Pour se servir de la poudre de kinkélibah, on met dans une bouilloire autant de cuillerées à café de cette poudre qu’il y a de verres d’eau (4 grammes pour 250 grammes d’eau ; 16 grammes pour un litre). On couvre bien, et on laisse bouillir quinze minutes ; on décante, on filtre, ou bien on boit le liquide tel quel, au choix du malade.

La tisane doit être amère et jaunâtre. Si elle prenait une couleur brune, c’est qu’elle serait trop forte, et il faudrait ajouter de l’eau ; si elle devient jaune clair, c’est qu’elle est trop faible, alors il faut faire bouillir plus longtemps et ajouter au besoin de la poudre.

On prend un verre (250 grammes) de kinkélibah dans les cas de fièvre bilieuse hématurique, le plus tôt possible ; puis, après dix minutes de repos, un demi-verre (125 grammes) ; ensuite, repos de dix minutes, et enfin un autre demi-verre. Les vomissements se produisent alors, mais ils ne tardent pas à s’arrêter et à cesser pour toujours. On doit, du reste, faire boire du kinkélibah à la soif du malade durant tout le cours de la maladie, et pendant quatre jours au moins, en ne dépassant guère toutefois un litre et demi par jour.

Aucune nourriture ne doit être prise pendant toute la durée de la teinte ictérique, c’est-à-dire pendant les trois premiers jours. Le quatrième jour, nourriture très légère et peu à la fois. Le mieux même, le quatrième jour, est de ne prendre que du kinkélibah comme boisson. Le R. P. Raimbault nourrit ses malades avec des œufs crus battus dans du rhum et du cognac. Il donne avec succès un purgatif dès le commencement de l’accès ; c’est nécessaire, en tout cas, quand la constipation intervient.

Le quatrième jour, au matin, en même temps que le kinkélibah, il donne 0gr80 de sulfate de quinine ; il continue ce fébrifuge autant que dure la fièvre, en diminuant chaque jour la dose, tout en continuant le kinkélibah.

Il conseille de prendre un verre de kinkélibah chaque fois qu’il y a embarras gastrique de nature biliaire et considère comme un moyen sûr d’acclimatement pour l’Européen de prendre chaque matin à jeun un verre de cette décoction. » (De l’emploi des feuilles du Combretum Raimbaultii, Heckel, contre la fièvre bilieuse hématurique des pays chauds, par le Dr Édouard Heckel, professeur à la Faculté des sciences et à l’École de médecine de Marseille. — Extrait du Répertoire de pharmacie, juin 1891.)

Nous avons expérimenté deux fois sur nous-même, à Nétéboulou, alors que j’étais atteint de rémittente bilieuse, et à Oualia, contre un violent accès bilieux. Je m’en suis également servi à Mac-Carthy pour soigner plusieurs de mes hommes, qui y furent atteints de fièvres intermittentes compliquées d’embarras gastriques prononcés. Je m’en suis toujours très bien trouvé et n’ai eu à enregistrer que des succès. Je me suis toujours attaché à suivre à la lettre les indications formulées par le R. P. Raimbault, et j’ai toujours vu le médicament agir comme il vient d’être dit. D’après ce que nous avons observé, nous croyons donc que les feuilles de kinkélibah jouissent de précieuses propriétés. Il est, à n’en pas douter, tonique, diurétique, et légèrement cholagogue. Il est, de plus, émétique au début, et, par l’emploi répété, empêche le retour des vomissements. D’après Heckel, ses propriétés toniques et diurétiques seraient justifiées par la présence du tannin et du nitrate de potasse. Quant aux autres actions, la composition chimique n’en donne aucune explication plausible. Au moment où nous rédigeons ce paragraphe de notre mémoire, nous recevons de notre excellent ami le capitaine Roux, de l’infanterie de marine, une lettre dans laquelle il nous dit qu’il vient de s’entretenir avec un de nos collègues revenu récemment du Dahomey. Il a eu, dans cette colonie, à soigner de nombreux cas de fièvres bilieuses hématuriques. Il a employé le kinkélibah chez vingt de ses malades, et a obtenu dix-huit cures. Ce succès remarquable vient pleinement confirmer ce que nous disions plus haut.

Le Caïlcédrat (Khaya senegalensis, G. et Per.), de la famille des Cédrélacées, est désigné, au Soudan, sous le nom de diala. C’est un bel arbre qui peut atteindre de remarquables proportions. Son écorce jouit de propriétés fébrifuges. Caventou en a isolé le principe actif, qu’il a nommé caïlcédrin. Les indigènes utilisent encore son écorce dans le traitement de la blennorragie et de la dysenterie. Réduite en poudre impalpable, ils s’en servent encore pour panser les ulcères et les plaies de mauvaise nature. Binger l’a utilisée avec succès dans un cas de cette nature, et nous-même, nous avons pu, à Koundou, constater les bons résultats qu’elle a donnés dans un cas de plaie ulcérée datant de plusieurs mois déjà. Nous ne saurions trop recommander ce remède à ceux qui se trouveraient dans le cas de l’expérimenter et d’en déterminer les propriétés curatives.

Le bois du caïlcédrat est rouge foncé et rappelle celui de l’acajou par sa couleur et sa texture. C’est pourquoi ce végétal a été souvent appelé l’acajou du Sénégal. Il est dur et très cassant, même lorsqu’il est vert. Malgré cela, on en fait à Saint-Louis et au Soudan de beaux meubles, et, en France, il pourrait servir pour les travaux d’ébénisterie les plus délicats.

Le Tamarinier (Tamarindus indica, L.), de la famille des Légumineuses césalpiniées, est un bel arbre dont le fruit est fort employé dans la thérapeutique indigène et qui rend également aux Européens de grands services. Très commun dans tout le bassin de la Gambie, il est facile à reconnaître, car il présente à un haut degré les caractères propres à la grande famille botanique à laquelle il appartient.

Son bois est dur, dense, solide, liant et bon pour le charronnage. On s’en sert beaucoup à Kayes pour faire des couples d’embarcations.

La pulpe du fruit du tamarinier est utilisée par les indigènes et les Européens dans la thérapeutique indigène. Elle a une saveur légèrement astringente et acidule. D’après Vauquelin, elle renfermerait des acides tartrique, citrique, malique, du bitartrate de potasse, du sucre, de la gomme, de la pectine. C’est un des meilleurs laxatifs et des plus inoffensifs. On trouve le tamarin sur la plupart des marchés du Sénégal et du Soudan sous forme de boules de la grosseur du poing environ. Ces boules sont de couleur rougeâtre quand elles sont fraîches, et brunes, presque noires, quand elles ont été récoltées depuis quelque temps. Elles sont formées par les graines et la pulpe, qui, réduite en pâte, les agglutine solidement. On y trouve encore des fragments d’écorce, des morceaux de la coque du fruit et surtout, en grande quantité, les fibres rouges qui, dans le fruit mûr, tapissent la face interne de la gousse.

La façon dont les noirs préparent le tamarin pour l’administrer est de beaucoup la meilleure. Elle a surtout pour résultat de donner une boisson d’un goût des plus agréables. Dans un litre et demi d’eau environ, on met à peu près à macérer à froid 50 à 60 grammes de pulpe, telle qu’on la trouve au marché, avec ses graines, ses fragments d’écorce et ses fibres rouges. En trois heures au plus, la pulpe a été complètement dissoute. On n’a plus qu’à décanter, et on obtient ainsi une liqueur d’un blanc roussâtre, à odeur et saveur acides, et légèrement astringente. Si on y ajoute un peu de sucre, on peut en faire une excellente limonade, qui nous a été souvent précieuse pendant les longues étapes. Trois ou quatre verres par jour de cette boisson suffisent pour maintenir la liberté du ventre, si précieuse sous ces climats malsains.

L’usage prolongé et en abondance du tamarin finit par fatiguer l’estomac et détermine des gastrites et des dyspepsies qui disparaissent dès qu’on cesse d’en consommer. On peut également manger la pulpe sans la faire dissoudre, en en débarrassant simplement les graines avec les dents ; mais on ne saurait trop s’en abstenir, malgré tout le plaisir que procure, pendant les grandes chaleurs, sa saveur acide, car elle détermine en peu de temps une gingivite souvent très rebelle et très douloureuse.

Sur les marchés du Soudan, la valeur du tamarin est d’environ 0 fr. 30 la boule de 250 grammes. Il est plus cher à Saint-Louis, Rufisque, Dakar et Gorée, où une boule de 150 grammes se vend couramment 0 fr. 50.

