L’annulement politique des femmes ne préjudicie pas seulement au sexe féminin. Il préjudicie à toute l’humanité, car les hommes sont bien plus préoccupés d’exciter l’admiration de leurs contemporains que de garantir leur existence. Ils rendent rapide la locomotion, ils dévorent l’espace et volent dans les airs, mais sans souci de satisfaire les estomacs. Ils abandonnent aux vieux errements coutumiers l’agriculture, l’horticulture, l’aviculture, la pisciculture, la production du bétail petit et grand, et croient que vont leur tomber rôties du ciel, les cailles.
Les masculinistes les plus aveugles sont forcés de constater que, si aujourd’hui tant de Français vivent dans la gêne, c’est parce que la prévoyance féminine exclue des parlements, des conseils généraux et municipaux, n’a pu conjurer la disette alimentaire.
La chaleur torride, la sécheresse ou les pluies que l’on rend responsables de la hausse des aliments, ne font que corser le malaise résultant d’une production qui n’est plus en rapport avec la consommation.
La cherté est sur les denrées qui sont plus demandées qu’offertes et cette cherté s’accentuera, puisque, en même temps que tout le monde fuit le labeur des champs, tout le monde est devenu friand des aliments délicats qui se récoltent à la campagne, aliments qui récemment encore, étaient vendus aux fortunés et non point mangés par la masse.
En développant l’individu, on lui a affiné le goût, on l’a rendu sociable, on a fait s’éveiller en lui le besoin de stabilité et de bien-être.
Or, le travailleur peut-il, présentement, trouver à la campagne les garanties qu’il souhaite?
—Non, parce que entre ces périodes de surmenage: le labourage, l’ensemencement des terres, la récolte des foins, la moisson, le battage des blés, etc... il y a des semaines, il y a des mois durant lesquels ses bras étant inutilisés, il doit vivre sans rien gagner.
Pour enrayer la crise alimentaire que les femmes électeurs et élues auraient prévue et détournée, il faut industrialiser l’agriculture, il faut intensifier la production, il faut assurer l’existence des ouvriers agricoles.
L’évolution sociale écrase l’agriculteur de charges sans lui procurer de profits, puisqu’on veut payer son beurre moins cher qu’il ne lui revient.
L’agriculteur est dans l’impossibilité d’instaurer pour ses employés les satisfactions matérielles et morales exigées dans notre société moderne. Aussi, les concours bien que très chèrement payés, lui font souvent défaut.
Des gens croient que, malgré la pénurie de denrées, la taxe mettrait fin à la hausse. Ils demandent au gouvernement—qui nous donne moins bon que les particuliers ce qu’il nous fait payer plus cher qu’eux—d’instaurer des coopératives pour la vente du pain et de la viande.
Ce projet sourit aux maîtres du pouvoir qui, au lieu d’être contraints de restreindre avec les droits d’entrée les récoltes budgétaires, trouveraient, grâce aux coopératives, une mine électorale à exploiter.
Naturellement, la coopération des groupes commerciaux et industriels proteste contre ce projet qui, sans profit pour les victimes de la disette, constituerait une véritable expropriation des boulangers et des bouchers.
Ce que les groupes commerciaux ne disent pas, c’est que les boucheries et boulangeries coopératives, dont pour faire les frais, les villes et les communes devront se mettre en déficit—comme Elbeuf pour l’exploitation du gaz—feront s’augmenter les dépenses publiques, en créant des armées de nouveaux fonctionnaires, clients électoraux des conseillers, députés, sénateurs. Les femmes auraient la charge de payer ces employés nouveaux, mais, elles ne seraient pas admises à ces emplois puisqu’elles ne votent pas.
Les hommes si, satisfaits de la manière dont les femmes pourvoient au ravitaillement de la maison, ne peuvent se décider à les convier à assurer avec eux l’alimentation de la commune et de l’Etat.
Cependant en administrant seuls, ils font couler de nos robinets une eau qu’il est dangereux de boire, et trouvent suffisant que nous mangions la viande frigorifiée. Ils laissent les Allemands, les Autrichiens, les Italiens faire la rafle du bétail sur nos marchés français.
Au congrès de la boucherie qui s’est tenu au tribunal de commerce, un vœu a été émis pour qu’une taxe de 10 francs frappe chaque tête de bétail à destination de l’étranger.
Quand notre troupeau se restreint, quand nos écuries se dépeuplent et que pour ce motif, le lait renchérit et menace de faire défaut, il ne suffit pas de mettre une taxe sur les bœufs et les vaches allant à l’étranger, il faut interdire à ces bœufs et à ces vaches de passer la frontière, avant que la France, éprouvée et dépourvue n’ait reconstitué son cheptel.
Les hommes ne se sentent pas comme les femmes, responsables de vies humaines, dédaignent ces détails qui ont pour résultat de satisfaire, à notre détriment, l’appétit de nos voisins.
Mais ce n’est pas seulement le prix de la viande qui augmente; le sucre qui se vendait au mois de juillet 70 centimes le kilo, vaut aujourd’hui 1 franc le kilo[13].
Pendant que les hommes seuls gouvernent, on raréfie le sucre pour lui conserver son haut cours, c’est-à-dire que l’intérêt de 39 millions de consommateurs français est sacrifié à l’intérêt de 300 producteurs de sucre.
Ceux qui clament que les betteraves sont, cette année, insuffisantes, ne se souviennent pas qu’ils ont eux-mêmes limité la production de ces plantes, en réduisant l’étendue et le nombre des betteraveries, afin de ne pas obtenir un rendement qui avilirait le prix du sucre.
A l’heure où les médecins signalaient la valeur nutritive du sucre et conseillaient de faire entrer beaucoup de sucre dans notre alimentation, les femmes, ménagères de la nation, n’auraient pas, comme les hommes indifférents à ces questions, permis que l’on restreignît l’étendue des betteraveries pour maintenir élevé le prix du sucre.
En enfermant la femme, pour la ravaler, dans ce laboratoire, la cuisine, on ne lui donne point la possibilité de pourvoir au bon fonctionnement de ce département qu’on lui assigne. Cependant cette dernière place dévolue à la femme, se trouve être la première, actuellement. Des savants disent que la médecine ne fait que compléter la cuisine, l’alimentation pouvant augmenter le cerveau et fortifier le corps.
Pourquoi la ville de Paris garde-t-elle des octrois que la ville de Lyon a trouvé moyen de supprimer?
Les producteurs préfèrent expédier leurs volailles, leurs œufs, leurs beurres dans les villes exemptes d’octrois comme Lyon, Londres, Bâle... que de les expédier à Paris où il faut payer de lourds droits d’entrée, des frais de transport énormes!
Les denrées alimentaires paient moins pour être transportées en Angleterre que pour être transportées à Paris. Ainsi les coquetiers, pour envoyer les beaux œufs frais de l’ouest de la France à Paris doivent payer 8 fr. 40 pour cent kilos de marchandises ou d’emballage, tandis que pour diriger ces beaux œufs sur l’Angleterre ils n’ont à verser que 5 francs par cent kilos. Aussi, pendant que les Anglais mangent nos gros œufs à la coque, nous devons en France nous contenter des petits œufs frais que la Russie, l’Italie et la Turquie nous envoient.
Des groupes de tous les partis, des ligues de consommateurs se réunissent pour protester contre la cherté des vivres. Mais il ne faut pas oublier que ce sont des femmes, des ménagères, qui ont pris l’initiative de réclamer contre la vie chère.
Les premières manifestations des ménagères ont été approuvées par les pouvoirs publics. Des femmes ont délibéré avec des municipalités, des femmes ont décidé le député Basly à détailler lui-même le beurre aux acheteurs.
En taxant d’autorité le beurre, les ménagères s’offraient pour aider à atténuer la crise alimentaire. Elles semblaient dire aux gouvernants: Pour qu’en la République les Français trouvent l’aisance et puissent se nourrir à bon compte, nous devons prendre place à vos côtés.
L’exclusion des femmes du gouvernail met en péril la barque sociale et conduit ceux qu’elle porte à la famine. Attendu que les hommes seuls au pouvoir ne se préoccupent jamais assez, ni de la sécurité nationale—l’affaire des poudres le prouve—ni de l’alimentation de la population, les femmes qui, avec des ressources minimes pourvoient au besoin de la maisonnée, préserveront l’Etat de la disette quand elles seront électeurs et élues. La prévoyance dont elles sont douées leur fera intensifier la production de manière qu’elle suffise à la consommation et lui ménage des réserves.