féminin. Les soldats d’infanterie mirent bas leurs fourches, l’artillerie jeta ses noix de coco, la marine se révolta. L’empereur fut pris et enfermé pieds et poings liés dans son palais. Il était fort déprimé.

—«Je vous ai délivrés, leur dit-il, d’une odieuse tyrannie; je vous ai fait sortir de votre avilissement et j’ai fait de vous une nation parmi les nations. Je vous ai donné un gouvernement fort, compact, centralisé, mieux encore je vous ai donné le plus grand de tous les biens, l’unification. J’ai fait tout cela, et pour récompense j’ai la haine, l’insulte et des fers. Prenez-moi; faites de moi ce que vous voudrez. Je renonce ici à ma couronne et à toutes mes dignités, et c’est avec joie que je m’affranchis de leur fardeau trop pesant. Pour votre bien, j’ai pris le pouvoir, je l’abandonne pour votre bien. Les joyaux de la couronne impériale sont tombés. Vous pouvez fouler aux pieds la monture, qui ne sert plus.»

D’un commun accord, le peuple condamna l’ex-empereur ainsi que le socialiste démocrate à l’exclusion perpétuelle des services religieux, ou aux travaux forcés à perpétuité comme galériens sur la baleinière,—à leur choix. Le lendemain, la nation se réunit de nouveau, redressa le drapeau britannique, rétablit la tyrannie britannique, et fit rentrer les nobles dans le rang. Tous s’occupèrent aussitôt avec le zèle le plus actif de reconstituer les plants d’ignames dévastés et abandonnés, et de remettre en honneur les vieilles industries utiles, et la pratique salutaire et consolante des anciens exercices religieux. L’ex-empereur rendit le texte égaré de la loi sur la violation de propriété, expliquant qu’il l’avait dérobé non pour faire tort à qui que ce fût, mais pour servir ses projets politiques. Le peuple en conséquence rétablit l’ancien magistrat dans ses fonctions et lui rendit ses biens confisqués.

Après réflexion, l’ex-empereur et le socialiste démocrate choisirent l’exil perpétuel des services religieux, de préférence aux travaux forcés à perpétuité «avec les services religieux à perpétuité», pour employer leur expression. Le peuple pensa dès lors que les malheurs de ces pauvres gens leur avaient troublé la raison, et l’on jugea prudent de les enfermer. Ainsi fit-on. Telle est l’histoire de «l’acquisition douteuse» de Pitcairn.

COMMENT JE DEVINS DIRECTEUR D’UN JOURNAL D’AGRICULTURE

Quand je devins le directeur temporaire d’un journal d’agriculture, ce ne fut pas sans appréhension. Un terrien non plus n’assumerait pas sans appréhension le commandement d’un vaisseau. Mais j’étais dans une situation où la question de salaire devait primer tout. Le directeur habituel partait en congé, j’acceptai ses propositions et je pris sa place.

Je savourai la sensation d’avoir à nouveau du travail, et je travaillai toute la semaine avec un plaisir sans mélange. Nous mîmes sous presse, et j’attendis le soir avec quelque anxiété pour voir si mes efforts allaient attirer l’attention. Comme je quittais le bureau, vers le coucher du soleil, des hommes et des garçons groupés au pied de l’escalier se dispersèrent, d’un seul mouvement, et me livrèrent passage, et j’en entendis un ou deux qui disaient: «C’est lui!» Je fus naturellement flatté de cet incident. Le lendemain matin, je trouvai un groupe semblable au pied de l’escalier, après avoir rencontré des couples épars et des individus arrêtés çà et là dans la rue, et sur mon passage, qui me considéraient avec intérêt. Le groupe se sépara, et les gens s’éloignèrent comme j’arrivais, et j’entendis un homme dire: «Regardez son œil!» Je feignis de ne pas remarquer l’attention dont j’étais l’objet, mais dans le fond j’en fus enchanté, et je projetai d’écrire tout cela à ma tante. Je grimpai les quelques marches, et j’entendis des voix joyeuses et un retentissant éclat de rire en approchant de la porte. En l’ouvrant, j’aperçus deux jeunes gens dont les figures pâlirent et s’allongèrent quand ils me virent, et tous les deux sautèrent soudain par la fenêtre avec grand fracas. Je fus surpris.

