Le général prit toutes les précautions nécessaires à la sûreté de ses troupes, pourvut à la défense du pays, et refusa de loger ses soldats dans les maisons. Après les avoir fait camper, il monta au château et s’en empara militairement. Les membres de la famille de Léganès et les domestiques furent soigneusement gardés à vue, garrottés, et enfermés dans la salle où le bal avait eu lieu. Des fenêtres de cette pièce on pouvait facilement embrasser la terrasse qui dominait la ville. L’état-major s’établit dans une galerie voisine, où le général tint d’abord conseil sur les mesures à prendre pour s’opposer au débarquement. Après avoir expédié un aide de camp au maréchal Ney, ordonné d’établir des batteries sur la côte, le général et son état-major s’occupèrent des prisonniers. Deux cents Espagnols que les habitants avaient livrés furent immédiatement fusillés sur la terrasse. Après cette exécution militaire, le général commanda de planter sur la terrasse autant de potences qu’il y avait de gens dans la salle du château et de faire venir le bourreau de la ville. Victor Marchand profita du temps qui allait s’écouler avant le dîner pour aller voir les prisonniers. Il revint bientôt vers le général.
—J’accours, lui dit-il d’une voix émue, vous demander des grâces.
—Vous! reprit le général avec un ton d’ironie amère.
—Hélas! répondit Victor, je demande de tristes grâces. Le marquis, en voyant planter les potences, a espéré que vous changeriez ce genre de supplice pour sa famille, et vous supplie de faire décapiter les nobles.
—Soit, dit le général.
—Ils demandent encore qu’on leur accorde les secours de la religion, et qu’on les délivre de leurs liens; ils promettent de ne pas chercher à fuir.
—J’y consens, dit le général; mais vous m’en répondez.
—Le vieillard vous offre encore toute sa fortune si vous voulez pardonner à son jeune fils.
—Vraiment! répondit le chef. Ses biens appartiennent déjà au roi Joseph. Il s’arrêta. Une pensée de mépris rida son front, et il ajouta:—Je vais surpasser leur désir. Je devine l’importance de sa dernière demande. Eh! bien, qu’il achète l’éternité de son nom, mais que l’Espagne se souvienne à jamais de sa trahison et de son supplice! Je laisse sa fortune et la vie à celui de ses fils qui remplira l’office de bourreau. Allez, et ne m’en parlez plus.
Le dîner était servi. Les officiers attablés satisfaisaient un appétit que la fatigue avait aiguillonné. Un seul d’entre eux, Victor Marchand, manquait au festin. Après avoir hésité longtemps, il entra dans le salon où gémissait l’orgueilleuse famille de Léganès, et jeta des regards tristes sur le spectacle que présentait alors cette salle, où, la surveille, il avait vu tournoyer, emportées par la valse, les têtes des deux jeunes filles et des trois jeunes gens. Il frémit en pensant que dans peu elles devaient rouler tranchées par le sabre du bourreau. Attachés sur leurs fauteuils dorés, le père et la mère, les trois enfants et les deux filles, restaient dans un état d’immobilité complète. Huit serviteurs étaient debout, les mains liées derrière le dos. Ces quinze personnes se regardaient gravement, et leurs yeux trahissaient à peine les sentiments qui les animaient. Une résignation profonde et le regret d’avoir échoué dans leur entreprise se lisaient sur quelques fronts. Des soldats immobiles les gardaient en respectant la douleur de ces cruels ennemis. Un mouvement de curiosité anima les visages quand Victor parut. Il donna l’ordre de délier les condamnés, et alla lui-même détacher les cordes qui retenaient Clara prisonnière sur sa chaise. Elle sourit tristement. L’officier ne put s’empêcher d’effleurer les bras de la jeune fille, en admirant sa chevelure noire, sa taille souple. C’était une véritable Espagnole: elle avait le teint espagnol, les yeux espagnols, de longs cils recourbés, et une prunelle plus noire que ne l’est l’aile d’un corbeau.
—Avez-vous réussi? dit-elle en lui adressant un de ces sourires funèbres où il y a encore de la jeune fille.
Victor ne put s’empêcher de gémir. Il regarda tour à tour les trois frères et Clara. L’un, et c’était l’aîné, avait trente ans. Petit, assez mal fait, l’air fier et dédaigneux, il ne manquait pas d’une certaine noblesse dans les manières, et ne paraissait pas étranger à cette délicatesse de sentiment qui rendit autrefois la galanterie espagnole si célèbre. Il se nommait Juanito. Le second, Philippe, était âgé de vingt ans environ. Il ressemblait à Clara. Le dernier avait huit ans. Un peintre aurait trouvé dans les traits de Manuel un peu de cette constance romaine que David a prêtée aux enfants dans ses pages républicaines. Le vieux marquis avait une tête couverte de cheveux blancs qui semblait échappée d’un tableau de Murillo. A cet aspect, le jeune officier hocha la tête, en désespérant de voir accepter par un de ces quatre personnages le marché du général; néanmoins il osa le confier à Clara. L’Espagnole frissonna d’abord, mais elle reprit tout à coup un air calme et alla s’agenouiller devant son père.
—Oh! lui dit-elle, faites jurer à Juanito qu’il obéira fidèlement aux ordres que vous lui donnerez, et nous serons contents.
La marquise tressaillit d’espérance; mais quand, se penchant vers son mari, elle eut entendu l’horrible confidence de Clara, cette mère s’évanouit. Juanito comprit tout, il bondit comme un lion en cage. Victor prit sur lui de renvoyer les soldats, après avoir obtenu du marquis l’assurance d’une soumission parfaite. Les domestiques furent emmenés et livrés au bourreau, qui les pendit. Quand la famille n’eut plus que Victor pour surveillant, le vieux père se leva.
—Juanito! dit-il.
Juanito ne répondit que par une inclinaison de tête qui équivalait à un refus, retomba sur sa chaise, et regarda ses parents d’un œil sec et terrible. Clara vint s’asseoir sur ses genoux, et, d’un air gai:—Mon cher Juanito, dit-elle en lui passant le bras autour du cou et l’embrassant sur les paupières; si tu savais combien, donnée par toi, la mort me sera douce. Je n’aurai pas à subir l’odieux contact des mains d’un bourreau. Tu me guériras des maux qui m’attendaient, et... mon bon Juanito, tu ne me voulais voir à personne, eh! bien?
Ses yeux veloutés jetèrent un regard de feu sur Victor, comme pour réveiller dans le cœur de Juanito son horreur des Français.
—Aie du courage, lui dit son frère Philippe, autrement notre race presque royale est éteinte.
Tout à coup Clara se leva, le groupe qui s’était formé autour de Juanito se sépara; et cet enfant, rebelle à bon droit, vit devant lui, debout, son vieux père, qui d’un ton solennel s’écria:—Juanito, je te l’ordonne.
Le jeune comte restant immobile, son père tomba à ses genoux. Involontairement, Clara, Manuel et Philippe l’imitèrent. Tous tendirent les mains vers celui qui devait sauver la famille de l’oubli, et semblèrent répéter ces paroles paternelles:—Mon fils, manquerais-tu d’énergie espagnole et de vraie sensibilité? Veux-tu me laisser longtemps à genoux, et dois-tu considérer ta vie et tes souffrances? Est-ce mon fils, madame? ajouta le vieillard en se retournant vers la marquise.
—Il y consent! s’écria la mère avec désespoir en voyant Juanito faire un mouvement des sourcils dont la signification n’était connue que d’elle.
Mariquita, la seconde fille, se tenait à genoux en serrant sa mère dans ses faibles bras; et, comme elle pleurait à chaudes larmes, son petit frère Manuel vint la gronder. En ce moment l’aumônier du château entra, il fut aussitôt entouré de toute la famille, on l’amena à Juanito. Victor, ne pouvant supporter plus longtemps cette scène, fit un signe à Clara, et se hâta d’aller tenter un dernier effort auprès du général; il le trouva en belle humeur, au milieu du festin, et buvant avec ses officiers, qui commençaient à tenir de joyeux propos.
Une heure après, cent des plus notables habitants de Menda vinrent sur la terrasse pour être, suivant les ordres du général, témoins de l’exécution de la famille Léganès. Un détachement de soldats fut placé pour contenir les Espagnols, que l’on rangea sous les potences auxquelles les domestiques du marquis avaient été pendus. Les têtes de ces bourgeois touchaient presque les pieds de ces martyrs. A trente pas d’eux, s’élevait un billot et brillait un cimeterre. Le bourreau était là en cas de refus de la part de Juanito. Bientôt les Espagnols entendirent, au milieu du plus profond silence, les pas de plusieurs personnes, le son mesuré de la marche d’un piquet de soldats et le léger retentissement de leurs fusils. Ces différents bruits étaient mêlés aux accents joyeux du festin des officiers comme naguère les danses d’un bal avaient déguisé les apprêts de la sanglante trahison. Tous les regards se tournèrent vers le château, et l’on vit la noble famille qui s’avançait avec une incroyable assurance. Tous les fronts étaient calmes et sereins. Un seul homme, pâle et défait, s’appuyait sur le prêtre, qui prodiguait toutes les consolations de la religion à cet homme, le seul qui dût vivre. Le bourreau comprit, comme tout le monde, que Juanito avait accepté sa place pour un jour. Le vieux marquis et sa femme, Clara, Mariquita et leurs deux frères vinrent s’agenouiller à quelques pas du lieu fatal. Juanito fut conduit par le prêtre. Quand il arriva au billot, l’exécuteur, le tirant par la manche, le prit à part, et lui donna probablement quelques instructions. Le confesseur plaça les victimes de manière à ce qu’elles ne vissent pas le supplice. Mais c’étaient de vrais Espagnols qui se tinrent debout et sans faiblesse.
