—Sire, il n’est donné à personne de prévoir ce qui arrivera d’un rassemblement de quelques milliers d’hommes: nous pouvons dire ce qu’un homme fera, combien de temps il vivra, s’il sera heureux ou malheureux; mais nous ne pouvons pas dire ce que plusieurs volontés réunies opéreront, et le calcul des mouvements oscillatoires de leurs intérêts est plus difficile encore, car les intérêts sont les hommes plus les choses; seulement nous pouvons, dans la solitude, apercevoir le gros de l’avenir. Le protestantisme qui vous dévore sera dévoré à son tour par ses conséquences matérielles, qui deviendront théories à leur jour. L’Europe en est aujourd’hui à la Religion, demain elle attaquera la Royauté.

—Ainsi, la Saint-Barthélemi était une grande conception!...

—Oui, sire, car si le peuple triomphe, il fera sa Saint-Barthélemi! Quand la religion et la royauté seront abattues, le peuple en viendra aux grands, après les grands il s’en prendra aux riches. Enfin, quand l’Europe ne sera plus qu’un troupeau d’hommes sans consistance, parce qu’elle sera sans chefs, elle sera dévorée par de grossiers conquérants. Vingt fois déjà le monde a présenté ce spectacle, et l’Europe le recommence. Les idées dévorent les siècles comme les hommes sont dévorés par leurs passions. Quand l’homme sera guéri, l’humanité se guérira peut-être. La science est l’âme de l’humanité, nous en sommes les pontifes; et qui s’occupe de l’âme, s’inquiète peu du corps.

—Où en êtes-vous? demanda le roi.

—Nous marchons lentement, mais nous ne perdons aucune de nos conquêtes.

—Ainsi, vous êtes le roi des sorciers, dit le roi piqué d’être si peu de chose en présence de cet homme.

L’imposant Grand-maître jeta sur Charles IX un regard qui le foudroya.

—Vous êtes le roi des hommes, et je suis le roi des idées, répondit le Grand-maître. D’ailleurs, s’il y avait de véritables sorciers, vous ne les auriez pas brûlés, répondit-il avec une teinte d’ironie. Nous avons nos martyrs aussi.

—Mais par quels moyens pouvez-vous, reprit le roi, dresser des thèmes de nativité? comment avez-vous su que l’homme venu près de votre croisée hier était le roi de France? Quel pouvoir a permis à l’un des vôtres de dire à ma mère le destin de ses trois fils? Pouvez-vous, Grand-maître de cet ordre qui veut pétrir le monde, pouvez-vous me dire ce que pense en ce moment la reine ma mère?

—Oui, sire.

Cette réponse partit avant que Cosme n’eût tiré la pelisse de son frère pour lui imposer silence.

—Vous savez pourquoi revient mon frère le roi de Pologne?

—Oui, sire.

—Pourquoi?

—Pour prendre votre place.

—Nos plus cruels ennemis sont nos proches, s’écria le roi qui se leva furieux et parcourut la salle à grands pas. Les rois n’ont ni frères, ni fils, ni mère. Coligny avait raison: mes bourreaux ne sont pas dans les prêches, ils sont au Louvre. Vous êtes des imposteurs ou des régicides! Jacob, appelez Solern.

—Sire, dit Marie Touchet, les Ruggieri ont votre parole de gentilhomme. Vous avez voulu goûter à l’arbre de la science, ne vous plaignez pas de son amertume!

Le roi sourit en exprimant un amer dédain; il trouvait sa royauté matérielle petite devant l’immense royauté intellectuelle du vieux Laurent Ruggieri. Charles IX pouvait à peine gouverner la France; le Grand-maître des Rose-Croix commandait à un monde intelligent et soumis.

—Soyez franc, je vous engage ma parole de gentilhomme que votre réponse, dans le cas où elle serait l’aveu d’effroyables crimes, sera comme si elle n’eût jamais été dite, reprit le roi. Vous occupez-vous des poisons?

—Pour connaître ce qui fait vivre, il faut bien savoir ce qui fait mourir.

—Vous possédez le secret de plusieurs poisons.

—Oui, sire: mais par la théorie et non par la pratique, nous les connaissons sans en user.

—Ma mère en a-t-elle demandé? dit le roi qui haletait.

—Sire, répondit Laurent, la reine Catherine est trop habile pour employer de semblables moyens. Elle sait que le souverain qui se sert de poison périt par le poison; les Borgia, de même que Bianca, la grande-duchesse de Toscane, offrent un célèbre exemple des dangers que présentent ces misérables ressources. Tout se sait à la cour. Vous pouvez tuer un pauvre diable, et alors à quoi bon l’empoisonner? Mais s’attaquer aux gens en vue, y a-t-il une seule chance de secret? Qui tira sur Coligny, ce ne pouvait être que vous, ou la reine, ou les Guise. Personne ne s’y est trompé. Croyez-moi, l’on ne se sert pas deux fois impunément du poison en politique. Les princes ont toujours des successeurs. Quant aux petits, si, comme Luther, ils deviennent des souverains par la puissance des idées, on ne tue pas leurs doctrines en se débarrassant d’eux. La reine est de Florence, elle sait que le poison ne peut être que l’arme des vengeances personnelles. Mon frère qui ne l’a pas quittée depuis sa venue en France, sait combien madame Diane lui a donné de chagrin; elle n’a jamais pensé à la faire empoisonner, elle le pouvait; qu’eût dit le roi votre père? jamais femme n’a été plus dans son droit, ni plus sûre de l’impunité. Madame de Valentinois vit encore.

—Et les envoûtements, reprit le roi.

—Sire, dit Cosme, ces choses sont si véritablement innocentes, que, pour satisfaire d’aveugles passions, nous nous y prêtons, comme les médecins qui donnent des pilules de mie de pain aux malades imaginaires. Une femme au désespoir croit qu’en perçant le cœur d’un portrait, elle amène le malheur sur la tête de l’infidèle qu’il représente. Que voulez-vous? c’est nos impôts!

—Le pape vend des indulgences, dit Laurent Ruggieri en souriant.

—Ma mère a-t-elle pratiqué des envoûtements?

—A quoi bon des moyens sans vertu à qui peut tout?

—La reine Catherine pourrait-elle vous sauver en ce moment? dit le roi d’un air sombre.

—Mais nous ne sommes pas en danger, sire, répondit tranquillement Laurent Ruggieri. Je savais, avant d’entrer dans cette maison, que j’en sortirais sain et sauf, aussi bien que je sais les mauvaises dispositions dans lesquelles sera le roi envers mon frère, d’ici à peu de jours; mais s’il court quelque péril, il en triomphera. Si le roi règne par l’Épée, il règne aussi par la Justice! ajouta-t-il en faisant allusion à la célèbre devise d’une médaille frappée pour Charles IX.

—Vous savez tout, je mourrai bientôt, voilà qui est bien, reprit le roi qui cachait sa colère sous une impatience fébrile; mais comment mourra mon frère, qui, selon vous, doit être le roi Henri III?

—De mort violente.

—Et monsieur d’Alençon!

—Il ne régnera pas.

—Henri de Bourbon régnera donc?

—Oui, sire.

—Et comment mourra-t-il?

—De mort violente.

—Et moi mort, que deviendra madame? demanda le roi en montrant Marie Touchet.

—Madame de Belleville se mariera, sire.

—Vous êtes des imposteurs, renvoyez-les, sire! dit Marie Touchet.

—Ma mie, les Ruggieri ont ma parole de gentilhomme, reprit le roi en souriant. Marie aura-t-elle des enfants?

—Oui, sire, madame vivra plus de quatre-vingts ans.

—Faut-il les faire pendre? dit le roi à sa maîtresse. Et mon fils le comte d’Auvergne? dit Charles IX en allant le chercher.

—Pourquoi lui avez-vous dit que je me marierais? dit Marie Touchet aux deux frères pendant le moment où ils furent seuls.

—Madame, répondit Laurent avec dignité, le roi nous a sommés de dire la vérité, nous la disons.

—Est-ce donc vrai? fit-elle.

—Aussi vrai qu’il est vrai que le gouverneur d’Orléans vous aime à en perdre la tête.

—Mais je ne l’aime point, s’écria-t-elle.

—Cela est vrai, madame, dit Laurent; mais votre thème affirme que vous épouserez l’homme qui vous aime en ce moment.

—Ne pouviez-vous mentir un peu pour moi, dit-elle en souriant, car si le roi croyait à vos prédictions!

—N’est-il pas nécessaire aussi qu’il croie à notre innocence? dit Cosme en jetant à la favorite un regard plein de finesse. Les précautions prises envers nous par le roi nous ont donné lieu de penser, pendant le temps que nous avons passé dans votre jolie geôle, que les Sciences Occultes ont été calomniées auprès de lui.

