En ce moment des pleurs vinrent aux yeux de Gambara, qui, après un moment d’émotion, s’écria:—Deuxième acte! Voici la religion instituée. Les Arabes gardent la tente de leur prophète qui consulte Dieu (chœur en la mineur). Mahomet paraît (prière en fa). Quelle brillante et majestueuse harmonie plaquée sous ce chant où j’ai peut-être reculé les bornes de la mélodie. Ne fallait-il pas exprimer les merveilles de ce grand mouvement d’hommes qui a créé une musique, une architecture, une poésie, un costume et des mœurs? En l’entendant, vous vous promenez sous les arcades du Généralife, sous les voûtes sculptées de l’Alhambra! Les fioritures de l’air peignent la délicieuse architecture moresque et les poésies de cette religion galante et guerrière qui devait s’opposer à la guerrière et galante chevalerie des chrétiens. Quelques cuivres se réveillent à l’orchestre et annoncent les premiers triomphes (par une cadence rompue). Les Arabes adorent le prophète (mi bémol majeur). Arrivée de Khaled, d’Amron et d’Ali par un tempo di marcia. Les armées des Croyants ont pris des villes et soumis les trois Arabies! Quel pompeux récitatif! Mahomet récompense ses généraux en leur donnant ses filles. (Ici, dit-il d’un air piteux, il y a un de ces ignobles ballets qui coupent le fil des plus belles tragédies musicales!) Mais Mahomet (si mineur) relève l’opéra par sa grande prophétie, qui commence chez ce pauvre monsieur de Voltaire par ce vers:

Le temps de l’Arabie est à la fin venu.

Elle est interrompue par le chœur des Arabes triomphants (douze-huit accéléré). Les clairons, les cuivres reparaissent avec les tribus qui arrivent en foule. Fête générale où toutes les voix concourent l’une après l’autre, et où Mahomet proclame sa polygamie. Au milieu de cette gloire, la femme qui a tant servi Mahomet se détache par un air magnifique (si majeur). «Et moi, dit-elle, moi, ne serais-je donc plus aimée?—Il faut nous séparer; tu es une femme, et je suis un prophète; je puis avoir des esclaves, mais plus d’égal!» Écoutez ce duo (sol dièse mineur). Quels déchirements! La femme comprend la grandeur qu’elle a élevée de ses mains, elle aime assez Mahomet pour se sacrifier à sa gloire, elle l’adore comme un Dieu sans le juger, et sans un murmure. Pauvre femme, la première dupe et la première victime! Quel thème pour le finale (si majeur) que cette douleur, brodée en couleurs si brunes sur le fond des acclamations du chœur, et mariée aux accents de Mahomet abandonnant sa femme comme un instrument inutile, mais faisant voir qu’il ne l’oubliera jamais! Quelles triomphantes girandoles, quelles fusées de chants joyeux et perlés élancent les deux jeunes voix (primo et secondo soprano) d’Aiesha et d’Hafsa, soutenus par Ali et sa femme, par Omar et Aboubecker! Pleurez, réjouissez-vous! Triomphes et larmes! Voilà la vie.

Marianna ne put retenir ses pleurs. Andrea fut tellement ému, que ses yeux s’humectèrent légèrement. Le cuisinier napolitain qu’ébranla la communication magnétique des idées exprimées par les spasmes de la voix de Gambara, s’unit à cette émotion. Le musicien se retourna, vit ce groupe et sourit.

—Vous me comprenez enfin! s’écria-t-il.

Jamais triomphateur mené pompeusement au Capitole, dans les rayons pourpres de la gloire, aux acclamations de tout un peuple, n’eut pareille expression en sentant poser la couronne sur sa tête. Le visage du musicien étincelait comme celui d’un saint martyr. Personne ne dissipa cette erreur. Un horrible sourire effleura les lèvres de Marianna. Le comte fut épouvanté par la naïveté de cette folie.

Troisième acte! dit l’heureux compositeur en se rasseyant au piano. (Andantino solo). Mahomet malheureux dans son sérail, entouré de femmes. Quatuor de houris (en la majeur). Quelles pompes! quels chants de rossignols heureux! Modulations (fa dièse mineur). Le thème se représente (sur la dominante mi pour reprendre en la majeur). Les voluptés se groupent et se dessinent afin de produire leur opposition au sombre finale du premier acte. Après les danses, Mahomet se lève et chante un grand air de bravoure (fa mineur) pour regretter l’amour unique et dévoué de sa première femme en s’avouant vaincu par la polygamie. Jamais musicien n’a eu pareil thème. L’orchestre et le chœur des femmes expriment les joies des houris, tandis que Mahomet revient à la mélancolie qui a ouvert l’opéra.—Où est Beethoven, s’écria Gambara, pour que je sois bien compris dans ce retour prodigieux de tout l’opéra sur lui-même. Comme tout s’est appuyé sur la basse! Beethoven n’a pas construit autrement sa symphonie en ut. Mais son mouvement héroïque est purement instrumental, au lieu qu’ici mon mouvement héroïque est appuyé par un sextuor des plus belles voix humaines, et par un chœur des Croyants qui veillent à la PORTE de la maison sainte. J’ai toutes les richesses de la mélodie et de l’harmonie, un orchestre et des voix! Entendez l’expression de toutes les existences humaines, riches ou pauvres! la lutte, le triomphe et l’ennui! Ali arrive, l’Alcoran triomphe sur tous les points (duo en ré mineur). Mahomet se confie à ses deux beaux-pères, il est las de tout, il veut abdiquer le pouvoir et mourir inconnu pour consolider son œuvre. Magnifique sextuor (si bémol majeur). Il fait ses adieux (solo en fa naturel). Ses deux beaux-pères institués ses vicaires (kalifes) appellent le peuple. Grande marche triomphale. Prière générale des Arabes agenouillés devant la maison sainte (kasba) d’où s’envole le pigeon (même tonalité). La prière faite par soixante voix, et commandée par les femmes (en si bémol), couronne cette œuvre gigantesque où la vie des nations et de l’homme est exprimée. Vous avez eu toutes les émotions humaines et divines.

Andrea contemplait Gambara dans un étonnement stupide. Si d’abord il avait été saisi par l’horrible ironie que présentait cet homme en exprimant les sentiments de la femme de Mahomet sans les reconnaître chez Marianna, la folie du mari fut éclipsée par celle du compositeur. Il n’y avait pas l’apparence d’une idée poétique ou musicale dans l’étourdissante cacophonie qui frappait les oreilles: les principes de l’harmonie, les premières règles de la composition étaient totalement étrangères à cette informe création. Au lieu de la musique savamment enchaînée que désignait Gambara, ses doigts produisaient une succession de quintes, de septièmes et d’octaves, de tierces majeures, et des marches de quarte sans sixte à la basse, réunion de sons discordants jetés au hasard qui semblait combinée pour déchirer les oreilles les moins délicates. Il est difficile d’exprimer cette bizarre exécution, car il faudrait des mots nouveaux pour cette musique impossible. Péniblement affecté de la folie de ce brave homme, Andrea rougissait et regardait à la dérobée Marianna qui, pâle et les yeux baissés, ne pouvait retenir ses larmes. Au milieu de son brouhaha de notes, Gambara avait lancé de temps en temps des exclamations qui décelaient le ravissement de son âme: il s’était pâmé d’aise, il avait souri à son piano, l’avait regardé avec colère, lui avait tiré la langue, expression à l’usage des inspirés; enfin il paraissait enivré de la poésie qui lui remplissait la tête et qu’il s’était vainement efforcé de traduire. Les étranges discordances qui hurlaient sous ses doigts avaient évidemment résonné dans son oreille comme de célestes harmonies. Certes, au regard inspiré de ses yeux bleus ouverts sur un autre monde, à la rose lueur qui colorait ses joues, et surtout à cette sérénité divine que l’extase répandait sur ses traits si nobles et si fiers, un sourd aurait cru assister à une improvisation due à quelque grand artiste. Cette illusion eût été d’autant plus naturelle que l’exécution de cette musique insensée exigeait une habileté merveilleuse pour se rompre à un pareil doigté. Gambara avait dû travailler pendant plusieurs années. Ses mains n’étaient pas d’ailleurs seules occupées, la complication des pédales imposait à tout son corps une perpétuelle agitation; aussi la sueur ruisselait-elle sur son visage pendant qu’il travaillait à enfler un crescendo de tous les faibles moyens que l’ingrat instrument mettait à son service: il avait trépigné, soufflé, hurlé; ses doigts avaient égalé en prestesse la double langue d’un serpent; enfin, au dernier hurlement du piano, il s’était jeté en arrière et avait laissé tomber sa tête sur le dos de son fauteuil.

—Par Bacchus! je suis tout étourdi, s’écria le comte en sortant, un enfant dansant sur un clavier ferait de meilleure musique.

—Assurément, le hasard n’éviterait pas l’accord de deux notes avec autant d’adresse que ce diable d’homme l’a fait pendant une heure, dit Giardini.

—Comment l’admirable régularité des traits de Marianna ne s’altère-t-elle point à l’audition continuelle de ces effroyables discordances? se demanda le comte. Marianna est menacée d’enlaidir.

