1873.
La chronique est la très-humble servante de l’actualité, qu’elle doit suivre et traquer partout. Semblable au chasseur diligent de la ballade, il faut que le chroniqueur, l’œil à l’affût et l’oreille aux aguets, soit toujours par monts et par vaux, prêt à s’élancer sur sa proie partout où elle se montre. Le mot de Mahomet semble fait tout exprès pour lui servir de devise, et quand la montagne ne vient pas à lui, c’est à lui d’aller à la montagne.
Voilà pourquoi, profitant des loisirs de l’été, où les événements font relâche comme les théâtres et prennent leurs vacances comme les écoliers, je suis allé chercher jusqu’à Vienne l’actualité qui me fuyait à Paris. Malgré bien des mécomptes et des avortements, le grand fait de la saison présente est l’Exposition internationale universelle ouverte le 1er mai dernier dans la capitale de l’Autriche, et qui se fermera le 31 octobre prochain. Permettez-moi, lecteur, de vous y conduire, ou du moins de vous mener jusqu’à la porte. Nous en examinerons ensemble les approches et les dehors, et je laisserai volontiers à un autre le soin de vous faire franchir le seuil et de vous guider à travers les innombrables et fatigantes richesses de la Welt-Austellung. Grâce aux chemins de fer, Vienne est, pour ainsi dire, dans la banlieue de Paris. C’est l’affaire de trente-six heures, comme jadis pour aller à Épernay. Mais j’ai suivi le chemin des écoliers. En voyage, j’aime beaucoup à prendre le plus long pour arriver au but, et à exécuter des variations et des fugues en zigzags sur la ligne droite, qui est pour les géomètres le plus court, mais pour les touristes le plus ennuyeux chemin d’un point à un autre.
Que le lecteur se rassure : je ne l’arrêterai pas à chaque étape. Il y a longtemps, je le sais, que l’Allemagne est découverte. Il me permettra de négliger les pierres pour les hommes, l’histoire pour la chronique, et même, après avoir passé, sans détourner la tête, devant des monuments recommandés solennellement à l’admiration des badauds par tous les cicerone, de m’amuser, au prochain sentier, à courir après les papillons et à cueillir la noisette.
Strasbourg, 5 et 6 juillet.
Je suis parti de Paris par le train de huit heures trente-cinq du soir, et n’ai fait qu’une traite et qu’un somme jusqu’à Avricourt. Il y a trois ans, Avricourt était une station insignifiante, qui passait inaperçue pour la plupart des voyageurs. Il n’en est plus ainsi maintenant : le démembrement de la France l’a élevé au rang de station frontière, et ce village est devenu aussi célèbre parmi les voyageurs de la ligne de l’Est qu’il était autrefois inconnu.
Brusquement et sans préparation, on se trouve en terre prussienne. Même en y mettant la plus mauvaise volonté du monde, il est impossible de ne pas s’en apercevoir tout de suite. D’abord, on vous fait descendre pour la visite des bagages, et pendant ce temps, les employés français ont cédé la place aux Allemands. Le rauque coassement des grenouilles du Rhin offusque nos oreilles de toutes parts. Les quais sont envahis par l’uniforme des employés prussiens ; une sentinelle allemande se promène l’arme au bras devant la gare en planches, et le drapeau tricolore — mais où le noir, hélas ! a remplacé le bleu, comme un signe de deuil — flotte au-dessus de la porte. Il n’est pas jusqu’à l’heure qui ne change aussitôt : il faut régler sa montre sur les horloges de Berlin et l’avancer de vingt-cinq minutes.
J’aborde un employé aux moustaches formidables, à la parole impérieuse, qui marche avec toutes les allures d’un officier supérieur :
— Monsieur, à quelle heure serons-nous à Strasbourg ?
Il me répond d’une voix bourrue :
— Hier man spricht Deutsch.
Je m’approche du guichet et je présente un billet de vingt francs à l’employé, qui secoue la tête de droite à gauche et de gauche à droite, en me disant : « nein, nein. » Mais il accepte un napoléon, et me passe en retour, avec mon billet, une foule de ces affreuses petites pièces blanchâtres, à l’effigie effacée, qui représentent des kreutzers ou des groschens. On remonte en voiture. Quelques minutes après, le train s’arrête devant une station encombrée de longues files de wagons sur lesquels se lit en grosses lettres : Elsass-Lothringen. « Réchicourt-le-Château », me dit mon Livret-Chaix. — « Rixingen », me crient en même temps l’employé et l’inscription de la gare. Non, il n’y a vraiment pas moyen d’oublier que l’on est en Prusse.
En approchant de Strasbourg, on voit se dessiner à droite et à gauche les silhouettes des forts bâtis par les Prussiens pour retenir plus sûrement les habitants de l’Alsace dans les bras de leurs frères allemands. La Prusse sait comme nous que Vauban était un grand homme ; mais elle sait aussi — et elle le savait avant de nous l’avoir appris à nos dépens — qu’on ne résiste pas à des canons fabriqués en l’an 1870 avec des remparts élevés en l’année 1684.
A peine descendu à l’hôtel, je me suis mis à parcourir la ville. La première impression est navrante. Ce n’est pas seulement parce que tous les noms des rues, toutes les affiches placardées sur les murs, toutes les inscriptions sur les monuments, sont en langue allemande, sans même faire aux vaincus la concession d’une traduction française ; ni parce que, si avidement qu’on tende l’oreille, on entend partout résonner les syllabes gutturales de cette langue, faite, suivant le proverbe, pour être parlée aux chevaux. C’est aussi à cause du mouvement de la rue et de la physionomie des passants. On s’attendait à entrer dans une ville en deuil : on aperçoit les cafés remplis et les brasseries débordantes. De toutes parts, quand la nuit tombe, s’élèvent des chansons et des rires. Les ruelles qui avoisinent mon hôtel s’animent d’un fourmillement tapageur et joyeux. Je m’endors au son de je ne sais quelles mélodies allemandes braillées à pleins poumons par les habitués d’un estaminet voisin, et je m’éveille au bruit d’un cantique allemand, piaulé pendant une heure par les bambins d’une école primaire située sous mes fenêtres. Mais bientôt tout s’explique, et cette première impression s’efface. Il ne faut pas oublier d’abord que Strasbourg, même au temps où il appartenait de corps et d’âme au vaincu, parlait la langue du vainqueur, et que c’était en allemand qu’il criait : « Vive la France ! » Mais surtout il ne faut pas perdre de vue que la ville a été dépeuplée par l’émigration et repeuplée par une véritable invasion prussienne. Seize mille Strasbourgeois, au minimum, ont quitté leur petite patrie, après son annexion à la Prusse, pour rester fidèles à la grande, et parmi ces exilés volontaires, on compte beaucoup d’hommes du peuple : célibataires qu’aucun lien n’enchaînait au sol, ouvriers qui remplissaient les rues au sortir de leurs ateliers, et donnaient à la ville une physionomie toute française sous son enveloppe alsacienne. Ce vide a été plus que comblé par l’immigration allemande, car le chiffre total de la population s’est augmenté de quelques milliers. On peut dire que Strasbourg est submergé par le flot teutonique, qui coule maintenant à pleins bords dans le lit déserté par le flot français.
Les calculs les plus modestes évaluent à vingt mille le nombre des Prussiens qui sont venus s’établir à Strasbourg. C’est le quart de la population totale ; c’est plus du tiers, en y joignant la garnison. La pauvre et prolifique Marche de Brandebourg n’avait garde de négliger une proie aussi riche. Elle a toujours des nuées d’enfants à placer. Tous ces besogneux se sont rués à l’assaut du butin, une fois la place conquise, depuis l’humble marchand en quête d’une clientèle jusqu’au hobereau en quête d’une place de fonctionnaire. L’immigration prussienne se compose de trois ou quatre éléments que voici : d’abord, les gens qui suivent l’armée et en vivent ; puis l’administration, avec son personnel d’employés ; enfin les commerçants, si l’on peut appeler ainsi les marchands de tabac (ils ont triplé à Strasbourg depuis l’annexion) et de salaisons, de saucisses, de choucroute — delicatessen, disent les Allemands par un mot bien caractéristique, et qui donne envie de s’écrier avec Molière : « Où diable la délicatesse va-t-elle se nicher ? » Comme on le croira sans peine, la Prusse n’est pas représentée là par ses échantillons les plus purs. Les chevaliers d’industrie, les négociants en déconfiture, les personnages ayant une situation à cacher ou à refaire, abondent dans cette population nomade et interlope, qui s’est déjà renouvelée deux ou trois fois depuis l’annexion.
Les deux courants coulent à côté l’un de l’autre sans se mêler. Il a fallu renoncer aux manifestations des premiers temps. Cependant quelques dames substituent encore à la cocarde qu’elles ne peuvent plus porter de petits bouquets de fleurs disposées dans l’ordre du drapeau tricolore, ou habillent leurs fillettes de blanc, avec une ceinture bleue et un ruban rouge au cou. J’ai vu un équipage élégant attelé de deux chevaux qui portaient un capuchon rouge à houppes bleues, et frangé de blanc. Puérilités, soit ! Mais qui aurait le courage d’en sourire ? Le patriotisme les ennoblit et les rend touchantes. Regardez aussi aux vitrines des libraires : les ouvrages, les journaux, les gravures, même les images d’Épinal que vous y verrez, tout vous parlera de la France et vous dira qu’on ne l’oublie point. Mais, encore une fois, la protestation de Strasbourg est surtout dans la dignité silencieuse de son attitude et le soin qu’elle met à maintenir la distance entre son ennemi et elle dans la promiscuité forcée de la conquête.