Clara s’élança la première vers son frère.—Juanito, lui dit-elle, aie pitié de mon peu de courage! commence par moi.
En ce moment, les pas précipités d’un homme retentirent. Victor arriva sur le lieu de cette scène. Clara était agenouillée déjà, déjà son cou blanc appelait le cimeterre. L’officier pâlit, mais il trouva la force d’accourir.
—Le général t’accorde la vie si tu veux m’épouser, lui dit-il à voix basse.
L’Espagnole lança sur l’officier un regard de mépris et de fierté.
—Allons, Juanito, dit-elle d’un son de voix profond.
Sa tête roula aux pieds de Victor. La marquise de Léganès laissa échapper un mouvement convulsif en entendant le bruit; ce fut la seule marque de sa douleur.
—Suis-je bien comme ça, mon bon Juanito? fut la demande que fit le petit Manuel à son frère.
—Ah! tu pleures, Mariquita! dit Juanito à sa sœur.
—Oh! oui, répliqua la jeune fille. Je pense à toi, mon pauvre Juanito, tu seras bien malheureux sans nous.
Bientôt la grande figure du marquis apparut. Il regarda le sang de ses enfants, se tourna vers les spectateurs muets et immobiles, étendit les mains vers Juanito, et dit d’une voix forte:—Espagnols, je donne à mon fils ma bénédiction paternelle! Maintenant, marquis, frappe sans peur, tu es sans reproche.
Mais quand Juanito vit approcher sa mère, soutenue par le confesseur:—Elle m’a nourri, s’écria-t-il.
Sa voix arracha un cri d’horreur à l’assemblée. Le bruit du festin et les rires joyeux des officiers s’apaisèrent à cette terrible clameur. La marquise comprit que le courage de Juanito était épuisé, elle s’élança d’un bond par-dessus la balustrade, et alla se fendre la tête sur les rochers. Un cri d’admiration s’éleva. Juanito était tombé évanoui.
—Mon général, dit un officier à moitié ivre, Marchand vient de me raconter quelque chose de cette exécution, je parie que vous ne l’avez pas ordonnée...
—Oubliez-vous, messieurs, s’écria le général G...t...r, que, dans un mois, cinq cents familles françaises seront en larmes, et que nous sommes en Espagne? Voulez-vous laisser nos os ici?
Après cette allocution, il ne se trouva personne, pas même un sous-lieutenant, qui osât vider son verre.
Malgré les respects dont il est entouré, malgré le titre d’El verdugo (le bourreau) que le roi d’Espagne a donné comme titre de noblesse au marquis de Léganès, il est dévoré par le chagrin, il vit solitaire et se montre rarement. Accablé sous le fardeau de son admirable forfait, il semble attendre avec impatience que la naissance d’un second fils lui donne le droit de rejoindre les ombres qui l’accompagnent incessamment.
Paris, octobre 1829.
A MADAME LA PRINCESSE CAROLINE GALLITZIN DE GENTHOD,
NÉE COMTESSE WALEWSKA.
Hommage et souvenir de l’auteur.
Les jeunes gens ont presque tous un compas avec lequel ils se plaisent à mesurer l’avenir; quand leur volonté s’accorde avec la hardiesse de l’angle qu’ils ouvrent, le monde est à eux. Mais ce phénomène de la vie morale n’a lieu qu’à un certain âge. Cet âge, qui pour tous les hommes se trouve entre vingt-deux et vingt-huit ans, est celui des grandes pensées, l’âge des conceptions premières, parce qu’il est l’âge des immenses désirs, l’âge où l’on ne doute de rien: qui dit doute, dit impuissance. Après cet âge rapide comme une semaison, vient celui de l’exécution. Il est en quelque sorte deux jeunesses, la jeunesse durant laquelle on croit, la jeunesse pendant laquelle on agit; souvent elles se confondent chez les hommes que la nature a favorisés, et qui sont, comme César, Newton et Bonaparte, les plus grands parmi les grands hommes.
Je mesurais ce qu’une pensée veut de temps pour se développer; et, mon compas à la main, debout sur un rocher, à cent toises au-dessus de l’Océan, dont les lames se jouaient dans les brisants, j’arpentais mon avenir en le meublant d’ouvrages, comme un ingénieur qui, sur un terrain vide, trace des forteresses et des palais. La mer était belle, je venais de m’habiller après avoir nagé, j’attendais Pauline, mon ange gardien, qui se baignait dans une cuve de granit pleine d’un sable fin, la plus coquette baignoire que la nature ait dessinée pour ses fées marines. Nous étions à l’extrémité du Croisic, une mignonne presqu’île de la Bretagne; nous étions loin du port, dans un endroit que le Fisc a jugé tellement inabordable que le douanier n’y passe presque jamais. Nager dans les airs après avoir nagé dans la mer! ah! qui n’aurait nagé dans l’avenir? Pourquoi pensais-je? pourquoi vient un mal? qui le sait? Les idées vous tombent au cœur ou à la tête sans vous consulter. Nulle courtisane ne fut plus fantasque ni plus impérieuse que ne l’est la Conception pour les artistes; il faut la prendre comme la Fortune, à pleins cheveux, quand elle vient. Grimpé sur ma pensée comme Astolphe sur son hippogriffe, je chevauchais donc à travers le monde, en y disposant de tout à mon gré. Quand je voulus chercher autour de moi quelque présage pour les audacieuses constructions que ma folle imagination me conseillait d’entreprendre, un joli cri, le cri d’une femme qui vous appelle dans le silence d’un désert, le cri d’une femme qui sort du bain, ranimée, joyeuse, domina le murmure des franges incessamment mobiles que dessinaient le flux et le reflux sur les découpures de la côte. En entendant cette note jaillie de l’âme, je crus avoir vu dans les rochers le pied d’un ange qui, déployant ses ailes, s’était écrié:—Tu réussiras! Je descendis, radieux, léger; je descendis en bondissant comme un caillou jeté sur une pente rapide. Quand elle me vit, elle me dit:—Qu’as-tu? Je ne répondis pas, mes yeux se mouillèrent. La veille, Pauline avait compris mes douleurs, comme elle comprenait en ce moment mes joies, avec la sensibilité magique d’une harpe qui obéit aux variations de l’atmosphère. La vie humaine a de beaux moments! Nous allâmes en silence le long des grèves. Le ciel était sans nuages, la mer était sans rides; d’autres n’y eussent vu que deux steppes bleus l’un sur l’autre; mais nous, nous qui nous entendions sans avoir besoin de la parole, nous qui pouvions faire jouer entre ces deux langes de l’infini, les illusions avec lesquelles on se repaît au jeune âge, nous nous serrions la main au moindre changement que présentaient, soit la nappe d’eau, soit les nappes de l’air, car nous prenions ces légers phénomènes pour des traductions matérielles de notre double pensée. Qui n’a pas savouré dans les plaisirs ce moment de joie illimitée où l’âme semble s’être débarrassée des liens de la chair, et se trouver comme rendue au monde d’où elle vient? Le plaisir n’est pas notre seul guide en ces régions. N’est-il pas des heures où les sentiments s’enlacent d’eux-mêmes et s’y élancent, comme souvent deux enfants se prennent par la main et se mettent à courir sans savoir pourquoi. Nous allions ainsi. Au moment où les toits de la ville apparurent à l’horizon en y traçant une ligne grisâtre, nous rencontrâmes un pauvre pêcheur qui retournait au Croisic; ses pieds étaient nus, son pantalon de toile était déchiqueté par le bas, troué, mal raccommodé; puis, il avait une chemise de toile à voile, de mauvaises bretelles en lisière, et pour veste un haillon. Cette misère nous fit mal, comme si c’eût été quelque dissonance au milieu de nos harmonies. Nous nous regardâmes pour nous plaindre l’un à l’autre de ne pas avoir en ce moment le pouvoir de puiser dans les trésors d’Aboul-Casem. Nous aperçûmes un superbe homard et une araignée de mer accrochés à une cordelette que le pêcheur balançait dans sa main droite, tandis que de l’autre il maintenait ses agrès et ses engins. Nous l’accostâmes, dans l’intention de lui acheter sa pêche, idée qui nous vint à tous deux et qui s’exprima dans un sourire auquel je répondis par une légère pression du bras que je tenais et que je ramenai près de mon cœur. C’est de ces riens dont plus tard le souvenir fait des poëmes, quand auprès du feu nous nous rappelons l’heure où ce rien nous a émus, le lieu où ce fut, et ce mirage dont les effets n’ont pas encore été constatés, mais qui s’exerce souvent sur les objets qui nous entourent dans les moments où la vie est légère et où nos cœurs sont pleins. Les sites les plus beaux ne sont que ce que nous les faisons. Quel homme un peu poëte n’a dans ses souvenirs un quartier de roche qui tient plus de place que n’en ont pris les plus célèbres aspects de pays cherchés à grands frais! Près de ce rocher, de tumultueuses pensées; là, toute une vie employée, là des craintes dissipées; là des rayons d’espérance sont descendus dans l’âme. En ce moment, le soleil, sympathisant avec ces pensées d’amour ou d’avenir, a jeté sur les flancs fauves de cette roche une lueur ardente; quelques fleurs des montagnes attiraient l’attention; le calme et le silence grandissaient cette anfractuosité sombre en réalité, colorée par le rêveur; alors elle était belle avec ses maigres végétations, ses camomilles chaudes, ses cheveux de Vénus aux feuilles veloutées. Fête prolongée, décorations magnifiques, heureuse exaltation des forces humaines! Une fois déjà le lac de Bienne, vu de l’île Saint-Pierre, m’avait ainsi parlé; le rocher du Croisic sera peut-être la dernière de ces joies! Mais alors, que deviendra Pauline?
