«La justice et le bien de l’Etat exigent aujourd’hui que les droits politiques soient étendus aux femmes.»
(Roi de Suède).
L’exclusion électorale des femmes est un obstacle au progrès
Il sera impossible de réaliser en France la justice sociale, tant que l’on fera à l’homme et à la femme, ces agents autant l’un que l’autre indispensables à la marche en avant, une condition si différente.
Les démocrates ne paraissent point comprendre qu’en ajournant l’affranchissement de la femme, ils empêchent de compléter celui de l’homme.
Ceux qui soutiennent le plus énergiquement, que du perfectionnement des individus résultera un meilleur état social, mettent cette monitrice, la femme, dans l’impossibilité d’élever l’espèce en s’élevant elle-même.
La Française qui est contrainte à un travestissement physique et moral, la Française qui ne parvient, qu’en mentant à se tirer d’affaire dans la vie, ne peut, tant qu’au lieu d’être citoyenne elle n’est qu’instrument de plaisir, faire s’augmenter la mentalité humaine.
Sur les républicains pèsent lourdement les préjugés des jacobins envers la femme. Beaucoup de ces empressés à imiter leurs ancêtres croient que la dissimulation, la ruse, l’hypocrisie féminine, qu’Amar qualifiait «la retenue» à la tribune de la convention, sont la source des vertus du sexe féminin; alors que cette dissimulation et cette ruse ne suscitent que des vices d’esclaves.
La sincérité est le propre des êtres libres. La femme associée de l’homme dans la commune et dans l’état, manifestera sa franchise.
Si l’on n’arrive à la justice sociale que par l’action politique, les Françaises ne peuvent rester en dehors de cette action politique: elles doivent avoir comme les Français, en la République qui est la propriété de tout le monde, leur part de souveraineté.
Dans les luttes pour la vie ce ne serait qu’en mettant la main à la machine politique que les femmes s’épargneraient d’être affamées.
En France, c’est une anomalie d’empêcher les femmes d’être électeurs et éligibles alors qu’on les admet aux hautes fonctions de membres du Conseil supérieur de l’instruction publique et de membre du conseil supérieur du travail, ces assemblées aux lumières desquelles les députés ont si souvent recours.
Comment la femme siégeant en ces conseils qui a été reconnue apte à inspirer, à diriger les législateurs ne serait-elle pas capable d’émettre un vote lors des élections?
C’est la peur des mots qui fait priver la Française du droit de nommer des représentants au Palais Bourbon. Les hommes sont effrayés par ces expressions rapprochées: femmes et politique.
L’annulement des Françaises contraint les Français à l’immobilité, à la stagnation; mais nul ne se préoccupe de cela. En ce pays, où tout le monde crie que le hasard plus que les volontés confère le pouvoir, crée le gouvernement, que les électeurs votent contrairement à leurs intérêts, personne ne veut comprendre qu’on remédiera à l’incohérence politique, en élevant au niveau de l’homme, la femme qui met au monde et éduque les électeurs.
Le besoin de sécurité ne permet pas d’empêcher plus longtemps de tomber dans la balance électorale, pour faire contrepoids, aux bulletins révolutionnaires, les bulletins pondérateurs des femmes.
Pendant que la femme n’a aucun droit, le dressage moral de la nation lui échappe. Si cette dépourvue de toute autorité publique fait une observation, on lui répond: La politique n’est pas l’affaire des femmes. Et cette bannie de la politique, dont tout découle et ou tout remonte, exclue du droit de donner sur quoi que ce soit son avis, par sa dégradation civique, entraîne l’abaissement national.
Dans l’état comme dans la maison la femme doit compléter l’homme, être pour lui un renfort.
Il est difficile de faire admettre par des gens qui n’ont en vue que leur intérêt particulier, une question d’intérêt général comme la participation de la femme à la politique.
Un décret ministériel ferait facilement des Françaises des citoyennes actives.