Dion-Mousso-Dion-Soulo. — Les indigènes du bassin de la Gambie emploient contre la blennorragie la racine d’une plante qu’ils désignent sous le nom de « dion-mousso-dion-soulo », ce qui signifie, en malinké du sud, Herbe de la femme captive. Elle est ainsi nommée parce que, dans les pays mandingues, la captive est, en général, la seule qui se livre ouvertement à la prostitution. Cette plante se trouverait, d’après les indigènes, en grande quantité particulièrement dans le sud de nos possessions soudaniennes. Il m’a été impossible de la déterminer, car, malgré tout ce que j’ai pu faire, je n’ai jamais eu un échantillon entier à ma disposition, mes confrères indigènes conservant avec un soin jaloux leurs secrets thérapeutiques. Cette racine, charnue, ayant à peu près la consistance du manioc, est rougeâtre à l’extérieur. Si on la casse, on la trouve blanche à l’intérieur et très aqueuse. Elle n’a pas de goût particulier, mais son odeur est légèrement vireuse. Voici comment cette racine est employée : On en sectionne environ 100 grammes par petits fragments, quand elle est fraîche, et on les fait bouillir dans un litre et demi d’eau environ. Quand le liquide est devenu d’un blanc laiteux, on le laisse refroidir, et on boit après l’avoir légèrement salé au préalable. La dose est d’environ deux à trois litres par vingt-quatre heures. Si, au contraire, on se sert de la racine sèche, on la pile et on prend pour une dose environ 60 à 80 grammes de la poudre ainsi obtenue. Elle est enveloppée dans un morceau d’étoffe et mise à bouillir dans deux litres environ d’eau. Quand la liqueur, comme plus haut, est devenue d’un blanc laiteux, on la sale légèrement, et on la laisse refroidir. La dose est la même que précédemment. Je crois que c’est un excellent diurétique, qui agit en même temps sur l’élément douleur, et cela d’une façon absolument efficace. J’en ai eu une preuve évidente à Nétéboulou, où un de mes hommes, atteint d’une violente et douloureuse blennorragie, se traita avec du dion-mousso-dion-soulo.

Barambara. — Le barambara est un petit arbuste qui croît de préférence sur les plateaux rocheux, dans les terrains pauvres et dans l’interstice des roches. Il nous a semblé être un Combretum, mais nous ne saurions dire lequel. Ses feuilles sont peltées, de petites dimensions. Leur face supérieure est d’un vert pâle, et leur face inférieure, blanchâtre, est couverte de poils qui donnent au toucher la sensation du velours. Cette couleur caractéristique du feuillage permet de reconnaître la plante de loin. Son port est celui d’un petit arbuste de 1m60 au plus. Si on écrase les feuilles dans la main, elles dégagent une odeur vireuse très prononcée. Les fleurs sont jaunâtres, toujours peu nombreuses, et les fruits ont l’apparence d’une drupe très coriace. La tige est cylindrique, généralement courte, et les rameaux sont polyédriques, à côtes très prononcées. Leur écorce est vert pâle, tandis que celle des rameaux principaux et de la tige est plutôt blanchâtre. Cet arbuste est très commun dans tout le Soudan. Ses rameaux servent partout aux indigènes pour se nettoyer les dents. Voici comment : on coupe un fragment d’environ 0m15 de longueur (son diamètre ne doit pas avoir plus d’un centimètre au grand maximum) ; on mâche une des extrémités, de façon à en faire une véritable brosse, avec laquelle on se frotte ensuite les dents. Ce procédé est excellent. Je crois que c’est à son fréquent usage que les noirs doivent de conserver si longtemps à leurs dents leur éclatante blancheur. De plus, le tannin qui s’y trouve en grande quantité contribue beaucoup à donner aux gencives une remarquable tonicité. Sur tous les marchés, on trouve ces petites tiges de bois. Elles se vendent couramment 5 centimes les cinq. Les Ouoloffs leur donnent le nom de sottio.

Les Malinkés de la Haute-Gambie vantent les propriétés fébrifuges de ses racines. Ils les emploient, fraîches ou sèches, en décoction et en macération. Dans le premier cas, si on se sert de racines fraîches, on en prend environ 200 grammes de petits fragments munis de leur écorce. On fait macérer pendant vingt-quatre heures dans environ un litre d’eau. D’autre part, on fabrique avec la même quantité, que l’on fait bouillir dans deux litres et demi d’eau, une légère tisane. La macération est administrée au début de l’accès de fièvre, et la tisane entre les accès. Cette macération donnerait, paraît-il, de bons résultats. Nous n’avons jamais été à même de les constater.

Si, au contraire, on emploie la racine sèche, on la réduit en petits fragments que l’on pile de façon à en faire une poudre assez grossière. On prend environ 100 grammes de cette poudre, que l’on met à macérer pendant vingt-quatre heures environ dans 750 grammes d’eau. Pour la tisane, on met à bouillir dans deux litres d’eau à peu près 150 grammes de cette poudre, que l’on a, au préalable, enveloppée dans un petit morceau d’étoffe. L’administration se fait comme ci-dessus. La racine fraîche serait, paraît-il, plus active que la racine sèche.

Thé de Gambie. — Le thé de Gambie se trouve particulièrement au Niocolo, dans le Tenda et le Kantora. Il est formé par les feuilles d’une verbénacée du genre Verbena. Ses feuilles sont velues à leur face inférieure, luisantes à la face supérieure. Elles sont oblongues et, au froissement, dégagent une odeur qui n’est pas désagréable. La récolte faite, on les laisse sécher, et on s’en sert sous cette forme pour faire des infusions que les indigènes s’administrent contre les coliques et les migraines. Le goût rappelle de loin celui du thé de Chine ; mais ce qui domine surtout, c’est une saveur amère qui est loin d’être agréable. Ces infusions sont, du reste, fort peu goûtées des Européens.

Strophantus. — Le strophantus (Apocynées) est relativement commun au Soudan. Il en existe, à ma connaissance, trois variétés dans le bassin de la Gambie : le Strophantus hispidus, D. C. et H., le Strophantus gratus, Franchet, et une troisième variété qui diffère sensiblement de ces deux dernières par les feuilles et le fruit surtout. Cette dernière n’est pas encore déterminée, mais elle se rencontre assez fréquemment surtout au Sénégal et dans les Rivières du Sud. Le strophantus croît de préférence sur les bords des marigots. On le trouve en notable quantité dans les environs de Thiès, à environ deux kilomètres de la ligne du chemin de fer de Dakar à Saint-Louis, dans cette partie du pays sérère que l’on désigne sous le nom de Ravin des Voleurs. Assez commun également aux environs de Mérinaghen et sur les bords du lac de Guier, il est très rare dans le Fouta, le Ferlo et le Bondou. Nous n’en avons également trouvé que de rares échantillons dans la Haute-Gambie, le Bambouck et le Bélédougou. Mais où il croît vigoureusement, c’est dans le Manding, le long des rives du Tankisso et dans tous les pays compris dans la boucle du Niger. Il croît généralement en bouquets épais. Les individus isolés sont rares. C’est une belle apocynée vivace, dont la feuille est simple et entière. Elle est d’un vert sombre, et ses deux faces, surtout l’inférieure, sont légèrement velues. La tige, peu volumineuse, a une couleur grisâtre quand la plante est arrivée à complet développement, verte quand elle est jeune. La grosseur est à peu près celle du pouce, et elle est légèrement rugueuse. Elle porte des dards peu résistants. Ce caractère n’est pas absolument constant, et j’ai vu des individus où il faisait absolument défaut. Le fruit, tout spécial et qui ne permet pas de se tromper, est un follicule sec, long d’environ 20 à 30 centimètres. Il s’ouvre spontanément à maturité complète et laisse échapper une soie blanche très fine, qui brûle sans laisser de résidu. C’est dans cette soie que sont noyées les graines. Ces graines, qui ont à peu près la grosseur du café, sont plus comprimées et sont munies d’une aigrette plumeuse. Graines et aigrette renferment les principes actifs de la plante.

Les Bambaras de la boucle du Niger se servent du strophantus pour empoisonner leurs flèches, ainsi que les Pahouins du Gabon. Le poison qu’ils confectionnent ainsi porte le nom de Kouna en bambara. Les Malinkés disent Kouno. Ces derniers n’en font généralement pas usage. Voici comment, d’après Binger, se fait cette préparation : « Après la cueillette, qui a lieu en décembre et en janvier, les cosses sont ficelées par petites bottes et suspendues aux solives des cases, afin d’être séchées. Pour préparer le poison, on pile les graines quand elles sont bien sèches, et on les laisse macérer pendant plusieurs jours ; le tout est ensuite cuit avec du mil et du maïs, jusqu’à ce que la préparation ait la consistance d’une pâte ressemblant au goudron. C’est dans cette pâte que l’on trempe ensuite les pointes des flèches, des lances, et même les balles.

Quand la préparation est fraîche, les blessures occasionnées par des armes enduites de kouno sont toutes mortelles ; mais quand il y a longtemps que celle-ci n’a pas été renouvelée, on peut en guérir en prenant une boisson qui sert d’antidote. La formule de ce contre-poison n’est connue que de peu d’individus. Ils se font payer cher les doses qu’ils administrent aux blessés. Quelques forgerons et kéniélala (diseurs de bonne aventure) seuls en possèdent le secret ; il ne m’a pas été possible d’obtenir la moindre information à ce sujet. »

Comme Binger, je n’ai pas pu arriver à connaître la composition de ce précieux antidote. Je ne serais cependant pas éloigné de croire qu’il y entrerait dans une notable proportion de la fève de Calabar, et voici ce qui me le ferait supposer : Un jour, non loin de Mouralia, dans le Diébédougou, pendant une halte que nous fîmes sur les bords d’un marigot, je m’amusais à regarder les graines d’un superbe Physostigma venenosum, qui croissait tout près. Je demandai alors à un de mes hommes, Bambara du pays de Ségou, à quoi cela servait ; il me répondit seulement : Y a bon pour kouno, quand y a boire ça, y a toujours gagné guéri. Je ne pus lui en faire dire davantage. La fève de Calabar entre-t-elle réellement dans la composition de l’antidote du kouno, et sous quelle forme ? Nous ne saurions le dire.

