Le jeune gentilhomme continuait les secrètes délices de cette nuit si charmante, ignorant le malheur qui accourait au grand galop. Il rêvait. Ses songes, comme tous ceux du jeune âge, étaient empreints de couleurs si vives qu’il ne savait plus où commençait l’illusion, où finissait la réalité. Il se voyait sur un coussin, aux pieds de la comtesse; la tête sur ses genoux chauds d’amour, il écoutait le récit des persécutions et les détails de la tyrannie que le comte avait fait jusqu’alors éprouver à sa femme; il s’attendrissait avec la comtesse, qui était en effet celle de ses filles naturelles que Louis XI aimait le plus; il lui promettait d’aller, dès le lendemain, tout révéler à ce terrible père, ils en arrangeaient les vouloirs à leur gré, cassant le mariage et emprisonnant le mari, au moment où ils pouvaient être la proie de son épée au moindre bruit qui l’eût réveillé. Mais dans le songe, la lueur de la lampe, la flamme de leurs yeux, les couleurs des étoffes et des tapisseries étaient plus vives; une odeur plus pénétrante s’exhalait des vêtements de nuit, il se trouvait plus d’amour dans l’air, plus de feu autour d’eux qu’il n’y en avait eu dans la scène réelle. Aussi, la Marie du sommeil résistait-elle bien moins que la véritable Marie à ces regards langoureux, à ces douces prières, à ces magiques interrogations, à ces adroits silences, à ces voluptueuses sollicitations, à ces fausses générosités qui rendent les premiers instants de la passion si complétement ardents, et répandent dans les âmes une ivresse nouvelle à chaque nouveau progrès de l’amour. Suivant la jurisprudence amoureuse de cette époque, Marie de Saint-Vallier octroyait à son amant les droits superficiels de la petite oie. Elle se laissait volontiers baiser les pieds, la robe, les mains, le cou; elle avouait son amour, elle acceptait les soins et la vie de son amant, elle lui permettait de mourir pour elle, elle s’abandonnait à une ivresse que cette demi-chasteté, sévère, souvent cruelle, allumait encore; mais elle restait intraitable, et faisait, des plus hautes récompenses de l’amour, le prix de sa délivrance. En ce temps, pour dissoudre un mariage, il fallait aller à Rome; avoir à sa dévotion quelques cardinaux, et paraître devant le souverain pontife, armé de la faveur du roi. Marie voulait tenir sa liberté de l’amour, pour la lui sacrifier. Presque toutes les femmes avaient alors assez de puissance pour établir au cœur d’un homme leur empire de manière à faire d’une passion l’histoire de toute une vie, le principe des plus hautes déterminations! Mais aussi, les dames se comptaient en France, elles y étaient autant de souveraines, elles avaient de belles fiertés, les amants leur appartenaient plus qu’elles ne se donnaient à eux, souvent leur amour coûtait bien du sang, et pour être à elles il fallait courir bien des dangers. Mais, plus clémente et touchée du dévouement de son bien-aimé, la Marie du rêve se défendait mal contre le violent amour du beau gentilhomme. Laquelle était la véritable? Le faux apprenti voyait-il en songe la femme vraie? avait-il vu dans l’hôtel de Poitiers une dame masquée de vertu? La question est délicate à décider, aussi l’honneur des dames veut-il qu’elle reste en litige.

Au moment où peut-être la Marie rêvée allait oublier sa haute dignité de maîtresse, l’amant se sentit pris par un bras de fer, et la voix aigre-douce du grand-prévôt lui dit:—Allons, bon chrétien de minuit, qui cherchiez Dieu à tâtons, réveillons-nous!

Philippe vit la face noire de Tristan et reconnut son sourire sardonique; puis, sur les marches de la vis, il aperçut Cornélius, sa sœur, et derrière eux, les gardes de la prévôté. A ce spectacle, à l’aspect de tous ces visages diaboliques qui respiraient ou la haine ou la sombre curiosité de gens habitués à pendre, Philippe Goulenoire se mit sur son séant et se frotta les yeux.

—Par la mort Dieu! s’écria-t-il en saisissant son poignard sous le chevet du lit, voici l’heure où il faut jouer des couteaux.

—Oh! oh, répondit Tristan, voici du gentilhomme! Il me semble voir Georges d’Estouteville, le neveu du grand-maître des arbalétriers.

En entendant prononcer son véritable nom par Tristan, le jeune d’Estouteville pensa moins à lui qu’aux dangers que courait son infortunée maîtresse, s’il était reconnu. Pour écarter tout soupçon, il cria:—Ventre Mahom! à moi les truands!

Après cette horrible clameur, jetée par un homme véritablement au désespoir, le jeune courtisan fit un bond énorme, et, le poignard à la main, sauta sur le palier. Mais les acolytes du grand-prévôt étaient habitués à ces rencontres. Quand Georges d’Estouteville fut sur la marche, ils le saisirent avec dextérité, sans s’étonner du vigoureux coup de lame qu’il avait porté à l’un d’eux, et qui, heureusement glissa sur le corselet du garde; puis, ils le désarmèrent, lui lièrent les mains, et le rejetèrent sur le lit devant leur chef immobile et pensif.

Tristan regarda silencieusement les mains du prisonnier, et, se grattant la barbe, il dit à Cornélius en les lui montrant:—Il n’a pas plus les mains d’un truand que celles d’un apprenti. C’est un gentilhomme!

—Dites un Jean-pille-homme, s’écria douloureusement le torçonnier. Mon bon Tristan, noble ou serf, il m’a ruiné, le scélérat! Je voudrais déjà lui voir les pieds et les mains chauffés ou serrés dans vos jolis petits brodequins. Il est, à n’en pas douter, le chef de cette légion de diables invisibles ou visibles qui connaissent tous mes secrets, ouvrent mes serrures, me dépouillent et m’assassinent. Ils sont bien riches, mon compère! Ah! cette fois nous aurons leur trésor, car celui-ci a la mine du roi d’Égypte. Je vais recouvrer mes chers rubis et mes notables sommes; notre digne roi aura des écus à foison...

—Oh, nos cachettes sont plus solides que les vôtres! dit Georges en souriant.

—Ah! le damné larron, il avoue, s’écria l’avare.

Le grand-prévôt était occupé à examiner attentivement les habits de Georges d’Estouteville et la serrure.

—Est-ce toi qui a dévissé toutes ces clavettes?

Georges garda le silence.

—Oh! bien, tais-toi, si tu veux. Bientôt tu te confesseras à saint chevalet, reprit Tristan.

—Voilà qui est parlé, s’écria Cornélius.

—Emmenez-le, dit le prévôt.

Georges d’Estouteville demanda la permission de se vêtir. Sur un signe de leur chef, les estafiers habillèrent le prisonnier avec l’habile prestesse d’une nourrice qui veut profiter, pour changer son marmot, d’un instant où il est tranquille.

Une foule immense encombrait la rue du Mûrier. Les murmures du peuple allaient grossissant, et paraissaient les avant-coureurs d’une sédition. Dès le matin, la nouvelle du vol s’était répandue dans la ville. Partout l’apprenti, que l’on disait jeune et joli, avait réveillé les sympathies en sa faveur, et ranimé la haine vouée à Cornélius; en sorte qu’il ne fut fils de bonne mère, ni jeune femme ayant de jolis patins et une mine fraîche à montrer, qui ne voulussent voir la victime. Quand Georges sortit, emmené par un des gens du prévôt, qui, tout en montant à cheval, gardait, entortillée à son bras la forte lanière de cuir avec laquelle il tenait le prisonnier dont les mains avaient été fortement liées, il se fit un horrible brouhaha. Soit pour revoir Philippe Goulenoire, soit pour le délivrer, les derniers venus poussèrent les premiers sur le piquet de cavalerie qui se trouvait devant la Malemaison. En ce moment, Cornélius, aidé par sa sœur, ferma sa porte, et poussa ses volets avec la vivacité que donne une terreur panique. Tristan, qui n’avait pas été accoutumé à respecter le monde de ce temps-là, vu que le peuple n’était pas encore souverain, ne s’embarrassait guère d’une émeute.