—Seigneur, il faut l’arracher à ce danger, s’écria Giardini.

—Oui, dit Andrea, j’y ai songé. Mais, pour reconnaître si mes projets ne reposent point sur une fausse base, j’ai besoin d’appuyer mes soupçons sur une expérience. Je reviendrai pour examiner les instruments qu’il a inventés. Ainsi demain, après le dîner, nous ferons une médianoche, et j’enverrai moi-même le vin et les friandises nécessaires.

Le cuisinier s’inclina. La journée suivante fut employée par le comte à faire arranger l’appartement qu’il destinait au pauvre ménage de l’artiste. Le soir, Andrea vint et trouva, selon ses instructions, ses vins et ses gâteaux servis avec une espèce d’apprêt par Marianna et par le cuisinier; Gambara lui montra triomphalement les petits tambours sur lesquels étaient des grains de poudre à l’aide desquels il faisait ses observations sur les différentes natures des sons émis par les instruments.

—Voyez-vous, lui dit-il, par quels moyens simples j’arrive à prouver une grande proposition. L’acoustique me révèle ainsi des actions analogues du son sur tous les objets qu’il affecte. Toutes les harmonies partent d’un centre commun et conservent entre elles d’intimes relations; ou plutôt, l’harmonie, une comme la lumière, est décomposée par nos arts comme le rayon par le prisme.

Puis il présenta des instruments construits d’après ses lois, en expliquant les changements qu’il introduisait dans leur contexture. Enfin il annonça, non sans emphase, qu’il couronnerait cette séance préliminaire, bonne tout au plus à satisfaire la curiosité de l’œil, en faisant entendre un instrument qui pouvait remplacer un orchestre entier, et qu’il nommait Panharmonicon.

—Si c’est celui qui est dans cette cage et qui nous attire les plaintes du voisinage quand vous y travaillez, dit Giardini, vous n’en jouerez pas longtemps, le commissaire de police viendra bientôt. Y pensez-vous?

—Si ce pauvre fou reste, dit Gambara à l’oreille du comte, il me sera impossible de jouer.

Le comte éloigna le cuisinier en lui promettant une récompense, s’il voulait guetter au dehors afin d’empêcher les patrouilles ou les voisins d’intervenir. Le cuisinier, qui ne s’était pas épargné en versant à boire à Gambara, consentit. Sans être ivre, le compositeur était dans cette situation où toutes les forces intellectuelles sont surexcitées, où les parois d’une chambre deviennent lumineuses, où les mansardes n’ont plus de toits, où l’âme voltige dans le monde des esprits. Marianna dégagea, non sans peine, de ses couvertures un instrument aussi grand qu’un piano à queue, mais ayant un buffet supérieur de plus. Cet instrument bizarre offrait, outre ce buffet et sa table, les pavillons de quelques instruments à vent et les becs aigus de quelques tuyaux.

—Jouez-moi, je vous prie, cette prière que vous dites être si belle et qui termine votre opéra, dit le comte.

Au grand étonnement de Marianna et d’Andrea, Gambara commença par plusieurs accords qui décelèrent un grand maître; à leur étonnement succéda d’abord une admiration mêlée de surprise, puis une complète extase au milieu de laquelle ils oublièrent et le lieu et l’homme. Les effets d’orchestre n’eussent pas été si grandioses que le furent les sons des instruments à vent qui rappelaient l’orgue et qui s’unirent merveilleusement aux richesses harmoniques des instruments à cordes; mais l’état imparfait dans lequel se trouvait cette singulière machine arrêtait les développements du compositeur, dont la pensée parut alors plus grande. Souvent la perfection dans les œuvres d’art empêche l’âme de les agrandir. N’est-ce pas le procès gagné par l’esquisse contre le tableau fini, au tribunal de ceux qui achèvent l’œuvre par la pensée, au lieu de l’accepter toute faite? La musique la plus pure et la plus suave que le comte eût jamais entendue s’éleva sous les doigts de Gambara comme un nuage d’encens au-dessus d’un autel. La voix du compositeur redevint jeune; et, loin de nuire à cette riche mélodie, son organe l’expliqua, la fortifia, la dirigea, comme la voix atone et chevrotante d’un habile lecteur, comme l’était Andrieux, étendait le sens d’une sublime scène de Corneille ou de Racine en y ajoutant une poésie intime. Cette musique digne des anges accusait les trésors cachés dans cet immense opéra, qui ne pouvait jamais être compris, tant que cet homme persisterait à s’expliquer dans son état de raison. Également partagés entre la musique et la surprise que leur causait cet instrument aux cent voix, dans lequel un étranger aurait pu croire que le facteur avait caché des jeunes filles invisibles, tant les sons avaient par moments d’analogie avec la voix humaine, le comte et Marianna n’osaient se communiquer leurs idées ni par le regard ni par la parole. Le visage de Marianna était éclairé par une magnifique lueur d’espérance qui lui rendit les splendeurs de la jeunesse. Cette renaissance de sa beauté, qui s’unissait à la lumineuse apparition du génie de son mari, nuança d’un nuage de chagrin les délices que cette heure mystérieuse donnait au comte.

—Vous êtes notre bon génie, lui dit Marianna. Je suis tentée de croire que vous l’inspirez, car moi, qui ne le quitte point, je n’ai jamais entendu pareille chose.

—Et les adieux de Cadhige! s’écria Gambara qui chanta la cavatine à laquelle il avait donné la veille l’épithète de sublime et qui fit pleurer les deux amants, tant elle exprimait bien le dévouement le plus élevé de l’amour.

—Qui a pu vous dicter de pareils chants? demanda le comte.

—L’esprit, répondit Gambara; quand il apparaît, tout me semble en feu. Je vois les mélodies face à face, belles et fraîches, colorées comme des fleurs; elles rayonnent, elles retentissent, et j’écoute, mais il faut un temps infini pour les reproduire.

—Encore! dit Marianna.

Gambara, qui n’éprouvait aucune fatigue, joua sans efforts ni grimaces. Il exécuta son ouverture avec un si grand talent et découvrit des richesses musicales si nouvelles, que le comte ébloui finit par croire à une magie semblable à celle que déploient Paganini et Liszt, exécution qui, certes, change toutes les conditions de la musique en en faisant une poésie au-dessus des créations musicales.

—Eh! bien, Votre Excellence le guérira-t-elle? demanda le cuisinier quand Andrea descendit.

—Je le saurai bientôt, répondit le comte. L’intelligence de cet homme a deux fenêtres, l’une fermée sur le monde, l’autre ouverte sur le ciel: la première est la musique, la seconde est la poésie; jusqu’à ce jour il s’est obstiné à rester devant la fenêtre bouchée, il faut le conduire à l’autre. Vous le premier m’avez mis sur la voie, Giardini, en me disant que votre hôte raisonne plus juste dès qu’il a bu quelques verres de vin.

—Oui, s’écria le cuisinier, et je devine le plan de Votre Excellence.

—S’il est encore temps de faire tonner la poésie à ses oreilles, au milieu des accords d’une belle musique, il faut le mettre en état d’entendre et de juger. Or, l’ivresse peut seule venir à mon secours. M’aiderez-vous à griser Gambara, mon cher? cela ne vous fera-t-il pas de mal à vous-même?

—Comment l’entend Votre Excellence?

Andrea s’en alla sans répondre, mais en riant de la perspicacité qui restait à ce fou. Le lendemain, il vint chercher Marianna, qui avait passé la matinée à se composer une toilette simple mais convenable, et qui avait dévoré toutes ses économies. Ce changement eût dissipé l’illusion d’un homme blasé, mais chez le comte, le caprice était devenu passion. Dépouillée de sa poétique misère et transformée en simple bourgeoise, Marianna le fit rêver au mariage, il lui donna la main pour monter dans un fiacre et lui fit part de son projet. Elle approuva tout, heureuse de trouver son amant encore plus grand, plus généreux, plus désintéressé qu’elle ne l’espérait. Elle arriva dans un appartement où Andrea s’était plu à rappeler son souvenir à son amie par quelques-unes de ces recherches qui séduisent les femmes les plus vertueuses.

—Je ne vous parlerai de mon amour qu’au moment où vous désespérerez de votre Paul, dit le comte à Marianna en revenant rue Froidmanteau. Vous serez témoin de la sincérité de mes efforts; s’ils sont efficaces, peut-être ne saurai-je pas me résigner à mon rôle d’ami, mais alors je vous fuirai, Marianna. Si je me sens assez de courage pour travailler à votre bonheur, je n’aurai pas assez de force pour le contempler.

—Ne parlez pas ainsi, les générosités ont leur péril aussi, répondit-elle en retenant mal ses larmes. Mais quoi, vous me quittez déjà!

—Oui, dit Andrea, soyez heureuse sans distraction.

