Une belle peinture dans un beau cadre doré...

et Bill joignit sa voix à la sienne. Tom reprenait de temps en temps un vers avec eux, ou bien un ou deux mots seulement, et puis se taisait. Ils marchaient tous les trois au milieu de la rue: Sal avait une main sur l’épaule de chacun des garçons et s’abandonnait aux deux bras qui lui entouraient la taille. La tête en arrière, oscillant un peu à chaque pas sous le grand chapeau à plumes noires, les yeux vagues, elle semblait plongée dans une sorte d’extase sacrée, et envoyait vers le ciel sa complainte nasillée comme une incantation solennelle. Tant de fois ils avaient ainsi arpenté Bethnal Green Road tous les trois, se tenant par le cou et par la taille et chantant à tue-tête! Tant de fois ils avaient élevé vers les dieux impassibles l’offrande de leurs harmonies: chansons d’amour, tristes ou tendres, toutes rhapsodiées bien ensemble, à pleines voix fêlées, religieusement, sans arrêt ni défaillance, et voici ce que le sort leur envoyait!

La rue était très large et les maisons très basses, de sorte qu’ils auraient pu se croire dans une vaste plaine découverte, où il n’y avait qu’eux entre la terre et le ciel écrasant. Il était, ce ciel, parsemé de nuages très bas, curieusement découpés et semblables à des décors, si proches qu’ils faisaient ressortir davantage la profondeur énorme qui les séparait de la voûte saupoudrée d’astres, et ils défilaient d’un bout à l’autre de cette voûte en théorie solennelle, gardant leur formation pompeuse, comme conscients du soir de fête. Sous ce plafond somptueux, les maisons de Bethnal Green Road, les quelques boutiques pauvrement illuminées, même les public-houses gorgés de monde et dont les façades flamboyaient, semblaient d’une petitesse disproportionnée et mesquine, et les gens qui peuplaient cette rue: les couples chantant sur la chaussée, les groupes assemblés près des portes, les bandes qui passaient sur les trottoirs, tous se tenant par la taille, aux sons aigres d’une musiquette de bazar, étaient clairement des êtres pitoyables, tronqués, apparemment frappés de folie et célébrant aveuglément un culte barbare.

Sal chantait de toutes ses forces, d’une voix nasale, sans inflexions, et les deux garçons chantaient parfois avec elle, et parfois se taisaient pour l’écouter. Les strophes de sa romance célébraient l’une après l’autre la splendeur étonnante de:

... la belle peinture dans le beau cadre doré...

vision glorieuse qui, rien que d’en parler, inondait de distinction supérieure tout le pauvre monde contrefait. Elle chantait comme on récite une prière, les yeux fixes, la tête en arrière, et de chaque côté de sa petite figure blafarde les grosses pierres bleues suspendues à ses oreilles oscillaient doucement. Elle s’était faite belle pour ce dernier soir, Sal, et maintenant elle chantait de son mieux sa romance la plus belle; de sorte que si le lendemain qui les séparait devait leur apporter de la malchance et de longues tristesses, ce serait le lendemain qui aurait tort!

Tom s’était tu; soudain il s’arrêta court, et dit d’une voix étranglée:

—Oh! allons boire, dites! Voilà qu’il commence déjà à se faire tard!

Le public-house où ils pénétrèrent était bondé jusqu’aux portes, et Bill dut pousser et se faufiler entre les groupes pour arriver jusqu’au comptoir. Dans cette salle violemment éclairée, au sortir de l’ombre, Sal parut étourdie, et chancela. Elle se rattrapa d’une main à la muraille, et regarda Tom avec un sourire hébété.

—Oh! Tom! dit-elle. C’est-il bien vrai qu’on s’en va tous les deux? Bill et vous et puis moi, on était si bien ensemble, mais surtout vous, Tom, surtout vous... Qu’est-ce qui va nous arriver?... Et tout ce qu’on a oublié de se dire!

Tom la regarda aussi un instant, et puis détourna les yeux, les mains à fond dans ses poches, haletant comme une bête affolée. Et Bill arriva avec les verres. Ils burent ensemble, plusieurs fois, et peu à peu la chaleur douce, le bon goût des boissons et le tumulte auquel ils participaient, leur versèrent de nouveau un assoupissement très doux.

Un soir de fête! C’était un soir de fête, et il fallait se réjouir. Tous les gens qui emplissaient ce bar s’amusaient bravement, buvant, riant et se bousculant l’un l’autre, ou bien trinquant avec des politesses solennelles. Tom regardait autour de lui machinalement, et tout à coup l’idée lui vint pour la première fois que certains d’entre eux étaient peut-être comme lui gais en apparence, et au fond, effarés, abrutis par quelque incompréhensible détresse... Cet homme debout dans un coin, grand, fort, hâlé, d’un beau type massif et sain, qui se tenait tout droit, le cou raide, et buvait seul, avec un air de sagesse durement achetée... Ces deux petits vieillards cassés, hâves, presque en guenilles, qui semblaient se raconter des histoires comiques d’autrefois et riaient en montrant des gencives baveuses... Et cette femme à peine pubère, enceinte, seule avec une autre femme plus âgée qu’elle écoutait en tournant et retournant son verre entre ses doigts...

Mais quand il reporta ses regards sur Sal, il comprit que tous les griefs d’autrui n’étaient rien à côté du sien. C’était demain qu’elle s’en allait!... Et la figure de l’homme qu’elle allait servir!... Il n’y avait jamais eu personne comme Sal: l’élégance distinguée de sa toilette, le faste des perles et des pierres, son air d’assurance délurée, qui semblait de l’héroïsme, à cause de sa fragilité pathétique! Il regarda la pendule, et vit que le temps galopait férocement; puis il se dépêcha de porter son verre à ses lèvres, s’aperçut qu’il était vide, et sentit confusément que c’était un mauvais présage.

Lorsqu’ils sortirent, il prit Sal par la taille en maître, presque brutalement, et la pressa contre lui: elle s’abandonna sans rien dire. Bill hésita, puis enfonça les mains dans ses poches et marcha à côté d’eux. Ils s’en allèrent ainsi tous les trois jusqu’à Cambridge Road, et s’arrêtèrent au milieu de la chaussée, indécis, ne sachant que faire. Mais voici que d’un public-house voisin vint un son de banjo et de voix gutturales, qui les attira. Trois artistes barbouillés de suie, rangés près de la porte, pinçaient leurs instruments et chantaient ensemble des chansons nègres, qui parlaient de longues rivières désertes au cœur d’un continent de féerie, de plantations heureuses, d’idylles noires sous le grand soleil... Le blanc des yeux et des dents, le rouge des lèvres, tachaient les visages souillés; ils dodelinaient de la tête, grelottant un peu sous le vent froid, comme auraient grelotté de vrais nègres expatriés, et une mélancolie pittoresque emplissait leurs refrains de lointains pays, sonnait dans la vibration des cordes pincées et dans leurs voix aux sons de métal.

Sal s’appuya plus fort sur le bras de Tom, et écouta la musique avec un sourire ravi. Les paysages étrangers et merveilleux qui défilaient dans ces romances, les amours, que rien de bien sérieux n’entravait, d’Africains sentimentaux et de quarteronnes tendres et fidèles; tout cela la transportait dans le monde délicieux des pièces de théâtre, des chansons et des livres, le monde où tout est mis en musique, et où tout finit bien. La clameur aigre des banjos avait pour elle la douceur de harpes célestes, et les voix nasales, usées par l’alcool et le brouillard, des chanteurs barbouillés, l’emportaient d’un bond vers des régions bienheureuses.

Tom, levant soudain les yeux, vit à travers la vitre du «pub» l’heure que marquait la pendule, et sursauta.

—Vite! dit-il. Ça va fermer! On n’a que juste le temps de boire un verre!

Ils se dépêchèrent d’entrer, et burent en hâte. Bill avait encore de l’argent et offrit une seconde tournée, si l’on avait le temps. Autour d’eux les consommateurs commençaient à sortir; le garçon, l’œil sur l’horloge, se préparait à expulser les attardés avant que l’heure fatale ne sonnât. Tom se pencha vers Sal, effaré, une grande peur dans les yeux, et marmotta:

—Dépêchez-vous, Sal, dépêchez-vous! Encore un...

Et Sal jeta le contenu de son verre entre ses lèvres, très vite, et le tendit de nouveau.

