XVI
Les Mères doivent voter

«Le vote est le droit à la considération, le vote est le droit au pain.»

H. A.

La mère doit voter pour préparer un bon avenir à ses enfants. La femme électeur ne peut pas comme le demandait un candidat, être un satellite de l’homme. Elle doit déposer elle-même son bulletin dans l’urne, et non se borner à multiplier la capacité sociale de son mari. Ce candidat voulait qu’on donnât à la famille la prééminence politique à laquelle elle a droit. Il préconisait le vote familial au lieu du vote des femmes.

«Ce que la femme doit vouloir, écrit-il, c’est la reconnaissance légale de son existence sociale au même titre que le mari. La question de savoir ensuite quelle sera la main qui portera dans l’urne le morceau de carton représentant le bulletin familial, n’est qu’accessoire.

«L’essentiel c’est que la femme existe. Et elle comprendra qu’elle ne pourra conquérir ce droit éminent à l’existence qu’en s’appuyant sur ses enfants, dont le nombre donnera autant de voix à la famille. Ce sera là la grande force de la femme, qui ne doit se considérer que pour ce qu’elle est naturellement: la multiplicatrice de la capacité sociale de son mari».

Les hommes qui se moquent de Guillaume II parlant de sa royauté de droit divin, disent aux femmes qu’ils ont sur elles une autorité de droit divin, et que la politique est incompatible avec les fonctions de mères et d’épouses. Mais le travail de mercenaire, de blanchissage, de portefaix n’est pas incompatible avec ces fonctions.

On ne peut opposer la maternité, à l’exercice des droits de cette quantité innombrable de femmes qui ne sont pas mères, qui ne le seront jamais, qui ne l’ont jamais été.

On ne peut pas opposer, davantage, la maternité à l’exercice des droits des femmes qui sont mères, parce qu’en aucun cas, un devoir ne peut destituer d’un droit.

Quand il survient à l’homme des devoirs, les devoirs de la paternité, le prive-t-on de ses droits civiques? Non. Alors pourquoi sous le prétexte qu’elle est mère destituerait-on la femme des siens?

Est-ce que la paternité entraîne moins d’obligations que la maternité? Est-ce que le soin d’élever l’enfant n’incombe pas solidairement aux deux auteurs de sa naissance? Dernièrement, un candidat a enlevé un auditoire d’hommes avec cette phrase: «Si les femmes votaient, vous seriez obligés de garder les enfants.» Cet argument n’est pas heureux. Il exprime avec un trop naïf égoïsme que si l’homme détient le droit de la femme, c’est surtout dans la crainte d’être astreint à faire son devoir. Les républicains excluent les femmes du droit, de crainte que la femme ne leur échappe comme servante.

Qu’on n’allègue pas contre les mères l’impossibilité où elles seraient de quitter leur enfant pour voter. Est-ce que les mères ne pourraient pas se faire remplacer par le père près du berceau de l’enfant pour aller préparer, par leur vote, un avenir heureux aux petits êtres qu’elles adorent?

Est-ce que l’homme serait déshonoré parce qu’à son tour il garderait l’enfant?

La maternité ne s’oppose pas plus à l’exercice des droits civiques, qu’elle ne s’oppose à l’exercice d’un commerce, à l’exercice d’une profession, à l’exercice d’un art.

Les femmes ne manqueraient pas plus à leurs devoirs familiaux en contribuant par leur part d’intelligence au bien de la société, qu’elles n’y manquent en allant à l’Eglise, au théâtre, au cinéma, dans les magasins.

Si la maternité absorbait la femme, au point de l’empêcher de s’occuper de toute vie extérieure, alors il faudrait commencer par faire des rentes à toutes les mères qui n’en ont pas, car l’obligation de gagner le pain quotidien, l’obligation d’aller quérir les provisions du ménage, éloigneront certainement toujours plus les mères de leurs enfants que celle d’aller déposer dans l’urne un bulletin de vote un jour d’élection.

D’ailleurs, si la maternité n’était une allégation hypocrite pour refuser le vote aux femmes, celles qui ne sont pas mères devraient pouvoir exercer leurs droits, tandis qu’elles en sont tout aussi bien destituées que celles qui sont mères.

Si nous demandons pour toutes les femmes, pour celles qui sont mères, comme pour celles ne le sont pas, l’intégralité du droit, c’est que nous savons que le sentiment de la responsabilité, qui résulte de la possession du droit, éveille à un haut degré l’idée du devoir.

C’est que nous savons que la femme, une fois en possession de ses droits civiques, marchera avec l’homme dans la voie du progrès, et que ses enfants, après s’être nourris de son lait, s’assimileront ses idées de justice et de liberté.