S’il fallait croire le cuisinier, le changement d’hygiène fut favorable aux deux époux. Tous les soirs après boire, Gambara paraissait moins absorbé, causait davantage et plus posément; il parlait enfin de lire les journaux. Andrea ne put s’empêcher de frémir en voyant la rapidité inespérée de son succès; mais quoique ses angoisses lui révélassent la force de son amour, elles ne le firent point chanceler dans sa vertueuse résolution. Il vint un jour reconnaître les progrès de cette singulière guérison. Si l’état de son malade lui causa d’abord quelque joie, elle fut troublée par la beauté de Marianna, à qui l’aisance avait rendu tout son éclat. Il revint dès lors chaque soir engager des conversations douces et sérieuses où il apportait les clartés d’une opposition mesurée aux singulières théories de Gambara. Il profitait de la merveilleuse lucidité dont jouissait l’esprit de ce dernier sur tous les points qui n’avoisinaient pas de trop près sa folie, pour lui faire admettre sur les diverses branches de l’art des principes également applicables plus tard à la musique. Tout allait bien tant que les fumées du vin échauffaient le cerveau du malade; mais dès qu’il avait complétement recouvré, ou plutôt reperdu sa raison, il retombait dans sa manie. Néanmoins, Paolo se laissait déjà plus facilement distraire par l’impression des objets extérieurs, et déjà son intelligence se dispersait sur un plus grand nombre de points à la fois. Andrea, qui prenait un intérêt d’artiste à cette œuvre semi-médicale, crut enfin pouvoir frapper un grand coup. Il résolut de donner à son hôtel un repas auquel Giardini fut admis par la fantaisie qu’il eut de ne point séparer le drame et la parodie, le jour de la première représentation de l’opéra de Robert-le-Diable, à la répétition duquel il avait assisté, et qui lui parut propre à dessiller les yeux de son malade. Dès le second service, Gambara déjà ivre se plaisanta lui-même avec beaucoup de grâce, et Giardini avoua que ses innovations culinaires ne valaient pas le diable. Andrea n’avait rien négligé pour opérer ce double miracle. L’Orvieto, le Montefiascone, amenés avec les précautions infinies qu’exige leur transport, le Lacryma-Christi, le Giro, tous les vins chauds de la cara patria faisaient monter aux cerveaux des convives la double ivresse de la vigne et du souvenir. Au dessert, le musicien et le cuisinier abjurèrent gaiement leurs erreurs: l’un fredonnait une cavatine de Rossini, l’autre entassait sur son assiette des morceaux qu’il arrosait de marasquin de Zara, en faveur de la cuisine française. Le comte profita de l’heureuse disposition de Gambara, qui se laissa conduire à l’Opéra avec la douceur d’un agneau. Aux premières notes de l’introduction, l’ivresse de Gambara parut se dissiper pour faire place à cette excitation fébrile qui parfois mettait en harmonie son jugement et son imagination, dont le désaccord habituel causait sans doute sa folie, et la pensée dominante de ce grand drame musical lui apparut dans son éclatante simplicité, comme un éclair qui sillonna la nuit profonde où il vivait. A ses yeux dessillés, cette musique dessina les horizons immenses d’un monde où il se trouvait jeté pour la première fois, tout en y reconnaissant des accidents déjà vus en rêve. Il se crut transporté dans les campagnes de son pays, où commence la belle Italie et que Napoléon nommait si judicieusement le glacis des Alpes. Reporté par le souvenir au temps où sa raison jeune et vive n’avait pas encore été troublée par l’extase de sa trop riche imagination, il écouta dans une religieuse attitude et sans vouloir dire un seul mot. Aussi le comte respecta-t-il le travail intérieur qui se faisait dans cette âme. Jusqu’à minuit et demi Gambara resta si profondément immobile, que les habitués de l’Opéra durent le prendre pour ce qu’il était, un homme ivre. Au retour, Andrea se mit à attaquer l’œuvre de Meyerbeer, afin de réveiller Gambara, qui restait plongé dans un de ces demi-sommeils que connaissent les buveurs.

—Qu’y a-t-il donc de si magnétique dans cette incohérente partition, pour qu’elle vous mette dans la position d’un somnambule? dit Andrea en arrivant chez lui. Le sujet de Robert-le-Diable est loin sans doute d’être dénué d’intérêt, Holtei l’a développé avec un rare bonheur dans un drame très-bien écrit et rempli de situations fortes et attachantes; mais les auteurs français ont trouvé le moyen d’y puiser la fable la plus ridicule du monde. Jamais l’absurdité des libretti de Vesari, de Schikaneder, n’égala celle du poëme de Robert-le-Diable, vrai cauchemar dramatique qui oppresse les spectateurs sans faire naître d’émotions fortes. Meyerbeer a fait au diable une trop belle part. Bertram et Alice représentent la lutte du bien et du mal, le bon et le mauvais principe. Cet antagonisme offrait le contraste le plus heureux au compositeur. Les mélodies les plus suaves placées à côté de chants âpres et durs, étaient une conséquence naturelle de la forme du libretto, mais dans la partition de l’auteur allemand les démons chantent mieux que les saints. Les inspirations célestes démentent souvent leur origine, et si le compositeur quitte pendant un instant les formes infernales, il se hâte d’y revenir, bientôt fatigué de l’effort qu’il a fait pour les abandonner. La mélodie, ce fil d’or qui ne doit jamais se rompre dans une composition si vaste, disparaît souvent dans l’œuvre de Meyerbeer. Le sentiment n’y est pour rien, le cœur n’y joue aucun rôle; aussi ne rencontre-t-on jamais de ces motifs heureux, de ces chants naïfs qui ébranlent toutes les sympathies et laissent au fond de l’âme une douce impression. L’harmonie règne souverainement, au lieu d’être le fond sur lequel doivent se détacher les groupes du tableau musical. Ces accords dissonants, loin d’émouvoir l’auditeur, n’excitent dans son âme qu’un sentiment analogue à celui que l’on éprouverait à la vue d’un saltimbanque suspendu sur un fil, et se balançant entre la vie et la mort. Des chants gracieux ne viennent jamais calmer ces crispations fatigantes. On dirait que le compositeur n’a eu d’autre but que de se montrer bizarre, fantastique; il saisit avec empressement l’occasion de produire un effet baroque, sans s’inquiéter de la vérité, de l’unité musicale, ni de l’incapacité des voix écrasées sous ce déchaînement instrumental.

—Taisez-vous, mon ami, dit Gambara, je suis encore sous le charme de cet admirable chant des enfers que les porte-voix rendent encore plus terrible, instrumentation neuve! Les cadences rompues qui donnent tant d’énergie au chant de Robert, la cavatine du quatrième acte, le finale du premier, me tiennent encore sous la fascination d’un pouvoir surnaturel! Non, la déclamation de Gluck lui-même ne fut jamais d’un si prodigieux effet, et je suis étonné de tant de science.

—Signor maestro, reprit Andrea en souriant, permettez-moi de vous contredire. Gluck avant d’écrire réfléchissait longtemps. Il calculait toutes les chances et arrêtait un plan qui pouvait être modifié plus tard par ses inspirations de détail, mais qui ne lui permettait jamais de se fourvoyer en chemin. De là cette accentuation énergique, cette déclamation palpitante de vérité. Je conviens avec vous que la science est grande dans l’opéra de Meyerbeer, mais cette science devient un défaut lorsqu’elle s’isole de l’inspiration, et je crois avoir aperçu dans cette œuvre le pénible travail d’un esprit fin qui a trié sa musique dans des milliers de motifs des opéras tombés ou oubliés, pour se les approprier en les étendant, les modifiant ou les concentrant. Mais il est arrivé ce qui arrive à tous les faiseurs de centons, l’abus des bonnes choses. Cet habile vendangeur de notes prodigue des dissonances qui, trop fréquentes, finissent par blesser l’oreille et l’accoutument à ces grands effets que le compositeur doit ménager beaucoup, pour en tirer un plus grand parti lorsque la situation les réclame. Ces transitions enharmoniques se répètent à satiété, et l’abus de la cadence plagale lui ôte une grande partie de sa solennité religieuse. Je sais bien que chaque compositeur a ses formes particulières auxquelles il revient malgré lui, mais il est essentiel de veiller sur soi et d’éviter ce défaut. Un tableau dont le coloris n’offrirait que du bleu ou du rouge serait loin de la vérité et fatiguerait la vue. Ainsi le rhythme presque toujours le même dans la partition de Robert jette de la monotonie sur l’ensemble de l’ouvrage. Quant à l’effet des porte-voix dont vous parlez, il est depuis longtemps connu en Allemagne, et ce que Meyerbeer nous donne pour du neuf a été toujours employé par Mozart, qui faisait chanter de cette sorte le chœur des diables de Don Juan.

Andrea essaya, tout en l’entraînant à de nouvelles libations, de faire revenir Gambara par ses contradictions au vrai sentiment musical, en lui démontrant que sa prétendue mission en ce monde ne consistait pas à régénérer un art hors de ses facultés, mais bien à chercher sous une autre forme, qui n’était autre que la poésie, l’expression de sa pensée.

—Vous n’avez rien compris, cher comte, à cet immense drame musical, dit négligemment Gambara qui se mit devant le piano d’Andrea, fit résonner les touches, écouta le son, s’assit et parut penser pendant quelques instants, comme pour résumer ses propres idées.

