GAMBARA.


A M. LE MARQUIS DE BELLOY.

C’est au coin du feu, dans une mystérieuse, dans une splendide retraite qui n’existe plus, mais qui vivra dans notre souvenir, et d’où nos yeux découvraient Paris, depuis les collines de Bellevue jusqu’à celles de Belleville, depuis Montmartre jusqu’à l’Arc-de-Triomphe de l’Étoile, que, par une matinée arrosée de thé, à travers les mille idées qui naissent et s’éteignent comme des fusées dans votre étincelante conversation, vous avez, prodigue d’esprit, jeté sous ma plume ce personnage digne d’Hoffman, ce porteur de trésors inconnus, ce pèlerin assis à la porte du Paradis, ayant des oreilles pour écouter les chants des anges, et n’ayant plus de langue pour les répéter, agitant sur les touches d’ivoire des doigts brisés par les contractions de l’inspiration divine, et croyant exprimer la musique du ciel à des auditeurs stupéfaits. Vous avez créé GAMBARA, je ne l’ai qu’habillé. Laissez-moi rendre à César ce qui appartient à César, en regrettant que vous ne saisissiez pas la plume à une époque où les gentilshommes doivent s’en servir aussi bien que de leur épée, afin de sauver leur pays. Vous pouvez ne pas penser à vous; mais vous nous devez vos talents.


Le premier jour de l’an mil huit cent trente et un vidait ses cornets de dragées, quatre heures sonnaient, il y avait foule au Palais-Royal, et les restaurants commençaient à s’emplir. En ce moment un coupé s’arrêta devant le perron, il en sortit un jeune homme de fière mine, étranger sans doute; autrement il n’aurait eu ni le chasseur à plumes aristocratiques, ni les armoiries que les héros de juillet poursuivaient encore. L’étranger entra dans le Palais-Royal et suivit la foule sous les galeries, sans s’étonner de la lenteur à laquelle l’affluence des curieux condamnait sa démarche, il semblait habitué à l’allure noble qu’on appelle ironiquement un pas d’ambassadeur; mais sa dignité sentait un peu le théâtre: quoique sa figure fût belle et grave, son chapeau, d’où s’échappait une touffe de cheveux noirs bouclés, inclinait peut-être un peu trop sur l’oreille droite, et démentait sa gravité par un air tant soit peu mauvais sujet; ses yeux distraits et à demi fermés laissaient tomber un regard dédaigneux sur la foule.

—Voilà un jeune homme qui est fort beau, dit à voix basse une grisette en se rangeant pour le laisser passer.

—Et qui le sait trop, répondit tout haut sa compagne qui était laide.

Après un tour de galerie, le jeune homme regarda tour à tour le ciel et sa montre, fit un geste d’impatience, entra dans un bureau de tabac, y alluma un cigare, se posa devant une glace, et jeta un regard sur son costume, un peu plus riche que ne le permettent en France les lois du goût. Il rajusta son col et son gilet de velours noir sur lequel se croisait plusieurs fois une de ces grosses chaînes d’or fabriquées à Gênes; puis, après avoir jeté par un seul mouvement sur son épaule gauche son manteau doublé de velours en le drapant avec élégance, il reprit sa promenade sans se laisser distraire par les œillades bourgeoises qu’il recevait. Quand les boutiques commencèrent à s’illuminer et que la nuit lui parut assez noire, il se dirigea vers la place du Palais-Royal en homme qui craignait d’être reconnu, car il côtoya la place jusqu’à la fontaine, pour gagner à l’abri des fiacres l’entrée de la rue Froidmanteau, rue sale, obscure et mal hantée; une sorte d’égout que la police tolère auprès du Palais-Royal assaini, de même qu’un majordome italien laisserait un valet négligent entasser dans un coin de l’escalier les balayures de l’appartement. Le jeune homme hésitait. On eût dit d’une bourgeoise endimanchée allongeant le cou devant un ruisseau grossi par une averse. Cependant l’heure était bien choisie pour satisfaire quelque honteuse fantaisie. Plus tôt on pouvait être surpris, plus tard on pouvait être devancé. S’être laissé convier par un de ces regards qui encouragent sans être provoquants; avoir suivi pendant une heure, pendant un jour peut-être, une femme jeune et belle, l’avoir divinisée dans sa pensée et avoir donné à sa légèreté mille interprétations avantageuses; s’être repris à croire aux sympathies soudaines, irrésistibles; avoir imaginé sous le feu d’une excitation passagère une aventure dans un siècle où les romans s’écrivent précisément parce qu’ils n’arrivent plus; avoir rêvé balcons, guitares, stratagèmes, verrous, et s’être drapé dans le manteau d’Almaviva; après avoir écrit un poëme dans sa fantaisie, s’arrêter à la porte d’un mauvais lieu; puis, pour tout dénoûment, voir dans la retenue de sa Rosine une précaution imposée par un règlement de police, n’est-ce pas une déception par laquelle ont passé bien des hommes qui n’en conviendront pas? Les sentiments les plus naturels sont ceux qu’on avoue avec le plus de répugnance, et la fatuité est un de ces sentiments-là. Quand la leçon ne va pas plus loin, un Parisien en profite ou l’oublie, et le mal n’est pas grand; mais il n’en devait pas être ainsi pour l’étranger, qui commençait à craindre de payer un peu cher son éducation parisienne.

Ce promeneur était un noble Milanais banni de sa patrie, où quelques équipées libérales l’avaient rendu suspect au gouvernement autrichien. Le comte Andrea Marcosini s’était vu accueillir à Paris avec cet empressement tout français qu’y rencontreront toujours un esprit aimable, un nom sonore, accompagnés de deux cent mille livres de rente et d’un charmant extérieur. Pour un tel homme, l’exil devait être un voyage de plaisir; ses biens furent simplement séquestrés, et ses amis l’informèrent qu’après une absence de deux ans au plus, il pourrait sans danger reparaître dans sa patrie. Après avoir fait rimer crudeli affanni avec i miei tiranni dans une douzaine de sonnets, après avoir soutenu de sa bourse les malheureux Italiens réfugiés, le comte Andrea, qui avait le malheur d’être poëte, se crut libéré de ses idées patriotiques. Depuis son arrivée, il se livrait donc sans arrière-pensée aux plaisirs de tout genre que Paris offre gratis à quiconque est assez riche pour les acheter. Ses talents et sa beauté lui avaient valu bien des succès auprès des femmes qu’il aimait collectivement autant qu’il convenait à son âge, mais parmi lesquelles il n’en distinguait encore aucune. Ce goût était d’ailleurs subordonné en lui à ceux de la musique et de la poésie qu’il cultivait depuis l’enfance, et où il lui paraissait plus difficile et plus glorieux de réussir qu’en galanterie, puisque la nature lui épargnait les difficultés que les hommes aiment à vaincre. Homme complexe comme tant d’autres, il se laissait facilement séduire par les douceurs du luxe sans lequel il n’aurait pu vivre, de même qu’il tenait beaucoup aux distinctions sociales que ses opinions repoussaient. Aussi ses théories d’artiste, de penseur, de poëte, étaient-elles souvent en contradiction avec ses goûts, avec ses sentiments, avec ses habitudes de gentilhomme millionnaire; mais il se consolait de ces non-sens en les retrouvant chez beaucoup de Parisiens, libéraux par intérêt, aristocrates par nature. Il ne s’était donc pas surpris sans une vive inquiétude, le 31 décembre 1830, à pied, par un de nos dégels, attaché aux pas d’une femme dont le costume annonçait une misère profonde, radicale, ancienne, invétérée, qui n’était pas plus belle que tant d’autres qu’il voyait chaque soir aux Bouffons, à l’Opéra, dans le monde, et certainement moins jeune que madame de Manerville, de laquelle il avait obtenu un rendez-vous pour ce jour même, et qui l’attendait peut-être encore. Mais il y avait dans le regard à la fois tendre et farouche, profond et rapide, que les yeux noirs de cette femme lui dardaient à la dérobée, tant de douleurs et tant de voluptés étouffées! Mais elle avait rougi avec tant de feu, quand, au sortir d’un magasin où elle était demeurée un quart d’heure, et ses yeux s’étaient si bien rencontrés avec ceux du Milanais, qui l’avait attendue à quelques pas!... Il y avait enfin tant de mais et de si que le comte, envahi par une de ces tentations furieuses pour lesquelles il n’est de nom dans aucune langue, même dans celle de l’orgie, s’était mis à la poursuite de cette femme, chassant enfin à la grisette comme un vieux Parisien. Chemin faisant, soit qu’il se trouvât suivre ou devancer cette femme, il l’examinait dans tous les détails de sa personne ou de sa mise, afin de déloger le désir absurde et fou qui s’était barricadé dans sa cervelle; il trouva bientôt à cette revue un plaisir plus ardent que celui qu’il avait goûté la veille en contemplant, sous les ondes d’un bain parfumé, les formes irréprochables d’une personne aimée; parfois baissant la tête, l’inconnue lui jetait le regard oblique d’une chèvre attachée près de la terre, et se voyant toujours poursuivie, elle hâtait le pas comme si elle eût voulu fuir. Néanmoins, quand un embarras de voitures ou tout autre accident ramenait Andrea près d’elle, le noble la voyait fléchir sous son regard, sans que rien dans ses traits exprimât le dépit. Ces signes certains d’une émotion combattue donnèrent le dernier coup d’éperon aux rêves désordonnés qui l’emportaient, et il galopa jusqu’à la rue Froidmanteau, où, après bien des détours, l’inconnue entra brusquement, croyant avoir dérobé sa trace à l’étranger, bien surpris de ce manège. Il faisait nuit. Deux femmes tatouées de rouge, qui buvaient du cassis sur le comptoir d’un épicier, virent la jeune femme et l’appelèrent. L’inconnue s’arrêta sur le seuil de la porte, répondit par quelques mots pleins de douceur au compliment cordial qui lui fut adressé, et reprit sa course. Andrea, qui marchait derrière elle, la vit disparaître dans une des plus sombres allées de cette rue dont le nom lui était inconnu. L’aspect repoussant de la maison où venait d’entrer l’héroïne de son roman lui causa comme une nausée. En reculant d’un pas pour examiner les lieux, il trouva près de lui un homme de mauvaise mine et lui demanda des renseignements. L’homme appuya sa main droite sur un bâton noueux, posa la gauche sur sa hanche, et répondit par un seul mot:—Farceur! Mais en toisant l’Italien, sur qui tombait la lueur du réverbère, sa figure prit une expression pateline.

