Voici maintenant deux réponses, à l’enseigne de la Pèlerine, avec une légende assez gaillarde, qui a la prétention d’être instructive: «Il est d’usage, en Espagne comme en Italie, de faire des pèlerinages, les demoiselles pour obtenir des maris, les dames pour devenir mères. Les jeunes gens fréquentent souvent ces lieux, pour éviter aux dames la fatigue de recommencer le voyage.» Balzac nous apprend que cette enseigne était celle d’un magasin de mercerie, rue Saint-Honoré, nº 275, et que la propriétaire de ce magasin l’avait adoptée, d’après une romance en vogue qui courait les rues de Paris[248]. Les réponses qui suivent cette enseigne s’en rapprochent tant bien que mal.
Passons à l’enseigne de Jean de Paris et à ses demandes. La légende nous donne le sujet de cette enseigne: «Le roi, surnommé Jean de Paris, vivement épris de la fille d’un pêcheur, afin de gagner le cœur de sa belle, ne dédaigne pas de prendre le costume de cette profession. Le père le surprend aux genoux de sa fille et devient furieux. Le roi, pour se soustraire à sa juste indignation, est forcé de se faire reconnaître.»—Balzac critique fort cette enseigne d’un magasin de soieries, rue du Bac, nº 4. «Quoi! la princesse de Navarre se laisse baiser la main par Jean de Paris! s’écrie le grand sénéchal, avec un étonnement tout à fait comique. Eh bien! oui, l’indifférente princesse connaît enfin les délices de l’amour. Sur l’enseigne de la rue du Bac, c’est comme dans l’opéra, si ce n’est cependant que dans la pièce la princesse a l’air noble et la mise élégante, tandis que sur le tableau elle ressemble à une cuisinière endimanchée, et Jean de Paris à un conscrit. N’oublions pas de dire que le peintre, infiniment ingénieux, a mis un chêne centenaire, tout entier, dans la tête de l’héroïne et que cela produit un effet... Et le sénéchal donc, il est sublime comme un intendant[249].»
Au Diable boiteux. «Le Diable boiteux, dit la légende du jeu de cartes, délivré du pouvoir magique qui le retenait dans une bouteille, voulant marquer sa reconnaissance à son libérateur, lui fait remarquer l’intérieur des maisons et lui fait connaître les mœurs, les différents quartiers et les vices de toutes les classes de la société.» Dans Balzac, «le Diable boiteux est l’enseigne d’un magasin de nouveautés, rue de la Monnaie, nº 23, et c’est une demoiselle qu’il prend sous sa protection, et le petit bonhomme à béquilles suffit pour la préserver des séductions d’une légion de diables qui ont un comptoir pour champ d’honneur et pour arme une demi-aune[250].»
A la Blanche Marguerite. «Une jolie demoiselle, éprise d’un page, interroge une fleurette que l’on nomme marguerite, en l’effeuillant pour savoir si elle est aimée un peu, beaucoup, passionnément, pas du tout. Elle en était à la troisième fleur qui lui ôtait toute espérance, lorsque son amant, caché dans un arbre, s’empresse de la désabuser.» Balzac n’a pas décrit cette enseigne.
A la Belle Anglaise. «Les Anglaises sont belles et fières; on les dit sages, mais, pour l’amabilité, la finesse, l’esprit, la beauté et le plaisir, on préfère les Françaises.» Balzac fait l’éloge de cette enseigne d’un magasin de soieries, rue Saint-Denis, nº 94: «Le dessin de cette enseigne est assez artistement entendu; le peintre avait probablement un modèle. Ah! si c’était la maîtresse de la maison! Mais pourquoi pas[251]?»
A la Balayeuse. «Par leurs jolies balayeuses, depuis nombre d’années les marchands de lingerie attirent les chalands.» Silence de Balzac sur la Balayeuse, qui était une sorte de falbala garnissant le bas de la robe des femmes et qu’on a remis à la mode il y a trois ou quatre ans.
