«Parmi les progrès de l’esprit humain les plus importants pour le bonheur général, nous devons compter, l’entière destruction des préjugés, qui ont établi entre les deux sexes une inégalité de droits funeste à celui même qu’elle favorisera.
«Cette inégalité n’a eu d’autre origine que l’abus de la force.»
Condorcet
La cruauté qui porte la multitude à s’entre-dévorer, la délectation que chacun éprouve à se mutuellement nuire, calomnier, trahir a pour cause la rage humaine, décèle l’exacerbation du malaise domestique, révèle ce que nous crions depuis des années: c’est que, si la dissension est en la société, c’est qu’elle existe au foyer. Si la guerre est entre les individus et les nations, c’est parce qu’elle existe entre les sexes. Que l’on désarme l’homme en élevant la femme victime, au niveau de son persécuteur et avec les motifs de discorde, les querelles disparaîtront, les humains s’adouciront. Le foyer domestique est le creuset où l’on peut, à son gré, couler en miel ou en fiel les individus.
L’enfant de la tourmente et de l’animosité naît haineux. Il a dans le sang des ferments mauvais et, dès que ses oreilles entendent, c’est pour ouïr les rugissements des fauves bipèdes; dès que ses yeux s’ouvrent, c’est pour voir les luttes du milieu familial!
L’atavisme et l’imitation le poussent à user à son tour de brutalité. De sorte que l’animosité ne s’isole pas au foyer, elle se répand à l’extérieur, on la respire dans la rue; c’est comme une grippe morale que tout le monde attrape. Cette haine permanente est devenue si inquiétante que les esprits les plus opposés se rencontrent pour proposer le désarmement primordial, le démantèlement de la place de guerre maritale.
En même temps que les uns conseillent de rendre la maison habitable, d’y faire entrer de l’air et du jour parce que «la femme opprimée, humiliée, dégradée, étouffe dans la prison morne et que le mariage ne doit pas être une cellule de forçats, un cabanon de fous furieux», les autres prophétisent que, quand la haine aura disparu du foyer domestique par l’émancipation totale de la femme, elle disparaîtra bien vite du milieu des nations. Entre hommes et femmes il n’y a que des relations de maîtres à esclaves. L’idée n’est pas encore venue à l’homme de trouver dans le mariage «l’âme loyale» dont, toute sa vie, il poursuit la recherche en dehors du mariage.
Mais, l’épouse-servante que le mari s’obstine à regarder de l’œil méprisant du maître à vie, a des retours offensifs de bête blessée et de terribles chocs, où sont utilisés le fer et le poison, résultant du contact des enchaînés antipathiques. C’est l’incessant combat en l’enfer conjugal, qui engendre les guerres, civiles et étrangères.
Toutes tentatives de conciliation entre les individus et les nations échoueront tant que ne sera pas réglée la condition des sexes, dont les dissensions étayent la discorde universelle.
Et il faut que cette situation de sexes soit légalement établie, pour devenir coutumière, car, bien mieux que l’invitation, la force de la loi opère la transformation des esprits, le redressement des mœurs.
Comment obtenir une loi équitable, différente de celle d’aujourd’hui, où les hommes courtois se sont dégagés des responsabilités et se sont assurés toutes sortes de garanties contre de faibles petites femmes écrasées par le poids des fautes masculines?
On obtiendra une loi équitable, en chargeant les deux parties qui sont assujetties à cette loi—les hommes et les femmes—de la faire.
Actuellement, c’est parce que la législation est exclusivement masculine que les intérêts de la femme ne sont pas sauvegardés et que l’homme use envers celle-ci de tant de mauvais procédés.
Le mari croit que son rôle comporte la brutalité. Il s’imagine qu’il est dans ses attributions de crier, de menacer, de frapper. Son parti pris de trouver répréhensibles les actes les plus simples, épouvante la sincérité et fait se dissimuler, ainsi que l’oiseau durant l’orage, la franchise féminine pendant les scènes.
C’est en s’exerçant sur les femmes que la barbarie s’est perpétuée, en notre siècle civilisé.
Les cruautés commises envers elles, sont si fréquentes, qu’on les note en faits-divers, où tous les jours, en frissonnant, on peut lire: qu’un mari a ouvert le crâne de sa femme en lui cassant un balai sur la tête, qu’un autre a éventré la sienne à coups de canne à épée, que celui-ci, après une discussion futile, a frappé sa compagne de coups de poing et de pied, lui a enlevé un œil, arraché le nez.