—Et d’abord sachez, reprit-il, qu’une oreille intelligente comme la mienne a reconnu le travail de sertisseur dont vous parlez. Oui, cette musique est choisie avec amour, mais dans les trésors d’une imagination riche et féconde où la science a pressé les idées pour en extraire l’essence musicale. Je vais vous expliquer ce travail.

Il se leva pour mettre les bougies dans la pièce voisine, et avant de se rasseoir, il but un plein verre de vin de Giro, vin de Sardaigne qui recèle autant de feu que les vieux vins de Tokaj en allument.

—Voyez-vous, dit Gambara, cette musique n’est faite ni pour les incrédules ni pour ceux qui n’aiment point. Si vous n’avez pas éprouvé dans votre vie les vigoureuses atteintes d’un esprit mauvais qui dérange le but quand vous le visez, qui donne une fin triste aux plus belles espérances; en un mot, si vous n’avez jamais aperçu la queue du diable frétillant en ce monde, l’opéra de Robert sera pour vous ce qu’est l’Apocalypse pour ceux qui croient que tout finit avec eux. Si, malheureux et persécuté, vous comprenez le génie du mal, ce grand singe qui détruit à tout moment l’œuvre de Dieu, si vous l’imaginez ayant non pas aimé, mais violé une femme presque divine, et remportant de cet amour les joies de la paternité, au point de mieux aimer son fils éternellement malheureux avec lui, que de le savoir éternellement heureux avec Dieu; si vous imaginez enfin l’âme de la mère planant sur la tête de son fils pour l’arracher aux horribles séductions paternelles, vous n’aurez encore qu’une faible idée de cet immense poëme auquel il manque peu de chose pour rivaliser avec le Don Juan de Mozart. Don Juan est au-dessus par sa perfection, je l’accorde; Robert-le-Diable représente des idées, Don Juan excite des sensations. Don Juan est encore la seule œuvre musicale où l’harmonie et la mélodie soient en proportions exactes; là seulement est le secret de sa supériorité sur Robert, car Robert est plus abondant. Mais à quoi sert cette comparaison, si ces deux œuvres sont belles de leurs beautés propres? Pour moi, qui gémis sous les coups réitérés du démon, Robert m’a parlé plus énergiquement qu’à vous, et je l’ai trouvé vaste et concentré tout à la fois. Vraiment, grâce à vous, je viens d’habiter le beau pays des rêves où nos sens se trouvent agrandis, où l’univers se déploie dans des proportions gigantesques par rapport à l’homme. (Il se fit un moment de silence.) Je tressaille encore, dit le malheureux artiste, aux quatre mesures de timbales qui m’ont atteint dans les entrailles et qui ouvrent cette courte, cette brusque introduction où le solo de trombone, les flûtes, le hautbois et la clarinette jettent dans l’âme une couleur fantastique. Cet andante en ut mineur fait pressentir le thème de l’invocation des âmes dans l’abbaye, et vous agrandit la scène par l’annonce d’une lutte toute spirituelle. J’ai frissonné!

Gambara frappa les touches d’une main sûre, il étendit magistralement le thème de Meyerbeer par une sorte de décharge d’âme à la manière de Liszt. Ce ne fut plus un piano, ce fut l’orchestre tout entier, le génie de la musique évoqué.

—Voilà le style de Mozart, s’écria-t-il. Voyez comme cet Allemand manie les accords, et par quelles savantes modulations il fait passer l’épouvante pour arriver à la dominante d’ut. J’entends l’enfer! La toile se lève. Que vois-je? le seul spectacle à qui nous donnions le nom d’infernal, une orgie de chevaliers, en Sicile. Voilà dans ce chœur en fa toutes les passions humaines déchaînées par un allegro bachique. Tous les fils par lesquels le diable nous mène se remuent! Voilà bien l’espèce de joie qui saisit les hommes quand ils dansent sur un abîme, ils se donnent eux-mêmes le vertige. Quel mouvement dans ce chœur! Sur ce chœur, la réalité de la vie, la vie naïve et bourgeoise se détache en sol mineur par un chant plein de simplicité, celui de Raimbaut. Il me rafraîchit un moment l’âme ce bon homme qui exprime la verte et plantureuse Normandie, en venant la rappeler à Robert au milieu de l’ivresse. Ainsi, la douceur de la patrie aimée nuance d’un filet brillant ce sombre début. Puis vient cette merveilleuse ballade en ut majeur, accompagnée du chœur en ut mineur, et qui dit si bien le sujet:—Je suis Robert! éclate aussitôt. La fureur du prince offensé par son vassal n’est déjà plus une fureur naturelle; mais elle va se calmer, car les souvenirs de l’enfance arrivent avec Alice par cet allegro en la majeur plein de mouvement et de grâce. Entendez-vous les cris de l’innocence qui, en entrant dans ce drame infernal, y entre persécutée?—Non, non! chanta Gambara qui sut faire chanter son pulmonique piano. La patrie et ses émotions sont venues! l’enfance et ses souvenirs ont refleuri dans le cœur de Robert; mais voici l’ombre de la mère qui se lève accompagnée des suaves idées religieuses! La religion anime cette belle romance en mi majeur, et dans laquelle se trouve une merveilleuse progression harmonique et mélodique sur les paroles:

Car dans les cieux comme sur la terre,
Sa mère va prier pour lui.

La lutte commence entre les puissances inconnues et le seul homme qui ait dans ses veines le feu de l’enfer pour y résister. Et pour que vous le sachiez bien, voici l’entrée de Bertram, sous laquelle le grand musicien a plaqué en ritournelle à l’orchestre un rappel de la ballade de Raimbaut. Que d’art! quelle liaison de toutes les parties, quelle puissance de construction! Le diable est là-dessous, il se cache, il frétille. Avec l’épouvante d’Alice, qui reconnaît le diable du Saint-Michel de son village, le combat des deux principes est posé. Le thème musical va se développer, et par quelles phases variées? Voici l’antagonisme nécessaire à tout opéra fortement accusé par un beau récitatif, comme Gluck en faisait, entre Bertram et Robert.

Tu ne sauras jamais à quel excès je t’aime.

Cet ut mineur diabolique, cette terrible basse de Bertram entame son jeu de sape qui détruira tous les efforts de cet homme à tempérament violent. Là, pour moi, tout est effrayant. Le crime aura-t-il le criminel? le bourreau aura-t-il sa proie? le malheur dévorera-t-il le génie de l’artiste? la maladie tuera-t-elle le malade? l’ange gardien préservera-t-il le chrétien? Voici le finale, la scène de jeu où Bertram tourmente son fils en lui causant les plus terribles émotions. Robert, dépouillé, colère, brisant tout, voulant tout tuer, tout mettre à feu et à sang, lui semble bien son fils, il est ressemblant ainsi. Quelle atroce gaieté dans le je ris de tes coups de Bertram! Comme la barcarolle vénitienne nuance bien ce finale! par quelles transitions hardies cette scélérate paternité rentre en scène pour ramener Robert au jeu! Ce début est accablant pour ceux qui développent les thèmes au fond de leur cœur en leur donnant l’étendue que le musicien leur a commandé de communiquer. Il n’y avait que l’amour à opposer à cette grande symphonie chantée où vous ne surprenez ni monotonie, ni l’emploi d’un même moyen; elle est une et variée, caractère de tout ce qui est grand et naturel. Je respire, j’arrive dans la sphère élevée d’une cour galante; j’entends les jolies phrases fraîches et légèrement mélancoliques d’Isabelle, et le chœur de femmes en deux parties et en imitation qui sent un peu les teintes moresques de l’Espagne. En cet endroit, la terrible musique s’adoucit par des teintes molles, comme une tempête qui se calme, pour arriver à ce duo fleureté, coquet, bien modulé, qui ne ressemble à rien de la musique précédente. Après les tumultes du camp des héros chercheurs d’aventures, vient la peinture de l’amour. Merci, poëte, mon cœur n’eût pas résisté plus longtemps. Si je ne cueillais pas là les marguerites d’un opéra-comique français, si je n’entendais pas la douce plaisanterie de la femme qui sait aimer et consoler, je ne soutiendrais pas la terrible note grave sur laquelle apparaît Bertram, répondant à son fils ce: Si je le permets! quand il promet à sa princesse adorée de triompher sous les armes qu’elle lui donne. A l’espoir du joueur corrigé par l’amour, l’amour de la plus belle femme, car l’avez-vous vue cette Sicilienne ravissante, et son œil de faucon sûr de sa proie? (quels interprètes a trouvés le musicien!) à l’espoir de l’homme, l’Enfer oppose le sien par ce cri sublime: A toi, Robert de Normandie! N’admirez-vous pas la sombre et profonde horreur empreinte dans ces longues et belles notes écrites sur dans la forêt prochaine? Il y a là tous les enchantements de la Jérusalem délivrée, comme on en retrouve la chevalerie dans ce chœur à mouvement espagnol et dans le tempo di marcia. Que d’originalité dans cet allégro, modulation des quatre timbales accordées (ut ré, ut sol)! combien de grâces dans l’appel au tournoi! Le mouvement de la vie héroïque du temps est là tout entier, l’âme s’y associe, je lis un roman de chevalerie et un poëme. L’exposition est finie, il semble que les ressources de la musique soient épuisées, vous n’avez rien entendu de semblable, et cependant tout est homogène. Vous avez aperçu la vie humaine dans sa seule et unique expression: Serai-je heureux ou malheureux? disent les philosophes. Serai-je damné ou sauvé? disent les chrétiens.