Ce ne sera que quand la femme aura dans la main le bulletin de vote, qu’elle sera intéressante et pourra contraindre les détenteurs du pouvoir à s’occuper d’elle.
Chaque fois que les femmes offrent leur concours aux hommes pour transformer en joie la douleur de vivre, ceux-ci les repoussent en disant: Femmes! qu’y a-t-il de commun entre vous et nous?
Lorsque les partisans de l’égalité voulurent changer l’enseigne du gouvernement, substituer le titre monarchie, ils crièrent à leurs mères qui demandaient à les aider: «Femmes, qu’y a-t-il de commun entre vous et nous?»
Les anciens serfs parvenus à la souveraineté, aimèrent mieux faire dans l’état les Françaises, leurs adversaires, que leurs coopératrices.
Après qu’ils ont enlevé aux génératrices écrasées de leur mépris tout espoir de se relever, ils semblent stupéfaits de trouver dans les masses enfantées par elles des résistances au progrès.
Leur manie de la domination les empêchera-t-elle encore de comprendre que ce ne sera qu’en unifiant la condition de l’homme et de la femme que l’on unifiera la manière de voir des Français?
Quand une moitié de la nation opprimée par l’autre moitié, est spoliée de tous ses droits, peut-on se faire prendre au sérieux par les populations lorsqu’on affirme que la France est sous le régime de la liberté et de l’égalité?
Républicains, frappez-vous la poitrine! C’est en maintenant asservies les mères que vous avez rendu inévitable l’atrophiement cérébral que vous déplorez.
Si au lieu de continuer à annihiler les femmes, vous les aviez proclamées vos égales, elles seraient devenues immédiatement vos auxiliaires, elles auraient doté les générations de la faculté de comprendre.
Il est douloureux de constater que si à l’étranger les socialistes s’efforcent de faire reconnaître l’égalité politique de la femme, en France les socialistes s’allient aux réactionnaires pour combattre cette égalité. L’entente chez nous, entre les hommes d’opinions les plus opposées pour alléguer des prétextes contre l’exercice des droits politiques de la femme, démontre que le sexe masculin profite de l’annihilement du sexe féminin.
Si l’on envisage superficiellement les choses, les hommes électeurs ont, en effet, avantage à accaparer, pour eux seuls, les bénéfices électoraux et les députés se trouvent fort bien de tenir leurs sièges de la force du nombre des femmes, sans avoir besoin d’obtenir d’elles un bulletin de vote. Mais cette poursuite égoïste du seul intérêt personnel ne fait point s’imposer la République. Elle rend intenable la position de ceux qui en bénéficient.
Pendant que les femmes, ni ne confèrent de mandats, ni ne sont représentées au Parlement, elles ne peuvent servir à créer des sièges législatifs.
Les politiquement annulées ne doivent pas être comptées en politique. Il est temps de mettre fin à la dispendieuse supercherie qui favorise l’ambition masculine en enfermant les candidats dans ce dilemme: Faire électeurs les femmes, si l’on prend les habitants pour base de l’élection des députés, ou ne prendre que les électeurs pour base de la nomination de leurs représentants, si les femmes restent exclues du droit d’envoyer des députés à la chambre.
Parmi les prôneurs de la marche en avant, combien nombreux sont ceux qui veulent progresser en tout, hormis en féminisme. On peut se demander ce qui incite l’homme à être assez ennemi de lui-même pour retarder l’ascension de celle dont, en son for intérieur il appelle la venue, pour redouter la femme qui pourra le comprendre, l’aider, l’aimer complètement et pour lui-même.
Il est bien évident que c’est faute de s’expliquer, que l’on ne s’entend pas au sujet de l’affranchissement de la femme; sans quoi, au lieu d’y être hostile, l’homme en serait le plus ardent partisan.
