Title: Chroniques de J. Froissart, tome 8.1
1370-1377 (Depuis le combat de Pontvallain jusqu'à la prise d'Ardres et d'Audruicq)
Author: Jean Froissart
Editor: Siméon Luce
Release date: August 9, 2024 [eBook #74208]
Language: French
Original publication: Paris: Vve J. Renouard, 1869
Credits: Clarity, Hans Pieterse and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))
Note sur la transcription.
Le tome VIII des Chroniques de J. Froissart a été publié en deux parties. Une Table de cette première partie a été insérée à la fin de ce volume, basée sur la Table complète contenue dans la deuxième partie. Cette deuxième partie peut être consultée à l'adresse gutenberg.org/ebooks/74209.
Ce volume contient de nombreuses références au tome VII des Chroniques. Cet ouvrage peut être consulté à l'adresse gutenberg.org/ebooks/73967.
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9627.—PARIS, TYPOGRAPHIE LAHURE
Rue de Fleurus, 9
CHRONIQUES
DE
J. FROISSART
PUBLIÉES POUR LA SOCIÉTÉ DE L’HISTOIRE DE FRANCE
TOME HUITIÈME
1370-1377
(DEPUIS LE COMBAT DE PONTVALLAIN JUSQU’A LA PRISE D’ARDRES ET D’AUDRUICQ)
PREMIÈRE PARTIE
SOMMAIRE ET COMMENTAIRE CRITIQUE
PAR SIMÉON LUCE
[Logo: SOCIÉTÉ DE L’HISTOIRE DE FRANCE]A PARIS
LIBRAIRIE RENOUARD
(H. LAURENS, SUCCESSEUR)
LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DE L’HISTOIRE DE FRANCE
RUE DE TOURNON, Nº 6
M DCCC LXXVIII
EXTRAIT DU RÈGLEMENT.
Art. 14. Le Conseil désigne les ouvrages à publier, et choisit les personnes les plus capables d’en préparer et d’en suivre la publication.
Il nomme, pour chaque ouvrage à publier, un Commissaire responsable chargé d’en assurer l’exécution.
Le nom de l’Éditeur sera placé en tête de chaque volume.
Aucun volume ne pourra paraître sous le nom de la Société sans l’autorisation du Conseil, et s’il n’est accompagné d’une déclaration du Commissaire responsable, portant que le travail lui a paru mériter d’être publié.
Le Commissaire responsable soussigné déclare que le tome VIII de l’Édition des Chroniques de J. Froissart, préparée par M. Siméon Luce, lui a paru digne d’être publié par la Société de l’Histoire de France.
Fait à Paris, le 1er décembre 1887.
Signé L. DELISLE.
Certifié,
Le Secrétaire de la Société de l’Histoire de France,
J. DESNOYERS.
1370, 4 décembre. COMBAT DE PONTVALLAIN.—19 décembre. MORT DU PAPE URBAIN V. 30 décembre. ÉLECTION DE GRÉGOIRE XI.—1371, avant le 15 janvier. AGGRAVATION DE LA MALADIE ET RETOUR EN ANGLETERRE D’ÉDOUARD, PRINCE D’AQUITAINE ET DE GALLES.—1370, 1ers jours de décembre à 1371, fin de février. SIÈGE ET PRISE DE MONTPONT, EN PÉRIGORD, PAR JEAN, DUC DE LANCASTRE.—1371, août et septembre. SIÈGE ET PRISE DE MONCONTOUR, EN POITOU, PAR JEAN, DUC DE LANCASTRE, ET THOMAS DE PERCY, SÉNÉCHAL DE POITOU.—1371, fin de janvier et février. EXPÉDITION DE BERTRAND DU GUESCLIN EN VUE DE LA LEVÉE DU SIÈGE DE MONTPONT ET SIÈGE D’USSEL.—1371, 1er août. COMBAT NAVAL DE LA BAIE DE BOURGNEUF. 22 août. BATAILLE DE BASTWEILER.—1372, premiers mois. RETOUR EN ANGLETERRE DE JEAN, DUC DE LANCASTRE ET MARIAGE DE CE PRINCE AVEC CONSTANCE DE CASTILLE, FILLE AÎNÉE DE D. PÈDRE, D’EDMOND, COMTE DE CAMBRIDGE, FRÈRE DE JEAN, AVEC ISABELLE, SŒUR DE CONSTANCE.—1372, 13 janvier. MORT DE GAUTIER DE MASNY (§§ 669 à 686).