Quelques instants plus tard ils se retrouvaient dehors où on les avait poussés, et cette fois la nuit se referma sur eux comme une catastrophe. Toute la soirée ils avaient passé de la rue dans un bar, de nouveau dans la rue, et puis dans un autre bar encore; ils avaient bu et chanté et fait tout ce qui pouvait leur venir à l’esprit pour célébrer dignement le jour de fête et leur départ, mais cette fois leur sortie dans l’ombre avait quelque chose de définitif et d’irrémédiable. Ils ne pouvaient plus rien, le sort les emportait déjà, et les refuges se refermaient derrière eux. Tom s’accrocha de nouveau à la taille de Sal et Bill les suivit en trébuchant. Parmi les groupes qui se dispersaient ils s’en allèrent le long de Bethnal Green Road jusqu’au coin d’une petite rue sombre, et s’assirent sur les marches d’un perron.

Au-dessus d’eux, les nuages blancs défilaient toujours en théorie pompeuse d’un bout à l’autre du ciel profond. Sal, en haut du perron, les regarda un instant, les yeux ternes, le cou ballant, et puis appuya la tête contre le mur. Assis sur la première marche, Tom restait immobile, mais ses yeux vacillaient, se fixant tour à tour sur les pavés, sur le mur d’en face, sur les gens qui passaient: il semblait essayer de se souvenir de quelque chose, quelque chose d’important qu’il avait oublié de dire...

Et Bill commença de se lamenter. D’une voix pâteuse il énuméra l’un après l’autre des griefs cuisants. Tour à tour il accusa le sort, des tiers malveillants, Sal elle-même qui s’était mal conduite envers lui.

—J’ai été votre copain aussi, Sal! dit-il, tout autant que Tom; tout autant que Tom! Et voilà que vous vous en allez tous les deux; c’est notre dernier soir ensemble, et il n’y en a que pour lui!... J’ai été un bon copain pour vous, Sal; tout autant que Tom!... Et c’est moi qui ai payé à boire le plus souvent!

Un groupe passa, quelqu’un se moqua de sa voix gémissante, et il se leva en chancelant, s’étaya d’une main au mur et soudain se rua droit devant lui avec des coups furieux. Il y eut un tumulte prolongé, des jurons et des cris, le choc mat des poings meurtrissant la chair des pommettes, des bousculades confuses d’hommes ivres, deux combattants roulés ensemble sur le trottoir et qu’on séparait avec des coups de pied et des bourrades, Tom se jetant dans la bagarre, titubant et féroce, et Sal égratignant quelque chose... Et puis un peu plus tard, ils se retrouvèrent seuls, sans trop savoir comment et le calme solennel de la nuit les enveloppa de nouveau.

Tom sentait que l’ivresse l’engourdissait peu à peu et luttait instinctivement pour se ressaisir, comme si l’abandon eût été la fin de tout. Il regardait Sal, et chaque fois c’était un effarement nouveau. Demain matin elle partait... même plus, puisque depuis longtemps déjà minuit était passé, et dans quelques heures ce serait le jour. A travers la stupeur qui descendait sur lui il comprenait pourtant une chose qui était restée cachée jusque-là: que tout le long des années dures, des interminables années de misère semées d’orgies rares, d’un bout à l’autre de sa vie d’homme, et du haut en bas de son cœur, il n’y avait jamais eu que Sal qui comptât...

Assise sur la plus haute marche du perron elle appuyait la tête contre le mur. Son beau chapeau s’était un peu incliné dans la bagarre, et une mèche de cheveux pendait le long de l’oreille comme pour cacher une meurtrissure. Ses yeux se fermaient à demi, ses lèvres s’entr’ouvraient sous un halètement léger; hors de l’ombre du chambranle, la lumière du réverbère voisin plaquait sur sa figure une lividité terrible. Tom la regardait toujours de ses yeux troubles, et luttait pour retarder encore l’inconscience qu’il sentait venir, et aussi pour essayer de bien comprendre, de voir clairement cette grande chose informe, urgente, atrocement urgente, qui lui échappait. Sal s’en allait... voilà! C’était insupportable et l’on n’y pouvait rien. Peut-être y avait-il des choses qu’il aurait pu faire ou d’autres choses qu’il aurait pu dire, et alors tout eût été autrement. Mais comment faire? Dans la vie tout arrivait pêle-mêle, au hasard, de travers, et on n’y pouvait jamais rien... Sal s’en allait, et quand elle serait partie il ne resterait plus rien... Il ne resterait plus rien: le monde serait vide, et lui Tom, serait vide aussi... Il s’en irait par les rues avec son habit rouge, et sous son habit rouge, il ne resterait plus rien... Et elle!

La petite figure blafarde appuyée contre le chambranle était terriblement immobile, calme et figée, comme si toute sa vraie vie l’avait quittée, ne laissant plus qu’un masque de chair, une chair que chacun pouvait manier négligemment... La nuit profonde se faisait complice, et voici que sur le visage livide une ombre hideuse semblait se baisser.

—Sal! Sal!...

Cria-t-il, ou crut-il crier? était-ce sa voix, n’était-ce qu’un hurlement de son cœur ivre? Sal rouvrit les yeux, regarda autour d’elle, et dit d’une voix un peu épaisse, avec un rire:

—Tiens, Bill qui est malade!

Bill était en effet appuyé au mur, la tête entre ses coudes, et vomissait avec des hoquets et des gémissements profonds. Machinalement Tom se passa la main sur la figure et sur le dos de sa main il y eut une traînée rouge, qu’il regarda d’un air hébété, parce qu’il ne pouvait comprendre d’où venait le sang. Et Sal se redressa à moitié en s’appuyant d’une main au mur, oscilla deux ou trois fois, et recommença à chanter:

Au bord du ruisseau du moulin je rêve, Nellie Dean...

Alors l’ivresse longtemps suspendue descendit sur Tom comme un suaire et fit un mirage confus de tout ce qui l’entourait. Il ne voyait même plus Sal: seulement la tache blanche de sa figure, et il n’entendait qu’à peine les mots qu’elle chantait. Mais il entendait sa voix, qui était très douce et qui pourtant lui tordait le cœur. Il ne se rappelait même plus pourquoi.

Le monde entier semble triste et désert, Nellie Dean
Car je vous aime et je n’aime que vous, Nellie Dean
Et je me demande si vous m’aimez encore, et si vous regrettez
Les jours heureux qui sont passés, Nellie Dean...

Tom souhaita une ivresse encore plus profonde, qui effacerait tout et qui durerait longtemps, et il se laissa aller en arrière, s’allongeant sur la marche du perron, d’où il roula sur le trottoir.

Sal avait refermé les yeux, mais chantait toujours:

Je me souviens du jour où nous nous sommes quittés Nellie Dean...

Bill hoquetait le long du mur.

LA VIEILLE

Laissez-moi m’endormir du sommeil de la terre.

—C’est bien ici le musée?

—Oui donc! Entrez.

Grand-Grégoire s’est effacé en hâte pour laisser passer les étrangers, et ceux-ci franchissent le seuil l’un après l’autre, tâtonnant du pied, baissant la tête, et se groupent de nouveau dans l’intérieur obscur.

—Par ici, dit Grand-Grégoire.

Devant une très petite fenêtre par où pénètre un peu du jour gris on a disposé une sorte de vitrine grossière toute pareille à un châssis de maraîcher. Grand-Grégoire en nettoie le verre avec sa manche; les visiteurs approchent et se penchent, examinant les objets disparates qui sont alignés là. Il y a deux boulets entiers, un fragment de bombe, plusieurs sabres, un casque et deux shackos, des pistolets, un long fusil à pierre, et au milieu, étalé de toute sa largeur, un dolman à brandebourgs percé de deux trous, le trou rond d’une balle, la fente étroite d’un coup de pointe, autour desquels s’étendent des taches couleur de rouille.

—A votre gauche, récite Grand-Grégoire, un boulet qui s’était logé dans le mur de la maison: vous pouvez encore voir le creux du dehors, au-dessus de la porte. L’autre boulet a été ramassé sur le champ de bataille, à l’endroit où s’était formé le dernier carré. La bombe aussi. La tunique était celle d’un chasseur de la garde qui a été tué en chargeant l’infanterie autrichienne; voyez les marques des deux blessures et les taches de sang; le sabre recourbé qui est à côté lui appartenait aussi et il le tenait encore à la main quand on l’a ramassé. L’autre sabre était celui du général français.