—Soyez tranquilles, répondit Marie, je le connais, et ses défiances sont dissipées.

—Nous sommes innocents, reprit fièrement le grand vieillard.

—Tant mieux, dit Marie, car le roi fait visiter en ce moment votre laboratoire, vos fourneaux et vos fioles par des gens experts.

Les deux frères se regardèrent en souriant. Marie Touchet prit pour une raillerie de l’innocence ce sourire qui signifiait:—Pauvres sots, croyez-vous que si nous savons fabriquer des poisons, nous ne savons pas où les cacher?

—Où sont les gens du roi? demanda Cosme.

—Chez René, répondit Marie.

Cosme et Laurent jetèrent un regard par lequel ils échangèrent une même pensée:—L’hôtel de Soissons est inviolable!

Le roi avait si bien oublié ses soupçons, que quand il alla prendre son fils, et que Jacob l’arrêta pour lui remettre un billet envoyé par Chapelain, il l’ouvrit avec la certitude d’y trouver ce que lui mandait son médecin touchant la visite de l’officine, où tout ce qu’on avait trouvé concernait uniquement l’alchimie.

—Vivra-t-il heureux? demanda le roi en présentant son fils aux deux alchimistes.

—Ceci regarde Cosme, fit Laurent en désignant son frère.

Cosme prit la petite main de l’enfant, et la regarda très-attentivement.

—Monsieur, dit Charles IX au vieillard, si vous avez besoin de nier l’esprit pour croire à la possibilité de votre entreprise, expliquez-moi comment vous pouvez douter de ce qui fait votre puissance. La pensée que vous voulez annuler est le flambeau qui éclaire vos recherches. Ah! ah! n’est-ce pas se mouvoir et nier le mouvement? s’écria le roi qui satisfait d’avoir trouvé cet argument regarda triomphalement sa maîtresse.

—La pensée, répondit Laurent Ruggieri, est l’exercice d’un sens intérieur, comme la faculté de voir plusieurs objets et de percevoir leurs dimensions et leur couleur est un effet de notre vue; ceci n’a rien à faire avec ce qu’on prétend d’une autre vie. La pensée est une faculté qui cesse même de notre vivant avec les forces qui la produisent.

—Vous êtes conséquents, dit le roi surpris. Mais l’alchimie est une science athée.

—Matérialiste, sire, ce qui est bien différent. Le matérialisme est la conséquence des doctrines indiennes, transmises par les mystères d’Isis à la Chaldée et à l’Égypte, et reportées en Grèce par Pythagore, l’un des demi-dieux de l’humanité: sa doctrine des transformations est la mathématique du matérialisme, la loi vivante de ses phases. A chacune des différentes créations qui composent la création terrestre, appartient le pouvoir de retarder le mouvement qui l’entraîne dans une autre.

—L’alchimie est donc la science des sciences! s’écria Charles IX enthousiasmé. Je veux vous voir à l’œuvre...

—Toutes les fois que vous le voudrez, sire; vous ne serez pas plus impatient que la reine votre mère...

—Ah! voilà donc pourquoi elle vous aime tant, s’écria le roi.

—La maison de Médicis protége secrètement nos recherches depuis près d’un siècle.

—Sire, dit Cosme, cet enfant vivra près de cent ans; il aura des traverses, mais il sera heureux et honoré, comme ayant dans ses veines le sang des Valois...

—J’irai vous voir, messieurs, dit le roi redevenu de bonne humeur. Vous pouvez sortir.

Les deux frères saluèrent Marie et Charles IX, et se retirèrent. Ils descendirent gravement les degrés, sans se regarder ni se parler; ils ne se retournèrent même point vers les croisées quand ils furent dans la cour, certains que l’œil du roi les épiait; ils aperçurent en effet Charles IX à la fenêtre quand ils se mirent de côté pour passer la porte de la rue. Lorsque l’alchimiste et l’astrologue furent dans la rue de l’Autruche, ils jetèrent les yeux en avant et en arrière d’eux, pour voir s’ils n’étaient pas suivis ou attendus; ils allèrent jusqu’aux fossés du Louvre sans se dire une parole; mais là, se trouvant seuls, Laurent dit à Cosme, dans le florentin de ce temps: —Affè d’iddio! como le abbiamo infinocchiato! (Pardieu! nous l’avons joliment entortillé!)

Gran mercè! a lui sta di spartojarsi! (Grand bien lui fasse! c’est à lui de s’en dépêtrer) dit Cosme. Que la reine me rende la pareille, nous venons de lui donner un bon coup de main.

Quelques jours après cette scène, qui frappa Marie Touchet autant que le roi, pendant un de ces moments où l’esprit est en quelque sorte dégagé du corps par la plénitude du plaisir, Marie s’écria:—Charles, je m’explique bien Laurent Ruggieri; mais Cosme n’a rien dit!

—C’est vrai, dit le roi surpris de cette lueur subite, il y avait autant de vrai que de faux dans leurs discours. Ces Italiens sont déliés comme la soie qu’ils font.

Ce soupçon explique la haine que manifesta le roi contre Cosme lors du jugement de la conspiration de La Mole et Coconnas: en le trouvant un des artisans de cette entreprise, il crut avoir été joué par les deux Italiens, car il lui fut prouvé que l’astrologue de sa mère ne s’occupait pas exclusivement des astres, de la poudre de projection et de l’atome pur. Laurent avait quitté le royaume.

Malgré l’incrédulité que beaucoup de gens ont en ces matières, les événements qui suivirent cette scène confirmèrent les oracles portés par les Ruggieri. Le roi mourut trois mois après.

Le comte de Gondi suivit Charles IX au tombeau, comme le lui avait dit son frère le maréchal de Retz, l’ami des Ruggieri, et qui croyait à leurs pronostics.

Marie Touchet épousa Charles de Balzac, marquis d’Entragues, gouverneur d’Orléans, de qui elle eut deux filles. La plus célèbre de ces filles, sœur utérine du comte d’Auvergne, fut maîtresse d’Henri IV, et voulut, lors de la conspiration de Biron, mettre son frère sur le trône de France, en en chassant la maison de Bourbon.

Le comte d’Auvergne, devenu duc d’Angoulême, vit le règne de Louis XIV. Il battait monnaie dans ses terres, en altérant les titres; mais Louis XIV le laissait faire, tant il avait de respect pour le sang des Valois.

Cosme Ruggieri vécut jusque sous Louis XIII, il vit la chute de la maison de Médicis en France, et la chute des Concini. L’histoire a pris soin de constater qu’il mourut athée, c’est-à-dire matérialiste.

La marquise d’Entragues dépassa l’âge de quatre-vingts ans.

Laurent et Cosme ont eu pour élève le fameux comte de Saint-Germain, qui fit tant de bruit sous Louis XV. Ce célèbre alchimiste n’avait pas moins de cent trente ans, l’âge que certains biographes donnent à Marion de Lorme. Le comte pouvait savoir par les Ruggieri les anecdotes sur la Saint-Barthélemi et sur le règne des Valois, dans lesquelles il se plaisait à jouer un rôle en les racontant à la première personne du verbe. Le comte de Saint-Germain est le dernier des alchimistes qui ont le mieux expliqué cette science; mais il n’a rien écrit. La doctrine cabalistique exposée dans cette Étude procède de ce mystérieux personnage.

Chose étrange! trois existences d’hommes, celle du vieillard de qui viennent ces renseignements, celle du comte de Saint-Germain et celle de Cosme Ruggieri, suffisent pour embrasser l’histoire européenne depuis François Ier jusqu’à Napoléon? Il n’en faut que cinquante semblables pour remonter à la première période connue du monde.—Que sont cinquante générations, pour étudier les mystères de la vie? disait le comte de Saint-Germain.

Paris, novembre-décembre 1836.


TROISIÈME PARTIE.
LES DEUX RÊVES.

Bodard de Saint-James, trésorier de la marine, était en 1786 celui des financiers de Paris dont le luxe excitait l’attention et les caquets de la ville. A cette époque, il faisait construire à Neuilly sa célèbre Folie, et sa femme achetait, pour couronner le dais de son lit, une garniture de plumes dont le prix avait effrayé la reine. Il était alors bien plus facile qu’aujourd’hui de se mettre à la mode et d’occuper de soi tout Paris, il suffisait souvent d’un bon mot ou de la fantaisie d’une femme.

