«L’homme fait verser tous les droits de son côté, tous les devoirs du côté de la femme. Dans notre législation la femme ne possède pas, elle n’este pas en justice[15], elle ne vote pas. Il y a des citoyens, il n’y a pas de citoyennes. C’est là un état violent: il faut qu’il cesse.»
Victor Hugo.
Les objections qu’on oppose a priori aux droits des femmes émanent de gens qui, sans discussion dénient absolument l’électorat et l’éligibilité aux femmes. Ils soutiennent cette théorie à savoir, que les femmes n’ayant pas à remplir dans la société le même rôle que les hommes, elles ne doivent pas posséder les mêmes droits qu’eux.
Cela s’accommode à tous les langages et s’exprime selon la franchise et l’hypocrisie de chacun.
Les uns pour refuser à la femme ses droits civiques prétextent son intérêt; ils entament des dissertations philosophiques sur sa nature, sur sa mission. La femme ne peut, disent-ils, quitter le foyer où elle est reine pour se mêler aux agitations de la place publique.
Voyez-vous cette reine qui ne peut qu’obéir, qui ne peut que se soumettre aux injures et aux mauvais traitements? L’ironie est cruelle.
Les autres, lui assignent carrément ce lot: repriser les chaussettes de l’homme.
Bref, la vérité, qu’elle se cache sous des fleurs de rhétorique ou qu’elle se dégage de cette rude franchise, la vérité est que la femme est vouée à servir l’homme, à être esclave et non pas libre. Ceci est criant dans cette France qui a écrit sur ses murailles le mot égalité!
La différence de rôle que certains hommes invoquent pour nous refuser nos droits, n’est bien entendu qu’un prétexte, car si dans la société les femmes n’ont pas à remplir les mêmes rôles que les hommes, les hommes ne remplissent pas non plus tous le même rôle. N’y a-t-il pas des hommes qui ont le rôle de construire des maisons, d’autres, le rôle de tailler des habits, ceux-ci d’écrire, d’imprimer, ceux-là de labourer la terre?
Chaque homme a dans la société un rôle spécial et bien déterminé. Eh bien! Que feraient les hommes si on les renfermait dans le cercle étroit de leur profession. Si on leur disait: Vous boulanger, votre rôle est de pétrir du pain! Vous n’aurez pas vos droits politiques. Vous cordonnier, votre rôle est de coudre des souliers, vous n’aurez pas de droits politiques.—Vous avocat, votre rôle est de plaider, vous n’aurez pas de droits politiques.
Ce serait aussi logique que de dire à la femme que parce qu’il est dans son rôle de prendre soin du ménage, des vêtements et des enfants, elle n’aura pas de droits politiques.
Quoiqu’ils aient des rôles essentiellement différents dans la société, aucun homme n’est, de par son rôle, si infime ou si supérieur qu’il paraisse, exclu du droit? Pourquoi donc dit-on que le rôle des femmes doit les priver de l’exercice de leurs droits? Est-ce que la femme remplit un rôle inférieur à celui de l’homme?
Les soins donnés aux affaires domestiques sont-ils moins précieux que l’attention apportée à l’exercice d’un métier? Non.
L’aisance relative qui résulte du judicieux emploi de l’argent n’est pas moins précieuse au point de vue social que l’argent qui peut être acquis dans les professions manuelles ou libérales. D’ailleurs, en dépit de la surveillance des affaires de l’intérieur qui lui est attribuée, le plus souvent la femme n’exerce-t-elle pas une profession?
Eh bien! c’est à elle qui se multiplie, c’est à la femme qui meurt à la peine pour exercer son double rôle qu’on ose dire: «Ton rôle te fait déchoir du droit.»
Que les hommes n’envisagent donc pas ce prétexte, la différence de leurs rôles, pour exclure les femmes du droit.
Ce n’est pas parce que les femmes et les hommes, parce que les hommes entre eux et les femmes entre elles ont des devoirs différents, qu’il peut s’en suivre qu’ils n’ont pas de droits égaux.
Tout le monde ne peut remplir le même rôle. La diversité des fonctions est au contraire indispensable à la bonne harmonie de la société.
Le devoir imposé à tous est différent pour chacun.
Le droit inhérent à l’individu est égal pour tous.
Ce n’est pas parce que la femme française voterait, qu’elle cesserait d’être dans la maison l’administratrice intelligente et économe, la travailleuse ou l’intendante active qui surveille tout, qui est à tout.
Ce n’est pas parce que la femme voterait, qu’elle cesserait d’être pour la famille ce qu’est le soleil pour la fleur, un astre qui la réchauffe de son amour. Non! les femmes peuvent à la fois jouir de l’intégralité de leurs droits et être irréprochables dans l’accomplissement de leurs devoirs.
Voter et légiférer ne constitue pas un rôle, mais bien le droit et le devoir d’administrer la fortune publique; comme de passer un bail, de vendre ou d’acheter des titres de rente constitue le droit et le devoir d’administrer sa fortune privée.
Le femme ne cessera pas plus d’être femme en devenant citoyenne, que l’homme en devenant citoyen ne cesse d’être homme.
En entrant en possession des droits, des titres, des prérogatives, de la part de souveraineté qui lui appartient, la femme conservera toute sa féminité; mais elle acquerra avec la puissance politique, une valeur morale qui la fera cesser d’être méprisée, quand elle a passé l’âge de plaire.
Tant que l’on continuera à dire dans l’Etat: «Qui a la direction de la barque sociale?» et dans le ménage: «Qui a la maîtrise?», on sera bien loin de posséder les mœurs qui font les gouvernements démocratiques.
Qu’est-ce que la liberté? Qu’est-ce que l’égalité dans ce beau pays de France, où un sexe tient l’autre sous le joug?
Une pure fiction.
Dans une vraie République, le gouvernement qui procède de tous, doit être à tous. Il ne doit pas plus y avoir de maîtres dans la maison que de maîtres dans l’Etat. Mais, selon que, quelqu’un a plus ou moins d’aptitude pour remplir telle fonction, il doit dans l’intérêt général être délégué à cette fonction dans l’Etat, ou à cette autre fonction dans le ménage. C’est de cette adaptation aux emplois des facultés de chacun, de la mise en place de tous, de la concordance et de l’acquiescement des volontés et des capacités, que découlera l’ordre véritable: l’harmonie.
Ceux qui placent la femme plus bas que les repris de justice et les rôdeurs de barrière, disent que l’homme est un être supérieur qui doit diriger les affaires extérieures et que la femme qui est un être inférieur doit se consacrer exclusivement à la direction du ménage.
Est-il plus difficile de diriger les affaire extérieures que les affaires intérieures?
Nous serions très désireux de voir comment les habiles politiciens qui ne savent faire face aux exigences sociales avec le gros budget de la France, se tireraient d’affaire dans le ménage, s’ils avaient un très modeste budget pour satisfaire aux besoins d’une famille.
Le sexe n’assigne pas à l’être humain des attributions déterminées. Etre homme ou être femme n’importe pas plus dans la distribution des fonctions sociales, qu’être grand ou petit, brun ou blond, gras ou maigre. Il n’y a que pour procréer des enfants que la question de sexe est de rigueur. Mais pour faire des lois, elle n’est nullement mise en cause. A voir l’obstination de certaines personnes à nous objecter toujours et partout notre sexe, ce serait à croire, en vérité, qu’elles confondent les mots: voter, légiférer et enfanter.
Les qualités morales et intellectuelles sont absolument indépendantes du sexe de l’individu qui les possède. A qui fera-t-on croire qu’être homme étend nécessairement les facultés d’un individu, fût-il idiot, et qu’être femme circonscrit fatalement les facultés d’un individu qui a des capacités multiples pour tout envisager?
Des fonctions déterminées ne doivent pas plus être les attributs de l’homme ou de la femme, que des aptitudes déterminées ne sont leurs attributs.
Les femmes peuvent avoir aussi bien que les hommes, de grandes capacités pour diriger les affaires de l’intérieur. Nous ne doutons pas qu’il y ait des ménagères qui feraient de grands hommes d’Etat et des députés qui feraient d’excellents cuisiniers. La pratique est là pour confirmer ce que nous avançons. Combien d’hommes quittent chaque année leurs attributions pour se tailler une situation dans la sphère exclusivement dévolue à la femme.
Eh bien! ce que les hommes font, les femmes doivent aussi pouvoir le faire.
De même que les hommes qui en ont le goût peuvent envahir la cuisine, les femmes qui y sont instinctivement poussées, doivent pouvoir s’occuper de politique, voter, légiférer, peser de toute leur influence favorable sur la destinée humaine.
Quand nous parlons de cette chose rationnelle, le droit, la liberté de choisir la carrière pour laquelle nous avons de l’attrait, tous les hommes s’écrient: Eh quoi! femmes! Vous voulez nous remplacer! Vous voulez être électeurs, députés, ministres, et nous faire, nous tous, balayeurs, cuisiniers, hommes de ménage!
Rassurez-vous, forts en égoïsme! les femmes ne réclament, pas encore votre monopole pour se l’approprier. Ce qu’elles veulent, les femmes, c’est de pouvoir suivre la voie qui leur convient. Ce qu’elles ne veulent plus, les femmes, c’est d’être—parce qu’elles sont femmes—parquées dans un rôle déterminé, au grand préjudice de leur intérêt et du vôtre.
Il n’y aura d’harmonie dans la société, il n’y aura de bonheur pour l’humanité que dans l’égalité des droits pour tous et l’équitable répartition des fonctions entre tous hommes et femmes, indifféremment, suivant leurs aptitudes particulières.