Title: Chroniques de J. Froissart, tome 03/13
1342-1346 (Depuis la trêve entre Jeanne de Montfort et Charles de Blois jusqu'au siége de Calais)
Author: Jean Froissart
Editor: Siméon Luce
Release date: December 12, 2023 [eBook #72385]
Language: French
Original publication: Paris: Vve J. Renouard, 1869
Credits: Clarity, Hans Pieterse and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))
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PARIS.—TYPOGRAPHIE LAHURE
Rue de Fleurus, 9
CHRONIQUES
DE
J. FROISSART
PUBLIÉ POUR LA SOCIÉTÉ DE L’HISTOIRE DE FRANCE
PAR SIMÉON LUCE
TOME TROISIÈME
1342-1346
(DEPUIS LA TRÊVE ENTRE JEANNE DE MONTFORT ET CHARLES DE BLOIS JUSQU’AU SIÉGE DE CALAIS)
[Logo: SOCIÉTÉ DE L’HISTOIRE DE FRANCE]A PARIS
CHEZ MME VE JULES RENOUARD
H. LAURENS, SUCCESSEUR
LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DE L’HISTOIRE DE FRANCE
RUE DE TOURNON, Nº 6
M DCCC LXXII
EXTRAIT DU RÈGLEMENT.
Art. 14.—Le Conseil désigne les ouvrages à publier, et choisit les personnes les plus capables d’en préparer et d’en suivre la publication.
Il nomme, pour chaque ouvrage à publier, un Commissaire responsable chargé d’en surveiller l’exécution.
Le nom de l’Éditeur sera placé en tête de chaque volume.
Aucun volume ne pourra paraître sous le nom de la Société sans l’autorisation du Conseil, et s’il n’est accompagné d’une déclaration du Commissaire responsable, portant que le travail lui a paru mériter d’être publié.
Le Commissaire responsable soussigné déclare que le tome III de l’édition des Chroniques de J. Froissart, préparé par M. Siméon Luce, lui a paru digne d’être publié par la Société de l’Histoire de France.
Fait à Paris, le 5 février 1872.
Signé L. DELISLE.
Certifié,
Le Secrétaire de la Société de l’Histoire de France,
J. DESNOYERS.
1342. ROBERT D’ARTOIS EN BRETAGNE[1] (§§ 181 à 192).
Édouard III donne de grandes joutes à Londres en l’honneur de la comtesse de Salisbury[2] dont il est toujours épris. Douze comtes, huit cents chevaliers, cinq cents dames et pucelles assistent à ces joutes qui durent quinze jours.—Noms des principaux chevaliers, tant d’Angleterre que d’Allemagne, de Flandre, de Hainaut et de Brabant.—Toutes les dames et les damoiselles s’y montrent parées de leurs plus beaux atours, sauf la comtesse de Salisbury qui s’y rend dans le plus simple appareil, tant elle désire ne pas attirer sur elle les regards du roi d’Angleterre. Jean, fils aîné de Henri vicomte de Beaumont d’Angleterre, périt dans une de ces joutes de la main du comte de Hainaut. P. 1 à 3, 197 à 201.
Édouard III envoie l’évêque de Lincoln proposer une trêve de deux ans au roi David d’Écosse qui, après l’avoir d’abord refusée, finit par l’accepter du consentement du roi de France son allié[3]. P. 4 à 7, 201 à 207.
Sur les instances de Jeanne de Flandre, comtesse de Montfort, qui a profité de la trêve[4] conclue entre elle et Charles de Blois pour aller en Angleterre demander du secours[5], Édouard III donne à cette princesse son alliée une armée de mille hommes d’armes et de deux mille archers sous les ordres de Robert d’Artois, pour retourner en Bretagne. La flotte qui porte cette armée se compose de trente six vaisseaux grands et petits; en quittant l’île de Guernesey, elle se rencontre avec une flotte au service du roi de France que commandent Louis d’Espagne, Charles Grimaldi et Ayton Doria. La flotte française ne se compose que de trente deux vaisseaux espagnols montés par mille hommes d’armes et trois mille Génois; mais parmi ces trente deux vaisseaux il y a neuf galées, dont trois plus fortes que les autres et montées par les trois amiraux en personne. Louis d’Espagne, qui veut prendre sa revanche de l’échec de Quimperlé, attaque les Anglais avec beaucoup d’impétuosité; toutefois l’action n’avait pu s’engager que dans l’après-midi, et une tempête qui survient, jointe à l’obscurité de la nuit, met fin à cette lutte et sépare les combattants. Les amiraux français, qui craignent d’être jetés à la côte avec leurs gros vaisseaux, gagnent à toutes voiles la haute mer, tandis que Robert d’Artois, chef de la flotte anglaise, réussit à jeter l’ancre dans un petit port, à quelque distance de Vannes[6]. P. 7 à 11, 206 à 211.
