—Oui, c’est la comtesse de Vandières, répondit le magistrat.
Le colonel se leva brusquement et s’empressa de s’habiller.
—Hé! bien, Philippe, dit le magistrat stupéfait, deviendrais-tu fou?
—Mais je ne souffre plus, répondit le colonel avec simplicité. Cette nouvelle a calmé toutes mes douleurs. Et quel mal pourrait se faire sentir quand je pense à Stéphanie? Je vais aux Bons-Hommes, la voir, lui parler, la guérir. Elle est libre. Eh! bien, le bonheur nous sourira, ou il n’y aurait pas de Providence. Crois-tu donc que cette pauvre femme puisse m’entendre et ne pas recouvrer la raison?
—Elle t’a déjà vu sans te reconnaître, répliqua doucement le magistrat, qui, s’apercevant de l’espérance exaltée de son ami, cherchait à lui inspirer des doutes salutaires.
Le colonel tressaillit; mais il se mit à sourire en laissant échapper un léger mouvement d’incrédulité. Personne n’osa s’opposer au dessein du colonel. En peu d’heures, il fut établi dans le vieux prieuré, auprès du médecin et de la comtesse de Vandières.
—Où est-elle? s’écria-t-il en arrivant.
—Chut! lui répondit l’oncle de Stéphanie. Elle dort. Tenez, la voici.
Philippe vit la pauvre folle accroupie au soleil sur un banc. Sa tête était protégée contre les ardeurs de l’air par une forêt de cheveux épars sur son visage; ses bras pendaient avec grâce jusqu’à terre; son corps gisait élégamment posé comme celui d’une biche; ses pieds étaient pliés sous elle, sans effort; son sein se soulevait par intervalles égaux; sa peau, son teint, avaient cette blancheur de porcelaine qui nous fait tant admirer la figure transparente des enfants. Immobile auprès d’elle, Geneviève tenait à la main un rameau que Stéphanie était sans doute allée détacher de la plus haute cime d’un peuplier, et l’idiote agitait doucement ce feuillage au-dessus de sa compagne endormie, pour chasser les mouches et fraîchir l’atmosphère. La paysanne regarda monsieur Fanjat et le colonel; puis, comme un animal qui a reconnu son maître, elle retourna lentement la tête vers la comtesse, et continua de veiller sur elle, sans avoir donné la moindre marque d’étonnement ou d’intelligence. L’air était brûlant. Le banc de pierre semblait étinceler, et la prairie élançait vers le ciel ces lutines vapeurs qui voltigent et flambent au-dessus des herbes comme une poussière d’or; mais Geneviève paraissait ne pas sentir cette chaleur dévorante. Le colonel serra violemment les mains du médecin dans les siennes. Des pleurs échappés des yeux du militaire roulèrent le long de ses joues mâles, et tombèrent sur le gazon, aux pieds de Stéphanie.
—Monsieur, dit l’oncle, voilà deux ans que mon cœur se brise tous les jours. Bientôt vous serez comme moi. Si vous ne pleurez pas, vous n’en sentirez pas moins votre douleur.
—Vous l’avez soignée, dit le colonel dont les yeux exprimaient autant de reconnaissance que de jalousie.
Ces deux hommes s’entendirent; et, de nouveau, se pressant fortement la main, ils restèrent immobiles, en contemplant le calme admirable que le sommeil répandait sur cette charmante créature. De temps en temps, Stéphanie poussait un soupir, et ce soupir, qui avait toutes les apparences de la sensibilité, faisait frissonner d’aise le malheureux colonel.
—Hélas, lui dit doucement monsieur Fanjat, ne vous abusez pas, monsieur, vous la voyez en ce moment dans toute sa raison.
Ceux qui sont restés avec délices pendant des heures entières occupés à voir dormir une personne tendrement aimée, dont les yeux devaient leur sourire au réveil, comprendront sans doute le sentiment doux et terrible qui agitait le colonel. Pour lui, ce sommeil était une illusion; le réveil devait être une mort, et la plus horrible de toutes les morts. Tout à coup un jeune chevreau accourut en trois bonds vers le banc, flaira Stéphanie, que ce bruit réveilla; elle se mit légèrement sur ses pieds, sans que ce mouvement effrayât le capricieux animal; mais quand elle eut aperçu Philippe, elle se sauva, suivie de son compagnon quadrupède, jusqu’à une haie de sureaux; puis, elle jeta ce petit cri d’oiseau effarouché que déjà le colonel avait entendu près de la grille où la comtesse était apparue à monsieur d’Albon pour la première fois. Enfin, elle grimpa sur un faux ébénier, se nicha dans la houppe verte de cet arbre, et se mit à regarder l’étranger avec l’attention du plus curieux de tous les rossignols de la forêt.
—Adieu, adieu, adieu! dit-elle sans que l’âme communiquât une seule inflexion sensible à ce mot.
C’était l’impassibilité de l’oiseau sifflant son air.
—Elle ne me reconnaît pas, s’écria le colonel au désespoir. Stéphanie! c’est Philippe, ton Philippe, Philippe.
Et le pauvre militaire s’avança vers l’ébénier; mais quand il fut à trois pas de l’arbre, la comtesse le regarda, comme pour le défier, quoiqu’une sorte d’expression craintive passât dans son œil; puis, d’un seul bond, elle se sauva de l’ébénier sur un acacia, et, de là, sur un sapin du Nord, où elle se balança de branche en branche avec une légèreté inouïe.
—Ne la poursuivez pas, dit monsieur Fanjat au colonel. Vous mettriez entre elle et vous une aversion qui pourrait devenir insurmontable; je vous aiderai à vous en faire connaître et à l’apprivoiser. Venez sur ce banc. Si vous ne faites point attention à cette pauvre folle, alors vous ne tarderez pas à la voir s’approcher insensiblement pour vous examiner.
—Elle! ne pas me reconnaître, et me fuir, répéta le colonel en s’asseyant le dos contre un arbre dont le feuillage ombrageait un banc rustique; et sa tête se pencha sur sa poitrine. Le docteur garda le silence. Bientôt la comtesse descendit doucement du haut de son sapin, en voltigeant comme un feu follet, en se laissant aller parfois aux ondulations que le vent imprimait aux arbres. Elle s’arrêtait à chaque branche pour épier l’étranger; mais, en le voyant immobile, elle finit par sauter sur l’herbe, se mit debout, et vint à lui d’un pas lent, à travers la prairie. Quand elle se fut posée contre un arbre qui se trouvait à dix pieds environ du banc, monsieur Fanjat dit à voix basse au colonel:—Prenez adroitement, dans ma poche droite, quelques morceaux de sucre, et montrez-les-lui, elle viendra; je renoncerai volontiers, en votre faveur, au plaisir de lui donner des friandises. A l’aide du sucre, qu’elle aime avec passion, vous l’habituerez à s’approcher de vous et à vous reconnaître.
—Quand elle était femme, répondit tristement Philippe, elle n’avait aucun goût pour les mets sucrés.
Lorsque le colonel agita vers Stéphanie le morceau de sucre qu’il tenait entre le pouce et l’index de la main droite, elle poussa de nouveau son cri sauvage, et s’élança vivement sur Philippe; puis elle s’arrêta, combattue par la peur instinctive qu’il lui causait; elle regardait le sucre et détournait la tête alternativement, comme ces malheureux chiens à qui leurs maîtres défendent de toucher à un mets avant qu’on ait dit une des dernières lettres de l’alphabet qu’on récite lentement. Enfin la passion bestiale triompha de la peur; Stéphanie se précipita sur Philippe, avança timidement sa jolie main brune pour saisir sa proie, toucha les doigts de son amant, attrapa le sucre et disparut dans un bouquet de bois. Cette horrible scène acheva d’accabler le colonel, qui fondit en larmes et s’enfuit dans le salon.
—L’amour aurait-il donc moins de courage que l’amitié? lui dit monsieur Fanjat. J’ai de l’espoir, monsieur le baron. Ma pauvre nièce était dans un état bien plus déplorable que celui où vous la voyez.
—Est-ce possible? s’écria Philippe.
—Elle restait nue, reprit le médecin.
Le colonel fit un geste d’horreur et pâlit; le docteur crut reconnaître dans cette pâleur quelques fâcheux symptômes, il vint lui tâter le pouls, et le trouva en proie à une fièvre violente; à force d’instances, il parvint à le faire mettre au lit, et lui prépara une légère dose d’opium, afin de lui procurer un sommeil calme.