—Ah! pardon, monsieur, reprit-il en changeant tout à coup de ton, il y a aussi un restaurant, une sorte de table d’hôte où la cuisine est fort mauvaise, et où l’on met du fromage dans la soupe. Peut-être monsieur cherche-t-il cette gargote, car il est facile de voir au costume que monsieur est Italien; les Italiens aiment beaucoup le velours et le fromage. Si monsieur veut que je lui indique un meilleur restaurant, j’ai à deux pas d’ici une tante qui aime beaucoup les étrangers.

Andrea releva son manteau jusqu’à ses moustaches et s’élança hors de la rue, poussé par le dégoût que lui causa cet immonde personnage, dont l’habillement et les gestes étaient en harmonie avec la maison ignoble où venait d’entrer l’inconnue. Il retrouva avec délices les mille recherches de son appartement, et alla passer la soirée chez la marquise d’Espard pour tâcher de laver la souillure de cette fantaisie qui l’avait si tyranniquement dominé pendant une partie de la journée. Cependant, lorsqu’il fut couché, par le recueillement de la nuit, il retrouva sa vision du jour, mais plus lucide et plus animée que dans la réalité. L’inconnue marchait encore devant lui. Parfois, en traversant les ruisseaux, elle découvrait encore sa jambe ronde. Ses hanches nerveuses tressaillaient à chacun de ses pas. Andrea voulait de nouveau lui parler, et n’osait, lui, Marcosini, noble Milanais! Puis il la voyait entrant dans cette allée obscure qui la lui avait dérobée, et il se reprochait alors de ne l’y avoir point suivie.—Car enfin, se disait-il, si elle m’évitait et voulait me faire perdre ses traces, elle m’aime. Chez les femmes de cette sorte, la résistance est une preuve d’amour. Si j’avais poussé plus loin cette aventure, j’aurais fini peut-être par y rencontrer le dégoût, et je dormirais tranquille. Le comte avait l’habitude d’analyser ses sensations les plus vives, comme font involontairement les hommes qui ont autant d’esprit que de cœur, et il s’étonnait de revoir l’inconnue de la rue Froidmanteau, non dans la pompe idéale des visions, mais dans la nudité de ses réalités affligeantes. Et néanmoins, si sa fantaisie avait dépouillé cette femme de la livrée de la misère, elle la lui aurait gâtée; car il la voulait, il la désirait, il l’aimait avec ses bas crottés, avec ses souliers éculés, avec son chapeau de paille de riz! Il la voulait dans cette maison même où il l’avait vue entrer!—Suis-je donc épris du vice? se disait-il tout effrayé. Je n’en suis pas encore là, j’ai vingt-trois ans et n’ai rien d’un vieillard blasé. L’énergie même du caprice dont il se voyait le jouet le rassurait un peu. Cette singulière lutte, cette réflexion et cet amour à la course pourront à juste titre surprendre quelques personnes habituées au train de Paris; mais elles devront remarquer que le comte Andrea Marcosini n’était pas Français.

Élevé entre deux abbés qui, d’après la consigne donnée par un père dévot, le lâchèrent rarement, Andrea n’avait pas aimé une cousine à onze ans, ni séduit à douze la femme de chambre de sa mère; il n’avait pas hanté ces colléges où l’enseignement le plus perfectionné n’est pas celui que vend l’État; enfin il n’habitait Paris que depuis quelques années: il était donc encore accessible à ces impressions soudaines et profondes contre lesquelles l’éducation et les mœurs françaises forment une égide si puissante. Dans les pays méridionaux, de grandes passions naissent souvent d’un coup d’œil. Un gentilhomme gascon, qui tempérait beaucoup de sensibilité par beaucoup de réflexion, s’était approprié mille petites recettes contre les soudaines apoplexies de son esprit et de son cœur, avait conseillé au comte de se livrer au moins une fois par mois à quelque orgie magistrale pour conjurer ces orages de l’âme qui, sans de telles précautions, éclatent souvent mal à propos. Andrea se rappela le conseil.—Eh! bien, pensa-t-il, je commencerai demain, premier janvier.

Ceci explique pourquoi le comte Andrea Marcosini louvoyait si timidement pour entrer dans la rue Froidmanteau. L’homme élégant embarrassait l’amoureux, il hésita longtemps; mais après avoir fait un dernier appel à son courage, l’amoureux marcha d’un pas assez ferme jusqu’à la maison qu’il reconnut sans peine. Là, il s’arrêta encore. Cette femme était-elle bien ce qu’il imaginait? N’allait-il pas faire quelque fausse démarche? Il se souvint alors de la table d’hôte italienne, et s’empressa de saisir un moyen terme qui servait à la fois son désir et sa répugnance. Il entra pour dîner, et se glissa dans l’allée au fond de laquelle il trouva, non sans tâtonner longtemps, les marches humides et grasses d’un escalier qu’un grand seigneur italien devait prendre pour une échelle. Attiré vers le premier étage par une petite lampe posée à terre et par une forte odeur de cuisine, il poussa la porte entr’ouverte et vit une salle brune de crasse et de fumée où trottait une Léonarde occupée à parer une table d’environ vingt couverts. Aucun des convives ne s’y trouvait encore. Après un coup d’œil jeté sur cette chambre mal éclairée, et dont le papier tombait en lambeaux, le noble alla s’asseoir près d’un poêle qui fumait et ronflait dans un coin. Amené par le bruit que fit le comte en entrant et déposant son manteau, le maître d’hôtel se montra brusquement. Figurez-vous un cuisinier maigre, sec, d’une grande taille, doué d’un nez grassement démesuré, et jetant autour de lui, par moments et avec une vivacité fébrile, un regard qui voulait paraître prudent. A l’aspect d’Andrea, dont toute la tenue annonçait une grande aisance, il signor Giardini s’inclina respectueusement. Le comte manifesta le désir de prendre habituellement ses repas en compagnie de quelques compatriotes, de payer d’avance un certain nombre de cachets, et sut donner à la conversation une tournure familière afin d’arriver promptement à son but. A peine eut-il parlé de son inconnue, que il signor Giardini fit un geste grotesque, et regarda son convive d’un air malicieux, en laissant errer un sourire sur ses lèvres.

Basta! s’écria-t-il, capisco! Votre seigneurie est conduite ici par deux appétits. La signora Gambara n’aura point perdu son temps, si elle est parvenue à intéresser un seigneur aussi généreux que vous paraissez l’être. En peu de mots, je vous apprendrai tout ce que nous savons ici sur cette pauvre femme, vraiment bien digne de pitié. Le mari est né, je crois, à Crémone, et arrive d’Allemagne; il voulait faire prendre une nouvelle musique et de nouveaux instruments chez les Tedeschi! N’est-ce pas à faire pitié? dit Giardini en haussant les épaules. Il signor Gambara, qui se croit un grand compositeur, ne me paraît pas fort sur tout le reste. Galant homme d’ailleurs, plein de sens et d’esprit, quelquefois fort aimable, surtout quand il a bu quelques verres de vin, cas rare, vu sa profonde misère, il s’occupe nuit et jour à composer des opéras et des symphonies imaginaires, au lieu de chercher à gagner honnêtement sa vie. Sa pauvre femme est réduite à travailler pour toute sorte de monde, le monde de la borne! Que voulez-vous? elle aime son mari comme un père et le soigne comme un enfant. Beaucoup de jeunes gens ont dîné chez moi pour faire leur cour à madame, mais pas un n’a réussi, dit-il en appuyant sur le dernier mot. La signora Marianna est sage, mon cher monsieur, trop sage pour son malheur! Les hommes ne donnent rien pour rien aujourd’hui. La pauvre femme mourra donc à la peine. Vous croyez que son mari la récompense de ce dévouement?... bah! monsieur ne lui accorde pas un sourire; et leur cuisine se fait chez le boulanger, car, non-seulement ce diable d’homme ne gagne pas un sou, mais encore il dépense tout le fruit du travail de sa femme en instruments qu’il taille, qu’il allonge, qu’il raccourcit, qu’il démonte et remonte jusqu’à ce qu’ils ne puissent plus rendre que des sons à faire fuir les chats; alors il est content. Et pourtant vous verrez en lui le plus doux, le meilleur de tous les hommes, et nullement paresseux, il travaille toujours. Que vous dirai-je? il est fou et ne connaît pas son état. Je l’ai vu, limant et forgeant ses instruments, manger du pain noir avec un appétit qui me faisait envie à moi-même, à moi, monsieur, qui ai la meilleure table de Paris. Oui, Excellence, avant un quart d’heure vous saurez quel homme je suis. J’ai introduit dans la cuisine italienne des raffinements qui vous surprendront. Excellence, je suis Napolitain, c’est-à-dire né cuisinier. Mais à quoi sert l’instinct sans la science? la science! j’ai passé trente ans à l’acquérir, et voyez où elle m’a conduit. Mon histoire est celle de tous les hommes de talent! Mes essais, mes expériences ont ruiné trois restaurants successivement fondés à Naples, à Parme et à Rome. Aujourd’hui, que je suis encore réduit à faire métier de mon art, je me laisse aller le plus souvent à ma passion dominante. Je sers à ces pauvres réfugiés quelques-uns de mes ragoûts de prédilection. Je me ruine ainsi! Sottise, direz-vous? Je le sais; mais que voulez-vous? le talent m’emporte, et je ne puis résister à confectionner un mets qui me sourit. Ils s’en aperçoivent toujours, les gaillards. Ils savent bien, je vous le jure, qui de ma femme ou de moi a servi la batterie. Qu’arrive-t-il? de soixante et quelques convives que je voyais chaque jour à ma table, à l’époque où j’ai fondé ce misérable restaurant, je n’en reçois plus aujourd’hui qu’une vingtaine environ à qui je fais crédit pour la plupart du temps. Les Piémontais, les Savoyards sont partis; mais les connaisseurs, les gens de goût, les vrais Italiens me sont restés. Aussi, pour eux, n’est-il sacrifice que je ne fasse! je leur donne bien souvent pour vingt-cinq sous par tête un dîner qui me revient au double.