Pendant que Louis d’Espagne est poussé par les vents contraires jusque sur les côtes de Navarre et revient à grand peine à la Rochelle, puis à Guérande, après avoir capturé sur sa route quatre navires de Bayonne, la comtesse de Montfort et Robert d’Artois mettent le siége devant Vannes. Une forte garnison tient cette ville pour Charles de Blois sous les ordres de Hervé de Léon, d’Olivier de Clisson, des seigneurs de Tournemine et de Lohéac. Les Anglais pillent et brûlent tout le pays situé entre Dinan[7], la Roche-Piriou[8], Gouelet-Forest, la Roche-Bernard[9] et Suscinio[10]. Gautier de Mauny lui-même, après s’être tenu quelque temps à Hennebont, laissant cette forteresse sous la garde de Guillaume de Cadoudal, accourt sous les murs de Vannes avec Ivon de Trésiguidy, cent hommes d’armes et deux cents archers, pour renforcer les assiégeants. La ville est prise après un jour d’assaut, et Gautier de Mauny y entre le premier. Hervé[11] de Léon, Olivier de Clisson, les seigneurs de Tournemine, de Lohéac et les autres chevaliers du parti français n’ont pas le temps de se retirer dans le château, mais ils parviennent à se sauver. P. 11 à 16, 211 à 217.
Après la prise de Vannes, la comtesse de Montfort, Gautier de Mauny et Ivon de Trésiguidy rentrent à Hennebont, tandis que les comtes de Salisbury, de Pembroke, de Suffolk vont assiéger Rennes. Quatre jours avant l’arrivée des Anglais devant Rennes Charles de Blois avait quitté cette ville, y laissant bonne garnison et s’était rendu avec sa femme à Nantes[12]. P. 11 à 17, 211 à 220.
Hervé de Léon et Olivier de Clisson font appel à Robert de Beaumanoir, maréchal de Bretagne, et à tous les partisans de Charles de Blois, pour reprendre Vannes à Robert d’Artois. Pierre Portebeuf, capitaine de Dinan, leur amène mille hommes; le capitaine d’Aurai, deux cents; Gérard de Mâlain, châtelain de la Roche-Piriou, deux cents; Renier de Mâlain, châtelain du Faouët, cent; le sire de Quintin, capitaine de Quimper-Corentin, cinq cents. Robert d’Artois est bientôt assiégé dans Vannes par des forces qui ne s’élèvent pas à moins de douze mille hommes; il est blessé à un assaut et n’a que le temps de se sauver par une poterne pour chercher un refuge à Hennebont. Édouard Spencer, fils de Hugh Spencer, est aussi blessé à cet assaut et ne survit que trois jours à sa blessure. Quant à Robert d’Artois, il repasse en Angleterre pour se guérir, mais les fatigues de la traversée empirent sa situation, et il meurt à Londres[13], où Édouard III lui fait faire de magnifiques obsèques. P. 17 à 20, 220 à 224.