Parce que la femme s’élèvera, l’homme ne dérogera pas, au contraire. Il affirmera sa puissance en s’assurant de bien plus hautes destinées que s’il en conservait les mœurs ancestrales du singe des cavernes. Dès que l’on ne peut contester l’irréductibilité du tempérament masculin et du tempérament féminin, les deux sexes doivent se partager l’activité universelle parce que: «Une femme fait autrement la même chose qu’un homme» et que «les femmes ont la puissance d’accomplir dans les fonctions, jusque là remplies par des hommes, ce que les hommes n’y sauraient faire».
N’est-ce pas une amère ironie que de parler pour la femme de dignité, en même temps que de trouver bon, qu’elle soit exclue du pouvoir de se donner à elle-même sa règle et sa loi?
N’est-ce point une dérision que de se poser en défenseurs de la dignité de la femme et de laisser l’homme qui n’a pas la même organisation physiologique, donc qui ne peut voir les choses de la même manière qu’elle, penser et vouloir à sa place? Tenter de rendre l’esclave digne, s’efforcer de relever, en la laissant avilie, la moitié d’humanité! quelle contradiction!
Les demi-féministes ne veulent point voir que l’arrivée de la femme sur la scène politique renouvellerait le vieux monde en rendant presque subitement les humains aptes à comprendre leurs intérêts.
On ne peut, sans la débâillonner, faire prendre, à la muette française, sa place en la société; car elle doit dire comment elle entend penser, travailler et aimer. Malheureusement, beaucoup de ses défenseurs ne désirent lui octroyer le droit d’opiner et de légiférer, que lorsqu’elle n’en aura plus besoin.
En imagination, ils disposent tout pour la femme en la cité de l’égalité, seulement, ils négligent de la munir de la clef qui lui en ouvrirait la porte.
Etant donné que l’affranchissement féminin est subordonné au bon plaisir des législateurs, il n’est pas difficile de comprendre que ce qu’il y a pour la femme de plus pressé à réclamer est le droit de faire directement ou indirectement la loi. Car les seuls hommes amenderaient-ils le Code, que leur œuvre, encore, serait à recommencer. Les lois incomplètes sur l’instruction secondaire des filles et sur le divorce nous le prouvent.
Les députés ne légiféreraient équitablement pour les femmes que si les dispositions qu’ils prennent à leur égard, pouvaient être retournées contre eux, leur être appliquées.
Si, à l’exemple des socialistes, qui, en tous les pays font présentement se porter leurs efforts sur la conquête du pouvoir, les femmes avaient résumé leur question en cette réclamation unique—les droits politiques—elles auraient frappé les esprits et fait s’établir un courant d’opinion, qui eût hâté l’instauration du suffrage féminin. La peur qui n’ose aller droit au but, de crainte de froisser les oppresseurs, ne délivrera pas du joug les femmes.
Beaucoup de lois concernant les femmes se discutent à la Chambre. Les députés devraient bien comprendre que les femmes seraient plus que les hommes capables de régler les affaires les regardant.
Les gouvernants qui se croient infaillibles et pensent pouvoir suffire à tout, gardent le sexe féminin asservi, bien qu’ils affirment qu’aucune loi naturelle ne condamne les êtres à rester éternellement mineurs, et que, quand parmi eux des individualités sont aptes au gouvernement, c’est justice de les y appeler.
Des individualités féminines sont assurément aptes au gouvernement. Pourquoi ne les y appelle-t-on pas?
—Parce que l’on veut continuer à spolier les femmes.
Si des femmes étaient en France, députées, comme elles le sont en Finlande, le sexe féminin aurait sa part du budget. Il y aurait, inscrit à ce budget, autant d’argent pour l’instruction des filles que pour l’instruction des garçons. Autant d’argent pour donner des emplois et des sinécures au sexe féminin, que pour en donner au sexe masculin.
Les hommes manient les fonds publics sans subir de contrôle. Ils s’approprient l’argent des femmes contribuables pour s’élever au-dessus d’elles. Et après qu’ils se sont fait un piédestal de l’or des femmes, ils crient qu’ils sont leurs supérieurs: le voleur est-il le supérieur du volé?