A la Pie voleuse. «Une servante du village de Palezo (sic), accusée, jugée et exécutée pour un prétendu vol, a été reconnue innocente, après son exécution, par la découverte d’une pie, qui était l’auteur du vol.» Rien de Balzac sur la Pie voleuse.
Voilà tout ce que nous possédons de ce beau jeu des Enseignes de Paris sous la Restauration... Mais j’oublie qu’il en reste encore une carte, à l’Ange gardien, dont la Réponse pouvait bien annoncer la fin du jeu: «La Providence, pour sauver un jeune enfant près de tomber dans un précipice, se sert de la tendre sollicitude de l’Ange gardien.» Balzac a connu cette enseigne d’un magasin de lingeries, rue Saint-Honoré, et il lui consacre quelques lignes du dernier galant: «Ce magasin doit, en effet, être bien gardé par son enseigne, car il n’est voleur qu’elle ne puisse effrayer. Il est vrai de dire que les dames des lingeries sont fort attrayantes, et qu’il faudrait n’avoir pas le sou pour ne pas acheter cravates, mouchoirs de poche, etc., etc.» Cet et cætera en dit plus qu’il n’est gros, et la Demande du jeu promet tout ce que la Réponse devait tenir:
Hélas! le jeu s’arrête là, au plus bel endroit, et les enseignes se taisent sur le reste.
LES enseignes, accompagnées d’inscriptions en vers français, même en vers grecs et latins, devaient être nombreuses au XVIᵉ siècle, alors que le goût et la mode des inscriptions étaient si généralement répandus, qu’on alla jusqu’à attribuer au roi François Iᵉʳ ce quatrain[252] en l’honneur d’Agnès Sorel, qu’il aurait composé quand il visita, à Loches, le tombeau de cette maîtresse de Charles VII.
Le sentiment de cette inscription célèbre était meilleur que le style du roi chevalier, qui, ayant fait rétablir la tombe de la belle Laure, à Avignon, voulut en composer lui-même l’épitaphe, qui fut gravée sur le monument et qui ne fera pas mauvaise figure au milieu de cette poésie d’enseignes:
François Iᵉʳ voulut aussi que son poète valet de chambre, Clément Marot, consacrât quelques vers à la mémoire de la muse bien-aimée de Pétrarque[253]. L’exemple de François Iᵉʳ fut généralement suivi sous son règne, et jusqu’à la fin du siècle on faisait composer, par les poètes les plus renommés, des épitaphes en vers, qui étaient gravées sur les tombeaux[254]. La poésie était en honneur; les distiques grecs, latins et français illustraient aux jours de fêtes publiques les arcs de triomphe en toile peinte, les fontaines en torchis et les décors de l’Hôtel de ville. Il est tout naturel que les inscriptions en vers soient descendues de ces monuments d’apparat sur les enseignes.
Malheureusement, ces enseignes enlevées ou détruites, on n’en a pas conservé les vers, si ce n’est dans quelques marques typographiques de libraires et d’imprimeurs[255]. On sait que ces marques n’étaient souvent que la représentation de leurs enseignes, qui sont ordinairement indiquées dans l’adresse même du libraire ou de l’imprimeur[256]. La plupart des marques typographiques datent du XVIᵉ siècle, et, comme nous l’avons déjà dit (voir chap. XVI, Enseignes de sainteté et de dévotion), elles ne laissent pas douter qu’un certain nombre des libraires de Paris ne fussent secrètement attachés à la réformation luthérienne ou calviniste.
