[5] Soit dit en passant, l’Hégélianisme n’a rien de neuf. Il dérive du système d’Héraclite et un peu des subtilités de l’hérésiarque Valentin, choryphée de la Gnose. Professer cette doctrine en ignorant la philosophie catholique et même en écartant le spiritualisme, en somme inoffensif, où s’englua le pauvre Cousin, c’est donc ressemeler les plus antiques savates du Diable. Et pourtant, le Principal, propageant ces sophismes réchauffés, était tout pavé de bonnes intentions. L’enfer l’est aussi.

Sa marotte germanique mise à part, il était, je le souligne, l’intelligence et la bonté même. J’en parle d’expérience, ayant eu l’occasion d’éprouver sa mansuétude clairvoyante. Il avait fort bien compris mon caractère et ce qu’on pouvait tirer de moi. En effet, dès qu’il eut pris le pouvoir, certains de ses subordonnés, que lassaient ma turbulence, mes incartades continuelles et mon entêtement à traiter comme des épluchures les études qui me déplaisaient, lui demandèrent mon renvoi.

Le Principal les écouta sans interrompre d’une seule objection leur réquisitoire. Quand ils eurent fini, m’ayant observé à fond auparavant, il déclara qu’il me garderait. Puis il réussit à les convaincre que leur méthode de répression opiniâtre à mon égard ne valait pas grand’chose. Enfin, il leur conseilla de me laisser tranquille et se porta garant de ma bonne conduite à l’avenir.

Ensuite, il me fit appeler à son bureau. Avec des intonations sincèrement affectueuses, il m’interrogea sur mes goûts, élucida mes tendances et, bref, s’y prit de telle sorte que je me sentis tout à fait à l’aise vis-à-vis de lui. Me voyant apprivoisé, il ajouta que je devais, ne fût-ce que par amour-propre, poursuivre mes succès en latin et en français. Puis il conclut :

— Vous êtes doué pour la littérature, cela me paraît incontestable. Si vous le voulez fortement, une belle carrière d’écrivain s’offre à vous. Mais il faut être sage, travailler et ne plus vous livrer à des gamineries comme celles dont vous avez contracté la détestable habitude. Promettez-moi de laisser vos maîtres en repos. Si vous vous y engagez, je passerai l’éponge sur le passé ; de plus, je veillerai à ce qu’on ne vous entrave pas dans votre vocation.

Ces paroles habiles et sages me comblèrent d’allégresse. Être un littérateur, rien qu’un littérateur, quelle admirable perspective s’ouvrait devant moi ! Il me sembla qu’un soleil se levait sur mon existence.

Mais un nuage soudain éclipsa cette aurore. Je me rappelai que mon père souhaitait qu’on m’aiguillât vers le métier d’ingénieur. Je me rappelai aussi que mes bulletins trimestriels lui ayant appris ma nullité quant aux chiffres, il m’avait écrit des lettres pleines de reproches et de menaces.

Alors, des larmes aux cils, je m’écriai d’une voix lamentable :

— Mais papa me destine à l’École centrale… Il ne me connaît pas ; c’est à peine s’il m’a vu quand j’étais tout petit. Et maintenant il ne veut pas comprendre que je suis incapable d’établir le produit de la moindre multiplication sans me tromper dix fois. Les chiffres, rien que de regarder des chiffres, cela me rend imbécile !… Que faire ?…

Le Principal me rassura :

— J’écrirai à M. votre père, reprit-il, espérons que je le dissuaderai de vous lancer sur une voie où vous ne pouvez que dérailler… Ai-je votre confiance ?

— Vous l’avez tout entière, dis-je avec enthousiasme.

Et, de fait, grâce à lui, je voyais de nouveau l’avenir rayonner devant moi.

— A présent, retournez à l’étude et conduisez-vous bien.

— Je vous en donne ma parole, dis-je en étendant la main comme pour prêter un serment solennel.

Ce qui acheva de m’attendrir et de lui valoir mon affection, ce fut qu’il ne me demanda rien de plus. Il eut un geste bienveillant et un sourire tout amical pour me congédier. Il se fiait à mon sentiment de l’honneur. Cela me grandissait à mes propres regards et me fortifiait dans mes bonnes résolutions.

A la suite de cet entretien, je me montrai beaucoup moins ingouvernable, malgré les plaisanteries de l’équipe révoltée dont j’avais été l’oracle jusqu’à ce jour. J’eus bien encore, parfois, quelques velléités d’indiscipline, mais le Principal n’avait qu’à me regarder d’une certaine manière qui me rappelait mon engagement pour que, confus et repentant, je rentrasse aussitôt dans le devoir.