Une demi-heure plus tard, environ, un vieux gentleman, à barbe opulente, à visage noble et plutôt sévère, entra et s’assit à mon invitation. Il semblait préoccupé. Il quitta son chapeau, le posa sur le sol, et en retira un foulard de soie rouge et un numéro de notre journal. Il ouvrit la feuille sur ses genoux, et tandis qu’il polissait ses lunettes avec son foulard, il dit:

—«Vous êtes le nouveau directeur?»

Je répondis que oui.

—«Avez-vous jamais dirigé un autre journal d’agriculture?»

—«Non, fis-je, c’est mon premier essai.»

—«C’est très vraisemblable. Avez-vous quelque expérience pratique en matière d’agriculture?»

—«Non. Je ne crois pas.»

—«Quelque chose me le disait, fit le vieux gentleman en mettant ses lunettes et me regardant par-dessus avec un air âpre, tandis qu’il pliait le journal commodément. Je veux vous lire ce qui m’a fait supposer cela. C’est cet article. Écoutez et dites-moi si c’est vous qui avez écrit ce qui suit:

«On ne devrait jamais arracher les navets. Cela les abîme. Il est bien préférable de faire monter un gamin pour secouer l’arbre.»

—«Eh bien! qu’en pensez-vous?... car c’est bien vous qui avez écrit cette phrase?»

—«Ce que j’en pense? Mais je pense que c’est très juste. Très sensé. Je suis convaincu que chaque année des millions et des millions de boisseaux de navets, rien que dans ce pays, sont perdus parce qu’on les arrache à moitié mûrs. Au contraire, si l’on faisait monter un garçon pour secouer arbre...!»

—«Secouer votre grand’mère! Alors, vous croyez que les navets poussent sur des arbres!»

—«Oh! non, certainement non! Qui vous dit qu’ils poussent sur des arbres? C’est une expression figurée, purement figurée. A moins d’être un âne bâté, on comprend bien que le garçon devrait secouer les ceps...»

Là-dessus le vieux monsieur se leva, déchira le journal en petits morceaux, les piétina, brisa un certain nombre d’objets avec sa canne, déclara que j’étais plus ignorant qu’une vache, puis sortit en faisant claquer la porte derrière lui; bref, se comporta de telle sorte que je fus persuadé que quelque chose lui avait déplu. Mais ne sachant ce que c’était, je ne pus lui être d’aucun secours.

Un instant après, une longue créature cadavérique, avec des cheveux plats tombant sur les épaules, et les broussailles d’une barbe de huit jours hérissant les collines et les vallées de sa face, se précipita dans mon bureau, s’arrêta, immobile, un doigt sur les lèvres, la tête et le corps penchés dans une attitude d’écoute.

Le silence était complet. Le personnage écouta encore. Aucun bruit. Alors, il donna à la porte un tour de clef, puis s’avança vers moi en marchant sur la pointe des pieds avec précaution, jusqu’à me toucher, et s’arrêta. Après avoir considéré ma figure avec un intense intérêt, pendant quelques instants, il tira d’une poche intérieure un numéro plié du journal.

—«Là, dit-il, là. Voici ce que vous avez écrit. Lisez-le-moi, vite, secourez-moi. Je souffre.»

Je lus ce qui suit. Et à mesure que les phrases tombaient de mes lèvres, je pouvais voir renaître le calme sur son visage, ses muscles se détendre, l’anxiété disparaître de sa face, la paix et la sérénité se répandre sur ses traits comme un clair de lune béni sur un paysage désolé:

«Le guano est un bel oiseau, mais son éducation exige de grands soins. On ne doit pas l’importer avant juin ou après septembre. En hiver, on aura soin de le tenir dans un endroit chaud, où il puisse couver ses petits.»

«Il est évident que la saison sera tardive pour les céréales. Le fermier fera bien de commencer à aligner les pieds de blé et à planter les gâteaux de sarrasin en juillet au lieu d’août.»