Les traces du siége sont toujours visibles, malgré l’activité avec laquelle on s’attache à les faire disparaître. Il reste bien des vides à l’entour de la place de Broglie et le long du faubourg de Pierres, où les obus n’avaient laissé qu’une seule maison debout. La cathédrale n’est pas absolument guérie de toutes ses blessures, mais il s’en faut de peu. On achève de rebâtir le Palais de justice. La préfecture et le théâtre étalent encore leurs mutilations. La Bibliothèque et le Temple neuf n’ont pas cessé d’être un monceau de ruines. Sur la place Kléber, l’Aubette, où étaient installés l’état-major de la garnison et le musée de peinture, dresse sa façade béante et noircie, derrière laquelle l’incendie a fait le vide. La statue de bronze qui occupe le centre de la place est restée debout. On lit toujours sur le piédestal : A Kléber ! ses frères d’armes, ses concitoyens, la patrie ! Et le général en chef de l’armée du Rhin contemple sa ville natale ravagée et conquise par ceux qu’il avait tant de fois battus.
Baden-Baden, 7 et 8 juillet.
De Strasbourg j’ai fait une pointe sur Bade, — premier accroc à la ligne droite. En passant sur le grand pont du Rhin, jadis gardé à un bout par une sentinelle française et à l’autre par une sentinelle badoise, je remarque que la Prusse, si soigneuse de faire disparaître les moindres traces de la nationalité vaincue, a poussé le dédain ou l’ironie jusqu’à laisser intact l’aigle qui en décore l’entrée. Je ne saurais dire l’effet navrant que produit en pareil lieu la vue de cet oiseau, qui semble cloué là désormais en signe d’infamie, comme un hibou sur la porte d’une grange. A tous les Français qui passent, sa vue crie : Souviens-toi ! Et je me suis souvenu. Tandis que le convoi traversait lentement le fleuve majestueux, le souvenir des derniers jours de l’empire me remontait à la mémoire. Je revoyais en imagination la séance du 6 juillet, M. de Grammont à la tribune, mettant la main sur la garde de son épée : j’entendais les longues acclamations de la Chambre auxquelles répondaient les clameurs de la rue, les chants guerriers, la Marseillaise, le Rhin allemand de Musset, avec la musique de Gounod, et les couplets de G. Nadaud : Malheur à qui brave la France ! chantés sur le théâtre du Vaudeville, avec accompagnement de drapeaux tricolores, et repris en chœur par la salle entière. — Vous ne l’avez pas oublié sans doute, joyeux auteur de Pandore !
Naturellement, les Prussiens ont rétabli l’arche du pont qu’on a fait sauter, puisque le chemin de fer y passe. Voici Kehl, où les soldats en garnison à Strasbourg et les commis voyageurs de passage allaient jadis acheter des cigares en contrebande. Le convoi fait bravement ses cinq lieues à l’heure, comme la diligence de Joigny ou le coche d’Auxerre. Parfois il s’arrête au milieu des champs, sans qu’on sache pourquoi. A chaque station, il flâne et reprend haleine. On le laisse souffler tranquillement, tandis que les employés vont boire un bock et que le mécanicien, appuyé sur sa noire locomotive, engage une conversation sentimentale avec quelque jeune fille dont on voit passer la tête blonde par la fenêtre du châlet qui sert de gare, encadrée de clématite et de lierre. Idylle charmante et digne d’être chantée par Gessner ! Comment se plaindre d’une patriarcale lenteur qui permet au regard de savourer à l’aise cette nature verdoyante, ces frais villages dont chacun semble avoir été fabriqué tout exprès pour le plaisir des yeux et cette ceinture de collines chargées de ruines féodales qui ferment le décor ! Tout cela est si joli, qu’au bout d’un quart d’heure j’avais oublié que j’étais en Allemagne et dans la patrie du général de Werder.
Voici Achern, où l’on garde les entrailles de Turenne, à un quart d’heure tout au plus de Sasbach, où le héros fut tué ; Bühl, dont la vallée produit l’affenthaler, ce bourgogne en miniature du grand-duché ; Steinbach, la patrie d’Erwin, dont la statue colossale regarde du haut d’une colline le Munster de Strasbourg. Enfin nous arrivons à Bade. Une vingtaine de voyageurs descendent du train. Dès qu’ils apparaissent, les cochers rangés sur leurs siéges les saluent humblement au passage. L’un d’eux, mis comme un cocher de grande maison, s’approche de moi et, le chapeau à la main, me poursuit de propositions obséquieuses, en m’offrant sa voiture au rabais. A ce premier symptôme, bientôt confirmé par l’empressement des garçons lorsqu’on arrive à l’hôtel, il est facile de pressentir la décadence dont on va être témoin.
Qui n’a vu le Bade d’avant la guerre et ne se rappelle le spectacle unique, éblouissant, étourdissant, que présentaient, à certaines heures du jour, les abords du Kursaal ? Bade, en ce temps-là, était le rendez-vous de tous les heureux de ce monde. Princes, banquiers, artistes, viveurs et courtisanes, se pressaient, se coudoyaient en une cohue joyeuse, toute imprégnée de parfums et de rires, dans ce paradis terrestre — un paradis après la pomme — de l’Allemagne et de l’Europe. Pendant trois mois, Bade devenait la capitale d’un royaume enchanté. On n’y était occupé qu’à jouir par tous les sens à la fois. Dans les salons étincelants de marbres, de fresques et de dorures ; dans le café et la Restauration en plein vent ; le long des allées où les grands châtaigniers versaient une ombre épaisse, fraîche comme l’eau d’une source ; autour du kiosque chinois où, deux fois par jour, un orchestre trié sur le volet passait en revue les chefs-d’œuvre de la musique, c’était comme un fourmillement radieux, une mêlée d’élégance et de raffinements. On ne rencontrait que visages souriants, épanouis par la bonne chère et allumés par la fièvre du plaisir. Les bals, les spectacles, les concerts, les promenades, les dîners et le jeu, se disputaient chaque heure du jour et de la soirée. Le tintement de l’or se mêlait au bruit des violons et au choc des verres ; à la chanson des sylphes la chanson de Marco. Lorsqu’un pauvre diable était décavé, il se gardait de faire tache au tableau. Se sentant déplacé en si charmante compagnie, et honteux de montrer sa figure maussade dans ce pays de la joie, il prenait aussitôt le chemin de fer, à moins qu’il ne préférât se faire sauter la cervelle dans un coin. L’amphytrion de ces lieux enchanteurs, pour ne point attrister ses hôtes, poussait la munificence jusqu’à lui payer le voyage ou les frais d’enterrement, et le trouble-fête disparaissait sans que personne s’en aperçût.
Le cadre est resté le même, mais le tableau est bien changé. Bade a gardé ce merveilleux décor où l’art vient en aide à la nature sans pouvoir l’égaler ; mais l’herbe pousse dans l’allée des Soupirs et l’avenue de Lichtenthal, sur le chemin de la Chaire-du-Diable, de la Gorge-aux-Loups et du Vieux-Château. Le concierge de la Favorite se promène comme une ombre dans son ermitage désert, tenté de revêtir le cilice et de s’appliquer la discipline dont l’exhibition lui a valu tant de pourboires. Les marchandes de la grande allée ne font plus leurs frais, et l’une d’elles, en me proposant des cigarettes turques, m’a confié son intention de venir à Paris pour y vendre des gâteaux de Nanterre dans une baraque des Champs-Élysées. La maison de Conversation a imaginé de suppléer aux recettes d’antan en demandant 18 kreutzers par jour pour octroyer la jouissance, qu’on ne se dispute pas, de ses lambris dorés, de son cabinet de lecture et de ses concerts. Quelques maniaques y jouent, du matin au soir, l’écarte à 25 centimes la fiche, comme dans la partie classique, chez le percepteur, et deux ou trois malades y causent tout bas à l’écart. Jamais, au temps du trente-et-quarante, on n’avait tant conversé dans la maison de Conversation.
Vers deux heures, au moment où l’orchestre attaquait l’ouverture du Domino noir, je suis allé m’asseoir sur la terrasse du café. Une douzaine de promeneurs erraient mélancoliquement aux alentours du kiosque, et la Restauration, théâtre jadis de tant de joyeuses folies, et où l’on faisait si galamment sauter les bouchons de madame veuve Cliquot, offrait la morne physionomie d’un restaurant de sous-préfecture. J’interrogeai l’un des garçons, un Badois pur sang, mais qui a servi à l’Exposition de 1867, à Paris, et pris dans ce séjour une légère teinte de la langue et de l’esprit du boulevard :
« Ah ! Monsieur, me dit-il, depuis que le moulin ne tourne plus (le moulin, c’est la roulette), nos beaux jours sont passés. Plus d’Anglais, plus de Russes !
— Et des Français ?
— Presque plus… Il y en a bien encore quelques-uns, ajouta-t-il en clignant de l’œil d’un air très-malin ; seulement ils se font passer pour Belges.
— Alors de quoi se compose actuellement votre clientèle ?