Si nous demandons pour la femme l’intégralité du droit, c’est que nous savons que l’autorité de la Citoyenne est indispensable à la femme pour être non seulement une mère selon la nature, une mère qui donne à son enfant la santé, la force et la beauté du corps, mais encore, mais surtout, une mère selon l’intelligence, une mère capable de donner à son enfant la santé, la force et la beauté de l’âme, mens sana in corpore sano.

Quelques personnes nous disent: La famille serait désorganisée si l’homme cessait de régner partout en roi absolu, si la femme avait sa part de pouvoir dans la famille et dans l’Etat.

Profonde erreur. Qu’est-ce donc qui peut mieux établir la sympathie entre les hommes que la solidarité des intérêts qui résulte de la communauté du pouvoir?

Qu’est-ce donc qui pourrait mieux qu’une communauté de pouvoir amener entre les époux la concorde, l’union de l’esprit? Union autrement solide, celle-ci, que l’union du cœur!

Qu’est-ce qui pourrait mieux qu’une communauté de pouvoir, amener chez les époux une communion de goûts, d’idées, d’aspirations, une communion de vie intellectuelle?

Aujourd’hui, quand l’union si éphémère du cœur cesse d’exister, un abîme se creuse entre les époux parce qu’ils n’ont pas un seul point de ralliement. Aucun but moral, aucun intérêt élevé ne les réunit. Et dans ces ménages où l’on ne cause, certes, ni de politique ni de sociologie, les enfants sont le plus souvent abandonnés.

Tandis qu’avec cette chose rationnelle, la vie publique ouverte aux femmes, la vie publique commune pour les époux, comme est commune la vie privée, le niveau moral intellectuel s’élèverait bientôt dans chaque ménage.

L’obligation pour les femmes de s’occuper de choses sérieuses qui intéressent les hommes, établirait au grand profit de l’harmonie conjugale entre maris et femmes, une émulation salutaire pour le progrès.

Les intérêts de la société, avant d’être discutés et rendus publics, seraient d’abord discutés et résolus en famille. L’enfant témoin de ces saines préoccupations grandirait heureux. Sa précoce initiation à la vie civique aurait la puissance de l’éloigner des atmosphères vicieuses.

Donc, à ce triple point de vue, le bonheur de l’homme, l’intérêt de l’enfant, l’harmonie de la famille, il est urgent que la femme, que la mère, exerce au plus tôt ses droits civiques.

Les Français souverains ne font encore que jouer au progrès. Ils ont badigeonné une façade de république, mais ils n’ont point la virilité nécessaire pour accomplir les transformations fondamentales en changeant la condition de celle qui donne aux mâles et femelles de la nation les muscles et la moëlle. Cependant, si les milieux influent sur les individus, combien plus exercent sur eux, d’action, les molécules d’où ils tirent leur origine.

«Dis-moi d’où tu sors, je te dirai qui tu es!...»

Les Français, qui tous, sortent de serves, ne peuvent pas être naturellement indépendants. L’absence de caractère, la veulerie ne se surmonteront que quand les humains naîtront de mères libres.

La mère donne à l’enfant son empreinte. Le sein maternel fait ce qu’ils sont, les humains.

Les femmes annulées, opprimées font des enfants à la mentalité tordue. Pour que les enfants soient droits cérébralement il faut appeler celles qui les créent à la plénitude de l’existence sociale et politique.

Il faut affranchir la dispensatrice de la vie en proclamant l’égalité des sexes devant la loi.

Les femmes n’ont pas seulement le droit de participer à la politique. Elles ont besoin d’y participer, afin de trouver là un point d’appui quand, par le fait de la disparition de leur compagnon, le sol manque sous leurs pieds.

Les femmes concentreraient sur l’amélioration des conditions d’existence leurs énergies accumulées qui pourraient aider à résoudre des problèmes qui aujourd’hui semblent insolubles, parce qu’ils concernent l’humanité toute entière et que les seuls efforts masculins sont impuissants à en donner la clef.

Le droit qu’ont les femmes de faire valoir leurs droits civiques, se double pour elles du devoir de changer pour les générations qu’elles créent, la vie de privations en vie de satisfaction, de bien-être.

Le droit d’intervenir dans les arrangements sociaux est refusé aux femmes par les hommes qui leur attribuent le plus grand pouvoir occulte. C’est une anomalie de garder les femmes qui tiennent une si grande place dans la position d’inférieures où elles sont.

Si l’instinct de conservation ne contraint les antiféministes à dire à la femme: Tu n’es plus une poupée avec laquelle on joue et dont on se joue. Tu es un important acteur social dont on attend l’effort. Si la dispensatrice de la vie reste annulée, si la femme n’a pas le pouvoir de sauver les individus en transformant, avec les lois, le milieu social, elle sera la vengeresse inconsciente qui poussera l’humanité dégénérée à s’abîmer dans l’anéantissement.