—Vous ayez fait une belle pêche ce matin, mon brave homme? dis-je au pêcheur.
—Oui, monsieur, répondit-il en s’arrêtant et nous montrant la figure bistrée des gens qui restent pendant des heures entières exposés à la réverbération du soleil sur l’eau.
Ce visage annonçait une longue résignation, la patience du pêcheur et ses mœurs douces. Cet homme avait une voix sans rudesse, des lèvres bonnes, nulle ambition, je ne sais quoi de grêle, de chétif. Toute autre physionomie nous aurait déplu.
—Où allez-vous vendre ça?
—A la ville.
—Combien vous paiera-t-on le homard?
—Quinze sous.
—L’araignée?
—Vingt sous.
—Pourquoi tant de différence entre le homard et l’araignée?
—Monsieur, l’araignée (il la nommait une iraigne) est bien plus délicate! puis elle est maligne comme un singe, et se laisse rarement prendre.
—Voulez-vous nous donner le tout pour cent sous? dit Pauline.
L’homme resta pétrifié.
—Vous ne l’aurez pas! dis-je en riant, j’en donne dix francs. Il faut savoir payer les émotions ce qu’elles valent.
—Eh! bien, répondit-elle, je l’aurai! j’en donne dix francs deux sous.
—Dix sous.
—Douze francs.
—Quinze francs.
—Quinze francs cinquante centimes, dit-elle.
—Cent francs.
—Cent cinquante.
Je m’inclinai. Nous n’étions pas en ce moment assez riches pour pousser plus haut cette enchère. Notre pauvre pêcheur ne savait pas s’il devait se fâcher d’une mystification ou se livrer à la joie, nous le tirâmes de peine en lui donnant le nom de notre hôtesse et lui recommandant de porter chez elle le homard et l’araignée.
—Gagnez-vous votre vie? lui demandai-je pour savoir à quelle cause devait être attribué son dénûment.
—Avec bien de la peine et en souffrant bien des misères, me dit-il. La pêche au bord de la mer, quand on n’a ni barque ni filets et qu’on ne peut la faire qu’aux engins ou à la ligne, est un chanceux métier. Voyez-vous, il faut y attendre le poisson ou le coquillage, tandis que les grands pêcheurs vont le chercher en pleine mer. Il est si difficile de gagner sa vie ainsi, que je suis le seul qui pêche à la côte. Je passe des journées entières sans rien rapporter. Pour attraper quelque chose, il faut qu’une iraigne se soit oubliée à dormir comme celle-ci, ou qu’un homard soit assez étourdi pour rester dans les rochers. Quelquefois il y vient des lubines après la haute mer, alors je les empoigne.
—Enfin, l’un portant l’autre, que gagnez-vous par jour?
—Onze à douze sous. Je m’en tirerais, si j’étais seul, mais j’ai mon père à nourrir, et le bonhomme ne peut pas m’aider, il est aveugle.
A cette phrase, prononcée simplement, nous nous regardâmes, Pauline et moi, sans mot dire.
—Vous avez une femme ou quelque bonne amie?
Il nous jeta l’un des plus déplorables regards que j’aie vus, en répondant:—Si j’avais une femme, il faudrait donc abandonner mon père; je ne pourrais pas le nourrir et nourrir encore une femme et des enfants.
—Hé! bien, mon pauvre garçon, comment ne cherchez-vous pas à gagner davantage en portant du sel sur le port ou en travaillant aux marais salants!
—Ha! monsieur, je ne ferais pas ce métier pendant trois mois. Je ne suis pas assez fort, et si je mourais, mon père serait à la mendicité. Il me fallait un métier qui ne voulût qu’un peu d’adresse et beaucoup de patience.
—Et comment deux personnes peuvent-elles vivre avec douze sous par jour?
—Oh! monsieur, nous mangeons des galettes de sarrasin et des bernicles que je détache des rochers.
—Quel âge avez-vous donc?
—Trente-sept ans.
—Êtes-vous sorti d’ici?
—Je suis allé une fois à Guérande pour tirer à la milice, et suis allé à Savenay pour me faire voir à des messieurs qui m’ont mesuré. Si j’avais eu un pouce de plus, j’étais soldat. Je serais crevé à la première fatigue, et mon pauvre père demanderait aujourd’hui la charité.
J’avais pensé bien des drames; Pauline était habituée à de grandes émotions, près d’un homme souffrant comme je le suis; eh! bien, jamais ni l’un ni l’autre nous n’avions entendu de paroles plus émouvantes que ne l’étaient celles de ce pêcheur. Nous fîmes quelques pas en silence, mesurant tous deux la profondeur muette de cette vie inconnue, admirant la noblesse de ce dévouement qui s’ignorait lui-même; la force de cette faiblesse nous étonna; cette insoucieuse générosité nous rapetissa. Je voyais ce pauvre être tout instinctif rivé sur ce rocher comme un galérien l’est à son boulet, y guettant depuis vingt ans des coquillages pour gagner sa vie, et soutenu dans sa patience par un seul sentiment. Combien d’heures consumées au coin d’une grève! Combien d’espérances renversées par un grain, par un changement de temps! Il restait suspendu au bord d’une table de granit, le bras tendu comme celui d’un fakir de l’Inde, tandis que son père, assis sur une escabelle, attendait, dans le silence et dans les ténèbres, le plus grossier des coquillages, et du pain, si le voulait la mer.
—Buvez-vous quelquefois du vin? lui demandai-je.
—Trois ou quatre fois par an.
—Hé! bien, vous en boirez aujourd’hui, vous et votre père, et nous vous enverrons un pain blanc.
—Vous êtes bien bon, monsieur.
—Nous vous donnerons à dîner si vous voulez nous conduire par le bord de la mer jusqu’à Batz, où nous irons voir la tour qui domine le bassin et les côtes entre Batz et le Croisic.
—Avec plaisir, nous dit-il. Allez droit devant vous, en suivant le chemin dans lequel vous êtes, je vous y retrouverai après m’être débarrassé de mes agrès et de ma pêche.
Nous fîmes un même signe de consentement, et il s’élança joyeusement vers la ville. Cette rencontre nous maintint dans la situation morale où nous étions, mais elle en avait affaibli la gaieté.
—Pauvre homme! me dit Pauline avec cet accent qui ôte à la compassion d’une femme ce que la pitié peut avoir de blessant, n’a-t-on pas honte de se trouver heureux en voyant cette misère?
—Rien n’est plus cruel que d’avoir des désirs impuissants, lui répondis-je. Ces deux pauvres êtres, le père et le fils, ne sauront pas plus combien ont été vives nos sympathies que le monde ne sait combien leur vie est belle, car ils amassent des trésors dans le ciel.
—Le pauvre pays! dit-elle en me montrant le long d’un champ environné d’un mur à pierres sèches, des bouses de vache appliquées symétriquement. J’ai demandé ce que c’était que cela. Une paysanne, occupée à les coller, m’a répondu qu’elle faisait du bois. Imaginez-vous, mon ami, que, quand ces bouses sont séchées, ces pauvres gens les récoltent, les entassent et s’en chauffent. Pendant l’hiver, on les vend comme on vend les mottes de tan. Enfin, que crois-tu que gagne la couturière la plus chèrement payée? Cinq sous par jour, dit-elle après une pause; mais on la nourrit.
—Vois, lui dis-je, les vents de mer dessèchent ou renversent tout, il n’y a point d’arbres; les débris des embarcations hors de service se vendent aux riches, car le prix des transports les empêche sans doute de consommer le bois de chauffage dont abonde la Bretagne. Ce pays n’est beau que pour les grandes âmes; les gens sans cœur n’y vivraient pas; il ne peut être habité que par des poëtes ou par des bernicles. N’a-t-il pas fallu que l’entrepôt du sel se plaçât sur ce rocher pour qu’il fût habité. D’un côté, la mer; ici, des sables; en haut, l’espace.
Nous avions déjà dépassé la ville, et nous étions dans l’espèce de désert qui sépare le Croisic du bourg de Batz. Figurez-vous, mon cher oncle, une lande de deux lieues remplie par le sable luisant qui se trouve au bord de la mer. Çà et là quelques rochers y levaient leurs têtes, et vous eussiez dit des animaux gigantesques couchés dans les dunes. Le long de la mer apparaissaient quelques rescifs autour desquels se jouait l’eau en leur donnant l’apparence de grandes roses blanches flottant sur l’étendue liquide et venant se poser sur le rivage. En voyant cette savane terminée par l’Océan sur la droite, bordée sur la gauche par le grand lac que fait l’irruption de la mer entre le Croisic et les hauteurs sablonneuses de Guérande, au bas desquelles se trouvent des marais salants dénués de végétation, je regardai Pauline en lui demandant si elle se sentait le courage d’affronter les ardeurs du soleil et la force de marcher dans le sable.
—J’ai des brodequins, allons-y, me dit-elle en me montrant la tour de Batz qui arrêtait la vue par une immense construction placée là comme une pyramide, mais une pyramide fuselée, découpée, une pyramide si poétiquement ornée qu’elle permettait à l’imagination d’y voir la première des ruines d’une grande ville asiatique. Nous fîmes quelques pas pour aller nous asseoir sur la portion d’une roche qui se trouvait encore ombrée; mais il était onze heures du matin, et cette ombre, qui cessait à nos pieds, s’effaçait avec rapidité.
—Combien ce silence est beau, me dit-elle, et comme la profondeur en est étendue par le retour égal du frémissement de la mer sur cette plage!
—Si tu veux livrer ton entendement aux trois immensités qui nous entourent, l’eau, l’air et les sables, en écoutant exclusivement le son répété du flux et du reflux, lui répondis-je, tu n’en supporteras pas le langage, tu croiras y découvrir une pensée qui t’accablera. Hier, au coucher du soleil, j’ai eu cette sensation; elle m’a brisé.