Aussitôt[1] après sa promotion à la dignité de connétable de France, Bertrand du Guesclin entreprend une chevauchée contre Robert Knolles, qui ravageait alors les marches d’Anjou[2] et du Maine; il vient tenir garnison au Mans[3]; Olivier de Clisson, compagnon d’armes de Bertrand, occupe une forteresse voisine. Jean de Menstreworth[4], l’un des chevaliers de l’armée anglaise d’invasion, combat tous les plans de Robert Knolles. Cette armée est divisée en deux corps dont le premier, sous les ordres de Robert Knolles et d’Alain de Buxhull, est déjà arrivé aux environs du Mans[5], tandis que le second corps, commandé par Thomas de Granson, resté plus en arrière, est séparé du premier par une journée de marche environ. Aussitôt qu’il est informé des projets des Français, Robert Knolles prend des mesures pour opérer la concentration des forces anglaises; il mande à Thomas de Granson, à Hugh de Calverly, capitaine de Saint-Mor-sur-Loire[6], à Robert Briquet, à Robert Cheyne et à Jean Cressewell de venir le rejoindre en toute hâte. Au moment où Thomas de Granson, à la tête de deux cents lances, exécute une marche de nuit pour répondre à l’appel de Robert Knolles, il est attaqué à l’improviste près de Pontvallain[7] par Bertrand du Guesclin et Olivier de Clisson, qui ont sous leurs ordres environ quatre cents lances. Cette bataille se livre le 10[8] octobre 1370. Les Anglais sont défaits. Les Français vainqueurs ramènent au Mans[9] leurs prisonniers. A cette nouvelle, le reste des forces anglaises se disperse; Hugh de Calverly, Robert Briquet, Robert Cheyne et Jean Cressewell retournent précipitamment dans leurs garnisons. Robert Knolles lui-même court s’enfermer en toute hâte dans son château de Derval, et Alain de Buxhull vient passer ses quartiers d’hiver à Saint-Sauveur-le-Vicomte. P. 1 à 5, 255 à 257.
Après la victoire de Pontvallain, Bertrand du Guesclin et Olivier de Clisson amènent leurs prisonniers[10] à Paris; et loin de les charger de chaînes, ainsi que font les Allemands, ils les prennent à rançon courtoise et les mettent en liberté sur parole. Pendant ce temps, le prince de Galles et le duc de Lancastre, revenus de l’expédition de Limoges, se tiennent à Cognac[11].—Le pape Urbain V meurt à Avignon vers la fête de Noël[12]. Grâce à l’entremise de Louis, duc d’Anjou[13], qui se trouve sur les lieux pendant la réunion du conclave, le cardinal de Beaufort est élu souverain pontife sous le nom de Grégoire XI.—Eustache d’Auberchicourt est fait prisonnier en Limousin par un homme d’armes breton nommé Thibaud du Pont, capitaine d’un château appartenant au seigneur de Pierre-Buffière[14]; condamné à verser une rançon de douze mille francs, il en paye comptant quatre mille et donne son fils François en otage pour le reste; puis il va occuper la forteresse de Carentan[15], en basse Normandie, que lui a donnée le roi de Navarre et où il devait mourir.—Sur ces entrefaites, le vieil Arnoul d’Audrehem, qui avait été si longtemps maréchal de France, meurt à Paris[16] où l’on célèbre ses obsèques. P. 5, 6, 257 à 259.
Raymond de Mareuil, chevalier du Limousin[17], qui avait abandonné le parti anglais pour le parti français[18], un certain jour qu’il revenait de Paris dans son pays natal, est fait prisonnier par les gens d’armes de Hugh de Calverly[19] et enfermé dans une forteresse appartenant à Geoffroi d’Argenton[20]. Édouard III, qui veut punir Raymond de sa défection, offre six mille francs à celui qui l’a pris à condition que l’on remettra le prisonnier entre ses mains. Informé des intentions du roi d’Angleterre, Raymond de Mareuil parvient à s’échapper par une nuit d’hiver et gagne une forteresse française de l’Anjou[21] située à plus de sept lieues du lieu de sa détention, grâce à la complicité de l’écuyer anglais qui le garde et auquel il a promis la moitié de ce qu’il possède. Rentré chez lui, il veut tenir sa promesse, mais l’écuyer anglais qui a facilité son évasion ne consent à accepter que deux cents livres de revenu. P. 6 à 9, 259, 260.