Il ment avec sérénité, parce que son astuce de paysan lui dit que ces reliques de la grande bataille, et la bataille elle-même, sont de très vieilles choses dont les vivants ne peuvent rien savoir.

Les visiteurs écoutent jusqu’au bout, puis parlent entre eux à voix basse.

—Croyez-vous que ce soit authentique, tout ça?

Un sceptique esquisse une moue indulgente. Un autre regarde autour de lui.

—En tout cas, c’est une très vieille maison.

Ils semblent un peu déçus, mais Grand-Grégoire n’en a cure, parce qu’il a gardé pour la fin la pièce rare du musée, la relique vivante dont l’effet est certain.

—Vous aimeriez peut-être bien causer avec la vieille, dit-il tout à coup. Elle est assise là, près du feu: on aime ben se chauffer, à cet âge-là.

Bonhomme, il les conduit au grand fauteuil à dossier droit où la vieille a été installée au matin, et où depuis de longues heures elle se tasse sur elle-même et semble vouloir glisser vers la terre, ne restant assise enfin que parce que ses membres raides refusent de se plier pour la chute et que son corps usé n’a presque plus de pesanteur.

—Hé! la mère!

Il lui met une main sur l’épaule et la secoue un peu, mais sans violence, avec la précaution que l’on doit à un organisme centenaire qu’un miracle seul garde vivant.

—Voilà des étrangers qui voudraient vous causer un peu de la bataille... Vous vous rappelez bien: la grande bataille... et l’Empereur... Hein?... Vous étiez là?

Les visiteurs ont formé un demi-cercle devant le fauteuil de la vieille et la regardent avec des grimaces de curiosité ou de compassion. Un bonnet plissé cache miséricordieusement sa tête, mais ce que l’on voit de son visage indique un âge émouvant. Les joues forment de grands creux entre les os des pommettes et des mâchoires; de ses yeux blancs suintent des larmes continuelles qui roulent et s’accrochent aux mille plis de la peau, car ce visage n’est plus qu’un amas de rides pareilles à des coupures. Le dur travail précoce, la pauvreté harcelante, la maternité, et après cela toute une longueur encore de vie sordide et dure, sont venus d’année en année corroder et taillader cette chose qui avait été une figure de femme, pour en faire un exemple déchirant. Et ce que l’on devine de son corps, sous les vêtements informes, est tel que cela fait mal d’y penser.

—Hé! la mère!

Une dernière poussée a réveillé en elle un tressaillement de vie, et tout de suite elle commence à réciter sa leçon, sans bouger ni tourner la tête, d’une voix qui tremble et défaille entre ses gencives.

—Oui, oui... C’est bien vrai que j’étais là et je m’en rappelle comme il faut... Les canons et les fusils faisaient ben du bruit, et aussi les chevaux qui couraient tous ensemble, et je vous dis que j’avais assez peur... Il y a eu des hommes qui étaient tout déchirés et qu’on a soignés ici, et les canons ont manqué démolir la maison. C’est vrai...

—Et l’Empereur, la mère? N’oubliez pas l’Empereur!

—C’est ben vrai que j’ai vu l’Empereur aussi. Il a passé derrière la maison avec un grand monde à cheval, des généraux et je ne sais pas qui encore. Là, derrière la maison, sur le chemin, il a passé, et je l’ai vu comme je vous vois... comme je vous vois.

Quand elle en est arrivée là, elle se rappelle la pantomime apprise et tourne vers les visiteurs ses yeux usés qui ne voient plus, en branlant la tête.

—C’est ben vrai... je l’ai vu.

—Quel âge a-t-elle donc? demande une voix.

—Cent sept ans, répond Grand-Grégoire avec assurance.

Du coin de l’âtre une autre voix chevrotante s’élève.

—Cent sept ans, oui, c’est ben ça.

C’est la tante Ferdinand qui parle, et tous les regards se dirigent de ce côté. Comme l’aïeule elle est assise sur une chaise à dossier droit sur laquelle son corps voûté se tasse et vacille; son visage est presque pareil à celui de l’autre, marqué des mêmes plis innombrables et profonds qui creusent la peau jaune, et semble presque aussi vieux; mais en elle la vie est encore forte et ses petits yeux aigus voyagent et luisent.

—J’ai quatre-vingt-quatre ans, moué, et je suis sa fille! Voyez donc! Cent sept ans c’est ça. C’est son âge!

Avec des exclamations d’étonnement les visiteurs se sont retournés et contemplent une fois de plus la survivante des temps héroïques, celle qui a vu, de ses propres yeux, les grands hommes et les grandes guerres. Ils voudraient lui poser des questions, mais la pitié les arrête; ils voient le délabrement pathétique de la face, les yeux morts, la fente sèche qui fut sa bouche; ils devinent l’épuisement du maigre corps affaissé, et se taisent. Seul, Grand-Grégoire parle, et assure que la vieille est encore solide, quoi qu’on pense, et pleine de vie; elle est un peu sourde, et n’a plus ses yeux de vingt ans, mais elle comprend tout et mange bien.

—On ne le croirait pas à la voir, mais elle mange quasiment autant comme moi. Oh! je vous dis qu’elle n’est pas près de mourir! On en a ben soin...

La pauvreté décevante du musée est oubliée; les visiteurs s’en vont vers la porte, saisis, un peu émus; des pièces blanches sortent des goussets. Grand-Grégoire les reçoit d’un geste gauche et suit le groupe jusqu’au seuil. Un des étrangers se retourne, une fois dehors, et regarde le trou que le boulet a creusé dans le mur; d’autres s’arrêtent quelques instants au bord du chemin, le chemin où quatre-vingt-dix-huit ans plus tôt une petite fille a regardé passer l’Empereur et son escorte. Puis ils s’éloignent lentement.

Grand-Grégoire revient vers la vieille et la regarde avec une nuance d’inquiétude.

—Elle a ben du mal à se réveiller, aujourd’hui!

—Ouai! fait la tante Ferdinand. C’est tous les jours pire, et quand des étrangers viennent, elle en raconte un peu moins toutes les fois.

Le silence emplit la maison. Dehors, le vent fouette la vaste plaine brune, les nuées grises se pourchassent d’un bout à l’autre du ciel gris, et tous les reliefs de la campagne—les maisons et les granges aux toits noirs, les arbres que l’automne dénude et que le vent brutalise—ont l’air de s’ennuyer ou de souffrir.

Les bûches mal séchées fument dans l’âtre; la vieille est affaissée sur sa chaise dure devant la cheminée, et elle n’a plus conscience que de la fatigue qui l’écrase, et plus d’autre désir que celui de la mort.

Il y a quelques années—quinze ou vingt ans peut-être: qu’est-ce que cela pour elle?—son grand âge lui inspirait une sorte de vanité sénile et elle redoutait de mourir. Mais depuis, d’autres années trop nombreuses sont venues, et d’autres encore, et le tout l’a chargée d’un fardeau tel qu’un Dieu miséricordieux n’aurait jamais dû l’imposer à une de ses créatures. Le poids l’écrase, presse ses vieux os dans leurs jointures usées, fait de son souffle et des battements de son cœur des spasmes douloureux dont l’arrêt amènerait pourtant une autre douleur insupportable, et ce qui reste de sa chair a perdu la vie et n’est plus qu’un suaire inerte et froid qui l’oppresse.

Elle est assise de telle sorte qu’elle ne peut tomber, et il lui semble pourtant que c’est son seul désir: quitter une fois l’éternelle posture immobile qui lui fait mal, se pencher et tomber face contre terre, secouant du même coup le fardeau qui l’écrase sur elle-même et la douleur de ses os. Elle sent que la terre l’appelle, et que si elle pouvait se jeter en avant, coucher son corps usé sur le sol frais et rester là quelques instants, l’insoutenable lassitude de ses membres se muerait en repos.

Mais plusieurs fois par heure quelqu’un vient la remonter sur sa chaise dure, lui secouer l’épaule, éloigner l’inconscience douce qui semble toujours sur le point de venir, et il faut qu’elle violente sa poitrine et sa gorge séchées pour prononcer une fois de plus les mots qu’elle a appris autrefois, qui n’ont plus de sens pour elle et que ses propres oreilles n’entendent plus. Si seulement—ô Dieu pitoyable—elle pouvait trouver la force de se pencher et de se laisser tomber en avant, pour répondre à l’appel de la terre!