La parole du signor Giardini sentait tant la naïve rouerie napolitaine, que le comte charmé se crut encore à Gérolamo.

—Puisqu’il en est ainsi, mon cher hôte, dit-il familièrement au cuisinier, puisque le hasard et votre confiance m’ont mis dans le secret de vos sacrifices journaliers, permettez-moi de doubler la somme.

En achevant ces mots, Andrea faisait tourner sur le poêle une pièce de quarante francs, sur laquelle le signor Giardini lui rendit religieusement deux francs cinquante centimes, non sans quelques façons discrètes qui le réjouirent fort.

—Dans quelques minutes, reprit Giardini, vous allez voir votre domina. Je vous placerai près du mari, et si vous voulez être dans ses bonnes grâces, parlez musique, je les ai invités tous deux, pauvres gens! A cause du nouvel an, je régale mes hôtes d’un mets dans la confection duquel je crois m’être surpassé...

La voix du signor Giardini fut couverte par les bruyantes félicitations des convives qui vinrent deux à deux, un à un, assez capricieusement, suivant la coutume des tables d’hôte. Giardini affectait de se tenir près du comte, et faisait le cicerone en lui indiquant quels étaient ses habitués. Il tâchait d’amener par ses lazzi un sourire sur les lèvres d’un homme en qui son instinct de Napolitain lui indiquait un riche protecteur à exploiter.

—Celui-ci, dit-il, est un pauvre compositeur, qui voudrait passer de la romance à l’opéra et ne peut. Il se plaint des directeurs, des marchands de musique, de tout le monde, excepté de lui-même, et, certes, il n’a pas de plus cruel ennemi. Vous voyez quel teint fleuri, quel contentement de lui, combien peu d’efforts dans ses traits, si bien disposés pour la romance; celui qui l’accompagne, et qui a l’air d’un marchand d’allumettes, est une des plus grandes célébrités musicales, Gigelmi! le plus grand chef d’orchestre italien connu; mais il est sourd, et finit malheureusement sa vie, privé de ce qui la lui embellissait. Oh! voici notre grand Ottoboni, le plus naïf vieillard que la terre ait porté, mais il est soupçonné d’être le plus enragé de ceux qui veulent la régénération de l’Italie. Je me demande comment l’on peut bannir un si aimable vieillard?

Ici Giardini regarda le comte, qui, se sentant sondé du côté politique, se retrancha dans une immobilité tout italienne.

—Un homme obligé de faire la cuisine à tout le monde doit s’interdire d’avoir une opinion politique, Excellence, dit le cuisinier en continuant. Mais tout le monde, à l’aspect de ce brave homme, qui a plus l’air d’un mouton que d’un lion, eût dit ce que je pense devant l’ambassadeur d’Autriche lui-même. D’ailleurs nous sommes dans un moment où la liberté n’est plus proscrite et va recommencer sa tournée! Ces braves gens le croient du moins, dit-il en s’approchant de l’oreille du comte, et pourquoi contrarierai-je leurs espérances! car moi, je ne hais pas l’absolutisme, Excellence! Tout grand talent est absolutiste! Hé! bien, quoique plein de génie, Ottoboni se donne des peines inouïes pour l’instruction de l’Italie, il compose des petits livres pour éclairer l’intelligence des enfants et des gens du peuple, il les fait passer très-habilement en Italie, il prend tous les moyens de refaire un moral à notre pauvre patrie, qui préfère la jouissance à la liberté, peut-être avec raison!

Le comte gardait une attitude si impassible que le cuisinier ne put rien découvrir de ses véritables opinions politiques.

—Ottoboni, reprit-il, est un saint homme, il est très-secourable, tous les réfugiés l’aiment, car, Excellence, un libéral peut avoir des vertus! Oh! oh! fit Giardini, voilà un journaliste, dit-il en désignant un homme qui avait le costume ridicule que l’on donnait autrefois aux poëtes logés dans les greniers, car son habit était râpé, ses bottes crevassées, son chapeau gras, et sa redingote dans un état de vétusté déplorable. Excellence, ce pauvre homme est plein de talent et... incorruptible! il s’est trompé sur son époque, il dit la vérité à tout le monde, personne ne peut le souffrir. Il rend compte des théâtres dans deux journaux obscurs, quoiqu’il soit assez instruit pour écrire dans les grands journaux. Pauvre homme! Les autres ne valent pas la peine de vous être indiqués, et Votre Excellence les devinera, dit-il en s’apercevant qu’à l’aspect de la femme du compositeur le comte ne l’écoutait plus.

En voyant Andrea, la signora Marianna tressaillit et ses joues se couvrirent d’une vive rougeur.

—Le voici, dit Giardini à voix basse en serrant le bras du comte et lui montrant un homme d’une grande taille. Voyez comme il est pâle et grave le pauvre homme! aujourd’hui le dada n’a sans doute pas trotté à son idée.

La préoccupation amoureuse d’Andrea fut troublée par un charme saisissant qui signalait Gambara à l’attention de tout véritable artiste. Le compositeur avait atteint sa quarantième année; mais quoique son front large et chauve fut sillonné de quelques plis parallèles et peu profonds, malgré ses tempes creuses où quelques veines nuançaient de bleu le tissu transparent d’une peau lisse, malgré la profondeur des orbites où s’encadraient ses yeux noirs pourvus de larges paupières aux cils clairs, la partie inférieure de son visage lui donnait tous les semblants de la jeunesse par la tranquillité des lignes et par la mollesse des contours. Le premier coup d’œil disait à l’observateur que chez cet homme la passion avait été étouffée au profit de l’intelligence qui seule s’était vieillie dans quelque grande lutte. Andrea jeta rapidement un regard à Marianna qui l’épiait. A l’aspect de cette belle tête italienne dont les proportions exactes et la splendide coloration révélaient une de ces organisations où toutes les forces humaines sont harmoniquement balancées, il mesura l’abîme qui séparait ces deux êtres unis par le hasard. Heureux du présage qu’il voyait dans cette dissemblance entre les deux époux, il ne songeait point à se défendre d’un sentiment qui devait élever une barrière entre la belle Marianna et lui. Il ressentait déjà pour cet homme de qui elle était l’unique bien, une sorte de pitié respectueuse en devinant la digne et sereine infortune qu’accusait le regard doux et mélancolique de Gambara. Après s’être attendu à rencontrer dans cet homme un de ces personnages grotesques si souvent mis en scène par les conteurs allemands et par les poëtes de libretti, il trouvait un homme simple et réservé dont les manières et la tenue, exemptes de toute étrangeté, ne manquaient pas de noblesse. Sans offrir la moindre apparence de luxe, son costume était plus convenable que ne le comportait sa profonde misère, et son linge attestait la tendresse qui veillait sur les moindres détails de sa vie. Andrea leva des yeux humides sur Marianna, qui ne rougit point et laissa échapper un demi-sourire où perçait peut-être l’orgueil que lui inspira ce muet hommage. Trop sérieusement épris pour ne pas épier le moindre indice de complaisance, le comte se crut aimé en se voyant si bien compris. Dès lors il s’occupa de la conquête du mari plutôt que de celle de la femme, en dirigeant toutes ses batteries contre le pauvre Gambara, qui, ne se doutant de rien, avalait sans les goûter les bocconi du signor Giardini. Le comte entama la conversation sur un sujet banal; mais, dès les premiers mots, il tint cette intelligence, prétendue aveugle peut-être sur un point, pour fort clairvoyante sur tous les autres, et vit qu’il s’agissait moins de caresser la fantaisie de ce malicieux bonhomme que de tâcher d’en comprendre les idées. Les convives, gens affamés dont l’esprit se réveillait à l’aspect d’un repas bon ou mauvais, laissaient percer les dispositions les plus hostiles au pauvre Gambara, et n’attendaient que la fin du premier service pour donner l’essor à leurs plaisanteries. Un réfugié, dont les œillades fréquentes trahissaient de prétentieux projets sur Marianna et qui croyait se placer bien avant dans le cœur de l’Italienne en cherchant à répandre le ridicule sur son mari, commença le feu pour mettre le nouveau venu au fait des mœurs de la table d’hôte.