Le fils aîné d’Édouard, prince de Galles, meurt à Bordeaux[22]. Sur le conseil de ses médecins et de ses chirurgiens, le prince de Galles, atteint d’une maladie qui s’aggrave de jour en jour, prend la résolution de retourner en Angleterre. Après avoir convoqué à Bordeaux les barons de Gascogne, de Saintonge et de Poitou et leur avoir fait prêter serment de féauté et d’hommage entre les mains de son frère le duc de Lancastre, il s’embarque sur la Garonne en compagnie de la princesse de Galles, de leur jeune fils Richard, d’Edmond, comte de Cambridge[23], son frère, de Jean, comte de Pembroke, et fait voile pour l’Angleterre. Débarqué à Southampton[24], il va passer quelques jours à Windsor, à la cour du roi son père, puis il fixe sa résidence à Berkhampstead[25], à vingt lieues de Londres. P. 9, 10, 261 à 263.
Jean, duc de Lancastre, fait célébrer à Bordeaux les obsèques de son neveu Édouard, fils du prince de Galles, son frère aîné. Sur ces entrefaites, Guillaume de Montpont livre son château de Montpont[26] aux hommes d’armes bretons qui tiennent garnison à Périgueux pour Louis, duc d’Anjou. A cette nouvelle, le duc de Lancastre[27], à la tête d’une armée de sept cents lances et de cinq cents archers où figurent les principaux seigneurs de Gascogne, va mettre le siège devant Montpont. Guillaume de Montpont, craignant de tomber entre les mains des Anglais, laisse son château sous la garde des Bretons qu’il y a appelés et court se mettre en sûreté derrière les remparts de Périgueux. P. 10 à 13, 263, 264.
Le duc de Lancastre emploie vingt jours à combler les fossés qui entourent le château de Montpont avec des fascines, de la paille et de la terre; cela fait, il livre cinq ou six assauts tous les jours. Les assiégés repoussent vigoureusement ces assauts. Deux écuyers bretons nommés Jean de Malestroit et Silvestre Budes, qui commandent la garnison de Saint-Macaire[28], forteresse située à peu de distance de Montpont, se disputent à qui ira porter secours à leurs compatriotes assiégés par le duc de Lancastre; ils tirent à la plus longue paille. Le sort favorise Silvestre Budes, qui monte aussitôt à cheval et amène à la garnison de Montpont un renfort de douze hommes d’armes, sa personne comprise. P. 13 à 15, 264, 265.
Les fossés une fois comblés au ras du sol, les assiégeants peuvent s’avancer jusqu’au pied des remparts dont ils font tomber à coups de pic une largeur de quarante pieds. Les archers anglais entrent par cette brèche et font pleuvoir une grêle de traits sur les assiégés. Les quatre principaux chefs de la garnison, Guillaume de Longueval[29], Alain de la Houssaye[30], Louis de Mailly[31], et le seigneur d’Arsy[32], envoient un de leurs hérauts en parlementaire vers le duc de Lancastre. Celui-ci, irrité de la résistance des assiégés qui lui tiennent tête depuis onze semaines, fait répondre par Guichard d’Angle, maréchal d’Aquitaine, qu’il exige qu’on lui livre préalablement Guillaume de Montpont, afin qu’il fasse justice de ce traître, et que les assiégés se rendent sans condition. Les chevaliers bretons déclarent qu’ils ne savent ce qu’est devenu Guillaume de Montpont et qu’ils se feront tuer jusqu’au dernier, si le duc ne s’engage à les prendre à rançon. Sur les instances de Guichard d’Angle, du captal de Buch et du seigneur de Mussidan, le duc de Lancastre consent enfin à recevoir à composition les assiégés. Il prend possession de la forteresse de Montpont[33], dont il confie la garde à une garnison de quarante hommes d’armes et de quarante archers placés sous les ordres du seigneur de Mussidan et du soudich de Latrau. Ces deux seigneurs, opérant de concert avec la garnison anglaise de Bourdeilles[34], se livrent à toute sorte d’hostilités contre les habitants de Périgueux[35]. P. 15 à 17, 265 à 268.
Au retour du siège de Montpont, les seigneurs de Gascogne sont en butte aux incursions du comte d’Armagnac et du seigneur d’Albret. C’est principalement sur la frontière du Poitou que les hostilités sont poussées avec le plus de vigueur. Pierre de la Grézille[36] et Jourdain de Coulonges[37] commandent la garnison du château de Moncontour[38], situé à quatre lieues de Thouars et à six lieues de Poitiers[39]; Charnel[40] occupe Châtellerault avec cinq cents Bretons; et les garnisons françaises de la Roche-Posay[41] et de Saint-Savin[42] inspirent une telle frayeur que les Anglais n’osent chevaucher dans ces parages que sous bonne escorte. P. 17, 18, 277.
