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d’imprimeurs et de libraires, sans autres détails que leurs adresses et leurs enseignes. J’ai tenu à montrer ainsi que ces enseignes et ces adresses changeaient souvent, dans l’exercice de leur profession; que leur industrie et leur commerce étaient concentrés dans un petit nombre de rues du quartier de l’Université, et que leurs enseignes différaient souvent de leurs marques typographiques. On nous permettra[137] d’ajouter à ces renseignements un peu arides, malgré leur intérêt, une nomenclature sommaire des marques ou enseignes que certains imprimeurs et libraires de Paris ont mises sur des livres sortis de leurs presses ou de leurs boutiques, quoique ces livres ne portent pas leurs noms, ni l’indication du lieu d’impression. Ce n’étaient pas là des éditions clandestines, mais c’étaient bien des éditions anonymes, et nous avouons ne pas comprendre le but et l’intention des éditeurs, qui se cachaient ainsi sous leurs enseignes.

L’Abel, de l’Angelier.—L’Abraham, de Pacard.—L’Amitié, de Guillaume Julien.—Le Basilic et les Quatre Éléments, de Roigny.—Le Bellérophon, de Perier.—La Bonne Foi, de Billaine.—Le Caducée, de Wechel.—Le Cavalier, de Pierre Cavalier.—Le Cordon du Soleil, de Drouart.—Le Chêne vert, de Nicolas Chesneau.—Les Cigognes, de Pâris.—Le Saint-Claude, d’Ambroise de la Porte.—Le Cœur, de Huré.—Le Compas, d’Adrien Perier.—La Couronne d’Or, de Mathurin du Puis.—L’Éléphant, de François Regnault.—Les Épis mûrs, de Du Bray.—L’Espérance, de Gorbin.—L’Étoile d’Or, de Benoît Prevost.—La Fontaine, de Vascosan.—Autre Fontaine, des Morel.—La Galère, de Galiot du Pré.—L’Hercule, de Vitré.—La Licorne, de Chappelet.—Autre Licorne, de Kerver.—Le Loup, de Poncet le Preux.—Le Lys blanc, de Gilles Beys.—Le Lys d’Or, d’Ouen Petit.—Le Mercure arrêté, de David Douceur.—Le Mûrier, de Morel.—Le Grand Navire, de la Société des libraires de Paris, pour les impressions des Pères de l’Église.—L’Occasion, de Fouet.—L’Olivier, des Estienne.—Autre Olivier, de Chappelet.—Autre Olivier, de Patisson.—Autre Olivier, de Pierre l’Huillier.—La Paix, de Jean Heuqueville.—La Palme, de Courbé.—Le Parnasse, des Ballard.—Le Pégase, de Wechel.—Autre Pégase, de Denis du Val.—Le Pélican, de Girault.—Le Phénix, de Michel Joly.—La Pique entortillée d’une branche et d’un serpent, de Frédéric Morel.—Autre, de Jean Bien-né.—Le Pot cassé, de Geoffroy Tory.—La Presse ou l’Imprimerie, de Badius Ascencius.—La Rose dans un cœur, de Corrozet.—La Ruche, de Robert Fouet.—La Salamandre, de Denis Moreau.—La Samaritaine, de Jacques du Puis.—Le Saturne, ou le Temps, de Colines.—Le Sauvage, de Buon.—Le Serpent mosaïque, de Martin le Jeune.—Le Soleil, de Guillard.—La Toison d’Or, de Camusat.—La Trinité, de Meturas.—La Vérité, de David.—La Vertu, de Laurent Durand.—Les Vertus théologales, de Savreux.—La Vipère de saint Paul, de Michel Sonnius.

Cette liste aurait pu être aisément doublée, mais, telle qu’elle est, elle doit suffire pour indiquer des enseignes qui étaient alors tellement bien connues, qu’elles suppléaient en quelque sorte aux noms des imprimeurs et des libraires qui les avaient adoptées et mises en honneur.

XII

ENSEIGNES DES ACADÉMIES, DES THÉÂTRES, DES LIEUX PUBLICS, DES TRIPOTS ET DES MAUVAIS LIEUX

EN rassemblant les notes qui m’ont servi à préparer mon édition du Livre commode des Adresses de Paris, publié en 1691 et 1692 par le sieur de Blegny, sous le pseudonyme d’Abraham du Pradel, je m’étais beaucoup préoccupé de rechercher quelles étaient les enseignes des lieux publics de Paris, tels que les étuves, les théâtres, les jeux de paume, car ces enseignes devaient exister encore, du moins la plupart, à la fin du XVIIᵉ siècle; et il est certain que, dans le siècle précédent, il n’y avait pas à Paris une seule maison qui n’eût son enseigne, soit nominale, soit figurée. Ainsi les académies (nous ne parlons pas des Académies royale des sciences, des inscriptions et belles-lettres, des beaux-arts ou de sculpture et de peinture, encore moins de l’Académie française), si nombreuses depuis le règne de Louis XIII, eurent incontestablement des enseignes, et pourtant nous n’avons pas réussi à les découvrir, soit pour les académies des jeux ou des brelans publics, soit pour les académies proprement dites, instituées par des particuliers pour l’éducation de la noblesse. Ces académies n’étaient que des manèges d’équitation, des salles d’escrime, des écoles de musique, de danse, etc., et par conséquent elles s’annonçaient aux passants par des enseignes permanentes et par des écriteaux indicatifs. Notre édition du Livre commode[138], où les enseignes des marchands ne sont signalées qu’en très petit nombre, ne donnera donc pas les enseignes des académies, ni celles des autres lieux publics, enseignes qu’une enquête plus heureuse que la nôtre parviendra peut-être à mettre au jour.