En faisant l’autopsie des femmes victimes de brutalités maritales, on trouve parfois des tessons de bouteilles et d’assiettes, dans leurs plaies. Cela prouve que tous les objets que les maris assassins ont sous la main leur servent de projectiles.
Sur le simple soupçon d’être trompé, un homme se fait un point d’honneur d’exterminer son épouse. Tout le monde l’approuve, et, s’il va devant les juges, ce n’est qu’afin d’être absous.
Cette tolérance de tuer la femme donnée au mari par l’article 324 du Code pénal s’est tout naturellement propagée hors du mariage. Les amants croient qu’ils ont le droit d’agir ainsi que les maris. Aussitôt que leur compagne, qu’ils se font un jeu d’abandonner, parle de cesser la vie commune, ils courent sur elle le couteau à la main.
On décore du nom de crime passionnel, leur sauvage agression, et il leur suffit de dire «J’étais jaloux!» pour être acquittés.
Les peines dérisoires infligées aux amants et aux maris assassins permettent aux hommes de penser qu’ils ont le droit de vie et de mort sur les femmes.
Le sexe féminin ne serait point autant victime de violences, s’il ne se laissait pas tout de suite terroriser pas le sexe masculin.
Un jour un gros propriétaire, point méchant, mais qui, élevé à l’école de la brutalité, se croyait obligé de continuer son père, menaça sa femme de la battre. Déjà il avait sur elle la main levée quand, au lieu de s’effrayer, celle-ci saisit courageusement une forte canne et en donna de violents coups à son mari stupéfait. La leçon fut bonne; plus jamais le battu ne parla de battre.
On croit généralement que la brutalité masculine ne s’exerce que parmi les ouvriers. C’est une erreur. Des comtes, des marquis, des ministres autant que des charretiers injurient et frappent leurs femmes. Ils leur enfoncent à coup de talons de bottes, comme à la vicomtesse de T... leurs peignes dans la tête. Ils tirent dessus ainsi que sur des chiens enragés. Les divorces des riches ont très souvent pour cause les sévices du mari.
Quiconque n’a point pour les brutalisées de suprêmes apitoiements, n’a pas entendu, dans le silence de la nuit, les hurlements féroces d’un homme que la colère a rendu fou et, en même temps que les plaintes étranglées et les râlements de sa victime, les coups sourds semblables à ceux d’une porte que l’on brise, produits par un mari qui casse les reins à sa femme.
Les suppliciées qui ne succombent pas cachent leurs blessures. Elles étanchent loin des regards le sang de leurs plaies, attribuant à la maladie, l’obligation où elles sont de garder trois semaines le lit, après chaque accès de fureur maritale. Si le chirurgien vient réparer leurs membres brisés, elles affirment qu’elles ont été victimes d’un accident.
Quand on est trop chargée d’enfants, pour pouvoir divorcer, à quoi bon se plaindre?
Le nombre est grand des malheureuses mariées, ou non, qui vivent avec la pointe d’un couteau sur le sein gauche ou le canon d’un revolver sur le front. Tôt ou tard le couteau s’enfonce, l’arme part. Il n’est point de jours, où en France, un homme ne poignarde ou n’abatte à coups de pistolet une femme.
On conçoit les transes de ces condamnées qui se meuvent dans la vie en éprouvant toutes les affres de la mort. Valides, elles ne peuvent se soustraire à leur agonie, car, si elles essayent d’y échapper, elles avancent leur dernière heure. D’ailleurs, où iraient-elles? Elles portent avec elles la terreur qui fait se refroidir les cœurs et se fermer les portes. On ne veut point, pour les protéger, être sujet à représailles. La peur qui rend lâche, laisse les martyres à la merci de leurs bourreaux.
La férocité envers les femmes stimule en l’humanité les instincts sanguinaires et rend sauvages les foules.
Pour les motifs les plus futiles, les humains finiraient par mutuellement s’exterminer, si l’on ne mettait un frein à la cruauté envers la femme, qui engendre toutes les autres cruautés et fait de l’homme un fauve pour ses semblables.
Puisque les députés ne se préoccupent point d’assurer la sécurité des femmes, qu’ils leur donnent le pouvoir de se protéger elles-mêmes en faisant des lois qui leur permettent d’opposer le droit à la force brutale, de frapper sans pitié ceux qui se font un jeu de les tuer. La loi équitable ramènera l’homme, qui sait avoir quand il le veut tant de circonspection, à être après le mariage, pour l’associée qu’il a intérêt à conserver, ce qu’il était avant les noces pour la fiancée qu’il s’agissait de conquérir.
