[22] En développement de la lettre de M. Bourget, on lira, avec fruit, ses Pages et Nouvelles pages de critique et de doctrine, 4 vol., chez Plon.
La plus profondément réfléchie, la plus nourrie de faits de toutes les lettres que Maurras reçut en réponse à son Enquête, je crois bien que c’est celle d’Amouretti. Elle rappelle, d’abord, sous une forme concentrée, les caractères principaux de la Monarchie jusqu’à la Révolution. Elle examine ensuite la décadence du personnel gouvernemental sous la démocratie. Enfin elle oppose, en réaction contre les faux principes sur lesquels celle-ci se base, la famille à l’individu. Et pour la sauvegarde de la famille, cellule sociale, elle préconise la Monarchie.
Voici quelques passages particulièrement suggestifs de cette lettre.
Après avoir souligné qu’en République « les honnêtes et les intelligents sont paralysés par les institutions », Amouretti continue :
« Mais beaucoup d’entre nos gouvernants actuels sont d’une médiocrité trop basse ; cela est dû à l’introduction continue et croissante, pendant un siècle, des procédés démocratiques pour le choix des politiciens et des administrateurs. De l’Empire à la Restauration, puis au gouvernement de Juillet, puis au second Empire, puis à notre République, la dégression constante est marquée. Cela tient uniquement au mode de recrutement des autorités chargées de conduire la Nation.
« Il faut donc changer ce mode et se dire que le système qui consiste à procéder brusquement par une élection ou un concours à une sélection purement individuelle des capacités est absolument insuffisante et qu’il faut y substituer une sélection familiale et héréditaire. Des individus puissants, sortis de souches paysannes ou ouvrières, sont trop souvent arrêtés dans leur expansion par des politiciens bavards ou des lauréats de concours. Pour qu’un homme mérite de passer dans une classe supérieure, il faut qu’il soit de taille à y entraîner, avec lui, toute sa famille. S’il monte seul, c’est une bulle gonflée. Je ne redoute rien pour le bien de l’État, de ces ascensions familiales ; elles sont utiles, elles sont nécessaires ; elles donnent du lest et de la stabilité… C’est sur un de ces hommes, dont je parlais plus haut (ceux sortis de souches paysannes ou ouvrières) qu’il faut compter pour rétablir en France cette Monarchie très forte, mais tempérée, qui a fait la force de notre pays. Depuis que la France l’a perdue, malgré des accès passagers de relèvement et de gloire, elle est tombée en décadence. C’est ce que commencent à comprendre ces jeunes gens de haute intelligence qui s’aperçoivent enfin qu’on les a trompés, qu’on leur a présenté des mots vides de sens et non des principes solides, sous le nom pompeux de Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. Je me rappellerai toujours l’expressive mimique de M. Paul Bourget à la première maxime de cette déclaration : « Les hommes naissent libres. » A l’âge d’une minute ils sont libres ; c’est à cette conclusion absurde qu’on arrive !
« Pendant tout ce siècle, des hommes qui vont de Joseph de Maistre à Taine, en passant par Le Play et Fustel de Coulanges ont maintenu les droits de l’autorité associés à ceux de la tradition historique. Leurs doctrines puissantes et précises ont lentement et profondément pénétré dans l’âme et le cœur des jeunes générations intelligentes. Parvenus au sang généreux, jeunes lettrés affinés et fermes, ce sont eux qui reconstitueront la monarchie tempérée, historique en l’adaptant aux conditions nouvelles…
« Seule, en effet, la monarchie tempérée peut donner à la France la sécurité par l’armée, la réputation par la diplomatie, la prospérité par la paix économique et la reprise de la conscience nationale par la mise en valeur de toutes les énergies locales. »
Pour terminer, Amouretti, en un raccourci émouvant, expose les conditions dans lesquelles se pose le problème de la Renaissance française :
« Je dis à la nation :
« Citoyens, on nous a raconté que nos rois étaient des monstres. Il y eut parmi eux, il est vrai, des hommes faibles, peu intelligents, plusieurs médiocres, et peut-être deux ou trois méchants. Il y en a peu qui fussent des hommes remarquables. La plupart furent des hommes d’intelligence moyenne et consciencieux. Regardez leur œuvre : c’est la France.