1342 ET 1343. ÉDOUARD III EN BRETAGNE[14] (§§ 192 à 202).
Le roi d’Angleterre jure de venger la mort de Robert d’Artois. De grands préparatifs sont faits dans les ports de Plymouth, de Wesmouth, de Darmouth et de Southampton. Édouard III prend bientôt la mer[15] avec deux mille hommes d’armes et six mille archers, et, après avoir côtoyé la Normandie, les îles de Guernesey et de Brehat, débarque en Bretagne, à quelque distance d’Hennebont où se tient la comtesse de Montfort; puis il va mettre le siége devant Vannes, que garde pour Charles de Blois une garnison de deux cents chevaliers et écuyers sous les ordres[16] d’Olivier de Clisson, de Hervé de Léon, de Geffroi de Malestroit, du vicomte de Rohan et du sire de la Roche Tesson. Après un assaut infructueux, le roi d’Angleterre laisse une partie de ses gens devant Vannes, puis il va rejoindre avec le gros de ses forces les chevaliers anglais qui assiégent Rennes. Là, il apprend que Charles de Blois, sa femme et ses enfants se sont refugiés à Nantes, c’est pourquoi il se dirige aussitôt de ce côté; arrivé sous les murs de cette ville, il y offre la bataille à Charles de Blois, qui la refuse. Force lui est de se borner à investir Nantes[17], et encore d’un côté seulement, car les Français ont réussi à garder leurs communications du côté de la ville qui regarde le Poitou, par où ils s’approvisionnent. De ce côté aussi, les assiégés reçoivent des renforts amenés par Louis d’Espagne, Charles Grimaldi et Ayton Doria, qui, avec leurs Espagnols, Génois, Bretons et Normands, écumeurs de mer, ont passé la saison à détrousser les marchands, aussi bien ceux du parti français que ceux du parti anglais. Édouard III laisse devant Nantes la moitié de ses forces, et avec l’autre moitié il va assiéger Dinan; ainsi, en une saison et à la fois, en personne ou par ses gens, il met le siége devant trois cités (Vannes, Rennes, Nantes) et une bonne ville (Dinan). A un terrible assaut qui se livre sous les murs de Vannes, Olivier de Clisson et Hervé de Léon[18] sont faits prisonniers du côté des Français, le baron de Stafford du côté des Anglais. Le roi d’Angleterre s’empare de Dinan et revient renforcer ceux de ses gens qui assiégent Vannes. Sur ces entrefaites, Louis d’Espagne, Charles Grimaldi et Ayton Doria surprennent la flotte anglaise, qui était à l’ancre dans un petit port près de Vannes et la maltraitent. Pour éviter le retour d’une surprise du même genre, Édouard III met ses navires à couvert, partie dans le havre de Brest, partie dans celui d’Hennebont. P. 20 à 29, 224 à 239.
Par l’ordre du roi de France son père, Jean, duc de Normandie, se met à la tête d’une armée de dix mille hommes d’armes et de trente mille gens de pied qui s’est rassemblée à Angers[19] et marche au secours de son cousin Charles de Blois. A l’approche des Français, les Anglais qui assiégeaient Nantes lèvent le siége de cette ville et vont rejoindre devant Vannes le roi d’Angleterre.—Pendant le séjour du duc de Normandie à Nantes, les Anglais livrent un assaut à la ville de Rennes, qui dure un jour entier; ils y perdent beaucoup de gens par suite de la vigoureuse résistance des assiégés qui ont à leur tête leur évêque, le baron d’Ancenis, le sire du Pont, Jean de Malestroit, Yvain Charruel et Bertrand du Guesclin, alors jeune écuyer.—Le duc de Normandie quitte Nantes pour marcher avec son armée au secours de Vannes assiégée par les Anglais: il établit son camp en face des assiégeants; ce que voyant, Édouard III, qui a besoin de toutes ses forces pour résister à un ennemi quatre fois supérieur en nombre, fait lever le siége de Rennes[20]. Les cardinaux de Palestrina et de Clermont[21] sont chargés par le pape Clément VI[22] de s’entremettre de la paix entre les deux partis, que la disette de vivres et la rigueur de la saison obligent à accepter cette médiation[23]. Une trêve est conclue entre les deux rois de France et d’Angleterre, qui doit durer jusqu’à la Saint Michel prochaine, et de là en trois ans[24]. Le duc de Normandie retourne en France, et Édouard III en Angleterre. P. 29 à 35, 239 à 247.
1343. EXÉCUTION D’OLIVIER DE CLISSON SUIVIE DE CELLE D’UN CERTAIN NOMBRE DE CHEVALIERS BRETONS.—1344. EXÉCUTION DES SEIGNEURS NORMANDS COMPLICES DE GODEFROI DE HARCOURT.—ÉDOUARD III FAIT DÉFIER LE ROI DE FRANCE[25] (§§ 202 à 204).
Olivier de Clisson, accusé de haute trahison, subit à Paris le dernier supplice[26]; environ dix chevaliers ou écuyers de Bretagne sont mis à mort quelque temps après l’exécution d’Olivier de Clisson, comme complices de ce dernier[27]. Enfin, plusieurs seigneurs de Normandie, accusés eux aussi de haute[28] trahison, Guillaume Bacon[29], le sire de la Roche Tesson[30], Richard de Percy[31], ont plus tard le même sort que les chevaliers bretons. P. 29 à 36, 239 à 250.