Les Françaises, qui en la République luttent et paient, doivent comme les Français voter les budgets, afin de pouvoir s’attribuer leur part des bénéfices sociaux.
Que de problèmes seraient vite solutionnés, si l’on utilisait pour les résoudre tout l’intellect et tout l’effort humain. Malheureusement, les députés qui diffèrent d’opinion, sont d’accord pour refuser le suffrage aux femmes. Les projets de lois déposés à la Chambre en leur faveur, ne viennent jamais en discussion[12], et il n’est plus même fait de rapport sur les pétitions qui le réclament. N’est-ce pas suffisant que les femmes soient comptées pour payer les impôts et pour créer des sièges de députés?
Quelle place énorme prendrait dans l’histoire, un ministère, qui, par un décret assimilerait pour le droit, comme pour les charges, les femmes aux hommes.
Sans la sollicitude des femmes, comment pourrait-on faire de l’ordre dans la société?
Les députés, des hommes, ont certainement le désir d’améliorer le sort des masses, mais l’annulement de plus de la moitié de la nation, en leur enlevant le concours de l’humanité intégrale, les mettra dans l’impossibilité de tenir leurs promesses.
Parce que les femmes manquent dans les Comités électoraux, dans les assemblées administratives et législatives, les députés ne pourront donner satisfaction aux hommes; et les électeurs iront augmenter le nombre de ceux qui soutiennent que les grandes transformations sociales seront seulement possible, quand la propriété individuelle sera devenue collective.
Si comme les nobles qui accaparaient autrefois tous les privilèges, le sexe masculin n’accaparait aujourd’hui toutes les cartes électorales, tous les mandats de conseillers et de députés, il ne serait point nécessaire d’adopter le collectivisme, pour faire des Français une grande famille dont chaque membre aurait sa fiche, comme sa cote, et serait suivi, soutenu dans la vie.
En industrialisant l’agriculture, on pourrait organiser le travail et l’imposer, ce travail, aux apaches et aux prostitués des deux sexes.
Cette convention sociale qui assurerait à chacun la sécurité du lendemain, n’entraverait pas plus la liberté que les lisières dont les mères se servent pour apprendre à leurs enfants à marcher droit.
Mais pour substituer à l’égoïsme la sollicitude sociale pour la multitude, la prévoyance, l’intuition, l’économie de la femme sont indispensables. Les hommes, sans les femmes, ne parviendront jamais à retrancher du budget les sommes nécessaires pour faire des réformes.
En France, l’argent public appartient surtout aux habiles. Bien plus que le mérite ou le besoin, la ruse parvient à se le faire attribuer, et les détournements commis au préjudice de tous s’accomplissent sans déshonorer ceux qui en bénéficient; les riches n’hésitent pas à prendre ce qui est le propre des dénués.
Les hommes, mêmes économes de leur argent, sont prodigues de la fortune commune que les femmes, scrupuleusement, épargneraient.
Dans la famille on ne pourrait pas plus que dans l’état, équilibrer le budget, si la maîtresse de la maison n’intervenait pour régler les dépenses.
Puisque chacun reconnaît que les femmes sont capables d’augmenter la valeur d’emploi de l’argent, au point de satisfaire avec une somme modique, aux exigences de la maisonnée; pourquoi ne leur laisserait-on pas accomplir dans l’Etat le miracle de la multiplication des deniers qu’elles réalisent dans la maison?
C’est parce que les Françaises ne participent pas à la gestion des affaires publiques que l’argent manque pour activer le progrès.
Tous les partis de gauche même réunis ne pourront, sans la coopération de la femme, satisfaire le besoin de bien-être que le développement intellectuel a suscité. Il est donc surprenant que les républicains ne s’empressent point d’utiliser la puissance que les femmes représentent.