Bodard possédait le magnifique hôtel de la place Vendôme que le fermier-général Dangé avait, depuis peu, quitté par force. Ce célèbre épicurien venait de mourir, et, le jour de son enterrement, monsieur de Bièvre, son intime ami, avait trouvé matière à rire en disant qu’on pouvait maintenant passer par la place Vendôme sans danger. Cette allusion au jeu d’enfer qu’on jouait chez le défunt en fut toute l’oraison funèbre. L’hôtel est celui qui fait face à la Chancellerie.

Pour achever en deux mots l’histoire de Bodard, c’était un pauvre homme, il fit une faillite de quatorze millions après celle du prince de Guéménée. La maladresse qu’il mit à ne pas précéder la sérénissimne banqueroute, pour me servir de l’expression de Lebrun-Pindare, fut cause qu’on ne parla même pas de lui. Il mourut, comme Bourvalais, Bouret et tant d’autres, dans un grenier.

Madame de Saint-James avait pour ambition de ne recevoir chez elle que des gens de qualité, vieux ridicule toujours nouveau. Pour elle, les mortiers du parlement étaient déjà fort peu de chose; elle voulait voir dans ses salons des personnes titrées qui eussent au moins les grandes entrées à Versailles. Dire qu’il vint beaucoup de cordons bleus chez la financière, ce serait mentir; mais il est très-certain qu’elle avait réussi à obtenir les bontés et l’attention de quelques membres de la famille de Rohan, comme le prouva par la suite le trop fameux procès du collier.

Un soir, c’était, je crois, en août 1786, je fus très-surpris de rencontrer dans le salon de cette trésorière, si prude à l’endroit des preuves, deux nouveaux visages qui me parurent assez mauvaise compagnie. Elle vint à moi dans l’embrasure d’une croisée où j’étais allé me nicher avec intention.

—Dites-moi donc, lui demandai-je en lui désignant par un coup d’œil interrogatif l’un des inconnus, quelle est cette espèce-là? Comment avez-vous cela chez vous?

—Cet homme est charmant.

—Le voyez-vous à travers le prisme de l’amour, ou me trompé-je?

—Vous ne vous trompez pas, reprit-elle en riant, il est laid comme une chenille; mais il m’a rendu le plus immense service qu’une femme puisse recevoir d’un homme.

Comme je la regardais malicieusement, elle se hâta d’ajouter:—Il m’a radicalement guérie de ces odieuses rougeurs qui me couperosaient le teint et me faisaient ressembler à une paysanne.

Je haussai les épaules avec humeur.

—C’est un charlatan, m’écriai-je.

—Non, répondit-elle, c’est le chirurgien des pages; il a beaucoup d’esprit, je vous jure, et d’ailleurs il écrit. C’est un savant physicien.

—Si son style ressemble à sa figure! repris-je en souriant. Mais l’autre?

—Qui, l’autre?

—Ce petit monsieur pincé, propret, poupin, et qui a l’air d’avoir bu du verjus?

—Mais c’est un homme assez bien né, me dit-elle. Il arrive de je ne sais quelle province... ah! de l’Artois, il est chargé de terminer une affaire qui concerne le cardinal, et son Éminence elle-même vient de le présenter à monsieur de Saint-James. Ils ont choisi tous deux Saint-James pour arbitre. En cela le provincial n’a pas fait preuve d’esprit; mais aussi quels sont les gens assez niais pour confier un procès à cet homme-là? Il est doux comme un mouton et timide comme une fille; son Éminence est pleine de bonté pour lui.

—De quoi s’agit-il donc?

—De trois cent mille livres, dit-elle.

—Mais c’est donc un avocat? repris-je en faisant un léger haut-le-corps.

—Oui, dit-elle.

Assez confuse de cet humiliant aveu, madame Bodard alla reprendre sa place au pharaon.

Toutes les parties étaient complètes. Je n’avais rien à faire ni à dire, je venais de perdre deux mille écus contre monsieur de Laval, avec lequel je m’étais rencontré chez une impure. J’allai me jeter dans une duchesse placée auprès de la cheminée. S’il y eut jamais sur cette terre un homme bien étonné, ce fut certes moi, en apercevant que, de l’autre côté du chambranle, j’avais pour vis-à-vis le Contrôleur-Général. Monsieur de Calonne paraissait assoupi, ou il se livrait à l’une de ces méditations qui tyrannisent les hommes d’État. Quand je montrai le ministre par un geste à Beaumarchais qui venait à moi, le père de Figaro m’expliqua ce mystère sans mot dire. Il m’indiqua tour à tour ma propre tête et celle de Bodard par un geste assez malicieux, qui consistait à écarter vers nous deux doigts de la main en tenant les autres fermés. Mon premier mouvement fut de me lever pour aller dire quelque chose de piquant à Calonne; je restai: d’abord parce que je songeai à jouer un tour à ce favori; puis, Beaumarchais m’avait familièrement arrêté de la main.

—Que voulez-vous, monsieur? lui dis-je.

Il cligna pour m’indiquer le Contrôleur.

—Ne le réveillez pas, me dit-il à voix basse, l’on est trop heureux quand il dort.

—Mais c’est aussi un plan de finances que le sommeil, repris-je.

—Certainement, nous répondit l’homme d’État qui avait deviné nos paroles au seul mouvement des lèvres, et plût à Dieu que nous pussions dormir long-temps, il n’y aurait pas le réveil que vous verrez!

—Monseigneur, dit le dramaturge, j’ai un remerciement à vous faire.

—Et pourquoi?

—Monsieur de Mirabeau est parti pour Berlin. Je ne sais pas si, dans cette affaire des Eaux, nous ne nous serions pas noyés tous deux.

—Vous avez trop de mémoire et pas assez de reconnaissance, répliqua sèchement le ministre fâché de voir divulguer un de ses secrets devant moi.

—Cela est possible, dit Beaumarchais piqué au vif, mais j’ai des millions qui peuvent aligner bien des comptes.

Calonne feignit de ne pas entendre.

Il était minuit et demi quand les parties cessèrent. L’on se mit à table. Nous étions dix personnes, Bodard et sa femme, le Contrôleur-Général, Beaumarchais, les deux inconnus, deux jolies dames dont les noms doivent se taire, et un fermier-général, appelé, je crois, Lavoisier. De trente personnes que je trouvai dans le salon en y entrant, il n’était resté que ces dix convives. Encore les deux espèces ne soupèrent-elles que d’après les instances de madame de Saint-James, qui crut s’acquitter avec l’un en lui donnant à manger, et qui peut-être invita l’autre pour plaire à son mari auquel elle faisait des coquetteries, je ne sais trop pourquoi. Après tout, monsieur de Calonne était une puissance, et si quelqu’un avait eu à se fâcher, c’eût été moi.

Le souper commença par être ennuyeux à mourir. Ces deux gens et le fermier-général nous gênaient. Je fis un signe à Beaumarchais pour lui dire de griser le fils d’Esculape qu’il avait à sa droite, en lui donnant à entendre que je me chargeais de l’avocat. Comme il ne nous restait plus que ce moyen-là de nous amuser, et qu’il nous promettait de la part de ces deux hommes des impertinences dont nous nous amusions déjà, monsieur de Calonne sourit à mon projet. En deux secondes, les trois dames trempèrent dans notre conspiration bachique. Elles s’engagèrent par des œillades très-significatives, à y jouer leur rôle, et le vin de Sillery couronna plus d’une fois les verres de sa mousse argentée. Le chirurgien fut assez facile: mais au second verre que je voulus lui verser, mon voisin me dit avec la froide politesse d’un usurier, qu’il ne boirait pas davantage.

En ce moment, madame de Saint-James nous avait mis, je ne sais par quel hasard de conversation, sur le chapitre des merveilleux soupers du comte de Cagliostro, que donnait le cardinal de Rohan. Je n’avais pas l’esprit trop présent à ce que disait la maîtresse du logis, car depuis la réponse qu’il m’avait faite, j’observais avec une invincible curiosité la figure mignarde et blême de mon voisin, dont le principal trait était un nez à la fois camard et pointu qui le faisait ressembler, par moments, à une fouine. Tout à coup ses joues se colorèrent en entendant madame de Saint-James qui se querellait avec monsieur de Calonne.

—Mais je vous assure, monsieur, que j’ai vu la reine Cléopâtre, disait-elle d’un air impérieux.

—Je le crois, madame, répondit mon voisin. Moi, j’ai parlé à Catherine de Médicis.

—Oh! oh! dit monsieur de Calonne.

Les paroles prononcées par le petit provincial le furent d’une voix qui avait une indéfinissable sonorité, s’il est permis d’emprunter ce terme à la physique. Cette soudaine clarté d’intonation chez un homme qui avait jusque-là très-peu parlé, toujours très-bas et avec le meilleur ton possible, nous surprit au dernier point.