Édouard III fait reconstruire le château de Windsor[32], où l’on bâtit une chapelle de saint Georges, et fonde l’Ordre de la Jarretière[33]. Irrité de l’exécution d’Olivier de Clisson et des autres chevaliers bretons et normands, il met en liberté Hervé de Léon son prisonnier et le charge d’aller de sa part défier le roi de France. P. 36 à 41, 250 à 257.
1345. PREMIÈRE CAMPAGNE DU COMTE DE DERBY EN GUIENNE[34]. (§§ 205 à 223).
Édouard III rompt la trêve de Malestroit; il envoie le comte de Derby en Gascogne[35], Thomas d’Agworth[36] en Bretagne contre les Français, le comte de Salisbury en Irlande contre les Irlandais. Parti de Southampton avec des forces considérables, le comte de Derby débarque à Bayonne, puis se rend à Bordeaux dont les habitants l’accueillent avec enthousiasme. Pendant ce temps, le comte de l’Isle, qui se tient à Bergerac à la tête des forces françaises, se dispose à disputer aux Anglais le passage de la [Dordogne].—Derby, en quittant Bordeaux[37] pour marcher contre Bergerac, s’arrête un jour et une nuit à une petite forteresse qu’on appelle Montcuq[38]; et le lendemain de cette halte, ses coureurs s’avancent jusqu’aux barrières de Bergerac, qui n’est qu’à une lieue de Montcuq. Le matin de ce même jour, Gautier de Mauny, dînant à la table du comte de Derby, propose de livrer immédiatement l’assaut pour boire à souper des vins des seigneurs de France. A la suite d’un premier assaut, les Anglais emportent le premier pont ainsi que les barrières et se rendent maîtres des faubourgs de Bergerac. Un second assaut dirigé contre les remparts reste infructueux. Ce que voyant, Derby fait venir de Bordeaux un certain nombre de navires avec lesquels il attaque Bergerac par eau; il réussit à rompre sur une grande étendue les palissades qui défendent la ville de ce côté. Le comte de l’Isle, voyant que la place n’est plus tenable, fait déloger la garnison et se sauve en toute hâte à la Réole. Les habitants de Bergerac s’empressent de se rendre au comte de Derby et lui font féauté et hommage au nom du roi d’Angleterre[39].—Derby, après s’être rafraîchi deux jours à Bergerac, quitte cette ville pour aller attaquer Périgueux; chemin faisant, il soumet Langon[40] dont la garnison se retire sur Monsac[41], le Lac (les Lèches[42]), Maduran[43], Lamonzie[44], Pinac[45], Lalinde[46], Forsach (Laforce[47]), la Tour de Prudaire[48], Beaumont[49], Montagrier[50], Lisle[51], chef-lieu de la seigneurie du comte de ce nom, Bonneval[52]. Après des tentatives infructueuses contre Périgueux[53] et Pellegrue[54], Derby s’empare du château d’Auberoche[55] dont les habitants se rendent sans coup férir[56] ainsi que de la ville de Libourne[57] et rentre à Bordeaux. P. 41 à 62, 237 à 282.
Le comte de l’Isle, informé du retour de Derby à Bordeaux, met le siége devant Auberoche et fait venir de Toulouse quatre machines de guerre pour abattre les remparts du château. Les assiégés d’Auberoche chargent un de leurs valets de porter à Derby une dépêche qui l’informe de la détresse où ils se trouvent. Ce valet est arrêté par les assiégeants qui, après avoir pris connaissance de la dépêche dont il est porteur, le placent dans la fronde d’une de leurs machines de guerre et le lancent avec son message pendu au cou[58]. A la nouvelle du danger que court la garnison d’Auberoche, Derby quitte en toute hâte Bordeaux[59], rallie sur sa route les gens d’armes anglais, tant ceux qui se tiennent à Libourne sous Richard de Stafford que ceux qui occupent Bergerac sous le comte de Pembroke, et vient livrer bataille[60] aux Français à quelque distance d’Auberoche. Défaite des Français: les comtes de l’Isle[61], de Valentinois[62], de Périgord[63] et de Comminges[64], les vicomtes de Villemur[65] et de Caraman[66], les sénéchaux de Rouergue, du Querci[67] et de Toulouse[68], les seigneurs de la Barde et de Taride[69], les deux frères Philippe et Renaud de Dion sont faits prisonniers; Roger[70], oncle du comte de Périgord, le sire de Duras, Aymar de Poitiers[71], les vicomtes de Murendon[72], de Bruniquel, de Tallard et de Lautrec[73] sont tués.—Mécontentement du comte de Pembroke qui n’arrive à Auberoche qu’après la bataille.—Derby laisse à Auberoche une garnison sous les ordres d’un chevalier gascon nommé Alexandre de Caumont et retourne à Bordeaux. P. 62 à 73, 292 à 295.