Le silence dure longtemps. Les bûches se consument. Grand-Grégoire vient en jeter d’autres sur le feu et retourne s’asseoir. Les nuées défilent toujours dans le ciel attristé, et le jour gris reste pareil à lui-même à travers les heures de l’après-midi.

Mais quelque chose approche lentement dans la plaine, Grand-Grégoire se lève et regarde par la petite fenêtre carrée. C’est une automobile à carrosserie longue qui porte plusieurs personnes, quatre ou cinq; maintenant elles sont descendues et s’approchent encore, s’arrêtant souvent et parlant entre elles avec des gestes qui montrent le lointain. Des étrangers? Ils vont venir au musée, sans aucun doute, et leur apparence promet une moisson de pièces blanches.

Grand-Grégoire lisse encore avec sa manche le verre de la vitrine, s’approche de la vieille et lui touche l’épaule.

—Hé, la mère! Voilà du monde qui arrive.

Il attend quelques instants et la secoue de nouveau:

—Hé!

Il n’a jamais été brutal avec elle, mais voici qu’une peur le prend et sa poigne se fait rude.

—Hé! réveillez-vous.

La poussée a fait osciller le corps menu, qui s’affaisse sur lui-même encore plus que de coutume et commence à glisser vers le sol dans une posture singulière. Il le relève aussitôt et l’accote contre le dossier, mais l’inertie assouplie de ce corps et de la tête qui vacille, et le regard qu’il a jeté sur la figure ridée, lui ont dit la même chose en même temps.

La tante Ferdinand le voit reculer d’un pas et comprend de suite.

—Elle a passé?

Grand-Grégoire reste muet et hoche la tête.

Par la fenêtre il peut voir le groupe des étrangers qui s’approche lentement, et cela lui fait saisir en une seconde l’étendue du désastre. Sans la centenaire, son musée n’est plus qu’une supercherie grossière et inefficace qui n’attirera personne, c’est leur gagne-pain qui est parti avec elle. L’angoisse de la misère qui vient le prend à la gorge, et la tante Ferdinand, qui a compris aussi, se penche et regarde le cadavre avec des yeux incrédules et terrifiés. Le bois craque dans l’âtre, scandant les secondes anxieuses.

Encore un coup d’œil jeté par la petite fenêtre qui donne sur la plaine, et tout à coup Grand-Grégoire s’est décidé et se hâte. Il prend le corps inerte dans ses bras, l’enlève du fauteuil à grand dossier, et fait à l’autre vieille un signe de tête effaré.

—Toué! Viens là, toué.

La tante Ferdinand se lève à grand’peine, vacillant sur ses jambes raides, et se traîne jusqu’au fauteuil où elle s’affaisse à son tour. Rien n’est changé; la flamme de l’âtre éclaire une autre figure flétrie qui révèle un âge émouvant, et les mains desséchées aux veines enflées qui tremblent sur la jupe noire suffisent à exciter la pitié.

Mais Grand-Grégoire tourne autour de la pièce unique de la maison, portant dans ses bras, que l’âge commence déjà à raidir aussi, le cadavre léger et menu, et il cherche désespérément une cachette. Le lit?... Mais les rideaux d’indienne ne ferment pas. Quelque coin sombre? Il regarde et secoue la tête.

Les voix se font déjà entendre auprès du seuil et il commence à trembler à son tour et à perdre la tête, quand ses yeux frappent soudain la grande armoire de noyer. C’est assez d’un bras, d’une main, pour tenir le corps desséché de la centenaire; de l’autre main, il ouvre le grand panneau, voit tout l’intérieur d’un coup d’œil, les maigres piles de linge; les vêtements de drap soigneusement pliés occupent les deux étagères; dans le bas, il n’y a que quelques couvertures, des sacs vides, et le harnais usé du cheval qu’il a fallu vendre quand le fils est mort. Y aura-t-il place?

Le chétif corps replié disparaît dans le fond de la grande armoire: la tête roule sur une couverture de laine brune et une des mains sèches semble faire un dernier geste et vient s’appuyer contre la paroi. Grand-Grégoire referme le panneau de toute la vitesse de ses mains tremblantes et se retourne juste à temps.

—Est-ce ici le musée?

—Oui. Entrez.

Ils sont cinq: trois hommes et deux femmes aux manteaux riches. Grand-Grégoire leur montre la vitrine d’un geste; ils approchent et commencent à examiner les armes et le dolman troué; dans le fauteuil en face de l’âtre, la tante Ferdinand se débat contre son angoisse et cherche à se rappeler ce qu’elle doit dire. Et Grand-Grégoire qui ne se sent pas capable encore de réciter la leçon de tous les jours, reste stupidement adossé à l’armoire, les mains étendues à plat contre les panneaux, comme pour empêcher de sortir le secret sinistre qu’il y a enfermé.

S’il avait su... S’il avait pu deviner quel contentement infini la vieille avait trouvé dans la mort, et combien l’abandon du corps jeté là, sans respect, replié et tordu sur les couvertures et les pièces de cuir, la tête contre le bois de l’armoire, était doux à celle qui avait trop longtemps attendu!

LA DESTINEE
DE MISS WINTHROP-SMITH

Ce ne fut que quand elle eut changé de tramway à Stratford que Miss Winthrop-Smith ouvrit son réticule pour y prendre et relire une fois de plus la lettre qu’elle avait reçue ce matin même et à laquelle elle ne cessait de songer.

Elle s’enfonça en arrière sur la banquette, très droite, le chignon à la vitre, jeta à ses voisines un regard de méfiance hautaine, et déploya la feuille de papier. Cette feuille portait, dans le coin supérieur gauche, un motif assez compliqué, qui comprenait plusieurs pots de fleurs, deux haies parallèles qui s’en allaient vers l’horizon, et un coin de serre où un mince jet d’eau montait vers une retombée de plantes grimpantes. Dans le coin droit de la feuille s’étalait en grandes lettres le nom du possesseur de toutes ces choses: «W.-G. Firkins» et, en plus petits caractères, l’indication de son négoce: «Nurseryman and Florist».

Une main attentive avait tracé en haut de la page, en beaux caractères arrondis et réguliers:

DEAR MISS WINTHROP-SMITH

et une ligne plus bas:

I am aware, I am taking a great liberty...

Le reste n’était que dévotion humble et audace affolée de timide.

Trois fois dans le courant de la page revenait la même expression: Je prends la liberté... La liberté que je prends... Cette liberté... A gestes rapides Miss Winthrop-Smith souligna de coups de crayon imaginaires ces négligences de style. Quand elle eut relu la lettre en entier jusqu’à la signature, régulière et arrondie, elle aussi, comme un modèle d’écriture, son regard remonta une seconde vers la vignette du haut de la page: les deux haies bien taillées qui s’en allaient vers l’infini, le jet d’eau parmi la retombée des feuilles et des tiges aux courbes molles... et, repliant la lettre avec soin, elle releva les yeux et regarda devant elle avec un commencement de sourire.

Pauvre Mr. Firkins! Il n’avait pu trouver le courage de parler! Il lui avait fallu écrire, et même sa demande officielle, rédigée et calligraphiée avec soin, ressemblait fort à une lettre d’excuses. Sous chaque phrase transparaissait sa conviction qu’aspirer à la main et au cœur de Miss Winthrop-Smith était pour lui une grande audace, une ambition effrénée, peut-être de l’impudence; et Miss Winthrop-Smith, qui tenait sa lettre repliée à la main et regardait à travers la vitre du tramway défiler les maisons de Bow et de Mile End, était un peu de cet avis.

La population de plusieurs rues de Leytonstone, les fidèles de la petite chapelle Baptiste qui donne sur le square, et d’une manière générale tous les gens qui avaient eu l’occasion d’entrer en conversation, même brève, avec Mrs. Winthrop-Smith, n’ignoraient plus que sa fille occupait dans la célèbre firme Harrisson, Harrison and Cº Limited, courtiers maritimes, une situation enviable et rare. Que cette situation n’eût été à l’origine, et ne fût encore, nominalement, qu’un poste de sténo-dactylographe, elle eût consenti à l’admettre; mais la compétence que Miss Winthrop-Smith avait acquise en ces affaires, le zèle intelligent qu’elle avait tout de suite déployé, la confiance aveugle que les chefs de cette colossale entreprise accordaient à ses capacités et à son jugement, voilà ce qui comptait!... Les nouvelles connaissances, présentées à Mrs. Winthrop-Smith le dimanche matin à l’issue du service, au quart d’heure où les redingotes rigides et les robes de soie sanglées échangent des politesses solennelles, emportaient toujours de ces conversations la vision étrange de Miss Winthrop-Smith, rougissante, un peu gênée, son livre d’hymnes à la main, installée en plein cœur de la Cité, précisément au centre d’un réseau de lignes téléphoniques et de câbles, ordonnant et dirigeant dans leurs courses les flottes marchandes du monde entier. De sorte qu’épouser Mr. W.-G. Firkins, pépiniériste, c’eût été un peu—elle ne l’aurait pas dit, mais elle le sentait—une déchéance.