—Mais il parle, s’écria le chirurgien que Beaumarchais avait mis dans un état satisfaisant.

—Son voisin aura poussé quelque ressort, répondit le satirique.

Mon homme rougit légèrement en entendant ces paroles, quoiqu’elles eussent été dites en murmurant.

—Et comment était la feue reine? demanda Calonne.

—Je n’affirmerais pas que la personne avec laquelle j’ai soupé hier fût Catherine de Médicis elle-même. Ce prodige doit paraître justement impossible à un chrétien aussi bien qu’à un philosophe, répliqua l’avocat en appuyant légèrement l’extrémité de ses doigts sur la table et en se renversant sur sa chaise comme s’il devait parler long-temps. Néanmoins je puis jurer que cette femme ressemblait autant à Catherine de Médicis que si toutes deux elles eussent été sœurs. Celle que je vis portait une robe de velours noir absolument pareille à celle dont est vêtue cette reine dans le portrait qu’en possède le roi; sa tête était couverte de ce bonnet de velours si caractéristique; enfin, elle avait le teint blafard, et la figure que vous lui connaissez. Je n’ai pu m’empêcher de témoigner ma surprise à Son Éminence. La rapidité de l’évocation m’a semblé d’autant plus merveilleuse que monsieur le comte de Cagliostro n’avait pu deviner le nom du personnage avec lequel j’allais désirer de me trouver. J’ai été confondu. La magie du spectacle que présentait un souper où apparaissaient d’illustres femmes des temps passés m’ôta toute présence d’esprit. J’écoutai sans oser questionner. En échappant vers minuit aux piéges de cette sorcellerie, je doutais presque de moi-même. Mais tout ce merveilleux me sembla naturel en comparaison de la singulière hallucination que je devais subir encore. Je ne sais par quelles paroles je pourrais vous peindre l’état de mes sens. Seulement je déclare, dans la sincérité de mon cœur, que je ne m’étonne plus qu’il se soit rencontré jadis des âmes assez faibles ou assez fortes pour croire aux mystères de la magie et au pouvoir du démon. Pour moi, jusqu’à plus ample informé, je regarde comme possibles les apparitions dont ont parlé Cardan et quelques thaumaturges.

Ces paroles, prononcées avec une incroyable éloquence de ton, étaient de nature à éveiller une excessive curiosité chez tous les convives. Aussi nos regards se tournèrent-ils sur l’orateur, et restâmes-nous immobiles. Nos yeux seuls trahissaient la vie en réfléchissant les bougies scintillantes des flambeaux. A force de contempler l’inconnu, il nous sembla voir les pores de son visage, et surtout ceux de son front, livrer passage au sentiment intérieur dont il était pénétré. Cet homme, en apparence froid et compassé, semblait contenir en lui-même un foyer secret dont la flamme agissait sur nous.

—Je ne sais, reprit-il, si la figure évoquée me suivit en se rendant invisible; mais aussitôt que ma tête reposa sur mon lit, je vis la grande ombre de Catherine se lever devant moi. Je me sentis, instinctivement, dans une sphère lumineuse, car mes yeux attachés sur la reine par une insupportable fixité ne virent qu’elle. Tout à coup elle se pencha vers moi...

A ces mots, les dames laissèrent échapper un mouvement unanime de curiosité.

—Mais, reprit l’avocat, j’ignore si je dois continuer; bien que je sois porté à croire que ce ne soit qu’un rêve, ce qui me reste à dire est grave.

—S’agit-il de religion? dit Beaumarchais.

—Ou y aurait-il quelque indécence? demanda Calonne, ces dames vous la pardonneraient.

—Il s’agit de gouvernement, répondit l’avocat.

—Allez, reprit le ministre. Voltaire, Diderot et consorts ont assez bien commencé l’éducation de nos oreilles.

Le contrôleur devint fort attentif, et sa voisine, madame de Genlis, fort occupée. Le provincial hésitait encore. Beaumarchais lui dit alors avec vivacité:—Mais allez donc, maître! Ne savez-vous pas que quand les lois laissent si peu de liberté, les peuples prennent leur revanche dans les mœurs?...

Alors le convive commença.

—Soit que certaines idées fermentassent à mon insu dans mon âme, soit que je fusse poussé par une puissance étrangère, je lui dis:—Ah! madame, vous avez commis un bien grand crime.—Lequel? demanda-t-elle d’une voix grave.—Celui dont le signal fut donné par la cloche du palais, le 24 août. Elle sourit dédaigneusement, et quelques rides profondes se dessinèrent sur ses joues blafardes.—Vous nommez cela un crime? répondit-elle, ce ne fut qu’un malheur. L’entreprise, mal conduite, ayant échoué, il n’en est pas résulté pour la France, pour l’Europe, pour l’Église catholique, le bien que nous en attendions. Que voulez-vous? les ordres ont été mal exécutés. Nous n’avons pas rencontré autant de Montlucs qu’il en fallait. La postérité ne nous tiendra pas compte du défaut de communications qui nous empêcha d’imprimer à notre œuvre cette unité de mouvement nécessaire aux grands coups d’état: voilà le malheur! Si le 25 août il n’était pas resté l’ombre d’un Huguenot en France, je serais demeurée jusque dans la postérité la plus reculée comme une belle image de la Providence. Combien de fois les âmes clairvoyantes de Sixte-Quint, de Richelieu, de Bossuet, ne m’ont-elles pas secrètement accusée d’avoir échoué dans mon entreprise après avoir osé la concevoir. Aussi, de combien de regrets ma mort ne fut-elle pas accompagnée?... Trente ans après la Saint-Barthélemi, la maladie durait encore; elle avait fait couler déjà dix fois plus de sang noble à la France qu’il n’en restait à verser le 26 août 1572. La révocation de l’édit de Nantes, en l’honneur de laquelle vous avez frappé des médailles, a coûté plus de larmes, plus de sang et d’argent, a tué plus de prospérité en France que trois Saint-Barthélemi. Letellier a su accomplir avec une plumée d’encre le décret que le trône avait secrètement promulgué depuis moi; mais si, le 25 août 1572, cette immense exécution était nécessaire, le 25 août 1685 elle était inutile. Sous le second fils de Henri de Valois, l’hérésie était à peine enceinte; sous le second fils de Henri de Bourbon, cette mère féconde avait jeté son frai sur l’univers entier. Vous m’accusez d’un crime, et vous dressez des statues au fils d’Anne d’Autriche! Lui et moi, nous avons cependant essayé la même chose: il a réussi, j’ai échoué; mais Louis XIV a trouvé sans armes les Protestants qui, sous mon règne, avaient de puissantes armées, des hommes d’état, des capitaines, et l’Allemagne pour eux.

A ces paroles lentement prononcées, je sentis en moi comme un tressaillement intérieur. Je croyais respirer la fumée du sang de je ne sais quelles victimes. Catherine avait grandi. Elle était là comme un mauvais génie, et il me sembla qu’elle voulait pénétrer dans ma conscience pour s’y reposer.

—Il a rêvé cela, dit Beaumarchais à voix basse, il ne l’a certes pas inventé.