Ici, Gambara s’arrêta sur la dernière note du chœur, il la développa mélancoliquement, et se leva pour aller boire un autre grand verre de vin de Giro. Cette liqueur semi-africaine ralluma l’incandescence de sa face, que l’exécution passionnée et merveilleuse de l’opéra de Meyerbeer avait fait légèrement pâlir.

—Pour que rien ne manque à cette composition, reprit-il, le grand artiste nous a largement donné le seul duo bouffe que pût se permettre un démon, la séduction d’un pauvre trouvère. Il a mis la plaisanterie à côté de l’horreur, une plaisanterie où s’abîme la seule réalité qui se montre dans la sublime fantaisie de son œuvre: les amours pures et tranquilles d’Alice et de Raimbaut, leur vie sera troublée par une vengeance anticipée; les âmes grandes peuvent seules sentir la noblesse qui anime ces airs bouffes, vous n’y trouvez ni le papillotage trop abondant de notre musique italienne, ni le commun des ponts-neufs français. C’est quelque chose de la majesté de l’Olympe. Il y a le rire amer d’une divinité opposé à la surprise d’un trouvère qui se donjuanise. Sans cette grandeur, nous serions revenus trop brusquement à la couleur générale de l’opéra, empreinte dans cette horrible rage en septièmes diminuées qui se résout en une valse infernale et nous met enfin face à face avec les démons. Avec quelle vigueur le couplet de Bertram se détache en si mineur sur le chœur des enfers, en nous peignant la paternité mêlée à ces chants démoniaques par un désespoir affreux! Quelle ravissante transition que l’arrivée d’Alice sur la ritournelle en si bémol! J’entends encore ces chants angéliques de fraîcheur, n’est-ce pas le rossignol après l’orage? La grande pensée de l’ensemble se retrouve ainsi dans les détails, car que pourrait-on opposer à cette agitation des démons grouillants dans leur trou, si ce n’est l’air merveilleux d’Alice:

Quand j’ai quitté la Normandie!

Le fil d’or de la mélodie court toujours le long de la puissante harmonie comme un espoir céleste, elle la brode, et avec quelle profonde habileté! Jamais le génie ne lâche la science qui le guide. Ici le chant d’Alice se trouve en si bémol et se rattache au fa dièse, la dominante du chœur infernal. Entendez-vous le tremolo de l’orchestre? on demande Robert dans le cénacle des démons. Bertram rentre sur la scène, et là se trouve le point culminant de l’intérêt musical, un récitatif comparable à ce que les grands maîtres ont inventé de plus grandiose, la chaude lutte en mi bémol où éclatent les deux athlètes, le Ciel et l’Enfer, l’un par: Oui, tu me connais! sur une septième diminuée, l’autre par son fa sublime: Le ciel est avec moi! L’Enfer et la Croix sont en présence. Viennent les menaces de Bertram à Alice, le plus violent pathétique du monde, le génie du mal s’étalant avec complaisance et s’appuyant comme toujours sur l’intérêt personnel. L’arrivée de Robert, qui nous donne le magnifique trio en la bémol sans accompagnement, établit un premier engagement entre les deux forces rivales et l’homme. Voyez comme il se produit nettement, dit Gambara en resserrant cette scène par une exécution passionnée qui saisit Andrea. Toute cette avalanche de musique, depuis les quatre temps de timbale, a roulé vers ce combat des trois voix. La magie du mal triomphe! Alice s’enfuit, et vous entendez le duo en entre Bertram et Robert, le diable lui enfonce ses griffes au cœur, il le lui déchire pour se le mieux approprier; il se sert de tout: honneur, espoir, jouissances éternelles et infinies, il fait tout briller à ses yeux; il le met, comme Jésus, sur le pinacle du temple, et lui montre tous les joyaux de la terre, l’écrin du mal; il le pique au jeu du courage, et les beaux sentiments de l’homme éclatent dans ce cri:

Des chevaliers de ma patrie
L’honneur toujours fut le soutien!

Enfin, pour couronner l’œuvre, voilà le thème qui a si fatalement ouvert l’opéra, le voilà, ce chant principal, dans la magnifique évocation des âmes:

Nonnes, qui reposez sous cette froide pierre,
M’entendez-vous?

Glorieusement parcourue, la carrière musicale est glorieusement terminée par l’allegro vivace de la bacchanale en mineur. Voici bien le triomphe de l’Enfer! Roule, musique, enveloppe-nous de tes plis redoublés, roule et séduis! Les puissances infernales ont saisi leur proie, elles la tiennent, elles dansent. Ce beau génie destiné à vaincre, à régner, le voilà perdu! les démons sont joyeux, la misère étouffera le génie, la passion perdra le chevalier.

Ici Gambara développa la bacchanale pour son propre compte, en improvisant d’ingénieuses variations et s’accompagnant d’une voix mélancolique, comme pour exprimer les intimes souffrances qu’il avait ressenties.

—Entendez-vous les plaintes célestes de l’amour négligé? reprit-il, Isabelle appelle Robert au milieu du grand chœur des chevaliers allant au tournoi, et où reparaissent les motifs du second acte, afin de bien faire comprendre que le troisième acte s’est accompli dans une sphère surnaturelle. La vie réelle reprend. Ce chœur s’apaise à l’approche des enchantements de l’Enfer qu’apporte Robert avec le talisman, les prodiges du troisième acte vont se continuer. Ici vient le duo du viol, où le rhythme indique bien la brutalité des désirs d’un homme qui peut tout, et où la princesse, par des gémissements plaintifs, essaie de rappeler son amant à la raison. Là, le musicien s’était mis dans une situation difficile à vaincre, et il a vaincu par le plus délicieux morceau de l’opéra. Quelle adorable mélodie dans la cavatine de: Grâce pour toi! Les femmes en ont bien saisi le sens, elles se voyaient toutes étreintes et saisies sur la scène. Ce morceau seul ferait la fortune de l’opéra, car elles croyaient être toutes aux prises avec quelque violent chevalier. Jamais il n’y a eu de musique si passionnée ni si dramatique. Le monde entier se déchaîne alors contre le réprouvé. On peut reprocher à ce finale sa ressemblance avec celui de Don Juan, mais il y a dans la situation cette énorme différence qu’il y éclate une noble croyance en Isabelle, un amour vrai qui sauvera Robert; car il repousse dédaigneusement la puissance infernale qui lui est confiée, tandis que don Juan persiste dans ses incrédulités. Ce reproche est d’ailleurs commun à tous les compositeurs qui depuis Mozart ont fait des finales. Le finale de Don Juan est une de ces formes classiques trouvées pour toujours. Enfin la religion se lève toute-puissante avec sa voix qui domine les mondes, qui appelle tous les malheurs pour les consoler, tous les repentirs pour les réconcilier. La salle entière s’est émue aux accents de ce chœur:

Malheureux ou coupables,
Hâtez-vous d’accourir!

Dans l’horrible tumulte des passions déchaînées, la voix sainte n’eût pas été entendue; mais en ce moment critique, elle peut tonner la divine Église Catholique, elle se lève brillante de clartés. Là, j’ai été étonné de trouver après tant de trésors harmoniques une veine nouvelle où le compositeur a rencontré le morceau capital de: Gloire à la Providence! écrit dans la manière de Hændel. Arrive Robert, éperdu, déchirant l’âme avec son: Si je pouvais prier. Poussé par l’arrêt des enfers, Bertram poursuit son fils et tente un dernier effort. Alice vient faire apparaître la mère; vous entendez alors le grand trio vers lequel a marché l’opéra: le triomphe de l’âme sur la matière, de l’esprit du bien sur l’esprit du mal. Les chants religieux dissipent les chants infernaux, le bonheur se montre splendide; mais ici la musique a faibli: j’ai vu une cathédrale au lieu d’entendre le concert des anges heureux, quelque divine prière des âmes délivrées applaudissant à l’union de Robert et d’Isabelle. Nous ne devions pas rester sous le poids des enchantements de l’enfer, nous devions sortir avec une espérance au cœur. A moi, musicien catholique, il me fallait une autre prière de Mosè. J’aurais voulu savoir comment l’Allemagne aurait lutté contre l’Italie, ce que Meyerbeer aurait fait pour rivaliser avec Rossini. Cependant, malgré ce léger défaut, l’auteur peut dire qu’après cinq heures d’une musique si substantielle, un Parisien préfère une décoration à un chef-d’œuvre musical! Vous avez entendu les acclamations adressées à cette œuvre, elle aura cinq cents représentations! Si les Français ont compris cette musique...

—C’est parce qu’elle offre des idées, dit le comte.

—Non, c’est parce qu’elle présente avec autorité l’image des luttes où tant de gens expirent, et parce que toutes les existences individuelles peuvent s’y rattacher par le souvenir. Aussi, moi, malheureux, aurais-je été satisfait d’entendre ce cri des voix célestes que j’ai tant de fois rêvé.