«Quelques mots sur la citrouille: Cette baie est fort appréciée par les indigènes de l’intérieur de la Nouvelle Angleterre, qui la préfèrent à la groseille à maquereau pour faire les tartes. Ils la préfèrent aussi à la framboise pour nourrir les vaches, comme étant plus nutritive sans empâter. La citrouille est la seule variété comestible de la famille des oranges qui réussisse dans le nord, excepté la gourde et une ou deux espèces de calebasses. Mais la coutume de la planter dans les cours en façade des maisons, pour faire des bosquets, disparaît rapidement. Il est aujourd’hui généralement reconnu que la citrouille, pour donner de l’ombrage, ne vaut rien.»

«La saison chaude approche, et les jars commencent à frayer...»

Mon auditeur enthousiasmé se précipita vers moi, me prit les mains et s’écria:

—«Là! là! il suffit. Je sais maintenant que j’ai toute ma tête, vous avez lu cela juste comme moi, mot pour mot. Mais étranger, quand je vous lus d’abord, ce matin, je me dis: Non, non, jamais je ne l’avais cru, malgré les soins que me prodiguent mes amis, mais maintenant je sens bien que je suis fou; et alors j’ai poussé un hurlement que vous auriez entendu de deux kilomètres, et je suis parti pour tuer quelqu’un, car je sentais que cela arriverait tôt ou tard, et qu’autant valait commencer tout de suite. J’ai relu d’un bout à l’autre un de vos paragraphes, pour être tout à fait sûr, puis j’ai mis le feu à ma maison, et je suis parti. J’ai estropié plusieurs personnes et j’ai logé un individu dans un arbre où je le retrouverai quand je le voudrai. Mais j’ai pensé qu’il fallait entrer chez vous comme je passais par là, et m’assurer de la chose. Et maintenant je sais à quoi m’en tenir, et je puis vous dire que c’est un bonheur pour l’individu qui est dans l’arbre. Je l’aurais tué, sans nul doute, en repassant. Bonsoir, Monsieur, bonsoir, vous m’avez ôté un grand poids de l’esprit. Ma raison a résisté à la lecture d’un de vos articles d’agriculture. Je sais que rien désormais ne pourra plus la troubler. Bonsoir, Monsieur.»

Je me sentis un peu ému en songeant aux forfaits et aux incendies que cet individu s’était permis; je ne pouvais m’empêcher de songer que j’en étais un peu le complice. Mais ces sentiments disparurent vite, car le directeur en titre venait d’entrer.

Je me dis en moi-même: «Tu aurais mieux fait d’aller te promener en Égypte, comme je te l’avais conseillé. Il y aurait eu quelque chance que tout marchât bien. Mais tu n’as pas voulu m’écouter, et voilà où tu en es. Il fallait t’y attendre.»

Le directeur paraissait morne, navré, désolé.

Il contempla les dégâts que le vieux gentleman irascible et les deux jeunes fermiers avait faits, et dit:

—«C’est de la vilaine besogne, de la très vilaine besogne. Le flacon de colle est brisé, six carreaux cassés, un crachoir et deux chandeliers. Mais ce n’est pas le pis. C’est la réputation du journal qui est démolie, et pour toujours, je le crains. On ne le vendait pas beaucoup jusqu’à aujourd’hui, nous n’avions jamais eu un si fort tirage ni tant fait parler de nous. Mais doit-on souhaiter un succès dû à la folie, et une prospérité fondée sur la faiblesse d’esprit? Mon ami, aussi vrai que je suis un honnête homme, il y a des gens, là dehors, plein la rue. D’autres sont perchés sur les haies, guettant votre sortie, car ils vous croient fou. Et ils sont fondés à le croire, après avoir lu vos articles qui sont une honte pour la presse. Voyons! quoi donc a pu vous mettre en tête que vous étiez capable de rédiger un journal de cette sorte? Vous paraissez ignorer les premiers éléments de l’agriculture... Vous confondez un sillon avec une herse. Vous parlez de la saison où les vaches muent, et vous recommandez l’apprivoisement du putois sous prétexte qu’il aime à jouer et qu’il attrape les rats! Votre remarque que les moules restent calmes quand on leur fait de la musique est tout à fait superflue. Rien ne trouble la sérénité des moules. Les moules sont toujours calmes. Les moules ne se préoccupent en aucune façon de la musique. Ah! ciel et terre! mon ami. Si vous aviez fait de l’acquisition de l’ignorance l’étude de votre vie, vous n’auriez jamais pu passer vos examens de doctorat es-nullité plus brillamment qu’aujourd’hui. Je n’ai jamais vu rien de pareil. Votre observation que le marron d’Inde est de plus en plus en faveur comme article de commerce est simplement calculée pour détruire ce journal. Je vous prie de laisser vos travaux et de partir. Je n’ai plus besoin de vacances. Je ne pourrais plus en jouir, en sachant que vous êtes assis à ma place. Je me demanderais sans cesse avec épouvante ce que vous iriez la prochaine fois recommander à mes lecteurs. Je perds patience quand je songe que vous avez parlé des parcs d’huîtres sous la rubrique: «Le jardinier paysagiste.» Je vous supplie de partir. Rien au monde ne pourrait me décider à prendre un nouveau congé. O pourquoi ne m’avoir pas dit que vous ignoriez tout de l’agriculture?»