—Oh! oui, parlons, dit-elle après une longue pause. Aucun orateur n’est plus terrible. Je crois découvrir les causes des harmonies qui nous environnent, reprit-elle. Ce paysage, qui n’a que trois couleurs tranchées, le jaune brillant des sables, l’azur du ciel et le vert uni de la mer, est grand sans être sauvage; il est immense, sans être désert; il est monotone, sans être fatigant; il n’a que trois éléments, il est varié.
—Les femmes seules savent rendre ainsi leurs impressions, répondis-je, tu serais désespérante pour un poëte, chère âme que j’ai si bien devinée!
—L’excessive chaleur de midi jette à ces trois expressions de l’infini une couleur dévorante, reprit Pauline en riant. Je conçois ici les poésies et les passions de l’Orient.
—Et moi j’y conçois le désespoir.
—Oui, dit-elle, cette dune est un cloître sublime.
Nous entendîmes le pas pressé de notre guide; il s’était endimanché. Nous lui adressâmes quelques paroles insignifiantes; il crut voir que nos dispositions d’âme avaient changé; et avec cette réserve que donne le malheur, il garda le silence. Quoique nous nous pressassions de temps en temps la main pour nous avertir de la mutualité de nos idées et de nos impressions, nous marchâmes pendant une demi-heure en silence, soit que nous fussions accablés par la chaleur qui s’élançait en ondées brillantes du milieu des sables, soit que la difficulté de la marche employât notre attention. Nous allions en nous tenant par la main, comme deux enfants; nous n’eussions pas fait douze pas si nous nous étions donné le bras. Le chemin qui mène au bourg de Batz n’était pas tracé; il suffisait d’un coup de vent pour effacer les marques que laissaient les pieds de chevaux ou les jantes de charrette; mais l’œil exercé de notre guide reconnaissait à quelques fientes de bestiaux, à quelques parcelles de crottin, ce chemin qui tantôt descendait vers la mer, tantôt remontait vers les terres au gré des pentes, ou pour tourner des roches. A midi nous n’étions qu’à mi-chemin.
—Nous nous reposerons là-bas, dis-je en montrant un promontoire composé de rochers assez élevés pour faire supposer que nous y trouverions une grotte.
En m’entendant, le pêcheur, qui avait suivi la direction de mon doigt, hocha la tête, et me dit:—Il y a là quelqu’un. Ceux qui viennent du bourg de Batz au Croisic, ou du Croisic au bourg de Batz, font tous un détour pour n’y point passer.
Les paroles de cet homme furent dites à voix basse, et supposaient un mystère.
—Est-ce donc un voleur, un assassin?
Notre guide ne nous répondit que par une aspiration creusée qui redoubla notre curiosité.
—Mais, si nous y passons, nous arrivera-t-il quelque malheur?
—Oh! non.
—Y passerez-vous avec nous?
—Non, monsieur.
—Nous irons donc, si vous nous assurez qu’il n’y a nul danger pour nous.
—Je ne dis pas cela, répondit vivement le pêcheur. Je dis seulement que celui qui s’y trouve ne vous dira rien et ne vous fera aucun mal. Oh! mon Dieu, il ne bougera seulement pas de sa place.
—Qui est-ce donc?
—Un homme!
Jamais deux syllabes ne furent prononcées d’une façon si tragique. En ce moment nous étions à une vingtaine de pas de ce rescif dans lequel se jouait la mer; notre guide prit le chemin qui entourait les rochers; nous continuâmes droit devant nous; mais Pauline me prit le bras. Notre guide hâta le pas, afin de se trouver en même temps que nous à l’endroit où les deux chemins se rejoignaient. Il supposait sans doute qu’après avoir vu l’homme, nous irions d’un pas pressé. Cette circonstance alluma notre curiosité, qui devint alors si vive, que nos cœurs palpitèrent comme si nous eussions éprouvé un sentiment de peur. Malgré la chaleur du jour et l’espèce de fatigue que nous causait la marche dans les sables, nos âmes étaient encore livrées à la mollesse indicible d’une harmonieuse extase; elles étaient pleines de ce plaisir pur qu’on ne saurait peindre qu’en le comparant à celui qu’on ressent en écoutant quelque délicieuse musique, l’andiamo mio ben de Mozart. Deux sentiments purs qui se confondent, ne sont-ils pas comme deux belles voix qui chantent? Pour pouvoir bien apprécier l’émotion qui vint nous saisir, il faut donc partager l’état à demi voluptueux dans lequel nous avaient plongés les événements de cette matinée. Admirez pendant longtemps une tourterelle aux jolies couleurs, posée sur un souple rameau, près d’une source, vous jetterez un cri de douleur en voyant tomber sur elle un émouchet qui lui enfonce ses grilles d’acier jusqu’au cœur et l’emporte avec la rapidité meurtrière que la poudre communique au boulet. Quand nous eûmes fait un pas dans l’espace qui se trouvait devant la grotte, espèce d’esplanade située à cent pieds au-dessus de l’Océan, et défendue contre ses fureurs par une cascade de rochers abruptes, nous éprouvâmes un frémissement électrique assez semblable au sursaut que cause un bruit soudain au milieu d’une nuit silencieuse. Nous avions vu, sur un quartier de granit, un homme assis qui nous avait regardés. Son coup d’œil, semblable à la flamme d’un canon, sortit de deux yeux ensanglantés, et son immobilité stoïque ne pouvait se comparer qu’à l’inaltérable attitude des piles granitiques qui l’environnaient. Ses yeux se remuèrent par un mouvement lent, son corps demeura fixe, comme s’il eût été pétrifié; puis, après nous avoir jeté ce regard qui nous frappa violemment, il reporta ses yeux sur l’étendue de l’Océan, et la contempla malgré la lumière qui en jaillissait, comme on dit que les aigles contemplent le soleil, sans baisser ses paupières, qu’il ne releva plus. Cherchez à vous rappeler, mon cher oncle, une de ces vieilles truisses de chêne, dont le tronc noueux, ébranché de la veille, s’élève fantastiquement sur un chemin désert, et vous aurez une image vraie de cet homme. C’était des formes herculéennes ruinées, un visage de Jupiter olympien, mais détruit par l’âge, par les rudes travaux de la mer, par le chagrin, par une nourriture grossière, et comme noirci par un éclat de foudre. En voyant ses mains poilues et dures, j’aperçus des nerfs qui ressemblaient à des veines de fer. D’ailleurs, tout en lui dénotait une constitution vigoureuse. Je remarquai dans un coin de la grotte une assez grande quantité de mousse, et sur une grossière tablette taillée par le hasard au milieu du granit, un pain rond cassé qui couvrait une cruche de grès. Jamais mon imagination, quand elle me reportait vers les déserts où vécurent les premiers anachorètes de la chrétienté, ne m’avait dessiné de figure plus grandement religieuse ni plus horriblement repentante que l’était celle de cet homme. Vous qui avez pratiqué le confessionnal, mon cher oncle, vous n’avez jamais peut-être vu un si beau remords, mais ce remords était noyé dans les ondes de la prière, la prière continue d’un muet désespoir. Ce pêcheur, ce marin, ce Breton grossier était sublime par un sentiment inconnu. Mais ces yeux avaient-ils pleuré? Cette main de statue ébauchée avait-elle frappé? Ce front rude empreint de probité farouche, et sur lequel la force avait néanmoins laissé les vestiges de cette douceur qui est l’apanage de toute force vraie, ce front sillonné de rides, était-il en harmonie avec un grand cœur? Pourquoi cet homme dans le granit? Pourquoi ce granit dans cet homme? Où était l’homme, où était le granit? Il nous tomba tout un monde de pensées dans la tête. Comme l’avait supposé notre guide, nous passâmes en silence, promptement, et il nous revit émus de terreur ou saisis d’étonnement, mais il ne s’arma point contre nous de la réalité de ses prédictions.
—Vous l’avez vu? dit-il.
—Quel est cet homme? dis-je.
—On l’appelle l’Homme-au-vœu.
Vous figurez-vous bien à ce mot le mouvement par lequel nos deux têtes se tournèrent vers notre pêcheur! C’était un homme simple; il comprit notre muette interrogation, et voici ce qu’il nous dit dans son langage, auquel je tâche de conserver son allure populaire.
—Madame, ceux du Croisic comme ceux de Batz croient que cet homme est coupable de quelque chose, et fait une pénitence ordonnée par un fameux recteur auquel il est allé se confesser plus loin que Nantes. D’autres croient que Cambremer, c’est son nom, a une mauvaise chance qu’il communique à qui passe sous son air. Aussi plusieurs, avant de tourner sa roche, regardent-ils d’où vient le vent! S’il est de galerne, dit-il en nous montrant l’ouest, ils ne continueraient pas leur chemin quand il s’agirait d’aller quérir un morceau de la vraie croix; ils retournent, ils ont peur. D’autres, les riches du Croisic, disent que Cambremer a fait un vœu, d’où son nom d’Homme-au-vœu. Il est là nuit et jour, sans en sortir. Ces dires ont une apparence de raison. Voyez-vous, dit-il en se retournant pour nous montrer une chose que nous n’avions pas remarquée, il a planté là, à gauche, une croix de bois pour annoncer qu’il s’est mis sous la protection de Dieu, de la sainte Vierge et des saints. Il ne se serait pas sacré comme ça, que la frayeur qu’il donne au monde, fait qu’il est là en sûreté comme s’il était gardé par de la troupe. Il n’a pas dit un mot depuis qu’il s’est enfermé en plein air; il se nourrit de pain et d’eau que lui apporte tous les matins la fille de son frère, une petite tronquette de douze ans à laquelle il a laissé ses biens, et qu’est une jolie créature, douce comme un agneau, une bien mignonne fille, bien plaisante. Elle vous a, dit-il en montrant son pouce, des yeux bleus longs comme ça, sous une chevelure de chérubin. Quand on lui demande: Dis donc, Pérotte?... (Ça veut dire chez nous Pierrette, fit-il en s’interrompant; elle est vouée à saint Pierre, Cambremer s’appelle Pierre, il a été son parrain.)—Dis donc, Pérotte, reprit-il, qué qui te dit ton oncle?—Il ne me dit rin, qu’elle répond, rin du tout, rin.—Eh! ben, que qu’il te fait?—Il m’embrasse au front le dimanche.—Tu n’en as pas peur?—Ah! ben, qu’a dit, il est mon parrain. Il n’a pas voulu d’autre personne pour lui apporter à manger. Pérotte prétend qu’il sourit quand elle vient, mais autant dire un rayon de soleil dans la brouine, car on dit qu’il est nuageux comme un brouillard.