—Poussez, poussez! dit-il à ses gens.

A la voix de leur chef, les archers lancèrent leurs montures vers l’entrée de la rue. En voyant un ou deux curieux tombés sous les pieds des chevaux, et quelques autres violemment serrés contre les murs où ils étouffaient, les gens attroupés prirent le sage parti de rentrer chacun chez eux.

—Place à la justice du roi, criait Tristan. Qu’avez-vous besoin ici? Voulez-vous qu’on vous pende? Allez chez vous, mes amis, votre rôti brûle! Hé! la femme, les chausses de votre mari sont trouées, retournez à votre aiguille.

Quoique ces dires annonçassent que le grand-prévôt était de bonne humeur, il faisait fuir les plus empressés, comme s’il eût lancé la peste noire. Au moment où le premier mouvement de la foule eut lieu, Georges d’Estouteville était resté stupéfait en voyant à l’une des fenêtres de l’hôtel de Poitiers, sa chère Marie de Saint-Vallier, riant avec le comte. Elle se moquait de lui, pauvre amant dévoué, marchant à la mort pour elle. Mais, peut-être aussi, s’amusait-elle de ceux dont les bonnets étaient emportés par les armes des archers. Il faut avoir vingt-trois ans, être riche en illusions, oser croire à l’amour d’une femme, aimer de toutes les puissances de son être, avoir risqué sa vie avec délices sur la foi d’un baiser, et s’être vu trahi, pour comprendre ce qu’il entra de rage, de haine et de désespoir au cœur de Georges d’Estouteville, à l’aspect de sa maîtresse rieuse de laquelle il reçut un regard froid et indifférent. Elle était là sans doute depuis longtemps, car elle avait les bras appuyés sur un coussin; elle y était à son aise, et son vieillard paraissait content. Il riait aussi, le bossu maudit! Quelques larmes s’échappèrent des yeux du jeune homme; mais quand Marie de Saint-Vallier le vit pleurant, elle se rejeta vivement en arrière. Puis, les pleurs de Georges se séchèrent tout à coup, il entrevit les plumes noires et rouges du page qui lui était dévoué. Le comte ne s’aperçut pas de la venue de ce discret serviteur, qui marchait sur la pointe des pieds. Quand le page eut dit deux mots à l’oreille de sa maîtresse, Marie se remit à la fenêtre. Elle se déroba au perpétuel espionnage de son tyran, et lança sur Georges un regard où brillaient la finesse d’une femme qui trompe son argus, le feu de l’amour et les joies de l’espérance.

—Je veille sur toi. Ce mot, crié par elle, n’eût pas exprimé autant de choses qu’en disait ce coup d’œil empreint de mille pensées, et où éclataient les terreurs, les plaisirs, les dangers de leur situation mutuelle. C’était passer du ciel au martyre, et du martyre au ciel. Aussi, le jeune seigneur, léger, content, marcha-t-il gaiement au supplice, trouvant que les douleurs de la question ne paieraient pas encore les délices de son amour. Comme Tristan allait quitter la rue du Mûrier, ses gens s’arrêtèrent à l’aspect d’un officier des gardes écossaises, qui accourait à bride abattue.

—Qu’y a-t-il? demanda le prévôt.

—Rien qui vous regarde, répondit dédaigneusement l’officier. Le roi m’envoie querir le comte et la comtesse de Saint-Vallier, qu’il convie à dîner.

A peine le grand-prévôt avait-il atteint la levée du Plessis, que le comte et sa femme, tous deux montés, elle sur une mule blanche, lui sur son cheval, et suivis de deux pages, rejoignirent les archers, afin d’entrer tous de compagnie au Plessis-lès-Tours. Tous allaient assez lentement, Georges était à pied, entre deux gardes, dont l’un le tenait toujours par sa lanière. Tristan, le comte et sa femme, étaient naturellement en avant, et le criminel les suivait. Mêlé aux archers, le jeune page les questionnait, et parlait aussi parfois au prisonnier, de sorte qu’il saisit adroitement une occasion de lui dire à voix basse:—J’ai sauté par-dessus les murs du jardin, et suis venu apporter au Plessis une lettre écrite au roi par madame. Elle a pensé mourir en apprenant le vol dont vous êtes accusé. Ayez bon courage! elle va parler de vous.

Déjà l’amour avait prêté sa force et sa ruse à la comtesse. Quand elle avait ri, son attitude et ses sourires étaient dus à cet héroïsme que déployent les femmes dans les grandes crises de leur vie.

Malgré la singulière fantaisie que l’auteur de Quentin Durward a eue de placer le château royal de Plessis-lès-Tours sur une hauteur, il faut se résoudre à le laisser où il était à cette époque, dans un fond, protégé de deux côtés par le Cher et la Loire; puis, par le canal Sainte-Anne, ainsi nommé par Louis XI en l’honneur de sa fille chérie, madame de Beaujeu. En réunissant les deux rivières entre la ville de Tours et le Plessis, ce canal donnait tout à la fois une redoutable fortification au château fort, et une route précieuse au commerce. Du côté du Bréhémont, vaste et fertile plaine, le parc était défendu par un fossé dont les vestiges accusent encore aujourd’hui la largeur et la profondeur énormes. A une époque où le pouvoir de l’artillerie était à sa naissance, la position du Plessis, dès longtemps choisie par Louis XI pour sa retraite, pouvait alors être regardée comme inexpugnable. Le château, bâti de briques et de pierres, n’avait rien de remarquable; mais il était entouré de beaux ombrages; et, de ses fenêtres, l’on découvrait par les percées du parc (Plexitium) les plus beaux points de vue du monde. Du reste, nulle maison rivale ne s’élevait auprès de ce château solitaire, placé précisément au centre de la petite plaine réservée au roi par quatre redoutables enceintes d’eau. S’il faut en croire les traditions, Louis XI occupait l’aile occidentale, et, de sa chambre, il pouvait voir, tout à la fois le cours de la Loire, de l’autre côté du fleuve, la jolie vallée qu’arrose la Choisille et une partie des coteaux de Saint-Cyr; puis, par les croisées qui donnaient sur la cour, il embrassait l’entrée de sa forteresse et la levée par laquelle il avait joint sa demeure favorite à la ville de Tours. Le caractère défiant de ce monarque donne de la solidité à ces conjectures. D’ailleurs, si Louis XI eût répandu dans la construction de son château le luxe d’architecture que, plus tard, déploya François Ier à Chambord, la demeure des rois de France eût été pour toujours acquise à la Touraine. Il suffit d’aller voir cette admirable position et ses magiques aspects pour être convaincu de sa supériorité sur tous les sites des autres maisons royales.