« Et je dis au Roi :
« Roi, mon maître, parmi la série de vos ancêtres, ne regardez ni Saint-Louis, ni Henri IV, ni Louis XIV. Regardez le bon roi Louis VI. Il abattit les barons brigands, il transforma les bons barons en prévôts qui protégeaient sérieusement le petit peuple de France, paysans et artisans, et il donna aux bourgeois des libertés sérieuses et étendues mais précises et réglées. Ce fut la besogne indispensable ; elle rendit possible les gloires séculaires. »
Naturellement, parmi toutes les personnalités interrogées par Maurras, il y en eut qui firent des objections à la Monarchie telle qu’il la leur proposait. Mais, chose qu’il importe de signaler, chez la plupart, ces difficultés portaient plutôt sur le mode d’application au temps présent du principe que sur le principe lui-même. Ainsi firent Henri Vaugeois, Lionel des Rieux, Léon de Montesquiou. Ces deux derniers sont morts sur le champ de bataille pendant la grande guerre.
Montesquiou disait à Maurras que plus de cent ans de démocratie avaient formé dans un grand nombre d’esprits un sentiment politique inconscient qui repousse la Monarchie, « la pressentant incompatible avec tous ces principes dont il est pétri et formé, principes de liberté, d’égalité, etc. »
Il ajoutait : « Vous nous démontrez que ce sentiment est faux et absurde, car ces principes, entendus d’une manière absolue, sont des principes de mort ou entendus relativement, sont plus sauvegardés par la Monarchie que par nul autre gouvernement. Votre démonstration va jusqu’à notre cerveau, mais s’arrête là. »
Insistant fort sur cette sensibilité républicaine, la déplorant d’ailleurs mais la tenant pour très solide, il concluait : « En résumé, je crois qu’il n’y a plus dans le pays de foi monarchique, et je crois que pour faire revivre cette foi, il faudrait un long temps et que, sans elle, pourtant, la Monarchie n’est pas possible. Or, c’est d’une façon immédiate qu’il nous faut agir, car le danger (que la République fait courir aux destinées de la Patrie) est pressant. Et pour agir immédiatement, nous n’avons qu’une seule chose : la foi que j’appellerai républicaine, quoique le mot soit impropre, puisque cette foi nous fait incliner aussi bien vers le césarisme que vers la République. »
A quoi Maurras lui répondit en substance : « Est-ce à l’inconscient de conduire le conscient ? Au membre aveugle de régir l’organe voyant ? A l’instinct de dicter les décisions de l’intelligence ? On prête, je le sais, à ceux qui posent ainsi la question, une sorte d’insensibilité contre nature et la méconnaissance des forces de l’instinct, de l’humeur et de l’animalité dans l’homme. La vérité est qu’ils ne méconnaissent rien du tout. Ils savent que toute force est inconsciente, mais ils n’ignorent pas que, dans l’ordre humain, la direction de ces forces appartient à la pensée et à la raison et que, faute de direction, elles se gaspillent par leur propre calamité. »
Il faisait ensuite remarquer qu’il y avait, d’après l’aveu même de Montesquiou, un danger pressant dans la prolongation de la démocratie parlementaire. Dès lors il était illogique de chercher les éléments du salut de la France dans une acceptation, même provisoire, des faux principes qui la mènent à sa perte.
Il terminait par une image très juste : « On a vu des enfants faire des pâtés dans le sable : ils veulent arrêter la mer. On leur dit qu’il faudrait une digue pour cela. Ils en conviennent et poursuivent l’édifice de leurs pâtés. »
Lionel des Rieux imaginait un dialogue entre un « jeune nationaliste » et lui. Il ressortait de cette conversation que son interlocuteur, en reconnaissant la solidité des arguments apportés par Maurras à l’appui de la solution monarchique, hésitait à prendre son parti. Au fond, il reconnaissait formellement la nécessité de « faire quelque chose » pour guérir la France de la démocratie, mais le choix du médecin lui importait moins. On lui disait que le médecin c’est le Roi, mais ce pourrait être aussi un Bonaparte ou même un dictateur attaché au régime républicain.