La plus grande preuve de mon apaisement, ce fut que je fis des efforts pour me réconcilier avec mes vieilles ennemies, les mathématiques. Mes avances échouèrent : elles me sont restées à jamais revêches. Mais enfin, on put me rendre cette justice que ce n’était pas de ma faute.

Je touchais alors à mes dix-sept ans. C’était cette période critique de l’adolescence où les premières poussées de la sensualité se mêlent aux élans de l’imagination pour la rendre encore plus facilement excitable. Chez moi, cette crise se manifesta par une disposition morbide de l’esprit. Une mélancolie me tenait qui me faisait prendre en grippe la réalité. Je m’éperdais en des songeries où des formes féminines, issues de mes lectures, jouaient un rôle insidieux. Je soupirais et je ne savais pourquoi. J’avais des envies de pleurer sans motif. J’aspirais à un idéal fugace « n’importe où hors du monde ». Sous l’influence des romantiques, je cherchais dans les livres moins des idées que des émotions.

C’était l’état d’âme signalé par Taine lorsque, définissant les René, les Didier, les Antony, tous les héros extravagants du romantisme, il résume leur délire en ces termes d’une ironie justifiée :

« Leur thème est toujours : Je désire un bonheur infini, idéal, surhumain ; je ne sais pas en quoi il consiste, mais ma personne a droit à des exigences infinies. La société est mal faite, la vie terrestre insuffisante. Donnez-moi le je ne sais quoi sublime que je rêve ou je me casse la tête contre le mur… »

Chez beaucoup, cette maladie morale, dite « l’âge ingrat », n’a qu’une durée assez brève. « Tout notaire a rêvé des sultanes », écrivait Flaubert. Chez moi, elle persista longtemps et revint, génératrice de toutes mes erreurs de conduite ou de raisonnement, jusqu’au jour où la foi catholique m’apprit à réfréner mon penchant aux chimères, chassa l’inquiétude et les tristesses vagues pour les remplacer par la paix intérieure et par cette joie lumineuse sur laquelle le désenchantement des choses de la terre ne saurait prévaloir.

Mais, en ce temps-là, j’étais très loin de l’Église. Et, ce qui achevait de me porter à une conception morose de l’univers, c’était mon isolement. Qu’on veuille bien se rappeler à quel point j’étais abandonné à moi-même. Mon père était en Russie et ne m’écrivait que pour me témoigner son irritation de ma résistance aux projets qu’il avait formés sur moi. Ma mère, ses lettres… il vaut mieux n’en point parler. Je passais mes vacances au collège ou, partiellement, chez des étrangers qui, quel que fût leur désir de se montrer affables, ne pouvaient m’accorder cette affection familiale que rien ne remplace.

Ajoutez que nos maîtres ne se préoccupaient nullement de notre formation morale et que ce défaut essentiel du protestantisme : le manque de certitudes en commun sous une autorité acceptée de tous m’en avait éloigné d’une façon définitive.

Dans ces conditions, il était fatal que je devinsse « un réfractaire ». J’aurais pu devenir pis encore si Dieu ne m’avait doué d’une âme nullement dépravée et ne m’avait octroyé ce goût de l’art qui maintient les fervents du Beau dans un courant de sentiments élevés et d’idées nobles.

Sans cette marque de la sollicitude divine, il est fort probable que, par l’effet de ma nature impétueuse, rebelle à toute contrainte, j’aurais bientôt fourni un exemplaire typique du parfait voyou.

Malgré mes accès d’idées noires et les incitations troubles de la puberté, je m’étais mis au travail avec plus d’ardeur et surtout plus de suite que je ne l’avais fait jusque-là. Mon grand stimulant, c’était l’espoir que le Principal m’avait donné. S’il persuadait mon père, j’irais tout entier dans le sens qu’indiquait mon évidente vocation littéraire.

Mais avant que mon protecteur eût écrit, mon père mourut subitement à Saint-Pétersbourg, dans des circonstances tragiques. Aussitôt ma mère exigea que je lui fusse rendu.