—Mais, lui dis-je, vous excitez notre curiosité sans la satisfaire. Savez-vous ce qui l’a conduit là? Est-ce le chagrin, est-ce le repentir, est-ce une manie, est-ce un crime, est-ce...
—Eh! monsieur, il n’y a guère que mon père et moi qui sachions la vérité de la chose. Défunt ma mère servait un homme de justice à qui Cambremer a tout dit par ordre du prêtre qui ne lui a donné l’absolution qu’à cette condition-là, à entendre les gens du port. Ma pauvre mère a entendu Cambremer sans le vouloir, parce que la cuisine du justicier était à côté de sa salle, elle a écouté! Elle est morte; le juge qu’a écouté est défunt aussi. Ma mère nous a fait promettre, à mon père et à moi, de n’en rin afférer aux gens du pays, mais je puis vous dire à vous que le soir où ma mère nous a raconté ça, les cheveux me grésillaient dans la tête.
—Hé! bien, dis-nous ça, mon garçon, nous n’en parlerons à personne.
Le pêcheur nous regarda, et continua ainsi: Pierre Cambremer, que vous avez vu là, est l’aîné des Cambremer, qui de père en fils sont marins; leur nom le dit, la mer a toujours plié sous eux. Celui que vous avez vu s’était fait pêcheur à bateaux. Il avait donc des barques, allait pêcher la sardine, il pêchait aussi le haut poisson, pour les marchands. Il aurait armé un bâtiment et pêché la morue, s’il n’avait pas tant aimé sa femme, qui était une belle femme, une Brouin de Guérande, une fille superbe, et qui avait bon cœur. Elle aimait tant Cambremer, qu’elle n’a jamais voulu que son homme la quittât plus du temps nécessaire à la pêche aux sardines. Ils demeuraient là-bas, tenez! dit le pêcheur en montant sur une éminence pour nous montrer un îlot dans la petite méditerranée qui se trouve entre les dunes où nous marchions et les marais salants de Guérande, voyez-vous cette maison? Elle était à lui. Jacquette Brouin et Cambremer n’ont eu qu’un enfant, un garçon qu’ils ont aimé... comme quoi dirai-je? dam! comme on aime un enfant unique; ils en étaient fous. Leur petit Jacques aurait fait, sous votre respect, dans la marmite qu’ils auraient trouvé que c’était du sucre. Combien donc que nous les avons vus de fois, à la foire, achetant les plus belles berloques pour lui! C’était de la déraison, tout le monde le leur disait. Le petit Cambremer, voyant que tout lui était permis, est devenu méchant comme un âne rouge. Quand on venait dire au père Cambremer:—«Votre fils a manqué tuer le petit un tel!» il riait et disait:—«Bah! ce sera un fier marin! il commandera les flottes du roi.» Un autre:—«Pierre Cambremer, savez-vous que votre gars a crevé l’œil de la petite Pougaud!—Il aimera les filles,» disait Pierre. Il trouvait tout bon. Alors mon petit mâlin, à dix ans, battait tout le monde et s’amusait à couper le cou aux poules, il éventrait les cochons, enfin il se roulait dans le sang comme une fouine.—«Ce sera un fameux soldat! disait Cambremer, il a goût au sang.» Voyez-vous, moi, je me suis souvenu de tout ça, dit le pêcheur. Et Cambremer aussi, ajouta-t-il après une pause. A quinze ou seize ans, Jacques Cambremer était... quoi? un requin. Il allait s’amuser à Guérande, ou faire le joli cœur à Savenay. Fallait des espèces. Alors il se mit à voler sa mère, qui n’osait en rien dire à son mari. Cambremer était un homme probe à faire vingt lieues pour rendre à quelqu’un deux sous qu’on lui aurait donnés de trop dans un compte. Enfin, un jour, la mère fut dépouillée de tout. Pendant une pêche de son père, le fils emporta le buffet, la mette, les draps, le linge, ne laissa que les quatre murs, il avait tout vendu pour aller faire ses frigousses à Nantes. La pauvre femme en a pleuré pendant des jours et des nuits. Fallait dire ça au père à son retour, elle craignait le père, pas pour elle, allez! Quand Pierre Cambremer revint, qu’il vit sa maison garnie des meubles que l’on avait prêtés à sa femme, il dit: Qu’est-ce que c’est que ça? La pauvre femme était plus morte que vive, elle dit:—Nous avons été volés.—Où donc est Jacques?—Jacques, il est en riolle! Personne ne savait où le drôle était allé.—Il s’amuse trop! dit Pierre. Six mois après, le pauvre père sut que son fils allait être pris par la justice à Nantes. Il fait la route à pied, y va plus vite que par mer, met la main sur son fils, et l’amène ici. Il ne lui demanda pas:—Qu’as-tu fait? Il lui dit: Si tu ne te tiens pas sage deux ans ici avec ta mère et avec moi, allant à la pêche et te conduisant comme un honnête homme, tu auras affaire à moi. L’enragé, comptant sur la bêtise de ses père et mère, lui a fait la grimace. Pierre, là-dessus, lui flanque une mornifle qui vous a mis Jacques au lit pour six mois. La pauvre mère se mourait de chagrin. Un soir, elle dormait paisiblement à côté de son mari, elle entend du bruit, se lève, elle reçoit un coup de couteau dans le bras. Elle crie, on cherche de la lumière. Pierre Cambremer voit sa femme blessée; il croit que c’est un voleur, comme s’il y en avait dans notre pays, où l’on peut porter sans crainte dix mille francs en or, du Croisic à Saint-Nazaire, sans avoir à s’entendre demander ce qu’on a sous le bras. Pierre cherche Jacques, il ne trouve point son fils. Le matin ce monstre-là n’a-t-il pas eu le front de revenir en disant qu’il était allé à Batz. Faut vous dire que sa mère ne savait où cacher son argent. Cambremer, lui, mettait le sien chez monsieur Dupotet du Croisic. Les folies de leur fils leur avaient mangé des cent écus, des cent francs, des louis d’or, ils étaient quasiment ruinés, et c’était dur pour des gens qui avaient aux environs de douze mille livres, compris leur îlot. Personne ne sait ce que Cambremer a donné à Nantes pour ravoir son fils. Le guignon ravageait la famille. Il était arrivé des malheurs au frère de Cambremer, qui avait besoin de secours. Pierre lui disait pour le consoler que Jacques et Pérotte (la fille au cadet Cambremer) se marieraient. Puis, pour lui faire gagner son pain, il l’employait à la pêche; car Joseph Cambremer en était réduit à vivre de son travail. Sa femme avait péri de la fièvre, il fallait payer les mois de nourrice de Pérotte. La femme de Pierre Cambremer devait une somme de cent francs à diverses personnes pour cette petite, du linge, des hardes, et deux ou trois mois à la grande Frelu qu’avait un enfant de Simon Gaudry et qui nourrissait Pérotte. La Cambremer avait cousu une pièce d’Espagne dans la laine de son matelas, en mettant dessus: A Pérotte. Elle avait reçu beaucoup d’éducation, elle écrivait comme un greffier, et avait appris à lire à son fils, c’est ce qui l’a perdu. Personne n’a su comment ça s’est fait, mais ce gredin de Jacques avait flairé l’or, l’avait pris et était allé riboter au Croisic. Le bonhomme Cambremer, par un fait exprès, revenait avec sa barque chez lui. En abordant il voit flotter un bout de papier, le prend, l’apporte à sa femme qui tombe à la renverse en reconnaissant ses propres paroles écrites. Cambremer ne dit rien, va au Croisic, apprend là que son fils est au billard; pour lors, il fait demander la bonne femme qui tient le café, et lui dit:—J’avais dit à Jacques de ne pas se servir d’une pièce d’or avec quoi il vous paiera; rendez-la-moi, j’attendrai sur la porte, et vous donnerai de l’argent blanc pour. La bonne femme lui apporta la pièce. Cambremer la prend en disant:—Bon! et revient chez lui. Toute la ville a su cela. Mais voilà ce que je sais et ce dont les autres ne font que de se douter en gros. Il dit à sa femme d’approprier leur chambre, qu’est par bas; il fait du feu dans la cheminée, allume deux chandelles, place deux chaises d’un côté de l’âtre, et met de l’autre côté un escabeau. Puis dit à sa femme de lui apprêter ses habits de noces, en lui commandant de pouiller les siens. Il s’habille. Quand il est vêtu, il va chercher son frère, et lui dit de faire le guet devant la maison pour l’avertir s’il entendait du bruit sur les deux grèves, celle-ci et celle des marais de Guérande. Il rentre quand il juge que sa femme est habillée, il charge un fusil et le cache dans le coin de la cheminée. Voilà Jacques qui revient; il revient tard; il avait bu et joué jusqu’à dix heures; il s’était fait passer à la pointe de Carnouf. Son oncle l’entend héler, va le chercher sur la grève des marais, et le passe sans rien dire. Quand il entre, son père lui dit:—Assieds-toi là, en lui montrant l’escabeau. Tu es, dit-il, devant ton père et ta mère que tu as offensés, et qui ont à te juger. Jacques se mit à beugler, parce que la figure de Cambremer était tortillée d’une singulière manière. La mère était roide comme une rame.—Si tu cries, si tu bouges, si tu ne te tiens pas comme un mât sur ton escabeau, dit Pierre en l’ajustant avec son fusil, je te tue comme un chien. Le fils devint muet comme un poisson; la mère n’a rin dit.—Voilà, dit Pierre à son fils, un papier qui enveloppait une pièce d’or espagnole; la pièce d’or était dans le lit de ta mère; ta mère seule savait l’endroit où elle l’avait mise; j’ai trouvé le papier sur l’eau en abordant ici; tu viens de donner ce soir cette pièce d’or espagnole à la mère Fleurant, et ta mère n’a plus vu sa pièce dans son lit. Explique-toi. Jacques dit qu’il n’avait pas pris la pièce de sa mère, et que cette pièce lui était restée de Nantes.