Il assistait souvent au service à leur chapelle—encore que de mauvaises langues prétendissent qu’il appartenait réellement à la secte des Méthodistes primitifs, et non à celle des Baptistes,—et il portait toujours des faux-cols prodigieusement hauts et raides et des complets de diagonale bleue qui semblaient éternellement neufs, comme s’il eût voulu relever par son élégance personnelle le caractère de son négoce. Même il avait paru deux ou trois fois, récemment, vêtu d’une redingote à revers de soie, et coiffé d’un chapeau haut sous lequel sa figure rose reluisait de propreté et de candeur honnête.

Pauvre Mr. Firkins! Elle se répéta cela plusieurs fois mentalement, avec un demi-sourire apitoyé, et puis se demanda soudain pourquoi elle le traitait instinctivement de «pauvre». Après réflexion, elle conclut que c’était parce qu’elle allait lui refuser sa main. Pauvre Mr. Firkins! Tel qu’il se montrait le dimanche matin, soigné de linge, correct de tenue, l’air prospère, il était quelconque, sain, frais, présentable... Mais elle se souvenait l’avoir vu un jour au milieu de ses carrés d’arbustes et de ses serres, en bras de chemise, houssé d’un grand tablier des poches duquel saillaient les armes de son commerce: un sécateur, un paquet de graines, des fiches de bois et de la ficelle, et une toute petite plante comique qui semblait se cacher la tête et ne révéler au monde que quelques pouces de tige et un fouillis de petites racines brunes.

Il avait rougi d’être découvert dans ce costume, mais elle s’était montrée bonne princesse, affable et gaie, et elle avait visité tout son établissement avec lui, écoutant ses explications, posant des questions intelligentes et trouvant pour chaque dispositif ingénieux des paroles bien choisies de louange. Il lui avait tout montré, avec un respect ingénu de vassal: les plantations d’arbustes alignés au cordeau, imposants par leur nombre, mais touchants de nudité fragile; les fleurs rangées dans les serres, dont elle sut vanter les couleurs en termes gracieux; des plantes de toutes sortes dont il lui cita les noms latins, sans vanité, même avec une moue d’excuse, et surtout une petite serre isolée où il essayait timidement la culture du raisin.

Elle était, cette serre, comme tapissée de tiges grêles, dénudées, anémiques, portant des vrilles qui se tendaient comme des mains suppliantes; mais dans un coin quelque inexplicable miracle avait fait pousser des plants plus robustes, dont l’un portait une grappe... Une gentille grappe, pas très lourde, pas très belle, pas très mûre, mais qui promettait, une gentille petite grappe, enfin, aux grains ronds, opaques et violets... Cette grappe, il l’avait désignée à Miss Winthrop-Smith d’un simple signe de tête, sans rien dire, et il s’était oublié à la contempler longuement, les mains dans les poches de son tablier, rêveur, comme un artiste en face du chef-d’œuvre ébauché. Cela sentait bon la terre humide; il faisait tiède, une tiédeur alanguie et voici qu’un petit rayon de soleil pâle était venu par le vitrail, en ami, pour dorer et faire valoir la jolie grappe unique...

Miss Winthrop-Smith releva les yeux, avec un petit rire contenu qui était presque un soupir, et vit que le tramway entrait en pleine nuit. Par derrière, Mile End Road s’allongeait interminablement, à peine emplie d’une brume légère, et cinquante mètres plus loin, tout cela avait disparu, et l’on n’avançait plus qu’à l’aveuglette, avec des précautions infinies, au milieu d’une atmosphère obscure, presque tangible, suffocante, qui semblait mystifier tous les sens à la fois. Des lueurs atténuées se laissaient voir vaguement, lointaines, détachées du monde, qu’on devinait pourtant toutes proches, et des appels de timbre venaient de distances infinies annoncer l’approche de masses sombres qui surgissaient aussitôt.

Miss Winthrop-Smith songea: «Encore le brouillard!» et consulta sa montre avec ennui. L’intérieur éclairé du tramway donnait une impression d’Arche guidée lentement dans les ténèbres; les voyageurs regardaient à travers les carreaux l’air opaque avec des mines résignées, et le wattman qui coupait le courant toutes les secondes et sondait l’inconnu à coups de timbre incessants semblait les emmener, perdu lui-même, vers des sorts aventureux. Elle ouvrit de nouveau machinalement la lettre qu’elle tenait à la main, et cette fois la vignette du haut de la page, les deux haies bien taillées, les pots de fleurs et le coin de serre, et aussi les phrases humbles, calligraphiées avec tant de soin, la remplirent d’attendrissement. William George Firkins... Il avait une bonne figure honnête, de couleur saine, mi-rose et mi-hâle, et des yeux bleu clair, pleins de bonne volonté candide. On le disait bien dans ses affaires, sobre et consciencieux; ce serait un mari dévoué, fidèle, plein d’égards respectueux, qu’il serait plaisant de gouverner sans arrogance et de récompenser gentiment; et la vie serait tranquille et douce, à la lisière des plantations...

 

Le tramway s’arrêta, le conducteur sonda le brouillard, appela: «Aldgate!... All change!» Et les voyageurs descendirent un par un et s’en allèrent en tâtonnant vers le trottoir. Il était tard: Miss Winthrop-Smith dut, pour abréger son chemin, passer par Middlesex Street qu’elle ne pouvait souffrir. Cette fois le brouillard eut au moins l’avantage de lui épargner le spectacle de l’activité sordide des ateliers et des boutiques, des façades moisies, et de l’étalage des pâtisseries juives où s’alignent des gâteaux qui semblent faits de boules visqueuses agglutinées. Puis ce fut Bishopsgate Street et les bureaux de Harrison, Harrison and Cº Limited, où, à vrai dire, il semblait qu’elle occupât un poste un peu moins chargé de gloire que ses relations de Leytonstone ne l’imaginaient.

A peine arrivée, elle fut, d’un coup de sonnette bref, mandée par Mr. Harrison Junior, un très jeune homme qui s’efforçait de déguiser sa jeunesse et son inexpérience touchantes sous des dehors de rigidité solennelle. Sans un regard pour la grâce virginale de Miss Winthrop-Smith, ni le tapotement gracieux dont elle faisait rentrer dans l’ordre une mèche rebelle, il récita d’une voix monotone, sans inflexion ni pause:

—Bonjour. Cablez: «Muller, Odessa. Avons offre ferme vapeur trois mille six cents tonnes chargement prompt...»

Déjà le crayon de Miss Winthrop-Smith courait sur les lignes de son carnet, agile, précis, traçant en hiéroglyphes sûrs la destinée probable d’une cargaison d’orge à destination de Liverpool, dont les sucs nourrissants trouveraient leur emploi ultime dans les biberons de millions de petits enfants. A Leytonstone, Mrs. Winthrop-Smith, ignorante de la tâche grandiose que sa fille remplissait avec zèle, lisait paisiblement le Daily Mirror, cependant que William George Firkins huilait son sécateur, distrait, avec de profonds soupirs.

Et toute la matinée le trafic du monde filtra entre les doigts roses de Miss Winthrop-Smith, sous forme de lettres, de circulaires, de câbles qu’il fallait décoder, coder, sténographier et dactylographier, et soumettre finalement à l’examen de Mr. Harrison Junior, seul en son sanctuaire, prestigieux, immobile, austère, et caressant peut-être, à l’abri de son masque impénétrable, on ne sait quel rêve ingénu.

 

A une heure, elle alla déjeuner. Dehors, c’était encore la nuit, mais le manteau de brouillard avait quitté la terre: il planait maintenant au-dessus des maisons comme une menace céleste ou l’effet de quelque enchantement terrible, interceptant toute lumière, laissant à découvert le ras du sol, où les piétons et les voitures fourmillaient comme une nappe d’insectes sous l’effroi d’une semelle gigantesque, vaquant en hâte à leur besogne en attendant que le fléau ne redescendît sur eux.