Devant son égale, l’homme réprimera la férocité que la loi a développée en lui et du loyer pacifié sortiront des êtres doux qui feront succéder à la discorde l’entente et l’harmonie.
La passion des hommes pour les querelles et les batailles ne sera maîtrisée que par la femme ayant le pouvoir d’opposer à l’emportement masculin sa douceur native, sa volonté pacificatrice.
Puisque la justice envers les femmes procurera l’apaisement entre les individus et entre les peuples, pourquoi les Français sont-ils assez ennemis d’eux-mêmes pour en ajourner l’avènement? Et pour pouvoir se conserver, le mariage devra faire s’asseoir égaux l’époux et l’épouse au foyer conjugal.
Au moment où la loi a consacré l’autorité maritale, tout découlait du principe d’autorité, tout y remontait; tandis qu’aujourd’hui ce principe a été partout culbuté. Dans l’Etat, il n’y a plus qu’une autorité temporaire, que le peuple à son gré octroie. Dans la famille, le petit enfant a plus d’autorité que l’ancêtre.
Sur l’amoncellement des sceptres brisés, le mari ne peut cependant pas avoir la prétention de tenir haut le sien et ainsi d’échapper à l’universelle destruction des choses usées.
Avant qu’on ne l’ait éloquemment proclamé, tous ceux qui connaissent la femme, savaient qu’elle était dans ses différentes conditions sociales, malheureuse. Personne n’ignore que l’hétaïre a des nausées, que l’épouse, souvent, de s’être mariée, se mord les doigts, que la célibataire, morte-vivante, aspire à l’anéantissement libérateur.
Toutefois, il faut reconnaître, que, si la femme est malheureuse, l’homme ne trouve guère, lui non plus, le bonheur sur la terre où, chacun étant comme muré, il est impossible à l’être humain de satisfaire le plus impérieux de ses instincts, celui de la sociabilité.
Avant que Guy de Maupassant n’ait jeté ce cri désespéré: «L’être moral de chacun de nous, reste éternellement seul par la vie!» Flaubert avait constaté qu’on ne se rencontre qu’en se heurtant et que chacun portant dans ses mains ses entrailles déchirées «accuse l’autre qui ramasse les siennes!»
La souffrance morale qui nous enveloppe tous, résulte surtout de malentendus. Elle pourrait être supprimée. Mais, quand les Français, qui s’efforcent en tant de choses vaines, s’occuperont-ils de substituer dans les relations humaines la franchise à l’hypocrisie, la liberté à la compression, en changeant avec une législation anti-naturelle, des mœurs qui oppriment les faibles, et empêchent les femmes instigatrices de tout bien-être, d’édifier le bonheur dans la société?
La civilisation, ce grattage de la rugosité barbare qui a pour résultat la mise à vif de l’épiderme moral, rend les rapports humains déjà difficiles.
Plus les êtres sont délicats et sensibles, plus ils ont besoin de s’adapter au milieu social ne les meurtrissant pas, et de prévenir les heurts individuels.
Or, après avoir élevé l’homme et la femme très différemment et armé légalement, celui-ci contre celle-là, on les unit ou plutôt on les projette l’un contre l’autre. Le choc est violent, la lutte est courte. D’un tour de main l’homme terrasse la femme et lui dit: «Maintenant, obéis!»
Les individus les plus ignares, en venant de se marier, sont «de mauvaises bêtes dressées à terroriser les autres»; dressées non par l’éducation, par la loi qui leur dit: «Tu es tout, la femme n’est rien. Elle a le devoir de t’obéir comme à un maître, tu as le droit de la tuer comme un chien!»
Comment veut-on, que le mari ainsi stylé ait de bons procédés envers sa compagne! Ne serait-ce pas bien plus naturel que la loi dise à l’homme: «Ton épouse et toi, vous êtes devant moi, égaux. Votre devoir est de vous aimer, mutuellement, beaucoup et de vous rendre heureux le plus possible».
Le mariage est un coupe-gorge où très légalement l’homme dépouille sa femme de son argent et de sa part de bonheur.
Pour que la loi soit équitable et impartiale pour toute l’espèce humaine, il faut qu’elle soit faite par toute l’espèce humaine, par la femme comme par l’homme; alors, au lieu d’être impitoyable elle aura la douceur des lisières dont les mères se servent pour prévenir les faux pas des enfants.