Huit jours environ s’écoulèrent, pendant lesquels le baron de Sucy fut souvent aux prises avec des angoisses mortelles; aussi bientôt ses yeux n’eurent-ils plus de larmes. Son âme, souvent brisée, ne put s’accoutumer au spectacle que lui présentait la folie de la comtesse, mais il pactisa, pour ainsi dire, avec cette cruelle situation, et trouva des adoucissements dans sa douleur. Son héroïsme ne connut pas de bornes. Il eut le courage d’apprivoiser Stéphanie, en lui choisissant des friandises; il mit tant de soin à lui apporter cette nourriture, il sut si bien graduer les modestes conquêtes qu’il voulait faire sur l’instinct de sa maîtresse, ce dernier lambeau de son intelligence, qu’il parvint à la rendre plus privée qu’elle ne l’avait jamais été. Le colonel descendait chaque matin dans le parc; et si, après avoir longtemps cherché la comtesse, il ne pouvait deviner sur quel arbre elle se balançait mollement, ni le coin dans lequel elle s’était tapie pour y jouer avec un oiseau, ni sur quel toit elle s’était perchée, il sifflait l’air si célèbre de: Partant pour la Syrie, auquel se rattachait le souvenir d’une scène de leurs amours. Aussitôt Stéphanie accourait avec la légèreté d’un faon. Elle s’était si bien habituée à voir le colonel, qu’il ne l’effrayait plus; bientôt elle s’accoutuma à s’asseoir sur lui, à l’entourer de son bras sec et agile. Dans cette attitude, si chère aux amants, Philippe donnait lentement quelques sucreries à la friande comtesse. Après les avoir mangées toutes, il arrivait souvent à Stéphanie de visiter les poches de son ami par des gestes qui avaient la vélocité mécanique des mouvements du singe. Quand elle était bien sûre qu’il n’y avait plus rien, elle regardait Philippe d’un œil clair, sans idées, sans reconnaissance; elle jouait alors avec lui; elle essayait de lui ôter ses bottes pour voir son pied, elle déchirait ses gants, mettait son chapeau; mais elle lui laissait passer les mains dans sa chevelure, lui permettait de la prendre dans ses bras, et recevait sans plaisir des baisers ardents; enfin, elle le regardait silencieusement quand il versait des larmes; elle comprenait bien le sifflement de: Partant pour la Syrie; mais il ne put réussir à lui faire prononcer son propre nom de Stéphanie! Philippe était soutenu dans son horrible entreprise par un espoir qui ne l’abandonnait jamais. Si, par une belle matinée d’automne, il voyait la comtesse paisiblement assise sur un banc, sous un peuplier jauni, le pauvre amant se couchait à ses pieds, et la regardait dans les yeux aussi longtemps qu’elle voulait bien se laisser voir, en espérant que la lumière qui s’en échappait redeviendrait intelligente; parfois, il se faisait illusion, il croyait avoir aperçu ces rayons durs et immobiles, vibrant de nouveau, amollis, vivants, et il s’écriait:—Stéphanie! Stéphanie! tu m’entends, tu me vois! Mais elle écoutait le son de cette voix comme un bruit, comme l’effort du vent qui agitait les arbres, comme le mugissement de la vache sur laquelle elle grimpait; et le colonel se tordait les mains de désespoir, désespoir toujours nouveau. Le temps et ces vaines épreuves ne faisaient qu’augmenter sa douleur. Un soir, par un ciel calme, au milieu du silence et de la paix de ce champêtre asile, le docteur aperçut de loin le baron occupé à charger un pistolet. Le vieux médecin comprit que Philippe n’avait plus d’espoir; il sentit tout son sang affluer à son cœur, et s’il résista au vertige qui s’emparait de lui, c’est qu’il aimait mieux voir sa nièce vivante et folle que morte. Il accourut.
—Que faites-vous! dit-il.
—Ceci est pour moi, répondit le colonel en montrant sur le banc un pistolet chargé, et voilà pour elle! ajouta-t-il en achevant de fouler la bourre au fond de l’arme qu’il tenait.
La comtesse était étendue à terre, et jouait avec les balles.
—Vous ne savez donc pas, reprit froidement le médecin qui dissimula son épouvante, que cette nuit, en dormant, elle a dit:—Philippe!
—Elle m’a nommé! s’écria le baron en laissant tomber son pistolet que Stéphanie ramassa; mais il le lui arracha des mains, s’empara de celui qui était sur le banc, et se sauva.
—Pauvre petite, s’écria le médecin, heureux du succès qu’avait eu sa supercherie. Il pressa la folle sur son sein, et dit en continuant:—Il t’aurait tuée, l’égoïste! il veut te donner la mort, parce qu’il souffre. Il ne sait pas t’aimer pour toi, mon enfant! Nous lui pardonnons, n’est-ce pas? il est insensé, et toi? tu n’es que folle. Va! Dieu seul doit te rappeler près de lui. Nous te croyons malheureuse, parce que tu ne participes plus à nos misères, sots que nous sommes!—Mais, dit-il en l’asseyant sur ses genoux, tu es heureuse, rien ne te gêne; tu vis comme l’oiseau, comme le daim.
Elle s’élança sur un jeune merle qui sautillait, le prit en jetant un petit cri de satisfaction, l’étouffa, le regarda mort, et le laissa au pied d’un arbre sans plus y penser.
Le lendemain, aussitôt qu’il fit jour, le colonel descendit dans les jardins, il chercha Stéphanie, il croyait au bonheur; ne la trouvant pas, il siffla. Quand sa maîtresse fut venue, il la prit par le bras; et, marchant pour la première fois ensemble, ils allèrent sous un berceau d’arbres flétris dont les feuilles tombaient sous la brise matinale. Le colonel s’assit, et Stéphanie se posa d’elle-même sur lui. Philippe en trembla d’aise.
—Mon amour, lui dit-il en baisant avec ardeur les mains de la comtesse, je suis Philippe.
Elle le regarda avec curiosité.
—Viens, ajouta-t-il en la pressant. Sens-tu battre mon cœur? Il n’a battu que pour toi. Je t’aime toujours. Philippe n’est pas mort, il est là, tu es sur lui. Tu es ma Stéphanie, et je suis ton Philippe.
—Adieu, dit-elle, adieu.
Le colonel frissonna, car il crut s’apercevoir que son exaltation se communiquait à sa maîtresse. Son cri déchirant, excité par l’espoir, ce dernier effort d’un amour éternel, d’une passion délirante, réveillait la raison de son amie.
—Ah! Stéphanie, nous serons heureux.
Elle laissa échapper un cri de satisfaction, et ses yeux eurent un vague éclair d’intelligence.
—Elle me reconnaît! Stéphanie!
Le colonel sentit son cœur se gonfler, ses paupières devenir humides. Mais il vit tout à coup la comtesse lui montrer un peu de sucre qu’elle avait trouvé en le fouillant pendant qu’il parlait. Il avait donc pris pour une pensée humaine ce degré de raison que suppose la malice du singe. Philippe perdit connaissance. Monsieur Fanjat trouva la comtesse assise sur le corps du colonel. Elle mordait son sucre en témoignant son plaisir par des minauderies qu’on aurait admirées si, quand elle avait sa raison, elle eût voulu imiter par plaisanterie sa perruche ou sa chatte.
—Ah! mon ami, s’écria Philippe en reprenant ses sens, je meurs tous les jours, à tous les instants! J’aime trop! Je supporterais tout si, dans sa folie, elle avait gardé un peu du caractère féminin. Mais la voir toujours sauvage et même dénuée de pudeur, la voir...
—Il vous fallait donc une folie d’opéra, dit aigrement le docteur. Et vos dévouements d’amour sont donc soumis à des préjugés? Hé quoi! monsieur, je me suis privé pour vous du triste bonheur de nourrir ma nièce, je vous ai laissé le plaisir de jouer avec elle, je n’ai gardé pour moi que les charges les plus pesantes. Pendant que vous dormez, je veille sur elle, je... Allez, monsieur, abandonnez-la. Quittez ce triste ermitage. Je sais vivre avec cette chère petite créature; je comprends sa folie, j’épie ses gestes, je suis dans ses secrets. Un jour vous me remercierez.
