CHAPITRE VIII
LES SŒURS DE CHARITÉ

La clientèle catholique en Orient. — Actes blâmables et complaisances coupables. — Retour à la politique rationnelle. — Les sœurs de Charité à Brousse. — Création d’un petit hôpital français.

J’ai toujours professé un respect égal pour toutes les croyances religieuses, aussi bizarres soient-elles. C’est dire que mettant toutes les religions sur le même niveau, je m’abstiens d’en pratiquer une quelconque, n’ayant pas les loisirs nécessaires pour les pratiquer toutes à la fois. Je ne nie point que chacune ne soit la véritable. C’est possible. Je ne dis ni oui, ni non. Peu m’importe d’ailleurs, n’ayant jamais éprouvé le plus léger sentiment de religiosité. Peut-être est-ce une case cérébrale qui me manque ? En tous cas, si elle existe réellement chez d’autres, elle fait chez moi absolument défaut. Et à moins d’être un hypocrite et de pratiquer sans croire, ou un fou et de croire sans avoir amassé des preuves suffisantes, il faut que je me résigne à continuer de vivre comme j’ai commencé, sans la moindre velléité de suivre une quelconque des innombrables religions qui émaillent si diversement notre planète.

C’est dire quelle large tolérance je professe en matière de religion.

Cela ne signifie point cependant que je m’y montre indifférent.

Loin de là ! la religion touche de trop près à la politique : on l’a vu chez tous les peuples et à toutes les époques.

Imbu aussi fermement de tels sentiments, je me trouve donc parfaitement à l’aise pour reconnaître que l’appui moral et matériel accordé par la France aux communautés chrétiennes en Orient a contribué puissamment autrefois à étendre notre influence dans tout le Levant.

Malheureusement il est arrivé à la longue ce qui était inévitable, étant donné le caractère envahissant du clergé catholique et ses ramifications avec la haute administration des gouvernements précédents. Être protégé ne lui a plus suffi. Il a voulu devenir maître et protecteur. Et alors, au lieu de continuer à prendre le mot d’ordre auprès de nos ambassades, c’est lui qui graduellement a fini par leur imposer le sien. Il a été d’ailleurs admirablement servi dans ses projets par l’appui de diplomates peu scrupuleux qui, désireux d’arriver vite en se servant des hautes influences du clergé, se sont faits ses alliés et ses humbles serviteurs. Si bien qu’aujourd’hui il est advenu ceci : autrefois c’étaient les communautés chrétiennes qui servaient les intérêts de la France, aujourd’hui c’est la France qui sert les intérêts de ces communautés.

Aussi a-t-on vu souvent des actes blâmables et répréhensibles dans tous les pays civilisés, accomplis par des communautés religieuses, quelquefois avec l’appui moral de nos ambassades, au détriment des Turcs ; et comme ceux-ci, en définitive, ont tout aussi développée que nous la notion du bien et du mal, il en est résulté chaque fois une atteinte directe à notre prestige, par suite à notre influence.

En vérité, il serait temps pour notre honneur de revenir à la tradition logique et rationnelle qui consiste, en échange de la protection efficace accordée, à se servir, dans le Levant, des communautés religieuses pour le développement des intérêts généraux de la France, et à refuser à ces communautés tout appui lorsque leurs intrigues peuvent porter atteinte au respect dû à notre drapeau.

Ceci dit, c’est une véritable consolation d’avoir à constater que, dans cette clientèle catholique que nous possédons en Orient, s’il y a beaucoup d’ivraie, on rencontre encore cependant, de ci de là, quelques bons grains.

En voici toujours un.

Brousse possède une mission des sœurs de la Charité. Elles sont là cinq braves et méritantes filles qui font réellement honneur à la tradition française. Elles distribuent des secours et des médicaments aux malheureux sans distinction de religion et de nationalité ; elles apprennent les éléments de notre langue annuellement à plus d’une centaine d’enfants, arméniens pour la plupart.

Les lettres suivantes peuvent donner au lecteur une idée exacte de la situation des sœurs de Charité en Anatolie, et montrer qu’en dehors de toute idée religieuse, c’est l’intérêt du pays de les protéger, de les encourager et au besoin de les secourir.

I

Brousse, le 11 août 1880.