Nous citerons seulement quelques distiques et quelques quatrains, gravés autour de ces marques ou imprimés au dessous. La marque de Conrad Badius, qui, après avoir exercé l’imprimerie à Paris, transporta ses presses à Genève, pour pouvoir professer librement la religion nouvelle, représente le Temps qui retire du puits la Vérité; ce distique est imprimé à droite et à gauche du sujet qu’il interprète:
Le libraire Jean Trepperel, qui fit paraître un grand nombre de vieux romans de chevalerie en prose, avait mis ce distique autour de son enseigne à l’Écu de France:
Gilles de Gourmond, imprimeur privilégié du roi, avait ajouté ce distique à ses armoiries, soutenues par deux licornes, sous les auspices de saint Georges:
L’imprimeur Le Petit Laurens, qui avait aussi dans sa marque deux licornes soutenant un cercueil couvert d’un poèle de deuil, avec ce nom: la Blanche, ne nous explique pas un sujet aussi lugubre dans ce distique philosophique:
Voici maintenant des quatrains qui expriment tous la dévotion, catholique ou protestante. Le libraire Jean Denis, dont la marque représente un docteur enseignant un berger, avec l’image du Christ dans une sphère, fait parler ainsi son berger:
Le fameux libraire des rois Louis XII et François Iᵉʳ, Antoine Vérard, qui fut à la fois dessinateur et graveur sur bois, avait fait inscrire ces quatre vers, chargés de fautes grammaticales et d’abréviations, autour de sa marque, représentant un cœur, avec ses initiales, soutenu par deux aiglons et protégé par les armes de France:
Jean Bouyer et Guillaume Bouchet, libraires et imprimeurs, qui avaient affronté un bœuf et un mouton héraldiques au-dessus de leurs initiales, faisaient cette prière à Dieu, dans leur enseigne:
Cette inscription, assez pauvrement rimée, inscrite en lettres gothiques autour de la marque, était heureusement presque illisible. Les cinq vers suivants, gravés autour de l’enseigne de Guillaume Nyverd, laquelle représentait l’Annonciation, n’étaient pas beaucoup plus faciles à déchiffrer, quoique ces vers fussent sans le moindre doute empruntés à quelque poète du temps, qui avait voulu représenter par des images allégoriques l’Incarnation de Jésus-Christ:
Michel et Philippe Lenoir, père et fils, libraires et imprimeurs, en faisant soutenir par deux nègres un écusson d’armoiries, pour faire allusion à leur nom, se plaisaient à répéter ce petit quatrain autour de leur enseigne emblématique:
Enfin, André Bocard, libraire et imprimeur, qui avait placé dans sa marque l’écusson de l’Université et celui de la Ville de Paris, au-dessous de l’écu de France, avait fait inscrire autour de son enseigne le quatrain suivant, qui s’adressait moins à Dieu qu’à ses saints:
C’est assez pour faire connaître les enseignes poétiques des libraires et des imprimeurs parisiens du XVIᵉ siècle.
Nous rapprocherons de ces enseignes une inscription d’une date plus récente (sans doute du siècle suivant), qui était gravée au-dessus de la porte d’un passage conduisant de l’ancien cimetière de Saint-Séverin à la rue de la Parcheminerie. Il est probable que cette inscription édifiante, en jeux de mots, était surmontée de quelque peinture funèbre, comme celle qui existait autrefois à l’entrée du charnier de l’église Saint-Paul:
Vers le même temps on avait placé un buste de Henri IV, avec un distique latin, sur la façade du nº 3 de la rue Saint-Honoré, maison devant laquelle ce roi fut assassiné par Ravaillac, et qui a été démolie vers 1869, quand on a fait passer par là la large rue des Halles. Ce buste avait fini par devenir une enseigne, dont ces deux mauvais vers faisaient la légende:
Ce qui signifie mot à mot: «La présence de Henri le Grand réjouit les citoyens, que l’amour a joints à lui par un pacte éternel.» En dernier lieu le buste et l’inscription servaient d’enseigne à un marchand de draps. Nous comprendrions, pour un tailleur, l’enseigne du roi Dagobert; mais Henri IV? L’inscription seule, gravée en lettres d’or sur une plaque de marbre noir, se retrouve encore aujourd’hui au musée Carnavalet. Quant au buste de Molière, qu’Alexandre Lenoir avait fait poser, sous les Piliers des Halles, devant la maison où l’on croyait que notre grand comique était né, ce buste était devenu aussi une enseigne pour un marchand revendeur de vieilles étoffes, mais on avait eu la pudeur de le peindre en noir, en l’appelant la Tête noire, et Molière n’y était pas nommé, ni en prose ni en vers. Au surplus, les enseignes à la Tête noire étaient alors assez communes à Paris, mais elles n’avaient pas le même type. Celle d’un marchand de meubles, dans la rue du Faubourg-Saint-Antoine, offre un type de nègre coiffé d’un turban, qu’on nommera peut-être un jour Othello ou Toussaint-Louverture.