Le colonel quitta les Bons-Hommes, pour n’y plus revenir qu’une fois. Le docteur fut épouvanté de l’effet qu’il avait produit sur son hôte, il commençait à l’aimer à l’égal de sa nièce. Si des deux amants il y en avait un digne de pitié, c’était certes Philippe: ne portait-il pas à lui seul le fardeau d’une épouvantable douleur! Le médecin fit prendre des renseignements sur le colonel, et apprit que le malheureux s’était réfugié dans une terre qu’il possédait près de Saint-Germain. Le baron avait, sur la foi d’un rêve, conçu un projet pour rendre la raison à la comtesse. A l’insu du docteur, il employait le reste de l’automne aux préparatifs de cette immense entreprise. Une petite rivière coulait dans son parc, où elle inondait en hiver un grand marais qui ressemblait à peu près à celui qui s’étendait le long de la rive droite de la Bérésina. Le village de Satout, situé sur une colline, achevait d’encadrer cette scène d’horreur, comme Studzianka enveloppait la plaine de la Bérésina. Le colonel rassembla des ouvriers pour faire creuser un canal qui représentât la dévorante rivière où s’étaient perdus les trésors de la France, Napoléon et son armée. Aidé par ses souvenirs, Philippe réussit à copier dans son parc la rive où le général Éblé avait construit ses ponts. Il planta des chevalets et les brûla de manière à figurer les ais noirs et à demi consumés qui, de chaque côté de la rive, avaient attesté aux traînards que la route de France leur était fermée. Le colonel fit apporter des débris semblables à ceux dont s’étaient servis ses compagnons d’infortune pour construire leur embarcation. Il ravagea son parc, afin de compléter l’illusion sur laquelle il fondait sa dernière espérance. Il commanda des uniformes et des costumes délabrés, afin d’en revêtir plusieurs centaines de paysans. Il éleva des cabanes, des bivouacs, des batteries qu’il incendia. Enfin, il n’oublia rien de ce qui pouvait reproduire la plus horrible de toutes les scènes, et il atteignit à son but. Vers les premiers jours du mois de décembre, quand la neige eut revêtu la terre d’un épais manteau blanc, il reconnut la Bérésina. Cette fausse Russie était d’une si épouvantable vérité, que plusieurs de ses compagnons d’armes reconnurent la scène de leurs anciennes misères. Monsieur de Sucy garda le secret de cette représentation tragique, de laquelle, à cette époque, plusieurs sociétés parisiennes s’entretinrent comme d’une folie.
Au commencement du mois de janvier 1820, le colonel monta dans une voiture semblable à celle qui avait amené monsieur et madame de Vandières de Moscou à Studzianka, et se dirigea vers la forêt de l’Ile-Adam. Il était traîné par des chevaux à peu près semblables à ceux qu’il était allé chercher au péril de sa vie dans les rangs des Russes. Il portait les vêtements souillés et bizarres, les armes, la coiffure qu’il avait le 29 novembre 1812. Il avait même laissé croître sa barbe, ses cheveux, et négligé son visage, pour que rien ne manquât à cette affreuse vérité.
—Je vous ai deviné, s’écria monsieur Fanjat en voyant le colonel descendre de voiture. Si vous voulez que votre projet réussisse, ne vous montrez pas dans cet équipage. Ce soir, je ferai prendre à ma nièce un peu d’opium. Pendant son sommeil, nous l’habillerons comme elle l’était à Studzianka, et nous la mettrons dans cette voiture. Je vous suivrai dans une berline.
Sur les deux heures du matin, la jeune comtesse fut portée dans la voiture, posée sur des coussins, et enveloppée d’une grossière couverture. Quelques paysans éclairaient ce singulier enlèvement. Tout à coup, un cri perçant retentit dans le silence de la nuit. Philippe et le médecin se retournèrent et virent Geneviève qui sortait demi-nue de la chambre basse où elle couchait.
—Adieu, adieu, c’est fini, adieu, criait-elle en pleurant à chaudes larmes.
—Hé bien, Geneviève, qu’as-tu? lui dit monsieur Fanjat.
Geneviève agita la tête par un mouvement de désespoir, leva le bras vers le ciel, regarda la voiture, poussa un long grognement, donna des marques visibles d’une profonde terreur, et rentra silencieuse.
—Cela est de bon augure, s’écria le colonel. Cette fille regrette de n’avoir plus de compagne. Elle voit peut-être que Stéphanie va recouvrer la raison.
—Dieu le veuille, dit monsieur Fanjat qui parut affecté de cet incident.
Depuis qu’il s’était occupé de la folie, il avait rencontré plusieurs exemples de l’esprit prophétique et du don de seconde vue dont quelques preuves ont été données par des aliénés, et qui se retrouvent, au dire de plusieurs voyageurs, chez les tribus sauvages.
Ainsi que le colonel l’avait calculé, Stéphanie traversa la plaine fictive de la Bérésina sur les neuf heures du matin, elle fut réveillée par une boîte qui partit à cent pas de l’endroit où la scène avait lieu. C’était un signal. Mille paysans poussèrent une effroyable clameur, semblable au hourra de désespoir qui alla épouvanter les Russes, quand vingt mille traînards se virent livrés par leur faute à la mort ou à l’esclavage. A ce cri, à ce coup de canon, la comtesse sauta hors de la voiture, courut avec une délirante angoisse sur la place neigeuse, vit les bivouacs brûlés, et le fatal radeau que l’on jetait dans une Bérésina glacée. Le major Philippe était là, faisant tournoyer son sabre sur la multitude. Madame de Vandières laissa échapper un cri qui glaça tous les cœurs, et se plaça devant le colonel, qui palpitait. Elle se recueillit, regarda d’abord vaguement cet étrange tableau. Pendant un instant aussi rapide que l’éclair, ses yeux eurent la lucidité dépourvue d’intelligence que nous admirons dans l’œil éclatant des oiseaux; puis elle passa la main sur son front avec l’expression vive d’une personne qui médite, elle contempla ce souvenir vivant, cette vie passée traduite devant elle, tourna vivement la tête vers Philippe, et le vit. Un affreux silence régnait au milieu de la foule. Le colonel haletait et n’osait parler, le docteur pleurait. Le beau visage de Stéphanie se colora faiblement; puis, de teinte en teinte, elle finit par reprendre l’éclat d’une jeune fille étincelant de fraîcheur. Son visage devint d’un beau pourpre. La vie et le bonheur, animés par une intelligence flamboyante, gagnaient de proche en proche comme un incendie. Un tremblement convulsif se communiqua des pieds au cœur. Puis ces phénomènes, qui éclatèrent en un moment, eurent comme un lien commun quand les yeux de Stéphanie lancèrent un rayon céleste, une flamme animée. Elle vivait, elle pensait! Elle frissonna, de terreur peut-être! Dieu déliait lui-même une seconde fois cette langue morte, et jetait de nouveau son feu dans cette âme éteinte. La volonté humaine vint avec ses torrents électriques et vivifia ce corps d’où elle avait été si longtemps absente.
—Stéphanie, cria le colonel.
—Oh! c’est Philippe, dit la pauvre comtesse.
Elle se précipita dans les bras tremblants que le colonel lui tendait, et l’étreinte des deux amants effraya les spectateurs. Stéphanie fondait en larmes. Tout à coup ses pleurs se séchèrent, elle se cadavérisa comme si la foudre l’eût touchée, et dit d’un son de voix faible:—Adieu, Philippe. Je t’aime, adieu!
—Oh! elle est morte, s’écria le colonel en ouvrant les bras.
Le vieux médecin reçut le corps inanimé de sa nièce, l’embrassa comme eût fait un jeune homme, l’emporta et s’assit avec elle sur un tas de bois. Il regarda la comtesse en lui posant sur le cœur une main débile et convulsivement agitée. Le cœur ne battait plus.
—C’est donc vrai, dit-il en contemplant tour à tour le colonel immobile et la figure de Stéphanie sur laquelle la mort répandait cette beauté resplendissante, fugitive auréole, le gage peut-être d’un brillant avenir.
—Oui, elle est morte.
—Ah! ce sourire, s’écria Philippe, voyez donc ce sourire! Est-ce possible?
—Elle est déjà froide, répondit monsieur Fanjat.
Monsieur de Sucy fit quelques pas pour s’arracher à ce spectacle; mais il s’arrêta, siffla l’air qu’entendait la folle, et, ne voyant pas sa maîtresse accourir, il s’éloigna d’un pas chancelant, comme un homme ivre, sifflant toujours, mais ne se retournant plus.
Le général Philippe de Sucy passait dans le monde pour un homme très-aimable et surtout très-gai. Il y a quelques jours une dame le complimenta sur sa bonne humeur et sur l’égalité de son caractère.
—Ah! madame, lui dit-il, je paie mes plaisanteries bien cher, le soir, quand je suis seul.
—Êtes-vous donc jamais seul?
—Non, répondit-il en souriant.
Si un observateur judicieux de la nature humaine avait pu voir en ce moment l’expression du comte de Sucy, il en eût frissonné peut-être.
—Pourquoi ne vous mariez-vous pas? reprit cette dame qui avait plusieurs filles dans un pensionnat. Vous êtes riche, titré, de noblesse ancienne; vous avez des talents, de l’avenir, tout vous sourit.
—Oui, répondit-il, mais il est un sourire qui me tue.
Le lendemain la dame apprit avec étonnement que monsieur de Sucy s’était brûlé la cervelle pendant la nuit. La haute société s’entretint diversement de cet événement extraordinaire, et chacun en cherchait la cause. Selon les goûts de chaque raisonneur, le jeu, l’amour, l’ambition, des désordres cachés, expliquaient cette catastrophe, dernière scène d’un drame qui avait commencé en 1812. Deux hommes seulement, un magistrat et un vieux médecin, savaient que monsieur le comte de Sucy était un de ces hommes forts auxquels Dieu donne le malheureux pouvoir de sortir tous les jours triomphants d’un horrible combat qu’ils livrent à quelque monstre inconnu. Que, pendant un moment, Dieu leur retire sa main puissante, ils succombent.