Quoi qu’il en soit, ce poison agit sur le cœur d’une façon analogue à la digitaline. Il en paralyse les mouvements, et on meurt par arrêt du cœur. Lors même que l’on n’en meurt pas, son effet se fait sentir longtemps encore après que l’on a été blessé.

Un de mes meilleurs amis, le capitaine Sansarric, de l’infanterie de marine, dont la mort glorieuse aux côtés du colonel Bonnier, à l’affaire de Goundam, est connue de tous, reçut, à l’assaut de Dienna, je ne me rappelle plus à quel doigt, une légère blessure faite avec une flèche empoisonnée à l’aide de kouna. Il me raconta, à ce sujet, ce qu’il avait ressenti dans la suite. Aussitôt après la blessure, il n’éprouva, pour ainsi dire, pas de douleurs ; mais, dès le lendemain, il fut sujet à de fréquentes syncopes. En peu de jours, il s’affaiblit sensiblement. Il lui semblait parfois que, pendant quelques secondes, son cœur cessait de battre, et il éprouvait une sorte d’angoisse. Ces symptômes durèrent pendant près d’un mois, et ce ne fut qu’au bout de quarante-cinq jours qu’il fut complètement remis et qu’il eut recouvré toutes ses forces.

Je venais de terminer ce chapitre, lorsque j’eus la bonne fortune de recevoir la visite de mon excellent collègue M. le Dr Collomb, médecin de première classe des colonies, qui, pendant plusieurs campagnes, a occupé au Soudan français, avec autant de distinction que de zèle et de dévouement, le poste important de chef du service de santé. Je lui montrai mon livre : Dans la Haute-Gambie. En l’ouvrant, il tomba par hasard sur la page que j’y ai consacrée au kouna, et, à ce propos, me demanda si j’avais entendu parler du succès qu’il avait obtenu dans le traitement de l’empoisonnement par cette substance à l’aide de l’aconit. A ma réponse négative, il voulut bien me communiquer l’observation suivante, qui est absolument caractéristique. Je lui cède la parole :

« En 1891, lors de ce même assaut de Dienna où notre pauvre ami Sansarric fut blessé, trois de nos hommes furent également atteints par des flèches bambaras empoisonnées au kouna, dans un village distant de quelques kilomètres du camp et où ils étaient allés piller en cachette. Tous les trois furent blessés, soit à la région lombaire, soit à la région fessière. Les flèches avaient pénétré au plus de trois ou quatre centimètres, et pas assez profondément pour occasionner des désordres mortels. Deux des blessés succombèrent avant d’avoir pu regagner le camp, l’un à mi-route, et l’autre à la porte même du tata du village où nous nous étions installés. Quant au troisième, il eut la force d’arriver jusqu’à la tente de son officier et de lui dire qu’il venait d’être blessé par une flèche empoisonnée ; puis il perdit connaissance. Celui-ci, sans tarder, me fit prévenir, et je me rendis immédiatement auprès du malade.

Je constatai à la fesse droite une petite plaie pénétrante d’environ trois ou quatre centimètres au plus de profondeur, sur un centimètre de diamètre. Pas d’écoulement sanguin. Pas de tuméfaction, ni de rougeur, ni de chaleur. En résumé, état local aussi satisfaisant que possible.

Il était loin, par contre, d’en être de même pour l’état général. Avant d’entrer dans de plus amples détails, je ferai remarquer tout d’abord que j’examinai le malade peu de temps après qu’il eut reçu sa blessure, deux heures au plus. Je constatai : perte absolue de connaissance, paralysie et anesthésie complète des membres et de tout le corps. Le malade ne manifeste aucune douleur, même lorsqu’on explore sa blessure. Facies cadavérique ; pupille à peine sensible à la lumière. Insensibilité cutanée excessivement prononcée. Battements du cœur très rares, très espacés, très faibles. C’est à peine si, en appliquant la main sur la région cardiaque, on arrive à percevoir, à de longs intervalles, un léger frémissement. Respiration presque nulle. Mouvements thoraciques très espacés et peu étendus. La mort est fatale et imminente.

J’avais déjà essayé, pour combattre ce terrible poison, de tous les moyens thérapeutiques mis à ma disposition, et cela sans pouvoir obtenir de résultats appréciables. Littéralement à bout d’expédients, j’avais, en d’autres circonstances, déjà administré l’aconit sous forme d’alcoolature, par la bouche, aussitôt après la blessure, et à la dose de XXX gouttes, dans une potion ad hoc, et j’avais observé que la vie du malade se trouvait prolongée, mais sans avoir cependant jamais obtenu de succès. Dans le cas présent, la mort étant certaine et pouvant survenir d’un moment à l’autre, il fallait intervenir rapidement et vigoureusement. Ce fut alors que je songeai à employer la méthode hypodermique. A l’aide d’une seringue de Pravaz, je pratiquai donc aussitôt au flanc du blessé une première injection de XX gouttes d’alcoolature d’aconit. Quelques minutes après, le malade s’agita, et je constatai des battements désordonnés du cœur. En même temps, je faisais méthodiquement pratiquer la respiration artificielle. Encouragé par ce demi-succès, et sentant, au bout d’un quart d’heure environ, le cœur s’arrêter de nouveau et ses battements diminuer de nombre et de force, je pratiquai une seconde injection de XX gouttes d’alcoolature d’aconit. Cette fois, l’amélioration s’accentua ; le malade reprit connaissance vingt minutes environ après. Mais, pendant près d’une heure, le cœur battit de la façon la plus désordonnée, et notre ressuscité entra dans un violent délire. Quarante-huit heures après, tout rentra dans l’ordre, et le malade put suivre la colonne dans sa marche ; mais il était sujet à de fréquentes syncopes, qui finirent par disparaître grâce à l’administration journalière d’une potion à XXX gouttes d’alcoolature d’aconit. J’ai consigné tous ces faits dans mon rapport médical de fin de campagne. Maintenant, comment agit l’aconit ? C’est ce que je ne saurais dire. Il y a là, à n’en pas douter, un véritable succès à enregistrer. Depuis, j’ai entendu dire que, par le même procédé, notre collègue le Dr Emily, médecin de deuxième classe, avait, dans des cas analogues, constaté les mêmes phénomènes et obtenu les mêmes résultats. Comme on peut ne pas avoir toujours sous la main de l’alcoolature d’aconit, on peut indifféremment se servir d’une solution d’aconitine titrée à un milligramme par gramme, et en injecter, selon les circonstances, une, deux ou trois seringues de Pravaz. Toutefois, on ne saurait se servir de ce dernier médicament qu’avec la plus extrême prudence. »

Fève de Calabar. — La fève de Calabar est la graine du Physostigma venenosum, Balf., de la famille des Légumineuses papilionacées. C’est une plante vivace, ligneuse, grimpante, atteignant jusqu’à 12 mètres de long. Elle croît de préférence sur les bords des marigots. Relativement rare au Soudan, nous ne l’avons rencontrée que dans le Diébédougou, non loin de Mouralia, et dans le Dentilia, sur les bords du Daguiri-Kô et du Koumountourou-Kô. Ses feuilles sont larges, et ses fleurs, disposées en grappes pendantes, sont roses ou rouge pourpre. Le fruit est une gousse de couleur brun foncé, longue de 15 à 20 centimètres, et contenant environ cinq à sept semences ovales, de couleur brun chocolat, à épisperme dur, cassant, chagriné. Les cotylédons sont volumineux, durs, friables, rétractés, et laissent entre eux une sorte de cavité.

Nous avons supposé plus haut qu’elle entrerait dans l’antidote du kouna. Les indigènes ne l’emploient pas autrement dans leur thérapeutique.

J’ai entendu dire que, dans certaines de nos Rivières du Sud, les habitants s’en servaient comme poison d’épreuve.

Sénés. — Le séné que l’on trouve au Niocolo est donné par une espèce de cassia que l’on désigne sous le nom de Cassia obovata, Coll. C’est une légumineuse césalpiniée. On en trouve les trois variétés dans presque tout le Soudan. Mais c’est surtout la Platycarpa, Bisch. qui est la plus commune. Toutefois, dans le Grand-Bélédougou, notamment, et au Sénégal, dans les environs du poste de Kaaédi, nous avons reconnu l’existence de deux autres variétés, genuina et obtusata. La variété platycarpa est caractérisée par des feuilles arrondies, obtuses. Ses grappes florales égalent les feuilles, et ses gousses sont plus larges, plus incurvées que celles des deux autres variétés. La variété genuina, Bisch. diffère des deux autres en ce que ses folioles sont arrondies au sommet, rarement aiguës. Les folioles extrêmes sont obovées, et les grappes florales sont plus longues que les feuilles. Quant à la variété obtusata, Vogel, les folioles sont très obtuses au sommet. Les gousses sont en forme de faux. Les folioles sont rarement toutes tronquées au sommet. Ce végétal, à quelque variété qu’il appartienne, n’atteint jamais de grandes dimensions, 2m50 au maximum. Il est facilement reconnaissable à ses belles grappes florales, qui sont d’un beau violet, et à ses fleurs, qui sont celles qui caractérisent particulièrement les Légumineuses césalpiniées.