Nous avons lu dans les poètes du XVIIIᵉ siècle différentes inscriptions en vers pour des cadrans solaires, mais comme nous ne savons point où ces cadrans solaires étaient posés, peut-être dans des cours d’hôtels aristocratiques, nous nous bornerons à citer une inscription de ce genre, qui avait été demandée à Voltaire dans sa jeunesse, et qui fut, dit-on, longtemps visible sur l’enseigne d’un horloger du quartier Saint-Gervais:
Si cette inscription eût été signée du nom de son auteur, l’enseigne aurait fait la fortune de l’horloger et de ses successeurs. Les vers d’enseigne, en effet, n’étaient pas toujours faits par des poètes. Ainsi l’enseigne d’un boulanger, qu’on voyait encore, il y a peu d’années, entre la rue Saint-Paul et l’église Saint-Paul-Saint-Louis, représentait deux mitrons en costume à qui le maître boulanger montrait un de ses pains, et l’on ne pouvait guère attribuer les vers suivants qu’à un boulanger ou à un mitron:
Si les boulangers se mêlaient de faire des vers pour leurs enseignes, les artistes décrotteurs, comme ils se qualifiaient depuis le Directoire, rimaient aussi pour attirer le client. Voici un échantillon de leur poésie, tel qu’on l’admirait, en 1804, sur l’enseigne de leur boutique du passage des Panoramas:
Les enseignes avec inscriptions en vers, à Paris, étaient encore au nombre de dix à douze, en 1826. C’est Balzac qui a pris la peine de les recueillir lui-même, pour les faire passer à la postérité, dans son curieux Petit Dictionnaire des Enseignes[259]. On sait combien Balzac s’intéressait aux enseignes et avec quel soin il les mentionnait dans ses romans, quand il les jugeait dignes d’y figurer. Nous n’avons donc plus qu’à faire ici quelques emprunts à la monographie alphabétique publiée par Balzac.
Il y avait alors, en 1826, un artiste en cheveux, c’est-à-dire un coiffeur, qui, pour s’assurer la clientèle des étudiants en droit et en médecine, avait fait peindre, sur la devanture de sa boutique de la rue Saint-Jacques, nº 121, deux vers grecs, que Balzac n’a pas cités, et deux vers latins, qui ne prouvent pas que le patron, M. Chatelet, avait fait ses humanités:
Ce qui a la prétention de vouloir dire: «Ici un art ingénieux façonne les cheveux à la mode du jour, et d’une main habile y ajoute de nouveaux agréments.» Cet affreux latin était mis là pour justifier l’enseigne: Au savant Perruquier; l’une et l’autre inscription, la grecque et la latine, se voyaient encore vers 1840. Deux autres coiffeurs avaient fait aussi un touchant appel, en vers, aux dames et aux messieurs. Lambert, qui s’intitulait perruquier-coiffeur, rue Notre-Dame-de-Nazareth, nº 28, était certainement l’auteur de ce double distique, écrit des deux côtés de sa boutique; ici, côté des hommes:
Là, de l’autre côté, côté des dames:
«C’est une chose convenue, dit Balzac, qu’en fait de poésie il n’y a que les coiffeurs, et nous n’hésitons pas à dire qu’en fait de vers M. Lacroix a mis le sceau à la réputation du corps.» Lacroix, perruquier-coiffeur, rue Basse, Porte Saint-Denis, nº 8, avait mis ce quatrain au bas de son tableau d’enseigne représentant Absalon pendu par les cheveux aux branches d’un arbre:
Balzac a oublié un coiffeur de ce temps-là, Michalon, père du peintre de ce nom, demeurant alors rue Feydeau et faisant des vers enragés de coiffeur, qu’il exposait en tableaux à tous les coins de ses salons de coiffure.