« — Un malade, disait-il, ignore le plus souvent quel médecin, dans un judicieux traité, a, pour la première fois, décrit ses maux et le remède. Son exclusive reconnaissance va à celui qui, instruit de ces théories salutaires, sait en faire une prompte, une pertinente application et le sauve ainsi de la mort.
« — Soit, dis-je. Mais si vous aimez la France, votre devoir est d’amener ce sauveur à son chevet. Et où irez-vous frapper d’abord ? Chez un docteur quelconque qui, peut-être, ignorera ce traitement que vous tenez pour le seul salutaire, ou bien irez-vous chez celui qui ne saurait l’ignorer, chez son auteur ? (C’est-à-dire chez le Roi.)
« — J’irai d’abord chez celui-ci ; mais s’il tardait trop à se rendre à mon appel, je m’adresserais à tout autre. »
Des Rieux ajoutait : « Voilà, mon cher ami, la conclusion de ce nationaliste. Il admet maintenant, avec nous, qu’une République, dans la hiérarchie des gouvernements, est au même degré que l’embranchement des protozoaires dans la série animale. Il reconnaît qu’il faut à la France une volonté souveraine et héréditaire, c’est-à-dire une Monarchie. Mais il s’intéresse aux bienfaits de ce régime plutôt qu’à la personne de qui il les tiendrait. »
Maurras répondit que le bien de la France exigeait une décentralisation et qu’un dictateur républicain ne pouvait la réaliser ; aucun pouvoir issu de la République n’en était capable, « car, émané de l’élection, il a besoin de tous les moyens de la centralisation pour se conserver, autrement dit pour se faire réélire. »
Quant à l’Empire, « à la rigueur un Bonaparte pourrait vouloir ce que veut le duc d’Orléans… Mais comme il y a une tradition royaliste s’imposant et gouvernant toutes volontés, il y a une tradition impérialiste. Elle est directement opposée à notre tradition décentralisatrice : tous les bonapartistes sérieux en tombent d’accord… Elle exprime une série d’actes d’autorité et de coups d’État destinés à réagir contre les effets mais nullement contre les causes de l’anarchie. Ces causes, l’Empire les maintient et les flatte. Il s’en prévaut et en tire une force précaire. »
Pour le duc d’Orléans, « par le tour de ses lettres et la direction de toute sa politique, il s’annonce aussi peu parlementaire qu’Henri IV. De même que son père, il voit dans le parlementarisme un régime où les questions de personnes viennent entraver les meilleures mesures, paralyser la politique la plus utile au pays et sacrifier l’intérêt général à des considérations particulières ».
Maurras donnait ensuite cet avertissement : « A force de se déclarer indifférent (sur la forme du gouvernement), on finit par se croire tel et le devenir. A force de dire qu’on n’a pas de préférences, on laissera aux ennemis de tout ordre politique comme aux ennemis de tout avenir français le privilège de l’activité et du succès. »
Puis il concluait : « Vous n’avez point le choix des gouvernements bienfaisants et réparateurs. Les circonstances parlent, il n’y en a qu’un seul.
« Puisque vous rêvez d’aller chez le Prince, allez-y donc tout droit. Si vous voulez qu’il vous réponde, commencez par le commencement : Appelez ! »
Vaugeois donnait toutes les raisons possibles contre le maintien de la République ou l’adoption du Césarisme. Mais il craignait que les esprits droits qui s’orientaient vers la Monarchie ne fussent réduits à l’impuissance par la ploutocratie financière et les politiciens d’aventure qui bénéficient du régime démocratique — ceux-ci, du reste, se plaçant fort souvent au service de ceux-là.