Les indigènes connaissent parfaitement les propriétés purgatives du séné ; ils en récoltent les folioles, les font sécher, et les administrent en infusion à la dose de 10 à 15 grammes dans environ 200 à 250 grammes d’eau. Ils s’en servent surtout dans les cas de fièvres bilieuses, affection à laquelle ils sont fréquemment sujets, surtout dans le sud de nos possessions soudaniennes. On trouve le séné sur tous les marchés du Sénégal et du Soudan.

Le Canéficier (Cathartocarpus Fistula, Pers., Cassia Fistula, L.) est beaucoup moins connu que certains auteurs ont bien voulu l’écrire. Nous n’en avons, au Soudan, trouvé que de fort rares échantillons. C’est un beau végétal, dont le fruit est connu sous le nom de casse. Ce fruit est une gousse siliquiforme, indéhiscente, longue de 15 à 50 centimètres, épaisse de 2 à 3 centimètres, noire, lisse, pourvue de deux sutures longitudinales assez larges et marquées de sillons annulaires peu apparents, qui correspondent à autant de cloisons transversales.

Les loges déterminées par ces fausses cloisons renferment chacune une graine, arrondie, lisse et rousse, qu’entoure une pulpe légèrement aigrelette, noirâtre et sucrée. Cette pulpe est la substance active. Elle est laxative. La casse d’Afrique est de moins bonne qualité que celle d’Amérique, et peu connue dans le commerce.

Fogan. — Le fogan, comme l’appellent les Ouoloffs, est désigné par les Bambaras sous le nom de Tirba, et par les Malinkés sous le nom de Tirbo. C’est une plante terrestre, à tige souterraine, qui est bien connue de tous ceux qui ont voyagé au Soudan. Vers le mois de décembre, la tige émet un pédoncule long d’environ 5 centimètres et qui se termine par un bourgeon floral. La fleur est éclose vers le commencement de janvier. Elle est caractéristique. Ses larges pétales jaunes ne permettent pas de la confondre avec les autres fleurs similaires que l’on pourrait rencontrer. Elle est peu odorante et très fugace. Ses pétales tombent cinq ou six jours après leur éclosion, et sont remplacés par un fruit capsulaire qui arrive à maturité vers le mois de mai. Quand la capsule est sèche, elle s’ouvre d’elle-même et laisse échapper de nombreux flocons d’une bourre blanche ressemblant à de la soie végétale. Dans cette bourre sont noyées une quinzaine de graines noirâtres. Cette bourre brûle presque instantanément, si on y met le feu avec une allumette, en ne laissant, pour ainsi dire, pas de résidu. Le fogan affectionne tout particulièrement les terrains ferrugineux, et il croît de préférence dans les interstices des roches. On le rencontre rarement dans les argiles et la latérite. Les indigènes attribuent à ses graines des vertus aphrodisiaques. Le fogan appartient probablement à la famille des Asclépiadées. Ce serait l’Asclepias curassavica, L.

Le Faham (Angræcum fragrans, Pet. Th.) est une orchidée dont les feuilles servent à faire des infusions théiformes. Ces feuilles sont longues de 8 à 16 centimètres, larges de 7 à 14 millimètres, entières, coriaces, rectinerviées. Leur odeur est très agréable et leur saveur très parfumée. Elles contiennent de la coumarine.

Le Pois-de-cœur (Cardiospermum halicacabum, L.), Sapindacées, est une plante herbacée, grimpante. Feuilles alternes, longuement pétiolées. Fleurs irrégulières, polygames ou dioïques. Calice à quatre divisions. Corolle blanchâtre à quatre pétales, huit étamines, ovaire biloculaire. Loges uniovulées. Le fruit est une capsule loculicide. La racine exhale une odeur nauséabonde. Elle est diurétique et stimulante ainsi que les feuilles. Cette plante est relativement rare.

Le Cissampelos Pareira, L., Ménispermacées, est plus commun que le pois-de-cœur dans le bassin de la Gambie. On le trouve surtout dans les régions les plus méridionales. Il croît également à la Guyane dans le Maroni. C’est un arbuste grimpant dont il existe un grand nombre de variétés. Feuilles alternes, peltées. Fleurs petites, nombreuses. Inflorescence en grappes axillaires et dioïques. Fleurs mâles régulières. Calice à quatre divisions. Corolle en forme de capsule. Androcée représenté par une colonne courte, portant sur les bords du sommet discoïde quatre loges d’anthères. Fleur femelle composée d’un sépale et d’un pétale. Ovaire uniloculaire. Style à trois branches. Le fruit est une drupe presque globuleuse, rouge, comprimée et recouverte de longs poils.

Voici ce que de Lanessan, dans son remarquable ouvrage : Les Plantes utiles des Colonies françaises, écrit au sujet des propriétés de ce végétal : « La racine est une de celles qui constituent le Pareira brava. Elle est amère, un peu sucrée, très diurétique, mucilagineuse, et renferme de la Pelosine, identique, d’après Flückiger, avec la bébérine et la buxine. Bien qu’elle soit fort peu usitée aujourd’hui, cette racine passe encore pour pouvoir dissoudre les calculs vésicaux ou rénaux et guérir les morsures de serpents. La tige paraît posséder les mêmes propriétés que la racine. »

Doundaké ou quinquina d’Afrique ou Pêcher des Nègres (Sarcocephalus esculentus, Afzel). (Doy à Bassa, Amelliky à Sierra-Leone, Judali en toucouleur). Rubiacées. Sarcocéphalacées. Ce végétal a dans ces dernières années fait beaucoup parler de lui, et beaucoup d’auteurs l’ont regardé comme un succédané du quinquina. Corre, Afzélius, Féris, Bochefontaine, Marcus, Schlagdenhauffen et Heckel l’ont successivement observé à différents points de vue. Mais l’étude la plus consciencieuse et la plus complète qui en ait été faite est assurément celle que notre excellent maître et ami M. le professeur Heckel publia en collaboration avec M. le professeur Schlagdenhauffen, de Nancy, dans les Archives de médecine navale en 1885-1886. Leur beau mémoire fut couronné par l’Académie des sciences et valut à ses auteurs le prix Barbier. Après leur remarquable travail, nous n’avons rien à ajouter au sujet de cette intéressante essence botanique. Aussi prions-nous le lecteur de ne voir dans ce qui suit qu’un résumé trop succinct peut-être des observations de ces deux éminents collaborateurs.

Ce végétal est aujourd’hui universellement connu sous le nom de Doundaké. C’est ainsi que le désignent les peuplades qui parlent la langue soussou. On le trouve en grande quantité dans les environs de Hann, près de Dakar, dans toutes les Rivières du Sud, et en Gambie nous en avons dans nos voyages rencontré de nombreux et beaux échantillons. A Dakar ses fruits sont vendus sur le marché. Les indigènes en sont excessivement friands et les Européens eux-mêmes ne les dédaignent pas. Ces derniers les appellent les Pêches des Nègres, bien qu’ils aient plutôt le goût de la pomme.

Le doundaké croît un peu partout, mais il affectionne plus particulièrement la zone maritime.

C’est un arbre ou plutôt un arbrisseau qui ne dépasse pas quatre à cinq mètres en hauteur. Le diamètre de la tige des plus beaux spécimens que nous ayons vus atteint tout au plus trente à trente-cinq centimètres. Le tronc est à peu près complètement nu et ne porte que rarement de petits ramuscules. Les branches maîtresses se détachent sur le même plan à l’extrémité de la tige, si bien que vu de loin, le doundaké présente en quelque sorte l’aspect d’un énorme champignon. De plus, son tronc est noueux. L’écorce en est rugueuse, fendillée et jaunâtre. Les feuilles sont caractéristiques. Elles sont opposées, acuminées et rétrécies à la base. Le limbe en est entier. Sa face supérieure est lisse, d’un beau vert luisant. Sa face inférieure est d’un vert pâle. Le pétiole est court et porte deux petites stipules. Ces feuilles servent à envelopper les kolas. Comme elles sont fort épaisses, elles contribuent à conserver ces graines fraîches, car elles s’opposent, par leur constitution même, à l’évaporation de l’eau qu’elles contiennent, et, de ce fait, les kolas ne se dessèchent que lentement, si on a soin surtout de les mouiller légèrement de temps en temps.

L’inflorescence est en faux capitules terminaux et axillaires. Calice à cinq divisions. Corolle formée de cinq pétales, caduque, de couleur blanc pâle ou blanc jaunâtre et exhalant une bonne odeur de fleur d’oranger. Cinq étamines, ovaire biloculaire. Style blanc. Loges pluriovulées. Ovules anatropes. Le fruit est globuleux, ressemblant par la forme à celui du pêcher. Il est syncarpique et de couleur rouge noir. Les graines en sont petites, blanchâtres, ovoïdes. L’albumen en est charnu et les cotylédons oblongs.

Le doundaké fleurit, suivant les régions, en mai, juin ou juillet, et le fruit est mûr en octobre ou en novembre. Ce fruit a le goût et l’odeur de la pomme.

Les propriétés toxiques et fébrifuges du doundaké sont connues des indigènes des pays où il croît. Ainsi, Féris rapporte que les Peulhs du Fouta-Djallon utilisent ses propriétés toxiques pour empoisonner les flèches dont ils se servent pour chasser les petits animaux, et que les indigènes du Rio-Nuñez, où il est excessivement abondant, emploient son écorce en décoction (30 grammes d’écorce environ pour 1,000 grammes d’eau) pour combattre le paludisme. M. l’aide-pharmacien Combemale a remarqué enfin qu’à Dakar et à Hann, les noirs en faisaient des macérations qu’ils administraient contre les coliques. Nous-même, enfin, avons pu constater que les Mandingues du sud de la Gambie l’utilisaient également sous forme de macération et de tisane pour combattre toutes les fièvres de quelque nature qu’elles soient. Je me souviendrai toujours de l’extrême amertume d’une macération de doundaké que m’administra à Nétéboulou un vieux forgeron, grand expert, disaient ses compatriotes, pour ces sortes de maladies, lorsque je fus atteint, dans cet hospitalier village, d’accès journaliers de fièvre intermittente consécutifs à la fièvre rémittente bilieuse grave qui y mit mes jours en danger.

Il résulte de ce qui précède que l’écorce du doundaké est la partie réellement active de ce végétal, et que les indigènes l’emploient couramment à l’exclusion de ses autres éléments botaniques.

Corre est, à proprement parler, le premier qui, dans sa Flore de Rio-Nuñez, ait attiré l’attention du monde savant sur cet arbre et en ait fait connaître les propriétés fébrifuges.

Après lui, les différents médecins de la marine appelés à servir dans les régions où on le rencontre en parlèrent fréquemment dans leurs rapports. Mais, en réalité, ce furent Féris, médecin-professeur du corps de santé de la marine, aujourd’hui décédé ; Bochefontaine et Marcus qui l’étudièrent et l’expérimentèrent méthodiquement. De l’intéressant mémoire qu’ils publièrent à ce sujet et présentèrent à l’Académie de médecine, il résulte que la partie la plus active du doundaké serait bien l’écorce et qu’elle doit ses propriétés fébrifuges à un alcaloïde spécial qu’ils appelèrent la doundakine. Heckel et Schlagdenhauffen reprirent peu après cette étude et démontrèrent de la façon la plus évidente et la plus scientifique que cet alcaloïde n’existait pas, et que le doundaké ne devait son action qu’à la matière colorante spéciale que renferme son écorce. Voici, du reste, les conclusions de leur remarquable travail :

« 1o La doundakine en tant qu’alcaloïde cristallisable n’existe pas ; mais on peut conserver ce nom si l’on veut à la matière colorante qui lui donne son action physiologique.

2o L’amertume des écorces de doundaké, tant de Boké que de Sierra-Leone, est due à deux principes colorants, azotés, de nature résinoïde, diversement solubles dans l’eau et dans l’alcool.

3o Les écorces contiennent, en outre, un autre principe sans saveur, insoluble dans l’eau, mais soluble dans la potasse caustique, de la glucose et des traces de tannin. »

Il existe deux variétés de doundaké que l’on a désignées sous les noms de Doundaké de Boké et de Doundaké de Sierra-Leone d’où elles sont originaires. Ces écorces diffèrent entre elles à la fois par leurs caractères macroscopiques et par leur composition chimique. Leur action est la même et, à ce point de vue, elles ne se distinguent l’une de l’autre que par une différence de degré, l’écorce de Sierra-Leone étant la plus puissante. On les falsifie souvent avec l’écorce du Morinda citrifolia, L., Rubiacées.

Il résulte des expériences de Féris, Heckel, Bochefontaine, et des observations de Besson, Vigné, Sambuc, Combemale, etc., etc., que le doundaké peut être employé contre l’anémie et la cachexie palustres, la paralysie agitante. Il est fébrifuge et antipériodique, mais à un degré moindre que le quinquina. Sous ce rapport, il n’occupe que le deuxième rang, et malgré cela il est précieux dans son pays d’origine où les cinchonées sont inconnues.

Fouff. — Le fouff serait, d’après Lecart, un nom ouoloff donné à un Polygala. M. le professeur Heckel dit qu’il est utilisé au Sénégal et au Soudan contre la morsure des serpents. On le préconise également contre la blennorragie. On se sert particulièrement de la racine en macération et en infusion. Cette dernière racine est caractérisée par une pénétrante odeur qui ressemble un peu à celle du jasmin. D’après E. Heckel, cette odeur serait vraisemblablement due à l’éther méthylsalicylique, dont la présence a été récemment constatée par M. Bourquelot dans plusieurs espèces du genre Polygala.

Le Sendiègne est un petit arbuste très commun dans toute cette région. Les indigènes vantent ses propriétés antiblennorragiques. Ce végétal nous a paru être une légumineuse. On fait avec la racine pilée ou concassée des infusions et des tisanes qui sont regardées absolument comme souveraines contre la blennorragie. Cette plante est très connue des marabouts et des forgerons, et on la trouve sur le marché de Kayes, au Soudan, aussi bien que sur celui de Saint-Louis, au Sénégal.

Le Bakis (Tinospora Bakis, Miers), Ménispermacées, très commun au Sénégal dans la province du Cayor, est au contraire relativement rare au Soudan. Je ne l’y ai guère reconnu que dans les environs de Kayes, non loin du petit village de Goundiourou. Dans la Haute-Gambie, je l’ai rencontré en assez grande quantité dans le pays des Coniaguiés. Elle affectionne particulièrement les terrains sablonneux. C’est une plante grimpante, à feuilles alternes. Inflorescence en grappes. Calice à six sépales. Corolle à six pétales. Six étamines, trois carpelles. Le fruit est une drupe. La racine est excessivement amère. On la trouve dans les officines des marchands indigènes, sur tous les marchés de Saint-Louis, Dakar, Gorée, Rufisque, Kayes. Les noirs utilisent ses propriétés toniques, diurétiques et fébrifuges. Ils l’emploient surtout contre la fièvre bilieuse simple ou rémittente à laquelle ils sont aussi sujets que l’Européen. Ils en font des décoctions, des macérations, et son usage est particulièrement fréquent chez les peuples d’origine ouolove et sérère. Elle est aussi préconisée contre les écoulements blennorragiques.

L’Herbe au diable (Datura tatula, L.), de la famille des Solanacées, croît en grande quantité dans le sud de nos possessions soudaniennes. Elle affectionne particulièrement les endroits humides et à l’abri des rayons du soleil. Elle acquiert, dans ces régions, des proportions surprenantes. C’est une plante annuelle, feuilles ovales oblongues, tige dressée, fleurs axillaires de couleur violacée, ovaire à quatre loges. Le fruit est une capsule couverte de piquants, graines noires.

Je ne crois point que les indigènes connaissent les propriétés thérapeutiques de l’herbe-au-diable. Les feuilles de ce végétal renferment un principe actif qui est un narcotique puissant, la daturine. A dose élevée, il est toxique. On le regarde comme plus efficace contre l’asthme que le Datura stramonium, L.

Le Khoss (Nauclea inermis, H. Bn.) est un bel arbre qui atteint parfois jusqu’à 15 mètres de hauteur. Feuilles ovales, opposées, pétiolées. Inflorescence capituliforme. Bractées persistantes, calice à cinq divisions gamosépale, corolle blanche tubulaire exhalant une odeur agréable, cinq étamines libres, ovaire infère. Le fruit est une capsule loculicide. Graines ailées.

L’écorce et les feuilles, employées en décoction, macération et tisane, sont, paraît-il, fébrifuges. On les emploierait également avec avantage contre les douleurs de l’enfantement.

Le Bois-Ortolan (Jatropha gossypifolia, L.), Euphorbiacées, est une plante herbacée à feuilles alternes, stipulées. Fleurs monoïques, inflorescence en cymes, cinq sépales, cinq pétales. Étamines en nombre variable, dix à douze ; ovaire à trois loges. Le fruit est une capsule. C’est une des plantes les plus usitées dans la pharmacopée des indigènes. Les graines sont purgatives, l’écorce est réputée antiblennorragique, et les feuilles sont couramment employées en tisane contre la colique. Dans cette dernière affection, le bois-ortolan réussirait à merveille. C’est pourquoi on lui a donné souvent le nom d’Herbe au mal de ventre.

La Cléome (Cleome pentaphylla, L.), Capparidacées, est très commune dans tout le Soudan. Ses feuilles sont comestibles et passent pour jouir des mêmes propriétés antiscorbutiques que le cresson et le cochléaria.