Il en est une, cependant, que je viens de découvrir en feuilletant la Bibliothèque de l’École des Chartes et qui a été commune à toutes les académies de danse au XVIIᵉ siècle. Quand Louis XIV, qui aimait la danse au point de la pratiquer en maître, eut créé l’Académie royale de danse, en 1662, le roi des ménétriers, Guillaume du Manoir, joueur de violon du cabinet du roi et l’un des vingt-cinq de la grande bande, intenta un procès aux maîtres à danser, et ce, au nom de la communauté et de la confrérie de Saint-Julien des ménétriers. Ce procès en Parlement ne dura pas moins de trente ans et fut terminé par une déclaration du roi, du 2 novembre 1692, en vertu de laquelle la communauté de Saint-Julien fut maintenue dans la jouissance de son privilège de donner, concurremment avec l’Académie royale de danse, soit des lettres de maîtrise de joueur d’instruments, soit des leçons de danse. Voici un curieux extrait du factum pour Guillaume du Manoir: «De tous temps, la plupart des maîtres à danser ont eu et ont encor un violon pour enseigne, non pas pour désigner qu’ils montrent à jouer de cet instrument, mais pour marquer qu’ils montrent la danse et la liaison qu’il y a entre la danse et le violon; et, de fait, au-dessous du violon qui leur sert d’enseigne on écrit toujours ces mots: Céans on montre à danser, et, de plus encor, lorsqu’on veut exprimer qu’un écolier va apprendre cet exercice ou celui de l’épée, on dit vulgairement qu’il va à la salle[139]

Cette citation nous permettra de supposer l’existence d’une autre enseigne pour les académies où l’on apprenait l’escrime. Leur enseigne avait été une épée tenue par une main gantée, et cette enseigne était placée sans doute au-dessus de la porte de toutes les maisons où il y avait une salle d’armes pour l’exercice de l’épée. Nous avions remarqué, en effet, dans les notes de Berty sur la topographie des quartiers du Louvre et du bourg Saint-Germain, plusieurs maisons de l’Épée, et même une maison de l’Épée rompue. Il en devait être de même des enseignes de tous les maîtres joueurs d’instruments, qui avaient une salle de musique: les joueurs de luth exposaient pour enseigne un luth; les joueurs de cor de chasse, un cor; les joueurs de hautbois, un hautbois, etc. D’après ce système, une académie pour l’équitation prenait pour enseigne un cheval ou une tête de cheval, sinon une selle, un mors, une bride. Quant aux académies des jeux, comme elles avaient été défendues, la plupart n’avaient garde de se trahir par quelque autre signe extérieur qu’une simple lanterne, qui devait être indispensable en un temps où les rues de Paris n’étaient pas éclairées.

Si l’Académie royale de danse, dont nous venons de parler plus haut, avait au moins un violon pour enseigne, on peut supposer que l’Académie royale de musique se donna aussi le luxe d’une enseigne et y mit en montre tous les instruments de son orchestre, lorsque cette académie, créée par Lully en vertu des lettres patentes que le roi lui avait accordées au mois de mai 1672, s’établit d’abord dans une salle provisoire, qui n’était qu’un jeu de paume, «près Luxembourg, vis-à-vis Bel-Air», suivant l’adresse que nous fournit l’opéra des Fêtes de l’Amour et de Bacchus, représenté et imprimé en 1672. Lully avait attribué certainement une enseigne à son théâtre, puisqu’il en avait appliqué une à sa maison, qu’il bâtissait simultanément au coin de la rue Sainte-Anne et de la rue Neuve-des-Petits-Champs. Cette vieille maison existe encore, avec sa décoration que nous avons appelée une enseigne lyrique: «Au-dessus de la haute fenêtre qui occupe le milieu de la principale façade, disons-nous dans un de nos ouvrages[140], se voient comme sculptés dans la pierre plusieurs des attributs qui rappellent le premier propriétaire. Ce sont des instruments de musique, une timbale, des trompettes, une guitare, etc. Des masques de théâtre servent de clefs de voûte aux cintres du rez-de-chaussée et sont une allusion à l’origine de la fortune de celui qui fit bâtir cette demeure.»

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L’enseigne d’un théâtre était aussi un éclairage de lanternes, mais ces lanternes portaient peut-être une inscription qui devenait lumineuse le soir des représentations. Le Duchat avait dit, dans une note de la préface de son édition des œuvres de Rabelais, commentées par lui (1711), que le nom du Théâtre ou Jeu des Pois pilés venait d’une enseigne: «Espèces de farces morales connues sous le nom de Poids pilés, et appelées de la sorte parce qu’à la maison où on les représentoit, à Paris, pendoit pour enseigne une pile de poids à peser.» (Voir Fœneste, liv. III, chap. X.) Mais Le Duchat s’est démenti lui-même dans une note sur ce passage des Aventures du baron de Fœneste, par Agrippa d’Aubigné, où il représente les pois pilés comme une purée de pois, à laquelle on faisait allusion avec dédain en parlant des premières et grossières farces du théâtre français. Nous ne sommes pas éloigné de croire que Le Duchat avait raison dans sa première interprétation du nom de ce théâtre des Poids pilés, qui avait son siège aux Halles et probablement dans une grande maison, une espèce de halle fermée où était le Poids du Roi. Cette halle ou maison était située dans la rue de la Buffeterie ou des Lombards. Il suffira de citer un seul document contemporain de l’époque où le jeu des pois pilés fut établi dans le quartier des Halles par la joyeuse bande des Enfans sans souci: «Lettre de l’an 1471, du quatorzième octobre, par laquelle Marguerite de la Roche-Guyot vend au Chapitre le Poids le Roi, avec le lieu où il se tient en la rue de la Buffeterie, alias des Lombards, avec le Poids de la Cire, deux mille sept cens soixante-quatorze livres, 12 sous[141]

On peut donc dire avec certitude que l’enseigne du Poids du Roi était une pyramide de poids empilés, par ordre de grosseur, en commençant par les plus gros et en finissant par les plus petits. Il y avait d’ailleurs plusieurs maisons du même genre pour le pesage des marchandises. Berty, dans sa Topographie du vieux Paris, cite une maison des Balances, en 1372, dans la rue du Coq. La rue des Billettes avait aussi pris son nom de l’enseigne des billes, ou du billot, qu’on pendait à la maison où se payait quelque péage au profit du roi ou de la ville[142].