Aussitôt Gambara tomba dans une extase musicale, et improvisa la plus mélodieuse et la plus harmonieuse cavatine que jamais Andrea devait entendre, un chant divin divinement chanté dont le thème avait une grâce comparable à celle de l’O filii et filiæ, mais plein d’agréments que le génie musical le plus élevé pouvait seul trouver. Le comte resta plongé dans l’admiration la plus vive: les nuages se dissipaient, le bleu du ciel s’entr’ouvrait, des figures d’anges apparaissaient et levaient les voiles qui cachent le sanctuaire, la lumière du ciel tombait à torrents. Bientôt le silence régna. Le comte, étonné de ne plus rien entendre, contempla Gambara qui, les yeux fixes et dans l’attitude des tériakis, balbutiait le mot Dieu! Le comte attendit que le compositeur descendît des pays enchantés où il était monté sur les ailes diaprées de l’inspiration, et résolut de l’éclairer avec la lumière qu’il en rapporterait.

—Hé! bien, lui dit-il en lui offrant un autre verre plein et trinquant avec lui, vous voyez que cet Allemand a fait selon vous un sublime opéra sans s’occuper de théorie, tandis que les musiciens qui écrivent des grammaires peuvent comme les critiques littéraires être de détestables compositeurs.

—Vous n’aimez donc pas ma musique!

—Je ne dis pas cela, mais si au lieu de viser à exprimer des idées, et si au lieu de pousser à l’extrême le principe musical, ce qui vous fait dépasser le but, vous vouliez simplement réveiller en nous des sensations, vous seriez mieux compris, si toutefois vous ne vous êtes pas trompé sur votre vocation. Vous êtes un grand poëte.

—Quoi! dit Gambara, vingt-cinq ans d’études seraient inutiles! Il me faudrait étudier la langue imparfaite des hommes, quand je tiens la clef du verbe céleste! Ah! si vous aviez raison, je mourrais...

—Vous, non. Vous êtes grand et fort, vous recommenceriez votre vie, et moi je vous soutiendrais. Nous offririons la noble et rare alliance d’un homme riche et d’un artiste qui se comprennent l’un l’autre.

—Êtes-vous sincère? dit Gambara frappé d’une soudaine stupeur.

—Je vous l’ai déjà dit, vous êtes plus poëte que musicien.

—Poëte! poëte! Cela vaut mieux que rien. Dites-moi la vérité, que prisez-vous le plus de Mozart ou d’Homère?

—Je les admire à l’égal l’un de l’autre.

—Sur l’honneur?

—Sur l’honneur.

—Hum! encore un mot. Que vous semble de Meyerbeer et de Byron?

—Vous les avez jugés en les rapprochant ainsi.

La voiture du comte était prête, le compositeur et son noble médecin franchirent rapidement les marches de l’escalier, et arrivèrent en peu d’instants chez Marianna. En entrant, Gambara se jeta dans les bras de sa femme, qui recula d’un pas en détournant la tête, le mari fit également un pas en arrière, et se pencha sur le comte.

—Ah! monsieur, dit Gambara d’une voix sourde, au moins fallait-il me laisser ma folie. Puis il baissa la tête et tomba.

—Qu’avez-vous fait? Il est ivre-mort, s’écria Marianna en jetant sur le corps un regard où la pitié combattait le dégoût.

Le comte aidé par son valet releva Gambara, qui fut posé sur son lit. Andrea sortit, le cœur plein d’une horrible joie.

Le lendemain, le comte laissa passer l’heure ordinaire de sa visite, il commençait à craindre d’avoir été la dupe de lui-même, et d’avoir vendu un peu cher l’aisance et la sagesse à ce pauvre ménage, dont la paix était à jamais troublée.

Giardini parut enfin, porteur d’un mot de Marianna.

«Venez, écrivait-elle, le mal n’est pas aussi grand que vous l’auriez voulu, cruel!»

—Excellence, dit le cuisinier pendant qu’Andrea faisait sa toilette, vous nous avez traités magnifiquement hier au soir, mais convenez qu’à part les vins qui étaient excellents, votre maître d’hôtel ne nous a pas servi un plat digne de figurer sur la table d’un vrai gourmet. Vous ne nierez pas non plus, je suppose, que le mets qui vous fut servi chez moi le jour où vous me fîtes l’honneur de vous asseoir à ma table ne renfermât la quintessence de tous ceux qui salissaient hier votre magnifique vaisselle. Aussi ce matin me suis-je éveillé en songeant à la promesse que vous m’avez faite d’une place de chef. Je me regarde comme attaché maintenant à votre maison.

—La même pensée m’est venue il y a quelques jours, répondit Andrea. J’ai parlé de vous au secrétaire de l’ambassade d’Autriche, et vous pouvez désormais passer les Alpes quand bon vous semblera. J’ai un château en Croatie où je vais rarement, là vous cumulerez les fonctions de concierge, de sommelier et de maître-d’hôtel, à deux cents écus d’appointements. Ce traitement sera aussi celui de votre femme, à qui le surplus du service est réservé. Vous pourrez vous livrer à des expériences in animâ vili, c’est-à-dire sur l’estomac de mes vassaux. Voici un bon sur mon banquier pour vos frais de voyage.

Giardini baisa la main du comte, suivant la coutume napolitaine.

—Excellence, lui dit-il, j’accepte le bon sans accepter la place, ce serait me déshonorer que d’abandonner mon art, en déclinant le jugement des plus fins gourmets qui, décidément, sont à Paris.

Quand Andrea parut chez Gambara, celui-ci se leva et vint à sa rencontre.

—Mon généreux ami, dit-il de l’air le plus ouvert, ou vous avez abusé hier de la faiblesse de mes organes, pour vous jouer de moi, ou votre cerveau n’est pas plus que le mien à l’épreuve des vapeurs natales de nos bons vins du Latium. Je veux m’arrêter à cette dernière supposition, j’aime mieux douter de votre estomac que de votre cœur. Quoi qu’il en soit, je renonce à jamais à l’usage du vin, dont l’abus m’a entraîné hier au soir dans de bien coupables folies. Quand je pense que j’ai failli... (il jeta un regard d’effroi sur Marianna). Quant au misérable opéra que vous m’avez fait entendre, j’y ai bien songé, c’est toujours de la musique faite par les moyens ordinaires, c’est toujours des montagnes de notes entassées, verba et voces: c’est la lie de l’ambroisie que je bois à longs traits en rendant la musique céleste que j’entends! C’est des phrases hachées dont j’ai reconnu l’origine. Le morceau de: Gloire à la Providence! ressemble un peu trop à un morceau de Hændel, le chœur des chevaliers allant au combat est parent de l’air écossais dans la Dame blanche; enfin si l’opéra plaît tant, c’est que la musique est de tout le monde, aussi doit-elle être populaire. Je vous quitte, mon cher ami, j’ai depuis ce matin dans ma tête quelques idées qui ne demandent qu’à remonter vers Dieu sur les ailes de la musique; mais je voulais vous voir et vous parler. Adieu, je vais demander mon pardon à la muse. Nous dînerons ce soir ensemble, mais point de vin, pour moi du moins. Oh! j’y suis décidé...

—J’en désespère, dit Andrea en rougissant.

—Ah! vous me rendez ma conscience, s’écria Marianna, je n’osais plus l’interroger. Mon ami! mon ami, ce n’est pas notre faute, il ne veut pas guérir.

Six ans après, en janvier 1837, la plupart des artistes qui avaient le malheur de gâter leurs instruments à vent ou à cordes, les apportaient rue Froidmanteau dans une infâme et horrible maison où demeurait au cinquième étage un vieil Italien nommé Gambara. Depuis cinq ans, cet artiste avait été laissé à lui-même et abandonné par sa femme, il lui était survenu bien des malheurs. Un instrument sur lequel il comptait pour faire fortune, et qu’il nommait le Panharmonicon, avait été vendu par autorité de justice sur la place du Châtelet, ainsi qu’une charge de papier réglé, barbouillé de notes de musique. Le lendemain de la vente ces partitions avaient enveloppé à la Halle du beurre, du poisson et des fruits. Ainsi, trois grands opéras dont parlait ce pauvre homme, mais qu’un ancien cuisinier napolitain devenu simple regrattier, disait être un amas de sottises, avaient été disséminés dans Paris et dévorés par les éventaires des revendeuses. N’importe, le propriétaire de la maison avait été payé de ses loyers, et les huissiers de leurs frais. Au dire du vieux regrattier napolitain qui vendait aux filles de la rue Froidmanteau les débris des repas les plus somptueux faits en ville, la signora Gambara avait suivi en Italie un grand seigneur milanais, et personne ne pouvait savoir ce qu’elle était devenue. Fatiguée de quinze années de misère, elle ruinait peut-être ce comte par un luxe exorbitant, car ils s’adoraient l’un l’autre si bien que dans le cours de sa vie le Napolitain n’avait pas eu l’exemple d’une semblable passion.