— De malades qui vivent de régime, et d’Allemands, de Prussiens surtout. Mauvaise pratique, Monsieur. Encore si c’étaient des Viennois ! Le Prussien se gorge de bière, s’empiffre de bœuf aux confitures, fume une demi-douzaine de cigares d’un sou, et se croit magnifique en donnant deux kreutzers de trinkgeld au garçon. »
En ce moment, une voix rogue cria à l’autre bout de la salle :
« Kellner !
— Vous allez voir, me dit tout bas le garçon : c’est une famille de Prussiens. »
Il s’approcha de la table, où le père, la mère et trois enfants venaient d’achever leur déjeuner, fit l’addition et reçut l’argent. En passant à côté de moi pour le porter au comptoir, il ouvrit à demi la main gauche où était tapie une petite pièce de billon :
« Un gros », souffla-t-il sans s’arrêter.
Nous aurions voulu pouvoir attribuer exclusivement à l’absence des Français la décadence de Bade ; mais la vérité nous force de reconnaître que la principale cause est dans l’abolition des jeux.
Qui sait ? A mesure que les souvenirs de rouge et noire iront s’effaçant, peut-être s’apercevra-t-on que les eaux de Bade ne sont pas des eaux de fantaisie faites pour servir de prétexte et d’excuse aux viveurs, excellentes seulement pour les gens qui se portent bien et contre les maladies qu’on n’a pas, mais qu’elles sont souveraines contre la névralgie, la névrose, les maux d’estomac et les rhumatismes.
Carlsruhe, 10 juillet.
Je ne saurais trop engager mes lecteurs, s’ils voyagent jamais en Allemagne, à bien étudier d’avance leur itinéraire dans le Hendschel’s Telegraph. C’est pour ne pas m’être suffisamment conformé moi-même à ce sage conseil que je me trouve conduit à le répéter aux autres. Les employés allemands ont le tort de ne point crier à haute voix le nom de chaque station, et quand ils s’y décident, leur prononciation germanique déroute une oreille étrangère. Il suffit d’un moment de distraction pour déranger toute l’économie d’un voyage.
C’est ainsi qu’en allant de Bade à Carlsruhe, j’ai failli arriver à Fribourg. Il y a là tout un drame, que je veux vous conter dans sa simplicité saisissante, sous ce titre qui semble si bien fait pour l’affiche de l’Ambigu :
LE DRAME D’OTTERSWEYER.
C’était mercredi dernier, par une de ces journées meurtrières où le soleil change les wagons en rôtissoires. Il faisait un temps à ne pas mettre un Cafre dehors. J’avais pris un billet pour Carlsruhe, et je cuisais consciencieusement dans mon coin. A Oos, le train s’arrête et tout le monde descend. Je fais comme tout le monde. Rivé à mes deux valises ainsi qu’un forçat à ses fers, la gibecière et la jumelle se croisant en bandoulière sur ma poitrine, le parapluie sous le bras, le paletot jeté sur l’épaule, je cherche sur le quai l’ombre d’un poteau, comme l’Arabe cherche au désert l’ombre d’un palmier.
Tandis que je souffle et m’éponge, un autre train arrive en gare. Tout le monde se précipite et l’envahit en un clin d’œil ; mon premier mouvement est de faire encore comme tout le monde. Néanmoins, en homme prudent et qui ne donne rien au hasard, j’interroge un employé qui passe : « Carlsruhe ? — Ia. » Je ressaisis vaillamment les deux valises, la gibecière, la jumelle, le parapluie, le par-dessus, le Livret-Chaix, le Guide-Joanne, et je m’insinue, en me faisant hisser par cet employé complaisant, dans un wagon déjà presque plein, où mon entrée parmi d’autres compagnons de voyage non moins fournis en colis que moi produit l’effet de la tête de Méduse.
« Carlsruhe ? » redemandé-je encore d’un air aimable, avant même de m’asseoir. Six de mes compagnons restent muets : ils n’ont pas compris, malgré toute mon application à bien donner l’accent germanique. Le septième n’a pas compris davantage, mais il ne veut pas l’avouer, même par son silence. « Ia », répond-il. Là-dessus, ma conscience est en repos : je fourre une valise entre mes jambes, j’installe l’autre sur mes genoux, — la seule place qui reste disponible, — et je me rasseois, avec un soupir de soulagement, dans l’éternel rayon de soleil qui recommence aussitôt mon ébullition.
Une station se passe, puis une deuxième, puis une autre encore. A la gare de Bühl, le train se livre, avec la placidité germanique, à une interminable et incompréhensible manœuvre qui dure près de trois quarts d’heure. Je trouve le temps long, le soleil chaud et ma valise lourde. Vers la fin de la manœuvre, un employé se montre à la portière et demande les billets. C’est le même que j’ai consulté à Oos, et qui m’a répondu par un ia si coupable. Il me reconnaît et donne des signes d’agitation à ma vue. Puis il se répand en explications verbeuses, qu’il éclaire d’un geste éloquent, en me tirant par le bouton de mon habit. J’ai compris, je me lève ; mais à peine ai-je saisi une faible partie de mon arsenal de voyage qu’il se ravise, me repousse, s’échappe, court consulter le chef de gare sur le fait insolite qui s’est produit. J’attends anxieux. Il revient et me saisit par le bras. Cette fois, la chose est définitive : il faut descendre. Je rassemble autour de moi le parapluie, la gibecière, les valises, comme une poule fait de ses poussins, et j’allonge la jambe. Tout à coup, le train s’ébranle, l’employé me rejette en arrière, nous voilà partis !
Mais une minute après, son honnête face éplorée se remontre à la portière. Là il recommence des explications que j’écoute avec le calme du désespoir et de l’ahurissement. Pas un de mes compagnons ne comprend le français. Enfin, il se trouve dans le compartiment voisin un jeune homme qui s’offre pour interprète avec la plus cruelle obligeance : il me traduit péniblement les paroles de l’employé dans un idiome informe qui tient de l’auvergnat et du sanscrit plus que du français, et il embrouille si bien les choses, que je finis par n’y plus rien comprendre du tout.
Le train s’arrête et l’on me pousse sur la voie : c’est le plus clair. Mélancoliquement assis sur mes valises, comme Marius sur les ruines de Carthage, je regarde autour de moi, et ne vois que les champs qui verdoient et le chemin qui poudroie. Solitude absolue. J’éprouve le sentiment de Robinson dans son île déserte, car je n’aperçois même pas la cabane servant de gare qui s’élève du côté opposé de la voie. Mais quand l’immense convoi a défilé, en ayant l’air de me saluer d’un coup de sifflet ironique, alors il dévoile à mes yeux la station et, sur le seuil, un vieux gardien à figure placide, en manches de chemise, fumant dans une superbe pipe de porcelaine, et fort intrigué de voir descendre à Ottersweyer un voyageur en chapeau, chargé de plus de colis qu’il n’en a vus depuis l’établissement du chemin de fer. Avec l’aide un peu gouailleuse d’une bande d’étudiants qui vint à passer tout à point, sac au dos, je parvins à faire comprendre mon cas au brave homme, et à comprendre moi-même qu’il me fallait attendre quatre heures dans ces solitudes avant de pouvoir revenir sur mes pas !
Pour mettre à son comble l’intérêt du drame, le tonnerre grondait sourdement depuis quelques minutes, et l’orage éclata tout à coup avec la violence d’une tempête des tropiques. Impossible de rester dans l’étroite station, que mes colis encombraient et dont l’air semblait n’avoir pas été renouvelé depuis le printemps dernier. Je ne pouvais songer à rouvrir, pour en extraire du moins un volume, mes malles, ficelées et bouclées avec luxe, et que j’avais eu mille peines à fermer le matin. Mais tandis que je ruminais ces choses avec accablement, j’aperçus à cinquante pas une maisonnette sur laquelle s’étalait, en lettres qui me parurent rayonnantes, l’enseigne : Bierwirthschaft. Robinson ne fut pas plus heureux quand il découvrit dans son île la marque du pied de Vendredi.
Il faut être condamné à un séjour forcé de quatre heures à Ottersweyer pour savoir tout le plaisir qu’on peut éprouver à boire la liqueur du houblon. Je n’aurais jamais cru que ce breuvage amer pût devenir si doux. O grand roi Gambrinus, sois béni ! Ce qui s’est bu de choppes dans le Bierwirthschaft d’Ottersweyer le mercredi 9 juillet, entre une heure et quatre heures de l’après-midi, est un secret entre ma conscience et moi. L’orage s’était déchaîné dans toute sa violence, comme si la nature eût voulu s’associer au trouble de mon âme. La grêle et la pluie faisaient rage ; les éclairs embrasaient le ciel ; le tonnerre roulait en un grondement continu et tombait à coups précipités. On eût dit un drame de Werner. Et je buvais d’un front serein, entre une demi-douzaine de poules qui gloussaient, deux enfants qui pleurnichaient, quatre charretiers en manches de chemises dont les gros rires ébranlaient les vitres, et une hôtesse compatissante et bavarde, qui, flairant une catastrophe, s’obstinait à me prodiguer des consolations dont je n’entendais pas un mot.