Paris, mars 1830.
«Tantôt ils lui voyaient, par un phénomène de vision ou de locomotion, abolir l’espace dans ses deux modes de Temps et de Distance, dont l’un est intellectuel et l’autre physique.»
Hist. intell. de Louis Lambert.
A MON CHER ALBERT MARCHAND DE LA RIBELLERIE.
Tours, 1836.
Par un soir du mois de novembre 1793, les principaux personnages de Carentan se trouvaient dans le salon de madame de Dey, chez laquelle l’assemblée se tenait tous les jours. Quelques circonstances qui n’eussent point attiré l’attention d’une grande ville, mais qui devaient fortement en préoccuper une petite, prêtaient à ce rendez-vous habituel un intérêt inaccoutumé. La surveille, madame de Dey avait fermé sa porte à sa société, qu’elle s’était encore dispensée de recevoir la veille, en prétextant d’une indisposition. En temps ordinaire, ces deux événements eussent fait à Carentan le même effet que produit à Paris un relâche à tous les théâtres. Ces jours-là, l’existence est en quelque sorte incomplète. Mais, en 1793, la conduite de madame de Dey pouvait avoir les plus funestes résultats. La moindre démarche hasardée devenait alors presque toujours pour les nobles une question de vie ou de mort. Pour bien comprendre la curiosité vive et les étroites finesses qui animèrent pendant cette soirée les physionomies normandes de tous ces personnages, mais surtout pour partager les perplexités secrètes de madame de Dey, il est nécessaire d’expliquer le rôle qu’elle jouait à Carentan. La position critique dans laquelle elle se trouvait en ce moment ayant été sans doute celle de bien des gens pendant la Révolution, les sympathies de plus d’un lecteur achèveront de colorer ce récit.
Madame de Dey, veuve d’un lieutenant général, chevalier des ordres, avait quitté la cour au commencement de l’émigration. Possédant des biens considérables aux environs de Carentan, elle s’y était réfugiée, en espérant que l’influence de la terreur s’y ferait peu sentir. Ce calcul, fondé sur une connaissance exacte du pays, était juste. La Révolution exerça peu de ravages en Basse-Normandie. Quoique madame de Dey ne vît jadis que les familles nobles du pays quand elle y venait visiter ses propriétés, elle avait, par politique, ouvert sa maison aux principaux bourgeois de la ville et aux nouvelles autorités, en s’efforçant de les rendre fiers de sa conquête, sans réveiller chez eux ni haine ni jalousie. Gracieuse et bonne, douée de cette inexprimable douceur qui sait plaire sans recourir à l’abaissement ou à la prière, elle avait réussi à se concilier l’estime générale par un tact exquis dont les sages avertissements lui permettaient de se tenir sur la ligne délicate où elle pouvait satisfaire aux exigences de cette société mêlée, sans humilier le rétif amour-propre des parvenus, ni choquer celui de ses anciens amis.
Agée d’environ trente-huit ans, elle conservait encore, non cette beauté fraîche et nourrie qui distingue les filles de la Basse-Normandie, mais une beauté grêle et pour ainsi dire aristocratique. Ses traits étaient fins et délicats; sa taille était souple et déliée. Quand elle parlait, son pâle visage paraissait s’éclairer et prendre de la vie. Ses grands yeux noirs étaient pleins d’affabilité, mais leur expression calme et religieuse semblait annoncer que le principe de son existence n’était plus en elle. Mariée à la fleur de l’âge avec un militaire vieux et jaloux, la fausseté de sa position au milieu d’une cour galante contribua beaucoup sans doute à répandre un voile de grave mélancolie sur une figure où les charmes et la vivacité de l’amour avaient dû briller autrefois. Obligée de réprimer sans cesse les mouvements naïfs, les émotions de la femme alors qu’elle sent encore au lieu de réfléchir, la passion était restée vierge au fond de son cœur. Aussi, son principal attrait venait-il de cette intime jeunesse que, par moments, trahissait sa physionomie, et qui donnait à ses idées une innocente expression de désir. Son aspect commandait la retenue, mais il y avait toujours dans son maintien, dans sa voix, des élans vers un avenir inconnu, comme chez une jeune fille; bientôt l’homme le plus insensible se trouvait amoureux d’elle, et conservait néanmoins une sorte de crainte respectueuse, inspirée par ses manières polies qui imposaient. Son âme, nativement grande, mais fortifiée par des luttes cruelles, semblait placée trop loin du vulgaire, et les hommes se faisaient justice. A cette âme, il fallait nécessairement une haute passion. Aussi les affections de madame de Dey s’étaient-elles concentrées dans un seul sentiment, celui de la maternité. Le bonheur et les plaisirs dont avait été privée sa vie de femme, elle les retrouvait dans l’amour extrême qu’elle portait à son fils. Elle ne l’aimait pas seulement avec le pur et profond dévouement d’une mère, mais avec la coquetterie d’une maîtresse, avec la jalousie d’une épouse. Elle était malheureuse loin de lui, inquiète pendant ses absences, ne le voyait jamais assez, ne vivait que par lui et pour lui. Afin de faire comprendre aux hommes la force de ce sentiment, il suffira d’ajouter que ce fils était non-seulement l’unique enfant de madame de Dey, mais son dernier parent, le seul être auquel elle pût rattacher les craintes, les espérances et les joies de sa vie. Le feu comte de Dey fut le dernier rejeton de sa famille, comme elle se trouva seule héritière de la sienne. Les calculs et les intérêts humains s’étaient donc accordés avec les plus nobles besoins de l’âme pour exalter dans le cœur de la comtesse un sentiment déjà si fort chez les femmes. Elle n’avait élevé son fils qu’avec des peines infinies, qui le lui avaient rendu plus cher encore; vingt fois les médecins lui en présagèrent la perte; mais, confiante en ses pressentiments, en ses espérances, elle eut la joie inexprimable de lui voir heureusement traverser les périls de l’enfance, d’admirer les progrès de sa constitution, en dépit des arrêts de la Faculté.
Grâce à des soins constants, ce fils avait grandi, et s’était si gracieusement développé, qu’à vingt ans, il passait pour un des cavaliers les plus accomplis de Versailles. Enfin, par un bonheur qui ne couronne pas les efforts de toutes les mères, elle était adorée de son fils; leurs âmes s’entendaient par de fraternelles sympathies. S’ils n’eussent pas été liés déjà par le vœu de la nature, ils auraient instinctivement éprouvé l’un pour l’autre cette amitié d’homme à homme, si rare à rencontrer dans la vie. Nommé sous-lieutenant de dragons à dix-huit ans, le jeune comte avait obéi au point d’honneur de l’époque en suivant les princes dans leur émigration.
Ainsi madame de Dey, noble, riche, et mère d’un émigré, ne se dissimulait point les dangers de sa cruelle situation. Ne formant d’autre vœu que celui de conserver à son fils une grande fortune, elle avait renoncé au bonheur de l’accompagner; mais en lisant les lois rigoureuses en vertu desquelles la République confisquait chaque jour les biens des émigrés à Carentan, elle s’applaudissait de cet acte de courage. Ne gardait-elle pas les trésors de son fils au péril de ses jours? Puis, en apprenant les terribles exécutions ordonnées par la Convention, elle s’endormait heureuse de savoir sa seule richesse en sûreté, loin des dangers, loin des échafauds. Elle se complaisait à croire qu’elle avait pris le meilleur parti pour sauver à la fois toutes ses fortunes. Faisant à cette secrète pensée les concessions voulues par le malheur des temps, sans compromettre ni sa dignité de femme ni ses croyances aristocratiques, elle enveloppait ses douleurs dans un froid mystère. Elle avait compris les difficultés qui l’attendaient à Carentan. Venir y occuper la première place, n’était-ce pas y défier l’échafaud tous les jours? Mais, soutenue par un courage de mère, elle sut conquérir l’affection des pauvres en soulageant indifféremment toutes les misères, et se rendit nécessaire aux riches en veillant à leurs plaisirs. Elle recevait le procureur de la commune, le maire, le président du district, l’accusateur public, et même les juges du tribunal révolutionnaire. Les quatre premiers de ces personnages, n’étant pas mariés, la courtisaient dans l’espoir de l’épouser, soit en l’effrayant par le mal qu’ils pouvaient lui faire, soit en lui offrant leur protection. L’accusateur public, ancien procureur à Caen, jadis chargé des intérêts de la comtesse, tentait de lui inspirer de l’amour par une conduite pleine de dévouement et de générosité; finesse dangereuse! Il était le plus redoutable de tous les prétendants. Lui seul connaissait à fond l’état de la fortune considérable de son ancienne cliente. Sa passion devait s’accroître de tous les désirs d’une avarice qui s’appuyait sur un pouvoir immense, sur le droit de vie et de mort dans le district. Cet homme, encore jeune, mettait tant de noblesse dans ses procédés, que madame de Dey n’avait pas encore pu le juger. Mais, méprisant le danger qu’il y avait à lutter d’adresse avec des Normands, elle employait l’esprit inventif et la ruse que la nature a départis aux femmes pour opposer ces rivalités les unes aux autres. En gagnant du temps, elle espérait arriver saine et sauve à la fin des troubles. A cette époque, les royalistes de l’intérieur se flattaient tous les jours de voir la Révolution terminée le lendemain; et cette conviction a été la perte de beaucoup d’entre eux.