Vers la fin de ce même mois de janvier, un soir que Giardini le regrattier causait, avec une fille qui venait chercher à souper, de cette divine Marianna, si pure et si belle, si noblement dévouée, et qui cependant avait fini comme toutes les autres, la fille, le regrattier et sa femme aperçurent dans la rue une femme maigre, au visage noirci, poudreux, un squelette nerveux et ambulant qui regardait les numéros et cherchait à reconnaître une maison.

Ecco la Marianna, dit en italien le regrattier.

Marianna reconnut le restaurateur napolitain Giardini dans le pauvre revendeur, sans s’expliquer par quels malheurs il était arrivé à tenir une misérable boutique de regrat. Elle entra, s’assit, car elle venait de Fontainebleau; elle avait fait quatorze lieues dans la journée, et avait mendié son pain depuis Turin jusqu’à Paris. Elle effraya cet effroyable trio! De sa beauté merveilleuse, il ne lui restait plus que deux beaux yeux malades et éteints. La seule chose qu’elle trouvât fidèle était le malheur. Elle fut bien accueillie par le vieux et habile raccommodeur d’instruments qui la vit entrer avec un indicible plaisir.

—Te voilà donc, ma pauvre Marianna! lui dit-il avec bonté. Pendant ton absence, ils m’ont vendu mon instrument et mes opéras!

Il était difficile de tuer le veau gras pour le retour de la Samaritaine, mais Giardini donna un restant de saumon, la fille paya le vin, Gambara offrit son pain, la signora Giardini mit la nappe, et ces infortunes si diverses soupèrent dans le grenier du compositeur. Interrogée sur ses aventures, Marianna refusa de répondre, et leva seulement ses beaux yeux vers le ciel en disant à voix basse à Giardini: Marié avec une danseuse!

—Comment allez-vous faire pour vivre? dit la fille. La route vous a tuée et...

—Et vieillie, dit Marianna. Non, ce n’est ni la fatigue, ni la misère, mais le chagrin.

—Ah çà! pourquoi n’avez-vous rien envoyé à votre homme? lui demanda la fille.

Marianna ne répondit que par un coup d’œil, et la fille en fut atteinte au cœur.

—Elle est fière, excusez du peu! s’écria-t-elle. A quoi ça lui sert-il? dit-elle à l’oreille de Giardini.

Dans cette année, les artistes furent pleins de précautions pour leurs instruments, les raccommodages ne suffirent pas à défrayer ce pauvre ménage; la femme ne gagna pas non plus grand’chose avec son aiguille, et les deux époux durent se résigner à utiliser leurs talents dans la plus basse de toutes les sphères. Tous deux sortaient le soir à la brune et allaient aux Champs-Élysées y chanter des duos que Gambara, le pauvre homme! accompagnait sur une méchante guitare. En chemin, sa femme, qui pour ces expéditions mettait sur sa tête un méchant voile de mousseline, conduisait son mari chez un épicier du faubourg Saint-Honoré, lui faisait boire quelques petits verres d’eau-de-vie et le grisait, autrement il eût fait de la mauvaise musique. Tous deux se plaçaient devant le beau monde assis sur des chaises, et l’un des plus grands génies de ce temps, l’Orphée inconnu de la musique moderne, exécutait des fragments de ses partitions, et ces morceaux étaient si remarquables, qu’ils arrachaient quelques sous à l’indolence parisienne. Quand un dilettante des Bouffons, assis là par hasard, ne reconnaissait pas de quel opéra ces morceaux étaient tirés, il interrogeait la femme habillée en prêtresse grecque qui lui tendait un rond à bouteille en vieux moiré métallique où elle recueillait les aumônes.

—Ma chère, où prenez-vous cette musique?

—Dans l’opéra de Mahomet, répondait Marianna.

Comme Rossini a composé un Mahomet II, le dilettante disait alors à la femme qui l’accompagnait:—Quel dommage que l’on ne veuille pas nous donner aux Italiens les opéras de Rossini que nous ne connaissons pas! car voilà, certes, de la belle musique.

Gambara souriait.

Il y a quelques jours, il s’agissait de payer la misérable somme de trente-six francs pour le loyer des greniers où demeure le pauvre couple résigné. L’épicier n’avait pas voulu faire crédit de l’eau-de-vie avec laquelle la femme grisait son mari pour le faire bien jouer. Gambara fut alors si détestable, que les oreilles de la population riche furent ingrates, et le rond de moiré métallique revint vide. Il était neuf heures du soir, une belle Italienne, la principessa Massimilla di Varese, eut pitié de ces pauvres gens, elle leur donna quarante francs et les questionna, en reconnaissant au remercîment de la femme qu’elle était Vénitienne; le prince Émilio leur demanda l’histoire de leurs malheurs, et Marianna la dit sans aucune plainte contre le ciel ni contre les hommes.

—Madame, dit en terminant Gambara qui n’était pas gris, nous sommes victimes de notre propre supériorité. Ma musique est belle, mais quand la musique passe de la sensation à l’idée, elle ne peut avoir que des gens de génie pour auditeurs, car eux seuls ont la puissance de la développer. Mon malheur vient d’avoir écouté les concerts des anges et d’avoir cru que les hommes pouvaient les comprendre. Il en arrive autant aux femmes quand chez elles l’amour prend des formes divines, les hommes ne les comprennent plus.

Cette phrase valait les quarante francs qu’avait donnés la Massimilla, aussi tira-t-elle de sa bourse une autre pièce d’or en disant à Marianna qu’elle écrirait à Andrea Marcosini.

—Ne lui écrivez pas, madame, dit Marianna, et que Dieu vous conserve toujours belle.

—Chargeons-nous d’eux? demanda la princesse à son mari, car cet homme est resté fidèle à l’IDÉAL que nous avons tué.

En voyant la pièce d’or, le vieux Gambara pleura; puis il lui vint une réminiscence de ses anciens travaux scientifiques, et le pauvre compositeur dit, en essuyant ses larmes, une phrase que la circonstance rendit touchante:—L’eau est un corps brûlé.

Paris, juin 1837.

L’ENFANT MAUDIT.


A MADAME LA BARONNE JAMES ROTHSCHILD.


COMMENT VÉCUT LA MÈRE.

Par une nuit d’hiver et sur les deux heures du matin, la comtesse Jeanne d’Hérouville éprouva de si vives douleurs que, malgré son inexpérience, elle pressentit un prochain accouchement; et l’instinct qui nous fait espérer le mieux dans un changement de position lui conseilla de se mettre sur son séant, soit pour étudier la nature de souffrances toutes nouvelles, soit pour réfléchir à sa situation. Elle était en proie à de cruelles craintes causées moins par les risques d’un premier accouchement dont s’épouvantent la plupart des femmes, que par les dangers qui attendaient l’enfant. Pour ne pas éveiller son mari couché près d’elle, la pauvre femme prit des précautions qu’une profonde terreur rendait aussi minutieuses que peuvent l’être celles d’un prisonnier qui s’évade. Quoique les douleurs devinssent de plus en plus intenses, elle cessa de les sentir, tant elle concentra ses forces dans la pénible entreprise d’appuyer sur l’oreiller ses deux mains humides, pour faire quitter à son corps endolori la posture où elle se trouvait sans énergie. Au moindre bruissement de l’immense courte-pointe en moire verte sous laquelle elle avait très-peu dormi depuis son mariage, elle s’arrêtait comme si elle eût tinté une cloche. Forcée d’épier le comte, elle partageait son attention entre les plis de la criarde étoffe et une large figure basanée dont la moustache frôlait son épaule. Si quelque respiration par trop bruyante s’exhalait des lèvres de son mari, elle lui inspirait des peurs soudaines qui ravivaient l’éclat du vermillon répandu sur ses joues par sa double angoisse. Le criminel parvenu nuitamment jusqu’à la porte de sa prison et qui tâche de tourner sans bruit dans une impitoyable serrure la clef qu’il a trouvée, n’est pas plus timidement audacieux. Quand la comtesse se vit sur son séant sans avoir réveillé son gardien, elle laissa échapper un geste de joie enfantine où se révélait la touchante naïveté de son caractère; mais le sourire à demi formé sur ses lèvres enflammées fut promptement réprimé: une pensée vint rembrunir son front pur, et ses longs yeux bleus reprirent leur expression de tristesse. Elle poussa un soupir et replaça ses mains, non sans de prudentes précautions, sur le fatal oreiller conjugal. Puis, comme si pour la première fois depuis son mariage elle se trouvait libre de ses actions et de ses pensées, elle regarda les choses autour d’elle en tendant le cou par de légers mouvements semblables à ceux d’un oiseau en cage. A la voir ainsi, on eût facilement deviné que naguère elle était tout joie et tout folâtrerie; mais que subitement le destin avait moissonné ses premières espérances et changé son ingénue gaieté en mélancolie.