1345 ET 1346. BRUITS CALOMNIEUX CONTRE ÉDOUARD III.—SECONDE[74] CAMPAGNE DU COMTE DE DERBY EN GUIENNE[75] (§§ 223 à 235).
«Vous[76] avez entendu parler ci-dessus de l’amour d’Edouard III pour la comtesse de Salisbury. Toutefois, les Chroniques de Jean le Bel parlent de cet amour plus avant et moins convenablement que je ne dois faire, car, s’il plaît à Dieu, il ne saurait entrer dans ma pensée d’inculper le roi d’Angleterre et la comtesse de Salisbury d’aucun vilain reproche. Si les honnêtes gens se demandent pourquoi je parle ici de cet amour, qu’ils sachent que messire Jean le Bel raconte dans ses Chroniques que le roi anglais viola la comtesse de Salisbury. Or, je déclare que je connais beaucoup l’Angleterre, où j’ai longtemps séjourné, à la Cour principalement, et chez les grands seigneurs de ce pays; et pourtant je n’ai jamais entendu parler de ce viol, quoique j’aie interrogé là-dessus des personnes qui l’auraient bien su, si jamais il en avait rien été. D’ailleurs, je ne pourrais croire et il n’est pas croyable qu’un si haut et vaillant homme que le roi d’Angleterre est et a été, se soit laissé aller à déshonorer une des plus nobles dames de son royaume et un de ses chevaliers qui l’a servi si loyalement et toute sa vie: aussi d’ores en avant je me tairai de cet amour et reviendrai au comte de Derby et aux seigneurs d’Angleterre qui se tenaient à Bordeaux.»
Vers la mi-mai[77] 1345, le comte de Derby quitte Bordeaux où il vient de passer ses quartiers d’hiver[78], et, après avoir fait à Bergerac sa jonction avec le comte de Pembroke, il marche contre la Réole. Derby reçoit sur sa route la soumission des habitants de Sainte-Bazeille[79]; il s’empare de la Roche Meilhan[80], et, après avoir mis pendant quinze jours le siége devant Monségur[81], reçoit à composition le capitaine de cette forteresse, se fait rendre Aiguillon[82], emporte d’assaut Castelsagrat[83], après quoi il met le siége devant la Réole. P. 73 à 80, 293 à 300.
La garnison qui défend pour le roi de France la ville et le château de la Réole a pour capitaine un chevalier provençal nommé Agout des Baux. Après quelques assauts, les habitants de la ville font leur soumission[84] à Derby au nom du roi d’Angleterre, malgré tous les efforts d’Agout des Baux, qui se retire alors dans le château avec ses compagnons. Les assiégeants font miner ce château.—Sur ces entrefaites, Gautier de Mauny est informé que son père est enterré à la Réole. Le Borgne de Mauny, père de Gautier, dans un tournoi qui s’était tenu à Cambrai, avait tué par mégarde un neveu de l’évêque[85] de cette ville, jeune chevalier de la famille de Mirepoix[86]; et un jour que le Borgne de Mauny, au retour d’un pélerinage à Saint-Jacques en Galice, était venu voir le comte de Valois qui assiégeait alors la Réole[87], il avait trouvé la mort dans une embuscade et par une vengeance des parents du jeune chevalier tué à Cambrai.—Agout des Baux rend le château de la Réole au comte de Derby, moyennant que lui et ses compagnons, originaires de Provence, de Savoie et du Dauphiné, pourront aller où bon leur semblera et conserveront leurs armes[88]. P. 80 à 91, 300 à 309.
Prise de Monpezat[89], de Castelmoron[90] et de Villefranche[91] en Agenais par Derby,—de Miramont[92], de Tonneins[93] et de Damazan[94] par les gens d’armes de Derby. P. 91 à 94, 309 à 312.
Le comte de Derby met le siége devant Angoulême[95] dont les habitants prennent l’engagement de se rendre, s’ils ne sont pas secourus dans un mois.—Tentatives infructueuses des Anglais contre Blaye[96], Mortagne[97] en Poitou, Mirabel[98] et Aulnay[99]. Reddition d’Angoulême et rentrée de Derby à Bordeaux. P. 94 à 96, 312 à 313.