Malgré ces obstacles, la comtesse avait assez habilement maintenu son indépendance jusqu’au jour où, par une inexplicable imprudence, elle s’était avisée de fermer sa porte. Elle inspirait un intérêt si profond et si véritable, que les personnes venues ce soir-là chez elle conçurent de vives inquiétudes en apprenant qu’il lui devenait impossible de les recevoir; puis, avec cette franchise de curiosité empreinte dans les mœurs provinciales, elles s’enquirent du malheur, du chagrin, de la maladie qui devait affliger madame de Dey. A ces questions une vieille femme de charge, nommée Brigitte, répondait que sa maîtresse s’était enfermée et ne voulait voir personne, pas même les gens de sa maison. L’existence, en quelque sorte claustrale, que mènent les habitants d’une petite ville crée en eux une habitude d’analyser et d’expliquer les actions d’autrui si naturellement invincible qu’après avoir plaint madame de Dey, sans savoir si elle était réellement heureuse ou chagrine, chacun se mit à rechercher les causes de sa soudaine retraite.
—Si elle était malade, dit le premier curieux, elle aurait envoyé chez le médecin; mais le docteur est resté pendant toute la journée chez moi à jouer aux échecs. Il me disait en riant que, par le temps qui court, il n’y a qu’une maladie... et qu’elle est malheureusement incurable.
Cette plaisanterie fut prudemment hasardée. Femmes, hommes, vieillards et jeunes filles se mirent alors à parcourir le vaste champ des conjectures. Chacun crut entrevoir un secret, et ce secret occupa toutes les imaginations. Le lendemain les soupçons s’envenimèrent. Comme la vie est à jour dans une petite ville, les femmes apprirent les premières que Brigitte avait fait au marché des provisions plus considérables qu’à l’ordinaire. Ce fait ne pouvait être contesté. L’on avait vu Brigitte de grand matin sur la place, et, chose extraordinaire, elle y avait acheté le seul lièvre qui s’y trouvât. Toute la ville savait que madame de Dey n’aimait pas le gibier. Le lièvre devint un point de départ pour des suppositions infinies. En faisant leur promenade périodique, les vieillards remarquèrent dans la maison de la comtesse une sorte d’activité concentrée qui se révélait par les précautions même dont se servaient les gens pour la cacher. Le valet de chambre battait un tapis dans le jardin; la veille, personne n’y aurait pris garde; mais ce tapis devint une pièce à l’appui des romans que tout le monde bâtissait. Chacun avait le sien. Le second jour, en apprenant que madame de Dey se disait indisposée, les principaux personnages de Carentan se réunirent le soir chez le frère du maire, vieux négociant marié, homme probe, généralement estimé, et pour lequel la comtesse avait beaucoup d’égards. Là, tous les aspirants à la main de la riche veuve eurent à raconter une fable plus ou moins probable; et chacun d’eux pensait à faire tourner à son profit la circonstance secrète qui la forçait de se compromettre ainsi. L’accusateur public imaginait tout un drame pour amener nuitamment le fils de madame de Dey chez elle. Le maire croyait à un prêtre insermenté, venu de la Vendée, et qui lui aurait demandé un asile; mais l’achat du lièvre, un vendredi, l’embarrassait beaucoup. Le président du district tenait fortement pour un chef de Chouans ou de Vendéens vivement poursuivi. D’autres voulaient un noble échappé des prisons de Paris. Enfin tous soupçonnaient la comtesse d’être coupable d’une de ces générosités que les lois d’alors nommaient un crime, et qui pouvaient conduire à l’échafaud. L’accusateur public disait d’ailleurs à voix basse qu’il fallait se taire, et tâcher de sauver l’infortunée de l’abîme vers lequel elle marchait à grands pas.
—Si vous ébruitez cette affaire, ajouta-t-il, je serai obligé d’intervenir, de faire des perquisitions chez elle, et alors!... Il n’acheva pas, mais chacun comprit cette réticence.
Les amis sincères de la comtesse s’alarmèrent tellement pour elle que, dans la matinée du troisième jour, le procureur-syndic de la commune lui fit écrire par sa femme un mot pour l’engager à recevoir pendant la soirée comme à l’ordinaire. Plus hardi, le vieux négociant se présenta dans la matinée chez madame de Dey. Fort du service qu’il voulait lui rendre, il exigea d’être introduit auprès d’elle, et resta stupéfait en l’apercevant dans le jardin, occupée à couper les dernières fleurs de ses plates-bandes pour en garnir des vases.
—Elle a sans doute donné asile à son amant, se dit le vieillard pris de pitié pour cette charmante femme. La singulière expression du visage de la comtesse le confirma dans ses soupçons. Vivement ému de ce dévouement si naturel aux femmes, mais qui nous touche toujours, parce que tous les hommes sont flattés par les sacrifices qu’une d’elles fait à un homme, le négociant instruisit la comtesse des bruits qui couraient dans la ville et du danger où elle se trouvait.—Car, lui dit-il en terminant, si, parmi nos fonctionnaires, il en est quelques-uns assez disposés à vous pardonner un héroïsme qui aurait un prêtre pour objet, personne ne vous plaindra si l’on vient à découvrir que vous vous immolez à des intérêts de cœur.
A ces mots, madame de Dey regarda le vieillard avec un air d’égarement et de folie qui le fit frissonner, lui, vieillard.
—Venez, lui dit-elle en le prenant par la main pour le conduire dans sa chambre, où, après s’être assurée qu’ils étaient seuls, elle tira de son sein une lettre sale et chiffonnée:—Lisez, s’écria-t-elle en faisant un violent effort pour prononcer ce mot.
Elle tomba dans son fauteuil, comme anéantie. Pendant que le vieux négociant cherchait ses lunettes et les nettoyait, elle leva les yeux sur lui, le contempla pour la première fois avec curiosité; puis, d’une voix altérée:—Je me fie à vous, lui dit-elle doucement.
—Est-ce que je ne viens pas partager votre crime, répondit le bonhomme avec simplicité.
Elle tressaillit. Pour la première fois, dans cette petite ville, son âme sympathisait avec celle d’un autre. Le vieux négociant comprit tout à coup et l’abattement et la joie de la comtesse. Son fils avait fait partie de l’expédition de Granville, il écrivait à sa mère du fond de sa prison, en lui donnant un triste et doux espoir. Ne doutant pas de ses moyens d’évasion, il lui indiquait trois jours pendant lesquels il devait se présenter chez elle, déguisé. La fatale lettre contenait de déchirants adieux au cas où il ne serait pas à Carentan dans la soirée du troisième jour, et il priait sa mère de remettre une assez forte somme à l’émissaire qui s’était chargé de lui apporter cette dépêche, à travers mille dangers. Le papier tremblait dans les mains du vieillard.
—Et voici le troisième jour, s’écria madame de Dey qui se leva rapidement, reprit la lettre, et marcha.
—Vous avez commis des imprudences, lui dit le négociant. Pourquoi faire prendre des provisions?
—Mais il peut arriver, mourant de faim, exténué de fatigue, et... Elle n’acheva pas.
—Je suis sûr de mon frère, reprit le vieillard, je vais aller le mettre dans vos intérêts.