Sur la table de marbre du «Lyons» où elle prenait son repas, Miss Winthrop-Smith contempla presque avec répugnance la portion de viande froide qu’elle avait commandée, et même le petit pain poudré de farine et la tomate coupée en deux qui l’accompagnaient. Peut-être était-ce le brouillard qui lui enlevait l’appétit, ou bien l’ironie acerbe avec laquelle Mr. Harrison Junior avait relevé quelques erreurs légères, ou était-ce encore l’effet inconscient de la vision qui l’avait hantée à plusieurs reprises ce matin-là, venant sournoisement interposer entre ses yeux et le clavier de sa machine un coin de serre, touffu de feuilles et de pousses vertes, un carré de vitrail par où venait le soleil, et des arbustes en rangées, s’allongeant à l’infini sous le ciel tendre... Elle soupira encore une fois, mania sa fourchette mollement, leva les yeux vers la vitre de la devanture à travers laquelle on voyait les lumières de la rue danser sous le ciel opaque, et sentit la hideur du monde.

La tranche de bœuf de conserve qui séchait sur son assiette lui rappela les révélations horribles des abattoirs de Chicago; dans l’innocente tomate, à peine trop mûre, elle vit un légume blet et gâté, dont le centre n’était déjà plus qu’une vase brunâtre saupoudrée de graines; enfin les bonnes qui allaient et venaient, échangeant avec les habitués des propos plaisants, lui parurent définitivement des créatures grossières, sans tact ni décence, plus occupées de fleureter avec leurs clients du sexe masculin que d’assurer convenablement leur service. Et les plantations de Leytonstone, la petite maison tapissée de plantes grimpantes, les châssis et les pépinières, la serre au raisin, les allées qui faisaient le tour des carrés et semblaient inviter à des promenades paisibles de propriétaire, une badine à la main, les cheveux s’ébouriffant sous le vent frais, de bons souliers forts foulant la terre molle... tout cela se présenta à l’esprit de Miss Winthrop-Smith comme un Eden rustique, un asile de paix où William George Firkins la suppliait d’entrer en maîtresse, débordant d’amour respectueux, une grande prière dans ses yeux ingénus.

De deux heures à cinq heures, la balance oscilla sans trêve. Tantôt les regards de Miss Winthrop-Smith se posaient sur les rangées parallèles de pupitres alignés d’un bout à l’autre des bureaux, sur les hauts tabourets semés de distance en distance, sur les nombreux employés de tout âge, attelés à des besognes soigneusement distribuées; elle entendait la sonnerie incessante des téléphones, le claquement de la porte, les monosyllabes indistincts avec lesquels les télégraphistes jetaient en hâte sur le comptoir leurs enveloppes orange, le cliquetis des autres machines à écrire dans le compartiment voisin, et son cœur s’emplissait d’un grand orgueil: Harrison, Harrison and Cº Limited! Cet organisme complexe et puissant; ce nom qui s’étalait en haut des lettres, sur les enveloppes, à toutes les pages de la Shipping Gazette, sur la gigantesque plaque de cuivre qui décorait l’entrée du bâtiment dans Bishopsgate Street, sans autres renseignements, sans commentaires, rien que le nom, majestueux, solitaire, en mots graves et sonores comme les sons d’un bourdon de cathédrale: «Harrison... Harrison... and Cº... Limited!» Tout cela, c’était un peu elle, en somme! Et, quand elle y songeait, l’idée de Mr. William George Firkins, pépiniériste, lui offrant son cœur et sa main, semblait d’un comique achevé.

Et puis un peu plus tard voici qu’un petit employé impertinent lui apportait un modèle de circulaire à copier à la machine à d’innombrables exemplaires: une heure durant, ses doigts s’agitaient sur le clavier pendant que ses lèvres répétaient machinalement, à mesure, les formules fastidieuses; le calorifère chauffait trop, des poussières flottantes lui grattaient la gorge, les sonneries de téléphone et les claquements de portes tombaient comme des coups de marteau sur ses nerfs exaspérés, la pile de feuilles à remplir semblait ne diminuer qu’à peine... Elle s’arrêtait une seconde dans son travail, s’étirait pour chasser de ses épaules les crampes de lassitude, fermait les yeux sous la lumière aveuglante des ampoules électriques, et les visions revenaient la hanter un moment, des visions de coins de serre avec des feuilles découpant la lumière des vitres et de jolies tiges vert tendre jaillissant du terreau; d’arbustes alignés s’inclinant sous le vent l’un après l’autre, comme en révérences de cour; d’une petite maison proprette, bien rangée, dont la façade est verte au printemps et d’autres visions encore, douces, rafraîchissantes, symboles d’une vie tranquille, simple, tout près de la terre; de liberté, de petites besognes accomplies à loisir...

La journée tirait à sa fin: déjà Mr. Harrison Junior, ayant signé le courrier, consultait sa montre et songeait à partir, quand un télégraphiste apporta soudain dans le bureau paisible de Bishopsgate Street l’écho de la querelle qui mettait en ce même moment aux prises, en rade de Hongkong, le capitaine du vapeur Arundel Castle (4 tonnes 500, 4 panneaux, classe A. 1 à Lloyds) et le directeur d’une firme allemande. En quelques lignes d’un câblogramme à cinq shillings le mot, l’honnête marin britannique avait tenté de condenser l’indignation véhémente que lui causait la conduite de ces étrangers sans scrupules, qui, sous des prétextes fragiles, prétendaient rompre la charte-partie dûment signée, et lui refusaient sa cargaison.

Mr. Harrison Junior, happé par son employé principal au moment même où il se croyait enfin libre de s’en aller, partagea cette indignation sans peine. Sur-le-champ, il somma par câble la maison-mère de Hambourg et sa succursale de Hongkong de respecter la foi jurée et d’emplir de riz et d’arachides les cales de l’Arundel Castle, sous menace d’indemnités colossales; le capitaine reçut l’ordre d’insister sur ses droits et de préparer une note de frais copieuse, et, par mesure de précaution, cinq courtiers de Londres et du Continent furent invités à offrir des cargaisons nouvelles.

D’un bout à l’autre des bureaux, des employés qui s’étaient préparés secrètement à s’en aller, restaient assis sur leurs tabourets et maniaient d’un air affairé des papiers sans importance, pendant que Miss Winthrop-Smith, les yeux brillants, une rougeur de fièvre aux joues, répandait par le monde le courroux majestueux de Harrison, Harrison and Cº Limited. Les télégrammes jaillirent de sa machine l’un après l’autre, complets, corrects, en longs mots inintelligibles de code, que l’employé principal, debout à son côté, vérifiait à mesure; et, à peine était-ce fait, que déjà les lettres les confirmant naissaient l’une après l’autre sous ses doigts, en lignes que scandait le cliquetis des leviers actionnés à toute allure, se fondant en un roulement ininterrompu qui toutes les vingt secondes s’arrêtait net, et repartait aussitôt, après le bruit sec de cran qui annonçait le passage d’une ligne à l’autre.

La dernière lettre était déjà entamée quand Mr. Harrison Junior vint en personne, son chapeau sur la tête, voir où l’on en était. Lorsqu’il eut fini d’apposer son paraphe sur les lettres déjà prêtes, Miss Winthrop-Smith terminait la dernière ligne et, debout, il contempla un instant les doigts minces qui martelaient le clavier, agiles, sûrs, disciplinés, manœuvrant sans accroc ni retard sous les regards chargés de zèle de Miss Winthrop-Smith, et sa moue affairée de bonne ouvrière. La lettre finie, elle l’arracha de la machine, et la lui tendit d’un geste assuré.

L’employé principal, qui s’empressait, une feuille de papier buvard à la main, dit d’une voix obséquieuse:

—Voilà de l’ouvrage vite fait! Et ce n’est pas la première venue qui peut écrire à cette vitesse-là sans faire de fautes!

Avec un sourire auguste, Mr. Harrison Junior jeta son paraphe sur la feuille, et répondit en se levant:

—Oui! Miss Winthrop-Smith est une virtuose, une vraie virtuose.

 

Restée seule, la virtuose se passa les mains sur les tempes, ferma les yeux un instant, et se souvint alors qu’il lui restait quelque chose à faire.