Grâce aux démarches de Louis de Saint-Julien et du vicomte de Rochechouart, le seigneur de Pons[43], un des plus puissants barons de Poitou, se rallie au parti français, tandis que sa femme la dame de Pons et aussi les bourgeois de sa ville de Pons restent dans le parti anglais. Le duc de Lancastre institue Amanieu du Bourg capitaine de Pons, pour défendre cette forteresse contre les incursions du seigneur transfuge. Thomas de Percy, sénéchal de Poitou, réunit à Poitiers un corps d’armée de cinq cents lances et de deux mille brigands munis de pavois pour mettre le siège devant Moncontour[44]. Noms des principaux seigneurs, soit poitevins, soit anglais, qui composent ce corps d’armée. P. 18 à 20, 277.
Trois capitaines de compagnies, Jean Cressewell, David Holegrave et Gautier Hewet, viennent renforcer l’armée assiégeante. Après dix jours de siège, une tranchée est ouverte, et les Anglais emportent d’assaut la forteresse de Moncontour[45]. La garnison tout entière est passée au fil de l’épée, excepté Pierre de la Grézille, Jourdain de Coulonges et cinq ou six hommes d’armes que l’on prend à merci. Thomas de Percy, Guichard d’Angle et Louis de Harcourt confient la garde de Moncontour à Hewet, à Cressewell et à Holegrave, qui disposent de cinq cents combattants et ne cessent de faire des courses en Anjou et dans le Maine. P. 20, 21, 277, 278.
Après la Chandeleur[46], Bertrand du Guesclin, qui se tient à Paris depuis sa victoire de Pontvallain, entreprend une expédition contre les Compagnies anglaises qui ravagent le Poitou, le Quercy et le Rouergue. Noms des principaux seigneurs qui prennent part à cette expédition. Apprenant qu’un capitaine anglais nommé Jean Devereux s’est emparé du château d’Ussel[47], Bertrand assiège cette forteresse. Après quinze jours de siège[48] et plusieurs assauts où Waleran de Ligny[49], fils du comte de Saint-Pol, court un grand péril, le connétable continue sa chevauchée et entre en Rouergue. Quelques-uns des plus grands seigneurs du corps d’armée français vont à Avignon présenter leurs hommages au nouveau pape Grégoire XI et au duc d’Anjou qui se trouve à ce moment de passage à la cour papale[50]. Dans le cours de sa chevauchée à travers le Rouergue, Du Guesclin se fait rendre par Thomas de Walkefare[51] les deux forteresses de Millau[52] et de la Roque-Valsergue[53] et quelques autres châteaux situés sur les frontières du Limousin. Après quoi, le connétable de France, les ducs de Berry et de Bourbon reviennent mettre de nouveau le siège devant Ussel, en s’aidant de puissants engins de guerre qu’ils avaient eu soin de faire venir de Riom et de Clermont. P. 21 à 23, 270 à 274.
Reddition d’Ussel[54]. La garnison a la vie sauve et peut se retirer avec armes et bagages à Sainte-Sévère[55]. Bertrand du Guesclin revient en France[56].—Robert Knolles, qui s’est enfermé dans son château de Derval après sa défaite à Pontvallain, a encouru la disgrâce d’Édouard III; il envoie alors deux de ses écuyers d’honneur présenter ses excuses au roi d’Angleterre; ces excuses, appuyées par Alain de Buxhull, sont agréées[57]. Jean de Menstreworth, convaincu de haute trahison, subit le dernier supplice[58]. P. 23, 24.
Édouard III s’assure l’alliance des ducs de Gueldre[59], de Juliers[60] et dépêche le comte de Hereford[61] vers le duc de Bretagne.—Bataille navale livrée dans un havre de Bretagne, nommé la Baie[62], entre les Anglais et les Flamands; les Flamands ont le dessous et sont tous tués ou faits prisonniers.—Bataille [de Bastweiler] livrée dans la nuit de la Saint-Barthélemy[63] 1371 entre Wenceslas de Luxembourg, duc de Brabant, d’une part, Édouard, duc de Gueldre, et le duc de Juliers, d’autre part. Défaite des Brabançons. Le duc de Brabant, tous les enfants de Namur[64], le comte de Salm[65], Jacques de Bourbon[66], Waleran de Ligny, fils de Gui, comte de Saint-Pol[67], sont faits prisonniers; Gui, père de Waleran, est tué sur le champ de bataille. P. 25, 26, 274 à 276, 279.