Mais tout s’épuise en ce monde, même la soif d’un voyageur altéré par 40 degrés de chaleur à jet continu. Au bout d’une heure, j’avais examiné à fond le paysage, — je le sais encore par cœur aujourd’hui et le peindrais les yeux fermés, — compté les tas de fumier, noté toutes les faneuses et les voitures de foin attelées de bœufs qui passaient sur la route. Au bout de deux heures, j’en étais réduit à compter les taches de mouches sur les vitres : cette excellente idée m’occupa longtemps, mais enfin je trouvai le total, et il fallut passer à un autre exercice. Ma montre, que je tirais à chaque minute par une sorte de tic nerveux, marchait avec une lenteur prodigieuse, comme si elle eût été enchaînée par un enchanteur. Enfin j’avise les cadres de la salle. Un à un, avec la conscience d’un expert examinant un Hobbema, je les contemple et les savoure. Au-dessus de ma tête, une lithographie porte cette inscription en français : Vue de Saint-Malo, prise du Tallard par un beau temps et par un changement de vent. Qu’est-ce que le Tallard ? Je me creuse la tête et fouille mes plus lointains souvenirs. Je connais bien le maréchal de Tallard, sous Louis XIV, mais évidemment ce n’est pas lui qui a été pris par un beau temps et par un changement de vent ! Il faudra que je m’informe. — Ah ! décidément, nous n’apprenons pas assez l’histoire de France !
Un nouveau coup de tonnerre ébranle la maisonnette. La porte s’ouvre, et livre passage à un cinquième charretier, ruisselant comme un fleuve. Il s’assied à une table voisine, et demande du fromage, qu’il mange avec appétit. Cet homme paraît heureux : les éclairs et la foudre l’environnent ; il n’y fait pas attention. Je l’envie ; malheureusement je n’aime pas le fromage.
Je finis par découvrir, à une centaine de pas en arrière, le village caché derrière les arbres. Pendant une demi-heure, le parapluie en main, je me suis promené à travers les rues d’Ottersweyer, inondées par l’orage, qui, en nettoyant les étables et leurs appendices, avait empli les rigoles d’un liquide épais et jaunâtre, où piétinait avec bonheur la jeunesse aux pieds nus des deux sexes. On voyait rentrer précipitamment les charrettes de foin escortées de faneuses le râteau sur l’épaule, et l’on entendait les mugissements des bœufs au fond des écuries. Partout des arbres, de la verdure, des jardins et du fumier. Comment vous dire le saisissement des indigènes devant ce touriste en chapeau noir, la gibecière au cou, qui se promenait avec gravité par leurs rues ? Ils s’appelaient les uns les autres pour se montrer ce noble visiteur d’Ottersweyer, et je voyais à chaque pas les figures se coller aux vitres et les habitants apparaître au seuil de leurs maisons. Après m’avoir contemplé les yeux écarquillés et la bouche béante, deux adorables bambines aux cheveux blonds se rapprochent en sautillant, et m’éclaboussent en me demandant un trinkgeld. Un rayon de soleil qui perce les nuages éclaire cette idylle encrottée, ce lied naïf traduit par Champfleury, cette pastorale de Gœthe peinte par Courbet.
J’ai trouvé au cabaret d’Ottersweyer un exemple singulier du rayonnement de la France jusque dans les villages de l’Allemagne. La grande salle est décorée de six lithographies représentant les sujets suivants : Jean Bart à l’abordage du Prince-de-Frise ; Vue de Saint-Malo, prise du Tallard par un beau temps et par un changement de vent ; Bataille de Solférino ; portraits du grand-duc Frédéric, de S. M. Guillaume, empereur d’Allemagne, et de Napoléon Ier.
Le temps et l’espace me défendent de prolonger davantage cette sombre histoire et de vous expliquer comment, après avoir attendu quatre heures, je faillis manquer le train pour n’avoir pas su attendre trois minutes de plus. Mais le récit de ce nouvel incident et de quelques autres nous mènerait trop loin. Il suffira d’ajouter que le drame d’Ottersweyer eut pour heureux dénoûment, vers la nuit tombante, la conquête d’un lit bien mérité dans une des branches de ce grand phalanstère bâti par un marchand d’éventails, qu’on appelle Carlsruhe.
Moralité du drame : se défier des lignes à embranchements lorsqu’on ne sait pas la langue du pays. Cette morale est courte, simple, claire et pratique. On fera bien de la suivre en voyage.
Sans ce fâcheux incident, je comptais ne faire à Carlsruhe qu’une promenade entre deux trains. Il n’en faut pas davantage, en effet, pour voir cette ville monotone, qui serait, je crois, la plus triste et la plus ennuyeuse de l’Allemagne, si Manheim n’existait pas. Carlsruhe l’emporte sur Manheim de toute la supériorité pittoresque d’un éventail sur un échiquier. C’est une maladie particulière au grand-duché de construire ainsi ses villes sur des plans mathématiques, à la façon des pénitenciers.
Les habitants de Carlsruhe ne comprennent rien au dédain de la plupart des voyageurs : ils se croient victimes d’un préjugé, d’une injustice ou du mauvais goût. Ceux avec qui j’ai causé m’ont paru persuadés qu’ils habitaient la plus belle ville de l’Europe. Et, en effet, la capitale du grand-duché est le type idéal du style que M. Haussmann et ses imitateurs ont voulu mettre à la mode dans ces derniers temps, aux applaudissements des esprits éclairés ; le modèle accompli de la ville neuve, propre et rectiligne. Elle marie la ligne droite à la ligne courbe dans un ensemble d’une régularité absolue. Rien n’y est laissé au hasard ; rien n’est abandonné à l’initiative individuelle : les maisons sont bâties par le grand-duc et par la ville sur un modèle uniforme, pour être louées aux particuliers. Dans ma promenade à travers Carlsruhe, je suis tombé sur un quartier monumental qu’on est en train de construire, vis-à-vis d’un nouvel édifice destiné à réunir la Bibliothèque et les Musées, et qui est fermé d’une grille. Les locataires seront là encasernés dans des palais.
Ce grand éventail, dont une quinzaine de rues, rayonnant autour du château ducal, forment les lames, reliées entre elles par d’autres rues semi-circulaires, avec de petites places triangulaires dans les intervalles, est charmant sur le papier, mais insupportable dans la réalité. Au fond, il n’y a qu’une seule rue dans la capitale du grand-duché : la Karl-Friederichs-Strasse, qui conduit en droite ligne de la gare au château. Joignez-y, si vous voulez, la Lange-Strasse, qui la coupe à angle droit. C’est dans la première qu’on a accumulé tous les hôtels et tous les monuments : le buste colossal du grand-duc Charles, la statue du grand-duc Louis, la lourde pyramide de grès rouge, d’un effet si bizarre, élevée en l’honneur du margrave Charles-Guillaume, l’hôtel de ville, l’église protestante avec sa colonnade corinthienne, la statue de Charles-Frédéric sur la place du château, ornée de parterres et de pelouses qui ressemblent à des figures de géométrie. C’est dans cette rue centrale que s’est réfugié aussi le peu de mouvement et de commerce d’une ville qui semble presque exclusivement habitée par des fonctionnaires et des rentiers. Les autres voies ne mènent à rien, et comme, tout en partant du même point que la précédente, elles s’éloignent dans les directions les plus divergentes, elles ne sont fréquentées que par leurs habitants. Il m’a pris fantaisie d’en suivre une, et, après dix minutes de marche, pendant lesquelles j’avais été épié, dévisagé, scruté et retourné sous toutes les faces, comme une proie envoyée par la Providence, à l’aide des miroirs placés à toutes les fenêtres, je dus faire un circuit d’une demi-lieue pour rejoindre le centre.
C’est une imagination qui donne certainement l’idée la plus avantageuse des sentiments monarchiques des Badois que d’avoir pris ainsi le palais ducal pour point de départ de leur capitale et d’y avoir rattaché toutes leurs rues comme au but et à la fin dernière de la ville. Il en résulte que, de sa chambre à coucher, le grand-duc peut surveiller ce qui se passe autour de lui et faire sa police lui-même, absolument comme le gardien de Mazas embrasse d’un coup d’œil tous les couloirs qui viennent aboutir à son poste central. Je ne saurais trouver de comparaison plus juste. Carlsruhe tient à la fois de la prison, de la caserne, du couvent et du phalanstère. On dirait un chef-lieu des Frères Moraves. De flegmatiques Allemands peuvent seuls habiter cette capitale cellulaire sans y être poussés au spleen et au suicide.
Une ville est l’œuvre du temps, comme une forêt. Il faut que les rues poussent, que les maisons se groupent, que les édifices sortent de terre au gré des besoins et par la lente et naturelle floraison des siècles. Les fondateurs qui croient se ménager toutes les chances en bâtissant une cité comme un monument, d’un seul jet et sur un plan tracé par un ingénieur, n’ont jamais réussi qu’à faire des nécropoles comme Versailles, ou des capitales d’une régularité glaciale et d’une vie factice comme celle du grand-duché.
Heidelberg, 11 juillet.