On pensera que je bondis d’allégresse en apprenant que ma mise en clôture prenait fin. Oui, malgré le deuil que me causait la mort de mon père, si peu que je l’eusse connu, j’eus un premier mouvement de joie. Mais, à la réflexion, le retour chez ma mère m’apparut sans attrait. C’était avec appréhension, presque avec angoisse que je l’envisageais. Hélas ! une expérience par trop précoce m’avait appris combien la pauvre femme était incapable de me diriger et même de s’occuper de moi. Musicienne consommée, son art la possédait toute. Elle voyait la vie comme une sorte d’opéra lyrique d’où les contingences positives devaient être éliminées. Le sens pratique lui faisait défaut à un degré stupéfiant. Je pressentais qu’à son contact j’allais devenir un citoyen du royaume de Bohême. J’entendrais de la grande musique, supérieurement exécutée, commentée avec une passion lucide. Mais il ne me fallait pas compter sur une tendresse vigilante et ferme à la fois ni sur une compréhension judicieuse de mon caractère.

Depuis mon entretien si fécond en bons résultats avec le Principal, celui-ci m’avait pris tout à fait en gré. Souvent il me faisait venir à son bureau. Nous y avions des causeries sur toutes sortes de sujets littéraires au cours desquelles, si grande que fût la différence d’âge, il me traitait non comme un pédagogue instruisant son élève, mais presque d’égal à égal. Mes jugements primesautiers l’amusaient parfois ; il se gardait pourtant de les tourner en dérision. Par des exemples bien choisis, il les rectifiait sans avoir l’air de me donner une leçon. Et c’est ainsi qu’il m’inculqua de la méthode pour analyser mes admirations et raisonner mes antipathies. Par exemple, il m’inspira de la méfiance pour la rhétorique vide et sonore de Hugo et il m’apprit à préférer le théâtre de Musset à ses poésies. Je n’ai jamais oublié ses enseignements.

J’étais donc trop en confiance avec lui pour lui taire mes craintes touchant l’avenir immédiat qui s’ouvrait devant moi.

Il s’efforça de me rassurer, insistant sur ce point que, dans le milieu nouveau, peuplé d’artistes, où j’allais vivre, je trouverais sans doute des facilités pour m’adonner à la littérature.

— Et puis, ajouta-t-il en riant, vous serez libre : plus de pions, plus de règle astreignante. Vous qui n’avez jamais su vous plier complètement aux rigueurs de l’internat, cela doit vous réjouir ?

— Je mentirais, répondis-je, si je vous affirmais que je ne suis pas content de reprendre mon indépendance. Mais je me demande si, dans les conditions où elle se présente, elle ne me sera pas néfaste.

Il savait trop de choses sur ma famille pour blâmer mon doute à cet égard. Mais, par un sentiment de réserve fort compréhensible, il garda le silence touchant mes rapports futurs avec ma mère.

Il conclut : — Vous aurez la Muse pour auxiliatrice. L’ambition de saisir le laurier qu’elle vous tend vous donnera du courage pour réprimer les écarts de votre imagination et dompter vos instincts aventureux.

Pensif, je secouai la tête : — Ce ne sera peut-être pas assez, dis-je, pour m’empêcher de commettre beaucoup de sottises…

Ah ! comme, à ce moment, je sentais, d’une façon aiguë, les lacunes de mon éducation !…

Mais je dois avouer que ce ne fut qu’une impression passagère. Dès que j’eus franchis, pour toujours, le seuil du collège, dès que l’air du dehors m’eut caressé le visage, l’ivresse de la libération s’empara de moi. Je me hâtai vers la gare sans même donner un souvenir de pitié aux camarades que je laissais captifs de ces mornes murailles. Tout aux délices de la minute présente, je respirais largement et je montai dans le train en déclamant ces vers qui me semblaient fort de circonstance :

Mais moi, fils du désert, moi, fils de la nature,
Qui dois tout à moi-même et rien à l’imposture,
Sans crainte, sans remords, avec simplicité,
Je marche dans ma force et dans ma liberté !…

Je les avais retenus d’une traduction d’Othello par Ducis. Certes, le soin méticuleux que mit ce bonhomme exsangue à édulcorer de sa mélasse et à couper de son eau de guimauve le vin rude et fort de Shakespeare ne m’agréait nullement. Mais ce quatrain, — par hasard bien frappé — me reflétait tout une part de mon être intérieur. Je me l’étais cent fois récité ; maintenant que le poulain sauvage de naguère cassait sa chaîne, débordant d’une superbe enfantine, je le répétais, d’une voix haute et claire, comme un défi à la destinée.

Mes voisins de compartiment, sur qui je dardais de la sorte un jet brûlant de poésie, me regardaient, tout ébahis, puis échangeaient des œillades perplexes. A coup sûr, ils me croyaient le cerveau dérangé.

Mais que m’importait leur opinion ? J’étais libre !…