—Ma raison est confondue, dis-je à la reine. Vous vous applaudissez d’un acte que trois générations condamnent, flétrissent et...—Ajoutez, reprit-elle, que toutes les plumes ont été plus injustes envers moi que ne l’ont été mes contemporains. Nul n’a pris ma défense. Je suis accusée d’ambition, moi riche et souveraine. Je suis taxée de cruauté, moi qui n’ai sur la conscience que deux têtes tranchées. Et pour les esprits les plus impartiaux je suis peut-être encore un grand problème. Croyez-vous donc que j’aie été dominée par des sentiments de haine, que je n’aie respiré que vengeance et fureur? Elle sourit de pitié.—J’étais calme et froide comme la raison même. J’ai condamné les Huguenots sans pitié, mais sans emportement, ils étaient l’orange pourrie de ma corbeille. Reine d’Angleterre, j’eusse jugé de même les Catholiques, s’ils y eussent été séditieux. Pour que notre pouvoir eût quelque vie à cette époque, il fallait dans l’État un seul Dieu, une seule Foi, un seul Maître. Heureusement pour moi, j’ai gravé ma justification dans un mot. Quand Birague m’annonça faussement la perte de la bataille de Dreux:—Eh! bien, nous irons au prêche, m’écriai-je. De la haine contre ceux de la Religion? Je les estimais beaucoup et je ne les connaissais point. Si je me suis senti de l’aversion envers quelques hommes politiques, ce fut pour le lâche cardinal de Lorraine, pour son frère, soldat fin et brutal, qui tous deux me faisaient espionner. Voilà quels étaient les ennemis de mes enfants, ils voulaient leur arracher la couronne, je les voyais tous les jours, ils m’excédaient. Si nous n’avions pas fait la Saint-Barthélemi, les Guise l’eussent accomplie à l’aide de Rome et de ses moines. La Ligue, qui n’a été forte que de ma vieillesse, eût commencé en 1573.—Mais, madame, au lieu d’ordonner cet horrible assassinat (excusez ma franchise), pourquoi n’avoir pas employé les vastes ressources de votre politique à donner aux Réformés les sages institutions qui rendirent le règne de Henri IV si glorieux et si paisible? Elle sourit encore, haussa les épaules, et ses rides creuses donnèrent à son pâle visage une expression d’ironie pleine d’amertume.—Les peuples, dit-elle, ont besoin de repos après les luttes les plus acharnées: voilà le secret de ce règne. Mais Henri IV a commis deux fautes irréparables: il ne devait ni abjurer le protestantisme, ni laisser la France catholique après l’être devenu lui-même. Lui seul s’est trouvé en position de changer sans secousse la face de la France. Ou pas une étole, ou pas un prêche! telle aurait dû être sa pensée. Laisser dans un gouvernement deux principes ennemis sans que rien les balance, voilà un crime de roi, il sème ainsi des révolutions. A Dieu seul il appartient de mettre dans son œuvre le bien et le mal sans cesse en présence. Mais peut-être cette sentence était-elle inscrite au fond de la politique de Henri IV, et peut-être causa-t-elle sa mort. Il est impossible que Sully n’ait pas jeté un regard de convoitise sur ces immenses biens du clergé, que le clergé ne possédait pas entièrement, car la noblesse gaspillait au moins les deux tiers de leurs revenus. Sully le Réformé n’en avait pas moins des abbayes. Elle s’arrêta et parut réfléchir.—Mais, reprit-elle, songez-vous que c’est à la nièce d’un pape que vous demandez raison de son catholicisme? Elle s’arrêta encore.—Après tout, j’eusse été Calviniste de bon cœur, ajouta-t-elle en laissant échapper un geste d’insouciance. Les hommes supérieurs de votre siècle penseraient-ils encore que la religion était pour quelque chose dans ce procès, le plus immense de ceux que l’Europe ait jugés, vaste révolution retardée par de petites causes qui ne l’empêcheront pas de rouler sur le monde, puisque je ne l’ai pas étouffée. Révolution, dit-elle en me jetant un regard profond, qui marche toujours et que tu pourras achever. Oui, toi, qui m’écoutes! Je frissonnai.—Quoi! personne encore n’a compris que les intérêts anciens et les intérêts nouveaux avaient saisi Rome et Luther comme des drapeaux! Quoi! pour éviter une lutte à peu près semblable, Louis IX, en entraînant une population centuple de celle que j’ai condamnée, et la laissant aux sables de l’Égypte, a mérité le nom de saint, et moi?—Mais moi, dit-elle, j’ai échoué. Elle pencha la tête et resta silencieuse un moment. Ce n’était plus une reine que je voyais, mais bien plutôt une de ces antiques druidesses qui sacrifiaient des hommes, et savaient dérouler les pages de l’avenir en exhumant les enseignements du passé. Mais bientôt elle releva sa royale et majestueuse figure.—En appelant l’attention de tous les bourgeois sur les abus de l’Église romaine, dit-elle, Luther et Calvin faisaient naître en Europe un esprit d’investigation qui devait amener les peuples à vouloir tout examiner. L’examen conduit au doute. Au lieu d’une foi nécessaire aux sociétés, ils traînaient après eux et dans le lointain une philosophie curieuse, armée de marteaux, avide de ruines. La science s’élançait brillante de ses fausses clartés du sein de l’hérésie. Il s’agissait bien moins d’une réforme dans l’Église que de la liberté indéfinie de l’homme qui est la mort de tout pouvoir. J’ai vu cela. La conséquence des succès obtenus par les Religionnaires dans leur lutte contre le sacerdoce, déjà plus armé et plus redoutable que la couronne, était la ruine du pouvoir monarchique élevé par Louis XI à si grands frais sur les débris de la Féodalité. Il ne s’agissait de rien moins que de l’anéantissement de la religion et de la royauté sur les débris desquelles toutes les bourgeoisies du monde voulaient pactiser. Cette lutte était donc une guerre à mort entre les nouvelles combinaisons et les lois, les croyances anciennes. Les Catholiques étaient l’expression des intérêts matériels de la royauté, des seigneurs et du clergé. Ce fut un duel à outrance entre deux géants, la Saint-Barthélemi n’y fut malheureusement qu’une blessure. Souvenez-vous que, pour épargner quelques gouttes de sang dans un moment opportun, on en laisse verser plus tard par torrents. L’intelligence qui plane sur une nation ne peut éviter un malheur: celui de ne plus trouver de pairs pour être bien jugée quand elle a succombé sous le poids d’un événement. Mes pairs sont rares, les sots sont en majorité: tout est expliqué par ces deux propositions. Si mon nom est en exécration à la France, il faut s’en prendre aux esprits médiocres qui y forment la masse de toutes les générations. Dans les grandes crises que j’ai subies, régner ce n’était pas donner des audiences, passer des revues et signer des ordonnances. J’ai pu commettre des fautes, je n’étais qu’une femme. Mais pourquoi ne s’est-il pas alors rencontré un homme qui fût au-dessus de son siècle? Le duc d’Albe était une âme de bronze, Philippe II était hébété de croyance catholique, Henri IV était un soldat joueur et libertin, l’Amiral un entêté systématique. Louis XI vint trop tôt, Richelieu vint trop tard. Vertueuse ou criminelle, que l’on m’attribue ou non la Saint-Barthélemi, j’en accepte le fardeau: je resterai entre ces deux grands hommes comme l’anneau visible d’une chaîne inconnue. Quelque jour des écrivains à paradoxes se demanderont si les peuples n’ont pas quelquefois prodigué le nom de bourreaux à des victimes. Ce ne sera pas une fois seulement que l’humanité préférera d’immoler un dieu plutôt que de s’accuser elle-même. Vous êtes tous portés à verser sur deux cents manants sacrifiés à propos les larmes que vous refusez aux malheurs d’une génération, d’un siècle ou d’un monde. Enfin vous oubliez que la liberté politique, la tranquillité d’une nation, la science même, sont des présents pour lesquels le destin prélève des impôts de sang!—Les nations ne pourraient-elles pas être un jour heureuses à meilleur marché? m’écriai-je les larmes aux yeux.—Les vérités ne sortent de leur puits que pour prendre des bains de sang où elles se rafraîchissent. Le christianisme lui-même, essence de toute vérité, puisqu’il vient de Dieu, s’est-il établi sans martyrs? le sang n’a-t-il pas coulé à flots? ne coulera-t-il pas toujours? Tu le sauras, toi qui dois être un des maçons de l’édifice social commencé par les apôtres. Tant que tu promèneras ton niveau sur les têtes, tu seras applaudi; puis quand tu voudras prendre la truelle, on te tuera.» Sang! sang! ce mot retentissait à mes oreilles comme un tintement.—Selon vous, dis-je, le protestantisme aurait donc eu le droit de raisonner comme vous? Catherine avait disparu, comme si quelque souffle eût éteint la lumière surnaturelle qui permettait à mon esprit de voir cette figure dont les proportions étaient devenues gigantesques. Je trouvai tout à coup en moi-même une partie de moi qui adoptait les doctrines atroces déduites par cette italienne. Je me réveillai en sueur, pleurant, et au moment où ma raison victorieuse me disait, d’une voix douce, qu’il n’appartenait ni à un roi, ni même à une nation, d’appliquer ces principes dignes d’un peuple d’athées.

—Et comment sauvera-t-on les monarchies qui croulent? demanda Beaumarchais.

—Dieu est là, monsieur, répliqua mon voisin.

—Donc, reprit monsieur de Calonne avec cette incroyable légèreté qui le caractérisait, nous avons la ressource de nous croire, selon l’Évangile de Bossuet, les instruments de Dieu.

Aussitôt que les dames s’étaient aperçues que l’affaire se passait en conversation entre la reine et l’avocat, elles avaient chuchoté. J’ai même fait grâce des phrases à points d’interjection qu’elles lancèrent à travers le discours de l’avocat. Cependant ces mots:—Il est ennuyeux à la mort!—Mais, ma chère, quand finira-t-il? parvinrent à mon oreille.

