XXIII
La société n’assure pas l’existence de sa perpétuatrice

On ne peut obtenir l’accroissement de la population, pendant que la plus appauvrissante de toutes les productions, est la production des humains, qui précipite d’autant plus les femmes dans l’extrême misère, qu’elles enfantent davantage.

Chose curieuse, notre société, si cruelle, si ingrate, à l’égard des productrices d’enfants, a pour les hommes des excès de générosité. Elle se croit quitte envers la mère, qui lui a gratuitement confectionné et bien élevé six ou huit robustes Français. Pourtant, elle pense avoir contracté une dette envers les élus des Assemblées législatives, administratives et tous les employés grassement payés. De sorte que, quand des députés, des conseillers ne sont point réélus et que des fonctionnaires inhabiles sont déplacés, elle s’empresse de leur donner une compensation.

Si la productrice d’enfants qui perd avec son mari, tout moyen d’existence, ne reçoit pas comme les congédiés de la politique et de l’administration de dédommagements, c’est parce que son sexe ne participe, ni à la répartition des deniers publics, ni à la distribution des emplois et des décorations—Et, tant qu’elles seront exclues des assemblées législatives, les femmes n’auront rien et elles ne pourront rien demander.

On dit à la femme:—«Laisse les hommes tout régler, dans la commune et dans l’Etat. Puisque tu es mère, tu n’as pas le temps de sauvegarder tes intérêts en votant!» Mais jamais on ne dit à la veuve:—«Laisse les hommes t’approvisionner de tout. Puisque tu es mère, tu n’as pas le temps de pourvoir aux besoins de tes six enfants!»

Pour se dispenser d’aider la femme qui plie sous le fardeau de la maternité, la collectivité masculine, qui régit l’ordre social actuel, se décharge de tout sur le père même absent ou mort. C’est un moyen commode pour esquiver ses obligations, que d’imaginer que quelqu’un va les remplir. Qui se préoccupe des femmes qui restent, seules, chargées d’une nombreuse famille?

Tous les jours, des pères ayant une pleine maisonnée de petits enfants tombent d’un échafaudage, sont broyés dans un engrenage, tamponnés par un train, ensevelis dans une mine, empoisonnés dans une salle de dissection, ou foudroyés dans un laboratoire. Personne, cependant, ne s’en émeut. Et leurs veuves, pour avoir rempli le devoir social et trop contribué à la conservation de l’espèce, sont, si elles veulent empêcher de mourir de faim leur nichée, forcées de s’humilier à demander l’aumône. La société insouciante et imprévoyante, qui n’accorde qu’aux mâles l’ouvrage rétribué, n’a en aucune façon assuré l’existence de sa perpétuatrice, lorsque l’homme, chargé de pourvoir aux besoins familiaux, fait défaut.

Que le mari soit inexistant ou qu’il ait fui les charges sur ses bras accumulées, en abandonnant les êtres qu’il a appelés à la vie, la femme n’a contre la société, qui s’est faite garante de la responsabilité pécuniaire du père, aucun recours. Et, les philanthropes ne donnent pas à cette victime qui halète, écrasée sous la double obligation maternelle et paternelle, une aide pour gravir son calvaire, comme ils donnent aux chevaux un renfort, pour monter une côte. On plaint une bête, c’est de bon goût; mais ce serait réellement vulgaire de s’apitoyer sur une humaine.

En présence des veuves chargées d’enfants, la nécessité s’impose de ne plus faire dépendre du mari l’existence des siens. La mère doit tenir, non du hasard, qui lui donne un compagnon bon ou mauvais, fort ou faible, mais d’une indemnité certaine, assurée par l’impôt paternel, la possibilité de satisfaire la faim, jamais incertaine de ses petits.