Le Petit Dictionnaire des Enseignes de Paris cite trois magasins de nouveautés (non pas des livres, mais des chiffons), avec des enseignes en vers:
Primo: Au Nœud gordien, Palais-Royal, galerie de pierre, nº 233:
C’est là ce que dit la demoiselle de magasin, peinte sur l’enseigne, à un élégant jeune homme qui achète une cravate et qui ne répond pas en vers.
Secundo. Au Soldat cultivateur. M. Marchandon, marchand de nouveautés, faubourg Saint-Antoine, nº 77, avait fait faire à prix réduit, dans l’atelier du peintre Vigneron, la copie de son tableau du Soldat laboureur, dans lequel le soldat est représenté bêchant son champ et faisant sortir de terre des débris d’armes et d’ossements qui annoncent que l’agriculture a repris possession d’un ancien champ de bataille. Les vers explicatifs sont pris dans les Géorgiques de Virgile, traduites par Delille:
C’était peu réjouissant pour les demoiselles du faubourg, qui allaient acheter manchettes, cols et foulards.
Tertio. A la Pèlerine. Magasin de mercerie, rue Saint-Honoré, nº 275, avec ces petits vers imités d’une chanson en vogue:
Enfin, Balzac avait découvert deux sages-femmes, outre la fillette sage de la Pèlerine, lesquelles osaient appliquer chacune deux vers à leur délicate profession. La première, qui ne se nommait pas sur son enseigne, demeurait rue Jean-Jacques-Rousseau, nº 23: cette enseigne représentait une belle accouchée et son accoucheuse très élégante et fort jeune; puis, le papa tout fier de sa progéniture, et le petit frère caressant le nouveau-né. La morale de cette scène intime est exprimée dans ces deux vers inscrits en tête du tableau:
Chez la seconde sage-femme, Mᵐᵉ Vachée, rue de Buci, nº 2, on restait interdit devant une enseigne dont la description ne saurait être plus complète qu’elle l’est dans le Petit Dictionnaire de Balzac: «Cette dame, dit-il, voit s’échapper d’une machine qu’on ne peut mieux comparer qu’à un four, une nuée d’enfants habillés des costumes de différents états, et elle leur adresse ces vers:
«Dans le lointain, la déesse elle-même, un pied sur une roue, emblème de sa mobilité, semble inviter à la suivre la foule des jeunes mortels auxquels Mᵐᵉ Vachée vient de donner la lumière. Mais des juifs, des usuriers, des nymphes folâtres les séparent.» Nous avons donné plus haut (p. 292), le dessin à peu près semblable, d’une autre enseigne de sage-femme.
Une des dernières enseignes en vers qu’on ait vues à Paris était celle d’un tailleur, au coin de la rue d’Ulm et de la rue des Postes; mais nous ne savons pas si le peintre était venu en aide à la poésie, car nous n’en connaissons que ce quatrain, qui vaut tout un poème:
Nous regrettons de n’avoir pas parlé des écriteaux poétiques, qui sont de véritables enseignes sans figures: ainsi toute la jeunesse du quartier latin a connu ce facétieux brocanteur de la rue de l’École-de-médecine, qui, chaque matin, apposait sur les objets hétéroclites de son commerce les plus étranges annonces en prose et en vers; la prose était de sa façon, les vers sortaient de la fabrique d’un poète crotté, qui ne manquait pas d’originalité et qui trouvait les plus incroyables drôleries relatives à l’origine des marchandises d’occasion.