Lorsque l’inconnu cessa de parler, les dames se turent. Monsieur Bodard dormait. Le chirurgien à moitié gris, Lavoisier, Beaumarchais et moi nous avions été seuls attentifs, monsieur de Calonne jouait avec sa voisine. En ce moment le silence eut quelque chose de solennel. La lueur des bougies me paraissait avoir une couleur magique. Un même sentiment nous avait attachés par des liens mystérieux à cet homme, qui, pour ma part, me fit concevoir les inexplicables effets du fanatisme. Il ne fallut rien moins que la voix sourde et caverneuse du compagnon de Beaumarchais pour nous réveiller.

—Et moi aussi, j’ai rêvé, s’écria-t-il.

Je regardai plus particulièrement alors le chirurgien, et j’éprouvai je ne sais quel sentiment d’horreur. Son teint terreux, ses traits à la fois ignobles et grands, offraient une expression exacte de ce que vous me permettez de nommer la canaille. Quelques grains bleuâtres et noirs étaient semés sur son visage comme des traces de boue, et ses yeux lançaient une flamme sinistre. Cette figure paraissait plus sombre qu’elle ne l’était peut-être, à cause de la neige amassée sur sa tête par une coiffure à frimas.

—Cet homme-là doit enterrer plus d’un malade, dis-je à mon voisin.

—Je ne lui confierais pas mon chien, me répondit-il.

—Je le hais involontairement.

—Et moi je le méprise.

—Quelle injustice, cependant! repris-je.

—Oh! mon Dieu, après-demain il peut devenir aussi célèbre que l’acteur Volange, répliqua l’inconnu.

Monsieur de Calonne montra le chirurgien par un geste qui semblait nous dire:—Celui-là me paraît devoir être amusant.

—Et auriez-vous rêvé d’une reine? lui demanda Beaumarchais.

—Non, j’ai rêvé d’un peuple, répondit-il avec une emphase qui nous fit rire. Je soignais alors un malade à qui je devais couper la cuisse le lendemain de mon rêve...

—Et vous avez trouvé le peuple dans la cuisse de votre malade? demanda monsieur de Calonne.

—Précisément, répondit le chirurgien.

—Est-il amusant! s’écria la comtesse de Genlis.

—Je fus assez surpris, dit l’orateur sans s’embarrasser des interruptions et en mettant chacune de ses mains dans les goussets de sa culotte, de trouver à qui parler dans cette cuisse. J’avais la singulière faculté d’entrer chez mon malade. Quand, pour la première fois, je me trouvai sous sa peau, je contemplai une merveilleuse quantité de petits êtres qui s’agitaient, pensaient et raisonnaient. Les uns vivaient dans le corps de cet homme, les autres dans sa pensée. Ses idées étaient des êtres qui naissaient, grandissaient, mouraient; ils étaient malades, gais, bien portants, tristes, et avaient tous enfin des physionomies particulières; ils se combattaient ou se caressaient. Quelques idées s’élançaient au dehors et allaient vivre dans le monde intellectuel. Je compris tout à coup qu’il y avait deux univers, l’univers visible et l’univers invisible; que la terre avait, comme l’homme, un corps et une âme. La nature s’illumina pour moi, et j’en appréciai l’immensité en apercevant l’océan des êtres qui, par masses et par espèces, étaient répandus partout, faisant une seule et même matière animée, depuis les marbres jusqu’à Dieu. Magnifique spectacle! Bref, il y avait un univers dans mon malade. Quand je plantai mon bistouri au sein de sa cuisse gangrenée, j’abattis un millier de ces bêtes-là.—Vous riez, mesdames, d’apprendre que vous êtes livrées aux bêtes...

—Pas de personnalités, dit monsieur de Calonne. Parlez pour vous et pour votre malade.

—Mon homme, épouvanté des cris de ses animalcules, voulait interrompre mon opération; mais j’allais toujours, et je lui disais que des animaux malfaisants lui rongeaient déjà les os. Il fit un mouvement de résistance en ne comprenant pas ce que j’allais faire pour son bien, et mon bistouri m’entra dans le côté...

—Il est stupide, dit Lavoisier.

—Non, il est gris, répondit Beaumarchais.

—Mais, messieurs, mon rêve a un sens, s’écria le chirurgien.

—Oh! oh! cria Bodard qui se réveillait, j’ai une jambe engourdie.

—Monsieur, lui dit sa femme, vos animaux sont morts.

—Cet homme a une vocation, s’écria mon voisin qui avait imperturbablement fixé le chirurgien pendant qu’il parlait.

—Il est à celui de monsieur, disait toujours le laid convive en continuant, ce qu’est l’action à la parole, le corps à l’âme.

Mais sa langue épaissie s’embrouilla, et il ne prononça plus que d’indistinctes paroles. Heureusement pour nous la conversation reprit un autre cours. Au bout d’une demi-heure nous avions oublié le chirurgien des pages, qui dormait. La pluie se déchaînait par torrents quand nous nous levâmes de table.

—L’avocat n’est pas si bête, dis-je à Beaumarchais.

—Oh! il est lourd et froid. Mais vous voyez que la province recèle encore de bonnes gens qui prennent au sérieux les théories politiques et notre histoire de France. C’est un levain qui fermentera.

—Avez-vous votre voiture? me demanda madame de Saint-James.

—Non, lui répondis-je sèchement. Je ne savais pas que je dusse la demander ce soir. Vous voulez peut-être que je reconduise le contrôleur? Serait-il donc venu chez vous en polisson?

Cette expression du moment servait à désigner une personne qui, vêtue en cocher, conduisait sa propre voiture à Marly. Madame de Saint-James s’éloigna vivement, sonna, demanda la voiture de Saint-James, et prit à part l’avocat.

—Monsieur de Roberspierre, voulez-vous me faire le plaisir de mettre monsieur Marat chez lui, car il est hors d’état de se soutenir, lui dit-elle.

—Volontiers, madame, répondit monsieur de Roberspierre avec une manière galante, je voudrais que vous m’ordonnassiez quelque chose de plus difficile à faire.

Paris, janvier 1828.


LES PROSCRITS.


ALMÆ SORORI.


En 1308, il existait peu de maisons sur le Terrain formé par les alluvions et par les sables de la Seine, en haut de la Cité, derrière l’église Notre-Dame. Le premier qui osa se bâtir un logis sur cette grève soumise à de fréquentes inondations, fut un sergent de la ville de Paris qui avait rendu quelques menus services à messieurs du chapitre Notre-Dame; en récompense, l’évêque lui bailla vingt-cinq perches de terre, et le dispensa de toute censive ou redevance pour le fait de ses constructions. Sept ans avant le jour où commence cette histoire, Joseph Tirechair, l’un des plus rudes sergents de Paris, comme son nom le prouve, avait donc, grâce à ses droits dans les amendes par lui perçues pour les délits commis ès rues de la Cité, bâti sa maison au bord de la Seine, précisément à l’extrémité de la rue du Port-Saint-Landry. Afin de garantir de tout dommage les marchandises déposées sur le port, la ville avait construit une espèce de pile en maçonnerie qui se voit encore sur quelques vieux plans de Paris, et qui préservait le pilotis du port en soutenant à la tête du Terrain les efforts des eaux et des glaces; le sergent en avait profité pour asseoir son logis, en sorte qu’il fallait monter plusieurs marches pour arriver chez lui. Semblable à toutes les maisons du temps, cette bicoque était surmontée d’un toit pointu qui figurait au-dessus de la façade la moitié supérieure d’une losange. Au regret des historiographes, il existe à peine un ou deux modèles de ces toits à Paris. Une ouverture ronde éclairait le grenier dans lequel la femme du sergent faisait sécher le linge du Chapitre, car elle avait l’honneur de blanchir Notre-Dame, qui n’était certes pas une mince pratique. Au premier étage étaient deux chambres qui, bon an, mal an, se louaient aux étrangers à raison de quarante sous parisis pour chacune, prix exorbitant justifié d’ailleurs par le luxe que Tirechair avait mis dans leur ameublement. Des tapisseries de Flandre garnissaient les murailles; un grand lit orné d’un tour en serge verte, semblable à ceux des paysans, était honorablement fourni de matelas et recouvert de bons draps en toile fine. Chaque réduit avait son chauffe-doux, espèce de poêle dont la description est inutile. Le plancher, soigneusement entretenu par les apprenties de la Tirechair, brillait comme le bois d’une châsse. Au lieu d’escabelles, les locataires avaient pour siéges de grandes chaires en noyer sculpté, provenues sans doute du pillage de quelque château. Deux bahuts incrustés en étain, une table à colonnes torses, complétaient un mobilier digne des chevaliers bannerets les mieux huppés que leurs affaires amenaient à Paris. Les vitraux de ces deux chambres donnaient sur la rivière. Par l’une, vous n’eussiez pu voir que les rives de la Seine et les trois îles désertes dont les deux premières ont été réunies plus tard et forment l’île Saint-Louis aujourd’hui, la troisième était l’île Louviers. Par l’autre, vous auriez aperçu à travers une échappée du port Saint-Landry, le quartier de la Grève, le pont Notre-Dame avec ses maisons, les hautes tours du Louvre récemment bâties par Philippe-Auguste, et qui dominaient ce Paris chétif et pauvre, lequel suggère à l’imagination des poètes modernes tant de fausses merveilles. Le bas de la maison à Tirechair, pour nous servir de l’expression alors en usage, se composait d’une grande chambre où travaillait sa femme, et par où les locataires étaient obligés de passer pour se rendre chez eux, en gravissant un escalier pareil à celui d’un moulin. Puis derrière, se trouvaient la cuisine et la chambre à coucher, qui avaient vue sur la Seine. Un petit jardin conquis sur les eaux étalait au pied de cette humble demeure ses carrés de choux verts, ses oignons et quelques pieds de rosiers défendus par des pieux formant une espèce de haie. Une cabane construite en bois et en boue servait de niche à un gros chien, le gardien nécessaire de cette maison isolée. A cette niche commençait une enceinte où criaient des poules dont les œufs se vendaient aux chanoines. Çà et là, sur le Terrain fangeux ou sec, suivant les caprices de l’atmosphère parisienne, s’élevaient quelques petits arbres incessamment battus par le vent, tourmentés, cassés par les promeneurs; des saules vivaces, des joncs et de hautes herbes. Le terrain, la Seine, le Port, la maison étaient encadrés à l’ouest par l’immense basilique de Notre-Dame, qui projetait au gré du soleil son ombre froide sur cette terre. Alors comme aujourd’hui, Paris n’avait pas de lieu plus solitaire, de paysage plus solennel ni plus mélancolique. La grande voix des eaux, le chant des prêtres ou le sifflement du vent troublaient seuls cette espèce de bocage, où parfois se faisaient aborder quelques couples amoureux pour se confier leurs secrets, lorsque les offices retenaient à l’église les gens du chapitre.