Au sortir de Carlsruhe, j’ai fait un second et plus considérable accroc à la ligne droite en prenant la route de Heidelberg : je voulais me dédommager de cette ville neuve en contemplant les ruines du vieux château. Dès qu’on est descendu de wagon et qu’on a dépassé la porte de la gare, l’aspect est charmant, mais ne répond pas du tout aux idées qu’éveille le nom d’Heidelberg : on croirait entrer dans une réunion d’élégantes villas, à demi cachées au milieu des arbres. Resserrée et blottie, pour ainsi dire, entre le lit du Neckar et les flancs boisés du Kœnigsthul, l’ancienne capitale du Palatinat s’allonge dans l’étroite vallée comme un serpent au soleil. En suivant les deux longues rues qui mènent d’une extrémité à l’autre, je passe successivement devant les bâtiments modernes de l’antique Université, qu’anime l’incessant va-et-vient des étudiants et des professeurs ; devant l’église Saint-Pierre, où Jérôme de Prague afficha ses thèses hérétiques ; l’église du Saint-Esprit, temple éclectique où les deux cultes vivent côte à côte, séparés par une barrière comme celle qu’on met dans les docks entre marchandises de provenances diverses, et associant ainsi, en une sorte de promiscuité choquante, la vérité à l’erreur et Dieu à l’esprit malin ; enfin, devant la Maison du Chevalier, qui tranche vivement, par son architecture et la teinte brune de sa façade curieusement ouvragée, sur les maisons sans caractère, sans style et sans âge dont elle est flanquée à droite et à gauche. Avec l’église voisine, les ruines du château et le vénérable pont de pierre où la statue de Minerve fait pendant à celle de l’électeur Charles-Théodore, c’est à peu près l’unique épave du vieil Heidelberg. Elle a traversé seule, comme la salamandre, sans recevoir aucune atteinte, les bombardements et les incendies qui, trois fois en moins de soixante ans, n’ont fait autour d’elle qu’un amas de décombres fumants de cette malheureuse ville, qui fut peut-être, de toutes les villes d’Europe, la plus souvent assiégée, saccagée et ruinée.
J’avais une lettre pour un jeune Français, porteur d’un nom illustre, qui s’est fixé à Heidelberg dans l’unique but d’y apprendre à fond l’allemand. Par les jardins de sa maison de la Karl-Strass, et par des sentiers délicieux, fermés à la banale invasion des touristes, à travers la fraîcheur des épais ombrages qui me faisaient songer au gelidis in montibus Hæmi de Virgile, nous sommes montés jusqu’au château. Je n’entreprendrai pas, on peut le croire, de décrire, après M. Victor Hugo, ce merveilleux entassement de terrasses, de galeries, de tours, de façades dans tous les styles, de salles dans tous les genres et toutes les dimensions, de perrons, de bassins, de pavillons, d’arcs de triomphe, de souterrains, de fossés, de cours, de casemates, d’arsenaux, de musées et de cachots ; véritable mosaïque de palais juxtaposés et soudés les uns aux autres dans un prodigieux ensemble, ouvrage de tant de siècles et de tant d’artistes dont pas un n’a laissé son nom gravé au coin d’une pierre, sur lequel se sont acharnés, sans pouvoir l’anéantir, les boulets, les obus, les feux des hommes et le feu du ciel, et qui, après avoir logé vingt-trois générations de cette illustre maison palatine issue de Charlemagne par les femmes, ne loge plus aujourd’hui qu’un concierge et un tonneau !
J’ai passé de longues heures à savourer tous les détails de cette ruine admirable, dont bien peu de monuments égalent la beauté ; les cinq tours qui lui restent, surtout la tour fendue, construction cyclopéenne, ouverte par une large blessure dans la formidable épaisseur de ses murs de granit, et dont un tronçon gigantesque gît dans le fossé, comme le cadavre d’un Titan abattu ; la sévère façade du Nord, sur laquelle les atteintes des bombes et de la flamme ont infligé aux statues des empereurs et des princes palatins des mutilations bizarres où le grotesque se marie au terrible ; la riante façade de l’Est, toute fleurie des grâces mythologiques, où le goût de la Renaissance italienne éclate avec une richesse et une pureté ravissantes. Partout des silhouettes majestueuses, des lignes grandioses, des morceaux exquis ou superbes, reliés les uns aux autres par ces harmonies que la nature jette sur les ruines. Partout des gazons, des feuillages, des fleurs, des rideaux de lierre et des tapis de mousse. Chaque embrasure ouvre des perspectives magnifiques ; chaque pas qu’on fait apporte un éblouissement nouveau. Si beau que fût le palais dans sa gloire, sa ruine est certes plus belle encore. Il ne pouvait avoir ni cette majesté imposante, ni ce mystère qui en accroît la grandeur, ni cette unité où viennent s’effacer et se fondre les disparates d’une architecture multiple qui va du quatorzième siècle au dix-huitième. Il semble que l’état actuel du château de Heidelberg soit son état normal, qu’il ne pourrait être autrement, et que celui qui déferait cette ruine serait plus barbare que celui qui l’a faite. La réparation dépasserait le sacrilége de la destruction. Cela est si beau qu’on oublie presque d’en vouloir aux moyens sauvages qui ont créé cette incomparable ruine, et qu’il faut un effort sur soi-même pour ne pas applaudir à leur œuvre.
On a pratiqué un café-restaurant dans le palais. En Allemagne, il faut toujours songer au boire et au manger. Aussi le spectacle des souterrains du château transformés en caves ne nous a-t-il point choqué autant que M. Victor Hugo. La fantaisie pantagruélique dont il a tiré de si belles antithèses nous a paru, au contraire, toute ruisselante de couleur locale. Ces électeurs étaient gens solides, qui buvaient sec — à l’allemande, comme disaient nos pères — et aimaient qu’on bût de même autour d’eux. L’ivrognerie s’associait à l’héroïsme dans les idées populaires et même dans les chants épiques. Les braves des Niebelungen boivent comme ils se battent et répandent le vin comme le sang. Lisez les Mémoires édifiants où Hans de Sweinichen nous raconte sa vie et celle de son noble maître Henri, duc de Liegnitz (seizième siècle) : c’est un long tissu d’aventures étranges où les exploits bachiques tiennent continuellement le haut bout. Vous y verrez toute la place qu’occupait le vin du Rhin dans la vie aristocratique et féodale de l’Allemagne. On eût cru recevoir froidement son hôte si on ne l’avait enivré. Les tournois chevaleresques avaient pour pendants des joutes bachiques, et, dans chaque cour, on élevait quelque monstre, chargé de divertir le maître et de soutenir dans ces luttes l’honneur de la maison par sa soif inextinguible. Le nain bouffon de Charles-Philippe, Perkeo, dont on voit dans la cave la statue en bois, difforme et grimaçante, tarissait ses quinze doubles bouteilles de vin du Rhin chaque jour, et ce côté de son talent n’était pas le moins apprécié. C’est pourquoi le gros tonneau est parfaitement à sa place dans la crypte d’Heidelberg.
Avez-vous remarqué le goût du public pour les gros tonneaux ? On lui en montre partout, et il ne se lasse jamais de ce genre de curiosités. Il y en avait un à l’Exposition universelle de Paris, et ce fut un des succès les plus incontestés du champ de Mars. Il y en a un à l’Exposition de Vienne. J’en ai vu une collection imposante dans la Grande-Cave de Berne. Mais le plus monstrueux n’est qu’une humble futaille à côté de ce monument, vénérable d’ailleurs par son âge plus que séculaire autant que par sa masse. Il tient près de 300,000 bouteilles, et il a été trois fois, dans le cours de son existence, rempli de vin du Rhin. On y monte par un escalier comme au sommet d’une tour, et les visiteurs s’amusent parfois à danser un quadrille sur la plate-forme qui le recouvre, comme fit l’électeur Charles-Théodore avec sa cour, la première fois qu’on fut parvenu à l’emplir.
Après une promenade sur la terrasse et dans les jardins, nous étions assis à une table du café, quand un grand jeune homme au visage tailladé, coiffé d’une casquette blanche, qui buvait sa quatrième choppe à la table voisine, vint serrer la main à mon compagnon. Celui-ci nous présenta l’un à l’autre. Le jeune homme était un étudiant, portant sur sa casquette la couleur de sa corporation, et dans la balafre qui sillonnait son front les traces de son humeur batailleuse et de sa fidélité aux vieilles traditions du duel universitaire.
« Eh bien, Monsieur, me dit-il, vous êtes venu contempler l’ouvrage de vos compatriotes ?
— Oui, Monsieur, répondis-je, surpris de cette brusque attaque. En venant, j’ai passé par Strasbourg, et au retour j’ai l’intention de passer par Bazeilles.
— Ceci a tué cela, Monsieur, comme dirait l’auteur de Notre-Dame de Paris.
— Comment ! c’est parce que Louvois et Louis XIV ont donné, en 1689 et en 1693, l’ordre de détruire le château d’Heidelberg, que vous avez bombardé Strasbourg, brûlé Bazeilles et Châteaudun en 1870 ! Votre haine contre la France remonte jusque-là ?
— Elle remonte plus haut, Monsieur.
— Peut-être, comme celle du teutomane dont parle Henri Heine, jusqu’à la mort de Conradin de Hohenstaufen, décapité à Naples par Charles d’Anjou ?
— Plus haut, Monsieur, plus haut… Vous allez à l’Exposition de Vienne ?
— Oui, Monsieur.
— Eh bien ! regardez à votre entrée, dans le grand Salon, le tableau de Piloty qui représente Thusnelda, la femme d’Hermann (que vous appelez Arminius, je crois), au triomphe de Germanicus. Voilà le premier anneau de la haine allemande.
— Contre la France ?
— Contre les races latines, Monsieur.