Les contemporains de la révolution de 1830 se rappellent aussi les affiches en vers que le marquis de Chabannes, pair de France, chansonnier, journaliste et rimeur politique, improvisait tous les jours pour annoncer ses brochures, ses chansons, ses prospectus, qu’il distribuait et vendait lui-même, au Palais-Royal, dans sa boutique de la galerie d’Orléans, que la police eut tant de peine à faire fermer, après avoir cent fois saisi, enlevé et déchiré les affiches, au milieu des éclats de rire des spectateurs.
Enfin, en faisant appel à nos souvenirs personnels, nous revoyons encore, vers 1840, rue Neuve Saint-Augustin, non loin de la place de la Bourse, une boutique mystérieuse qui étalait au-dessus de son vitrage dépoli un grand tableau représentant un monsieur mis à la dernière mode, prenant vivement congé d’une dame non moins élégante. Au bas, se lisait ce distique révélateur:
CETTE espèce d’enseignes est tout à fait moderne, car elle ne date que de l’époque où les grandes enseignes, peintes comme des tableaux et quelquefois rivalisant avec eux, furent adoptées par la mode avec une sorte de passion essentiellement parisienne. On peut fixer une date précise pour le commencement des enseignes qui reproduisirent quelque scène de la pièce en vogue. Ce fut seulement sous l’Empire que parurent les premiers essais de ce genre nouveau d’enseignes, qui ont attiré presque exclusivement l’attention des curieux de ce qu’on appela dès lors le Musée des rues. Il n’y a que les pièces de théâtre, à grand succès, qui aient mérité la consécration de l’enseigne. C’étaient donc, chaque année, quatre ou cinq enseignes nouvelles, qui rappelaient au public les grands succès récents. Le type de l’enseigne devenait ainsi populaire, et la vogue de la pièce profitait à l’industriel qui l’avait adopté. Les enseignes théâtrales firent fureur pendant plus de cinquante ans; elles s’étaient, pour ainsi dire, emparées de la ville entière, et le succès d’une pièce de théâtre n’était jamais mieux constaté que par l’apparition d’une enseigne qui en portait le nom.
On peut affirmer que l’idée de faire des enseignes de ce genre n’était jamais venue à l’esprit des marchands avant le Directoire; du moins n’en connaissons-nous qu’une seule, l’enseigne du Huron, consacrant, en 1769, le succès d’un opéra-comique de Grétry, et dont nous parlerons plus loin, au chapitre XXIX. Les succès les plus extraordinaires, comme celui de Jeannot, ou les Battus paient l’amende, le proverbe-comédie-parade de Dorvigny, représenté trois cents fois de suite chez Nicolet, ou comme celui du Mariage de Figaro, qui fit autant de bruit qu’une révolution, ces succès ne donnèrent pas lieu à la création d’une seule enseigne. Le moment n’était pas venu, quoique depuis 1761 les enseignes, appliquées contre le mur des maisons, au lieu d’être suspendues à des potences en fer dans des cadres mobiles, se prêtassent mieux à l’exposition de tableaux. On comprend que le goût du spectacle, si décidé et si général chez les habitants de Paris, se soit traduit par cette innovation dans le système des enseignes, en un temps où le nombre des théâtres avait triplé. Il faut dire aussi qu’avant ce temps-là les marchands menaient une vie très retirée et très parcimonieuse, sans songer à imiter les habitudes des autres classes de la société, qui ne se faisaient pas faute d’aller à la comédie. Les enseignes des boutiques ne subirent l’influence du théâtre que quand les boutiquiers commencèrent à se montrer et à s’acclimater dans les salles de spectacle.