Louis XI, arrivé à la cinquante-septième année de son âge, avait alors à peine trois ans à vivre, il sentait déjà les approches de la mort aux coups que lui portait la maladie. Délivré de ses ennemis, sur le point d’augmenter la France de toutes les possessions des ducs de Bourgogne, à la faveur d’un mariage entre le dauphin et Marguerite, héritière de Bourgogne, ménagé par les soins de Desquerdes, le commandant de ses troupes en Flandre; ayant établi son autorité partout, méditant les plus heureuses améliorations, il voyait le temps lui échapper, et n’avait plus que les malheurs de son âge. Trompé par tout le monde, même par ses créatures, l’expérience avait encore augmenté sa défiance naturelle. Le désir de vivre devenait en lui l’égoïsme d’un roi qui s’était incarné à son peuple, et il voulait prolonger sa vie pour achever de vastes desseins. Tout ce que le bon sens des publicistes et le génie des révolutions a introduit de changements dans la monarchie, Louis XI le pensa. L’unité de l’impôt, l’égalité des sujets devant la loi (alors le prince était la loi), furent l’objet de ses tentatives hardies. La veille de la Toussaint, il avait mandé de savants orfévres, afin d’établir en France l’unité des mesures et des poids, comme il y avait établi déjà l’unité du pouvoir. Ainsi, cet esprit immense planait en aigle sur tout l’empire, et Louis XI joignait alors à toutes les précautions du roi les bizarreries naturelles aux hommes d’une haute portée. A aucune époque, cette grande figure n’a été ni plus poétique ni plus belle. Assemblage inouï de contrastes! un grand pouvoir dans un corps débile, un esprit incrédule aux choses d’ici-bas, crédule aux pratiques religieuses, un homme luttant avec deux puissances plus fortes que les siennes, le présent et l’avenir; l’avenir, où il redoutait de rencontrer des tourments, et qui lui faisait faire tant de sacrifices à l’Église; le présent, ou sa vie elle-même, au nom de laquelle il obéissait à Coyctier. Ce roi, qui écrasait tout, était écrasé par des remords, et plus encore par la maladie, au milieu de toute la poésie qui s’attache aux rois soupçonneux, en qui le pouvoir s’est résumé. C’était le combat gigantesque et toujours magnifique de l’homme, dans la plus haute expression de ses forces, joutant contre la nature.

En attendant l’heure fixée pour son dîner, repas qui se faisait à cette époque entre onze heures et midi, Louis XI, revenu d’une courte promenade, était assis dans une grande chaire de tapisserie, au coin de la cheminée de sa chambre. Olivier-le-Daim et le médecin Coyctier se regardaient tous deux sans mot dire et restaient debout dans l’embrasure d’une fenêtre, en respectant le sommeil de leur maître. Le seul bruit que l’on entendît était celui que faisaient, en se promenant dans la première salle, deux chambellans de service, le sire de Montrésor, et Jean Dufou, sire de Montbazon. Ces deux seigneurs tourangeaux regardaient le capitaine des Écossais probablement endormi dans son fauteuil, suivant son habitude. Le roi paraissait assoupi. Sa tête était penchée sur sa poitrine; son bonnet, avancé sur le front, lui cachait presque entièrement les yeux. Ainsi posé dans sa haute chaire surmontée d’une couronne royale, il semblait ramassé comme un homme qui s’est endormi au milieu de quelque méditation.

En ce moment, Tristan et son cortége passaient sur le pont Sainte-Anne, qui se trouvait à deux cents pas de l’entrée du Plessis, sur le canal.

—Qui est-ce? dit le roi.

Les deux courtisans s’interrogèrent par un regard avec surprise.

—Il rêve, dit tout bas Coyctier.

—Pasques Dieu! reprit Louis XI, me croyez-vous fou? Il passe du monde sur le pont. Il est vrai que je suis près de la cheminée, et que je dois en entendre le bruit plus facilement que vous autres. Cet effet de la nature pourrait s’utiliser.

—Quel homme! dit le Daim.

Louis XI se leva, alla vers celle de ses croisées par laquelle il pouvait voir la ville; alors il aperçut le grand-prévôt, et dit:—Ah! ah! voici mon compère avec son voleur. Voilà de plus ma petite Marie de Saint-Vallier. J’ai oublié toute cette affaire.—Olivier, reprit-il en s’adressant au barbier, va dire à monsieur de Montbazon qu’il nous fasse servir du bon vin de Bourgueil à table. Vois à ce que le cuisinier ne nous manque pas la lamproie, c’est deux choses que madame la comtesse aime beaucoup.

—Puis-je manger de la lamproie? ajouta-t-il après une pause en regardant Coyctier d’un air inquiet.

Pour toute réponse, le serviteur se mit à examiner le visage de son maître. Ces deux hommes étaient à eux seuls un tableau.

Les romanciers et l’histoire ont consacré le surtout de camelot brun et le haut-de-chausses de même étoffe que portait Louis XI. Son bonnet garni de médailles en plomb et son collier de l’ordre de Saint-Michel ne sont pas moins célèbres; mais aucun écrivain, nul peintre n’a représenté la figure de ce terrible monarque à ses derniers moments; figure maladive, creusée, jaune et brune, dont tous les traits exprimaient une ruse amère, une ironie froide. Il y avait dans ce masque un front de grand homme, front sillonné de rides et chargé de hautes pensées; puis, dans ses joues et sur ses lèvres, je ne sais quoi de vulgaire et de commun. A voir certains détails de cette physionomie, vous eussiez dit un vieux vigneron débauché, un commerçant avare; mais à travers ces ressemblances vagues et la décrépitude d’un vieillard mourant, le roi, l’homme de pouvoir et d’action dominait. Ses yeux, d’un jaune clair, paraissaient éteints; mais une étincelle de courage et de colère y couvait; et au moindre choc, il pouvait en jaillir des flammes à tout embraser. Le médecin était un gros bourgeois, vêtu de noir, à face fleurie, tranchant, avide, et faisant l’important. Ces deux personnages avaient pour cadre une chambre boisée en noyer, tapissée en tissus de haute-lice de Flandre, et dont le plafond, formé de solives sculptées, était déjà noirci par la fumée. Les meubles, le lit, tous incrustés d’arabesques en étain, paraîtraient aujourd’hui plus précieux peut-être qu’ils ne l’étaient réellement à cette époque, où les arts commençaient à produire tant de chefs-d’œuvre.

—La lamproie ne vous vaut rien, répondit le physicien.

Ce nom, récemment substitué à celui de maître myrrhe, est resté aux docteurs en Angleterre. Le titre était alors donné partout aux médecins.

—Et que mangerai-je? demanda humblement le roi.

—De la macreuse au sel. Autrement, vous avez tant de bile en mouvement, que vous pourriez mourir le jour des Morts.

—Aujourd’hui, s’écria le roi frappé de terreur.

—Eh! sire, rassurez-vous, reprit Coyctier, je suis là. Tâchez de ne point vous tourmenter, et voyez à vous égayer.

—Ah! dit le roi, ma fille réussissait jadis à ce métier difficile.

Là-dessus, Imbert de Bastarnay, sire de Montrésor et de Bridoré, frappa doucement à l’huis royal. Sur le permis du roi, il entra pour lui annoncer le comte et la comtesse de Saint-Vallier. Louis XI fit un signe. Marie parut, suivie de son vieil époux, qui la laissa passer la première.

—Bonjour, mes enfants, dit le roi.

—Sire, répondit à voix basse la dame en l’embrassant, je voudrais vous parler en secret.

Louis XI n’eut pas l’air d’avoir entendu. Il se tourna vers la porte, et cria d’une voix creuse:—Holà, Dufou!

Dufou, seigneur de Montbazon et, de plus, grand échanson de France, vint en grande hâte.

—Va voir le maître d’hôtel, il me faut une macreuse à manger. Puis, tu iras chez madame de Beaujeu lui dire que je veux dîner seul aujourd’hui.

—Savez-vous, madame, reprit le roi en feignant d’être un peu en colère, que vous me négligez? Voici trois ans bientôt que je ne vous ai vue.—Allons, venez là, mignonne, ajouta-t-il en s’asseyant et lui tendant les bras. Vous êtes bien maigrie!—Et pourquoi la maigrissez-vous? demanda brusquement Louis XI au sieur de Poitiers.