Voici l’un des passages les plus caractéristiques de sa lettre :
« Hommes d’action, hommes de pensée ! Les voyez-vous tous ? — Des premiers ne parlons point. Ils cuisinent leurs élections et n’ont de passion, d’élan que contre les curés. Mais les penseurs ? Vous savez bien que la multiplication absurde des livres et faiseurs de livres a créé des mœurs telles que les esprits entiers et probes, les non-boiteux qui, probablement, naissent aussi nombreux de nos jours qu’il y a cent ans, ont toutes chances d’être noyés. Il en est résulté que, au XIXe siècle, sauf de rares bonnes rencontres, la notoriété est allée à peu près toujours à des talents mais non à des êtres nés pour conduire et éclairer les autres. A qui donc aujourd’hui, précisément, pouvons-nous demander de réveiller, d’attaquer et de dompter l’opinion française ?
« Je ne vous parlerai pas enfin de la force matérielle du monde présent : l’Argent, qui est aux internationalistes et qui, circulant, détruit de plus en plus les frontières, les patries, les civilisations locales naturelles, délicates, vivantes — qui tue l’art au profit du confortable le plus morne et remplace les palais par des hôtels. Je ne vous parlerai pas non plus de l’autre force immatérielle : l’imagination qui dévie, se traîne dans le même sens vers le collectivisme et son horreur. Je vous rappellerai simplement que les Français les plus passionnés pour la politique aujourd’hui, c’est-à-dire les démocrates, sont les adorateurs d’une sorte de révélation nouvelle, et qu’ils la défendront contre nous avec une frénésie aveugle ; la lutte devra peut-être devenir sanglante contre ces fous… Que faire ? »
Certes, à l’époque où Vaugeois écrivait ces lignes découragées, le tableau ne manquait pas d’exactitude. Il montre surtout les obstacles que Maurras rencontra au début de sa propagande. Mais sa raison, appuyée sur l’expérience, disposait d’une volonté trop forte pour se rebuter facilement.
Que faire ? répondit-il à Vaugeois. Prouver que le mouvement existe en marchant. « On refait la France comme on peut. Je suis seulement convaincu que toute tentative dans l’ordre politique sera consécutive à l’organisation d’un pouvoir spirituel monarchique. Constituer cette très haute autorité scientifique, en rassembler les éléments, les proposer à tous les Français réfléchis, voilà quelle est ma tâche et voilà quelle devrait être la vôtre. »
Sur l’influence du véritable « chef » qu’est Maurras, Vaugeois ne tarda pas à comprendre que là, en effet, se trouvait sa tâche. Infusé d’énergie nouvelle, il se mit à l’œuvre à côté de Maurras. Dès 1901, il menait le bon combat à l’Action française revue. Puis il devint rédacteur en chef de l’Action française-Journal. Et c’est à ce poste d’honneur et de risque qu’il est mort il y a trois ans.
A l’appel de Maurras, Montesquiou répondit bientôt également. L’enquête avait paru en 1900. Dès le mois d’août 1901, il publia un livre : Le Salut public, résumant trois années de tâtonnement et où il ne donnait pas encore de conclusions, mais il les fournit, peu après, en ces termes, dans une lettre adressée à Maurras : « La volonté de conserver la patrie française une fois posée comme postulat, tout se déduit d’un mouvement irrésistible. La fantaisie, le choix lui-même n’y ont aucune part. Si vous avez résolu d’être patriote, vous serez obligatoirement royaliste. Il manque à mes articles une conclusion. C’est que j’étais dans l’impuissance de leur en donner une, me refusant à me soumettre aux lois de la raison. A présent, je m’y soumets en reconnaissant que dès lors que j’avais en vue le salut public et rien que le salut public, je ne pouvais conclure autrement que par la monarchie. »
De même encore, Lionel des Rieux ; après avoir beaucoup réfléchi, hésité aussi, vaincu par la logique irrésistible de Maurras, il lui écrivait en 1908 : « Je n’avais plus, pour être tout à fait de votre opinion, qu’un pas à faire. Il est fait. »
Telle est l’attirance de la sagesse politique si bien représentée par Maurras que, depuis, nombre de patriotes ont répondu à son appel ; et c’est pourquoi l’on peut dire, sans exagérations, que l’Action française réunit aujourd’hui une grande partie de l’élite des intelligences dans notre pays.