Les étuves, qui s’étaient tant multipliées depuis le XIIIᵉ siècle, avaient également des enseignes, mais nous n’en avons pu découvrir que deux[143], l’une dans le Compte des confiscations de Paris en 1421, pour les Anglais qui étaient alors maîtres de la ville, l’autre dans le Compte du Domaine de Paris pour un an fini à la saint Jean-Baptiste 1439: «Maison en laquelle a estuves à femmes, scise rue de la Huchette, où est l’enseigne des Deux Bœufs, faisant le coin de ladite rue, près de l’Abreuvoir du Pont-Neuf.»—«Hôtel de l’Arbalestre, dans la rue de la Huchette, tenant du côté du Petit-Pont à l’hostel de Pontigny, et du côté du pont Saint-Michel, à l’hostel des Bœufs, etc.; à l’Arbalestre, il y avoit estuves pour hommes, et aux Bœufs, estuves pour femmes.» Sauval, qui nous offre ce renseignement précieux par sa rareté, avait dit dans son Histoire des Antiquités de la ville de Paris[144]: «Vers la fin du siècle passé, on a cessé d’aller aux étuves. Auparavant elles étaient si communes, qu’on ne pouvoit faire un pas sans en rencontrer.» De ces étuves, il était resté jusqu’à nos jours des noms de rues: rues des Vieilles-Étuves-Saint-Martin, rue des Vieilles-Étuves-Saint-Honoré, la ruelle des Étuves, près la rue de la Huchette, etc. Mais les enseignes de ces étuves, enseignes qui étaient sans doute curieuses pour l’histoire des mœurs, n’avaient pas même laissé un souvenir.

Des étuves et des maisons de baigneurs aux maisons de débauche, il n’y avait qu’un pas. Le savant Duméril, dans son ouvrage sur les Formes du mariage, soutient qu’au moyen âge un bouchon de paille servait d’enseigne aux prostituées, et aujourd’hui même un lien de paille est encore employé dans les rues pour indiquer un objet quelconque à vendre. Mais les mauvais lieux avaient d’autres enseignes plus caractéristiques, la prostitution formant un corps de métier. Ainsi, l’abbé Perau, dans ses additions à la Description historique de la ville de Paris, par Piganiol de la Force[145], affirme que le nom du quartier du Gros-Caillou n’a pas eu d’autre origine qu’une maison de débauche: «Il faut dire, à présent, l’origine de ce nom singulier de Gros Caillou, qui lui fut donné après son nom très ancien de la Longray. Dans le lieu où est aujourd’hui sise l’église, étoit une maison publique de débauche, à laquelle un caillou énorme servoit d’enseigne, et l’on fut obligé d’employer la poudre pour le détruire et élever en sa place la croix qui y est aujourd’hui et l’église à la place de la maison.» L’abbé Perau n’a pas eu égard au nom primitif de la Longray, qui peut avoir été le nom vulgaire d’une pierre druidique, d’une espèce de dolmen: le long grais ou gray. En effet, Jaillot, dans ses Recherches sur la ville de Paris, dit que ce gros caillou était une borne servant de limite entre les seigneuries de Saint-Germain-des-Prés et de Sainte-Geneviève. L’enseigne de la maison de débauche n’en était pas moins la tradition populaire du quartier.

On connaît du moins avec certitude les enseignes d’un grand nombre de jeux de paume, qui ont été souvent nommés dans l’histoire et dont Adolphe Berty a recueilli les noms seulement pour les quartiers du Louvre et du bourg Saint-Germain.

Le Journal d’un bourgeois de Paris, sous le règne du roi Charles VII, mentionne le jeu de paume du Petit Temple rue Grenier-Saint-Lazare, où l’on voyait la belle Margot jouer à la paume avec la main nue, en guise de raquette. L’Illustre Théâtre, où Molière fit ses débuts de comédien avec la troupe des Béjart, s’installa, en 1643, dans le jeu de paume des Métayers, situé près de la porte de Nesle; il fut transporté ensuite au jeu de paume de la Croix noire, situé rue des Barrés, près du port Saint-Paul; puis enfin, il alla

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terminer sa carrière dramatique, en 1646, au jeu de paume de la Croix blanche, rue de Bucy. Ce sont là les faits les plus intéressants de l’histoire des jeux de paume, que nous ne nommerons pas tous, car on n’a pas relevé encore leurs annales dans tous les quartiers du vieux Paris, où ils furent si nombreux au XVIIᵉ siècle, lorsque la paume était l’exercice favori de la jeunesse. Ils ont disparu, la plupart, depuis que le jeu de billard, qui a remplacé la paume, s’est intronisé dans les estaminets et les cafés. Un des derniers jeux de paume qu’on ait vus à Paris, dans la rue Saint-Victor, avait une enseigne fort curieuse pour l’archéologie, puisqu’elle représentait deux joueurs en action, avec le costume qu’ils portaient il y a cent cinquante ans environ. Nous attribuerions aussi à un jeu de paume, sinon à un marchand de raquettes et d’éteufs ou de balles de paume, l’enseigne d’une maison: A la Raquette, que nous avons fait dessiner, il y a vingt ans, au coin de la rue Charlemagne et de la rue des Nonnains-d’Hyères.

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Contentons-nous de donner comme spécimen la liste des jeux de paume désignés par leurs enseignes, tels que Berty les a trouvés dans l’ancien bourg de Saint-Germain-des-Prés.

Rue des Boucheries. Maison et jeu de paume du Dauphin, aboutissant à la rue des Quatre-Vents, en 1523.—Jeu de paume du Château de Milan.

Rue de l’Ancienne-Comédie. Jeu de paume de l’Écu de Savoie, en 1523.—Jeu de paume de l’Écu, en 1592, dans le grand hôtel de l’Écu de France.

Le jeu de paume de l’Écu de Savoie occupait un espace de terrain si considérable, qu’on y bâtit au XVIIIᵉ siècle plusieurs maisons, dont les enseignes furent l’Écritoire, la Talemouse, la Tour d’Argent, le Champ des Oiseaux, l’Ane vert, les Clefs, et la Rose rouge. Ces noms d’enseigne n’annonçaient pas des maisons très respectables.