Le négociant retrouva dans cette circonstance la finesse qu’il avait mise jadis dans les affaires, et lui dicta des conseils empreints de prudence et de sagacité. Après être convenus de tout ce qu’ils devaient dire et faire l’un ou l’autre, le vieillard alla, sous des prétextes habilement trouvés, dans les principales maisons de Carentan, où il annonça que madame de Dey qu’il venait de voir, recevrait dans la soirée, malgré son indisposition. Luttant de finesse avec les intelligences normandes dans l’interrogatoire que chaque famille lui imposa sur la nature de la maladie de la comtesse, il réussit à donner le change à presque toutes les personnes qui s’occupaient de cette mystérieuse affaire. Sa première visite fit merveille. Il raconta devant une vieille dame goutteuse que madame de Dey avait manqué périr d’une attaque de goutte à l’estomac; le fameux Tronchin lui ayant recommandé jadis, en pareille occurrence, de se mettre sur la poitrine la peau d’un lièvre écorché vif, et de rester au lit sans se permettre le moindre mouvement, la comtesse, en danger de mort, il y a deux jours, se trouvait, après avoir suivi ponctuellement la bizarre ordonnance de Tronchin, assez bien rétablie pour recevoir ceux qui viendraient la voir pendant la soirée. Ce conte eut un succès prodigieux, et le médecin de Carentan, royaliste in petto, en augmenta l’effet par l’importance avec laquelle il discuta le spécifique. Néanmoins les soupçons avaient trop fortement pris racine dans l’esprit de quelques entêtés ou de quelques philosophes pour être entièrement dissipés; en sorte que, le soir, ceux qui étaient admis chez madame de Dey vinrent avec empressement et de bonne heure chez elle, les uns pour épier sa contenance, les autres par amitié, la plupart saisis par le merveilleux de sa guérison. Ils trouvèrent la comtesse assise au coin de la grande cheminée de son salon, à peu près aussi modeste que l’étaient ceux de Carentan; car, pour ne pas blesser les étroites pensées de ses hôtes, elle s’était refusée aux jouissances de luxe auxquelles elle était jadis habituée, elle n’avait donc rien changé chez elle. Le carreau de la salle de réception n’était même pas frotté. Elle laissait sur les murs de vieilles tapisseries sombres, conservait les meubles du pays, brûlait de la chandelle, et suivait les modes de la ville, en épousant la vie provinciale sans reculer ni devant les petitesses les plus dures, ni devant les privations les plus désagréables. Mais sachant que ses hôtes lui pardonneraient les magnificences qui auraient leur bien-être pour but, elle ne négligeait rien quand il s’agissait de leur procurer des jouissances personnelles. Aussi leur donnait-elle d’excellents dîners. Elle allait jusqu’à feindre de l’avarice pour plaire à ces esprits calculateurs; et, après avoir eu l’art de se faire arracher certaines concessions de luxe, elle savait obéir avec grâce. Donc, vers sept heures du soir, la meilleure mauvaise compagnie de Carentan se trouvait chez elle, et décrivait un grand cercle devant la cheminée. La maîtresse du logis, soutenue dans son malheur par les regards compatissants que lui jetait le vieux négociant, se soumit avec un courage inouï aux questions minutieuses, aux raisonnements frivoles et stupides de ses hôtes. Mais à chaque coup de marteau frappé sur sa porte, ou toutes les fois que des pas retentissaient dans la rue, elle cachait ses émotions en soulevant des questions intéressantes pour la fortune du pays. Elle éleva de bruyantes discussions sur la qualité des cidres, et fut si bien secondée par son confident, que l’assemblée oublia presque de l’espionner en trouvant sa contenance naturelle et son aplomb imperturbable. L’accusateur public et l’un des juges du tribunal révolutionnaire restaient taciturnes, observaient avec attention les moindres mouvements de sa physionomie, écoutaient dans la maison, malgré le tumulte; et, à plusieurs reprises, ils lui firent des questions embarrassantes, auxquelles la comtesse répondit cependant avec une admirable présence d’esprit. Les mères ont tant de courage! Au moment où madame de Dey eut arrangé les parties, placé tout le monde à des tables de boston, de reversis ou de whist, elle resta encore à causer auprès de quelques jeunes personnes avec un extrême laissez-aller, en jouant son rôle en actrice consommée. Elle se fit demander un loto, prétendit savoir seule où il était, et disparut.
—J’étouffe, ma pauvre Brigitte, s’écria-t-elle en essuyant des larmes qui sortirent vivement de ses yeux brillants de fièvre, de douleur et d’impatience.—Il ne vient pas, reprit-elle en regardant la chambre où elle était montée. Ici, je respire et je vis. Encore quelques moments, et il sera là, pourtant! car il vit encore, j’en suis certaine. Mon cœur me le dit. N’entendez-vous rien, Brigitte? Oh! je donnerais le reste de ma vie pour savoir s’il est en prison ou s’il marche à travers la campagne! Je voudrais ne pas penser.
Elle examina de nouveau si tout était en ordre dans l’appartement. Un bon feu brillait dans la cheminée; les volets étaient soigneusement fermés; les meubles reluisaient de propreté; la manière dont avait été fait le lit, prouvait que la comtesse s’était occupée avec Brigitte des moindres détails; et ses espérances se trahissaient dans les soins délicats qui paraissaient avoir été pris dans cette chambre où se respiraient et la gracieuse douceur de l’amour et ses plus chastes caresses dans les parfums exhalés par les fleurs. Une mère seule pouvait avoir prévu les désirs d’un soldat et lui préparer de si complètes satisfactions. Un repas exquis, des vins choisis, la chaussure, le linge, enfin tout ce qui devait être nécessaire ou agréable à un voyageur fatigué, se trouvait rassemblé pour que rien ne lui manquât, pour que les délices du chez-soi lui révélassent l’amour d’une mère.
—Brigitte? dit la comtesse d’un son de voix déchirant en allant placer un siége devant la table, comme pour donner de la réalité à ses vœux, comme pour augmenter la force de ses illusions.
—Ah! madame, il viendra. Il n’est pas loin.—Je ne doute pas qu’il ne vive et qu’il ne soit en marche, reprit Brigitte. J’ai mis une clef dans la Bible, et je l’ai tenue sur mes doigts pendant que Cottin lisait l’Évangile de saint Jean... et, madame! la clef n’a pas tourné.
—Est-ce bien sûr? demanda la comtesse.
—Oh! madame, c’est connu. Je gagerais mon salut qu’il vit encore. Dieu ne peut pas se tromper.
—Malgré le danger qui l’attend ici, je voudrais bien cependant l’y voir.
—Pauvre monsieur Auguste, s’écria Brigitte, il est sans doute à pied, par les chemins.
—Et voilà huit heures qui sonnent au clocher, s’écria la comtesse avec terreur.
Elle eut peur d’être restée plus longtemps qu’elle ne le devait, dans cette chambre où elle croyait à la vie de son fils, en voyant tout ce qui lui en attestait la vie, elle descendit; mais avant d’entrer au salon, elle resta pendant un moment sous le péristyle de l’escalier, en écoutant si quelque bruit ne réveillait pas les silencieux échos de la ville. Elle sourit au mari de Brigitte, qui se tenait en sentinelle, et dont les yeux semblaient hébétés à force de prêter attention aux murmures de la place et de la nuit. Elle voyait son fils en tout et partout. Elle rentra bientôt, en affectant un air gai, et se mit à jouer au loto avec des petites filles; mais, de temps en temps, elle se plaignit de souffrir, et revint occuper son fauteuil auprès de la cheminée.
Telle était la situation des choses et des esprits dans la maison de madame de Dey, pendant que, sur le chemin de Paris à Cherbourg, un jeune homme vêtu d’une carmagnole brune, costume de rigueur à cette époque, se dirigeait vers Carentan. A l’origine des réquisitions, il y avait peu ou point de discipline. Les exigences du moment ne permettaient guère à la République d’équiper sur-le-champ ses soldats, et il n’était pas rare de voir les chemins couverts de réquisitionnaires qui conservaient leurs habits bourgeois. Ces jeunes gens devançaient leurs bataillons aux lieux d’étape, ou restaient en arrière, car leur marche était soumise à leur manière de supporter les fatigues d’une longue route. Le voyageur dont il est ici question se trouvait assez en avant de la colonne de réquisitionnaires qui se rendait à Cherbourg, et que le maire de Carentan attendait d’heure en heure, afin de leur distribuer des billets de logement. Ce jeune homme marchait d’un pas alourdi, mais ferme encore, et son allure semblait annoncer qu’il s’était familiarisé depuis longtemps avec les rudesses de la vie militaire. Quoique la lune éclairât les herbages qui avoisinent Carentan, il avait remarqué de gros nuages blancs prêts à jeter de la neige sur la campagne; et la crainte d’être surpris par un ouragan animait sans doute sa démarche, alors plus vive que ne le comportait sa lassitude. Il avait sur le dos un sac presque vide, et tenait à la main une canne de buis, coupée dans les hautes et larges haies que cet arbuste forme autour de la plupart des héritages en Basse-Normandie. Ce voyageur solitaire entra dans Carentan, dont les tours, bordées de lueurs fantastiques par la lune, lui apparaissaient depuis un moment. Son pas réveilla les échos des rues silencieuses, où il ne rencontra personne; il fut obligé de demander la maison du maire à un tisserand qui travaillait encore. Ce magistrat demeurait à une faible distance, et le réquisitionnaire se vit bientôt à l’abri sous le porche de la maison du maire, et s’y assit sur un banc de pierre, en attendant le billet de logement qu’il avait réclamé. Mais mandé par ce fonctionnaire, il comparut devant lui, et devint l’objet d’un scrupuleux examen. Le fantassin était un jeune homme de bonne mine qui paraissait appartenir à une famille distinguée. Son air trahissait la noblesse. L’intelligence due à une bonne éducation respirait sur sa figure.
—Comment te nommes-tu, lui demanda le maire en lui jetant un regard plein de finesse.
—Julien Jussieu, répondit le réquisitionnaire.
—Et tu viens? dit le magistrat en laissant échapper un sourire d’incrédulité.
—De Paris.
—Tes camarades doivent être loin, reprit le Normand d’un ton railleur.
—J’ai trois lieues d’avance sur le bataillon.
—Quelque sentiment t’attire sans doute à Carentan, citoyen réquisitionnaire? dit le maire d’un air fin. C’est bien, ajouta-t-il en imposant silence par un geste de main au jeune homme prêt à parler, nous savons où t’envoyer. Tiens, ajouta-t-il en lui remettant son billet de logement, va, citoyen Jussieu!
Une teinte d’ironie se fit sentir dans l’accent avec lequel le magistrat prononça ces deux derniers mots, en tendant un billet sur lequel la demeure de madame de Dey était indiquée. Le jeune homme lut l’adresse avec un air de curiosité.
—Il sait bien qu’il n’a pas loin à aller. Et quand il sera dehors, il aura bientôt traversé la place! s’écria le maire en se parlant à lui-même, pendant que le jeune homme sortait. Il est joliment hardi! Que Dieu le conduise! Il a réponse à tout. Oui, mais si un autre que moi lui avait demandé à voir ses papiers, il était perdu!
En ce moment, les horloges de Carentan avaient sonné neuf heures et demie; les falots s’allumaient dans l’antichambre de madame de Dey; les domestiques aidaient leurs maîtresses et leurs maîtres à mettre leurs sabots, leurs houppelandes ou leurs mantelets; les joueurs avaient soldé leurs comptes, et allaient se retirer tous ensemble, suivant l’usage établi dans toutes les petites villes.
—Il paraît que l’accusateur veut rester, dit une dame en s’apercevant que ce personnage important leur manquait au moment où chacun se sépara sur la place pour regagner son logis, après avoir épuisé toutes les formules d’adieu.
Ce terrible magistrat était en effet seul avec la comtesse, qui attendait, en tremblant, qu’il lui plût de sortir.
—Citoyenne, dit-il enfin après un long silence qui eut quelque chose d’effrayant, je suis ici pour faire observer les lois de la République...
Madame de Dey frissonna.
—N’as-tu donc rien à me révéler? demanda-t-il.
—Rien, répondit-elle étonnée.
—Ah! madame, s’écria l’accusateur en s’asseyant auprès d’elle et changeant de ton, en ce moment, faute d’un mot, vous ou moi, nous pouvons porter notre tête sur l’échafaud. J’ai trop bien observé votre caractère, votre âme, vos manières, pour partager l’erreur dans laquelle vous avez su mettre votre société ce soir. Vous attendez votre fils, je n’en saurais douter.
La comtesse laissa échapper un geste de dénégation; mais elle avait pâli, mais les muscles de son visage s’étaient contractés par la nécessité où elle se trouvait d’afficher une fermeté trompeuse, et l’œil implacable de l’accusateur public ne perdit aucun de ses mouvements.
—Eh! bien, recevez-le, reprit le magistrat révolutionnaire; mais qu’il ne reste pas plus tard que sept heures du matin sous votre toit. Demain, au jour, armé d’une dénonciation que je me ferai faire, je viendrai chez vous...
Elle le regarda d’un air stupide qui aurait fait pitié à un tigre.
—Je démontrerai, poursuivit-il d’une voix douce, la fausseté de la dénonciation par d’exactes perquisitions, et vous serez, par la nature de mon rapport, à l’abri de tous soupçons ultérieurs. Je parlerai de vos dons patriotiques, de votre civisme, et nous serons tous sauvés.
Madame de Dey craignait un piége, elle restait immobile, mais son visage était en feu et sa langue glacée. Un coup de marteau retentit dans la maison.
—Ah! cria la mère épouvantée, en tombant à genoux. Le sauver, le sauver!
—Oui, sauvons-le! reprit l’accusateur public, en lui lançant un regard de passion, dût-il nous en coûter la vie.
—Je suis perdue, s’écria-t-elle pendant que l’accusateur la relevait avec politesse.
—Eh! madame, répondit-il par un beau mouvement oratoire, je ne veux vous devoir à rien... qu’à vous-même.
—Madame, le voi..., s’écria Brigitte qui croyait sa maîtresse seule.
A l’aspect de l’accusateur public, la vieille servante, de rouge et joyeuse qu’elle était, devint immobile et blême.
—Qui est-ce, Brigitte? demanda le magistrat d’un air doux et intelligent.
—Un réquisitionnaire que le maire nous envoie à loger, répondit la servante en montrant le billet.
—C’est vrai, dit l’accusateur après avoir lu le papier. Il nous arrive un bataillon ce soir!
Et il sortit.
La comtesse avait trop besoin de croire en ce moment à la sincérité de son ancien procureur pour concevoir le moindre doute; elle monta rapidement l’escalier, ayant à peine la force de se soutenir; puis, elle ouvrit la porte de sa chambre, vit son fils, se précipita dans ses bras, mourante:—Oh! mon enfant, mon enfant! s’écria-t-elle en sanglotant et le couvrant de baisers empreints d’une sorte de frénésie.
—Madame, dit l’inconnu.
—Ah! ce n’est pas lui, cria-t-elle en reculant d’épouvante et restant debout devant le réquisitionnaire qu’elle contemplait d’un air hagard.
—O saint bon Dieu, quelle ressemblance! dit Brigitte.
Il y eut un moment de silence, et l’étranger lui-même tressaillit à l’aspect de madame de Dey.
—Ah! monsieur, dit-elle en s’appuyant sur le mari de Brigitte, et sentant alors dans toute son étendue une douleur dont la première atteinte avait failli la tuer; monsieur, je ne saurais vous voir plus longtemps, souffrez que mes gens me remplacent et s’occupent de vous.
Elle descendit chez elle, à demi portée par Brigitte et son vieux serviteur.
—Comment, madame! s’écria la femme de charge en asseyant sa maîtresse, cet homme va-t-il coucher dans le lit de monsieur Auguste, mettre les pantoufles de monsieur Auguste, manger le pâté que j’ai fait pour monsieur Auguste! quand on devrait me guillotiner, je...
—Brigitte! cria madame de Dey.
Brigitte resta muette.
—Tais-toi donc, bavarde, lui dit son mari à voix basse, veux-tu tuer madame?
En ce moment, le réquisitionnaire fit du bruit dans sa chambre en se mettant à table.
—Je ne resterai pas ici, s’écria madame de Dey, j’irai dans la serre, d’où j’entendrai mieux ce qui se passera au dehors pendant la nuit.
Elle flottait encore entre la crainte d’avoir perdu son fils et l’espérance de le voir reparaître. La nuit fut horriblement silencieuse. Il y eut, pour la comtesse, un moment affreux, quand le bataillon des réquisitionnaires vint en ville et que chaque homme y chercha son logement. Ce fut des espérances trompées à chaque pas, à chaque bruit; puis bientôt la nature reprit un calme effrayant. Vers le matin, la comtesse fut obligée de rentrer chez elle. Brigitte, qui surveillait les mouvements de sa maîtresse, ne la voyant pas sortir, entra dans la chambre et y trouva la comtesse morte.
—Elle aura probablement entendu ce réquisitionnaire qui achève de s’habiller et qui marche dans la chambre de monsieur Auguste en chantant leur damnée Marseillaise, comme s’il était dans une écurie, s’écria Brigitte. Ça l’aura tuée!
La mort de la comtesse fut causée par un sentiment plus grave, et sans doute par quelque vision terrible. A l’heure précise où madame de Dey mourait à Carentan, son fils était fusillé dans le Morbihan. Nous pouvons joindre ce fait tragique à toutes les observations sur les sympathies qui méconnaissent les lois de l’espace; documents que rassemblent avec une savante curiosité quelques hommes de solitude, et qui serviront un jour à asseoir les bases d’une science nouvelle à laquelle il a manqué jusqu’à ce jour un homme de génie.
Paris, février 1831.
A MARTINEZ DE LA ROSA.
Le clocher de la petite ville de Menda venait de sonner minuit. En ce moment, un jeune officier français, appuyé sur le parapet d’une longue terrasse qui bordait les jardins du château de Menda, paraissait abîmé dans une contemplation plus profonde que ne le comportait l’insouciance de la vie militaire; mais il faut dire aussi que jamais heure, site et nuit ne furent plus propices à la méditation. Le beau ciel d’Espagne étendait un dôme d’azur au-dessus de sa tête. Le scintillement des étoiles et la douce lumière de la lune éclairaient une vallée délicieuse qui se déroulait coquettement à ses pieds. Appuyé sur un oranger en fleur, le chef de bataillon pouvait voir, à cent pieds au-dessous de lui, la ville de Menda, qui semblait s’être mise à l’abri des vents du nord, au pied du rocher sur lequel était bâti le château. En tournant la tête, il apercevait la mer, dont les eaux brillantes encadraient le paysage d’une large lame d’argent. Le château était illuminé. Le joyeux tumulte d’un bal, les accents de l’orchestre, les rires de quelques officiers et de leurs danseuses arrivaient jusqu’à lui, mêlés au lointain murmure des flots. La fraîcheur de la nuit imprimait une sorte d’énergie à son corps fatigué par la chaleur du jour. Enfin les jardins étaient plantés d’arbres si odoriférants et de fleurs si suaves, que le jeune homme se trouvait comme plongé dans un bain de parfums.
Le château de Menda appartenait à un grand d’Espagne, qui l’habitait en ce moment avec sa famille. Pendant toute cette soirée, l’aînée des filles avait regardé l’officier avec un intérêt empreint d’une telle tristesse, que le sentiment de compassion exprimé par l’Espagnole pouvait bien causer la rêverie du Français. Clara était belle, et quoiqu’elle eût trois frères et une sœur, les biens du marquis de Léganès paraissaient assez considérables pour faire croire à Victor Marchand que la jeune personne aurait une riche dot. Mais comment oser croire que la fille du vieillard le plus entiché de sa grandesse qui fût en Espagne, pourrait être donnée au fils d’un épicier de Paris! D’ailleurs, les Français étaient haïs. Le marquis ayant été soupçonné par le général G..t..r.., qui gouvernait la province, de préparer un soulèvement en faveur de Ferdinand VII, le bataillon commandé par Victor Marchand avait été cantonné dans la petite ville de Menda pour contenir les campagnes voisines, qui obéissaient au marquis de Léganès. Une récente dépêche du maréchal Ney faisait craindre que les Anglais ne débarquassent prochainement sur la côte, et signalait le marquis comme un homme qui entretenait des intelligences avec le cabinet de Londres. Aussi, malgré le bon accueil que cet Espagnol avait fait à Victor Marchand et à ses soldats, le jeune officier se tenait-il constamment sur ses gardes. En se dirigeant vers cette terrasse où il venait examiner l’état de la ville et des campagnes confiées à sa surveillance, il se demandait comment il devait interpréter l’amitié que le marquis n’avait cessé de lui témoigner, et comment la tranquillité du pays pouvait se concilier avec les inquiétudes de son général; mais depuis un moment, ces pensées avaient été chassées de l’esprit du jeune commandant par un sentiment de prudence et par une curiosité bien légitime. Il venait d’apercevoir dans la ville une assez grande quantité de lumières. Malgré la fête de saint Jacques, il avait ordonné, le matin même, que les feux fussent éteints à l’heure prescrite par son règlement. Le château seul avait été excepté de cette mesure. Il vit bien briller çà et là les baïonnettes de ses soldats aux postes accoutumés; mais le silence était solennel, et rien n’annonçait que les Espagnols fussent en proie à l’ivresse d’une fête. Après avoir cherché à s’expliquer l’infraction dont se rendaient coupables les habitants, il trouva dans ce délit un mystère d’autant plus incompréhensible qu’il avait laissé des officiers chargés de la police nocturne et des rondes. Avec l’impétuosité de la jeunesse, il allait s’élancer par une brèche pour descendre rapidement les rochers, et parvenir ainsi plus tôt que par le chemin ordinaire à un petit poste placé à l’entrée de la ville du côté du château, quand un faible bruit l’arrêta dans sa course. Il crut entendre le sable des allées criant sous le pas léger d’une femme. Il retourna la tête et ne vit rien; mais ses yeux furent saisis par l’éclat extraordinaire de l’Océan. Il y aperçut tout à coup un spectacle si funeste, qu’il demeura immobile de surprise, en accusant ses sens d’erreur. Les rayons blanchissants de la lune lui permirent de distinguer des voiles à une assez grande distance. Il tressaillit, et tâcha de se convaincre que cette vision était un piége d’optique offert par les fantaisies des ondes et de la lune. En ce moment, une voix enrouée prononça le nom de l’officier, qui regarda vers la brèche, et vit s’y élever lentement la tête du soldat par lequel il s’était fait accompagner au château.
—Est-ce vous, mon commandant?
—Oui. Eh! bien? lui dit à voix basse le jeune homme, qu’une sorte de pressentiment avertit d’agir avec mystère.
—Ces gredins-là se remuent comme des vers, et je me hâte, si vous le permettez, de vous communiquer mes petites observations.
—Parle, répondit Victor Marchand.
—Je viens de suivre un homme du château qui s’est dirigé par ici une lanterne à la main. Une lanterne est furieusement suspecte! je ne crois pas que ce chrétien-là ait besoin d’allumer des cierges à cette heure-ci. Ils veulent nous manger! que je me suis dit, et je me suis mis à lui examiner les talons. Aussi, mon commandant, ai-je découvert à trois pas d’ici, sur un quartier de roche, un certain amas de fagots.
Un cri terrible qui tout à coup retentit dans la ville, interrompit le soldat. Une lueur soudaine éclaira le commandant. Le pauvre grenadier reçut une balle dans la tête et tomba. Un feu de paille et de bois sec brillait comme un incendie à dix pas du jeune homme. Les instruments et les rires cessaient de se faire entendre dans la salle du bal. Un silence de mort, interrompu par des gémissements, avait soudain remplacé les rumeurs et la musique de la fête. Un coup de canon retentit sur la plaine blanche de l’Océan. Une sueur froide coula sur le front du jeune officier. Il était sans épée. Il comprenait que ses soldats avaient péri et que les Anglais allaient débarquer. Il se vit déshonoré s’il vivait, il se vit traduit devant un conseil de guerre; alors il mesura des yeux la profondeur de la vallée, et s’y élançait au moment où la main de Clara saisit la sienne.
—Fuyez! dit-elle, mes frères me suivent pour vous tuer. Au bas du rocher, par là, vous trouverez l’andaloux de Juanito. Allez!
Elle le poussa, le jeune homme stupéfait la regarda pendant un moment; mais, obéissant bientôt à l’instinct de conservation qui n’abandonne jamais l’homme, même le plus fort, il s’élança dans le parc en prenant la direction indiquée, et courut à travers des rochers que les chèvres avaient seules pratiqués jusqu’alors. Il entendit Clara crier à ses frères de le poursuivre; il entendit les pas de ses assassins; il entendit siffler à ses oreilles les balles de plusieurs décharges; mais il atteignit la vallée, trouva le cheval, monta dessus et disparut avec la rapidité de l’éclair.
En peu d’heures le jeune officier parvint au quartier du général G...t...r, qu’il trouva dînant avec son état-major.
—Je vous apporte ma tête! s’écria le chef de bataillon en apparaissant pâle et défait.
Il s’assit, et raconta l’horrible aventure. Un silence effrayant accueillit son récit.
—Je vous trouve plus malheureux que criminel, répondit enfin le terrible général. Vous n’êtes pas comptable du forfait des Espagnols; et à moins que le maréchal n’en décide autrement, je vous absous.
Ces paroles ne donnèrent qu’une bien faible consolation au malheureux officier.
—Quand l’empereur saura cela! s’écria-t-il.
—Il voudra vous faire fusiller, dit le général, mais nous verrons. Enfin, ne parlons plus de ceci, ajouta-t-il d’un ton sévère, que pour en tirer une vengeance qui imprime une terreur salutaire à ce pays où l’on fait la guerre à la façon des Sauvages.
Une heure après, un régiment entier, un détachement de cavalerie et un convoi d’artillerie étaient en route. Le général et Victor marchaient à la tête de cette colonne. Les soldats, instruits du massacre de leurs camarades, étaient possédés d’une fureur sans exemple. La distance qui séparait la ville de Menda du quartier général fut franchie avec une rapidité miraculeuse. Sur la route, le général trouva des villages entiers sous les armes. Chacune de ces misérables bourgades fut cernée et leurs habitants décimés.
Par une de ces fatalités inexplicables, les vaisseaux anglais étaient restés en panne sans avancer; mais on sut plus tard que ces vaisseaux ne portaient que de l’artillerie et qu’ils avaient mieux marché que le reste des transports. Ainsi la ville de Menda, privée des défenseurs qu’elle attendait, et que l’apparition des voiles anglaises semblait lui promettre, fut entourée par les troupes françaises presque sans coup férir. Les habitants, saisis de terreur, offrirent de se rendre à discrétion. Par un de ces dévouements qui n’ont pas été rares dans la Péninsule, les assassins des Français, prévoyant, d’après la cruauté connue du général, que Menda serait peut-être livrée aux flammes et la population entière passée au fil de l’épée, proposèrent de se dénoncer eux-mêmes au général. Il accepta cette offre, en y mettant pour condition que les habitants du château, depuis le dernier valet jusqu’au marquis, seraient mis entre ses mains. Cette capitulation consentie, le général promit de faire grâce au reste de la population et d’empêcher ses soldats de piller la ville ou d’y mettre le feu. Une contribution énorme fut frappée, et les plus riches habitants se constituèrent prisonniers pour en garantir le paiement, qui devait être effectué dans les vingt-quatre heures.