Nous trouvons cependant que les ballets de cour eurent, dans la première moitié du XVIIᵉ siècle, certaines analogies avec plusieurs enseignes de Paris. Ainsi l’enseigne primitive du Cherche-Midi, qui a précédé celle dont nous avons parlé plus haut, page 84, était sans doute bien antérieure au ballet des Chercheurs de midi à quatorze heures, ballet qui fut dansé, au Louvre, en présence du roi, le 29 janvier 1620. Ce ballet[260], que nous ne connaissons que par un petit programme en vers très libres, a peu de rapport avec l’enseigne qui représentait des gens de diverses conditions, cherchant l’heure de midi sur un cadran dont les aiguilles marquaient quatorze heures, comme dans les horloges d’Italie. Les chercheurs de midi à quatorze heures, qu’on appelait des cherche-midi, étaient de pauvres hères faméliques en quête du dîner, qu’ils ne trouvaient pas à quatorze heures, car on dînait partout à midi. Un roman picaresque d’Oudin, sieur de Préfontaine[261], nous apprend le véritable rôle d’un cherche-midi, que le ballet mit en scène sous les traits du joueur de gobelets, du batteur de fusil, du ramoneur, du vendeur de lunettes: «La grande nécessité où j’estois m’ayant pourveu d’un office de cherche-midy, j’allois parfois en des couvents, mais j’y trouvois petite chance, au moins pour moy, car, pour les moynes, ils faisoient une telle chère, que, si la fumée de leurs bons morceaux qui me passoient devant le nez avoit esté rassasiante, cela m’auroit bien nourry.» Un autre ballet de cour, qui a pour titre la Fontaine de Jouvence[262], imprimé en 1643 et par conséquent dansé cette année-là au château de Saint-Germain, pourrait bien avoir été inspiré par la jolie enseigne du XVIᵉ siècle dont nous avons parlé et qui attirait tous les regards dans la rue du Four-Saint-Germain. Enfin, dans un ballet du roi, à la naissance du Dauphin, en 1643, les Enseignes de Paris faisaient leur entrée sous la figure d’une femme qui se plaignait des dégâts que les grands vents lui avaient causés dans les derniers orages. Voici deux strophes que Dassoucy avait mises dans la bouche de cette fée des enseignes[263]:
A partir de là, comme si toutes les enseignes de Paris avaient été décrochées et brisées par l’ouragan, elles ne reparaissent plus au théâtre que dans deux chétifs vaudevilles: l’un, de Martainville: Pataquès, ou le Barbouilleur d’enseignes, joué en 1803; l’autre, de Brazier, Moreau et La Fortelle, Tout pour l’enseigne, représenté le 18 avril 1815. Ces deux petites pièces ne réussirent pas. C’est que les marchands et leurs commis ne souffraient pas qu’on se gaussât de leurs enseignes. Scribe et Saint-Georges l’apprirent à leurs dépens, quand leur opéra-comique, en trois actes, le Fidèle Berger, dont Adolphe Adam avait fait la musique, fut outrageusement sifflé, à la première représentation, le 11 janvier 1838. Les auteurs n’avaient pas trop ménagé la confiserie parisienne, mise en scène sous la bannière de la vieille enseigne du Fidèle Berger: on se battit au parterre, et les perturbateurs qui furent arrêtés étaient tous des confiseurs: «Ces gaillards-là, dit Scribe, seraient capables de m’empoisonner avec leurs dragées de baptême.» Il ne fit pas imprimer sa pièce, qui n’a paru que dans la dernière édition de ses Œuvres complètes; le musicien essaya de la faire jouer à Bruxelles, où elle fut traitée en douceur[264]. Les confiseurs du Fidèle Berger n’étaient plus là. Marchands à enseignes et auteurs dramatiques furent depuis en parfaite intelligence, lorsque les enseignes des premiers contribuèrent grandement à la renommée des seconds.