Le Bentamaré (Cassia occidentalis, L.) est une légumineuse césalpiniée. Cette plante est connue sous le nom de café nègre et d’herbe puante. Elle croît surtout dans les terrains élevés et jouit d’une grande faveur dans la thérapeutique indigène. C’est une plante facile à reconnaître. Elle est buissonneuse. Fleurs jaunes. Le fruit est une gousse. On la trouve également à la Martinique, où les noirs emploient ses feuilles bouillies contre les maladies de peau. Ses graines, torréfiées, sont employées en infusion contre les fièvres intermittentes. Sa racine est diurétique et purgative. Ses graines, torréfiées et réduites en poudre, servent à frauder le café, d’où le nom de café nègre qu’on lui donne parfois.

Le Détar (Detarium senegalense, Gmel) est encore une légumineuse césalpiniée que les Ouoloffs appellent Méli ; les Malinkés l’appellent Mambo, et les Bambaras Manaba. C’est un bel arbre de 5 à 8 mètres de hauteur. Il croît surtout dans les régions septentrionales du bassin de la Gambie et dans le Bondou. Feuilles alternes, fleurs axillaires disposées en grappes, calice à quatre divisions. Corolle à l’état embryonnaire, dix étamines, ovaire uniloculaire, biovulé. Le fruit est une drupe dont le sarcocarpe est abondant. La chair de ce fruit est farineuse et sa couleur verdâtre est caractéristique. Il ressemble à une pomme grise dont la peau serait rugueuse au toucher. On en trouve en grande quantité sur les marchés du Sénégal et du Soudan, et les indigènes en sont excessivement friands. Quand on le mange avant qu’il soit arrivé à maturité complète, il a un goût âpre absolument désagréable. Mais quand il est bien mûr, il est, au contraire, excessivement parfumé. Il passe pour un des fruits les plus nourrissants du Soudan. L’écorce de l’arbre serait un poison très violent.

Il existerait dans le Rio-Nuñez une variété de détar dont le fruit, absolument semblable au précédent, serait excessivement vénéneux.

L’Hojou (Argemone mexicana, L.), Papavéracées, croît spontanément dans la brousse. On la trouve en notable quantité dans les régions désertes et incultes du Tenda, du Kantora et du Damantan. C’est une plante annuelle à tige épineuse et à latex jaune citron. Feuilles alternes, fleurs terminales, calice à trois divisions, corolle à quatre pétales jaunes. Étamines en nombre variable, ovaire uniloculaire, pluriovulé. Le fruit est une capsule épineuse s’ouvrant par trois valves.

Toutes les parties de la plante sont utilisées dans la thérapeutique. Les graines sont purgatives. Elles donnent une huile dont les propriétés drastiques sont aussi énergiques que celles de l’huile de croton ; elles sont également vomitives. Les fleurs sont narcotiques. Le latex sert à panser les verrues. Il contiendrait également de la morphine. Enfin, l’écorce de la tige et de la racine est employée en décoction contre les maladies de la peau et de la vessie. Toutefois, les renseignements que j’ai recueillis sur cette plante me permettent d’affirmer que seuls les indigènes du Tenda l’emploient pour combattre cette maladie de peau particulière qui y est si commune et qui a pour conséquence de détruire complètement le pigment des parties du corps qui en sont atteintes. Ils utilisent particulièrement le latex comme substitutif.

Beaucoup d’autres plantes sont encore utilisées par les habitants de la Gambie dans leur thérapeutique. Elles sont trop connues pour que nous en fassions une histoire complète. Nous nous contenterons de citer ici les principales. Le Touloucouna (Carapa touloucouna, Guill. et Per.), Méliacées, dont l’huile est préconisée contre les rhumatismes, les dartres et les maladies du cuir chevelu. L’Anacarde (Anacardium occidentale, L.), Térébinthacées, dont les feuilles sont employées en lotions et gargarismes astringents. La racine est regardée comme purgative. Le Benailé (Moringa pterygosperma, Gærtn), Capparidacées. Les fruits sont connus sous le nom de noix de ben. L’embryon est purgatif et fébrifuge. L’écorce et la racine sont antiscorbutiques, rubéfiantes et vésicantes. Le Guiguis (Bauhinia reticulata, Guill. et Per.), Légumineuses césalpiniées, dont les feuilles sont expectorantes et l’écorce antidiarrhéique et antidysentérique. Le Cassia absus, L., Légumineuses césalpiniées, dont les graines sont employées contre les ophtalmies. Le Papayer (Carica papaya, Gærtn), Bixacées, dont les graines sont anthelminthiques. Le fruit, riche en papaïne, est digestif et stomachique. Le Dartrier (Cassia alata, L.), Légumineuses césalpiniées, antiherpétique. Ce sont ses feuilles qui sont utilisées surtout. Le Djandam (Boscia senegalensis, Lamk.), Capparidacées, est préconisé contre les maux de tête. Ce sont ses feuilles, bouillies et réduites en pâte, qui sont généralement employées. L’écorce du Connarus africanus, Cov., Connaracées, est employée en décoction pour panser les plaies et les brûlures. Les graines de Cassia tora, L., Légumineuses césalpiniées, servent à frauder le café en poudre. Le mélange (1 café, 5 cassia) est connu sous le nom de cassophy. Ce végétal est regardé comme purgatif et anthelminthique. Il est surtout employé dans la thérapeutique des enfants. L’infusion des feuilles du Dialium nitidum, Guil. et Per., Légumineuses césalpiniées, Cocito en malinké, est réputée sudorifique. Le Pterocarpus erinaceus, (Poir.), Légumineuses papilionacées, Vène en ouoloff, Kino en malinké, donne le Kino de Gambie. L’écorce du Benténier (Eriodendron anfractuosum, D. C.), Malvacées, est émétique. Ses feuilles sont émollientes. Sa gomme est employée contre certaines affections de l’intestin et surtout contre les entérites chroniques. Le Zanthoxylum senegalense (D. C.), Rutacées, est regardé comme sudorifique et stimulant. Le Quassia africana, L., Simaba africana, H. Bn., Rutacées, est fébrifuge et surtout stomachique et tonique. La Pourguère (Jatropha curcas, L.), et le Ricin (Ricinus communis, L.), Euphorbiacées, sont des purgatifs bien connus. La Brucea antidysenterica, Mill., Rutacées, est un excellent tonique réputé antidysentérique. Le Guenoudek (Celastrus senegalensis, Lamk.), Célastracées, est un purgatif léger précieux contre les diarrhées chroniques. La racine, le bois et l’écorce du Terminalia macroptera, Guill. et Per., Combrétacées, sous forme d’infusion, sont purgatifs. Les fruits sont astringents et employés contre la dysenterie. Le Guiera senegalensis, Lamk., est diurétique et purgatif. Ses feuilles sont utilisées sous forme d’infusions.

Les graines de l’Amomum melegueta, Rosc., en ouoloff Enoué, sont employées dans la médecine vétérinaire. Le Guieb-Golo ou Riz de Singe (Vitis quadrangularis, L.), Ampelidées, est utilisé comme topique dans les brûlures. Ce sont les tiges qu’on emploie de préférence, pilées et réduites en pâte bien homogène. Le beurre de karité, que donne le Butyrospermum Parkii, Kotsch, Sapotacées, sert à panser les plaies et ulcères de mauvaise nature. Il est aussi utilisé contre les douleurs rhumatismales. L’écorce du Calotropis procera, R. Bn., Asclépiadées, connue sous le nom d’écorce de Mudar, est réputée tonique et diaphorétique. Celle du Garigari (Avicennia africana, P. Beauv.), Verbénacées, est employée par les indigènes pour combattre la gale. Le Calebassier (Crescentia cujete, L.), Solanacées, jouit également de propriétés thérapeutiques précieuses. On utilise son fruit dans les bronchites rebelles, et il est également employé sous forme de cataplasme contre les inflammations. Le Perianthopodus globosus, H. Bn., Cucurbitacées, est employé comme purgatif. Le Canthium afzelianum, Hiern, Rubiacées, est employé comme astringent. Ses feuilles sont utilisées pour combattre l’enflure des jambes (?). On les applique comme cataplasmes sur les parties malades, après les avoir fait bouillir au préalable. L’écorce de l’Eugenia guineensis, H. Bn., (Sizygium guineensis, D. C.), Myrtacées, employée sous forme de décoction et d’infusion, est regardée comme stimulante, antirhumatismale et antisyphilitique. Le fruit du N’taba (Sterculia cordifolia, Rob. Brown), Sterculiacées, est employé contre certaines diarrhées rebelles par les indigènes de la Haute-Gambie.

Nous mentionnerons enfin, en terminant, le Kola (Kola acuminata, R. Br. ; Sterculia acuminata, Pal. Beauv. ; Sterculia verticellata, Shum. et Thoun.), Sterculiacées, que les indigènes désignent, suivant les régions, sous le nom de Ouoro, Gourou, etc. Bien que ce végétal ne croisse absolument nulle part dans aucune région du bassin de la Gambie, nous ne croyons pas devoir le passer sous silence, car les indigènes en font une abondante consommation. Ses graines, connues sous le nom de noix de kola, leur viennent par Bathurst et Mac-Carthy. Après les remarquables travaux de M. le professeur Heckel, de Marseille, nous n’avons rien à dire au sujet des propriétés thérapeutiques de ce précieux végétal, qui est passé aujourd’hui dans la pratique courante. Nous prions donc le lecteur que cette question pourrait intéresser, de vouloir bien consulter le livre de notre savant maître et ami : Les Kolas africains (Société d’éditions scientifiques, Paris, 1893), et notre mémoire : La Noix de Kola (Bulletin de la Société de géographie commerciale de Bordeaux, mars 1893, no 5).