L’approbation de Mr. Harrison Junior lui résonnait encore aux oreilles comme une musique glorieuse. En dépit du commencement de migraine qui lui pinçait les tempes, elle se sentait singulièrement alerte, les nerfs tendus, surexcitée et pourtant lucide. Chacun de ses gestes lui semblait prodigieusement exact, calculé, comme le déclenchement d’une machine dont on attend des travaux essentiels.

Elle étendit la main, prit une feuille de papier, l’introduisit dans sa machine et martela la date en une seconde. Ensuite elle sauta une, deux, trois lignes, mit la marge à «quinze» et s’arrêta, la main levée... Mais sa décision fut vite prise, et de tous points digne du rôle important qu’elle jouait chez Harrison, Harrison and Cº Limited, qui menaçait les firmes allemandes avec un glaive de feu... D’une traite elle écrivit: «Dear Mr. Firkins,» sauta une ligne, fit encore une très courte pause, et commença:

«I fully appreciate...»

Deux ou trois fois elle hésita une seconde, cherchant les expressions élégantes et polies qui feraient, sans arrogance, comprendre à Mr. Firkins qu’il avait nourri des ambitions un peu trop hautes... et quand la lettre fut terminée, relue et signée, elle se dit qu’il eût été difficile de faire mieux.

Cinq minutes plus tard elle sortait, l’enveloppe à la main, allait la jeter dans la boîte la plus voisine, et se retournait pour gagner Aldgate.

Et voici qu’avant qu’elle n’eût fait un pas le panorama de Bishopsgate Street vint lui emplir les yeux de sa laideur morne: la pluie fine qui tombait, la boue gluante sur les trottoirs, les mélancoliques becs de gaz veillant en sentinelles sur les bâtisses sombres, le trot découragé des chevaux sur l’asphalte mouillée, et les gens qui sortaient de toutes les portes, les yeux creux, les traits tirés, se sauvant en hâte, le dos rond sous l’averse, avec une grimace involontaire de fatigue et de délivrance. Elle se souvint de ce qu’était la pluie dans les pépinières de Leytonstone, en gouttes fraîches, chassées par le vent, qui sont comme de petits baisers sains sur les feuilles et sur la peau, les fortes semelles foulant la terre élastique, et puis le grand feu derrière les volets clos... ou bien l’abri des serres, où l’air est tiède et doux, souvent parfumé, comme en un petit monde de féerie, mieux ordonné que le monde du dehors, et les raisins mûrissant sous le vitrail...

 

Elle resta immobile, les pieds dans la boue, le cœur serré, songeant à toutes ces choses inestimables qu’on refuse un jour, et qui ne reviennent jamais plus.

LA FOIRE AUX VÉRITÉS

Le passage menait dans une cour étroite, une sorte de boyau tronqué qui comportait, de chaque côté, deux maisons basses aux façades moisies et, au fond, un hangar où quelques voitures à bras achevaient de se délabrer. La première porte dans le passage, en sortant de Brick Lane, donnait dans l’arrière-boutique de Petricus, le boulanger; un peu plus loin s’ouvrait une seconde porte et une fenêtre, dont le milieu, défoncé, s’ornait d’un large pansement de papier gris. Au-dessus du papier se balançait une pancarte qui portait en lettres dorées les mots: «S. Gudelsky, Shœmaker»; au-dessous, une ligne de caractères hébreux et, plus bas encore, écrit à la craie d’une main inhabile: «Repairs done». Deux paires de chaussures, usées mais reluisantes, une de chaque côté du carreau de papier, formaient l’étalage, et la porte toujours ouverte laissait voir les murs de plâtre écaillé de la boutique où le vieillard se courbait du matin au soir sur sa forme, maniant les chaussures à gestes hâtifs, essayant de racheter, à force d’application industrieuse, la faiblesse qui faisait trembler ses mains usées sur les outils et les morceaux de cuir.

La pièce était de deux pieds au-dessous du niveau du passage, d’où on descendait par trois marches de pierre; elle était extraordinairement basse de plafond, mais assez grande pour que la lumière de l’unique bec de gaz ne pût l’éclairer qu’en partie. Il couvrait d’une lueur vive le crâne poli du vieillard, le raccourci de sa face jaune et ridée penchée sur son ouvrage, ses bras nus jusqu’aux coudes, maigres, où saillaient les veines gonflées; il jetait aussi sa clarté cruelle sur la redingote pendue au mur: une vieille lévite râpée, tachée, d’une vétusté prodigieuse; mais, deux pas plus loin, l’ombre commençait, et elle couvrait à demi l’extrémité opposée où on ne distinguait qu’un vieux fauteuil de cuir qu’occupait une forme indécise, enveloppée presque entièrement dans des pièces d’étoffe dépareillées. Un examen plus attentif révélait que c’était une forme humaine, une forme lourde, où ne vivaient que deux yeux d’onyx ternis, un souffle bref, et une main qui voyageait paresseusement, mais sans relâche entre le visage et un sac de papier placé sur un escabeau. On ne voyait tout cela qu’avec peine, mais les gens qui venaient dans cette boutique n’avaient pas besoin de voir; ils savaient tous que la forme épaisse dans le fauteuil était Leah Gudelsky, qui achevait de mourir. Elle était monstrueusement grasse, d’une graisse qui bourrelait ses mains et tendait sur une figure énorme la peau couleur de cire, mais il était facile de voir que sa vie s’en allait. Cela se voyait à sa respiration faible et rapide, au cerne profond de ses yeux ternis, à la lassitude extrême que montrait chaque mouvement des mains monstrueuses.

Toutes les matrones de Brick Lane avaient dit, l’une après l’autre, d’un air entendu: «C’est une langueur, les médecins n’y comprennent rien!» Le père Gudelsky et Leah elle-même avaient répété chaque fois: «Oui, c’est une langueur!» et tous savaient que la fin ne pourrait tarder beaucoup. Il ne restait plus d’humain en elle que la passion des sucreries, et elle ne vivait guère que de cela. Chaque matin, son père allait faire, dans une boutique voisine, provision de fondants à trois pence la livre et de miettes de caramel balayées après la vente. Parfois, quelque voisine compatissante apportait son offrande dans un cornet de papier.

Puis, jusqu’au soir, le vieux cordonnier besognait sans répit, taillant, clouant, rognant le cuir, harcelant les chaussures calées entre ses genoux, appuyant chaque geste affairé d’un balancement du corps, d’une saccade brève, comme pour accélérer les mouvements trop lents de ses mains usées et, jusqu’au soir aussi, Leah suçait ses bonbons sans rien dire, comblant de sa masse déjà presque insensible le grand fauteuil de cuir, semblant toujours prêter l’oreille, attendre d’un moment à l’autre, en mâchonnant, l’appel qui devait venir.

Au dehors, à l’issue du passage obscur, c’était Brick Lane et l’angle de Thrasol Street. La première boutique sur la gauche était celle de Rappoport, le tailleur; ensuite venaient Agelowitz, le charcutier; Pomerantz, coiffeur et parfumeur, et Sunasky, dont la vitrine étalait des châles à prière et des pamphlets en hébreu. Un peu plus loin, Dean et Flower Street allongeait ses deux rangées de maisons sordides, où la foule des submergés de l’East End s’en allait chercher asile, moyennant quatre pence la nuit; ceux qui n’avaient pu réunir cette somme erraient, au hasard des rues, en attendant l’aube, traînant entre Whitechapel et Hoscton leurs pieds meurtris et leur rêve confus d’un Eden où il y aurait un grand feu et des matelas pour s’étendre. Ils suivaient le trottoir en clochant, le dos rond, le coude au mur, laissant tomber dans les porches déserts des lambeaux de soliloques, suivant du même regard sournois et hostile les boutiques et les passants, toute cette autre portion de l’humanité qui avait mangé et savait où dormir; et s’il pouvait y avoir des degrés dans leur malveillance jalouse, les mieux haïs devaient être ces gens, dont les noms si peu britanniques s’inscrivaient aux devantures des magasins, car ceux-là n’étaient certes pas des submergés. Hier encore, semblait-il, on les avait vus débarquer de la cale des vapeurs allemands ou russes, déguenillés et lamentables, couvant d’un œil anxieux les ballots et les caisses qui contenaient tout leur avoir; et la seconde génération les trouvait solidement établis dans ces rues du Ghetto débordé, certains besogneux encore, d’autres déjà cossus, mais presque tous bien vêtus, gras et prolifiques, amis de l’ordre et respectueux des lois. Ils étaient chez eux dans Brick Lane: les magasins étalaient pour eux les denrées familières, les affiches même y parlaient leur langue; c’étaient leurs jeunes gens qui, le travail fini, fumaient indolemment des cigarettes, accoudés au seuil des boutiques, et c’étaient leurs jeunes filles qui passaient par deux ou trois, dans leurs robes les plus neuves, pour le pèlerinage du vendredi soir, s’en allant vers l’ouest, chercher des rues mieux éclairées et plus belles, contempler les palais qui pourraient être un jour la demeure de leur race, choisir le campement des hordes du futur, des tribus nombreuses que promettaient leurs vastes hanches.