—Voici bien du temps que nous n’entendons plus parler de l’opéra de Mahomet, s’écria-t-il en souriant à Marianna, serait-ce que tout entier aux soins domestiques, absorbé par les douceurs du pot-au-feu, Paolo Gambara négligerait un talent surhumain, laisserait refroidir son génie et attiédir son imagination?

Gambara connaissait tous les convives, il se sentait placé dans une sphère si supérieure qu’il ne prenait plus la peine de repousser leurs attaques, il ne répondit point.

—Il n’est pas donné à tout le monde, reprit le journaliste, d’avoir assez d’intelligence pour comprendre les élucubrations musicales de monsieur, et là sans doute est la raison qui empêche notre divin maestro de se produire aux bons Parisiens.

—Cependant, dit le compositeur de romances, qui n’avait ouvert la bouche que pour y engloutir tout ce qui se présentait, je connais des gens à talent qui font un certain cas du jugement des Parisiens. J’ai quelque réputation en musique, ajouta-t-il d’un air modeste, je ne la dois qu’à mes petits airs de vaudeville et au succès qu’obtiennent mes contredanses dans les salons; mais je compte faire bientôt exécuter une messe composée pour l’anniversaire de la mort de Beethoven, et je crois que je serai mieux compris à Paris que partout ailleurs. Monsieur me fera-il l’honneur d’y assister? dit-il en s’adressant à Andrea.

—Merci, répondit le comte, je ne me sens pas doué des organes nécessaires à l’appréciation des chants français. Mais si vous étiez mort, monsieur, et que Beethoven eût fait la messe, je ne manquerais pas d’aller l’entendre.

Cette plaisanterie fit cesser l’escarmouche de ceux qui voulaient mettre Gambara sur la voie de ses lubies, afin de divertir le nouveau venu. Andrea sentait déjà quelque répugnance à donner une folie si noble et si touchante en spectacle à tant de vulgaires sagesses. Il poursuivit sans arrière-pensée un entretien à bâtons rompus, pendant lequel le nez du signor Giardini s’interposa souvent à deux répliques. A chaque fois qu’il échappait à Gambara quelque plaisanterie de bon ton ou quelque aperçu paradoxal, le cuisinier avançait la tête, jetait au musicien un regard de pitié, un regard d’intelligence au comte, et lui disait à l’oreille:—È matto! Un moment vint où le cuisinier interrompit le cours de ses observations judicieuses, pour s’occuper du second service auquel il attachait la plus grande importance. Pendant son absence, qui dura peu, Gambara se pencha vers l’oreille d’Andrea.

—Ce bon Giardini, lui dit-il à demi-voix, nous a menacés aujourd’hui d’un plat de son métier que je vous engage à respecter, quoique sa femme en ait surveillé la préparation. Le brave homme a la manie des innovations en cuisine. Il s’est ruiné en essais dont le dernier l’a forcé à partir de Rome sans passe-port, circonstance sur laquelle il se tait. Après avoir acheté un restaurant en réputation, il fut chargé d’un gala que donnait un cardinal nouvellement promu et dont la maison n’était pas encore montée. Giardini crut avoir trouvé une occasion de se distinguer, il y parvint: le soir même, accusé d’avoir voulu empoisonner tout le conclave, il fut contraint de quitter Rome et l’Italie sans faire ses malles. Ce malheur lui a porté le dernier coup, et maintenant...

Gambara se posa un doigt au milieu de son front, et secoua la tête.

—D’ailleurs, ajouta-t-il, il est bon homme. Ma femme assure que nous lui avons beaucoup d’obligations.

Giardini parut portant avec précaution un plat qu’il posa au milieu de la table, et après il revint modestement se placer auprès d’Andrea, qui fut servi le premier. Dès qu’il eut goûté ce mets, le comte trouva un intervalle infranchissable entre la première et la seconde bouchée. Son embarras fut grand, il tenait fort à ne point mécontenter le cuisinier qui l’observait attentivement. Si le restaurateur français se soucie peu de voir dédaigner un mets dont le paiement est assuré, il ne faut pas croire qu’il en soit de même d’un restaurateur italien à qui souvent l’éloge ne suffit pas. Pour gagner du temps, Andrea complimenta chaleureusement Giardini, mais il se pencha vers l’oreille du cuisinier, lui glissa sous la table une pièce d’or, et le pria d’aller acheter quelques bouteilles de vin de Champagne en le laissant libre de s’attribuer tout l’honneur de cette libéralité.

Quand le cuisinier reparut, toutes les assiettes étaient vides, et la salle retentissait des louanges du maître d’hôtel. Le vin de Champagne échauffa bientôt les têtes italiennes, et la conversation, jusqu’alors contenue par la présence d’un étranger, sauta par-dessus les bornes d’une réserve soupçonneuse pour se répandre çà et là dans les champs immenses des théories politiques et artistiques. Andrea, qui ne connaissait d’autres ivresses que celles de l’amour et de la poésie, se rendit bientôt maître de l’attention générale, et conduisit habilement la discussion sur le terrain des questions musicales.

—Veuillez m’apprendre, monsieur, dit-il au faiseur de contredanses, comment le Napoléon des petits airs s’abaisse à détrôner Palestrina, Pergolèse, Mozart, pauvres gens qui vont plier bagage aux approches de cette foudroyante messe de mort?

—Monsieur, dit le compositeur, un musicien est toujours embarrassé de répondre quand sa réponse exige le concours de cent exécutants habiles. Mozart, Haydn et Beethoven, sans orchestre, sont peu de chose.

—Peu de chose? reprit le comte, mais tout le monde sait que l’auteur immortel de Don Juan et du Requiem s’appelle Mozart, et j’ai le malheur d’ignorer celui du fécond inventeur des contredanses qui ont tant de vogue dans les salons.

—La musique existe indépendamment de l’exécution, dit le chef d’orchestre qui malgré sa surdité avait saisi quelques mots de la discussion. En ouvrant la symphonie en ut mineur de Beethoven, un homme de musique est bientôt transporté dans le monde de la Fantaisie sur les ailes d’or du thème en sol naturel, répété en mi par les cors. Il voit toute une nature tour à tour éclairée par d’éblouissantes gerbes de lumières, assombrie par des nuages de mélancolie, égayée par des chants divins.

—Beethoven est dépassé par la nouvelle école, dit dédaigneusement le compositeur de romances.

—Il n’est pas encore compris, dit le comte, comment serait-il dépassé?

Ici Gambara but un grand verre de vin de Champagne, et accompagna sa libation d’un demi-sourire approbateur.

—Beethoven, reprit le comte, a reculé les bornes de la musique instrumentale, et personne ne l’a suivi.

Gambara réclama par un mouvement de tête.

—Ses ouvrages sont surtout remarquables par la simplicité du plan, et par la manière dont est suivi ce plan, reprit le comte. Chez la plupart des compositeurs, les parties d’orchestre folles et désordonnées ne s’entrelacent que pour produire l’effet du moment, elles ne concourent pas toujours à l’ensemble du morceau par la régularité de leur marche. Chez Beethoven, les effets sont pour ainsi dire distribués d’avance. Semblables aux différents régiments qui contribuent par des mouvements réguliers au gain de la bataille, les parties d’orchestre des symphonies de Beethoven suivent les ordres donnés dans l’intérêt général, et sont subordonnées à des plans admirablement bien conçus. Il y a parité sous ce rapport chez un génie d’un autre genre. Dans les magnifiques compositions historiques de Walter Scott, le personnage le plus en dehors de l’action vient, à un moment donné, par des fils tissus dans la trame de l’intrigue, se rattacher au dénoûment.

È vero! dit Gambara à qui le bon sens semblait revenir en sens inverse de sa sobriété.

Voulant pousser l’épreuve plus loin, Andrea oublia pour un moment toutes ses sympathies, il se prit à battre en brèche la réputation européenne de Rossini, et fit à l’école italienne ce procès qu’elle gagne chaque soir depuis trente ans sur plus de cent théâtres en Europe. Il avait fort à faire assurément. Les premiers mots qu’il prononça élevèrent autour de lui une sourde rumeur d’improbation; mais ni les interruptions fréquentes, ni les exclamations, ni les froncements de sourcils, ni les regards de pitié n’arrêtèrent l’admirateur forcené de Beethoven.