Nouvelles escarmouches sur mer entre les Anglais et les Flamands; ceux-ci se décident à faire la paix avec le roi d’Angleterre[68]. P. 26, 27, 280 à 282.
Le roi de Majorque[69], fait prisonnier par D. Enrique de Trastamar, roi de Castille, recouvre la liberté moyennant le payement d’une rançon de cent mille francs[70] fournie par la reine de Naples, sa femme, et la marquise de Montferrat, sa sœur[71]. A peine remis en liberté, le roi de Majorque, soutenu par le pape Grégoire XI, prend à sa solde des gens des Compagnies et surtout des Bretons, traverse la Navarre avec l’assentiment du roi de ce pays, et déclare la guerre au roi d’Aragon[72] qui avait tué son père et l’avait dépouillé de son royaume; les hostilités sont poussées avec beaucoup d’acharnement de part et d’autre. Ce fut pendant le cours de cette guerre que Jacques, roi de Majorque, mourut[73] au val de Soria; les gens des Compagnies qu’il avait enrôlés rentrent alors en France. P. 27, 28, 276.
Jean, duc de Lancastre, lieutenant d’Édouard III à Bordeaux, est veuf; il a perdu sa première femme Blanche[74], duchesse de Derby et de Lancastre. Les deux filles de D. Pèdre[75], roi de Castille, après la mort de leur père, ont cherché un refuge à Bayonne. Sur le conseil des barons de Gascogne, le duc de Lancastre se remarie à l’aînée nommée Constance, et la cérémonie des fiançailles a lieu à Roquefort[76], village situé près de Bordeaux. L’arrivée dans cette ville de la jeune princesse et de sa sœur donne lieu à des fêtes magnifiques. P. 28 à 30, 282 à 284.
Ces nouvelles parviennent en Castille, où D. Enrique de Trastamar apprend à la fois que l’aînée de ses nièces, Constance, est mariée au duc de Lancastre, et que la cadette, Isabelle, doit épouser le comte de Cambridge. Il envoie aussitôt des ambassadeurs vers le roi de France, en leur donnant mission de conclure un traité d’alliance offensive et défensive avec Charles V. Ce traité[77] est conclu par l’entremise de Bertrand du Guesclin, qui aime beaucoup le roi de Castille. Après avoir ainsi accompli leur mission, les ambassadeurs de D. Enrique retournent auprès de leur maître, qui tient alors sa cour dans la ville de Léon. P. 30, 31, 286, 287.
Vers la Saint-Michel 1371[78], le duc de Lancastre s’embarque à Bordeaux pour retourner en Angleterre après avoir institué divers grands seigneurs pour gouverner la Gascogne, le Poitou et la Saintonge pendant son absence. Débarqué à Southampton, il se rend à la cour du roi son père, qui donne des fêtes en l’honneur de la duchesse de Lancastre, sa belle-fille, et fait grand accueil à Guichard d’Angle, chevalier poitevin que le duc de Lancastre a emmené avec lui.—Sur ces entrefaites, Gautier de Masny meurt[79] à Londres et l’on dépose ses cendres dans un couvent de Chartreux qu’il avait fait construire dans un faubourg de cette ville; Édouard III et ses enfants, les prélats et les barons d’Angleterre assistent aux obsèques de ce vaillant chevalier. Jean, comte de Pembroke, marié à Anne de Masny[80], hérite des seigneuries[81] de Gautier situées en Hainaut, pour lesquelles il prête serment de foi et hommage à Aubert, duc de Bavière, qui tient alors à bail le comté de Hainaut. P. 31 à 33, 284, 285, 287, 288.
1372, 23 juin. DÉFAITE DE LA FLOTTE ANGLAISE DEVANT LA ROCHELLE.—Juillet. SIÈGE DE MONCONTOUR ET DE SAINTE-SÉVÈRE; REDDITION DE CES DEUX PLACES AUX FRANÇAIS.—7 août. REDDITION DE POITIERS.—Du 22 au 23 août. DÉFAITE ET CAPTURE DE JEAN DE GRAILLY, CAPTAL DE BUCH, CONNÉTABLE D’AQUITAINE ET DE THOMAS DE PERCY, SÉNÉCHAL DE POITOU, DEVANT SOUBISE; REDDITION DE CETTE PLACE.—REDDITION D’ANGOULÊME (8 septembre), DE SAINT-JEAN-D’ANGELY (20 septembre), DE TAILLEBOURG, DE SAINTES ET DE PONS.—REDDITION DES CHÂTEAUX DE SAINT-MAIXENT (4 septembre), DE MELLE ET DE CIVRAY.—8 septembre. REDDITION DE LA ROCHELLE.—15 septembre. PRISE DU CHÂTEAU DE BENON ET REDDITION DE MARANS.—19 septembre. REDDITION DE SURGÈRES.—9 et 10 octobre. REDDITION DE LA VILLE ET PRISE DU CHÂTEAU DE FONTENAY-LE-COMTE.—1er décembre. REDDITION DE THOUARS ET SOUMISSION DES PRINCIPAUX SEIGNEURS DU POITOU ET DE LA SAINTONGE.—SIÈGE DE MORTAGNE.—1373, 21 mars. DÉFAITE DES ANGLAIS A CHIZÉ.—27 mars. OCCUPATION DE NIORT.—REDDITION DES CHÂTEAUX DE MORTEMER ET DE DIENNÉ (§§ 687 à 723).
Les Anglais se préparent à envahir la France de deux côtés à la fois, par la Guyenne et par Calais[82]. Charles V, que ses espions tiennent au courant de tous les projets d’Édouard III[83], a soin de faire mettre en bon état de défense les places de son royaume, particulièrement en Picardie. Guichard d’Angle est fait chevalier de la Jarretière le jour Saint George dans une fête solennelle de l’Ordre qui se tient au château de Windsor. Sur les instances du dit Guichard, Jean de Hastings, comte de Pembroke, gendre d’Édouard III, est nommé lieutenant du roi d’Angleterre en Guyenne[84]. P. 33 à 35, 288 à 291.
Jean, comte de Pembroke[85], accompagné de Guichard d’Angle et d’un chevalier d’outre-Saône nommé Othe de Granson[86], met à la voile à Southampton pour se rendre en Guyenne; outre le corps d’armée embarqué sur la flotte anglaise, le comte emporte de quoi payer la solde de trois mille combattants pendant un an. Prévenue par le roi de France de la prochaine arrivée des Anglais, une flotte espagnole, envoyée par D. Enrique[87], roi de Castille, et composée de 40 gros navires et de 13 barges[88], se tient à l’ancre devant le havre de la Rochelle; cette flotte est placée sous les ordres d’Ambrosio Boccanegra[89], de Cabeça de Vaca[90], de D. Ferrand de Pion[91] et de Radigo le Roux[92] ou de la Roselle. La rencontre des deux flottes a lieu dans les eaux de la Rochelle la veille de la Nativité de saint Jean-Baptiste 1372[93]. Inférieurs en nombre à leurs adversaires, dont les navires plus grands et plus élevés au-dessus de la ligne de flottaison[94] sont en outre pourvus d’abris et armés d’arbalètes ainsi que de canons, les Anglais et les Anglo-Gascons n’en soutiennent pas moins avec beaucoup de vigueur l’attaque des Espagnols; lorsque le reflux de la mer et la tombée de la nuit mettent fin au combat, ils n’avaient encore perdu que deux de leurs navires chargés de provisions[95] sur les quatorze[96] dont se composait leur flottille. P. 36 à 39, 292 à 295.
Malgré les instances du sénéchal Jean Harpedenne, Jean Chauderier, maire de la Rochelle[97], et les habitants de cette ville refusent de porter secours aux Anglais que vont renforcer pendant la nuit le dit Jean Harpedenne, le seigneur de Tonnay-Boutonne, Jacques de Surgères et Mauburni de Lignières[98]. Le lendemain matin, à la mer montante, les Espagnols attaquent de nouveau les Anglais, dont ils accrochent les navires avec de grands crocs et des grappins retenus par des chaînes. Le comte de Pembroke se voit entouré par quatre navires ennemis placés sous les ordres de Cabeça de Vaca et de D. Ferrand de Pion, tandis qu’Othe de Granson et Guichard d’Angle sont aux prises avec Boccanegra et Radigo le Roux. Après une résistance désespérée, tous les Anglais et les Anglo-Gascons sont tués ou faits prisonniers. Au nombre des prisonniers figurent le comte de Pembroke, Guichard d’Angle, Othe de Granson, le seigneur de Poyanne[99], le seigneur de Tonnay-Boutonne, Jean Harpedenne, Robert Twyford, Jean de Gruyères, Jacques de Surgères, Jean de Courson, Jean Trussell et Thomas de Saint-Aubin[100]. Aimeri de Tarde, chevalier gascon, Jean de Langton, Simon Hansagre, Jean de Mortain et Jean Touchet sont tués. P. 38 à 42, 295 à 299.
La nef qui portait l’argent destiné à la solde des hommes d’armes de Guyenne avait été coulée bas pendant l’action, et le précieux chargement englouti au fond de la mer[101]. Les habitants de la Rochelle, informés de la défaite des Anglais par Jacques de Surgères qui avait obtenu sa mise en liberté moyennant le payement d’une rançon de trois cents francs, s’en réjouissent plus qu’ils ne s’en affligent. Le jour Saint-Jean-Baptiste, après nonne, la flotte espagnole victorieuse lève l’ancre et cingle vers la haute mer pour regagner les côtes de Galice. Le soir de ce même jour, six cents hommes d’armes anglais et anglo-gascons arrivent à la Rochelle sous la conduite de Thomas de Percy, de Gautier Hewet, de Jean Devereux, de Jean de Grailly, captal de Buch, et du soudich de Latrau; ils sont consternés en recevant la nouvelle de la défaite et de la prise du comte de Pembroke. P. 42 à 44, 299, 300, 302 et 303.
Owen de Galles, appartenant à la famille des princes de Galles dépossédés par Édouard Ier, a cherché un refuge en France et s’est mis à la solde de Charles V qui, dans l’été de 1372[102], confie à l’écuyer gallois le commandement de trois mille combattants et le charge de faire des courses sur mer contre les Anglais. Owen, après avoir réuni une flottille à Harfleur, opère une descente dans l’île de Guernesey[103], dont Aymon Rose, écuyer d’honneur d’Édouard III, est capitaine. Ce capitaine parvient à rassembler une troupe d’environ huit cents combattants[104] et livre à Owen un combat où il est vaincu; il se réfugie derrière les remparts de l’imprenable forteresse de Château Cornet, devant laquelle le vainqueur vient mettre le siège. Sur ces entrefaites, Charles V reçoit la nouvelle de la défaite du comte de Pembroke et de l’anéantissement de la flotte anglaise devant la Rochelle. Les Anglo-Gascons restant par suite de cette défaite sans souverain capitaine, le roi de France se décide à profiter de circonstances aussi favorables pour faire envahir par son connétable le Poitou, la Saintonge et le Rochellois, bien convaincu qu’il suffira de quelques succès remportés par ses troupes pour faire rentrer les villes sous son obéissance. C’est pourquoi il donne l’ordre à Owen de Galles de se rendre en Espagne pour prier D. Enrique, roi de Castille, d’envoyer de nouveau sa flotte sur les côtes de France mettre le siège par mer devant la Rochelle. Owen lève donc le siège de Château Cornet et retourne à Harfleur, d’où il se dirige avec sa flottille vers l’Espagne; il jette l’ancre dans un port de Galice nommé Santander[105]. P. 44 à 47, 300 à 302.
A la première nouvelle de la défaite et de la prise du comte de Pembroke, Édouard III veut envoyer en Guyenne le comte de Salisbury avec cinq cents hommes d’armes et un égal nombre d’archers, mais bientôt les arrangements qu’il est amené à conclure avec le duc de Bretagne[106] l’empêchent de mettre ce projet à exécution.—Pendant ce temps, la flotte de D. Enrique, ralentie par des vents contraires, n’arrive à Santander qu’un mois après son départ de la Rochelle; les Espagnols ont chargé de chaînes leurs prisonniers à la manière des Allemands. Owen de Galles, débarqué à Santander[107] le matin même du jour où la flotte espagnole y vient jeter l’ancre, rencontre à l’hôtel où il est descendu le comte de Pembroke, prisonnier des amiraux D. Ferrand de Pion et Cabeça de Vaca; il lui adresse des reproches au sujet de seigneuries que le comte possède dans la principauté de Galles et dont les rois anglais ont dépouillé Owen après avoir fait périr son père Edmond de Galles. Un chevalier de la suite du comte de Pembroke, nommé Thomas de Saint-Aubin, provoque en duel Owen, qui refuse de se battre avec un prisonnier. Les quatre amiraux espagnols ne tardent pas à conduire leurs prisonniers à Burgos[108], en Castille, où D. Enrique, qui avait envoyé au-devant d’eux son fils aîné D. Juan, les accueille avec une courtoisie vraiment chevaleresque. P. 47 à 49, 302.
Les Anglo-Gascons, venus à la Rochelle sous la conduite de Thomas de Percy et de Jean de Grailly, captal de Buch, confient la garde du château de la Rochelle à Jean Devereux et se dirigent avec environ quatre cents lances vers Soubise[109]; dans la région située aux environs de cette forteresse, ils délogent les Bretons à la solde du roi de France d’un certain nombre de petites places et d’églises fortifiées.—Sur les marches de l’Anjou, du Berry et de l’Auvergne se tient alors un corps d’armée français composé de plus de trois mille lances sous les ordres de Bertrand du Guesclin[110], connétable de France, des ducs de Berry et de Bourbon accompagnés du comte d’Alençon, du dauphin d’Auvergne, de Louis de Sancerre, d’Olivier, seigneur de Clisson, de Jean, vicomte de Rohan, de Gui, seigneur de Laval, de Jean, seigneur de Beaumanoir, et d’une foule d’autres grands seigneurs. Ce corps d’armée s’empare successivement de Montmorillon[111], de Chauvigny[112] et de Lussac[113]. Une fois maîtres de ces trois places, les Français contournent Poitiers et viennent mettre le siège devant le château de Moncontour[114] dont la garnison, composée de soixante compagnons pleins d’audace et commandée par Jean Cressewell et David Holegrave, tient sous sa merci les marches d’Anjou et de Touraine. P. 50, 51, 302 à 304.
Bertrand du Guesclin, Louis II, duc de Bourbon, Pierre, comte d’Alençon, et Olivier, seigneur de Clisson, après six jours de siège pendant lesquels ils ont fait combler les fossés avec des troncs d’arbres et des fascines, montent à l’assaut de la forteresse. Jean Cressewell et David Holegrave parviennent à repousser cet assaut; mais craignant d’être mis à mort par Bertrand, s’ils prolongent la résistance, ils prennent le parti de se rendre, à la condition d’avoir la vie sauve et d’emporter l’or ou l’argent qu’ils possèdent. Une fois maître du château de Moncontour, le connétable de France en fait réparer les fortifications et y met garnison. P. 51 à 53, 304 et 305.
Jean Devereux, sénéchal de la Rochelle, laisse cette place sous la garde d’un écuyer nommé Philippot Mansel et va, à la tête de cinquante lances, renforcer la garnison de Poitiers. Thomas de Percy, sénéchal de Poitou, quitte également le captal de Buch, en compagnie duquel il vient de faire une expédition du côté de Soubise, et court avec une compagnie de cinquante hommes d’armes s’enfermer dans Poitiers. Après la reddition de Moncontour, Bertrand du Guesclin[115] opère sa jonction avec Jean, duc de Berry; leurs forces réunies s’élèvent à quatre mille hommes d’armes. Bertrand et le duc mettent le siège devant Sainte-Sévère[116], petite place appartenant à Jean Devereux et dont la garnison a pour chefs Guillaume de Percy, Richard Gilles et Richard Holme. A cette nouvelle, Jean Devereux et Thomas de Percy quittent Poitiers pour aller porter secours à la garnison de Sainte-Sévère; en chemin, ils rencontrent Jean de Grailly, captal de Buch, auquel ils persuadent d’appeler sous les armes tous les chevaliers et écuyers du Poitou comme de la Saintonge, pour contraindre les Français à lever le siège de Sainte-Sévère. Le corps d’armée ainsi réuni se compose de neuf cents lances et de cinq cents archers, parmi lesquels on remarque le seigneur de Parthenay, Louis de Harcourt, Hugues de Vivonne, Perceval de Coulonges, Aimeri de Rochechouart, Jacques de Surgères, Geoffroi d’Argenton, les seigneurs de Cousan, de Roussillon et de «Crupegnach», Jean d’Angle et Guillaume de Montendre. Ce corps d’armée occupe l’abbaye de Charroux[117], sur les marches du Limousin. P. 53 à 57, 303 à 307.
Bertrand du Guesclin, connétable, et Louis de Sancerre, maréchal de France, font donner l’assaut à la forteresse de Sainte-Sévère. Les ducs de Berry, de Bourbon et le comte dauphin d’Auvergne s’avancent jusqu’aux fossés de la place et encouragent par leur exemple les assaillants, parmi lesquels on ne compte pas moins de quarante-neuf chevaliers bannerets. