XVIII
L’enfant doit-il porter le nom de la Mère? Matriarcat

Tous ceux qui ont séjourné en Algérie dans les oasis, ont pu voir au printemps des Arabes grimper au faîte de hauts palmiers femelles, pour répandre au-dessus de leur tête du pollen de palmiers mâles. Les fruits du dattier femelle ainsi fécondé, lui appartiennent en propre. Ne devrait-il pas en être ainsi des fruits humains? Pourquoi la femme qui a modelé dans ses flancs et moralement formé l’enfant, peut-elle moins bien le classer socialement que l’homme fécondateur?

Ce ne sera plus en étalant devant les tribunaux une faiblesse, point générale chez son sexe, en exhalant des plaintes au théâtre contre l’homme auteur de son déshonneur, que la mère naturelle parviendra à se faire honorer. C’est en revendiquant virilement la responsabilité de son acte, c’est en demandant d’être, par une rétribution équitable, mise à même d’exercer cette fonction sociale: la maternité.

L’élémentaire justice, faisant proposer de donner un père à l’enfant naturel, qui paraît avantageux pour la femme, règle en réalité à son détriment une situation, en augmentant l’autorité de l’homme.

La mère élevée par son enfant au rang de chef de famille, a une autre situation morale que l’esclave qui reconnaît son indignité, en demandant le patronage de l’homme qui se dérobe.

—Que veut le féminisme?

—Diviser l’autorité familiale et sociale.

Enlever à l’homme la moitié de son pouvoir autocratique pour en doter sa compagne. Or la recherche de la paternité tend à un but tout opposé, puisqu’elle concentre dans une seule main l’autorité, en conférant à l’homme, hors du mariage, comme dans le mariage, la qualité de chef de famille.

Emile de Girardin, qui demandait que toute distinction établie par les lois, entre les enfants naturels, adultérins, incestueux, légitimes, fût abolie, voulait que l’enfant porte le nom de sa mère et soit sous son autorité. C’était le matriarcat substitué au patriarcat.

En confondant les mères entre elles, en les reconnaissant également aptes à exercer l’autorité sur leurs enfants et à leur donner leurs noms, le matriarcat empêcherait de distinguer les mères naturelles des autres, et il rendrait les enfants égaux devant l’état-civil.

Bien que la couvade n’existe pas matériellement en France, les Français matricides rendent moralement inexistantes les mères en se substituant à elles, en s’attribuant le mérite de leurs maternités et en retirant honneurs et profits.

La créatrice annulée et écrasée chez nous a exercé ailleurs, en une période de l’évolution humaine, une domination bienfaisante.

Le matriarcat a existé et existe encore dans un certain nombre d’agglomérations humaines.

Dans la Chine antique, avant l’époque de Fohi, disent les anciens livres, les hommes connaissaient leur mère, mais ils ignoraient qui était leur père.

En Asie, les Lyciens prenaient le nom de leur mère et attribuaient l’héritage aux filles.

Dans l’ancienne Egypte, les enfants portaient le nom de leur mère et étaient dirigés par elle. Les femmes d’Egypte, dit Hérodote, vont sur la place publique, se livrent au commerce et à l’industrie pendant que les hommes demeurent à la maison, et y font le travail intérieur. Les femmes, aux portes de l’Egypte, considèrent comme un déshonneur de tisser et de filer.

Les Hurons et les Iroquois prennent le nom de leur mère, et c’est par elle qu’ils comptent leur généalogie. C’est par les femmes que se consiste la nation, la noblesse du sang, l’arbre généalogique, l’ordre des générations et la conservation des familles.

La noblesse utérine exista en France en la période féodale. La mère noble donnait le jour à un fils noble: le père fut-il roturier.

Les Crétois, d’après Platon, nommaient leur patrie d’origine, matrie: combien d’autres peuples primitifs préférant la réalité à la fiction se servaient de ce doux terme, matrie (mère) pour désigner les lieux qu’ils habitaient. Ne serait-il pas plus naturel de dire: la France est ma matrie, ma mère, que: la France est ma patrie, mon père?

Les Touaregs qui habitent le centre du Sahara Africain, ainsi que presque tous les peuples de race berbère, sont régis par le matriarcat. Ils se dénomment en raison de cela Beni-oummia (fils de la mère).

C’est, dit une formule de leur droit traditionnel, «le ventre qui teint l’enfant». Aussi, le fils d’une mère noble et d’un père esclave est noble, le fils d’une mère esclave et d’un père noble, est esclave.

Chez les Beni-oummia la loi salique est renversée. Ce n’est point le fils du chef qui succède à son père, c’est le fils de la sœur de celui-ci.

Même nomade, la femme Targuie est instruite et a partout la première place. Elle discute dans les conseils de la Tribu. Elle a l’administration de l’héritage. Elle seule dispose des tentes, maisons, troupeaux, sources et jardins. Enfin, elle confère, avec la condition sociale, les droits de commandement sur les serfs et les redevances payées par les voyageurs.

On voit que les peuples qui se désintéressent de la paternité, au point de s’appeler «fils de la mère» accordent à la femme, avec l’autorité morale, bien des privilèges et que les Français civilisés auraient beaucoup à apprendre au point de vue féministe, des Touaregs qualifiés de barbares, par ceux qui ne les connaissent pas.

Malgré que les hommes s’efforcent de se le dissimuler, la mère donne à l’enfant son empreinte en dépit de l’école. Nos belles écoles, qui sont à juste titre l’orgueil et l’espoir de la nation, ne cultivent que l’intelligence.

Quand on aura affranchi la dispensatrice de la vie en proclamant l’égalité des sexes devant la loi, les humains ne piétineront plus. Ils courront dans la voie du progrès.