Monsieur l’Ambassadeur,

Un incendie a détruit tout un quartier de cette ville dans la nuit du vendredi 7 courant. La maison occupée par les sœurs de la Charité, ainsi que l’église qu’elles viennent de faire construire, se trouvant à proximité de cet incendie j’ai cru de mon devoir de m’y rendre. Le feu heureusement s’est arrêté à la maison voisine, séparée de celle des Sœurs par un jardin, et il n’y a eu aucun dégât.

Je profite de cette circonstance pour signaler à Votre Excellence l’état déplorable dans lequel se trouvent les divers corps de bâtiments qui constituent dans cette ville la propriété des sœurs de Charité. Seules les salles consacrées à l’école offrent encore une sécurité relative, mais les autres pièces menacent ruine ; les toits sont percés à jour, les plafonds et les planchers sont disjoints, les poutres pourries, les murs lézardés laissent voir de larges ouvertures. Si, par malheur, une des flammèches de l’incendie tombée sur cette maison n’avait pu être éteinte à temps, tout cet ensemble n’aurait fait qu’un feu rapide.

Les sœurs qui rendent ici de grands services en apprenant chaque année notre langue à plus de cent élèves, filles et garçons, ont fait dernièrement de grands sacrifices pour la construction d’une église. Ce n’est même que grâce à un concours généreux dû à l’initiative privée de M. Devaux, l’un des directeurs de la Banque ottomane à Constantinople, qu’elles ont pu trouver les fonds nécessaires à l’achèvement de cette église. Elles sont en ce moment hors d’état de faire les dépenses nécessaires à la réparation de l’immeuble qu’elles occupent à Brousse. Il y a cependant urgence, sinon cet immeuble s’écroulera un de ces jours, et les sœurs se trouveront sans abri. J’ajoute que si ce malheur venait à se réaliser et que les sœurs fussent par cela même dans la nécessité d’interrompre provisoirement les leçons qu’elles donnent aux enfants, il y aurait à craindre que les missions anglaises protestantes établies dans cette ville ne recueillent une grande partie des élèves des sœurs ; alors l’œuvre entreprise, il y a déjà longtemps, et aujourd’hui dans un état prospère, serait peut-être à recommencer entièrement. C’est là une des principales raisons qui me font me permettre d’appeler sur cet état de choses toute la bienveillante attention de Votre Excellence. Veuillez, je vous prie, agréer… — E. D.

II

Brousse, le 2 novembre 1880.

Monsieur l’Ambassadeur,

J’ai l’honneur d’adresser sous ce pli à Votre Excellence le devis relatif aux réparations qu’il y aurait lieu de faire à la maison des sœurs de Charité, établies à Brousse, devis que vous avez bien voulu me demander lorsque je vous ai signalé l’état de délabrement dans lequel se trouve cette maison.

Ce devis, dressé par M. P…, ingénieur en chef du vilayet, s’élève à 25,000 fr…

Si ces réparations pouvaient être exécutées, elles auraient d’autant plus d’utilité que les sœurs sont disposées à installer quelques lits où les malades européens pourraient recevoir les premiers soins.

A ce sujet, je prendrai la liberté de soumettre à Votre Excellence la remarque suivante. Une infirmerie dans le genre de celle que j’ai engagé les sœurs à installer étant un établissement d’utilité générale pour les Européens résidant à Brousse, et d’un caractère absolument neutre, ne pourrait-on pas intéresser à cette création les consulats étrangers ? Leur participation permettrait de donner plus d’extension à ce projet dont la réalisation serait vue avec faveur par toute la colonie européenne. Veuillez, je vous prie, agréer… — E. D.

III

29 janvier 1881.

Monsieur le Sous-Secrétaire d’État aux Beaux-Arts,

J’ai l’honneur d’appeler votre bienveillante attention sur la mission des sœurs de Charité établie à Brousse. J’ai été à même, pendant le séjour que j’ai fait dans le vilayet de Hudavendighiar, de constater les réels services que cette mission rend à la France, en propageant notre langue parmi les populations raias.

L’établissement des sœurs à Brousse, qui a eu des commencements difficiles et une période d’interruption après le tremblement de terre de 1855, est loin d’être riche ; sa prospérité est toute morale.

Les sœurs sont cependant parvenues, au prix de sacrifices provenant de l’initiative privée, à édifier à Brousse une église catholique française. Mais cette église, aujourd’hui définitivement achevée, est, à l’intérieur, dépourvue d’ornements, désavantage qui a son importance en Orient, où toutes les églises des diverses communions chrétiennes (arméniennes ou grecques) sont richement ornées.

Un autre désavantage plus réel encore : le clocher de cette église française est le seul, de tous ceux des églises de Brousse, qui n’a pas encore de cloche, et il est à craindre que les ressources pour se procurer une cloche ne manquent encore longtemps.

Si votre Département, Monsieur le Sous-Secrétaire d’État, pouvait disposer de quelques copies de tableaux religieux, et d’un faible crédit qui permettrait d’acheter une cloche pour l’église de Brousse, il y aurait là, j’en ai la conviction, un réel service à rendre au point de vue du prestige de la colonie française. Veuillez, je vous prie, agréer… — E. D.

IV

Brousse, 5 août 1881.

Monsieur E… D…

Pour subvenir à la construction d’une infirmerie à Brousse, le ministère des affaires étrangères a accordé aux sœurs de Charité de Brousse une somme de 12,000 francs. En remettant cette somme, que l’ambassade m’avait fait tenir, à la sœur L… je n’ai pas manqué de faire comprendre à cette sœur la part active que vous aviez prise dans les démarches qui ont décidé le Département à accorder ce secours exceptionnel.

Hier, j’ai reçu une nouvelle lettre de M. le comte de M… m’annonçant que le ministère de l’instruction publique et des beaux-arts venait d’accorder aux sœurs de Brousse une copie d’un tableau de Raphaël représentant une sainte Famille, et que ce tableau m’allait parvenir bientôt.

J’ai pris cette lettre et la copie de celle adressée par vous, à la date du 29 janvier 1880, à M. Edmond Turquet, député, sous-secrétaire aux Beaux-Arts, et je me suis rendu de nouveau chez la sœur L… Je lui ai d’abord donné lecture de votre lettre à M. Edmond Turquet et puis de celle que m’écrivait M. de M… Deux prélats de passage assistaient à cette lecture. La supérieure ne savait par quels termes me remercier. Je lui ai répondu que c’est à vous qu’elle devait s’adresser pour vous remercier d’une action ou plutôt de deux actions de charité qu’aucun agent ne leur a fait ou n’a pu leur faire, depuis M… jusqu’à M… qui, soit dit en passant, professaient d’autres opinions que vous. Veuillez, je vous prie, agréer… — B.

V

Brousse, le 5 août 1881.

Monsieur E… D…,

Arrivée seulement depuis quelque temps à Brousse, je n’ai pas eu l’avantage de vous connaître autrement que par les bienfaits dont vous vous plaisez à combler notre maison. C’est votre bienveillance pour nous, monsieur le consul, qui me révèle la bonté de votre cœur et qui me fait vivement désirer votre retour au milieu de nous. — Il n’y a, en effet, que quelques jours que l’estimable M. B…, gérant du vice-consulat, est venu m’annoncer l’allocation de 12,000 francs accordée par le gouvernement français pour la construction d’une infirmerie, et aujourd’hui on m’annonce l’envoi d’un précieux tableau accordé à notre église d’après vos pressantes sollicitations. — Je ne sais vraiment pas comment vous remercier pour tant de bontés. Je ne puis que m’adresser à l’auteur de tout don pour le supplier de répandre sur vous et sur tous ceux qui vous sont chers ses plus précieuses faveurs.

Je ne veux pas terminer ces lignes sans vous donner quelques détails qui intéresseront votre bon cœur. Après la réception des 12,000 francs, nous nous sommes empressées de savoir auprès de personnes entendues en constructions le meilleur emploi de ce secours providentiel. Après avoir choisi un emplacement convenable pour notre petit hôpital, l’architecte appelé nous a fait son plan, qu’il évalue à 25,000 fr. Malheureusement nous sommes loin du compte. Si monsieur le consul pouvait inspirer à quelque association humanitaire ou bien à quelques personnes bienfaisantes de venir en aide à ce qui nous manque, ce serait vraiment mettre le comble à toutes vos bontés pour notre maison, dont vous serez toujours considéré comme le principal bienfaiteur.

C’est dans l’espoir bien fondé que le Ciel voudra bien acquitter notre dette que j’ai l’honneur de me dire, monsieur le consul, votre très humble et très reconnaissante servante. — Sœur A…, Supérieure des sœurs de Charité de Brousse.


VUE GÉNÉRALE DE BROUSSE