Le jaloux jeta un regard si craintif à sa femme, qu’elle en eut presque pitié.

—Le bonheur, sire, répondit-il.

—Ah! vous vous aimez trop, dit le roi, qui tenait sa fille droit entre ses genoux. Allons, je vois que j’avais raison en te nommant Marie-pleine-de-grâce.—Coyctier, laissez-nous!—Que me voulez-vous? dit-il à sa fille au moment où le médecin s’en alla. Pour m’avoir envoyé votre...

Dans ce danger, Marie mit hardiment sa main sur la bouche du roi, en lui disant à l’oreille:—Je vous croyais toujours discret et pénétrant...

—Saint-Vallier, dit le roi en riant, je crois que Bridoré veut t’entretenir de quelque chose.

Le comte sortit. Mais il fit un geste d’épaule, bien connu de sa femme, qui devina les pensées du terrible jaloux et jugea qu’elle devait en prévenir les mauvais desseins.

—Dis-moi, mon enfant, comment me trouves-tu? Hein! Suis-je bien changé?

—En dà, sire, voulez-vous la vraie vérité? ou voulez-vous que je vous trompe?

—Non, dit-il à voix basse, j’ai besoin de savoir où j’en suis.

—En ce cas, vous avez aujourd’hui bien mauvais visage. Mais que ma véracité ne nuise pas au succès de mon affaire.

—Quelle est-elle? dit le roi en fronçant les sourcils et promenant une de ses mains sur son front.

—Ah bien! sire, dit-elle, le jeune homme que vous avez fait arrêter chez votre argentier Cornélius, et qui se trouve en ce moment livré à votre grand-prévôt, est innocent du vol des joyaux du duc de Bavière.

—Comment sais-tu cela? reprit le roi.

Marie baissa la tête et rougit.

—Il ne faut pas demander s’il y a de l’amour là-dessous, dit Louis XI en relevant avec douceur la tête de sa fille en en caressant le menton. Si tu ne te confesses pas tous les matins, fillette, tu iras en enfer.

—Ne pouvez-vous m’obliger, sans violer mes secrètes pensées?

—Où serait le plaisir, s’écria le roi en voyant dans cette affaire un sujet d’amusement.

—Ah! voulez-vous que votre plaisir me coûte des chagrins?

—Oh! rusée, n’as-tu pas confiance en moi?

—Alors, sire, faites mettre ce gentilhomme en liberté.

—Ah! c’est un gentilhomme, s’écria le roi. Ce n’est donc pas un apprenti?

—C’est bien sûrement un innocent, répondit-elle.

—Je ne vois pas ainsi, dit froidement le roi. Je suis le grand justicier de mon royaume, et dois punir les malfaiteurs...

—Allons, ne faites pas votre mine soucieuse, et donnez-moi la vie de ce jeune homme!

—Ne serait-ce pas reprendre ton bien?

—Sire, dit-elle, je suis sage et vertueuse! Vous vous moquez...

—Alors, dit Louis XI, comme je ne comprends rien à toute cette affaire, laissons Tristan l’éclaircir...

Marie de Sassenage pâlit, elle fit un violent effort et s’écria:—Sire, je vous assure que vous serez au désespoir de ceci. Le prétendu coupable n’a rien volé. Si vous m’accordez sa grâce, je vous révélerai tout, dussiez-vous me punir.

—Oh! oh! ceci devient sérieux! fit Louis XI en mettant son bonnet de côté. Parle, ma fille.

—Eh bien! reprit-elle à voix basse, en mettant ses lèvres à l’oreille de son père, ce gentilhomme est resté chez moi pendant toute la nuit.

—Il a bien pu tout ensemble aller chez toi et voler Cornélius, c’est rober deux fois...

—Sire, j’ai de votre sang dans les veines, et ne suis pas faite pour aimer un truand. Ce gentilhomme est neveu du capitaine général de vos arbalétriers.

—Allons donc! dit le roi. Tu es bien difficile à confesser.

A ces mots, Louis XI jeta sa fille loin de lui, toute tremblante, courut à la porte de sa chambre, mais sur la pointe des pieds, et de manière à ne faire aucun bruit. Depuis un moment, le jour d’une croisée de l’autre salle qui éclairait le dessous de l’huisserie lui avait permis de voir l’ombre des pieds d’un curieux projetée dans sa chambre. Il ouvrit brusquement l’huis garni de ferrures, et surprit le comte de Saint-Vallier aux écoutes.

—Pasques Dieu! s’écria-t-il, voici une hardiesse qui mérite la hache.

—Sire, répliqua fièrement Saint-Vallier, j’aime mieux un coup de hache à la tête que l’ornement du mariage à mon front.

—Vous pourrez avoir l’un et l’autre, dit Louis XI. Nul de vous n’est exempt de ces deux infirmités, messieurs. Retirez-vous dans l’autre salle.—Conyngham, reprit le roi en s’adressant à son capitaine des gardes, vous dormiez? Où donc est monsieur de Bridoré? Vous me laissez approcher ainsi? Pasques Dieu! le dernier bourgeois de Tours est mieux servi que je ne le suis.

Ayant ainsi grondé, Louis rentra dans sa chambre; mais il eut soin de tirer la portière en tapisserie qui formait en dedans une seconde porte destinée à étouffer moins le sifflement de la bise que le bruit des paroles du roi.

—Ainsi, ma fille, reprit-il en prenant plaisir à jouer avec elle comme un chat joue avec la souris qu’il a saisie, hier Georges d’Estouteville a été ton galant.

—Oh! non, sire.

—Non! Ah! par saint Carpion! il mérite la mort! Le drôle n’a pas trouvé ma fille assez belle peut-être!

—Oh! n’est-ce que cela? dit-elle. Je vous assure qu’il m’a baisé les pieds et les mains avec une ardeur par laquelle la plus vertueuse de toutes les femmes eût été attendrie. Il m’aime en tout bien, tout honneur.

—Tu me prends donc pour saint Louis, en pensant que je croirai de telles sornettes? Un jeune gars tourné comme lui aurait risqué sa vie pour baiser tes patins ou tes manches? A d’autres.

—Oh! sire, cela est vrai. Mais il venait aussi pour un autre motif.

A ces mots, Marie sentit qu’elle avait risqué la vie de son mari, car aussitôt Louis XI demanda vivement:—Et pourquoi?

Cette aventure l’amusait infiniment. Certes, il ne s’attendait pas aux étranges confidences que sa fille finit par lui faire, après avoir stipulé le pardon de son mari.

—Ah! ah! monsieur de Saint-Vallier, vous versez ainsi le sang royal, s’écria le roi dont les yeux s’allumèrent de courroux.

En ce moment, la cloche du Plessis sonna le service du roi. Appuyé sur le bras de sa fille, Louis XI se montra les sourcils contractés, sur le seuil de sa porte, et trouva tous ses serviteurs sous les armes. Il jeta un regard douteux sur le comte de Saint-Vallier, en pensant à l’arrêt qu’il allait prononcer sur lui. Le profond silence qui régnait fut alors interrompu par les pas de Tristan, qui montait le grand escalier. Il vint jusque dans la salle, et, s’avançant vers le roi:—Sire, l’affaire est toisée.

—Quoi! tout est achevé? dit le roi.

—Notre homme est entre les mains des religieux. Il a fini par avouer le vol, après un moment de question.

La comtesse poussa un soupir, pâlit, ne trouva même pas de voix, et regarda le roi. Ce coup d’œil fut saisi par Saint-Vallier, qui dit à voix basse:—Je suis trahi, le voleur est de la connaissance de ma femme.

—Silence! cria le roi. Il se trouve ici quelqu’un qui veut me lasser.—Va vite surseoir à cette exécution, reprit-il en s’adressant au grand-prévôt. Tu me réponds du criminel corps pour corps, mon compère! Cette affaire veut être mieux distillée, et je m’en réserve la connaissance. Mets provisoirement le coupable en liberté! Je saurai le retrouver; ces voleurs ont des retraites qu’ils aiment, des terriers où ils se blottissent. Fais savoir à Cornélius que j’irai chez lui, dès ce soir, pour instruire moi-même le procès. Monsieur de Saint-Vallier, dit le roi en le regardant fixement, j’ai de vos nouvelles. Tout votre sang ne saurait payer une goutte du mien, le savez-vous? Par Notre-Dame de Cléry! vous avez commis des crimes de lèse-majesté. Vous ai-je donné si gentille femme pour la rendre pâle et brehaigne? En dà, rentrez chez vous de ce pas. Et allez-y faire vos apprêts pour un long voyage.

Le roi s’arrêta sur ces mots par une habitude de cruauté; puis il ajouta:—Vous partirez ce soir pour voir à ménager mes affaires avec messieurs de Venise. Soyez sans inquiétude, je ramènerai votre femme ce soir en mon château du Plessis; elle y sera, certes, en sûreté. Désormais, je veillerai sur elle mieux que je ne l’ai fait depuis votre mariage.

En entendant ces mots, Marie pressa silencieusement le bras de son père, comme pour le remercier de sa clémence et de sa belle humeur. Quant à Louis XI, il se divertissait sous cape.

Louis XI aimait beaucoup à intervenir dans les affaires de ses sujets, et mêlait volontiers la majesté royale aux scènes de la vie bourgeoise. Ce goût, sévèrement blâmé par quelques historiens, n’était cependant que la passion de l’incognito, l’un des plus grands plaisirs des princes, espèce d’abdication momentanée qui leur permet de mettre un peu de vie commune dans leur existence affadie par le défaut d’oppositions; seulement, Louis XI jouait l’incognito à découvert. En ces sortes de rencontres, il était d’ailleurs bon homme, et s’efforçait de plaire aux gens du tiers état, desquels il avait fait ses alliés contre la féodalité. Depuis long-temps, il n’avait pas trouvé l’occasion de se faire peuple, et d’épouser les intérêts domestiques d’un homme engarrié dans quelque affaire processive (vieux mot encore en usage à Tours), de sorte qu’il endossa passionnément les inquiétudes de maître Cornélius et les chagrins secrets de la comtesse de Saint-Vallier. A plusieurs reprises, pendant le dîner, il dit à sa fille:—Mais qui donc a pu voler mon compère? Voilà des larcins qui montent à plus de douze cent mille écus depuis huit ans.—Douze cent mille écus, messieurs, reprit-il en regardant les seigneurs qui le servaient. Notre Dame! avec cette somme on aurait bien des absolutions en cour de Rome. J’aurais pu, Pasques Dieu! encaisser la Loire, ou mieux, conquérir le Piémont, une belle fortification toute faite pour notre royaume. Le dîner fini, Louis XI emmena sa fille, son médecin, le grand-prévôt, et suivi d’une escorte de gens d’armes, vint à l’hôtel de Poitiers, où il trouva encore, suivant ses présomptions, le sire de Saint-Vallier qui attendait sa femme, peut-être pour s’en défaire.

—Monsieur, lui dit le roi, je vous avais recommandé de partir plus vite. Dites adieu à votre femme, et gagnez la frontière, vous aurez une escorte d’honneur. Quant à vos instructions et lettres de créance, elles seront à Venise avant vous.

Louis XI donna l’ordre, non sans y joindre quelques instructions secrètes, à un lieutenant de la garde écossaise de prendre une escouade, et d’accompagner son ambassadeur jusqu’à Venise. Saint-Vallier partit en grande hâte, après avoir donné à sa femme un baiser froid qu’il aurait voulu pouvoir rendre mortel. Lorsque la comtesse fut rentrée chez elle, Louis XI vint à la Malemaison, fort empressé de dénouer la triste farce qui se jouait chez son compère le torçonnier, se flattant, en sa qualité de roi, d’avoir assez de perspicacité pour découvrir les secrets des voleurs. Cornélius ne vit pas sans quelque appréhension la compagnie de son maître.

—Est-ce que tous ces gens-là, lui dit-il à voix basse, seront de la cérémonie?

Louis XI ne put s’empêcher de sourire en voyant l’effroi de l’avare et de sa sœur.

—Non, mon compère, reprit-il, rassure-toi. Ils souperont avec nous dans mon logis, et nous serons seuls à faire l’enquête. Je suis si bon justicier, que je gage dix mille écus de te trouver le criminel.

—Trouvons-le, sire, et ne gageons pas.

Aussitôt, ils allèrent dans le cabinet où le Lombard avait mis ses trésors. Là, Louis XI s’étant fait montrer d’abord la layette où étaient les joyaux de l’électeur de Bavière, puis la cheminée par laquelle le prétendu voleur avait dû descendre, convainquit facilement le Brabançon de la fausseté de ses suppositions, attendu qu’il ne se trouvait point de suie dans l’âtre, où il se faisait, à vrai dire, rarement du feu; nulle trace de route dans le tuyau; et, de plus, la cheminée prenait naissance sur le toit dans une partie presque inaccessible. Enfin, après deux heures de perquisitions empreintes de cette sagacité qui distinguait le génie méfiant de Louis XI, il lui fut évidemment démontré que personne n’avait pu s’introduire dans le trésor de son compère. Aucune marque de violence n’existait ni dans l’intérieur des serrures, ni sur les coffres de fer où se trouvaient l’or, l’argent et les gages précieux donnés par de riches débiteurs.

—Si le voleur a ouvert cette layette, dit Louis XI, pourquoi n’a-t-il pris que les joyaux de Bavière? Pour quelle raison a-t-il respecté ce collier de perles? Singulier truand!

A cette réflexion, le pauvre torçonnier blêmit; le roi et lui s’entre-regardèrent pendant un moment.

—Eh! bien, sire, qu’est donc venu faire ici le voleur que vous avez pris sous votre protection, et qui s’est promené pendant la nuit? demanda Cornélius.

—Si tu ne le devines pas, mon compère, je t’ordonne de toujours l’ignorer; c’est un de mes secrets.

—Alors le diable est chez moi, dit piteusement l’avare.

En toute autre circonstance, le roi eût peut-être ri de l’exclamation de son argentier; mais il était devenu pensif, et jetait sur maître Cornélius ces coups d’œil à traverser la tête qui sont si familiers aux hommes de talent et de pouvoir; aussi, le Brabançon en fut-il effrayé, craignant d’avoir offensé son redoutable maître.

—Ange ou diable, je tiens les malfaiteurs, s’écria brusquement Louis XI. Si tu es volé cette nuit, je saurai dès demain par qui. Fais monter cette vieille guenon que tu nommes ta sœur, ajouta-t-il.

Cornélius hésita presque à laisser le roi tout seul dans la chambre où étaient ses trésors; mais il sortit, vaincu par la puissance du sourire amer qui errait sur les lèvres flétries de Louis XI. Cependant, malgré sa confiance, il revint promptement suivi de la vieille.

—Avez-vous de la farine? demanda le roi.

—Oh! certes, nous avons fait notre provision pour l’hiver, répondit-elle.

—Eh! bien, montez-la, dit le roi.

—Et que voulez-vous faire de notre farine, sire? s’écria-t-elle effarée, sans être aucunement atteinte par la majesté royale, ressemblant en cela à toutes les personnes en proie à quelque violente passion.

—Vieille folle, veux-tu bien exécuter les ordres de notre gracieux maître, cria Cornélius. Le roi manque-t-il de farine?

—Achetez donc de la belle farine, dit-elle en grommelant dans les escaliers. Ah! ma farine! Elle revint et dit au roi:—Sire, est-ce donc une royale idée que de vouloir examiner ma farine!

Enfin, elle reparut armée d’une de ces poches en toile qui, de temps immémorial, servent en Touraine à porter au marché ou à en rapporter les noix, les fruits et le blé. La poche était à mi-pleine de farine; la ménagère l’ouvrit et la montra timidement au roi, sur lequel elle jetait ces regards fauves et rapides par lesquels les vieilles filles semblent vouloir darder du venin sur les hommes.

—Elle vaut six sous la septérée, dit-elle.

—Qu’importe, répondit le roi, répandez-la sur le plancher. Surtout, ayez soin de l’y étaler de manière à produire une couche bien égale, comme s’il y était tombé de la neige.

La vieille fille ne comprit pas. Cette proposition l’étonnait plus que n’eût fait la fin du monde.

—Ma farine, sire! par terre... mais...

Maître Cornélius commençant à concevoir, mais vaguement, les intentions du roi, saisit la poche, et la versa doucement sur le plancher. La vieille tressaillit, mais elle tendit la main pour reprendre la poche; et, quand son frère la lui eut rendue, elle disparut en poussant un grand soupir. Cornélius prit un plumeau, commença par un côté du cabinet à étendre la farine qui produisait comme une nappe de neige, en se reculant à mesure, suivi du roi qui paraissait s’amuser beaucoup de cette opération. Quand ils arrivèrent à l’huis, Louis XI dit à son compère:—Existe-t-il deux clefs de la serrure?

—Non, sire.

Le roi regarda le mécanisme de la porte qui était maintenue par de grandes plaques et par des barres en fer; les pièces de cette armure aboutissaient toutes à une serrure à secret dont la clef était gardée par Cornélius. Après avoir tout examiné, Louis XI fit venir Tristan, il lui dit de poster à la nuit quelques-uns de ses gens d’armes dans le plus grand secret, soit sur les mûriers de la levée, soit sur les chéneaux des hôtels voisins, et de rassembler toute son escorte pour se rendre au Plessis, afin de faire croire qu’il ne souperait pas chez maître Cornélius; puis, il recommanda sur toute chose à l’avare de fermer assez exactement ses croisées pour qu’il ne s’en échappât aucun rayon de lumière, et de préparer un festin sommaire, afin de ne pas donner lieu de penser qu’il le logeât pendant cette nuit. Le roi partit en cérémonie par la levée, et rentra secrètement, lui troisième, par la porte du rempart, chez son compère le torçonnier. Tout fut si bien disposé, que les voisins, les gens de ville et de cour pensèrent que le roi était retourné par fantaisie au Plessis, et devait revenir le lendemain soir souper chez son argentier. La sœur de Cornélius confirma cette croyance en achetant de la sauce verte à la boutique du bon faiseur, qui demeurait près du quarroir aux herbes, appelé depuis le carroir de Beaune, à cause de la magnifique fontaine en marbre blanc que le malheureux Semblançay (Jacques de Beaune) fit venir d’Italie pour orner la capitale de sa patrie. Vers les huit heures du soir, au moment où le roi soupait en compagnie de son médecin, de Cornélius et du capitaine de sa garde écossaise, disant de joyeux propos, et oubliant qu’il était Louis XI malade et presque mort, le plus profond silence régnait au dehors, et les passants, un voleur même, aurait pu prendre la Malemaison pour quelque maison inhabitée.

—J’espère, dit le roi en souriant, que mon compère sera volé cette nuit, pour que ma curiosité soit satisfaite. Or çà, messieurs, que nul ici ne sorte de sa chambre demain sans mon ordre, sous peine de quelque griève pénitence.

Là-dessus, chacun se coucha. Le lendemain matin, Louis XI sortit le premier de son appartement, et se dirigea vers le trésor de Cornélius; mais il ne fut pas médiocrement étonné en apercevant les marques d’un large pied semées par les escaliers et les corridors de la maison. Respectant avec soin ces précieuses empreintes, il alla vers la porte du cabinet aux écus, et la trouva fermée sans aucunes traces de fracture. Il étudia la direction des pas, mais comme ils étaient graduellement plus faibles, et finissaient par ne plus laisser le moindre vestige, il lui fut impossible de découvrir par où s’était enfui le voleur.

—Ah! mon compère, cria le roi à Cornélius, tu as été bel et bien volé.

A ces mots, le vieux Brabançon sortit en proie à une visible épouvante. Louis XI le mena voir les pas tracés sur les planchers; et, tout en les examinant derechef, le roi, ayant regardé par hasard les pantoufles de l’avare, reconnut le type de la semelle, dont tant d’exemplaires étaient gravés sur les dalles. Il ne dit mot, et retint son rire, en pensant à tous les innocents qui avaient été pendus. L’avare alla promptement à son trésor. Le roi, lui ayant commandé de faire avec son pied une nouvelle marque auprès de celles qui existaient déjà, le convainquit que le voleur n’était autre que lui-même.

—Le collier de perles me manque, s’écria Cornélius. Il y a de la sorcellerie là-dessous. Je ne suis pas sorti de ma chambre.

—Nous allons le savoir au plus tôt! dit le roi, que la visible bonne foi de son argentier rendit encore plus pensif.

Aussitôt, il fit venir dans son appartement les gens d’armes de guette, et leur demanda:—Or çà, qu’avez-vous vu pendant la nuit?

—Ah! sire, un spectacle de magie! dit le lieutenant. Monsieur votre argentier a descendu comme un chat le long des murs, et si lestement que nous avons cru d’abord que c’était une ombre.

—Moi! cria Cornélius qui, après ce mot, resta debout et silencieux, comme un homme perclus de ses membres.

—Allez-vous-en, vous autres, reprit le roi en s’adressant aux archers, et dites à messieurs Conyngham, Coyctier, Bridoré, ainsi qu’à Tristan, qu’ils peuvent sortir de leurs lits et venir céans.—Tu as encouru la peine de mort, dit froidement Louis XI au Brabançon, qui heureusement ne l’entendit pas, tu en as au moins dix sur la conscience, toi! Là, Louis XI laissa échapper un rire muet, et fit une pause:—Mais, rassure-toi, reprit-il en remarquant la pâleur étrange répandue sur le visage de l’avare, tu es meilleur à saigner qu’à tuer! Et, moyennant quelque bonne grosse amende au profit de mon épargne, tu te tireras des griffes de ma justice; mais si tu ne fais pas bâtir au moins une chapelle en l’honneur de la Vierge, tu es en passe de te bailler des affaires graves et chaudes pendant toute l’éternité.

—Douze cent trente et quatre-vingt-sept mille écus font treize cent dix-sept mille écus, répondit machinalement Cornélius, absorbé dans ses calculs. Treize cent dix-sept mille écus de détournés!

—Il les aura enfouis dans quelque retrait, dit le roi qui commençait à trouver la somme royalement belle. Voilà l’aimant qui l’attirait toujours ici. Il sentait son trésor.

Là-dessus Coyctier entra. Voyant l’attitude de Cornélius, il l’observa savamment pendant que le roi lui racontait l’aventure.

—Sire, répondit le médecin, rien n’est surnaturel en cette affaire. Notre torçonnier a la propriété de marcher pendant son sommeil. Voici le troisième exemple que je rencontre de cette singulière maladie. Si vous vouliez vous donner le plaisir d’être témoin de ses effets, vous pourriez voir ce vieillard aller sans danger au bord des toits, à la première nuit où il sera pris par un accès. J’ai remarqué, dans les deux hommes que j’ai déjà observés, des liaisons curieuses entre les affections de cette vie nocturne et leurs affaires, ou leurs occupations du jour.

—Ah! maître Coyctier, tu es savant.

—Ne suis-je pas votre médecin, dit insolemment le physicien.

A cette réponse, Louis XI laissa échapper le geste qu’il lui était familier de faire lorsqu’il rencontrait une bonne idée, et qui consistait à rehausser vivement son bonnet.

—Dans cette occurrence, reprit Coyctier en continuant, les gens font leurs affaires en dormant. Comme celui-ci ne hait pas de thésauriser, il se sera livré tout doucement à sa plus chère habitude. Aussi a-t-il dû avoir des accès toutes les fois qu’il a pu concevoir pendant la journée des craintes pour ses trésors.

—Pasques Dieu! quel trésor, s’écria le roi.

—Où est-il? demanda Cornélius, qui par un singulier privilége de notre nature, entendait les propos du médecin et du roi, tout en restant presque engourdi par ses idées et par son malheur.

—Ah! reprit Coyctier avec un gros rire diabolique, les noctambules n’ont au réveil aucun souvenir de leurs faits et gestes.

—Laissez-nous, dit le roi.

Quand Louis XI fut seul avec son compère, il le regarda en ricanant à froid.

—Messire Hoogworst, ajouta-t-il en s’inclinant, tous les trésors enfouis en France sont au roi.

—Oui, sire, tout est à vous, et vous êtes le maître absolu de nos vies et de nos fortunes; mais jusqu’à présent vous avez eu la clémence de ne prendre que ce qui vous était nécessaire.

—Écoute, mon compère? Si je t’aide à retrouver ce trésor, tu peux hardiment et sans crainte en faire le partage avec moi.

—Non, sire, je ne veux pas le partager, mais vous l’offrir tout entier, après ma mort. Mais quel est votre expédient?

—Je n’aurai qu’à t’épier moi-même pendant que tu feras tes courses nocturnes. Un autre que moi serait à craindre.

—Ah! sire, reprit Cornélius en se jetant aux pieds de Louis XI, vous êtes le seul homme du royaume à qui je voudrais me confier pour cet office, et je saurai bien vous prouver ma reconnaissance pour la bonté dont vous usez envers votre serviteur, en m’employant de mes quatre fers au mariage de l’héritière de Bourgogne avec monseigneur. Voilà un beau trésor, non plus d’écus, mais de domaines, qui saura rendre votre couronne toute ronde.

—La la, Flamand, tu me trompes, dit le roi en fronçant les sourcils, ou tu m’as mal servi.

—Comment, sire, pouvez-vous douter de mon dévouement? vous qui êtes le seul homme que j’aime.

—Paroles que ceci, reprit le roi en envisageant le Brabançon. Tu ne devais pas attendre cette occasion pour m’être utile. Tu me vends ta protection, Pasques Dieu! à moi Louis le Onzième. Est-ce toi qui es le maître, et suis-je donc le serviteur?

—Ah! sire, répliqua le vieux torçonnier, je voulais vous surprendre agréablement par la nouvelle des intelligences que je vous ai ménagées avec ceux de Gand; et j’en attendais la confirmation par l’apprenti d’Oosterlinck. Mais, qu’est-il devenu?

—Assez, dit le roi. Nouvelle faute. Je n’aime pas qu’on se mêle, malgré moi, de mes affaires. Assez! Je veux réfléchir à tout ceci.

Maître Cornélius retrouva l’agilité de la jeunesse pour courir à la salle basse, où était sa sœur.

—Ah! Jeanne, ma chère âme, nous avons ici un trésor où j’ai mis les treize cent mille écus! Et c’est moi! moi! qui suis le voleur.

Jeanne Hoogworst se leva de son escabelle, et se dressa sur ses pieds, comme si le siége qu’elle quittait eût été de fer rouge. Cette secousse était si violente pour une vieille fille accoutumée depuis de longues années à s’exténuer par des jeûnes volontaires, qu’elle tressaillit de tous ses membres et ressentit une horrible douleur dans le dos. Elle pâlit par degrés, et sa face, dont il était si difficile de déchiffrer les altérations parmi les rides, se décomposa pendant que son frère lui expliquait et la maladie dont il était la victime, et l’étrange situation dans laquelle ils se trouvaient tous deux.

—Nous venons, Louis XI et moi, dit-il en finissant, de nous mentir l’un à l’autre comme deux marchands de myrobolan. Tu comprends, mon enfant, que, s’il me suivait, il aurait à lui seul le secret du trésor. Le roi seul au monde peut épier mes courses nocturnes. Je ne sais si la conscience du roi, tout près qu’il soit de la mort, pourrait résister à treize cent dix-sept mille écus. Il faut le prévenir, dénicher les merles, envoyer tous nos trésors à Gand, et toi seule...

Cornélius s’arrêta soudain, en ayant l’air de peser le cœur de ce souverain, qui rêvait déjà le parricide à vingt-deux ans. Lorsque l’argentier eut jugé Louis XI, il se leva brusquement, comme un homme pressé de fuir un danger. A ce mouvement, sa sœur, trop faible ou trop forte pour une telle crise, tomba roide; elle était morte. Maître Cornélius saisit sa sœur, la remua violemment, en lui disant:—Il ne s’agit pas de mourir. Après, tu en auras tout le temps. Oh! c’est fini. La vieille guenon n’a jamais rien su faire à propos. Il lui ferma les yeux et la coucha sur le plancher; mais alors il revint à tous les sentiments nobles et bons qui étaient dans le plus profond de son âme; et, oubliant à demi son trésor inconnu:—Ma pauvre compagne, s’écria-t-il douloureusement, je t’ai donc perdue, toi qui me comprenais si bien! Oh! tu étais un vrai trésor. Le voilà, le trésor. Avec toi, s’en vont ma tranquillité, mes affections. Si tu avais su quel profit il y avait à vivre seulement encore deux nuits, tu ne serais pas morte, uniquement pour me plaire, pauvre petite! Eh! Jeanne, treize cent dix-sept mille écus! Ah! si cela ne te réveille pas... Non. Elle est morte!

Là-dessus, il s’assit, ne dit plus rien; mais deux grosses larmes sortirent de ses yeux et roulèrent dans ses joues creuses; puis, en laissant échapper plusieurs ha! ha! il ferma la salle et remonta chez le roi. Louis XI fut frappé par la douleur empreinte dans les traits mouillés de son vieil ami.

—Qu’est ceci? demanda-t-il.

—Ah! sire, un malheur n’arrive jamais seul. Ma sœur est morte. Elle me précède là-dessous, dit-il en montrant le plancher par un geste effrayant.

—Assez! s’écria Louis XI qui n’aimait pas à entendre parler de la mort.

—Je vous fais mon héritier. Je ne tiens plus à rien. Voilà mes clefs. Pendez-moi, si c’est votre bon plaisir, prenez tout, fouillez la maison, elle est pleine d’or. Je vous donne tout...

—Allons, compère, reprit Louis XI, qui fut à demi attendri par le spectacle de cette étrange peine, nous retrouverons le trésor par quelque belle nuit, et la vue de tant de richesses te redonnera cœur à la vie. Je reviendrai cette semaine...

—Quand il vous plaira, sire...

A cette réponse, Louis XI, qui avait fait quelques pas vers la porte de sa chambre, se retourna brusquement. Alors, ces deux hommes se regardèrent l’un l’autre avec une expression que ni le pinceau ni la parole ne peuvent reproduire.

—Adieu, mon compère! dit enfin Louis XI d’une voix brève et en redressant son bonnet.

—Que Dieu et la Vierge vous conservent leurs bonnes grâces! répondit humblement le torçonnier en reconduisant le roi.

Après une si longue amitié, ces deux hommes trouvaient entre eux une barrière élevée par la défiance et par l’argent, lorsqu’ils s’étaient toujours entendus en fait d’argent et de défiance; mais ils se connaissaient si bien, ils avaient tous deux une telle habitude l’un de l’autre, que le roi devait deviner, par l’accent dont Cornélius prononça l’imprudent—Quand il vous plaira, sire! la répugnance que sa visite causerait désormais à l’argentier, comme celui-ci reconnut une déclaration de guerre dans—l’Adieu, mon compère! dit par le roi. Aussi, Louis XI et son torçonnier se quittèrent-ils bien embarrassés de la conduite qu’ils devaient tenir l’un envers l’autre. Le monarque possédait bien le secret du Brabançon; mais celui-ci pouvait aussi, par ses relations, assurer le succès de la plus belle conquête que jamais roi de France ait pu faire, celle des domaines appartenant à la maison de Bourgogne, et qui excitaient alors l’envie de tous les souverains de l’Europe. Le mariage de la célèbre Marguerite dépendait des gens de Gand et des Flamands, qui l’entouraient. L’or et l’influence de Cornélius devaient puissamment servir les négociations entamées par Desquerdes, le général auquel Louis XI avait confié le commandement de l’armée campée sur la frontière de Belgique. Ces deux maîtres renards étaient donc comme deux duellistes dont les forces auraient été neutralisées par le hasard. Aussi, soit que depuis cette matinée la santé de Louis XI eût empiré, soit que Cornélius eût contribué à faire venir en France Marguerite de Bourgogne, qui arriva effectivement à Amboise, au mois de juillet de l’année 1483, pour épouser le dauphin, auquel elle fut fiancée dans la chapelle du château, le roi ne leva point d’amende sur son argentier, aucune procédure n’eut lieu, mais ils restèrent l’un et l’autre dans les demi-mesures d’une amitié armée. Heureusement pour le torçonnier, le bruit se répandit à Tours que sa sœur était l’auteur des vols, et qu’elle avait été secrètement mise à mort par Tristan. Autrement, si la véritable histoire y eût été connue, la ville entière se serait ameutée pour détruire la Malemaison avant qu’il eût été possible au roi de la défendre. Mais si toutes ces présomptions historiques ont quelque fondement relativement à l’inaction dans laquelle resta Louis XI, il n’en fut pas de même chez maître Cornélius Hoogworst. Le torçonnier passa les premiers jours qui suivirent cette fatale matinée dans une occupation continuelle. Semblable aux animaux carnassiers enfermés dans une cage, il allait et venait, flairant l’or à tous les coins de sa maison, il en étudiait les crevasses, il en consultait les murs, redemandant son trésor aux arbres du jardin, aux fondations et aux toits des tourelles, à la terre et au ciel. Souvent il demeurait pendant des heures entières debout, jetant ses yeux sur tout à la fois, les plongeant dans le vide. Sollicitant les miracles de l’extase et la puissance des sorciers, il tâchait de voir ses richesses à travers les espaces et les obstacles. Il était constamment perdu dans une pensée accablante, dévoré par un désir qui lui brûlait les entrailles, mais rongé plus grièvement encore par les angoisses renaissantes du duel qu’il avait avec lui-même, depuis que sa passion pour l’or s’était tournée contre elle-même; espèce de suicide inachevé qui comprenait toutes les douleurs de la vie et celles de la mort. Jamais le vice ne s’était mieux étreint lui-même; car l’avare, s’enfermant par imprudence dans le cachot souterrain où gît son or, a, comme Sardanapale, la jouissance de mourir au sein de sa fortune. Mais Cornélius, tout à la fois le voleur et le volé, n’ayant le secret ni de l’un ni de l’autre, possédait et ne possédait pas ses trésors: torture toute nouvelle, toute bizarre, mais continuellement terrible. Quelquefois, devenu presque oublieux, il laissait ouvertes les petites grilles de sa porte, et alors les passants pouvaient voir cet homme déjà desséché, planté sur ses deux jambes au milieu de son jardin inculte, y restant dans une immobilité complète, et jetant à ceux qui l’examinaient un regard fixe, dont la lueur insupportable les glaçait d’effroi. Si, par hasard, il allait dans les rues de Tours, vous eussiez dit d’un étranger; il ne savait jamais où il était, ni s’il faisait soleil ou clair de lune. Souvent il demandait son chemin aux gens qui passaient, en se croyant à Gand, et semblait toujours en quête de son bien perdu. L’idée la plus vivace et la mieux matérialisée de toutes les idées humaines, l’idée par laquelle l’homme se représente lui-même en créant en dehors de lui cet être tout fictif, nommé la propriété, ce démon moral lui enfonçait à chaque instant ses griffes acérées dans le cœur. Puis, au milieu de ce supplice, la Peur se dressait avec tous les sentiments qui lui servent de cortége. En effet, deux hommes avaient son secret, ce secret qu’il ne connaissait pas lui-même. Louis XI ou Coyctier pouvaient aposter des gens pour surveiller ses démarches pendant son sommeil, et deviner l’abîme ignoré dans lequel il avait jeté ses richesses au milieu du sang de tant d’innocents; car auprès de ses craintes veillait aussi le Remords. Pour ne pas se laisser enlever, de son vivant, son trésor inconnu, il prit, pendant les premiers jours qui suivirent son désastre, les précautions les plus sévères contre son sommeil; puis ses relations commerciales lui permirent de se procurer les antinarcotiques les plus puissants. Ses veilles durent être affreuses; il était seul aux prises avec la nuit, le silence, le remords, la peur, avec toutes les pensées que l’homme a le mieux personnifiées, instinctivement peut-être, obéissant ainsi à une vérité morale encore dénuée de preuves sensibles. Enfin, cet homme si puissant, ce cœur endurci par la vie politique et la vie commerciale, ce génie obscur dans l’histoire, dut succomber aux horreurs du supplice qu’il s’était créé. Tué par quelques pensées plus aiguës que toutes celles auxquelles il avait résisté jusqu’alors, il se coupa la gorge avec un rasoir. Cette mort coïncida presque avec celle de Louis XI, en sorte que la Malemaison fut entièrement pillée par le peuple. Quelques anciens du pays de Touraine ont prétendu qu’un traitant, nommé Bohier, trouva le trésor du torçonnier, et s’en servit pour commencer les constructions de Chenonceaux, château merveilleux qui, malgré les richesses de plusieurs rois, le goût de Diane de Poitiers et celui de sa rivale Catherine de Médicis pour les bâtiments, reste encore inachevé.

Heureusement pour Marie de Sassenages, le sire de Saint-Vallier mourut, comme on sait, dans son ambassade. Cette maison ne s’éteignit pas. La comtesse eut, après le départ du comte, un fils dont la destinée est fameuse dans notre histoire de France, sous le règne de François Ier. Il fut sauvé par sa fille, la célèbre Diane de Poitiers, l’arrière-petite-fille illégitime de Louis XI, laquelle devint l’épouse illégitime, la maîtresse bien-aimée de Henri II; car la bâtardise et l’amour furent héréditaires dans cette noble famille!

Au château de Saché, novembre et décembre 1831.

SUR CATHERINE DE MÉDICIS.


A MONSIEUR LE MARQUIS DE PASTORET,
Membre de l’Académie des Beaux-Arts.