Une intelligence pourtant, et des plus accomplies, celle de M. Maurice Barrès, continue de se tenir à l’écart. Il avait répondu à l’Enquête de façon à bien poser qu’il s’en tenait au régime électoral. Ce n’est pas qu’il méconnaissait la nécessité d’un chef. Mais, pour lui, ce devait être un dictateur désigné par le suffrage universel.
« Je comprends bien, disait-il, qu’une intelligence, jugeant in abstracto, adopte le système monarchique qui a constitué le territoire français et que justifient encore, tout près de nous, les Bonald, les Balzac, les Leplay, les Bourget. De telles adhésions sont d’un grand poids dans le cabinet du théoricien ; mais dans l’ordre des faits, pour que la monarchie vaille, il faudrait qu’il se trouvât en France une famille ralliant, sur son nom, la majorité (sinon la totalité) des électeurs. »
Et plus loin : « Je ne date pas d’un siècle l’histoire de France, mais je ne puis non plus méconnaître ses périodes les plus récentes. Elles ont disposé nos concitoyens de telle sorte qu’ils réservent pour le principe républicain ces puissances de sentiment que d’autres nations accordent au principe d’hérédité et sans lesquelles un gouvernement ne peut subsister. »
Et il formulait ainsi son programme : « Au sommet de l’État l’autorité, sur le sol ou dans les groupes, la décentralisation, voilà des réformes que permet le système républicain et qui assureraient le développement des forces françaises aujourd’hui gravement anémiées. »
Maurras lui répondit fort judicieusement : « M. Barrès admet donc les libertés locales et professionnelles et, dans l’État, une autorité forte. Ces deux sentiments sont précieux. Le second correspond à un sentiment général ; s’il est vrai que la centralisation n’est sentie dans la masse qu’à la façon d’un malaise indéfini, cette même masse du peuple sent avec netteté et réclame avec passion l’autorité et la responsabilité du pouvoir. Elle veut être gouvernée, la faiblesse de la nation étant une suite, non seulement directe, mais tout à fait évidente de l’anarchie politique.
« Barrès et avec lui toute la masse du peuple français vont plus loin encore. Ils constatent que dans le péril, tout au moins, le gouvernement le plus fort est celui d’un seul. Ce gouvernement d’un seul est alors de droit, concluent-ils. Cette autorité d’un seul et qui seule peut faire le salut public, il l’appelait « la dictature ». Ils pourraient l’appeler également la Monarchie. »
Maurras démontrait ensuite ce qu’aurait de précaire une dictature dépendant toujours des caprices de la majorité. « Il n’y a pas, disait-il, dans l’histoire, d’exemple d’une initiative heureuse (j’entends positive et créatrice non destructive ni purement défensive) qui ait été prise par des majorités. Le procédé normal de tous les progrès est bien le contraire. La volonté, la décision, l’entreprise sortent du petit nombre, l’acceptation, l’assentiment de la majorité. C’est aux minorités qu’appartiennent la vertu, l’audace, la puissance et la conception. Habituellement inerte, indifférente et torpide, la majorité est sujette, il est vrai, à des paniques dont les effets immédiats sont parfois bienfaisants, mais d’une bienfaisance invariablement stérile si elle n’est accompagnée d’une impulsion de l’élite. »
Ce passage de la réponse de Maurras me semble capital. Il suffit, en effet, d’avoir vécu et observé pour constater que la majorité va presque toujours à la force, ou à ce qui lui paraît tel, par une sorte d’instinct conservateur. C’est pourquoi, en temps de suffrage universel, il faut qu’un gouvernement soit bien maladroit pour ne pas tirer d’elle des élections conformes à ses désirs. Parfois, la majorité regimbera un peu, mais elle ne tardera pas à obéir à l’impulsion de la minorité qui détient le pouvoir. C’est ce qui explique que l’équipe républicaine ait réussi pendant des années à perpétuer sa malfaisance — non qu’elle constituât une élite, il s’en faut, mais parce que ses intrigues lui assuraient le pouvoir.
« Nous n’avons donc pas, ajoutait Maurras, à nous soucier de rallier les majorités. De toutes façons, elles se rallieront d’elles-mêmes. Deux cas me paraissent possibles. Ou les fléaux naturels qui sont menaçants vont disposer automatiquement, comme en 1849 et en 1871, la majorité nationale à former le souhait d’une Restauration ; ou notre propagande devançant les malheurs publics, une élite s’étant déclarée pour la monarchie, une sage et savante minorité faisant sentir dans les hauts lieux son influence directrice, quelque coup d’État militaire renversera la République et refera la Monarchie.
« Dans ce premier cas, le ralliement de la majorité se trouve accompli par définition.
« Dans le second cas, ce ralliement s’impose au moyen de la force appuyée par la persuasion : le pouvoir spirituel de l’élite devenue royaliste, l’autorité des personnes qui la composent, l’influence intrinsèque d’une conception vraie viendront justifier, après l’avoir provoqué, le déploiement du bras séculier en faveur de la royauté. »
Conclusion de Maurras à laquelle on souscrit de grand cœur : « Les majorités sont toujours en faveur du gouvernement établi dès qu’il assure l’ordre et se fait respecter. Ce dernier point sera l’affaire de Monsieur le duc d’Orléans.
« — Sur quoi s’appuiera-t-il ? demande M. Barrès.
« Il s’appuiera nécessairement sur l’armée et cela suffit bien. »
Maurras, en s’exprimant de la sorte, suivait la raison. Mais M. Barrès se réclamait trop de ces puissances de sentiment dont il parle dans sa lettre pour se rendre. C’est le sentiment, en effet, qui le détermine avant tout, comme il est facile de s’en apercevoir quand on relit son œuvre entière. Ah ! qu’il a dit vrai celui qui le définissait « le dernier romantique ! »
Et n’est-ce pas le sentiment qui lui fit commettre l’étrange méprise de choisir pour la reconstitution de la France « dissociée et décérébrée » ce fantassin troubadouresque fourvoyé dans la politique : Boulanger ?
N’est-ce pas l’abus du sentiment, le désir d’en multiplier en lui les excitations qui auparavant lui fit instaurer ce « culte du Moi » par où tant d’âmes, trop dociles à ses leçons, s’énervèrent d’une façon irrémédiable ?
C’est à coup sûr le sentiment qui lui fit jadis emprunter les méthodes d’oraison d’un Saint et ce qu’il y a de plus vénérable dans les rites du catholicisme pour les appliquer sacrilègement aux effusions solitaires du Narcisse de décadence qu’il était alors.
Et c’est encore le sentiment aggravé de sensualité trouble et de religiosité malsaine qui lui fit écrire ce Jardin sur l’Oronte, qu’il s’étonne de voir réprouvé par les plus vigilants d’entre les catholiques.
En contraste, M. Barrès, quand il raisonne, produit de beaux livres, comme les Déracinés l’Appel au soldat, leurs Figures. Critiques superbes du régime, dont pourtant il adopte certaines erreurs, ils serviront toujours de références à ceux qui s’appliquent à le détruire. Mais ils manquent de conclusion logique. Cette conclusion, M. Barrès ne sut pas la saisir. Et c’est pourquoi il n’est pas venu à la Monarchie.
L’Enquête de Maurras constitue la plus substantielle des introductions à la doctrine monarchiste. Les principes qu’il posait ont été sanctionnés par l’expérience de ces dernières années. Aussi a-t-il le droit de dire dans sa conclusion :
« Dès 1899, sachant bien ce que nous voulions et où nous allions, notre objectif était fixé. Nous lui avons été fidèles. Et par une juste réciprocité, les confirmations de l’événement ne nous ont pas manqué. Elles se sont produites telles qu’on les avait prévues et nommées, comme si elles avaient été à notre service. Elles sont au service de la vérité que nous débrouillons. Le jeu des effets et des causes a fini par produire une situation tellement inquiétante que beaucoup de Français, de toutes conditions, commencent à appeler le mal par son vrai nom. Ils disent république et démocratie. Mais pour renoncer aux éléments destructeurs, les désillusionnés veulent qu’on leur présente un plan de reconstruction. Comme on vient de le constater, ce plan est inscrit dans la forme même des doléances nationales, dans la structure même du pays et de la nation. Il suffit de les analyser de bonne foi. C’est à la royauté que s’adresse le vœu général. Et la royauté est aussi l’expression des nécessités élémentaires. En cela, exactement, consiste la réalité profonde de notre doctrine. »
Méditez maintenant cette formule où se résume toute l’œuvre politique de Maurras et où les articles, si riches de pensée féconde, qu’il publie chaque jour puisent leur inspiration :
« Ce que nos ancêtres ont fait par coutume et par sentiment, nous le poursuivons, nous-mêmes, avec l’assurance et la netteté scientifique, par raison et par volonté. »
Quand vous l’aurez compris, catholiques de bon vouloir, vous ne chercherez pas à réagir contre des institutions défectueuses en vous conformant aux faux principes qui servirent à les édifier, comme le font les libéraux. Vous aiderez à détruire la bâtisse vermoulue où Marianne abrite sa progéniture. Vous la remplacerez par ce monument appuyé sur la tradition, la science et la religion qui a nom : Monarchie légitime.
Il n’est pas inutile de reproduire maintenant la haute approbation donnée à l’Enquête de Maurras par « l’héritier des quarante rois qui, en mille ans, firent la France ».
Aussitôt après la publication en volume, M. le Duc d’Orléans lui écrivit la lettre suivante :
Mon cher Maurras,
C’est avec le plus grand intérêt que j’ai suivi votre enquête sur la Monarchie et lu les déclarations que vous ont faites Buffet et Lur-Saluces.
Tous mes amis peuvent différer sur des nuances d’opinion ou des prévisions de réformes ; c’est leur droit — mais ce qui ressortira désormais, c’est l’unité profonde de la conception royaliste. Elle est réformatrice. — Réformer pour conserver, c’est tout mon programme.
Je ne me prononcerai pas sur le détail. Un prince qui aurait la prétention de le régler d’avance serait peu de chose. Un prince qui ne se déclarerait pas sur les principes ne serait rien.
Je me suis déjà expliqué sur quelques questions essentielles à la vitalité du pays. J’ai défendu l’armée, honneur et sauvegarde de la France. J’ai dénoncé le cosmopolitisme juif et franc-maçon, perte et déshonneur du pays.
Il en est d’autres sur lesquelles les Français ont le droit de me demander une détermination nette et catégorique.
De ce nombre est celle qui vous tient le plus au cœur : la décentralisation.
La décentralisation, c’est l’économie ; c’est la liberté. C’est le meilleur contrepoids comme la plus solide défense de l’autorité. C’est donc d’elle que dépend l’avenir, le salut de la France.
… Aucun pouvoir faible ne saurait décentraliser. Appuyé sur l’Armée nationale, constituant moi-même un pouvoir central énergique et fort, parce que traditionnel, je suis seul en mesure de ramener la vie spontanée dans les villes et les campagnes et d’arracher la France à la compression administrative qui l’étouffe.
La décentralisation dépend en partie du pouvoir royal et du sentiment qui l’anime, comme de la direction que le Roi peut imprimer de lui-même ; mais c’est aussi un problème d’organisation politique et géographique.
J’y donnerai ma première pensée. La question sera mise sur-le-champ à l’étude, avec la ferme volonté, non pas seulement d’aboutir, mais d’aboutir rapidement. — Je tiens à ce qu’on le sache.
Croyez-moi, mon cher Maurras,
Votre affectionné,
PHILIPPE.