—«Pourquoi, épi de maïs, tête d’artichaut, enfant de chou-fleur! Mais c’est la première fois qu’on me fait des observations aussi ridicules. Je vous dis que je suis dans le journalisme depuis quatorze ans, et je n’ai jamais entendu dire qu’il faille savoir quelque chose pour écrire dans un journal. Espèce de navet! Qui rédige les critiques dramatiques dans les feuilles de second ordre? Un tas de cordonniers choisis pour cela et d’apprentis pharmaciens qui connaissent l’art du théâtre comme je connais l’agriculture et pas plus. Les livres, qui donc en rend compte? Des gens qui n’en ont jamais écrit un. Qui donc fait les articles sur les finances? Des individus qui ont les meilleures raisons pour n’y rien entendre. Quels sont ceux qui critiquent la manière dont sont menées les campagnes contre les Indiens? Des gens qui ne sauraient pas distinguer un cri de guerre d’un wigwam, qui jamais n’ont fait de course à pied avec un tomahawk dans la main, et qui n’ont jamais eu à recueillir les flèches plantées dans le cadavre des divers membres de leur famille pour en allumer le feu au campement du soir. Qui écrit les articles sur la tempérance et hurle contre le punch? Des gaillards qui n’auront pas une minute l’haleine sobre jusqu’au jour de leur enterrement. Qui rédige les journaux d’agriculture? Vous, tête d’igname. Et tous ceux, en règle absolue, qui ont échoué dans la poésie, ou dans les romans à couverture jaune, les drames à sensation, les chroniques mondaines, et qui finalement tombent sur l’agriculture dans leur dernière station avant l’hôpital. Et c’est vous qui essayez de m’en remontrer sur le métier de journaliste! Monsieur, je connais ce métier depuis alpha jusqu’à oméga, et je vous dis que moins un homme a de compétence, plus il a de vogue et gagne d’argent. Le ciel m’est témoin que si j’avais été un ignare au lieu d’être un homme instruit, impudent au lieu de modeste, j’aurais pu me faire un nom dans ce monde froid et égoïste. Je me retire, Monsieur. Depuis que j’ai été traité comme je l’ai été par vous, je suis décidé à me retirer. J’ai fait mon devoir. J’ai rempli mes engagements aussi scrupuleusement que j’ai pu. J’ai prétendu que je pouvais rendre votre journal intéressant pour toutes les classes de lecteurs. Je l’ai fait. J’avais promis de faire monter votre tirage à vingt mille. Deux semaines de plus et le chiffre était atteint. Et je vous aurais donné la meilleure sorte de lecteurs qu’un journal d’agriculture ait jamais eue, qui n’eût pas compté un seul fermier, un seul individu capable de distinguer, quand même sa vie en dépendrait, un melon d’eau d’une pêche. C’est vous qui perdez à notre rupture, racine de pâté, et non pas moi. Adieu.» Et je partis.

LE MEURTRE DE JULES CÉSAR EN FAIT DIVERS