C’est bien possible, après tout. L’Allemagne est patiente, parce qu’elle se croit éternelle. Elle est capable de couver sa vengeance pendant des siècles. Tout germe lentement, mais sûrement, dans ces têtes carrées qui mettent huit jours à ruminer un bon mot et toute leur vie à nourrir une idée. Leur ressentiment n’a fait que s’exalter, au lieu de s’assouvir, par la défaite et le démembrement de la France. Cet étudiant était un Prussien de la Poméranie : on est peu exposé à de pareilles rencontres, non-seulement dans l’Allemagne autrichienne, mais au sud du nouvel empire, dans le Grand-Duché, le Wurtemberg, la Bavière même, dont les habitants diffèrent du Prussien autant que le Napolitain du Piémontais.
« Vous venez de voir là, me dit mon compagnon, lorsque notre interlocuteur fut parti, un des plus beaux types de ce qu’on appelle le mangeur de Français. Tous les soirs, à la brasserie, il braille pendant deux heures la Garde du Rhin ou la Patrie de l’Allemand. Le mois prochain, il proposera à sa corporation de changer la couleur blanche de sa casquette contre la couleur rouge, image du sang français, comme dit Kœrner. Ce qui ne l’empêche pas de rechercher les Français, dont il parle très-bien la langue, de lire nos auteurs et nos journaux avec passion, quitte à les traiter après de corrupteurs de la morale publique, de se cotiser avec deux ou trois amis pour comprendre le Figaro, et de m’interroger sans cesse sur Paris, qu’il brûle d’aller voir, tout en le qualifiant de Sodome. Au fond, il y a de l’amour dans sa haine. »
Et puis, ces cerveaux allemands ont toujours un petit coin qui n’est pas bien net.
C’est égal : la réponse n’était pas facile devant les ruines du château de Heidelberg. Cette destruction, dont la seule pensée éveillait la princesse Palatine en sursaut dans sa chambre à coucher de Versailles et la faisait pleurer à chaudes larmes pendant la nuit, avait excité l’horreur et la pitié des exécuteurs eux-mêmes. « Je ne crois pas que de huit jours mon cœur se retrouve dans sa situation ordinaire », écrivait, le 4 mars 1689, le comte de Tessé à Louvois, en lui rendant compte de l’accomplissement de ses ordres. J’imagine qu’en voyant passer dans la cour de Versailles le roi Guillaume, qui allait se faire couronner empereur d’Allemagne, Turenne, qui garde avec Condé l’entrée du palais de Louis XIV, a dû se souvenir du Palatinat.
Stuttgard, 12 juillet.
C’est à la station de la jolie petite ville de Bruchsal, s’il m’en souvient bien, que l’on quitte les wagons badois pour entrer dans ceux de la compagnie wurtembergeoise. A ce propos, l’équité veut que je fasse réparation d’honneur aux chemins de fer allemands. Deux choses y choquent d’abord le voyageur français : ils vont lentement, et ils n’allouent pas de bagage aux voyageurs. Sur le second point il faut passer condamnation, à moins qu’on ne voyage en touriste expert, avec des valises portatives qu’on peut toujours loger à côté de soi, et pour lesquels les employés se montrent fort tolérants. Quant au premier point, on apprend bien vite à connaître les trains rapides, qui coûtent plus cher que les autres, mais marchent aussi vite qu’en France, et sont vraiment les seuls praticables pour les gens forcés de compter avec le temps. Ces deux questions réglées, les chemins de fer allemands ont des mérites qui les recommandent au respect des voyageurs et à l’étude de nos compagnies françaises. Leurs secondes sont construites sur le modèle de nos premières, qu’elles égalent en élégance et en confortable. Elles ont des filets pour les bagages, et, comme tout le monde fume en Allemagne, on pousse la précaution jusqu’à y installer l’attirail nécessaire pour recevoir la cendre et les bouts d’allumettes. Même supériorité pour les gares qui, jusque dans les petites villes, sont des monuments dont les nôtres n’approchent pas.
En Wurtemberg, c’est mieux encore. Les wagons sont vastes, largement éclairés, avec un couloir entre les places qui permet de passer d’une voiture à l’autre, et, aux extrémités, des plates-formes sur lesquelles s’ouvrent les portes, et où l’on peut prendre l’air en regardant le paysage. A cette plate-forme s’adapte un double escalier, aussi commode que celui d’un appartement parisien. Bref, le Wurtemberg est le paradis des voyageurs en chemin de fer.
Quelques lieues avant d’arriver à Stuttgard, on rencontre Ludwisburg, — encore une ville toute neuve et factice, comme Carlsruhe, avec des rues bien larges, bien droites, bien régulières, où il ne manque absolument que des passants. Cette création fantasque d’un prince qui voulait se venger de sa capitale est une ville mort-née, qui n’est même pas peuplée par des fantômes, comme Versailles, car elle n’a pas d’histoire : elle n’a qu’une garnison, un arsenal, une fonderie, un grand château solitaire avec de vastes jardins, des officiers qui s’ennuient, et des habitants qui ne s’amusent pas davantage.
Quand nous arrivâmes à Stuttgard, quoiqu’il fût à peine neuf heures, la ville était déjà silencieuse, obscure et déserte, comme si l’on eût sonné le couvre-feu. On se couche de bonne heure en Allemagne. La journée avait été accablante, et je me sentais brisé de fatigue et énervé de chaleur. L’hôtel, tout voisin de la gare, débordait de voyageurs : il ne restait sous les combles qu’une chambrette au midi, aérée par une seule fenêtre donnant sur une cour étroite, et dont la température faisait aussitôt songer aux Plombs de Venise. On sentait, en pénétrant dans cette fournaise, que tout le jour elle avait été chauffée à blanc par un soleil implacable et meurtrier.
Ce fut avec une résignation morne que je pris possession de ce gîte inhospitalier et que je m’étendis sur une de ces effroyables couchettes allemandes, vrais lits de Procuste, trop courts et trop étroits pour un homme de moyenne taille, garnis de matelas durs comme des planches, d’une pile d’oreillers plats, longs et rigides comme des galettes de sarrasin, de couvertures épaisses, de duvets massifs et de draps microscopiques. Dès la première minute, j’avais regardé cet instrument de torture avec une défiance qui fut bien vite justifiée. Pour comble de disgrâce, l’hôtelier de Stuttgard avait imaginé un perfectionnement que j’ai retrouvé depuis en d’autres villes allemandes, mais que je rencontrais ici pour la première fois, dans des conditions qui devaient m’en faire particulièrement apprécier le charme : le drap était solidement boutonné à la couverture sur les quatre côtés. Au bout de quelques instants, sentant qu’il me serait impossible de supporter le poids de cette montagne, je rallumai ma bougie et passai dix grandes minutes à défaire les soixante boutons qui maintenaient en respect ma serviette de lit, bénissant le ciel qu’il n’eut pas pris fantaisie à mon hôtelier de pousser son perfectionnement plus loin encore et de coudre le drap à la couverture. On me dit que le journal de modes le plus répandu de France recommandait dernièrement à ses abonnés cet ingénieux système germanique. Je souhaite à la directrice, pour toute leçon et pour tout châtiment, de se trouver aux prises avec l’invention qu’elle vante dans une chambre d’auberge donnant au midi, sur la cour, et par trente-cinq degrés de chaleur.
J’espérais enfin avoir vaincu tous les obstacles et pouvoir conquérir le sommeil, mais j’avais compté sans mes voisins. Au moment où le premier rêve commençait à flotter devant mes yeux alourdis, ils rentrèrent bruyamment, faisant sonner escaliers et couloirs sous les talons de leurs bottes. Pendant une demi-heure, ce fut un cliquetis de portes qu’on ouvre et qu’on ferme, de chaussures qu’on jette, de meubles qu’on agite et de chaises qu’on traîne sur le parquet. A ce remue-ménage succédèrent de violents coups de sonnette. On fit monter de la bière, on alluma les pipes, et une conversation animée, pleine de cris et de rires, commença entre ces aimables jeunes gens, dont j’étais à peine séparé par une mince cloison.
A minuit ils causaient encore. J’avais pris mon mal en patience, espérant qu’il aurait prochainement une fin. Vers minuit, il se fit un moment de silence ; puis tout à coup un trio, modulé d’abord à mi-voix, mais s’animant peu à peu, s’éleva de l’autre côté de la cloison. C’étaient mes voisins, qui, désespérant sans doute de pouvoir dormir, abordaient leur répertoire. Ils chantaient :
« L’amour est pareil à la rose qui se renouvelle toujours, bien que son éclat d’aujourd’hui doive demain mourir et qu’aucun de nous ne se souvienne d’hier. »
Paroles de Gustave Schwab, le poëte de Stuttgard ; musique de je ne sais qui. Après cette romance, ils en chantèrent une autre, puis une autre encore. Je me rappelai alors que nous étions en Souabe, le pays des lieder et des ballades. Si l’Allemagne est la contrée où l’on chante le plus en Europe, la Souabe est la contrée où l’on chante le plus en Allemagne. Le nombre de poëtes à qui elle a donné naissance, et le nombre de poésies laissées par ces poëtes, assurent à ce coin de l’Allemagne une supériorité qu’on ne lui conteste pas. L’école souabe, qui compte des noms comme ceux de Ruckert, de Hebel, de Justin Kerner, de Karl Mayer, d’Uhland, et se rattache à Schiller comme à sa source, se distingue dans la littérature allemande par des caractères tout spéciaux de fraîcheur, de rêverie ingénue, de douceur naïve et de bonhomie, qui ont contribué à la rendre populaire. En Allemagne, le chant est intimement uni à la poésie, et la lyre n’est pas une métaphore.