1344. BANNISSEMENT DE GODEFROI DE HARCOURT.—1345. MORT DE JACQUES D’ARTEVELD ET DU COMTE DE HAINAUT.—1346. JEAN DE HAINAUT EMBRASSE LE PARTI DE PHILIPPE DE VALOIS[100] (§§ 236 à 240).
Godefroi de Harcourt, frère du comte de Harcourt et sire de Saint-Sauveur-le-Vicomte en Normandie, s’attire la haine de Philippe de Valois qui le bannit du royaume[101]. Godefroi de Harcourt se réfugie d’abord en Brabant[102] auprès du duc Jean son cousin; plus tard il passe en Angleterre[103] où il fait hommage à Édouard III qui l’accueille favorablement et lui assigne une pension. P. 96 et 97, 313 et 315.
Alliance étroite d’Édouard III et de Jacques d’Arteveld qui entreprend de déshériter, non-seulement Louis, comte de Flandre, mais encore Louis de Male, le jeune fils du dit comte, et de faire ériger le comté de Flandre en duché au profit du prince de Galles[104], fils aîné du roi d’Angleterre. Edouard III et son fils viennent à l’Écluse[105] avec une flotte nombreuse pour mettre à exécution ce projet. Les tisserands de Gand [excités sous main par Jean, duc de Brabant[106], qui veut marier sa fille à Louis de Male], font alors de l’opposition à Jacques d’Arteveld qui périt un jour dans une émeute de la main d’un tisserand nommé Thomas Denis[107]. Édouard III est transporté de fureur en apprenant la fin tragique de Jacques d’Arteveld; il quitte l’Écluse et regagne son royaume[108]. Les bonnes villes de Flandre envoient alors des députés à Londres pour se disculper et calmer le ressentiment du roi anglais. Ces députés déclarent que le désir des Flamands est de marier le jeune Louis de Male, héritier présomptif de leur comté, à l’une des filles du roi d’Angleterre; celui-ci se tient pour satisfait et rend aux bonnes villes de Flandre son amitié[109]. P. 97 à 105, 315 à 321.
Siége et prise d’Utrech par Guillaume, comte de Hainaut. Ce prince entreprend une expédition contre les Frisons; il est battu et tué à Staveren[110]. «A la suite de ce désastre, les Frisons ne furent plus inquiétés jusqu’en 1396.... En cette année, sur une marche qu’on dit le Vieux Cloître, Guillaume, comte d’Ostrevant, fils du duc Aubert, vengea grandement la mort de son grand oncle Guillaume de Hainaut; il alla plus avant en Frise que personne ne fût allé auparavant, ainsi qu’il vous sera raconté et déduit ci-après en l’histoire, si moi Froissart, auteur et compilateur de ces Chroniques, puis avoir le temps, l’espace et le loisir, et que je m’en puisse voir suffisamment informé[111].» Après la mort du comte de Hainaut, Jeanne sa veuve, fille aînée du duc Jean de Brabant, se retire dans la terre de Binche[112] qui forme son douaire; et Jean de Hainaut, qui vient de s’échapper à grand peine des mains des Frisons, gouverne le comté en attendant que Marguerite de Hainaut, sœur du comte défunt et femme de l’empereur Louis de Bavière, prenne possession[113] de l’héritage de son frère. P. 105 à 107, 321 à 324.
En considération de son gendre le comte Louis de Blois, neveu du roi de France, et sur les instances des seigneurs de Fagneulles, de Barbenchon, de Senzeilles et de Ligny, Jean de Hainaut renvoie son hommage au roi d’Angleterre[114] et prête serment de fidélité à Philippe de Valois[115]. Le roi de France lui assigne une pension[116] pour le dédommager de la perte de celle qu’il touchait sur la cassette d’Édouard III. P. 107 et 108, 324 et 325.