Par une soirée du mois d’avril, en l’an 1308, Tirechair rentra chez lui singulièrement fâché. Depuis trois jours il trouvait tout en ordre sur la voie publique. En sa qualité d’homme de police, rien ne l’affectait plus que de se voir inutile. Il jeta sa hallebarde avec humeur, grommela de vagues paroles en dépouillant sa jaquette mi-partie de rouge et de bleu, pour endosser un mauvais hoqueton de camelot. Après avoir pris dans la huche un morceau de pain sur lequel il étendit une couche de beurre, il s’établit sur un banc, examina ses quatre murs blanchis à la chaux, compta les solives de son plancher, inventoria ses ustensiles de ménage appendus à des clous, maugréa d’un soin qui ne lui laissait rien à dire, et regarda sa femme, laquelle ne soufflait mot en repassant les aubes et les surplis de la sacristie.

—Par mon salut, dit-il pour entamer la conversation, je ne sais, Jacqueline, où tu vas pêcher les apprenties. En voilà une, ajouta-t-il en montrant une ouvrière qui plissait assez maladroitement une nappe d’autel, en vérité, plus je la mire, plus je pense qu’elle ressemble à une fille folle de son corps, et non à une bonne grosse serve de campagne. Elle a des mains aussi blanches que celles d’une dame! Jour de Dieu, ses cheveux sentent le parfum, je crois! et ses chausses sont fines comme celles d’une reine. Par la double corne de Mahom, les choses céans ne vont pas à mon gré.

L’ouvrière se prit à rougir, et guigna Jacqueline d’un air qui exprimait une crainte mêlée d’orgueil. La blanchisseuse répondit à ce regard par un sourire, quitta son ouvrage, et d’une voix aigrelette:—Ah çà! dit-elle à son mari, ne m’impatiente pas! Ne vas-tu point m’accuser de quelques manigances? Trotte sur ton pavé tant que tu voudras, et ne te mêle de ce qui se passe ici que pour dormir en paix, boire ton vin, et manger ce que je te mets sur la table; sinon, je ne me charge plus de t’entretenir en joie et en santé. Trouvez-moi dans toute la ville un homme plus heureux que ce singe-là! ajouta-t-elle en lui faisant une grimace de reproche. Il a de l’argent dans son escarcelle, il a pignon sur Seine, une vertueuse hallebarde d’un côté, une honnête femme de l’autre, une maison aussi propre, aussi nette que mon œil; et ça se plaint comme un pèlerin ardé du feu Saint-Antoine!

—Ah! reprit le sergent, crois-tu, Jacqueline, que j’aie envie de voir mon logis rasé, ma hallebarde aux mains d’un autre et ma femme au pilori?

Jacqueline et la délicate ouvrière pâlirent.

—Explique-toi donc, reprit vivement la blanchisseuse, et fais voir ce que tu as dans ton sac. Je m’aperçois bien, mon gars, que depuis quelques jours tu loges une sottise dans ta pauvre cervelle. Allons, viens çà! et défile-moi ton chapelet. Il faut que tu sois bien couard pour redouter le moindre grabuge en portant la hallebarde du parloir aux bourgeois, et en vivant sous la protection du chapitre. Les chanoines mettraient le diocèse en interdit si Jacqueline se plaignait à eux de la plus mince avanie.

En disant cela, elle marcha droit au sergent et le prit par le bras:—Viens donc, ajouta-t-elle en le faisant lever et l’emmenant sur les degrés.

Quand ils furent au bord de l’eau, dans leur jardinet, Jacqueline regarda son mari d’un air moqueur:—Apprends, vieux truand, que quand cette belle dame sort du logis, il entre une pièce d’or dans notre épargne.

—Oh! oh! fit le sergent qui resta pensif et coi devant sa femme. Mais il reprit bientôt:—Eh! donc, nous sommes perdus. Pourquoi cette femme vient-elle chez nous?

—Elle vient voir le joli petit clerc que nous avons là-haut, reprit Jacqueline en montrant la chambre dont la fenêtre avait vue sur la vaste étendue de la Seine.

—Malédiction! s’écria le sergent. Pour quelques traîtres écus, tu m’auras ruiné, Jacqueline. Est-ce là un métier que doive faire la sage et prude femme d’un sergent? Mais fût-elle comtesse ou baronne, cette dame ne saurait nous tirer du traquenard où nous serons tôt ou tard emboisés? N’aurons-nous pas contre nous un mari puissant et grandement offensé? car jarnidieu! elle est bien belle.

—Oui dà, elle est veuve, vilain oison! Comment oses-tu soupçonner ta femme de vilenie et de bêtises? Cette dame n’a jamais parlé à notre gentil clerc, elle se contente de le voir et de penser à lui. Pauvre enfant! sans elle, il serait déjà mort de faim, car elle est quasiment sa mère. Et lui, le chérubin, il est aussi facile de le tromper que de bercer un nouveau-né. Il croit que ses deniers vont toujours, et il les a déjà deux fois mangés depuis six mois.

—Femme, répondit gravement le sergent en lui montrant la place de Grève, te souviens-tu d’avoir vu d’ici le feu dans lequel on a rôti l’autre jour cette Danoise?

—Eh! bien, dit Jacqueline effrayée.

—Eh! bien, reprit Tirechair, les deux étrangers que nous aubergeons sentent le roussi. Il n’y a chapitre, comtesse, ni protection qui tiennent. Voilà Pâques venu, l’année finie, il faut mettre nos hôtes à la porte, et vite et tôt. Apprendras-tu donc à un sergent à reconnaître le gibier de potence? Nos deux hôtes avaient pratiqué la Porrette, cette hérétique de Danemarck ou de Norwége de qui tu as entendu d’ici le dernier cri. C’était une courageuse diablesse, elle n’a point sourcillé sur son fagot, ce qui prouvait abondamment son accointance avec le diable; je l’ai vue comme je te vois, elle prêchait encore l’assistance, disant qu’elle était dans le ciel et voyait Dieu. Hé! bien, depuis ce jour, je n’ai point dormi tranquillement sur mon grabat. Le seigneur couché au dessus de nous est plus sûrement sorcier que chrétien. Foi de sergent! j’ai le frisson quand ce vieux passe près de moi; la nuit, jamais il ne dort; si je m’éveille, sa voix retentit comme le bourdonnement des cloches, et je lui entends faire ses conjurations dans la langue de l’enfer; lui as-tu jamais vu manger une honnête croûte de pain, une fouace faite par la main d’un talmellier catholique? Sa peau brune a été cuite et hâlée par le feu de l’enfer. Jour de Dieu! ses yeux exercent un charme, comme ceux des serpents! Jacqueline, je ne veux pas de ces deux hommes chez moi. Je vis trop près de la justice pour ne pas savoir qu’il faut ne jamais rien avoir à démêler avec elle. Tu mettras nos deux locataires à la porte: le vieux parce qu’il m’est suspect, le jeune parce qu’il est trop mignon. L’un et l’autre ont l’air de ne point hanter les chrétiens, ils ne vivent certes pas comme nous vivons; le petit regarde toujours la lune, les étoiles et les nuages, en sorcier qui guette l’heure de monter sur son balai; l’autre sournois se sert bien certainement de ce pauvre enfant pour quelque sortilége. Mon bouge est déjà sur la rivière, j’ai assez de cette cause de ruine sans y attirer le feu du ciel ou l’amour d’une comtesse. J’ai dit. Ne bronche pas.