—Comparez, dit-il, les productions sublimes de l’auteur dont je viens de parler, avec ce qu’on est convenu d’appeler musique italienne: quelle inertie de pensées! quelle lâcheté de style! Ces tournures uniformes, cette banalité de cadences, ces éternelles fioritures jetées au hasard, n’importe la situation, ce monotone crescendo que Rossini a mis en vogue et qui est aujourd’hui partie intégrante de toute composition; enfin ces rossignolades forment une sorte de musique bavarde, caillette, parfumée, qui n’a de mérite que par le plus ou moins de facilité du chanteur et la légèreté de la vocalisation. L’école italienne a perdu de vue la haute mission de l’art. Au lieu d’élever la foule jusqu’à elle, elle est descendue jusqu’à la foule; elle n’a conquis sa vogue qu’en acceptant des suffrages de toutes mains, en s’adressant aux intelligences vulgaires qui sont en majorité. Cette vogue est un escamotage de carrefour. Enfin, les compositions de Rossini en qui cette musique est personnifiée, ainsi que celles des maîtres qui procèdent plus ou moins de lui, me semblent dignes tout au plus d’amasser dans les rues le peuple autour d’un orgue de Barbarie, et d’accompagner les entrechats de Polichinelle. J’aime encore mieux la musique française, et c’est tout dire. Vive la musique allemande!... quand elle sait chanter, ajouta-t-il à voix basse.

Cette sortie résuma une longue thèse dans laquelle Andrea s’était soutenu pendant plus d’un quart d’heure dans les plus hautes régions de la métaphysique, avec l’aisance d’un somnambule qui marche sur les toits. Vivement intéressé par ces subtilités, Gambara n’avait pas perdu un mot de toute la discussion; il prit la parole aussitôt qu’Andrea parut l’avoir abandonnée, et il se fit alors un mouvement d’attention parmi tous les convives, dont plusieurs se disposaient à quitter la place.

—Vous attaquez bien vivement l’école italienne, reprit Gambara fort animé par le vin de Champagne, ce qui d’ailleurs m’est assez indifférent. Grâce à Dieu, je suis en dehors de ces pauvretés plus ou moins mélodiques! Mais un homme du monde montre peu de reconnaissance pour cette terre classique d’où l’Allemagne et la France tirèrent leurs premières leçons. Pendant que les compositions de Carissimi, Cavalli, Scarlati, Rossi s’exécutaient dans toute l’Italie, les violonistes de l’Opéra de Paris avaient le singulier privilége de jouer du violon avec des gants. Lulli, qui étendit l’empire de l’harmonie et le premier classa les dissonances, ne trouva, à son arrivée en France, qu’un cuisinier et un maçon qui eussent des voix et l’intelligence suffisante pour exécuter sa musique; il fit un ténor du premier, et métamorphosa le second en basse-taille. Dans ce temps-là, l’Allemagne, à l’exception de Sébastien Bach, ignorait la musique. Mais, monsieur, dit Gambara du ton humble d’un homme qui craint de voir ses paroles accueillies par le dédain ou par la malveillance, quoique jeune, vous avez longtemps étudié ces hautes questions de l’art, sans quoi vous ne les exposeriez pas avec tant de clarté.

Ce mot fit sourire une partie de l’auditoire, qui n’avait rien compris aux distinctions établies par Andrea; Giardini, persuadé que le comte n’avait débité que des phrases sans suite, le poussa légèrement en riant sous cape d’une mystification de laquelle il aimait à se croire complice.

—Il y a dans tout ce que vous venez de nous dire beaucoup de choses qui me paraissent fort sensées, dit Gambara en poursuivant, mais prenez garde! Votre plaidoyer, en flétrissant le sensualisme italien, me paraît incliner vers l’idéalisme allemand, qui n’est pas une moins funeste hérésie. Si les hommes d’imagination et de sens, tels que vous, ne désertent un camp que pour passer à l’autre, s’ils ne savent pas rester neutres entre les deux excès, nous subirons éternellement l’ironie de ces sophistes qui nient le progrès, et qui comparent le génie de l’homme à cette nappe, laquelle, trop courte pour couvrir entièrement la table du signor Giardini, n’en pare une des extrémités qu’aux dépens de l’autre.

Giardini bondit sur sa chaise comme si un taon l’eût piqué, mais une réflexion soudaine le rendit à sa dignité d’amphitryon, il leva les yeux au ciel, et poussa de nouveau le comte, qui commençait à croire son hôte plus fou que Gambara. Cette façon grave et religieuse de parler de l’art intéressait le Milanais au plus haut point. Placé entre ces deux folies, dont l’une était si noble et l’autre si vulgaire, et qui se bafouaient mutuellement au grand divertissement de la foule, il y eut un moment où le comte se vit ballotté entre le sublime et la parodie, ces deux faces de toute création humaine. Rompant alors la chaîne des transitions incroyables qui l’avaient amené dans ce bouge enfumé, il se crut le jouet de quelque hallucination étrange, et ne regarda plus Gambara et Giardini que comme deux abstractions.

Cependant, à un dernier lazzi du chef d’orchestre qui répondit à Gambara, les convives s’étaient retirés en riant aux éclats. Giardini s’en alla préparer le café qu’il voulait offrir à l’élite de ses hôtes. Sa femme enlevait le couvert. Le comte placé près du poêle, entre Marianna et Gambara, était précisément dans la situation que le fou trouvait si désirable: il avait à gauche le sensualisme, et l’idéalisme à droite. Gambara, rencontrant pour la première fois un homme qui ne lui riait point au nez, ne tarda pas à sortir des généralités pour parler de lui-même, de sa vie, de ses travaux et de la régénération musicale de laquelle il se croyait le Messie.

—Écoutez, vous qui ne m’avez point insulté jusqu’ici! je veux vous raconter ma vie, non pour faire parade d’une constance qui ne vient point de moi, mais pour la plus grande gloire de celui qui a mis en moi sa force. Vous semblez bon et pieux; si vous ne croyez point en moi, du moins vous me plaindrez: la pitié est de l’homme, la foi vient de Dieu.

Andrea, rougissant, ramena sous sa chaise un pied qui effleurait celui de la belle Marianna, et concentra son attention sur elle, tout en écoutant Gambara.

—Je suis né à Crémone d’un facteur d’instruments, assez bon exécutant, mais plus fort compositeur, reprit le musicien. J’ai donc pu connaître de bonne heure les lois de la construction musicale, dans sa double expression matérielle et spirituelle, et faire en enfant curieux des remarques qui plus tard se sont représentées dans l’esprit de l’homme fait. Les Français nous chassèrent, mon père et moi, de notre maison. Nous fûmes ruinés par la guerre. Dès l’âge de dix ans, j’ai donc commencé la vie errante à laquelle ont été condamnés presque tous les hommes qui roulèrent dans leur tête des innovations d’art, de science ou de politique. Le sort ou les dispositions de leur esprit, qui ne cadrent point avec les compartiments où se tiennent les bourgeois, les entraînent providentiellement sur les points où ils doivent recevoir leurs enseignements. Sollicité par ma passion pour la musique, j’allais de théâtre en théâtre par toute l’Italie, en vivant de peu, comme on vit là. Tantôt je faisais la basse dans un orchestre, tantôt je me trouvais sur le théâtre dans les chœurs, ou sous le théâtre avec les machinistes. J’étudiais ainsi la musique dans tous ses effets, interrogeant l’instrument et la voix humaine, me demandant en quoi ils diffèrent, en quoi ils s’accordent, écoutant les partitions et appliquant les lois que mon père m’avait apprises. Souvent je voyageais en raccommodant des instruments. C’était une vie sans pain, dans un pays où brille toujours le soleil, où l’art est partout, mais où il n’y a d’argent nulle part pour l’artiste, depuis que Rome n’est plus que de nom seulement la reine du monde chrétien. Tantôt bien accueilli, tantôt chassé pour ma misère, je ne perdais point courage; j’écoutais les voix intérieures qui m’annonçaient la gloire! La musique me paraissait être dans l’enfance. Cette opinion, je l’ai conservée. Tout ce qui nous reste du monde musical antérieur au dix-septième siècle, m’a prouvé que les anciens auteurs n’ont connu que la mélodie; ils ignoraient l’harmonie et ses immenses ressources. La musique est tout à la fois une science et un art. Les racines qu’elle a dans la physique et les mathématiques en font une science; elle devient un art par l’inspiration qui emploie à son insu les théorèmes de la science. Elle tient à la physique par l’essence même de la substance qu’elle emploie: le son est de l’air modifié; l’air est composé de principes, lesquels trouvent sans doute en nous des principes analogues qui leur répondent, sympathisent et s’agrandissent par le pouvoir de la pensée. Ainsi l’air doit contenir autant de particules d’élasticités différentes, et capables d’autant de vibrations de durées diverses qu’il y a de tons dans les corps sonores, et ces particules perçues par notre oreille, mises en œuvre par le musicien, répondent à des idées suivant nos organisations. Selon moi, la nature du son est identique à celle de la lumière. Le son est la lumière sous une autre forme: l’une et l’autre procèdent par des vibrations qui aboutissent à l’homme et qu’il transforme en pensées dans ses centres nerveux. La musique, de même que la peinture, emploie des corps qui ont la faculté de dégager telle ou telle propriété de la substance-mère, pour en composer des tableaux. En musique, les instruments font l’office des couleurs qu’emploie le peintre. Du moment où tout son produit par un corps sonore est toujours accompagné de sa tierce majeure et de sa quinte, qu’il affecte des grains de poussière placés sur un parchemin tendu, de manière à y tracer des figures d’une construction géométrique toujours les mêmes, suivant les différents volumes du son, régulières quand on fait un accord, et sans formes exactes quand on produit des dissonances, je dis que la musique est un art tissu dans les entrailles même de la Nature. La musique obéit à des lois physiques et mathématiques. Les lois physiques sont peu connues, les lois mathématiques le sont davantage; et, depuis qu’on a commencé à étudier leurs relations, on a créé l’harmonie, à laquelle nous avons dû Haydn, Mozart, Beethoven et Rossini, beaux génies qui certes ont produit une musique plus perfectionnée que celle de leurs devanciers, gens dont le génie d’ailleurs est incontestable. Les vieux maîtres chantaient au lieu de disposer de l’art et de la science, noble alliance qui permet de fondre en un tout les belles mélodies et la puissante harmonie. Or, si la découverte des lois mathématiques a donné ces quatre grands musiciens, où n’irions-nous pas si nous trouvions les lois physiques en vertu desquelles (saisissez bien ceci) nous rassemblons, en plus ou moins grande quantité, suivant des proportions à rechercher, une certaine substance éthérée, répandue dans l’air, et qui nous donne la musique aussi bien que la lumière, les phénomènes de la végétation aussi bien que ceux de la zoologie! Comprenez-vous? Ces lois nouvelles armeraient le compositeur de pouvoirs nouveaux en lui offrant des instruments supérieurs aux instruments actuels, et peut-être une harmonie grandiose comparée à celle qui régit aujourd’hui la musique. Si chaque son modifié répond à une puissance, il faut la connaître pour marier toutes ces forces d’après leurs véritables lois. Les compositeurs travaillent sur des substances qui leur sont inconnues. Pourquoi l’instrument de métal et l’instrument de bois, le basson et le cor, se ressemblent-ils si peu tout en employant les mêmes substances, c’est-à-dire les gaz constituants de l’air? Leurs dissemblances procèdent d’une décomposition quelconque de ces gaz, ou d’une appréhension des principes qui leur sont propres et qu’ils renvoient modifiés, en vertu de facultés inconnues. Si nous connaissions ces facultés, la science et l’art y gagneraient. Ce qui étend la science étend l’art. Eh! bien, ces découvertes, je les ai flairées et je les ai faites. Oui, dit Gambara en s’animant, jusqu’ici l’homme a plutôt noté les effets que les causes! S’il pénétrait les causes, la musique deviendrait le plus grand de tous les arts. N’est-il pas celui qui pénètre le plus avant dans l’âme? Vous ne voyez que ce que la peinture vous montre, vous n’entendez que ce que le poëte vous dit, la musique va bien au delà: ne forme-t-elle pas votre pensée, ne réveille-t-elle pas les souvenirs engourdis? Voici mille âmes dans une salle, un motif s’élance du gosier de la Pasta, dont l’exécution répond bien aux pensées qui brillaient dans l’âme de Rossini quand il écrivit son air, la phrase de Rossini transmise dans ces âmes y développe autant de poëmes différents: à celui-ci se montre une femme longtemps rêvée, à celui-là je ne sais quelle rive le long de laquelle il a cheminé, et dont les saules traînants, l’onde claire et les espérances qui dansaient sous les berceaux feuillus lui apparaissent; cette femme se rappelle les mille sentiments qui la torturèrent pendant une heure de jalousie; l’une pense aux vœux non satisfaits de son cœur et se peint avec les riches couleurs du rêve un être idéal à qui elle se livre en éprouvant les délices de la femme caressant sa chimère dans la mosaïque romaine; l’autre songe que le soir même elle réalisera quelque désir, et se plonge par avance dans le torrent des voluptés, en en recevant les ondes bondissant sur sa poitrine en feu. La musique seule a la puissance de nous faire rentrer en nous-mêmes; tandis que les autres arts nous donnent des plaisirs définis. Mais je m’égare. Telles furent mes premières idées, bien vagues, car un inventeur ne fait d’abord qu’entrevoir une sorte d’aurore. Je portais donc ces glorieuses idées au fond de mon bissac, elles me faisaient manger gaiement la croûte séchée que je trempais souvent dans l’eau des fontaines. Je travaillais, je composais des airs, et après les avoir exécutés sur un instrument quelconque, je reprenais mes courses à travers l’Italie. Enfin, à l’âge de vingt-deux ans, je vins habiter Venise, où je goûtai pour la première fois le calme, et me trouvai dans une situation supportable. J’y fis la connaissance d’un vieux noble vénitien à qui mes idées plurent, qui m’encouragea dans mes recherches, et me fit employer au théâtre de la Fenice. La vie était à bon marché, le logement coûtait peu. J’occupais un appartement dans ce palais Capello, d’où sortit un soir la fameuse Bianca, et qui devint grande-duchesse de Toscane. Je me figurais que ma gloire inconnue partirait de là pour se faire aussi couronner quelque jour. Je passais les soirées au théâtre, et les journées au travail. J’eus un désastre. La représentation d’un opéra dans la partition duquel j’avais essayé ma musique fit fiasco. On ne comprit rien à ma musique des Martyrs. Donnez du Beethoven aux Italiens, ils n’y sont plus. Personne n’avait la patience d’attendre un effet préparé par des motifs différents que donnait chaque instrument, et qui devaient se rallier dans un grand ensemble. J’avais fondé quelques espérances sur l’opéra des Martyrs, car nous nous escomptons toujours le succès, nous autres amants de la bleue déesse, l’Espérance! Quand on se croit destiné à produire de grandes choses, il est difficile de ne pas les laisser pressentir; le boisseau a toujours des fentes par où passe la lumière. Dans cette maison se trouvait la famille de ma femme, et l’espoir d’avoir la main de Marianna, qui me souriait souvent de sa fenêtre, avait beaucoup contribué à mes efforts. Je tombai dans une noire mélancolie en mesurant la profondeur de l’abîme où j’étais tombé, car j’entrevoyais clairement une vie de misère, une lutte constante où devait périr l’amour. Marianna fit comme le génie: elle sauta pieds joints par-dessus toutes les difficultés. Je ne vous dirai pas le peu de bonheur qui dora le commencement de mes infortunes. Épouvanté de ma chute, je jugeai que l’Italie, peu compréhensive et endormie dans les flonflons de la routine, n’était point disposée à recevoir les innovations que je méditais; je songeai donc à l’Allemagne. En voyageant dans ce pays, où j’allai par la Hongrie, j’écoutais les mille voix de la nature, et je m’efforçais de reproduire ces sublimes harmonies à l’aide d’instruments que je composais ou modifiais dans ce but. Ces essais comportaient des frais énormes qui eurent bientôt absorbé notre épargne. Ce fut cependant notre plus beau temps: je fus apprécié en Allemagne. Je ne connais rien de plus grand dans ma vie que cette époque. Je ne saurais rien comparer aux sensations tumultueuses qui m’assaillaient près de Marianna, dont la beauté revêtit alors un éclat et une puissance célestes. Faut-il le dire? je fus heureux. Pendant ces heures de faiblesse, plus d’une fois je fis parler à ma passion le langage des harmonies terrestres. Il m’arriva de composer quelques-unes de ces mélodies qui ressemblent à des figures géométriques, et que l’on prise beaucoup dans le monde où vous vivez. Aussitôt que j’eus du succès, je rencontrai d’invincibles obstacles multipliés par mes confrères, tous pleins de mauvaise foi ou d’ineptie. J’avais entendu parler de la France comme d’un pays où les innovations étaient favorablement accueillies, je voulus y aller; ma femme trouva quelques ressources, et nous arrivâmes à Paris. Jusqu’alors on ne m’avait point ri au nez; mais dans cette affreuse ville, il me fallut supporter ce nouveau genre de supplice, auquel la misère vint bientôt ajouter ses poignantes angoisses. Réduits à nous loger dans ce quartier infect, nous vivons depuis plusieurs mois du seul travail de Marianna, qui a mis son aiguille au service des malheureuses prostituées qui font de cette rue leur galerie. Marianna assure qu’elle a rencontré chez ces pauvres femmes des égards et de la générosité, ce que j’attribue à l’ascendant d’une vertu si pure, que le vice lui-même est contraint de la respecter.

—Espérez, lui dit Andrea. Peut-être êtes-vous arrivé au terme de vos épreuves. En attendant que mes efforts, unis aux vôtres, aient mis vos travaux en lumière, permettez à un compatriote, à un artiste comme vous, de vous offrir quelques avances sur l’infaillible succès de votre partition.

—Tout ce qui rentre dans les conditions de la vie matérielle est du ressort de ma femme, lui répondit Gambara; elle décidera de ce que nous pouvons accepter sans rougir d’un galant homme tel que vous paraissez l’être. Pour moi, qui depuis longtemps ne me suis laissé aller à de si longues confidences, je vous demande la permission de vous quitter. Je vois une mélodie qui m’invite, elle passe et danse devant moi, nue et frissonnant comme une belle fille qui demande à son amant les vêtements qu’il tient cachés. Adieu, il faut que j’aille habiller une maîtresse, je vous laisse ma femme.

Il s’échappa comme un homme qui se reprochait d’avoir perdu un temps précieux, et Marianna embarrassée voulut le suivre; Andrea n’osait la retenir, Giardini vint à leur secours à tous deux.

—Vous avez entendu, signorina, dit-il. Votre mari vous a laissé plus d’une affaire à régler avec le seigneur comte.

Marianna se rassit, mais sans lever les yeux sur Andrea, qui hésitait à lui parler.

—La confiance du signor Gambara, dit Andrea d’une voix émue, ne me vaudra-t-elle pas celle de sa femme? la belle Marianna refusera-t-elle de me faire connaître l’histoire de sa vie?

—Ma vie, répondit Marianna, ma vie est celle des lierres. Si vous voulez connaître l’histoire de mon cœur, il faut me croire aussi exempte d’orgueil que dépourvue de modestie pour m’en demander le récit après ce que vous venez d’entendre.