V. — Végétaux produisant des matières textiles.

Les végétaux de cette catégorie sont particulièrement communs dans le bassin de la Gambie. Nous nous contenterons de parler ici des principaux, de ceux seulement que notre industrie pourrait utiliser.

Le Cotonnier (Gossypium punctatum, Guill. et Perrotet), de la famille des Malvacées, croît d’une façon remarquable dans tout le bassin de la Gambie. Les indigènes en font de superbes lougans (champs cultivés) auxquels ils apportent un soin relativement attentif. Ces lougans sont généralement situés aux alentours du village afin que les femmes et les enfants, auxquels incombe le soin de la cueillette, ne s’écartent et ne s’éloignent pas trop au moment de la récolte.

Le terrain est, au préalable, bien débarrassé de toutes les herbes qui pourraient entraver le bon développement du végétal. Quand elles sont sèches, on les réunit en tas et on les brûle. Les cendres sont répandues sur le sol et contribuent à le fertiliser. Puis, à l’aide de la pioche, on pratique des sillons distants les uns des autres d’environ 40 centimètres. La terre en est bien relevée en dôme et, quand tout est fini, on croirait que tout ce travail a été fait à la charrue. C’est sur le point culminant de ces sillons que sont faits les semis. On pratique simplement, à l’aide d’un morceau de bois, un trou de 5 à 6 centimètres de profondeur dans lequel on introduit deux ou trois graines que l’on recouvre d’un peu de terre. Le coton lève environ deux semaines après avoir été semé. Il rapporte six ou sept mois après. Une plantation faite en juin fleurit vers la fin d’octobre, et la récolte peut être faite en janvier ou février. Ce n’est guère que lorsque la capsule s’est ouverte et que les soies s’en échappent que l’on y procède. Ce travail, peu pénible, est fait par les femmes et les enfants. La cueillette terminée, le coton est étendu sur des nattes, au soleil, afin de le bien sécher et de le faire blanchir. Puis, les graines sont enlevées et séparées de la bourre. Celle-ci, si on ne l’emploie pas immédiatement, est placée dans des vases en terre où elle est absolument à l’abri de l’humidité. A leurs moments perdus, le soir notamment, dans les dernières heures du jour, les femmes le filent à l’aide de petits fuseaux analogues à ceux dont on se sert encore dans nos campagnes, et fabriquent un fil très résistant avec lequel les tisserands tissent ces étoffes si appréciées des noirs et dont, en maintes régions, ils se servent comme monnaies.

De tout temps, les indigènes ont cultivé et utilisé le coton, et bien avant notre installation dans le pays, ils savaient en fabriquer des étoffes. Mais pour cela, comme pour tout du reste, ils font preuve de la plus grande imprévoyance et ne récoltent que ce qui leur est absolument nécessaire pour leurs besoins. La production, depuis que ces régions sont soumises à notre autorité, n’a pas augmenté d’un kilogramme. Il faut dire aussi que nous n’avons rien fait pour cela.

Le coton le plus commun en Gambie est le coton à courte soie (Gossypium Punctatum, Guill. et Perrotet). Il est loin d’être aussi beau qu’on a bien voulu le dire. Si l’on ne regarde que la couleur, il est d’une blancheur éclatante. Mais il est peu souple, difficile à filer et, surtout, le rendement est peu considérable. En résumé, un coton de cette valeur n’est pas commercial en Europe. En 1827, on a bien tenté d’acclimater, au Sénégal, les espèces les plus estimées sur nos marchés. Successivement, on y a cultivé les espèces indicum, Lk. ; hirsutum, L. ; barbadense, L. ; acuminatum, Roxb. ; mais aucune n’a donné de résultats satisfaisants. Les essais ont dû être abandonnés. Il en sera encore de même aujourd’hui. Seule, l’espèce indigène y réussira. Le climat, la nature du sol n’ont pas changé et ne permettront jamais aux cotons de qualité supérieure d’y prospérer. Bien plus, nous sommes intimement persuadé qu’ils y dégénéreront aussi bien que les autres végétaux que l’on a voulu y importer. Il serait bien plus logique d’améliorer par la culture celui qui y croît déjà que de tenter des expériences qui ne seront jamais, quoi qu’il arrive, rémunératrices.

Outre les espèces dont nous venons de parler, il en existe encore une autre dite Gossypium intermedium, Tod. Peu abondante dans le bassin de la Gambie, elle est surtout cultivée au Sénégal et dans le Grand-Bélédougou. Elle donne un coton plus grossier, de couleur jaune sale et dont les soies adhèrent fortement aux graines. Le tissu que l’on en obtient est plus grossier et de moins bonne qualité que le tissu que donne la première.

Les graines sont peu utilisées en dehors des semis. En Gambie, on en extrait parfois l’huile et l’on s’en sert dans la thérapeutique courante, surtout pour le pansement des plaies. En temps de disette, les indigènes mangent parfois les jeunes feuilles de coton sous forme de bouillie. On en fait également des cataplasmes très émollients, et elles servent à préparer des bains souverains, disent-ils, contre les douleurs rhumatismales des extrémités.

Le Fromager (Bombax ceiba, L.) est une malvoïdée de la famille des Bombacées. Sa tige est très volumineuse et atteint parfois jusqu’à 8 et 10 mètres de hauteur. On montre, à Goniokori, les deux fromagers sous lesquels campa Mungo-Park lorsqu’il passa dans le village, et tous les Européens les connaissent sous le nom de : « Fromagers de Mungo-Park. » Ils ont des dimensions réellement gigantesques.

L’écorce du fromager ordinaire est d’une belle couleur vert lézard. Elle est couverte d’épines volumineuses très acérées et qui se détachent difficilement. Le bois, très tendre, est peu employé. Les feuilles sont alternes, stipulées et généralement peu abondantes. L’arbre en porte toute l’année. Il fleurit en janvier ou en février et ses fruits arrivent à maturité en juin ou juillet. Ces fruits secs ont l’endocarpe chargé de poils à l’intérieur, et ils renferment une trentaine de graines qu’entoure une sorte de bourre laineuse caractéristique qui permet aisément de reconnaître ce végétal.

Le fromager proprement dit croît dans les terrains légèrement humides et a besoin d’une forte terre pour bien prospérer. Nous en avons vu à Mac-Carthy de beaux spécimens.

Il existe au Soudan deux sortes de fromagers : le fromager proprement dit et le Dondol. Ce dernier présente des particularités qui méritent d’être signalées. A l’encontre de son frère, il croît, de préférence, dans les terrains pauvres en humus, surtout sur les plateaux ferrugineux, si communs dans ces régions arides et désolées. Il n’acquiert jamais les énormes proportions du fromager proprement dit. Le diamètre de sa tige ne dépasse guère 40 ou 50 centimètres au maximum. Son écorce, au lieu d’être verte, a une couleur brun noirâtre prononcée. Elle est profondément fendillée et il n’y a que les jeunes rameaux qui présentent des épines peu adhérentes et qui tombent au bout de deux ou trois ans. Ses rameaux sont peu nombreux et de petites dimensions si on les compare au tronc. Ils ne portent que de rares feuilles alternes et stipulées, peu persistantes, et qui tombent dès les premières chaleurs. Les feuilles ne se montrent que longtemps après la floraison. Celle-ci a lieu vers la fin de décembre. A cette époque, l’arbre se couvre de belles fleurs d’un rouge vif qui sont absolument caractéristiques de ce végétal. Elles ne durent guère que trois à cinq jours au plus et tombent naturellement. Au pied de l’arbre, le sol en est littéralement jonché. Rien de curieux à voir comme le dondol en fleur : on dirait un superbe pied de flamboyant, mais absolument dépourvu de feuilles. Du rouge, rien que du rouge, les rameaux disparaissent entièrement sous cette avalanche de couleurs vives et chatoyantes. A ces fleurs succèdent, en quantité relativement considérable, les fruits. Ces fruits sont secs, déhiscents, à coque de couleur marron foncé, et s’ouvrant aisément au choc. La grande chaleur suffit pour les faire éclater quand ils sont arrivés à maturité. L’endocarpe est chargée de poils doux et soyeux à l’intérieur. La cavité de ce fruit (tous ceux qui ont vécu au Soudan le connaissent bien) est remplie par une bourre épaisse, laineuse, douce au toucher, et ayant à la lumière le reflet de la soie. A l’époque de la maturité, c’est-à-dire en mai, juin et juillet, le sol en est couvert au pied des arbres. Elle est excessivement légère, très riche en nitrate de potasse, et, même sous un gros volume, s’enflamme rapidement et brûle comme le coton-poudre en ne laissant qu’un résidu absolument insignifiant. Cette bourre est très difficile à tisser et à filer. J’ai, cependant, entendu dire que les indigènes du Canadougou, pays situé à l’est du Niger, dans la partie la plus méridionale de sa boucle, s’en servaient parfois pour fabriquer des étoffes de prix et pour exécuter de fines broderies. Elle est, par contre, très bonne pour confectionner des matelas et des oreillers ; nous l’avons souvent employée à cet usage.