Malgré le despotisme qu’elle exerçait au logis, Jacqueline resta stupéfaite en entendant l’espèce de réquisitoire fulminé par le sergent contre ses deux hôtes. En ce moment, elle regarda machinalement la fenêtre de la chambre où logeait le vieillard, et frissonna d’horreur en y rencontrant tout à coup la face sombre et mélancolique, le regard profond qui faisaient tressaillir le sergent, quelque habitué qu’il fût à voir des criminels.

A cette époque, petits et grands, clercs et laïques, tout tremblait à la pensée d’un pouvoir surnaturel. Le mot de magie était aussi puissant que la lèpre pour briser les sentiments, rompre les liens sociaux, et glacer la pitié dans les cœurs les plus généreux. La femme du sergent pensa soudain qu’elle n’avait jamais vu ses deux hôtes faisant acte de créature humaine. Quoique la voix du plus jeune fût douce et mélodieuse comme les sons d’une flûte, elle l’entendait si rarement, qu’elle fut tentée de la prendre pour l’effet d’un sortilége. En se rappelant l’étrange beauté de ce visage blanc et rose, en revoyant par le souvenir cette chevelure blonde et les feux humides de ce regard, elle crut y reconnaître les artifices du démon. Elle se souvint d’être restée pendant des journées entières sans avoir entendu le plus léger bruit chez les deux étrangers. Où étaient-ils pendant ces longues heures? Tout à coup, les circonstances les plus singulières revinrent en foule à sa mémoire. Elle fut complétement saisie par la peur, et voulut voir une preuve de magie dans l’amour que la riche dame portait à ce jeune Godefroy, pauvre orphelin venu de Flandre à Paris pour étudier à l’Université. Elle mit promptement la main dans une de ses poches, en tira vivement quatre livres tournois en grands blancs, et regarda les pièces par un sentiment d’avarice mêlé de crainte.

—Ce n’est pourtant pas là de la fausse monnaie? dit-elle en montrant les sous d’argent à son mari.—Puis, ajouta-t-elle, comment les mettre hors de chez nous après avoir reçu d’avance le loyer de l’année prochaine?

—Tu consulteras le doyen du chapitre, répondit le sergent. N’est-ce pas à lui de nous dire comment nous devons nous comporter avec des êtres extraordinaires?

—Oh! oui, bien extraordinaires, s’écria Jacqueline. Voyez la malice! venir se gîter dans le giron même de Notre-Dame! Mais, reprit-elle, avant de consulter le doyen, pourquoi ne pas prévenir cette noble et digne dame du danger qu’elle court?

En achevant ces paroles, Jacqueline et le sergent, qui n’avait pas perdu un coup de dent, rentrèrent au logis. Tirechair, en homme vieilli dans les ruses de son métier, feignit de prendre l’inconnue pour une véritable ouvrière; mais cette indifférence apparente laissait percer la crainte d’un courtisan qui respecte un royal incognito. En ce moment, six heures sonnèrent au clocher de Saint-Denis-du-Pas, petite église qui se trouvait entre Notre-Dame et le port Saint-Landry, la première cathédrale bâtie à Paris, au lieu même où saint Denis a été mis sur le gril, disent les chroniques. Aussitôt l’heure vola de cloche en cloche par toute la Cité. Tout à coup des cris confus s’élevèrent sur la rive gauche de la Seine, derrière Notre-Dame, à l’endroit où fourmillaient les écoles de l’Université. A ce signal, le vieil hôte de Jacqueline se remua dans sa chambre. Le sergent, sa femme et l’inconnue entendirent ouvrir et fermer brusquement une porte, et le pas lourd de l’étranger retentit sur les marches de l’escalier intérieur. Les soupçons du sergent donnaient à l’apparition de ce personnage un si haut intérêt, que les visages de Jacqueline et du sergent offrirent tout à coup une expression bizarre dont fut saisie la dame. Rapportant, comme toutes les personnes qui aiment, l’effroi du couple à son protégé, l’inconnue attendit avec une sorte d’inquiétude l’événement qu’annonçait la peur de ses prétendus maîtres.

L’étranger resta pendant un instant sur le seuil de la porte pour examiner les trois personnes qui étaient dans la salle, en paraissant y chercher son compagnon. Le regard qu’il y jeta, quelque insouciant qu’il fût, troubla les cœurs. Il était vraiment impossible à tout le monde, et même à un homme ferme, de ne pas avouer que la nature avait départi des pouvoirs exorbitants à cet être en apparence surnaturel. Quoique ses yeux fussent assez profondément enfoncés sous les grands arceaux dessinés par ses sourcils, ils étaient comme ceux d’un milan enchâssés dans des paupières si larges et bordés d’un cercle noir si vivement marqué sur le haut de sa joue, que leurs globes semblaient être en saillie. Cet œil magique avait je ne sais quoi de despotique et de perçant qui saisissait l’âme par un regard pesant et plein de pensées, un regard brillant et lucide comme celui des serpents ou des oiseaux; mais qui stupéfiait, qui écrasait par la véloce communication d’un immense malheur ou de quelque puissance surhumaine. Tout était en harmonie avec ce regard de plomb et de feu, fixe et mobile, sévère et calme. Si dans ce grand œil d’aigle les agitations terrestres paraissaient en quelque sorte éteintes, le visage maigre et sec portait aussi les traces de passions malheureuses et de grands événements accomplis. Le nez tombait droit et se prolongeait de telle sorte que les narines semblaient le retenir. Les os de la face étaient nettement accusés par des rides droites et longues qui creusaient les joues décharnées. Tout ce qui formait un creux dans sa figure paraissait sombre. Vous eussiez dit le lit d’un torrent où la violence des eaux écoulées était attestée par la profondeur des sillons qui trahissaient quelque lutte horrible, éternelle. Semblables à la trace laissée par les rames d’une barque sur les ondes, de larges plis partant de chaque côté de son nez accentuaient fortement son visage, et donnaient à sa bouche, ferme et sans sinuosités, un caractère d’amère tristesse. Au-dessus de l’ouragan peint sur ce visage, son front tranquille s’élançait avec une sorte de hardiesse et le couronnait comme d’une coupole en marbre. L’étranger gardait cette attitude intrépide et sérieuse que contractent les hommes habitués au malheur, faits par la nature pour affronter avec impassibilité les foules furieuses, et pour regarder en face les grands dangers. Il semblait se mouvoir dans une sphère à lui, d’où il planait au-dessus de l’humanité. Ainsi que son regard, son geste possédait une irrésistible puissance; ses mains décharnées étaient celles d’un guerrier; s’il fallait baisser les yeux quand les siens plongeaient sur vous, il fallait également trembler quand sa parole ou son geste s’adressaient à votre âme. Il marchait entouré d’une majesté silencieuse qui le faisait prendre pour un despote sans gardes, pour quelque Dieu sans rayons. Son costume ajoutait encore aux idées qu’inspiraient les singularités de sa démarche ou de sa physionomie. L’âme, le corps et l’habit s’harmoniaient ainsi de manière à impressionner les imaginations les plus froides. Il portait une espèce de surplis en drap noir, sans manches, qui s’agrafait par devant et descendait jusqu’à mi-jambe, en lui laissant le col nu, sans rabat. Son justaucorps et ses bottines, tout était noir. Il avait sur la tête une calotte en velours semblable à celle d’un prêtre, et qui traçait une ligne circulaire au-dessus de son front sans qu’un seul cheveu s’en échappât. C’était le deuil le plus rigide et l’habit le plus sombre qu’un homme pût prendre. Sans une longue épée qui pendait à son côté, soutenue par un ceinturon de cuir que l’on apercevait à la fente du surtout noir, un ecclésiastique l’eût salué comme un frère. Quoiqu’il fût de taille moyenne, il paraissait grand; mais en le regardant au visage, il était gigantesque.

—L’heure a sonné, la barque attend, ne viendrez-vous pas?