—Et à qui le demanderai-je? s’écria le comte chez qui la passion éteignait déjà tout esprit.

—A vous-même, répliqua Marianna. Ou vous m’avez déjà comprise, ou vous ne me comprendrez jamais. Essayez de vous interroger.

—J’y consens, mais vous m’écouterez. Cette main que je vous ai prise, vous la laisserez dans la mienne aussi longtemps que mon récit sera fidèle.

—J’écoute, dit Marianna.

—La vie d’une femme commence à sa première passion, dit Andrea, ma chère Marianna a commencé à vivre seulement du jour où elle a vu pour la première fois Paolo Gambara, il lui fallait une passion profonde à savourer, il lui fallait surtout quelque intéressante faiblesse à protéger, à soutenir. La belle organisation de femme dont elle est douée appelle peut-être moins encore l’amour que la maternité. Vous soupirez, Marianna? J’ai touché à l’une des plaies vives de votre cœur. C’était un beau rôle à prendre pour vous, si jeune, que celui de protectrice d’une belle intelligence égarée. Vous vous disiez: Paolo sera mon génie, moi je serai sa raison, à nous deux nous ferons cet être presque divin qu’on appelle un ange, cette sublime créature qui jouit et comprend, sans que la sagesse étouffe l’amour. Puis, dans le premier élan de la jeunesse, vous avez entendu ces mille voix de la nature que le poëte voulait reproduire. L’enthousiasme vous saisissait quand Paolo étalait devant vous ces trésors de poésie en en cherchant la formule dans le langage sublime mais borné de la musique, et vous l’admiriez pendant qu’une exaltation délirante l’emportait loin de vous, car vous aimiez à croire que toute cette énergie déviée serait enfin ramenée à l’amour. Vous ignoriez l’empire tyrannique et jaloux que la Pensée exerce sur les cerveaux qui s’éprennent d’amour pour elle. Gambara s’était donné, avant de vous connaître, à l’orgueilleuse et vindicative maîtresse à qui vous l’avez disputé en vain jusqu’à ce jour. Un seul instant vous avez entrevu le bonheur. Retombé des hauteurs où son esprit planait sans cesse, Paolo s’étonna de trouver la réalité si douce, vous avez pu croire que sa folie s’endormirait dans les bras de l’amour. Mais bientôt la musique reprit sa proie. Le mirage éblouissant qui vous avait tout à coup transportée au milieu des délices d’une passion partagée rendit plus morne et plus aride la voie solitaire où vous vous étiez engagée. Dans le récit que votre mari vient de nous faire, comme dans le contraste frappant de vos traits et des siens, j’ai entrevu les secrètes angoisses de votre vie, les douloureux mystères de cette union mal assortie dans laquelle vous avez pris le lot des souffrances. Si votre conduite fut toujours héroïque, si votre énergie ne se démentit pas une fois dans l’exercice de vos devoirs pénibles, peut-être dans le silence de vos nuits solitaires, ce cœur dont les battements soulèvent en ce moment votre poitrine murmura-t-il plus d’une fois! Votre plus cruel supplice fut la grandeur même de votre mari: moins noble, moins pur, vous eussiez pu l’abandonner; mais ses vertus soutenaient les vôtres. Entre votre héroïsme et le sien vous vous demandiez qui céderait le dernier. Vous poursuiviez la réelle grandeur de votre tâche, comme Paolo poursuivait sa chimère. Si le seul amour du devoir vous eût soutenue et guidée, peut-être le triomphe vous eût-il semblé plus facile; il vous eût suffi de tuer votre cœur et de transporter votre vie dans le monde des abstractions, la religion eût absorbé le reste, et vous eussiez vécu dans une idée, comme les saintes femmes qui éteignent au pied de l’autel les instincts de la nature. Mais le charme répandu sur toute la personne de votre Paul, l’élévation de son esprit, les rares et touchants témoignages de sa tendresse, vous rejetaient sans cesse hors de ce monde idéal, où la vertu voulait vous retenir, ils exaltaient en vous des forces sans cesse épuisées à lutter contre le fantôme de l’amour. Vous ne doutiez point encore! les moindres lueurs de l’espérance vous entraînaient à la poursuite de votre douce chimère. Enfin les déceptions de tant d’années vous ont fait perdre patience, elle eût depuis longtemps échappé à un ange. Aujourd’hui cette apparence si longtemps poursuivie est une ombre et non un corps. Une folie qui touche au génie de si près doit être incurable en ce monde. Frappée de cette pensée, vous avez songé à toute votre jeunesse, sinon perdue, au moins sacrifiée; vous avez alors amèrement reconnu l’erreur de la nature qui vous avait donné un père quand vous appeliez un époux. Vous vous êtes demandé si vous n’aviez pas outrepassé les devoirs de l’épouse en vous gardant tout entière à cet homme qui se réservait à la science. Marianna, laissez-moi votre main, tout ce que j’ai dit est vrai. Et vous avez jeté les yeux autour de vous; mais vous étiez alors à Paris, et non en Italie, où l’on sait si bien aimer.

—Oh! laissez-moi achever ce récit, s’écria Marianna, j’aime mieux dire moi-même ces choses. Je serai franche, je sens maintenant que je parle à mon meilleur ami. Oui, j’étais à Paris, quand se passait en moi tout ce que vous venez de m’expliquer si clairement; mais quand je vous vis, j’étais sauvée, car je n’avais rencontré nulle part l’amour rêvé depuis mon enfance. Mon costume et ma demeure me soustrayaient aux regards des hommes comme vous. Quelques jeunes gens à qui leur situation ne permettait pas de m’insulter me devinrent plus odieux encore par la légèreté avec laquelle ils me traitaient: les uns bafouaient mon mari comme un vieillard ridicule, d’autres cherchaient bassement à gagner ses bonnes grâces pour le trahir; tous parlaient de m’en séparer, aucun ne comprenait le culte que j’ai voué à cette âme, qui n’est si loin de nous que parce qu’elle est près du ciel, à cet ami, à ce frère que je veux toujours servir. Vous seul avez compris le lien qui m’attache à lui, n’est-ce pas? Dites-moi que vous vous êtes pris pour mon Paul d’un intérêt sincère et sans arrière-pensée...

—J’accepte ces éloges, interrompit Andrea; mais n’allez pas plus loin, ne me forcez pas de vous démentir. Je vous aime, Marianna, comme on aime dans ce beau pays où nous sommes nés l’un et l’autre; je vous aime de toute mon âme et de toutes mes forces, mais avant de vous offrir cet amour, je veux me rendre digne du vôtre. Je tenterai un dernier effort pour vous rendre l’homme que vous aimez depuis l’enfance, l’homme que vous aimerez toujours. En attendant le succès ou la défaite, acceptez sans rougir l’aisance que je veux vous donner à tous deux; demain nous irons ensemble choisir un logement pour lui. M’estimez-vous assez pour m’associer aux fonctions de votre tutelle?

Marianna, étonnée de cette générosité, tendit la main au Comte, qui sortit en s’efforçant d’échapper aux civilités du signor Giardini et de sa femme.

Le lendemain, le comte fut introduit par Giardini dans l’appartement des deux époux. Quoique l’esprit élevé de son amant lui fût déjà connu, car il est certaines âmes qui se pénètrent promptement, Marianna était trop bonne femme de ménage pour ne pas laisser percer l’embarras qu’elle éprouvait à recevoir un si grand seigneur dans une si pauvre chambre. Tout y était fort propre. Elle avait passé la matinée entière à épousseter son étrange mobilier, œuvre du signor Giardini, qui l’avait construit à ses moments de loisir avec les débris des instruments rebutés par Gambara. Andrea n’avait jamais rien vu de si extravagant. Pour se maintenir dans une gravité convenable, il cessa de regarder un lit grotesque pratiqué par le malicieux cuisinier dans la caisse d’un vieux clavecin, et reporta ses yeux sur le lit de Marianna, étroite couchette dont l’unique matelas était couvert d’une mousseline blanche, aspect qui lui inspira des pensées tout à la fois tristes et douces. Il voulut parler de ses projets et de l’emploi de la matinée, mais l’enthousiaste Gambara, croyant avoir enfin rencontré un bénévole auditeur, s’empara du comte et le contraignit d’écouter l’opéra qu’il avait écrit pour Paris.

—Et d’abord, monsieur, dit Gambara, permettez-moi de vous apprendre en deux mots le sujet. Ici les gens qui reçoivent les impressions musicales ne les développent pas en eux-mêmes, comme la religion nous enseigne à développer par la prière les textes saints; il est donc bien difficile de leur faire comprendre qu’il existe dans la nature une musique éternelle, une mélodie suave, une harmonie parfaite, troublée seulement par les révolutions indépendantes de la volonté divine, comme les passions le sont de la volonté des hommes. Je devais donc trouver un cadre immense où pussent tenir les effets et les causes, car ma musique a pour but d’offrir une peinture de la vie des nations prise à son point de vue le plus élevé. Mon opéra, dont le libretto a été composé par moi, car un poëte n’en eût jamais développé le sujet, embrasse la vie de Mahomet, personnage en qui les magies de l’antique sabéisme et la poésie orientale de la religion juive se sont résumées, pour produire un des plus grands poëmes humains, la domination des Arabes. Certes, Mahomet a emprunté aux Juifs l’idée du gouvernement absolu, et aux religions pastorales ou sabéiques le mouvement progressif qui a créé le brillant empire des califes. Sa destinée était écrite dans sa naissance même, il eut pour père un païen et pour mère une juive. Ah! pour être grand musicien, mon cher comte, il faut être aussi très-savant. Sans instruction, point de couleur locale, point d’idées dans la musique. Le compositeur qui chante pour chanter est un artisan et non un artiste. Ce magnifique opéra continue la grande œuvre que j’avais entreprise. Mon premier opéra s’appelait les Martyrs, et j’en dois faire un troisième de la Jérusalem délivrée. Vous saisissez la beauté de cette triple composition et ses ressources si diverses: les Martyrs, Mahomet, la Jérusalem! Le Dieu de l’Occident, celui de l’Orient, et la lutte de leurs religions autour d’un tombeau. Mais ne parlons pas de mes grandeurs à jamais perdues! Voici le sommaire de mon opéra.