Le parti qui octroiera la plénitude des droits politiques aux femmes, se fera trouver indispensable et sera le maître en France puisque, grâce aux femmes qui décuplent la valeur de l’argent, il aura des ressources suffisantes pour accomplir les réformes désirées.
L’outil pour s’affranchir
Le meilleur serrurier ne peut sans instrument ouvrir une porte fermée. De même les femmes ne peuvent sans avoir en main cet outil, le vote, forcer les portes du droit commun, devenir égales des hommes devant la loi.
Alors que les femmes ne pouvaient encore être avocates, une étudiante en droit à laquelle on présentait une pétition réclamant l’électorat et l’éligibilité pour les femmes, refusait de signer, de crainte, disait-elle, de compromettre sa situation. Or, peu de temps après, précisément, le conseil de l’ordre des avocats, arguait de l’incapacité politique de l’étudiante pour refuser de l’inscrire au tableau. La mesure était inique, inqualifiable; mais quelle leçon donnée aux femmes et en particulier à la plaideuse! Qui ne pouvait ignorer qu’à tout bout de champ on lui demanderait de jouir de ses droits politiques et qu’en n’acceptant pas de les réclamer, lorsqu’on le lui proposait elle refusait d’assurer sa position en voulant trop la ménager.
Les dames diplômées sont heureuses de trouver pour passer, la brèche faite. Seulement aussitôt passées, au lieu de tendre la main aux autres, volontiers, elles lèveraient le pont. L’égoïsme cause leur perte, tandis que la solidarité leur assurerait le succès. Leurs clientes naturelles, les femmes, se font en effet ce raisonnement: «Si l’élite féminine, qui a eu son savoir sanctionné par les diplômes ne dispute pas à l’homme ses privilèges en revendiquant l’égalité politique, c’est qu’elle ne se sent pas à sa hauteur. Or, comme pour le soin de ma santé et de mes affaires juridiques, j’ai intérêt à m’en remettre aux supérieurs plutôt qu’aux inférieurs. Je m’adresse aux hommes médecins et aux hommes avocats». Voilà comment en négligeant de se préoccuper d’exister civiquement, doctoresses et avocates entretiennent le préjuge de sexe qui pousse la clientèle féminine chez leurs concurrents mâles.
A chaque pas dans la vie, la femme se heurte à cet obstacle: la capacité politique. Pour postuler tel emploi, pour choisir telle carrière, il faut jouir de ses droits politiques. Sachant cela, n’est-ce pas étrange que les Françaises ne se mettent pas plus en peine de les conquérir? Attendent-elles donc que ceux qui les leur ont pris, viennent les leur offrir?
Cependant, avec la lutte pour la vie qui va en s’accentuant, il est facile de prévoir que l’homme avancera la barrière qu’il tient devant la femme, pour s’assurer le monopole des places et des sinécures, et que bientôt, pour confier à coudre seulement une chemise de troupier, on exigera la capacité politique.
Dans ce pays où le moteur de tout est la politique, la femme est par le fait d’en être exclue, défrancisée, puisqu’elle ne peut s’immiscer en rien à ce qui se fait en France, ni avoir sa part d’aucun avantage français.
La favorisée, qui seule obtient une situation, est dans de perpétuelles transes, car ce qui est octroyé par le bon plaisir est retiré par le bon plaisir. Les ministres tombent, le vent tourne!
Les femmes ne seront assurées contre l’inconstance du vent, que quand elles auront dans la main le carré de papier nommé carte électorale qui consacre la souveraineté de qui la possède.
Si les hommes électeurs ne sont point garantis contre les variations du vent, c’est parce qu’ils ne savent point se servir de leur vote. Suivant la main qui la tient, une même plume écrit des phrases bien différentes. Ainsi il en est du suffrage qui, limité à une infime minorité d’hommes, ne peut d’ailleurs donner les résultats du suffrage universalisé à tous les hommes et à toutes les femmes.