Il est impossible d’entrer ici dans quelques détails sur les pièces de théâtre auxquelles on accorda les honneurs de l’enseigne depuis cinquante ou soixante ans; nous nous bornerons donc à citer, d’après le Petit Dictionnaire critique et anecdotique des Enseignes de Paris, celles de ces enseignes inaugurées sous les titres mêmes des pièces de différents genres, aux succès desquelles les marchands avaient attaché celui de leur commerce. Il suffit de rappeler que ces pièces étaient encore très connues en 1826, bien que quelques-unes remontassent aux premières années de l’Empire; plusieurs, d’une date plus ancienne, comme le Diable à quatre de Sedaine, les Trois Sultanes de Favart, et la Partie de chasse de Henri IV, par Collé, avaient été reprises avec éclat et étaient restées au répertoire.
Les tableaux dont on faisait des enseignes furent souvent composés et exécutés par de véritables peintres. Nous parlerons, dans le chapitre XXIX, Musée des enseignes, de ceux qui sortaient de l’atelier des meilleurs artistes.
L’Académie royale de musique reconnaissait des opéras et des ballets de son répertoire dans les enseignes suivantes: Aux Bayadères, boulevard des Italiens, nº 9, Nouveautés. Les Bayadères, opéra en trois actes, paroles de Jouy, musique de Catel, représenté le 8 août 1810.—A la Vestale, rue Montmartre, au coin de la rue de Cléry, Nouveautés. La Vestale, tragédie lyrique de Jouy, musique de Spontini, fut représentée le 11 décembre 1807.—A la Lampe merveilleuse, Demarais, lampiste, illuminateur du Gouvernement. Aladin, ou la Lampe merveilleuse, opéra-féerie en cinq actes, par Étienne, musique de Nicolo et de Benincori, fut représenté le 6 février 1822.—Au Triomphe de Trajan, M. Payen, tailleur, rue de Richelieu, nº 77. Le Triomphe de Trajan, tragédie lyrique en trois actes, par Esmenard, musique de Lesueur et de Pertuis, fut représenté le 23 octobre 1807.
Passons au Théâtre-Français, qui avait vu, en plein Directoire, apparaître l’enseigne des Trois Sultanes, un des plus beaux tableaux d’enseigne de Paris, pour annoncer le magasin de mesdames Delatour, lingères, rue Vivienne, au coin de la rue Colbert.—A Marie Stuart, Nouveautés, rue Saint-Denis, nº 392. Marie Stuart, tragédie de Pierre Lebrun, représentée en 1820.—Aux Templiers, rue Feydeau, nº 16, Michalon, coiffeur. Les Templiers, tragédie de Raynouard, représentée en 1805.—A la Fille d’honneur, rue de la Monnaie, au coin de la rue Boucher. La Fille d’honneur, comédie en cinq actes et en vers, par Alexandre Duval, représentée en 1819.—A Valérie, rue Saint-Denis, nº 309, magasin de nouveautés. Valérie, comédie, en trois actes et en prose, par Scribe et Melesville, représentée en 1822.—Aux Deux Cousines, magasin de nouveautés, rue Coquillière. L’Éducation, ou les Deux Cousines, comédie en cinq actes et en vers, par Casimir Bonjour, fut représentée en 1824.
Le théâtre de la porte Saint-Martin avait fourni, à lui seul, deux fois plus d’enseignes que l’Opéra et le Théâtre-Français: Au Vampire, magasin de nouveautés, rue Saint-Antoine.—Au Bourgmestre de Saardam, Grisard, drapier, rue Saint-Honoré, nº 53.—Aux Petites Danaïdes, Potier, confiseur, boulevard Saint-Martin, nº 57. (Il ne faudrait pas confondre l’acteur avec le confiseur, malgré la similitude du nom: le fameux comédien Potier avait créé le rôle du Père Sournois, dans les Petites Danaïdes, de Gentil et de Désaugiers.)—Au Solitaire, Malard, marchand de nouveautés, rue du Faubourg-Saint-Denis, nº 68.—A Joko, ou le Singe du Brésil.—A Polichinel (sic) vampire.—A la Fille mal gardée.—Aux Ramoneurs.—Au Déserteur, etc.