Cette bourre enveloppe une trentaine de graines noirâtres qui diffèrent de celles du fromager ordinaire, d’après M. le professeur Cornu, du Muséum d’histoire naturelle de Paris, en ce qu’elles ne sont pas bosselées. Je dédie cette espèce nouvelle à M. le professeur Cornu, en l’appelant Bombax Cornui.

Parmi les végétaux de cette catégorie, nous pouvons encore citer le Baobab (Adansonia digitata, L.), Malvoïdées. Les fibres de son écorce servent à fabriquer des cordes excessivement résistantes. Celles du Bambou (Bambusa arundinacea, L.), Graminées, sont employées aux mêmes usages. Il en est de même de celles des feuilles du Rônier (Borassus flabelliformis, L.), Palmiers. Les feuilles du Bananier (Musa paradisiaca, L.), Musacées ; celles de l’Agave (Agavus americana, L.), Agavées, renferment également des fibres que le tissage pourrait utiliser. Le squelette fibreux du fruit de la Liane-Torchon (Momordica operculata ou muricata, L.), Cucurbitacées ; les fibres du Fafetone (Calotropis procera, R. Br.), Asclépiadées, et la soie qui entoure ses graines sont encore employés soit pour la couture, soit pour la fabrication de cordages et le tissage des étoffes. Enfin, on pourrait également faire servir aux mêmes usages les fibres de l’Ananas (Bromelia ananas, L.), Broméliacées, et celles de l’Aloès (Aloé, L.), Liliacées, qu’il serait facile de cultiver dans ces régions où ils prospèrent d’une façon remarquable.

VI. — Végétaux pouvant être utilisés pour la teinture.

Le plus commun, et celui qui pourrait donner lieu à l’exploitation la plus rémunératrice, est l’Indigo. Ce végétal est très commun dans toute cette région et chaque village en possède plusieurs beaux lougans aux environs des cases. Les indigènes en retirent la couleur bleue dont ils se servent pour teindre leurs étoffes. L’indigo de la Gambie est donné par l’Indigofera tinctoria, L., Légumineuses papilionacées. La culture de cette plante est très facile. Elle croît, pour ainsi dire, spontanément, et on n’a besoin absolument que de la semer. Ses feuilles sont récoltées vers la fin du mois de novembre et les ménagères leur font subir la préparation suivante : On les fait sécher au soleil et macérer ensuite dans environ trois fois leur poids d’eau pendant plusieurs heures ; on y ajoute une petite quantité de cendres, on laisse reposer et on décante. Le produit ainsi obtenu est alors pétri en pains qui ont la forme de cônes et mis à sécher au soleil. On a soin tous les soirs de les rentrer pour ne pas les exposer à l’humidité. Ces pains ont à peu près la forme conique. Leur poids varie de 500 grammes à 3 et 5 kilog. C’est sous cette forme, ou bien en petits fragments, que l’on trouve l’indigo sur tous les marchés du Soudan. Son prix varie de 4 à 6 francs le kilog. Cet indigo donne une couleur bleu violacé, qui est en grand honneur chez tous les peuples du Soudan. Mais elle passe rapidement et les étoffes qu’elle a servi à colorer déteignent au lavage. Les indigènes ignorent, en effet, les procédés les plus efficaces pour la fixer. Ils ne se servent, pour cela, que des cendres d’un arbre très commun dans toutes ces régions, le Rhatt (Combretum glutinosum, G. et Perr.), Combrétacées.

Bien que l’indigo du Soudan soit de qualité inférieure aux indigos de Java, du Bengale et d’Amérique, nous estimons qu’il pourrait être utilisé avec fruit par nos industriels. C’est pourquoi nous devrions faire tous nos efforts pour propager dans notre colonie cette plante dont le rendement considérable sera certainement rémunérateur.

Le Rocouyer (Bixa orellana, L.), Bixacées, existe à l’état sauvage dans le bassin de la Gambie. Les indigènes ne le cultivent pas. Il est de plus relativement rare. Les graines de cet arbuste, écrasées dans l’eau chaude, donnent une matière colorante rouge et résineuse que l’on désigne sous le nom de rocou. Cette matière une fois fermentée et desséchée est dure et peu odorante. Elle renferme deux principes colorants : un rouge vif que l’on désigne sous le nom de bixine, qui est résineux et soluble dans l’alcool bouillant, et un jaune appelé orelline, qui est soluble dans l’eau, l’alcool et l’éther. Le rocou du commerce exhale une odeur nauséabonde parce que, pour le maintenir mou, on l’additionne d’urine.

Le rocouyer se reproduit de lui-même et pousse très rapidement dans les terrains humides.

Le Calama, que les Ouolofs appellent Rhatt ou Rehatt, est un beau végétal de haute taille. C’est une Combrétacée, le Combretum glutinosum, Perr. Il croît, de préférence, dans les terrains pauvres en humus, sur les terrains rocheux et sur le versant des collines. On le trouve partout au Soudan, mais c’est surtout dans le Bambouck, le Birgo, le Gangaran, le Manding et le Bélédougou qu’il est le plus commun. Les Malinkés l’emploient surtout en teinture. Ce végétal est appelé Calama par les Bambaras, Rehatt ou Rhatt par les Ouolofs, Kéré par les Malinkés et Kodioli par les Sarracolés. Les cendres de son bois servent à fixer les couleurs de l’indigo ; les Bambaras et les Malinkés surtout retirent de ses feuilles une couleur qui leur sert à teindre en jaune sale et en rouge couleur de rouille leurs boubous et leurs pagnes.

Cette couleur est, pour ainsi dire, la couleur nationale des Malinkés. Ils l’affectionnent tout particulièrement. Voici comment ils procèdent : Ils récoltent les feuilles sur l’arbre quand elles sont encore très vertes, les font sécher, puis les écrasent entre leurs mains. Ceci fait, on verse dessus environ deux fois autant d’eau qu’il y a de feuilles, et on laisse infuser à froid pendant au moins vingt-quatre heures. On plonge alors l’étoffe à teindre dans cette infusion et on la laisse tremper pendant douze heures. On la retire alors et on fait sécher. La teinte plus ou moins foncée donnée à l’étoffe tient non pas au temps plus ou moins long qu’elle reste dans la liqueur, mais au degré plus ou moins grand de concentration de celle-ci. Cette couleur est aussi contenue dans les racines, mais je ne me souviens pas avoir entendu dire qu’elles soient utilisées par les indigènes.

Cette teinture est très adhérente. On la fixe à l’aide des cendres du végétal lui-même. Elle résiste même à la pluie, au lavage à l’eau chaude et au savon. Chez les Bambaras et les Malinkés, les femmes de forgerons acquièrent une véritable habileté pour la préparer. La façon de cette teinture se paie environ cinq moules de mil (8 kilog. à peu près) par pagne ou par boubou.

Les feuilles du Khoss (Nauclea inermis, H. Bn.) donnent également une belle couleur jaune que les indigènes utilisent pour teindre leurs cuirs. Il en est de même de la Morinde (Morinda citrifolia), Rubiacées. La couleur que l’on retire de ce dernier végétal est d’un beau jaune safran. Enfin, des feuilles et des tiges de certaines variétés de Mil (Sorghum vulgare, L.), Graminées, le Baciba et le Guessékélé, par exemple, les forgerons retirent, je ne sais trop par quel procédé, une belle couleur rouge vineux qui leur sert à teindre les pailles avec lesquelles ils tressent leurs corbeilles, leurs chapeaux et les paillassons destinés à couvrir les calebasses.

Le Diabé n’est autre chose que le Henné (Lawsonia inermis, L.), de la famille des Lythrariées. Ce végétal est assez commun dans toute cette région, mais on le trouve surtout dans le Bambouck, le Dentilia et le Manding. Les indigènes en utilisent les feuilles pour teindre en jaune très foncé leurs cuirs ; mais elles sont surtout estimées des femmes qui s’en servent pour se colorer en rouge acajou les ongles et souvent aussi la paume des mains. Voici comment on procède pour obtenir cette coloration si appréciée des élégantes : On récolte les plus jeunes feuilles de diabé ; on les pile de façon à en faire une pâte bien homogène. Puis, on enduit de cette pâte chaque ongle. La main tout entière est ensuite enveloppée de feuilles quelconques et on a soin de maintenir très humide ce pansement pendant trois ou quatre jours. Puis, on l’enlève, et, les mains lavées, on trouve les ongles teints en jaune rougeâtre acajou. Cette coloration persiste pendant trois ou quatre mois ; après ce temps, il faut recommencer l’opération. Cette teinture des ongles est considérée par les négresses comme un attribut essentiel de l’élégance. Filles, femmes de chefs et de notables, ne manquent pas de la faire avec soin. Les griotes s’offrent parfois aussi ce luxe.