Je ne sais vers quelle heure matinale mes voisins me permirent enfin de m’endormir. Ma visite à la ville se ressentit naturellement de cette nuit agitée et de la chaleur qui, dès l’aube, avait repris plus lourde et plus intense que la veille. Je me suis languissamment traîné, en cherchant l’ombre, le long des rues interminables dont Stuttgard est fière : la Kœnigs-Strasse, pleine de magasins à l’instar de Paris, et la Neckar-Strasse, pleine de monuments publics et de palais. Les palais ne manquent pas à Stuttgard, pas plus que dans aucune autre ville d’Allemagne ; seulement ils ne sont pas beaux : je parle des palais modernes. Les Allemands sont travaillés d’une immense ambition architecturale qui les pousse à mettre des palais partout. A chaque instant il m’arrivait de demander à un passant : « Quel est donc ce château ? » et il me répondait : « C’est un restaurant, ou un café, ou un cercle, ou la maison d’un boucher enrichi, ou une caserne, ou une gare. » Les gares et les casernes surtout, voilà les monuments de toute ville allemande. Celles-ci ressemblent à des forteresses féodales, avec des tours crénelées ; celles-là à des églises, le plus souvent gothiques, et l’analogie se complète grâce aux Suisses en hallebarde qu’on voit sur le seuil. Bizarre mélange, et bien caractéristique, de l’esprit positif et de l’esprit romantique ! J’avais déjà vu à Carlsruhe et à Heidelberg des gares magnifiques ; celle de Stuttgard est plus belle encore : elle a surtout une immense galerie vitrée avec une coupole digne d’une cathédrale. De même, sur la grande place, vis-à-vis le vieux château du seizième siècle, flanqué de deux tours rondes, et le Château-Neuf, que surmonte une couronne dorée, et où l’architecte, par une fantaisie astronomique, a pratiqué tout juste autant de pièces qu’il y a de jours dans l’année, on voit un vaste et imposant édifice, long de plus de 430 pieds, décoré d’une colonnade au milieu de laquelle s’ouvrent deux portiques corinthiens : je l’avais pris d’abord pour le palais royal, et c’est tout simplement le Kœnigsbau, vaste assemblage de magasins, de cafés et de salles de concert.
Je n’ai bien apprécié de Stuttgard que ses ombrages, — charme des villes allemandes, — le beau square de la place du Château, et surtout le parc de la Résidence, merveilleuse promenade où le charme intime et champêtre des grandes herbes, des eaux vives, des sentiers isolés et des réduits mystérieux s’allie à l’aspect vraiment royal que lui donnent ses larges allées, ses grands arbres, ses vastes pelouses, ses bassins et ses statues. Le site de Stuttgard est charmant. Le cercle des collines boisées qui l’entoure déroule sur ses flancs une verte ceinture de vignes, profanées par une multitude de brasseries : un vieux dicton prétend que, « si l’on ne cueillait à Stuttgard le raisin, la ville se noierait dans le vin », ce qui ne l’empêche pas de se noyer tous les jours dans la bière. Ses environs, qu’égayent les gracieux détours du Neckar, sont semés de villas et de palais d’été. Grâce aux ombrages du parc, j’ai pu prolonger ma promenade jusqu’aux portes de Cannstatt, un Baden en miniature, qui fait à la capitale du Wurtemberg le plus coquet et le plus séduisant des faubourgs. Si jamais vous passez par Stuttgard, allez voir Cannstatt, le parc royal et la Wilhelma, rêve oriental éclos sous le ciel germanique, mais ne vous dérangez pas pour visiter le Musée, digne tout au plus d’une préfecture de deuxième classe.
La route de Stuttgard à Ulm n’est pas moins charmante. Les bois, les collines, les rivières et les vallons s’y marient à souhait pour le plaisir des yeux. Des villages blancs et de hauts clochers se détachent sur un fond de verdure sombre. Les Alpes de Souabe dessinent au loin leurs cimes, sur lesquelles sont perchées de vieilles forteresses féodales. Çà et là quelques ruines jettent une poésie de plus dans le paysage. C’est vraiment un aimable pays que ce Wurtemberg, et je comprends qu’il ait inspiré tant de poëtes. Mais que le Wurtembergeois est donc laid avec son ample bicorne aux ailes retroussées, ou sa casquette à visière longue d’un pied, sa redingote courte de taille et tombant sur les talons, son gilet fermé à gros boutons serrés les uns contre les autres, et les hautes jambières de cuir où se perdent ses mollets de héron ! J’ai rencontré sur la route des enfants même affublés de ce lamentable costume, et leur aspect m’a gâté le paysage. Un de ces fantoches, placé dans un verger de France, épouvanterait les oiseaux, mais les moineaux d’Allemagne y sont habitués.
Ulm et Tubingue, 13 et 14 juillet.
Les voyageurs ne sont pas dans l’usage de s’arrêter à Ulm : ils auraient bien raison si elle n’avait sa merveilleuse cathédrale, un des chefs-d’œuvre de l’art gothique en Allemagne. Comme Harlem, comme Fribourg, comme Birmingham, Ulm se vante de posséder les plus belles orgues du monde ; je ne sais ce qui en est, mais je sais du moins que j’ai vu rarement ailleurs un plus haut et plus magnifique élancement des voûtes, une chaire d’un travail plus précieux, plus délicat et plus compliqué, des stalles plus curieuses que celle où Syrlin a sculpté, d’un ciseau si vigoureux et si fin, avec tant d’expression, de tournure et de couleur, si je puis ainsi dire, les philosophes, les héroïnes, les sages et les saints du paganisme, du judaïsme et du christianisme.
Pas plus que le Dom de Cologne et tant d’autres, le Munster d’Ulm n’a jamais été achevé. Il manque à la tour 236 pieds pour atteindre la hauteur du plan primitif exposé dans la sacristie ; elle est entourée d’échafaudages, car on rêve de la mener à terme. Il n’est pas nécessaire d’être grand prophète pour prédire qu’on n’en viendra jamais à bout. Les habitants d’Ulm n’ont plus la foi de leurs pères, qui élevèrent à leurs frais cette cathédrale dont ils avaient juré de faire la plus belle de l’Allemagne, — et la foi seule peut soulever des montagnes. Quels mondes que ces édifices dont la construction a demandé des siècles, et dont la réparation ou l’achèvement dépasse les forces de nos générations de pygmées ! Depuis 1820, on travaille activement à la cathédrale de Cologne ; des comités se sont formés de toutes parts, les souscriptions ont afflué de tous les points du monde catholique ; mais l’armée d’ouvriers qui s’agite à l’ombre de la masse colossale y semble perdue et noyée dans sa tâche comme une fourmilière au bas d’un chêne.
Quant à Ulm, ce n’est qu’une villasse, à l’aspect vieillot plutôt qu’antique. Son hôtel de ville est dans un état de dégradation qui fait peine. La vétusté de ses maisons de briques, à frontons triangulaires et à étages surplombant, est dénuée de tout attrait artistique ou pittoresque : j’en excepte pourtant les enseignes qui branlent à tous les vents avec un grand bruit de ferraille, et dont on pourrait faire une collection fort curieuse. Du haut de ses remparts détruits et changés en une maigre promenade, je suis allé saluer le Danube, que je rencontrais pour la première fois : mais le Danube lui-même manque ici de grandeur et de majesté.
Ulm a été, après la guerre de 1870, l’un des principaux centres habités par les prisonniers français. Trois cent cinquante-deux de ces pauvres gens reposent côte à côte à l’une des extrémités du cimetière. Sur chaque tombe s’élève uniformément une très-humble croix de bois noir, portant en français les noms du défunt, le numéro de son régiment et la date de sa mort. Au centre s’élève un petit monument de marbre noir, sur lequel je n’ai pu lire sans me sentir les yeux mouillés de larmes cette simple inscription si éloquente en pareil lieu : « Dieu ! faites miséricorde à ces enfants de la France, morts loin de leur patrie ! »
Au sortir de là, on m’a montré, sur les hauteurs qui couronnent la ville, derrière la citadelle, tout récemment revue, corrigée et considérablement augmentée par les Prussiens, la ferme où Napoléon Ier avait établi son quartier général au mois d’octobre 1805. Quel souvenir et quel rapprochement ! Sedan et la capitulation d’Ulm ! Ainsi, en Allemagne, j’ai trouvé partout la trace de notre honte sur le souvenir de notre gloire, et nos soldats prisonniers pouvaient lire au seuil de chacun de leurs cachots le nom d’une victoire française.
En quelques heures j’avais vu toute la ville, et j’allais partir pour Augsbourg et Munich, quand un professeur de gymnase, avec qui j’avais lié connaissance l’an dernier sur le lac de Morat, m’apprit qu’on célébrait le lendemain l’inauguration d’une statue élevée en l’honneur d’Uhland, dans son lieu natal, à Tubingue. Il se rendait à cette fête patriotique et m’engagea vivement à l’accompagner. Il fallait revenir sur mes pas, mais un détour de plus ne pouvait m’effrayer dans ce voyage en zigzags. Nous montâmes en wagon vers trois heures de l’après-midi. Le train était déjà envahi par des bourgeois d’Ulm, des professeurs et des sociétés de chant, qui ne cessèrent, durant tout le voyage, d’alterner leurs exercices comme les bergers de Virgile. De loin en loin, de nouvelles sociétés montaient avec leurs bannières ; elles étaient accueillies par les hourrahs de leurs compagnons, et les chants reprenaient de plus belle.