—Tant mieux, dit Pierre. Comment peux-tu nous prouver cela?—Je l’avais.—Tu n’as pas pris celle de ta mère?—Non.—Peux-tu le jurer sur ta vie éternelle? Il allait le jurer; sa mère leva les yeux sur lui et lui dit:—Jacques, mon enfant, prends garde, ne jure pas si ça n’est pas vrai; tu peux t’amender, te repentir; il est temps encore. Et elle pleura.—Vous êtes une ci et une ça, lui dit-il, qu’avez toujours voulu ma perte. Cambremer pâlit et dit:—Ce que tu viens de dire à ta mère grossira ton compte. Allons au fait. Jures-tu?—Oui.—Tiens, dit-il, y avait-il sur ta pièce cette croix que le marchand de sardines qui me l’a donnée avait faite sur la nôtre? Jacques se dégrisa et pleura.—Assez causé, dit Pierre. Je ne te parle pas de ce que tu as fait avant cela, je ne veux pas qu’un Cambremer soit fait mourir sur la place du Croisic. Fais tes prières, et dépêchons-nous! Il va venir un prêtre pour te confesser. La mère était sortie, pour ne pas entendre condamner son fils. Quand elle fut dehors, Cambremer l’oncle vint avec le recteur de Piriac, auquel Jacques ne voulut rien dire. Il était malin, il connaissait assez son père pour savoir qu’il ne le tuerait pas sans confession.—Merci, excusez-nous, monsieur, dit Cambremer au prêtre, quand il vit l’obstination de Jacques. Je voulais donner une leçon à mon fils et vous prier de n’en rien dire.—Toi, dit-il à Jacques, si tu ne t’amendes pas, la première fois ce sera pour de bon, et j’en finirai sans confession. Il l’envoya se coucher. L’enfant crut cela et s’imagina qu’il pourrait se remettre avec son père. Il dormit. Le père veilla. Quand il vit son fils au fin fond de son sommeil, il lui couvrit la bouche avec du chanvre, la lui banda avec un chiffon de voile bien serré; puis il lui lia les mains et les pieds. Il rageait, il pleurait du sang, disait Cambremer au justicier. Que voulez-vous! La mère se jeta aux pieds du père.—Il est jugé, qu’il dit, tu vas m’aider à le mettre dans la barque. Elle s’y refusa. Cambremer l’y mit tout seul, l’y assujettit au fond, lui mit une pierre au cou, sortit du bassin, gagna la mer, et vint à la hauteur de la roche où il est. Pour lors, la pauvre mère, qui s’était fait passer ici par son beau-frère, eut beau crier grâce! ça servit comme une pierre à un loup. Il y avait de la lune, elle a vu le père jetant à la mer son fils qui lui tenait encore aux entrailles, et comme il n’y avait pas d’air, elle a entendu blouf! puis rin, ni trace, ni bouillon; la mer est d’une fameuse garde, allez! En abordant là pour faire taire sa femme qui gémissait, Cambremer la trouva quasi morte, il fut impossible aux deux frères de la porter, il a fallu la mettre dans la barque qui venait de servir au fils, et ils l’ont ramenée chez elle en faisant le tour par la passe du Croisic. Ah! ben, la belle Brouin, comme on l’appelait, n’a pas duré huit jours; elle est morte en demandant à son mari de brûler la damnée barque. Oh! il l’a fait. Lui il est devenu tout chose, il savait plus ce qu’il voulait; il fringalait en marchant comme un homme qui ne peut pas porter le vin. Puis il a fait un voyage de dix jours, et est revenu se mettre où vous l’avez vu, et, depuis qu’il y est, il n’a pas dit une parole.
Le pêcheur ne mit qu’un moment à nous raconter cette histoire et nous la dit plus simplement encore que je ne l’écris. Les gens du peuple font peu de réflexions en contant, ils accusent le fait qui les a frappés, et le traduisent comme ils le sentent. Ce récit fut aussi aigrement incisif que l’est un coup de hache.
—Je n’irai pas à Batz, dit Pauline en arrivant au contour supérieur du lac. Nous revînmes au Croisic par les marais salants, dans le dédale desquels nous conduisit le pêcheur, devenu comme nous silencieux. La disposition de nos âmes était changée. Nous étions tous deux plongés en de funestes réflexions, attristés par ce drame qui expliquait le rapide pressentiment que nous en avions eu à l’aspect de Cambremer. Nous avions l’un et l’autre assez de connaissance du monde pour deviner de cette triple vie tout ce que nous en avait tu notre guide. Les malheurs de ces trois êtres se reproduisaient devant nous comme si nous les avions vus dans les tableaux d’un drame que ce père couronnait en expiant son crime nécessaire. Nous n’osions regarder la roche où était l’homme fatal qui faisait peur à toute une contrée. Quelques nuages embrumaient le ciel; des vapeurs s’élevaient à l’horizon, nous marchions au milieu de la nature la plus âcrement sombre que j’aie jamais rencontrée. Nous foulions une nature qui semblait souffrante, maladive; des marais salants, qu’on peut à bon droit nommer les écrouelles de la terre. Là, le sol est divisé en carrés inégaux de forme, tous encaissés par d’énormes talus de terre grise, tous pleins d’une eau saumâtre, à la surface de laquelle arrive le sel. Ces ravins faits à main d’hommes sont intérieurement partagés en plates-bandes, le long desquelles marchent des ouvriers armés de longs râteaux, à l’aide desquels ils écrèment cette saumure, et amènent sur des plates-formes rondes pratiquées de distance en distance ce sel quand il est bon à mettre en mulons. Nous côtoyâmes pendant deux heures ce triste damier, où le sel étouffe par son abondance la végétation, et où nous n’apercevions de loin en loin que quelques paludiers, nom donné à ceux qui cultivent le sel. Ces hommes, ou plutôt ce clan de Bretons porte un costume spécial, une jaquette blanche assez semblable à celle des brasseurs. Ils se marient entre eux. Il n’y a pas d’exemple qu’une fille de cette tribu ait épousé un autre homme qu’un paludier. L’horrible aspect de ces marécages, dont la boue était symétriquement ratissée, et de cette terre grise dont a horreur la Flore bretonne, s’harmoniait avec le deuil de notre âme. Quand nous arrivâmes à l’endroit où l’on passe le bras de mer formé par l’irruption des eaux dans ce fond, et qui sert sans doute à alimenter les marais salants, nous aperçûmes avec plaisir les maigres végétations qui garnissent les sables de la plage. Dans la traversée, nous aperçûmes au milieu du lac l’île où demeurent les Cambremer; nous détournâmes la tête.
En arrivant à notre hôtel, nous remarquâmes un billard dans une salle basse, et quand nous apprîmes que c’était le seul billard public qu’il y eût au Croisic, nous fîmes nos apprêts de départ pendant la nuit; le lendemain nous étions à Guérande. Pauline était encore triste, et moi je ressentais déjà les approches de cette flamme qui me brûle le cerveau. J’étais si cruellement tourmenté par les visions que j’avais de ces trois existences, qu’elle me dit:—Louis, écris cela, tu donneras le change à la nature de cette fièvre.
Je vous ai donc écrit cette aventure, mon cher oncle; mais elle m’a déjà fait perdre le calme que je devais à mes bains et à notre séjour ici.
Paris, 20 novembre 1834.
A MONSIEUR LE MARQUIS DE CUSTINE.
En je ne sais quelle année, un banquier de Paris, qui avait des relations commerciales très-étendues en Allemagne, fêtait un de ces amis, longtemps inconnus, que les négociants se font de place en place, par correspondance. Cet ami, chef de je ne sais quelle maison assez importante de Nuremberg, était un bon gros Allemand, homme de goût et d’érudition, homme de pipe surtout, ayant une belle, une large figure nurembergeoise, au front carré, bien découvert, et décoré de quelques cheveux blonds assez rares. Il offrait le type des enfants de cette pure et noble Germanie, si fertile en caractères honorables, et dont les paisibles mœurs ne se sont jamais démenties, même après sept invasions. L’étranger riait avec simplesse, écoutait attentivement, et buvait remarquablement bien, en paraissant aimer le vin de Champagne autant peut-être que les vins paillés du Johannisberg. Il se nommait Hermann, comme presque tous les Allemands mis en scène par les auteurs. En homme qui ne sait rien faire légèrement, il était bien assis à la table du banquier, mangeait avec ce tudesque appétit si célèbre en Europe, et disait un adieu consciencieux à la cuisine du grand Carême. Pour faire honneur à son hôte, le maître du logis avait convié quelques amis intimes, capitalistes ou commerçants, plusieurs femmes aimables, jolies, dont le gracieux babil et les manières franches étaient en harmonie avec la cordialité germanique. Vraiment, si vous aviez pu voir, comme j’en eus le plaisir, cette joyeuse réunion de gens qui avaient rentré leurs griffes commerciales pour spéculer sur les plaisirs de la vie, il vous eût été difficile de haïr les escomptes usuraires ou de maudire les faillites. L’homme ne peut pas toujours mal faire. Aussi, même dans la société des pirates, doit-il se rencontrer quelques heures douces pendant lesquelles vous croyez être, dans leur sinistre vaisseau, comme sur une escarpolette.
—Avant de nous quitter, monsieur Hermann va nous raconter encore, je l’espère, une histoire allemande qui nous fasse bien peur.
Ces paroles furent prononcées au dessert par une jeune personne pâle et blonde qui, sans doute, avait lu les contes d’Hoffmann et les romans de Walter Scott. C’était la fille unique du banquier, ravissante créature dont l’éducation s’achevait au Gymnase, et qui raffolait des pièces qu’on y joue. En ce moment les convives se trouvaient dans cette heureuse disposition de paresse et de silence où nous met un repas exquis, quand nous avons un peu trop présumé de notre puissance digestive. Le dos appuyé sur sa chaise, le poignet légèrement soutenu par le bord de la table, chaque convive jouait indolemment avec la lame dorée de son couteau. Quand un dîner arrive à ce moment de déclin, certaines gens tourmentent le pepin d’une poire; d’autres roulent une mie de pain entre le pouce et l’index; les amoureux tracent des lettres informes avec les débris des fruits; les avares comptent leurs noyaux et les rangent sur leur assiette comme un dramaturge dispose ses comparses au fond d’un théâtre. C’est de petites félicités gastronomiques dont n’a pas tenu compte dans son livre Brillat-Savarin, auteur si complet d’ailleurs. Les valets avaient disparu. Le dessert était comme une escadre après le combat, tout désemparé, pillé, flétri. Les plats erraient sur la table, malgré l’obstination avec laquelle la maîtresse du logis essayait de les faire remettre en place. Quelques personnes regardaient des vues de Suisse symétriquement accrochées sur les parois grises de la salle à manger. Nul convive ne s’ennuyait. Nous ne connaissons point d’homme qui se soit encore attristé pendant la digestion d’un bon dîner. Nous aimons alors à rester dans je ne sais quel calme, espèce de juste milieu entre la rêverie du penseur et la satisfaction des animaux ruminants, qu’il faudrait appeler la mélancolie matérielle de la gastronomie. Aussi les convives se tournèrent-ils spontanément vers le bon Allemand, enchantés tous d’avoir une ballade à écouter, fût-elle même sans intérêt. Pendant cette benoîte pause, la voix d’un conteur semble toujours délicieuse à nos sens engourdis, elle en favorise le bonheur négatif. Chercheur de tableaux, j’admirais ces visages égayés par un sourire, éclairés par les bougies, et que la bonne chère avait empourprés; leurs expressions diverses produisaient de piquants effets à travers les candélabres, les corbeilles en porcelaine, les fruits et les cristaux.
Mon imagination fut tout à coup saisie par l’aspect du convive qui se trouvait précisément en face de moi. C’était un homme de moyenne taille, assez gras, rieur, qui avait la tournure, les manières d’un agent de change, et qui paraissait n’être doué que d’un esprit fort ordinaire; je ne l’avais pas encore remarqué; en ce moment, sa figure, sans doute assombrie par un faux jour, me parut avoir changé de caractère; elle était devenue terreuse; des teintes violâtres la sillonnaient. Vous eussiez dit de la tête cadavérique d’un agonisant. Immobile comme les personnages peints dans un Diorama, ses yeux hébétés restaient fixés sur les étincelantes facettes d’un bouchon de cristal; mais il ne les comptait certes pas, et semblait abîmé dans quelque contemplation fantastique de l’avenir ou du passé. Quand j’eus longtemps examiné cette face équivoque, elle me fit penser:—Souffre-t-il? me dis-je. A-t-il trop bu? Est-il ruiné par la baisse des fonds publics? Songe-t-il à jouer ses créanciers?
—Voyez! dis-je à ma voisine en lui montrant le visage de l’inconnu, n’est-ce pas une faillite en fleur?
—Oh! me répondit-elle, il serait plus gai. Puis hochant gracieusement la tête, elle ajouta:—Si celui-là se ruine jamais, je l’irai dire à Pékin! Il possède un million en fonds de terre! C’est un ancien fournisseur des armées impériales, un bon homme assez original. Il s’est remarié par spéculation, et rend néanmoins sa femme extrêmement heureuse. Il a une jolie fille que, pendant fort longtemps, il n’a pas voulu reconnaître; mais la mort de son fils, tué malheureusement en duel, l’a contraint à la prendre avec lui, car il ne pouvait plus avoir d’enfants. La pauvre fille est ainsi devenue tout à coup une des plus riches héritières de Paris. La perte de son fils unique a plongé ce cher homme dans un chagrin qui reparaît quelquefois.
En ce moment, le fournisseur leva les yeux sur moi; son regard me fit tressaillir, tant il était sombre et pensif! Assurément ce coup d’œil résumait toute une vie. Mais tout à coup sa physionomie devint gaie; il prit le bouchon de cristal, le mit, par un mouvement machinal, à une carafe pleine d’eau qui se trouvait devant son assiette, et tourna la tête vers monsieur Hermann en souriant. Cet homme, béatifié par ses jouissances gastronomiques, n’avait sans doute pas deux idées dans la cervelle, et ne songeait à rien. Aussi eus-je en quelque sorte, honte de prodiguer ma science divinatoire in anima vili d’un épais financier. Pendant que je faisais, en pure perte, des observations phrénologiques, le bon Allemand s’était lesté le nez d’une prise de tabac, et commençait son histoire. Il me serait assez difficile de la reproduire dans les mêmes termes, avec ses interruptions fréquentes et ses digressions verbeuses. Aussi l’ai-je écrite à ma guise, laissant les fautes au Nurembergeois, et m’emparant de ce qu’elle peut avoir de poétique et d’intéressant, avec la candeur des écrivains qui oublient de mettre au titre de leurs livres: traduit de l’allemand.
—Vers la fin de vendémiaire, an VII, époque républicaine qui, dans le style actuel, correspond au 20 octobre 1799, deux jeunes gens, partis de Bonn dès le matin, étaient arrivés à la chute du jour aux environs d’Andernach, petite ville située sur la rive gauche du Rhin, à quelques lieues de Coblentz. En ce moment, l’armée française commandée par le général Augereau manœuvrait en présence des Autrichiens, qui occupaient la rive droite du fleuve. Le quartier général de la division républicaine était à Coblentz, et l’une des demi-brigades appartenant au corps d’Augereau se trouvait cantonnée à Andernach. Les deux voyageurs étaient Français. A voir leurs uniformes bleus mélangés de blanc, à parements de velours rouge, leurs sabres, surtout le chapeau couvert d’une toile cirée verte, et orné d’un plumet tricolore, les paysans allemands eux-mêmes auraient reconnu des chirurgiens militaires, hommes de science et de mérite, aimés pour la plupart, non-seulement à l’armée, mais encore dans les pays envahis par nos troupes. A cette époque, plusieurs enfants de famille arrachés à leur stage médical par la récente loi sur la conscription due au général Jourdan, avaient naturellement mieux aimé continuer leurs études sur le champ de bataille que d’être astreints au service militaire, peu en harmonie avec leur éducation première et leurs paisibles destinées. Hommes de science, pacifiques et serviables, ces jeunes gens faisaient quelque bien au milieu de tant de malheurs, et sympathisaient avec les érudits des diverses contrées par lesquelles passait la cruelle civilisation de la République. Armés, l’un et l’autre, d’une feuille de route et munis d’une commission de sous-aide signée Coste et Bernadotte, ces deux jeunes gens se rendaient à la demi-brigade à laquelle ils étaient attachés. Tous deux appartenaient à des familles bourgeoises de Beauvais médiocrement riches, mais où les mœurs douces et la loyauté des provinces se transmettaient comme une partie de l’héritage. Amenés sur le théâtre de la guerre avant l’époque indiquée pour leur entrée en fonctions, par une curiosité bien naturelle aux jeunes gens, ils avaient voyagé par la diligence jusqu’à Strasbourg. Quoique la prudence maternelle ne leur eût laissé emporter qu’une faible somme, ils se croyaient riches en possédant quelques louis, véritable trésor dans un temps où les assignats étaient arrivés au dernier degré d’avilissement, et où l’or valait beaucoup d’argent. Les deux sous-aides, âgés de vingt ans au plus, obéirent à la poésie de leur situation avec tout l’enthousiasme de la jeunesse. De Strasbourg à Bonn, ils avaient visité l’Électorat et les rives du Rhin en artistes, en philosophes, en observateurs. Quand nous avons une destinée scientifique, nous sommes à cet âge des êtres véritablement multiples. Même en faisant l’amour, ou en voyageant, un sous-aide doit thésauriser les rudiments de sa fortune ou de sa gloire à venir. Les deux jeunes gens s’étaient donc abandonnés à cette admiration profonde dont sont saisis les hommes instruits à l’aspect des rives du Rhin et des paysages de la Souabe, entre Mayence et Cologne; nature forte, riche, puissamment accidentée, pleine de souvenirs féodaux, verdoyante, mais qui garde en tous lieux les empreintes du fer et du feu. Louis XIV et Turenne ont cautérisé cette ravissante contrée. Çà et là, des ruines attestent l’orgueil, ou peut-être la prévoyance du roi de Versailles qui fit abattre les admirables châteaux dont était jadis ornée cette partie de l’Allemagne. En voyant cette terre merveilleuse, couverte de forêts, et où le pittoresque du moyen âge abonde, mais en ruines, vous concevez le génie allemand, ses rêveries et son mysticisme. Cependant le séjour des deux amis à Bonn avait un but de science et de plaisir tout à la fois. Le grand hôpital de l’armée gallo-batave et de la division d’Augereau était établi dans le palais même de l’Électeur. Les sous-aides de fraîche date y étaient donc allés voir des camarades, remettre des lettres de recommandation à leurs chefs, et s’y familiariser avec les premières impressions de leur métier. Mais aussi, là, comme ailleurs, ils dépouillèrent quelques-uns de ces préjugés exclusifs auxquels nous restons si longtemps fidèles en faveur des monuments et des beautés de notre pays natal. Surpris à l’aspect des colonnes de marbre dont est orné le palais électoral, ils allèrent admirant le grandiose des constructions allemandes, et trouvèrent à chaque pas de nouveaux trésors antiques ou modernes. De temps en temps, les chemins dans lesquels erraient les deux amis en se dirigeant vers Andernach les amenaient sur le piton d’une montagne de granit plus élevée que les autres. Là, par une découpure de la forêt, par une anfractuosité des rochers, ils apercevaient quelque vue du Rhin encadrée dans le grès ou festonnée par de vigoureuses végétations. Les vallées, les sentiers, les arbres exhalaient cette senteur automnale qui porte à la rêverie; les cimes des bois commençaient à se dorer, à prendre des tons chauds et bruns, signes de vieillesse; les feuilles tombaient, mais le ciel était encore d’un bel azur, et les chemins, secs, se dessinaient comme des lignes jaunes dans le paysage, alors éclairé par les obliques rayons du soleil couchant. A une demi-lieue d’Andernach, les deux amis marchèrent au milieu d’un profond silence, comme si la guerre ne dévastait pas ce beau pays, et suivirent un chemin pratiqué pour les chèvres à travers les hautes murailles de granit bleuâtre entre lesquelles le Rhin bouillonne. Bientôt ils descendirent par un des versants de la gorge au fond de laquelle se trouve la petite ville, assise avec coquetterie au bord du fleuve, où elle offre un joli port aux mariniers.—L’Allemagne est un bien beau pays, s’écria l’un des deux jeunes gens, nommé Prosper Magnan, à l’instant où il entrevit les maisons peintes d’Andernach, pressées comme des œufs dans un panier, séparées par des arbres, par des jardins et des fleurs. Puis il admira pendant un moment les toits pointus à solives saillantes, les escaliers de bois, les galeries de mille habitations paisibles, et les barques balancées par les flots dans le port...
Au moment où monsieur Hermann prononça le nom de Prosper Magnan, le fournisseur saisit la carafe, se versa de l’eau dans son verre, et le vida d’un trait. Ce mouvement ayant attiré mon attention, je crus remarquer un léger tremblement dans ses mains et de l’humidité sur le front du capitaliste.
—Comment se nomme l’ancien fournisseur? demandai-je à ma complaisante voisine.
—Taillefer, me répondit-elle.
—Vous trouvez-vous indisposé? m’écriai-je en voyant pâlir ce singulier personnage.
—Nullement, dit-il en me remerciant par un geste de politesse. J’écoute, ajouta-t-il en faisant un signe de tête aux convives, qui le regardèrent tous simultanément.
—J’ai oublié, dit monsieur Hermann, le nom de l’autre jeune homme. Seulement, les confidences de Prosper Magnan m’ont appris que son compagnon était brun, assez maigre et jovial. Si vous le permettez, je l’appellerai Wilhem, pour donner plus de clarté au récit de cette histoire.
Le bon Allemand reprit sa narration après avoir ainsi, sans respect pour le romantisme et la couleur locale, baptisé le sous-aide français d’un nom germanique.
—Au moment où les deux jeunes gens arrivèrent à Andernach, il était donc nuit close. Présumant qu’ils perdraient beaucoup de temps à trouver leurs chefs, à s’en faire reconnaître, à obtenir d’eux un gîte militaire dans une ville déjà pleine de soldats, ils avaient résolu de passer leur dernière nuit de liberté dans une auberge située à une centaine de pas d’Andernach, et de laquelle ils avaient admiré, du haut des rochers, les riches couleurs embellies par les feux du soleil couchant. Entièrement peinte en rouge, cette auberge produisait un piquant effet dans le paysage, soit en se détachant sur la masse générale de la ville, soit en opposant son large rideau de pourpre à la verdure des différents feuillages, et sa teinte vive aux tons grisâtres de l’eau. Cette maison devait son nom à la décoration extérieure qui lui avait été sans doute imposée depuis un temps immémorial par le caprice de son fondateur. Une superstition mercantile assez naturelle aux différents possesseurs de ce logis, renommé parmi les mariniers du Rhin, en avait fait soigneusement conserver le costume. En entendant le pas des chevaux, le maître de l’Auberge rouge vint sur le seuil de la porte.—Par Dieu, s’écria-t-il, messieurs, un peu plus tard vous auriez été forcés de coucher à la belle étoile, comme la plupart de vos compatriotes qui bivouaquent de l’autre côté d’Andernach. Chez moi, tout est occupé! Si vous tenez à coucher dans un bon lit, je n’ai plus que ma propre chambre à vous offrir. Quant à vos chevaux, je vais leur faire mettre une litière dans un coin de la cour. Aujourd’hui, mon écurie est pleine de chrétiens.—Ces messieurs viennent de France? reprit-il après une légère pause.—De Bonn, s’écria Prosper. Et nous n’avons encore rien mangé depuis ce matin.—Oh! quant aux vivres! dit l’aubergiste en hochant la tête. On vient de dix lieues à la ronde faire des noces à l’Auberge rouge. Vous allez avoir un festin de prince, le poisson du Rhin! c’est tout dire. Après avoir confié leurs montures fatiguées aux soins de l’hôte, qui appelait assez inutilement ses valets, les sous-aides entrèrent dans la salle commune de l’auberge. Les nuages épais et blanchâtres exhalés par une nombreuse assemblée de fumeurs ne leur permirent pas de distinguer d’abord les gens avec lesquels ils allaient se trouver; mais lorsqu’ils se furent assis près d’une table, avec la patience pratique de ces voyageurs philosophes qui ont reconnu l’inutilité du bruit, ils démêlèrent, à travers les vapeurs du tabac, les accessoires obligés d’une auberge allemande: le poêle, l’horloge, les tables, les pots de bière, les longues pipes; çà et là des figures hétéroclites, juives, allemandes; puis les visages rudes de quelques mariniers. Les épaulettes de plusieurs officiers français étincelaient dans ce brouillard, et le cliquetis des éperons et des sabres retentissait incessamment sur le carreau. Les uns jouaient aux cartes, d’autres se disputaient, se taisaient, mangeaient, buvaient ou se promenaient. Une grosse petite femme, ayant le bonnet de velours noir, la pièce d’estomac bleu et argent, la pelote, le trousseau de clefs, l’agrafe d’argent, les cheveux tressés, marques distinctives de toutes les maîtresses d’auberges allemandes, et dont le costume est, d’ailleurs, si exactement colorié dans une foule d’estampes, qu’il est trop vulgaire pour être décrit, la femme de l’aubergiste donc, fit patienter et impatienter les deux amis avec une habileté fort remarquable. Insensiblement le bruit diminua, les voyageurs se retirèrent, et le nuage de fumée se dissipa. Lorsque le couvert des sous-aides fut mis, que la classique carpe du Rhin parut sur la table, onze heures sonnaient, et la salle était vide. Le silence de la nuit laissait entendre vaguement, et le bruit que faisaient les chevaux en mangeant leur provende ou en piaffant, et le murmure des eaux du Rhin, et ces espèces de rumeurs indéfinissables qui animent une auberge pleine quand chacun s’y couche. Les portes et les fenêtres s’ouvraient et se fermaient, des voix murmuraient de vagues paroles, et quelques interpellations retentissaient dans les chambres. En ce moment de silence et de tumulte, les deux Français, et l’hôte occupé à leur vanter Andernach, le repas, son vin du Rhin, l’armée républicaine et sa femme, écoutèrent avec une sorte d’intérêt les cris rauques de quelques mariniers et les bruissements d’un bateau qui abordait au port. L’aubergiste, familiarisé sans doute avec les interrogations gutturales de ces bateliers, sortit précipitamment, et revint bientôt. Il ramena un gros petit homme derrière lequel marchaient deux mariniers portant une lourde valise et quelques ballots. Ses paquets déposés dans la salle, le petit homme prit lui-même sa valise et la garda près de lui, en s’asseyant sans cérémonie à table devant les deux sous-aides.—Allez coucher à votre bateau, dit-il aux mariniers, puisque l’auberge est pleine. Tout bien considéré, cela vaudra mieux.—Monsieur, dit l’hôte au nouvel arrivé, voilà tout ce qui me reste de provisions. Et il montrait le souper servi aux deux Français.—Je n’ai pas une croûte de pain, pas un os.—Et de la choucroute?—Pas de quoi mettre dans le dé de ma femme! Comme j’ai eu l’honneur de vous le dire, vous ne pouvez avoir d’autre lit que la chaise sur laquelle vous êtes, et d’autre chambre que cette salle. A ces mots, le petit homme jeta sur l’hôte, sur la salle et sur les deux Français, un regard où la prudence et l’effroi se peignirent également.