—Le premier acte, dit-il après une pause, offre Mahomet facteur chez Cadhige, riche veuve chez laquelle l’a placé son oncle; il est amoureux et ambitieux; chassé de la Mekke, il s’enfuit à Médine, et date son ère de sa fuite (l’hégire). Le second montre Mahomet prophète et fondant une religion guerrière. Le troisième présente Mahomet dégoûté de tout, ayant épuisé la vie, et dérobant le secret de sa mort pour devenir un Dieu, dernier effort de l’orgueil humain. Vous allez juger de ma manière d’exprimer par des sons un grand fait que la poésie ne saurait rendre qu’imparfaitement par des mots.

Gambara se mit à son piano d’un air recueilli, et sa femme lui apporta les volumineux papiers de sa partition qu’il n’ouvrit point.

—Tout l’opéra, dit-il, repose sur une basse comme sur un riche terrain. Mahomet devait avoir une majestueuse voix de basse, et sa première femme avait nécessairement une voix de contralto. Cadhige était vieille, elle avait vingt ans. Attention, voici l’ouverture! Elle commence (ut mineur) par un andante (trois temps). Entendez-vous la mélancolie de l’ambitieux que ne satisfait pas l’amour? A travers ses plaintes, par une transition au ton relatif (mi bémol, allégro quatre temps) percent les cris de l’amoureux épileptique, ses fureurs et quelques motifs guerriers, car le sabre tout-puissant des califes commence à luire à ses yeux. Les beautés de la femme unique lui donnent le sentiment de cette pluralité d’amour qui nous frappe tant dans Don Juan. En entendant ces motifs, n’entrevoyez-vous pas le paradis de Mahomet? Mais voici (la bémol majeur, six huit) un cantabile capable d’épanouir l’âme la plus rebelle à la musique: Cadhige a compris Mahomet! Cadhige annonce au peuple les entrevues du prophète avec l’ange Gabriel (Maëstoso sostenuto en fa mineur). Les magistrats, les prêtres, le pouvoir et la religion, qui se sentent attaqués par le novateur comme Socrate et Jésus-Christ attaquaient des pouvoirs et des religions expirantes ou usées, poursuivent Mahomet et le chassent de la Mekke (strette en ut majeur). Arrive ma belle dominante (sol quatre temps): l’Arabie écoute son prophète, les cavaliers arrivent (sol majeur, mi bémol, si bémol, sol mineur! toujours quatre temps). L’avalanche d’hommes grossit! Le faux prophète a commencé sur une peuplade ce qu’il va faire sur le monde (sol, sol). Il promet une domination universelle aux Arabes, on le croit parce qu’il est inspiré. Le crescendo commence (par cette même dominante). Voici quelques fanfares (en ut majeur), des cuivres plaqués sur l’harmonie qui se détachent et se font jour pour exprimer les premiers triomphes. Médine est conquise au prophète et l’on marche sur la Mekke. (Explosion en ut majeur). Les puissances de l’orchestre se développent comme un incendie, tout instrument parle, voici des torrents d’harmonie. Tout à coup le tutti est interrompu par un gracieux motif (une tierce mineure). Écoutez le dernier cantilène de l’amour dévoué! La femme qui a soutenu le grand homme meurt en lui cachant son désespoir, elle meurt dans le triomphe de celui chez qui l’amour est devenu trop immense pour s’arrêter à une femme, elle l’adore assez pour se sacrifier à la grandeur qui la tue! Quel amour de feu! Voici le désert qui envahit le monde (l’ut majeur reprend). Les forces de l’orchestre reviennent et se résument dans une terrible quinte partie de la basse fondamentale qui expire, Mahomet s’ennuie, il a tout épuisé! le voilà qui veut mourir Dieu! L’Arabie l’adore et prie, et nous retombons dans mon premier thème de mélancolie (par l’ut mineur) au lever du rideau.—Ne trouvez-vous pas, dit Gambara en cessant de jouer et se retournant vers le comte, dans cette musique vive, heurtée, bizarre, mélancolique et toujours grande, l’expression de la vie d’un épileptique enragé de plaisir, ne sachant ni lire ni écrire, faisant de chacun de ses défauts un degré pour le marche-pied de ses grandeurs, tournant ses fautes et ses malheurs en triomphes? N’avez-vous pas eu l’idée de sa séduction exercée sur un peuple avide et amoureux, dans cette ouverture, échantillon de l’opéra?

D’abord calme et sévère, le visage du maëstro, sur lequel Andrea avait cherché à deviner les idées qu’il exprimait d’une voix inspirée, et qu’un amalgame indigeste de notes ne permettait pas d’entrevoir, s’était animé par degrés et avait fini par prendre une expression passionnée qui réagit sur Marianna et sur le cuisinier. Marianna, trop vivement affectée par les passages où elle reconnaissait sa propre situation, n’avait pu cacher l’expression de son regard à Andrea. Gambara s’essuya le front, lança son regard avec tant de force vers le plafond, qu’il sembla le percer et s’élever jusqu’aux cieux.

—Vous avez vu le péristyle, dit-il, nous entrons maintenant dans le palais. L’opéra commence. Premier acte. Mahomet, seul sur le devant de la scène, commence par un air (fa naturel, quatre temps) interrompu par un chœur de chameliers qui sont auprès d’un puits dans le fond du théâtre (ils font une opposition dans le rhythme. Douze-huit). Quelle majestueuse douleur! elle attendrira les femmes les plus évaporées, en pénétrant leurs entrailles si elles n’ont pas de cœur. N’est-ce pas la mélodie du génie contraint?

Au grand étonnement d’Andrea, car Marianna y était habituée, Gambara contractait si violemment son gosier, qu’il n’en sortait que des sons étouffés assez semblables à ceux que lance un chien de garde enroué. La légère écume qui vint blanchir les lèvres du compositeur fit frémir Andrea.

—Sa femme arrive (la mineur). Quel duo magnifique! Dans ce morceau j’exprime comment Mahomet a la volonté, comment sa femme a l’intelligence. Cadhige y annonce qu’elle va se dévouer à une œuvre qui lui ravira l’amour de son jeune mari. Mahomet veut conquérir le monde, sa femme l’a deviné, elle l’a secondé en persuadant au peuple de la Mekke que les attaques d’épilepsie de son mari sont les effets de son commerce avec les anges. Chœur des premiers disciples de Mahomet qui viennent lui promettre leurs secours (ut dièse mineur, sotto voce). Mahomet sort pour aller trouver l’ange Gabriel (récitatif en fa majeur). Sa femme encourage le chœur. (Air coupé par les accompagnements du chœur. Des bouffées de voix soutiennent le chant large et majestueux de Cadhige. La majeur). Abdollah, le père d’Aiesha, seule fille que Mahomet ait trouvée vierge, et de qui par cette raison le prophète changea le nom en celui d’Aboubecker (père de la pucelle), s’avance avec Aiesha, et se détache du chœur (par des phrases qui dominent le reste des voix et qui soutiennent l’air de Cadhige en s’y joignant, en contre-point). Omar, père d’Hafsa, autre fille que doit posséder Mahomet, imite l’exemple d’Aboubecker, et vient avec sa fille former un quintetto. La vierge Aiesha est un primo soprano, Hafsa fait le second soprano; Aboubecker est une basse-taille, Omar est un baryton. Mahomet reparaît inspiré. Il chante son premier air de bravoure, qui commence le finale (mi majeur); il promet l’empire du monde à ses premiers Croyants. Le prophète aperçoit les deux filles, et, par une transition douce (de si majeur en sol majeur), il leur adresse des phrases amoureuses. Ali, cousin de Mahomet, et Khaled, son plus grand général, deux ténors, arrivent et annoncent la persécution: les magistrats, les soldats, les seigneurs, ont proscrit le prophète (récitatif). Mahomet s’écrie dans une invocation (en ut) que l’ange Gabriel est avec lui, et montre un pigeon qui s’envole. Le chœur des Croyants répond par des accents de dévouement sur une modulation (en si majeur). Les soldats, les magistrats, les grands arrivent (tempo di marcia. Quatre temps en si majeur). Lutte entre les deux chœurs (strette en mi majeur). Mahomet (par une succession de septièmes diminuées descendante) cède à l’orage et s’enfuit. La couleur sombre et farouche de ce finale est nuancée par les motifs des trois femmes qui présagent à Mahomet son triomphe, et dont les phrases se trouveront développées au troisième acte, dans la scène où Mahomet savoure les délices de sa grandeur.