A deux pas de la rue, dans le sous-sol où le vieux cordonnier usait ses mains sur les durs souliers de pauvres, le futur n’était pas parmi les choses qui comptent: c’était le présent qui comptait, le présent qui renaissait avec le tic-tac de chaque seconde et contre lequel il fallait se débattre sans fin. Pour le vieillard, il représentait une alternative de travail maigrement payé et de repos précurseur de famine; les prétentions exorbitantes des clients pauvres eux-mêmes, économes et durs aux autres, qui exigeaient pour très peu d’argent beaucoup de cuir et de dur labeur, terminé sans faute pour le lendemain, jour de sabbat; et pour Leah chaque minute du présent représentait encore un peu de lumière et de souffle gagnés, un geste qui était un effort, et la sensation douce au palais du fondant qui faisait vivre une fois de plus les nerfs engourdis. Les coups de marteau sonnaient mat sur le cuir, pressés et rapides; quand ils s’arrêtaient un instant, on n’entendait plus que le bruit lointain des passants dans Brick Lane, plus près le susurrement du gaz et le halètement faible qui venait de l’ombre; et bientôt le tapotement repartait de plus belle, hâtif, affolé, de peur que le premier moment d’oisiveté ne fût pris pour un abandon, n’ouvrît la porte à toutes les choses irréparables qu’il importait de retarder encore un peu.

Il y eut au dehors un bruit de pas légers, presque furtifs: une ombre s’encadra dans la porte, descendit deux marches et s’arrêta sur la troisième, en pleine lumière, et quand le tapotement du marteau se fut arrêté, une voix de femme, claire et douce, se fit entendre. Elle dit: «Je viens à vous de la part de Christ, qui est mort pour nous.»

Le père Gudelsky leva les veux vers l’apparition, la regarda un instant, et se courba de nouveau sur son ouvrage. A chaque geste, il secouait un peu la tête avec un sourire faible de vieil homme plein d’expérience et les coups de marteau tombèrent plus drus et plus forts comme pour noyer l’écho des mots enfantins.

L’inconnue restait immobile sur le seuil, très droite, dans une attitude d’assurance paisible. Elle enveloppa du même regard la lumière et l’ombre, les murs écaillés et suintants, le sol malpropre, la silhouette cassée du vieillard, et fit offrande de cette misère et de sa piété à Celui qui l’envoyait. Sa voix s’éleva de nouveau, assurée et douce:

—Je viens à vous de la part de Christ qui est mort pour nous.

Le cordonnier haussa les épaules d’un geste las et dit sans colère:

—Vous êtes sûre que vous ne vous êtes pas trompée de rue? Nous sommes tous des hérétiques par ici.

Elle répondit doucement:

—Il y a place pour tous dans la paix du Seigneur!

Il soupira un instant sans rien dire et mania le soulier qu’il venait d’achever: il le tenait tout près de son visage, pour bien voir, car sa vue n’était plus très bonne, et ses lèvres remuaient doucement. Peut-être se félicitait-il seulement d’une besogne bien faite; peut-être était-ce une protestation timide contre les visites d’apôtres importuns. Cette silhouette haute et mince, en pleine lumière sur le seuil, le gênait. De l’évangéliste se dégageait un appel qui ne se laissait pas étouffer, une sorte d’alleluia de silence; une foi sans bornes luisait dans ses yeux clairs, revêtait de dignité confiante ses traits encore enfantins. Elle se savait chargée d’un message irrésistible, porteuse du philtre qui guérit tous les maux, et semblait attendre d’un moment à l’autre un miracle certain. Le respect de sa mission la tenait droite, presque immobile, de peur qu’un geste sans beauté ne vînt déparer son divin fardeau.

Elle parla de nouveau, d’une voix douce qui s’élevait à la fin de chaque phrase, comme sur le verset d’un psaume.

—A présent, dit-elle, vous êtes dans l’obscurité; mais si vous venez à Christ vous serez dans la lumière, car c’est là qu’est la vérité.

Le vieillard posa l’outil qu’il tenait sur ses genoux, et se passa la main sur le front. Sous la lueur jaune du gaz, sa figure ridée avait une expression de simplicité ingénue, l’air d’attention naïve d’un homme qui cherche laborieusement à bien faire.

—Bien sûr! dit-il, la vérité! bien sûr! mais sait-on jamais? C’est si difficile!

La jeune fille secoua la tête et répondit avec indulgence:

—Ce qui est difficile, c’est de quitter les voies de l’erreur; mais si vous suivez Christ, les voies sont aisées, car il a dit: «Mon joug est facile et mon fardeau est léger. Et il n’y a de mérite qu’en lui».

Il soupira encore, choisit une chaussure dans le tas, et l’installant entre ses genoux, la regarda d’un air rêveur; puis il se parla à lui-même, plissant le front et de temps à autre levant vers la lumière ses yeux candides.

—C’est ça, fit-il, bien sûr! Nous sommes tous après la vérité; mais c’est si difficile! Il y en a de toutes sortes des vérités, des petites et des grandes, et il y a une vérité pour chacun, mais combien est-ce qu’elles durent? Moi qui vous parle, j’ai vu la vérité face à face, comme vous, même plusieurs fois et, chaque fois, c’était une vérité différente; mais j’ai vécu trop vieux et mes vérités sont mortes. Oui! vous allez me dire qu’il n’y a qu’une vérité, la vôtre; et que vous en êtes sûre; mais moi aussi j’ai été sûr; j’ai été sûr plusieurs fois!

Il se pencha un peu en avant, les mains sur ses genoux, et sur sa vieille figure jaune et plissée, passa une grimace de détresse touchante, la morsure d’une faim inapaisée qui se serait réveillée tout à coup.

—A Varsovie, fit-il, à Varsovie, j’étais sûr, et les vérités de là-bas sont plus fortes que celles d’ici. Celles d’ici n’ont pas tant d’importance après tout, elles peuvent attendre; mais là-bas, il semblait que si tout n’était pas changé sans retard, le monde allait s’écrouler dans sa propre pourriture et qu’il y avait tant d’injustice et de misère et de mensonges, que cela ne pouvait durer un jour de plus. Oui! j’étais sûr, et ils étaient beaucoup comme moi. Nous avions des réunions, voyez-vous, dans une boutique, en cachette, et tous ceux qui venaient là étaient sûrs; c’étaient des paysans, et des ouvriers, et des étudiants de l’Université, et même leurs professeurs; et il y en avait parmi eux qui savaient parler de telle manière qu’ils nous faisaient pleurer et crier de colère, à cause de l’injustice et de la méchanceté de ceux qui étaient au pouvoir. Et quand ils disaient comment cela devait forcément finir et que la cause du peuple allait inévitablement triompher parce que la justice et la vérité étaient avec lui; et comment les temps nouveaux allaient venir, et la tyrannie succomber; et comment chacun vivrait sa vie librement et sans querelles, il semblait que cela fût si simple et si facile à comprendre qu’il suffirait de le répéter au dehors pour que tout fût changé en une seule fois. Ou bien, ils nous lisaient des livres, et alors c’était plus clair encore: il y avait des phrases qui vous sautaient dans la tête, qui sortaient des pages comme des flammes, comme l’éclair d’une arme jaillit du fourreau; et même quand ceux d’entre nous qui ne savaient pas si bien parler tenaient à faire des discours, on les comprenait sans écouter les mots qu’ils disaient. C’était comme un hymne dont les cœurs chantaient le refrain: «Liberté... corruption vaincue... assez de misère... Liberté... propagande irrésistible... l’armée avec nous... fin prochaine... Liberté!»