Parce que les femmes sont tenues hors du droit commun politique, elles risquent de perdre leur situation. En 1897, on a enlevé aux personnes ne jouissant pas de leurs droits politiques, c’est-à-dire aux femmes, le droit de tenir un bureau de placement.
A Paris seulement, plus de soixante placeuses—60 intermédiaires entre les offrant et les demandant de places—veuves, célibataires, abandonnées, divorcées ont été dépossédées de leur commerce lucratif sans recevoir aucune indemnité.
En faisant une loi sur les bureaux de placement, les législateurs avaient éliminé les femmes placeuses, afin qu’elles ne fassent point concurrence aux hommes placeurs auxquels une nouvelle autorisation a été délivrée, ce qui leur a permis d’obtenir une indemnité lors de la suppression de leur bureau.
La dépossession pour cause d’annulement politique des placeuses crée un précédent, qui peut permettre d’empêcher demain les logeuses, les hôtelières, les épicières, les marchandes de vin, les herboristes d’exercer leur profession parce qu’elles ne jouissent pas de leurs droits politiques.
Les députés peuvent tout faire aux femmes. Ils n’ont point de représailles à redouter, puisque les femmes ne votent pas.
L’évincement du sexe féminin d’une position pour cause d’inactivité politique est bien fait pour démontrer qu’il est impossible à la femme de prétendre à l’égalité économique tant qu’elle n’est pas en possession de ce passe-partout, le vote, qui ouvre toutes les portes aux travailleurs.
Vous dites que vous vous souciez peu de la politique. Mais la politique n’attend pas que vous alliez à elle, que vous vous occupiez d’elle. C’est elle qui va vous trouver chez vous pour vous enlever votre commerce, pour vous arracher des mains votre gain parce que vous ne contribuez pas à la diriger.
Les hommes même étrangers, peuvent, en se faisant naturaliser, exploiter leurs bureaux; tandis que les femmes nées en France, de parents français ont été dépossédées des leurs parce qu’elles ne jouissent pas dans leur propre pays des droits que peuvent obtenir les étrangers.
Que l’on aille donc soutenir que la politique n’intéresse pas les femmes, quand, parce qu’elles ne sont point admises à s’en occuper elles se voient retirer le pain de la bouche.
Lorsque l’accession à la politique devient pour la femme une question de vie et de mort, le préjugé de sexe, qui est aujourd’hui ce qu’était le préjugé d’argent avant 1848—l’unique motif d’exclusion—doit disparaître. Puisque les droits politiques sont indispensables pour se retourner dans la vie, puisque même pour commercer, il faut en jouir, l’un et l’autre sexe doivent les posséder.
En voyant les propriétaires de bureaux de placement dépossédées parce qu’elles ne jouissent pas de leurs droits civils et politiques, les femmes comprendront-elles que les commerçantes ont autant que les ménagères, les travailleuses et les institutrices, besoin de voter pour sauvegarder leurs intérêts. Il est même, pour elles, pressant de voter, car nous sommes à un tournant social que les petites commerçantes ne pourront franchir, si elles ne mettent, pour se préserver d’être broyées, la main au gouvernail.
Que l’on soit pour ou contre les coopératives, pour ou contre la monopolisation des industries tendant au ravitaillement de la société, il est difficile de se leurrer sur la durée d’existence du petit commerce.
Les plus optimistes perçoivent que très prochainement les grands bazars absorberont les petits magasins. Or, les boutiquiers détaillants sont généralement du sexe féminin. Que deviendront les infortunées marchandes quand sonnera pour elles le glas commercial?
Si elles n’ont pas dans la main le bulletin qui suscite le dévouement des conseillers municipaux et des députés, elles se verront enlever sans compensation leur gagne-pain, parce qu’elles ne votent pas, et elles seront évincées des emplois créés par la monopolisation, parce qu’elles ne voteront pas.
Avant longtemps, pour l’importante catégorie des femmes du petit et du moyen commerce, la privation ou la possession du bulletin de vote, sera une question de vie ou de mort.