La chambre était une de celles que, de nos jours encore, quelques concierges octogénaires annoncent aux voyageurs qui visitent les vieux châteaux en leur disant:—Voici la chambre de parade où Louis XIII a couché. De belles tapisseries généralement brunes de ton étaient encadrées de grandes bordures en bois de noyer dont les sculptures délicates avaient été noircies par le temps. Au plafond, les solives formaient des caissons ornés d’arabesques dans le style du siècle précédent, et qui conservaient les couleurs du châtaignier. Ces décorations pleines de teintes sévères réfléchissaient si peu la lumière, qu’il était difficile de voir leurs dessins, alors même que le soleil donnait en plein dans cette chambre haute d’étage, large et longue. Aussi la lampe d’argent posée sur le manteau d’une vaste cheminée l’éclairait-elle alors si faiblement, que sa lueur tremblotante pouvait être comparée à ces étoiles nébuleuses qui, par moments, percent le voile grisâtre d’une nuit d’automne. Les marmousets pressés dans le marbre de cette cheminée qui faisait face au lit de la comtesse, offraient des figures si grotesquement hideuses, qu’elle n’osait y arrêter ses regards, elle craignait de les voir se remuer ou d’entendre un rire éclatant sortir de leurs bouches béantes et contournées. En ce moment une horrible tempête grondait par cette cheminée qui en redisait les moindres rafales en leur prêtant un sens lugubre, et la largeur de son tuyau la mettait si bien en communication avec le ciel, que les nombreux tisons du foyer avaient une sorte de respiration, ils brillaient et s’éteignaient tour à tour, au gré du vent. L’écusson de la famille d’Hérouville, sculpté en marbre blanc avec tous ses lambrequins et les figures de ses tenants, prêtait l’apparence d’une tombe à cette espèce d’édifice qui faisait le pendant du lit, autre monument élevé à la gloire de l’hyménée. Un architecte moderne eût été fort embarrassé de décider si la chambre avait été construite pour le lit, ou le lit pour la chambre. Deux amours qui jouaient sur un ciel de noyer orné de guirlandes auraient pu passer pour des anges, et les colonnes de même bois qui soutenaient ce dôme présentaient des allégories mythologiques dont l’explication se trouvait également dans la Bible ou dans les Métamorphoses d’Ovide. Otez le lit, ce ciel aurait également bien couronné dans une église la chaire ou les bancs de l’œuvre. Les époux montaient par trois marches à cette somptueuse couche entourée d’une estrade et décorée de deux courtines de moire verte à grands dessins brillants, nommés ramages, peut-être parce que les oiseaux qu’ils représentent sont censés chanter. Les plis de ces immenses rideaux étaient si roides, qu’à la nuit on eût pris cette soie pour un tissu de métal. Sur le velours vert, orné de crépines d’or, qui formait le fond de ce lit seigneurial, la superstition des comtes d’Hérouville avait attaché un grand crucifix où leur chapelain plaçait un nouveau buis bénit, en même temps qu’il renouvelait au jour de Pâques fleuries l’eau du bénitier incrusté au bas de la croix.

D’un côté de la cheminée était une armoire de bois précieux et magnifiquement ouvré, que les jeunes mariées recevaient encore en province le jour de leurs noces. Ces vieux bahuts si recherchés aujourd’hui par les antiquaires étaient l’arsenal où les femmes puisaient les trésors de leurs parures aussi riches qu’élégantes. Ils contenaient les dentelles, les corps de jupe, les hauts cols, les robes de prix, les aumônières, les masques, les gants, les voiles, toutes les inventions de la coquetterie du seizième siècle. De l’autre côté, pour la symétrie, s’élevait un meuble semblable où la comtesse mettait ses livres, ses papiers et ses pierreries. D’antiques fauteuils en damas, un grand miroir verdâtre fabriqué à Venise et richement encadré dans une espèce de toilette roulante, achevaient l’ameublement de cette chambre. Le plancher était couvert d’un tapis de Perse dont la richesse attestait la galanterie du comte. Sur la dernière marche du lit se trouvait une petite table sur laquelle la femme de chambre servait tous les soirs, dans une coupe d’argent ou d’or, un breuvage préparé avec des épices.

Quand nous avons fait quelques pas dans la vie, nous connaissons la secrète influence exercée par les lieux sur les dispositions de l’âme. Pour qui ne s’est-il pas rencontré des instants mauvais où l’on voit je ne sais quels gages d’espérance dans les choses qui nous environnent? Heureux ou misérable, l’homme prête une physionomie aux moindres objets avec lesquels il vit; il les écoute et les consulte, tant il est naturellement superstitieux. En ce moment, la comtesse promenait ses regards sur tous les meubles, comme s’ils eussent été des êtres; elle semblait leur demander secours ou protection; mais ce luxe sombre lui paraissait inexorable.

Tout à coup la tempête redoubla. La jeune femme n’osa plus rien augurer de favorable en entendant les menaces du ciel, dont les changements étaient interprétés à cette époque de crédulité suivant les idées ou les habitudes de chaque esprit. Elle reporta soudain les yeux vers deux croisées en ogive qui étaient au bout de la chambre; mais la petitesse des vitraux et la multiplicité des lames de plomb ne lui permirent pas de voir l’état du firmament et de reconnaître si la fin du monde approchait, comme le prétendaient quelques moines affamés de donations. Elle aurait facilement pu croire à ces prédictions, car le bruit de la mer irritée, dont les vagues assaillaient les murs du château, se joignit à la grande voix de la tempête, et les rochers parurent s’ébranler. Quoique les souffrances se succédassent toujours plus vives et plus cruelles, la comtesse n’osa pas réveiller son mari; mais elle en examina les traits, comme si le désespoir lui avait conseillé d’y chercher une consolation contre tant de sinistres pronostics.

Si les choses étaient tristes autour de la jeune femme, cette figure, malgré le calme du sommeil, paraissait plus triste encore. Agitée par les flots du vent, la clarté de la lampe qui se mourait aux bords du lit n’illuminait la tête du comte que par moments, en sorte que les mouvements de la lueur simulaient sur ce visage en repos les débats d’une pensée orageuse. A peine la comtesse fut-elle rassurée en reconnaissant la cause de ce phénomène. Chaque fois qu’un coup de vent projetait la lumière sur cette grande figure en ombrant les nombreuses callosités qui la caractérisaient, il lui semblait que son mari allait fixer sur elle deux yeux d’une insoutenable rigueur. Implacable comme la guerre que se faisaient alors l’Église et le Calvinisme, le front du comte était encore menaçant pendant le sommeil; de nombreux sillons produits par les émotions d’une vie guerrière y imprimaient une vague ressemblance avec ces pierres vermiculées qui ornent les monuments de ce temps; pareils aux mousses blanches des vieux chênes, des cheveux gris avant le temps l’entouraient sans grâce, et l’intolérance religieuse y montrait ses brutalités passionnées. La forme d’un nez aquilin qui ressemblait au bec d’un oiseau de proie, les contours noirs et plissés d’un œil jaune, les os saillants d’un visage creusé, la rigidité des rides profondes, le dédain marqué dans la lèvre inférieure, tout indiquait une ambition, un despotisme, une force d’autant plus à craindre que l’étroitesse du crâne trahissait un défaut absolu d’esprit et du courage sans générosité. Ce visage était horriblement défiguré par une large balafre transversale dont la couture figurait une seconde bouche dans la joue droite. A l’âge de trente-trois ans, le comte, jaloux de s’illustrer dans la malheureuse guerre de religion dont le signal fut donné par la Saint-Barthélemi, avait été grièvement blessé au siége de la Rochelle. La malencontre de sa blessure, pour parler le langage du temps, augmenta sa haine contre ceux de la Religion; mais, par une disposition assez naturelle, il enveloppa aussi les hommes à belles figures dans son antipathie. Avant cette catastrophe, il était déjà si laid qu’aucune dame n’avait voulu recevoir ses hommages. La seule passion de sa jeunesse fut une femme célèbre nommée la Belle Romaine. La défiance que lui donna sa nouvelle disgrâce le rendit susceptible au point de ne plus croire qu’il pût inspirer une passion véritable; et son caractère devint si sauvage, que s’il eut des succès en galanterie, il les dut à la frayeur inspirée par ses cruautés. La main gauche, que ce terrible catholique avait hors du lit, achevait de peindre son caractère. Étendue de manière à garder la comtesse comme un avare garde son trésor, cette main énorme était couverte de poils si abondants, elle offrait un lacis de veines et de muscles si saillants, qu’elle ressemblait à quelque branche de hêtre entourée par les tiges d’un lierre jauni. En contemplant la figure du comte, un enfant aurait reconnu l’un de ces ogres dont les terribles histoires leur sont racontées par les nourrices. Il suffisait de voir la largeur et la longueur de la place que le comte occupait dans le lit pour deviner ses proportions gigantesques. Ses gros sourcils grisonnants lui cachaient les paupières de manière à rehausser la clarté de son œil où éclatait la férocité lumineuse de celui d’un loup au guet dans la feuillée. Sous son nez de lion, deux larges moustaches peu soignées, car il méprisait singulièrement la toilette, ne permettaient pas d’apercevoir la lèvre supérieure. Heureusement pour la comtesse, la large bouche de son mari était muette en ce moment, car les plus doux sons de cette voix rauque la faisaient frissonner. Quoique le comte d’Hérouville eût à peine cinquante ans, au premier abord on pouvait lui en donner soixante, tant les fatigues de la guerre, sans altérer sa constitution robuste, avaient outragé sa physionomie; mais il se souciait fort peu de passer pour un mignon.