1346. EXPÉDITION DE JEAN, DUC DE NORMANDIE, EN GUIENNE.—SIÉGE D’AIGUILLON[117] (§§ 241 à 253).
A la nouvelle des succès du comte de Derby en Guyenne, Philippe de Valois se prépare à la résistance; il met Jean son fils, duc de Normandie, à la tête des forces chargées d’opérer au-delà de la Loire contre les Anglais. Les plus grands seigneurs de France, notamment les ducs de Bourgogne et de Bourbon, se rendent à l’appel de Philippe de Valois. Jean, duc de Normandie, traverse l’Orléanais, le Berry, l’Auvergne et arrive vers la fête de Noël 1345 à Toulouse[118], rendez-vous général des forces françaises dont l’effectif s’élève à six mille hommes d’armes et à quarante[119] mille gens d’armes à lances et à pavais «qu’on nomme aujourd’hui gros varlets[120].» Après la Noël, départ de Toulouse[121], prise de Miramont[122], de Villefranche[123] et siége [d’Agen[124]] par le duc de Normandie.—Le comte de Derby envoie à Aiguillon l’élite de ses chevaliers, Gautier de Mauny entre autres, fait mettre le château dans le meilleur état de défense et reprend Villefranche aux Français.—Pendant le siége [d’Agen] par les Français, le sénéchal de Beaucaire, le duc de Bourbon et une foule d’autres seigneurs partent un soir du camp et, après avoir chevauché toute la nuit, arrivent au lever du jour devant un lieu nommé Anthenis[125], nouvellement rendu aux Anglais, dont ils s’emparent, grâce à une feinte du sénéchal de Beaucaire, ainsi que de six ou huit cents têtes de gros bétail.—La nuit d’avant la Purification (2 février), Jean de Norwich, capitaine de la garnison anglaise [d’Agen], menacé par la disette de vivres et instruit des dispositions favorables des habitants pour les Français, demande et obtient du duc de Normandie une trêve d’un jour en l’honneur de la fête de la sainte Vierge; il profite de cette trêve pour traverser le camp des Français et se réfugier, lui et les siens, avec armes et bagages, dans la forteresse d’Aiguillon.—Le lendemain de la Purification (3 février[126] 1346), les habitants [d’Agen] ouvrent leurs portes et font leur soumission au fils du roi de France. Le duc de Normandie, poursuivant le cours de ses succès, emporte d’assaut le château de Damazan[127], Tonneins[128] sur la Garonne, Port-Sainte-Marie[129] et enfin met le siége devant la forteresse d’Aiguillon. P. 108 à 120, 325 à 339.
Les Français, au nombre de cinq[130] mille hommes d’armes, établissent leur camp le long de la Garonne et commencent le plus beau siége que l’on eût jamais vu; il dura depuis l’entrée [d’avril[131]] jusqu’à la fin du mois d’août[132]. Les Français parviennent, malgré deux sorties vigoureuses des assiégés, à faire un pont qui leur permet de passer la rivière et de serrer de plus près le château d’Aiguillon.—Le duc de Normandie, pour attaquer sans cesse l’ennemi avec des troupes fraîches, répartit son armée en quatre corps dont chacun doit tous les jours, à tour de rôle, prendre part à l’assaut: du matin à prime, c’est le tour des Espagnols, des Génois, des Provençaux, des Savoisiens et des Bourguignons; de prime à midi, entrent en lice les gens d’armes de Narbonne, de Montpellier, de Béziers, de Montréal[133], de Fougax[134], de Limoux, de Capestang et de Carcassonne; de midi à vêpres, reprennent les gens d’armes de Toulouse, du Rouergue, du Querci, de l’Agénois et du Bigorre; de vêpres à la nuit combattent les gens du Limousin, du Vélay, du Gévaudan, de l’Auvergne, du Poitou et de la Saintonge.—Les Français, dont tous les assauts sont repoussés par les assiégés, font venir de Toulouse huit machines de guerre, les plus puissantes qu’on peut trouver.—Gautier de Mauny, qui fait souvent des sorties pour chercher des vivres et ravitailler la garnison, rencontre dans une de ces sorties Charles de Montmorency, maréchal de l’host du duc de Normandie, et le met en déroute.—Les assiégeants s’emparent, à la suite d’un combat acharné, du pont-levis qui donne accès à la porte du château[135].—Deux maîtres ingénieurs du duc de Normandie établissent sur quatre gros navires quatre puissantes machines de guerre appelées chats; mais au moment où les navires qui portent ces machines s’approchent des murs du château, les assiégés se mettent à lancer, au moyen de quatre martinets, des pierres énormes qui brisent l’une de ces machines et forcent les assiégeants à renoncer à se servir des autres.—Malgré le découragement des siens, le duc de Normandie est décidé à continuer le siége. Alors les seigneurs français chargent les comtes de Blois, de Guines et le [sire] de Tancarville de se rendre en France pour renseigner le roi sur ce qui vient de se passer. Philippe de Valois approuve la résolution de son fils et lui enjoint de maintenir le siége jusqu’à ce que, par la famine ou de vive force, Aiguillon ait capitulé. P. 120 à 128, 340 à 351.
1346, 12 JUILLET-13 AOÛT.—ÉDOUARD III EN NORMANDIE[136] (§§ 254 à 263).
Édouard III entreprend de passer la mer avec une nombreuse armée pour arrêter les progrès des Français et les forcer à lever le siége d’Aiguillon[137]. Après avoir nommé le comte de Kent[138], son cousin, gardien du royaume en son absence, il s’embarque vers la Saint-Jean[139] à Southampton[140] en compagnie du prince de Galles son fils aîné et de Godefroi de Harcourt. Noms des principaux chevaliers qui font partie de l’expédition. La flotte anglaise fait voile vers Bordeaux et la Gascogne, mais les vents contraires la repoussent sur les côtes d’Angleterre[141]. Godefroi de Harcourt profite adroitement de cette circonstance pour décider le roi d’Angleterre à débarquer en Cotentin.—Préparatifs de défense du roi de France[142].—Descente d’Édouard III à Saint-Vaast-de-la-Hougue[143]. P. 128 à 133, 351 à 360.
Prise, pillage et incendie de Barfleur[144], de Cherbourg[145], de Valognes[146], de Montebourg[147] et de Carentan[148]. P. 133 à 136, 360 à 364.
De Carentan, Édouard III se dirige vers Saint-Lô, mais avant d’y arriver, il fait halte trois jours sur le bord d’une rivière[149]. Prise, pillage et incendie de Saint-Lô, ville trois fois plus peuplée que Coutances, dont les habitants, au nombre de huit ou neuf mille, se livrent surtout à la fabrication des draps. De Saint-Lô, les Anglais se dirigent vers Caen[150]. P. 136 à 140, 364 à 370.
Caen est trois fois plus considérable que Saint-Lô et presque aussi important que Rouen[151]. Deux riches abbayes, Saint-Étienne[152] et la Trinité, sont aux deux extrémités de la ville dont le château[153] est un des plus beaux et des plus forts de toute la Normandie. Robert de Wargnies est capitaine de ce château, et il a sous ses ordres une garnison de trois cents Génois. La ville proprement dite est défendue par les bourgeois renforcés d’un certain nombre de gens d’armes, commandés par le comte d’Eu, connétable de France et le [sire[154]] de Tancarville. Au moment où Édouard III arrive devant Caen, sa flotte[155], qui n’a cessé de suivre tous les mouvements de l’armée de terre en côtoyant le rivage, vient jeter l’ancre à Ouistreham, havre situé à l’embouchure de la rivière d’Orne qui traverse Caen, à deux petites lieues de cette ville. P. 140 et 141, 370 à 372.
Le comte d’Eu et le [sire] de Tancarville sont d’avis d’évacuer une partie de la ville et de se retirer de l’autre côté de la Rivière[156], pour y attendre l’ennemi; mais l’impatience des bourgeois les force à marcher en avant et à offrir la bataille aux Anglais. L’action est à peine engagée que ces mêmes bourgeois, saisis de panique, se livrent à un sauve-qui-peut général[157]. Le comte d’Eu et le [sire] de Tancarville, impuissants à les retenir au combat, veulent défendre l’entrée du pont qui réunit deux parties de la ville séparées par la Rivière, mais ils sont bientôt obligés de se rendre avec vingt-cinq autres chevaliers à un seigneur anglais nommé Thomas de Holland. Édouard III, irrité de la perte de cinq cents[158] des siens qui viennent d’être tués à l’attaque de la ville, se dispose à mettre tout à feu et à sang pour les venger, lorsque Godefroi de Harcourt, dont il a fait le maréchal de son armée, réussit à l’en empêcher. Les Anglais occupent Caen pendant trois jours. Édouard III achète le comte d’Eu et le [sire] de Tancarville vingt mille nobles à Thomas de Holland, et charge le comte de Huntingdon[159], commandant de la flotte ancrée à Ouistreham, de conduire ces deux seigneurs en Angleterre, ainsi que soixante chevaliers et trois cents riches bourgeois faits aussi prisonniers à la prise de Caen. P. 141 à 147, 372 à 379.
Une fois maître de Caen, Édouard III poursuit sa marche victorieuse[160] dans la direction[161] d’Évreux et de Rouen[162]. Prise, pillage, incendie de Louviers, de Vernon, de Verneuil, de Pont de l’Arche et de tout le pays environnant par les Anglais. P. 148 et 149, 379 à 382.