Au crépuscule naissant, nous débarquions à Tubingue. Les ruelles irrégulières et escarpées de la vieille ville universitaire, et la belle rue neuve où l’on a réuni toutes les institutions et tous les monuments, étaient déjà pavoisées de drapeaux noir, rouge et or, les couleurs de l’empire fédératif de 1848. Les sociétés se forment en cortége et s’acheminent processionnellement vers le cimetière de la ville. Arrivées à la tombe d’Uhland, elles se rangent en cercle, tous les assistants se découvrent, et bientôt un chœur aux accents graves et profonds s’élève, chantant le sommeil du poëte endormi dans la mort. Ce chant religieux, modulé à mi-voix sur un tombeau, dans les lueurs recueillies du soleil couchant, parlait à l’âme comme les voix mystérieuses des ballades allemandes.
Le lendemain, à six heures du matin, je fus éveillé par un cantique qu’exécutait, sur la tour de la Stiftskirche, un orchestre d’instruments à vent. A neuf heures, le cortége officiel se groupait devant l’Université et se dirigeait avec lenteur vers la place Uhland, décorée d’une forêt de mâts et de drapeaux. Au centre, la statue de bronze, recouverte d’un voile gris, dessinait vaguement sous les plis de l’enveloppe ses formes puissantes. On connaît le programme invariable de ces sortes de cérémonies, et je ne le décrirai pas en détail. Il suffira de dire qu’après la cantate obligée et un interminable discours du professeur Kœstlin, comme midi sonnait à l’horloge voisine, le voile de la statue tomba et laissa apparaître dans un rayon de soleil le visage robuste du poëte, avec son large front, son expression rêveuse, énergique et simple. Le canon tonne, les fanfares éclatent, mêlées aux acclamations de la foule, et les cloches elles-mêmes saluent à toutes volées le barde populaire de la Souabe.
Deux choses m’ont surtout frappé dans cette fête, que j’ai curieusement suivie, dissimulé dans les rangs des plus humbles spectateurs, entre de vénérables bourgeois aux chapeaux d’immense envergure et des jeunes filles aux jupons courts et aux nattes blondes pendant jusqu’aux pieds. La première, c’est le caractère démocratique et, par certains côtés, anti-prussien, qu’elle a revêtu. Ce n’était pas le drapeau de l’empire allemand, tel que l’a fait M. de Bismarck, qui flottait autour de la statue du poëte libéral et patriote, chantre du vieux droit, membre du parlement de Francfort ; et l’après-midi, pendant la fête intime et populaire qui suivit les cérémonies officielles, le fils d’un autre poëte souabe, de Karl Mayer, intime ami et collègue d’Uhland, dans un discours prononcé en plein air, se demandant ce que celui-ci eût pensé des événements accomplis depuis 1866 et du nouvel empire d’Allemagne, ne craignit pas de répondre que sa conscience eût refusé de s’y rallier.
Mais ce qui m’a frappé plus encore, c’est la vénération et l’amour de tout ce peuple pour le héros de la fête. On sentait que tous l’avaient lu, que tous le connaissaient, le savaient par cœur. Le soir, dans les brasseries, par les rues, on n’entendait que des chœurs chantant le Wurtemberg, la Nouvelle Muse, En avant ! le Droit domestique, ou quelqu’une de ces chansons à boire dont il a fait le cadre des plus nobles pensées. C’est là que j’ai vu et senti pour la première fois l’action exercée en Allemagne par les poëtes, surtout par les poëtes lyriques. Ils ne s’adressent pas seulement aux lettrés ; avec l’élite ils ont conquis la foule. Là-bas, la poésie, aidée par la musique, se mêle à la vie nationale d’une façon bien autrement étroite et profonde que chez nous. Elle a des chants pour tous les besoins, pour tous les sentiments et toutes les idées qui font battre le cœur humain, pour tous les âges et toutes les conditions. Même lorsqu’elle aborde les genres les plus naïfs et le ton le plus familier, son inspiration est grave, patriotique et religieuse. En écoutant les romances d’Uhland dans les brasseries de Tubingue, je ne pouvais m’empêcher de songer avec quelque honte à ce qu’on chantait à la même heure dans les cabarets français, et j’ai compris alors le rôle des poëtes dans l’histoire moderne de l’Allemagne, depuis les plus grands jusqu’aux plus petits : de Schiller à Maurice Arndt et à Théodore Kœrner, de Kœrner à Uhland, d’Uhland à Karl Wilhem, l’auteur de la Garde sur le Rhin, dont les strophes guerrières, comme autrefois celles de la Chanson de l’épée et des Chasseurs noirs, ont si furieusement sonné la charge contre la France.
Munich, 16-20 juillet.
J’ai fait mon entrée à Munich par le crépuscule et par une pluie battante, la première qui tombât depuis mon entrée en Allemagne : c’est bien là, je l’ai compris dès le lendemain, l’aspect sous lequel il faut voir Munich. La pluie et les teintes crépusculaires conviennent parfaitement aux longues et sévères perspectives, à l’aspect solennel et triste de cette ville que le Prussien libéré Henri Heine ne pouvait entendre appeler l’Athènes du Nord sans éprouver des crispations de nerfs. Tandis que la voiture m’emporte à l’hôtel, j’entrevois vaguement, à travers la vitre couverte d’une buée grisâtre, des palais badigeonnés de jaune, des arcs de triomphe, des portiques, des colonnades, des squares plantés d’arbres et de bronzes, du gothique moderne, des églises Renaissance, des dômes, des tours, des statues rangées en file, et un obélisque. Cela m’apparaît comme un rêve, et il me semble que je vois défiler devant moi les ombres de dix villes évoquées par mon souvenir.
Singulière capitale ! elle est composée de pièces et de morceaux, comme une mosaïque. Rien n’y est venu d’un jet et n’y a naturellement poussé. C’est là, décidément, le caractère de beaucoup de villes allemandes, dont la physionomie offre je ne sais quoi de pédantesque et de compassé, et ressemble à un devoir universitaire, quand ce n’est pas à un pensum. Mais aucune n’offre ce caractère au même degré que Munich, le type le plus complet, le plus achevé, de la ville artificielle. Tout y sent l’effort, la combinaison laborieuse et savante, l’érudition et l’imitation. Vous diriez qu’elle a été mise au concours pour le prix de Rome. On a voulu qu’elle contînt des échantillons de tous les genres, de tous les styles, de toutes les époques. C’est un recueil de pastiches académiques. Qui pourrait en compter les palais et les statues ? Mais l’impression qui s’en dégage a je ne sais quoi de glacial : quoique Munich compte plus de 180,000 habitants, le silence et la solitude règnent autour de ces édifices, construits pour la plupart dans la partie nouvelle de la ville, où le mouvement de la foule ne répond pas encore au nombre et à l’importance des monuments.
Depuis plus de deux siècles, tous les souverains de la Bavière ont mis leur gloire à se dépasser l’un l’autre dans la voie des embellissements. Maximilien Ier, contemporain de Henri IV et de Louis XIII, avait déjà tant fait pour sa capitale, que Gustave-Adolphe, émerveillé de trouver une ville si magnifique au milieu d’une si pauvre campagne, s’écriait, en une métaphore qui sent son roi batailleur : « C’est une selle d’or sur un cheval maigre. » Munich n’avait pas alors à ses portes cette immense promenade qu’on appelle le jardin anglais, demi-parc, sillonné par les bras de l’Isar et dont le lac semble habité par les ondines de Gœthe et de Schiller. Les deux successeurs de Maximilien continuèrent activement l’œuvre commencée, et après eux, le roi Louis Ier redoubla de zèle et de magnificence.
Le roi Louis avait l’imagination haute et le goût porté vers le grand. Passionné pour toutes les formes de l’art, qu’il cultivait lui-même avec quelque succès, et nourrissant la noble ambition de ressusciter en lui ces princes de la Renaissance qui ont attaché leur nom au seizième siècle, il se mit à orner Munich avec pompe, à en faire une ville auguste, quelque chose comme une tragédie classique, avec des intermèdes romantiques et nationaux. Non content d’emprunter à la Grèce son architecture pour élever l’ancienne et la nouvelle Pinacothèque, la Glyptothèque et les Propylées, il lui emprunte sa langue pour les baptiser. Puis viennent le Siegesthor, élevé sur le modèle de l’arc de Constantin ; le Festsaalbau, sur le patron des palais vénitiens ; le Ministère de la guerre, la Bibliothèque, l’Institut des aveugles, le Feldherrnhalle, transplantés de Florence à Munich ; le Kœnigsbau, reproduction du palais Pitti ; l’Université, dans le style italien du moyen âge ; enfin, les quatre églises, qui reproduisent avec une perfection étonnante et une merveilleuse précision les grandes époques de l’architecture religieuse étudiée dans ses types les plus irréprochables et les plus caractérisés, depuis la basilique romaine de Saint-Boniface jusqu’au style ogival le plus pur, tel qu’on peut aller le contempler à Notre-Dame de Bon-Secours.