Le jeu de paume de l’Étoile, qui existait en 1547, fut remplacé, à la fin du XVIIᵉ siècle, par la nouvelle salle de la Comédie française, au nº 14 de la rue de l’Ancienne-Comédie, qui lui doit son nom.

Rue de Seine. Les jeux de paume furent plus nombreux dans cette rue-là que dans tout le quartier Saint-Germain. Voici les noms des principaux: Jeu de paume de Fort Affaire, 1588.—Jeu de paume des Deux Anges, 1593.—Jeu de paume des Trois Cygnes, 1595.—Jeu de paume du Soleil d’Or, 1595.—Jeu de paume de la Bouteille, 1600.—Jeu de paume Saint-Nicolas, 1617.—Jeu de paume des Trois Torches, 1687.

Terminons par une remarque qui a échappé à Berty, le dépisteur de tous ces jeux de paume: c’est que le jeu de paume des Métayers, près de la porte de Nesle, où Molière parut sur la scène pour la première fois avec la troupe de l’Illustre Théâtre, a subsisté bien plus longtemps qu’en 1790. Nous sommes presque certain qu’il conservait sa première destination, sans avoir changé d’aspect, en 1818, ayant toujours ses deux entrées, l’une dans la rue de Seine et l’autre dans la rue Mazarine. Il ne fut détruit qu’en 1823, lors de l’ouverture du passage du Pont-Neuf; mais on reconnaît, au nº 42 de la rue Mazarine, l’entrée et l’allée obscure qui conduisaient au jeu de paume. En 1818, tous les habitants du quartier, fidèles gardiens de la tradition, appelaient encore ce vieux jeu de paume le Théâtre de Molière.

XIII

LES VIEILLES ENSEIGNES

ON s’est demandé souvent autrefois proverbialement: «Où vont les vieilles lunes?» On aurait pu se demander aussi: «Que deviennent les vieilles enseignes?»

Sans doute, la pluie, la sécheresse, le soleil, l’humidité et la poussière faisaient leur œuvre sur ces enseignes, exposées à toutes les intempéries de l’air et des saisons, pendant de longues années; mais si on ne les repeignait pas, si on ne les nettoyait pas de temps à autre, on les changeait trois ou quatre fois dans un siècle, et les vieilles enseignes n’étaient pas condamnées à faire des fagots pour allumer du feu. Il y avait sans doute des vendeurs et des acheteurs pour ces vieilles enseignes, qui passaient d’une maison à une autre et servaient tour à tour à recommander différentes industries et différents commerces; car l’enseigne n’avait pas toujours un rapport direct et caractérisé avec la profession de l’artisan, qui la choisissait par caprice ou par hasard. C’étaient aussi les mêmes enseignes qu’on voyait répétées dans le même quartier et dans la même rue, elles ne différaient souvent que de couleur: s’il y avait trois Croix, trois Lions, trois Chevaux, trois Pots, trois Cages, trois Paniers, à côté l’un de l’autre, chacune de ces enseignes se distinguait par une couleur spéciale, de manière à ce que les mêmes signes distinctifs, représentés et dénommés dans plusieurs enseignes voisines, ne fussent jamais confondus entre eux, puisqu’ils n’avaient pas d’autre objet que de désigner une maison ou une boutique; ainsi la Croix d’Or n’était pas la Croix d’Argent, le Grand Lion n’était pas le Petit Lion, le Cheval blanc n’était pas le Cheval rouge, le Pot d’Étain n’était pas le Pot de Cuivre, la Cage bleue n’était pas la Cage noire, le Panier vert n’était pas le Panier fleuri.

Les signes distinctifs des enseignes ne variaient donc pas à l’infini, comme on paraît le croire, et leur ressemblance même n’avait rien qui pût déplaire au marchand ou au propriétaire. Il suffisait qu’il n’y eût pas deux enseignes absolument semblables dans la même rue. Un changement d’enseigne ne pouvait être déterminé que par une circonstance indépendante de l’enseigne elle-même, car ordinairement l’ancienneté d’une enseigne en faisait la valeur. Aussi, nous avons remarqué que si la maison changeait d’enseigne deux ou trois fois en un siècle, la boutique n’en changeait pas, à moins de changer de destination commerciale. Ce sont là des raisons qui nous font penser que les enseignes ne se détruisaient pas, en cessant d’appartenir à telle maison ou à telle boutique, et que l’acquéreur ne manquait pas, pour les transporter d’un lieu à un autre et pour leur donner une nouvelle existence en les attachant à un nouveau commerce ou à un nouveau local. Cependant, nous n’avons pas réussi à découvrir quels étaient les marchands qui à une époque reculée vendaient les vieilles enseignes d’occasion, en les faisant réparer et repeindre.

Ce n’est qu’au XVIIIᵉ siècle que nous trouvons ces marchands-là: «Chez les marchands de ferraille du quai de la Mégisserie sont des magasins de vieilles enseignes, dit Mercier[146], propres à décorer l’entrée de tous les cabarets et tabagies des faubourgs et de la banlieue de Paris. Là, tous les rois de la terre dorment ensemble: Louis XVI et Georges III se baisent fraternellement, le roi de Prusse couche avec l’impératrice de Russie, l’Empereur est de niveau avec les Électeurs; là, enfin, la tiare et le turban se confondent. Un cabaretier arrive, remue avec le pied toutes ces têtes couronnées, les examine, prend au hasard la figure du roi de Pologne, l’emporte, l’accroche et écrit dessous: Au Grand Vainqueur.» Mais il ne s’agit ici que de têtes peintes représentant des portraits de rois et de reines, qui étaient en faveur, à ce qu’il paraît, auprès des cabaretiers de Paris et de la banlieue. Ces marchands de ferraille avaient à leur disposition les peintres d’enseigne pour rafraîchir et enjoliver la marchandise au plus juste prix: «Un autre gargotier demande une impératrice; il veut que sa gorge soit boursouflée, et le peintre, sortant de la taverne voisine, fait présent d’une gorge rebondie à toutes les princesses de l’Europe.» La police, si tracassière et si épineuse pour tant de sujets indifférents, ne prenait pas sous sa protection ces pauvres souverains, auxquels le peintre donnait «un air hagard ou burlesque, des yeux éraillés, un nez de travers, une bouche énorme.» On se contentait d’exiger que la légende de l’enseigne ne fût pas injurieuse.

«Quand je vois, ajoute philosophiquement Mercier, toutes ces vieilles enseignes, pêle-mêle confondues, comme on les change, comme on les marchande; quand je songe aux destinées qui promènent de cabarets en cabarets ces grotesques portraits de souverains; au vent qui les ballotte, aux épithètes dont le barbouilleur, ennemi de l’orthographe, les décore, à leur dernier emploi enfin, qui est de guider les pas chancelants des ivrognes, il me prend envie de composer, sur ces métamorphoses et sur ces vicissitudes de la royauté, un petit dialogue où ces augustes enseignes converseraient entre elles à la porte des bouchons.»

Les vieilles enseignes peintes, qui traînent dans la crotte, à la porte des marchands de bric-à-brac, et qui ne rencontrent plus une âme charitable pour les recueillir et les sauvegarder, eurent pourtant de nos jours un bon saint Vincent de Paul, qui daigna prendre en pitié ces peintures dégradées et abandonnées. Le prince de Pons, élève d’Abel de Pujol, s’était pris d’admiration pour tous les anciens tableaux et surtout pour les plus enfumés et les plus écaillés, dans lesquels il s’imaginait retrouver les œuvres originales des plus célèbres peintres grecs de l’antiquité. Les vieilles enseignes se prêtaient naturellement à son innocente folie: il en avait rempli son atelier, et il passait sa vie à les débarbouiller, à les nettoyer, à les repeindre à la grecque, après avoir cherché à découvrir sous les couleurs et les vernis quelques précieux vestiges d’une peinture d’Apelle ou de Parrhasius. Ce musée d’enseignes retomba dans le bric-à-brac de dernier étage, à la mort du prince de Pons, qui était parvenu, sous la préoccupation de son étrange manie, à gâter, à sacrifier de très beaux tableaux de maîtres, et à couvrir des plus horribles barbouillages d’enseigne les meilleures peintures[147].

M. A. Bonnardot a recueilli l’enseigne d’un cabaret de la ruelle de l’Abreuvoir-Popin (voir la figure ci-dessus, page 127), qui représente cette ruelle si pittoresque quelques années avant sa démolition, vers 1825. Elle débouche sur la Seine par l’Arche Popin, que surmonte, du côté du quai, la maison de quincaillerie à l’enseigne des Deux Clefs. M. Bonnardot a fait graver cette enseigne si curieuse dans sa monographie du Châtelet de Paris à travers les âges.

On comprend que d’excellents tableaux se soient ainsi égarés et perdus quelquefois parmi les enseignes qui avaient tenu leur place au soleil. Mille circonstances, inappréciables au point de vue rétrospectif, pouvaient faire du meilleur tableau ancien ou moderne une simple et modeste enseigne. On raconte qu’à l’époque de la Révolution un charbonnier de Paris avait acheté une tête de Greuze, une de ces têtes de jeune fille si remarquables par l’expression naïve et voluptueuse à la fois du modèle, ainsi que par l’éclat et la vérité du coloris. A cette époque il y avait sur tous les quais et sur tous les ponts une exposition permanente des plus précieuses épaves du XVIIIᵉ siècle artistique, et ces trésors de l’art français ne trouvaient pas, même à vil prix, d’acheteurs, car les vrais sans-culottes ne se piquaient pas d’être des connaisseurs, et les connaisseurs qui n’étaient pas encore arrêtés et emprisonnés comme suspects craignaient de se compromettre en achetant les reliques de l’ancien régime. Notre charbonnier n’avait rien à craindre de ce côté-là. Le tableau acheté pour quelques francs, il le barbouilla consciencieusement avec de la poussière de charbon ou de la suie, car cette peinture lui semblait trop brillante et trop blanche et rose pour l’usage qu’il en voulait faire, puis il la cloua, sans cadre, au-dessus de sa boutique, en la prenant pour enseigne, avec cette inscription: A la belle Charbonnière. L’enseigne resta pendant dix ou quinze ans à tirer l’œil du client, qui, en venant chercher un boisseau de charbon, ne manquait pas d’admirer la belle charbonnière. Enfin un amateur passa par là, vit l’enseigne, y reconnut une peinture de Greuze sous la teinte noire qui la recouvrait, et le tableau, une fois nettoyé et reverni, alla reprendre la place qu’il méritait dans une des plus célèbres galeries de la Restauration. C’est là que le charbonnier retrouva un jour son enseigne. «Si je l’avais accrochée à ma boutique dans ce bel état de fraîcheur, dit-il, je me serais fait moquer de moi, car les charbonniers ne se débarbouillent que le dimanche.»

Nous racontons ailleurs (chapitre des PEINTRES D’ENSEIGNE) l’histoire de l’enseigne que Watteau avait faite pour son ami Gersaint, le marchand de tableaux du pont Notre-Dame, et qui fut achetée à très haut prix par M. de Julienne, pour entrer ensuite dans un Musée comme un des chefs-d’œuvre du maître. On aurait à citer plus d’une histoire de ce genre, car les grandeurs et les décadences de l’enseigne furent de tous les temps et de tous les pays. Nous avons vu, chez un de nos plus chers amis (Paul Lacroix), une admirable peinture de Frans Hals, qui représente le portrait du timonier de l’amiral Tromp, attablé dans un cabaret, buvant et fumant avec délices, et qui fut pendant plus d’un siècle l’enseigne d’un musico d’Amsterdam. M. Paul Lacroix a trouvé aussi une enseigne d’un marchand d’estamples (sic), peinte en camaïeu brun, figurant un coin d’atelier de graveur au XVIIIᵉ siècle, avec une gravure de portrait d’homme, en cours d’exécution, entourée des outils de l’artiste.

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LES DEUX GASPARD.

M. Poignant s’écriait, en 1877, dans une très intéressante étude sur les enseignes de Paris[148]: «Dans quels coins moisissent, si elles moisissent encore, les belles enseignes de la Restauration: les Architectes canadiens, rue Dauphine; les Deux Gaspard[149], les Deux Philibert, les Trois Innocents, boulevard Poissonnière et boulevard Bonne-Nouvelle? Où sont les Danaïdes, l’Avocat Patelin, le Débarquement des Chèvres du Thibet, qui, de 1820 à 1830, faisaient l’admiration des badauds et la joie des enfants?

Mais où sont les neiges d’antan!»

Ce vers de Villon, qui termine cette plaintive évocation au sujet des enseignes de Paris aujourd’hui disparues, peut-être négligées et oubliées dans quelque ville de province ou de l’étranger, peut-être passées à l’état de planches dans quelque ouvrage de menuisier, peut-être brûlées et détruites; ce vers de Villon, si mélancolique et si touchant, revient plusieurs fois dans la ballade célèbre où le poète se demandait ce qu’étaient devenues Héloïse, Jeanne d’Arc et bien d’autres femmes illustres que la mort avait mises en poussière depuis tant d’années et qui eurent les honneurs de l’enseigne dans un temps où l’enseigne ne respectait rien.

On s’explique comment des écrivains et des poètes romantiques se sont passionnés pour de vieilles enseignes, et comment ils ont poussé la passion jusqu’à les enlever nuitamment, à leurs risques et périls, comme le berger Pâris enleva Hélène. Un ami de Jules Janin nous a raconté que ce prince des critiques, après avoir fait partie de la bande joyeuse de Romieu, qui s’amusait à décrocher les enseignes dans le faubourg Saint-Germain et à les changer de boutique, à la plus grande stupéfaction des propriétaires de ces enseignes, s’était amendé et avait pris l’enseigne au sérieux, à tel point qu’il en avait emporté chez lui deux ou trois des plus portatives pour orner son cabinet de travail, ou plutôt sa petite chambre de la rue Saint-Dominique-d’Enfer. «Ce sont là, disait-il, mes trophées de jeunesse.»

Un autre fantaisiste de la plume, un véritable curieux dans toute l’acception du mot, mon bon confrère Champfleury, avait bien voulu m’adresser une aimable et spirituelle lettre, dont je me permets de transcrire ce passage: «J’ai, à la maison, une enseigne du XVIIIᵉ siècle, en bois sculpté, enseigne de marchand de vin, avec une légende incompréhensible. Je l’ai décrochée, il y a tantôt trente ans, dans une nuit de folles aventures, et je ne m’en repens pas, ayant sauvé un monument du quai de la Mégisserie à l’époque des racoleurs: un garde-française, assis dans un cabaret aux murs duquel sont accrochés de nombreux brocs, tend son pot en l’air. Dans un ruban contourné au-dessous de la sculpture, on lit: Au Ban (?). L’enseigne était coloriée; les habits du soldat portent traces du rouge, et le travail du bois, quoique grossier, est curieux par son cartouche. Ce fut ma fin de jeunesse, quoique à l’occasion je me sente encore capable de recommencer un Musée de la nature de celui dont j’ai fait l’aveu dans les Souvenirs des Funambules (p. 243 à 245, édition Lévy). Je ne vous cite pas ce passage par gloriole, mais ce sont des dates que ces décrochements d’enseigne. Les collégiens décrochent-ils encore aujourd’hui des enseignes? L’enseigne a-t-elle aujourd’hui le côté tentateur d’autrefois? J’appelle votre attention sur ces briseurs d’images de la fin de la Restauration. Ce fut une école, de 1830 à 1844; j’en devins un des plus ardents sectaires[150]

Mon confrère Champfleury, en commettant ce pieux larcin, semblait prévoir que les enseignes peintes et sculptées ne tarderaient pas à disparaître, et qu’il fallait en conserver à tout prix les derniers monuments authentiques. Quant à la légende de son enseigne, qui avait été certainement, comme il l’a si bien deviné, celle d’une boutique de racoleur au XVIIIᵉ siècle, faut-il lire: Au Ban, ou bien: Au Bau? Le ban était, en termes de féodalité, «la convocation que le prince faisait de la noblesse pour le servir à la guerre,» suivant la définition du Dictionnaire de l’Académie française; mais, en plein XVIIIᵉ siècle, on ne parlait plus guère de ban. Il faut donc lire: Au Bau, sur cette vieille enseigne. Le pauvre imprudent ou innocent racolé, qui se laissait enrôler au service du roi en vidant des pots de vin bleu avec son pêcheur d’hommes ou son vendeur de chair humaine, ne savait peut-être pas que le bau de l’enseigne du marchand de vin n’était autre qu’un grand filet que l’on traîne dans la rivière et qui ramasse tout ce qu’il rencontre sur son chemin.

XIV

ENSEIGNES HISTORIQUES ET COMMÉMORATIVES

ON ne connaît qu’un très petit nombre de ces sortes d’enseignes, qui ont dû être fort multipliées, mais dont le souvenir n’a été ni recueilli ni conservé. Nous les diviserons en deux catégories distinctes, en donnant à chacune d’elles un ordre chronologique, d’après les faits indiqués et commémorés jusqu’en 1789, sans comprendre dans cette double nomenclature les enseignes modernes, qui ont eu souvent un caractère et même une origine historiques, mais qui se trouveront mieux à leur place dans l’ensemble de cet immense Pandémonium de tableaux d’enseignes que le Paris du XIXᵉ siècle s’était fait pour obéir au goût du jour et au despotisme de la mode.

Les deux catégories d’enseignes que nous allons passer en revue dans ce chapitre comprendront: 1º les enseignes qui se rattachent ou qui semblent se rattacher à des personnages de notre histoire; 2º les enseignes qui ont trait à des traditions, à des usages, à des événements historiques de toute nature et qui représentent à diverses époques les idées et les préoccupations du peuple de Paris.

Il y avait en 1718, «derrière le cloître Saint-Marcel», au faubourg Saint-Marceau, une hôtellerie à l’enseigne de la Reine Blanche[151], appartenant à Mᵐᵉ Peloton. Cette enseigne rappelait non seulement que les veuves des rois de France prenaient le nom de reines Blanches, puisque ces veuves devaient porter toute leur vie le deuil de leur mari, en vêtements blancs; mais encore elle désignait une maison bâtie sur l’emplacement d’un hôtel de la Reine Blanche, que Blanche de Navarre, seconde femme de Philippe de Valois, avait occupé, durant son veuvage, «dans le voisinage peut-être de l’église Saint-Marcel, et d’une rue qu’on ne nomme point autrement, dit Sauval, que la rue de la Reine-Blanche[152]». L’hôtel de la Reine Blanche subsistait encore en 1392, puisque c’est là que Charles VI faillit être brûlé vif dans la tragique mascarade des Hommes sauvages. Sauval a trouvé dans les pièces d’archives du vieux Paris la mention de plusieurs autres hôtels appartenant aux Reines Blanches[153]. Faut-il attribuer une pareille origine à l’enseigne d’un cabaret qui existait autrefois à l’entrée du passage du Dragon, en face de la rue Gozlin, jadis rue Sainte-Marguerite, et qui s’était ouvert sous les auspices du Dragon de la Reine Blanche? Quelle était cette reine Blanche? Peut-être celle qui avait habité, selon la légende, un vaste hôtel de la rue du Vieux-Colombier, presque au coin de la rue de l’Égout-Saint-Germain, sur laquelle s’ouvrait alors l’entrée du passage. Quant au Dragon, c’était certainement celui qui figure encore au-dessus de la porte monumentale du passage et dont nous avons donné la figure à la page 40 de ce livre.

A la fin du XVIᵉ siècle, l’enseigne historique s’était montrée dans celle du château de Milan, qui rappelait l’occupation du duché de Milan par les Français pendant le règne de Louis XII. La ville de Calais fut reprise sur les Anglais, en 1558, par le duc de Guise, et le souvenir de cette importante conquête, qui rattachait à la France une de ses bonnes villes maritimes qu’elle avait perdue depuis 1347, survivait à l’événement, vingt-six ans plus tard, dans une enseigne représentant la prise de Calais[154]. On peut affirmer, du moins, que cette enseigne mémorable ne faisait pas allusion au siège que cette ville avait soutenu contre Édouard III. Il est difficile de préciser quelle pouvait être une autre enseigne historique, A l’Armée de Charles-Quint, que Noël du Faïl avait signalée dans ses Baliverneries ou Contes nouveaux d’Eutrapel, imprimés pour la première fois en 1548. Eutrapel se vante d’avoir su attraper monnoie, ce qui le rendit «sain et sauf, jusques à l’hostel, avec l’espée et la dague, bien en poinct, non pas comme toy, dit-il à Lupolde, comme toy qui vendis, dès Palaiseau, ton braquemard, revenant à Paris, lorsque la peur s’y vint loger à l’enseigne de l’Armée de l’empereur Charles-Quint[155]». Nous supposons que cette armée était celle qui envahit la Provence en 1536, et qui, après avoir répandu l’épouvante dans tout le royaume, fut bientôt forcée de se retirer, en perdant la moitié de ses soldats, décimés par la maladie et la disette. Au reste, la mention de cette enseigne, peut-être imaginaire, ressemble fort à une boutade satirique.

L’enseigne du Petit Suisse, qu’on voit encore sur le quai du Louvre, doit être un souvenir du corps de garde des Suisses, qui était là tout auprès, vers le milieu du XVIIᵉ siècle[156]: «Entre cette maison (le Petit-Bourbon) et le Louvre, disent deux Hollandais qui vinrent à Paris en 1657, il y a une petite place où l’on voit les corps de gardes françois et suisses: ils s’y mettent en haye toutes les fois que le roy sort, et presque tous les matins, lorsque S. M. va entendre la messe à la chapelle du Petit-Bourbon[157].» L’enseigne du Puits, que l’on voyait autrefois dans la rue de la Ferronnerie, avait aussi une tradition, sinon une origine historique. Selon nos deux voyageurs hollandais, qui ne quittèrent la rue Saint-Denis qu’à l’endroit où elle aboutit avec celle de la Ferronnerie, «on y montroit encore le puits où le traistre Ravaillac se cacha pour oster la vie à Henri IV[158].» On a vu longtemps dans la rue de la Ferronnerie l’enseigne du Cœur couronné percé d’une flèche, pendant à la maison en face de laquelle le roi fut tué. Ce Cœur couronné, qui est expressément désigné dans les Lettres de Malherbe, fut remplacé par un buste de Henri IV. Il y avait aussi dans la rue Froidmanteau, qui a disparu lors de la construction du nouveau Louvre de Napoléon III, une enseigne: Au roi Henri, lequel n’était pas Henri IV, puisque la maison et l’enseigne dataient de 1563[159]; mais la maison ayant été reconstruite en 1606, on conserva l’enseigne en l’appliquant à Henri IV, dont la statue en pierre subsista jusqu’en 1792; cette statue, détruite par la Révolution, avait été remplacée, sous la Restauration, par une mauvaise peinture à l’huile[160].

Nous avons un curieux exemple de la renaissance de l’enseigne historique plus d’un siècle après l’événement qu’elle reproduisait. Le comte d’Egmont, qui avait voulu délivrer les Pays-Bas du joug des Espagnols, fut arrêté par ordre du duc d’Albe et décapité en 1568; quelques hôteliers de Paris, sans doute en haine des Espagnols, imaginèrent de représenter sur leur enseigne, en 1648, la tête du comte d’Egmont posée dans un plat, comme celle de saint Jean-Baptiste. Mazarin, à cette époque, préparait déjà le traité des Pyrénées et le mariage du roi avec l’infante d’Espagne Marie-Thérèse: défense fut faite, sous peine de prison et d’amende, de prendre pour enseigne cette tête coupée[161]. Nous avons vu chez notre confrère et ami M. Paul Lacroix un tableau représentant la tête, dans un plat, du comte d’Egmont, bonne peinture qui pourrait avoir été une enseigne.

Il y avait dès lors des enseignes sur lesquelles le jeune roi Louis XIV était représenté, avec le titre d’empereur, qu’il se donnait, en effet, dans ses relations diplomatiques avec les souverains mahométans, qui se qualifiaient de même, comme l’empereur du Maroc[162]. Il ne faut pas oublier non plus que les marchands étrangers qui ouvraient boutique à Paris se plaisaient souvent à évoquer dans leurs enseignes une réminiscence de leur pays: ainsi, pendant la guerre terrible que Louis XIV faisait à la Hollande, un marchand hollandais, établi à Paris, où le retenait son commerce, avait pris pour enseigne: A la Paix perpétuelle[163]. La police, si défiante et si chatouilleuse à cette époque, ne paraît pas s’en être préoccupée plus que de l’enseigne suivante: «Au mois d’octobre 1742, raconte Barbier dans son Journal historique et anecdotique du règne de Louis XV, tous les passants, et surtout les étrangers, s’arrêtent pour lire une enseigne, élevée dans la rue Saint-Antoine, qui annonce la boutique par ces mots: A l’Empereur des François; elle a paru singulière et occasionne beaucoup de raisonnements.»

Quant aux enseignes qui portaient des inscriptions historiques, il fallait souvent s’en défier, car elles étaient tantôt antérieures et tantôt postérieures à la date qu’on pouvait leur assigner. Par exemple, l’hôtel Jean-Jacques Rousseau, rue des Cordiers, avait pris cette enseigne plusieurs années après l’époque où J.-J. Rousseau y avait demeuré lors de son premier voyage à Paris; et une seconde fois en 1745. L’hôtel de l’Empereur Joseph, rue de Tournon, qui s’appelait d’abord hôtel de Tréville, paraît avoir pris ce nom et cette enseigne quelques années avant le voyage que l’empereur Joseph II fit à Paris, sous le nom de comte de Falkenstein, en 1777; seulement, après le séjour de l’empereur, il compléta son enseigne en s’intitulant hôtel de l’Empereur Joseph II[164]. On s’exposait aussi à faire d’étranges erreurs en cherchant une enseigne célèbre dans une rue où elle n’avait jamais été. Les historiens de la Révolution se sont répétés l’un l’autre en racontant que la veille du 10 août 1792 Westermann, Santerre et les autres chefs de la conspiration révolutionnaire, qui devaient le lendemain attaquer la royauté dans le palais des Tuileries, s’étaient rassemblés secrètement à l’hôtel du Cadran bleu, dans la rue Saint-Antoine, pour dresser les plans de leur entreprise; mais il n’y eut jamais d’auberge du Cadran bleu dans la rue Saint-Antoine. C’est dans la rue de la Roquette que cette auberge existait d’ancienne date, et c’est là qu’eut lieu la réunion des conjurés[165].

J’arrive à la seconde catégorie des enseignes historiques ou commémoratives: ce sont celles qui n’ont pas de date certaine et qui semblent avoir été inaugurées en mémoire de quelque fait plus ou moins connu et plus ou moins authentique. C’est en quelque sorte le témoignage figuré d’une tradition parisienne.

Il y avait à Paris, en 1280, une enseigne de maison, A la Ville de Jérusalem, enseigne qui ne pouvait être qu’un souvenir des croisades, et même de la dernière, celle de Louis IX, qui se termina par la mort de ce saint roi, devant Tunis, le 25 août 1270. C’était peut-être aussi une pieuse réminiscence de la part d’un pèlerin au retour de la terre sainte[166]. L’enseigne de l’Arbre sec, lequel donna son nom à une rue qui le porte encore, était également un souvenir de quelque pèlerinage en Orient. Cette tradition orientale est ainsi rapportée dans le livre de messire Guillaume de Mandeville[167]: «A deux lieues d’Ébron est la sépulture de Loth, qui fut fils au frère Abraham, et assez près d’Ébron est le Membré, de qui la vallée prend son nom. Là il y a un arbre de chein, que les Sarrazins appellent Jape, qui est du temps Alozohuy, que l’on appelle l’Arbre sech, et dit-on que cet arbre a là esté depuis le commencement du monde, et estoit tousjours vert et feuillu, jusques à tant que Nostre-Seigneur mourust en la croix; et lors il seicha, et si firent tous les arbres par l’universel monde, ou ils chéirent, ou le cuer dedans pourrist, et demourèrent du tout vuides et tout creux par dedans: dont il y en a encore maint par le monde.»

Les récits mensongers des voyageurs, au retour de leurs voyages dans les pays lointains, s’étaient reflétés pour ainsi dire dans les enseignes, qui représentaient des animaux extraordinaires ou fabuleux, des plantes imaginaires, des curiosités naturelles plus ou moins étranges et fantastiques. Ainsi, on avait vu longtemps dans la rue de la Licorne une enseigne représentant cet animal, qu’on disait avoir été amené d’Afrique à Paris sur la fin du XVᵉ siècle, et dont la corne avait été déposée, après sa mort, dans le Trésor de l’abbaye de Saint-Denis. Ainsi retrouvait-on, dans les enseignes, la Syrène, l’Hydre aux sept têtes, le Mouton végétal, la Fontaine ardente, le Merle blanc, le Singe vert, etc.; en un mot, toutes les bêtes prodigieuses, toutes les singularités de la nature tropicale qui avaient figuré dans les relations de voyages aux Indes depuis celles de Marco Polo et de Mandeville. Il y a eu au XVIIIᵉ siècle, par exemple, quinze ou vingt enseignes sur lesquelles le singe vert était représenté; aujourd’hui nous ne connaissons qu’une seule enseigne, aux Singes verts, dans le passage Choiseul.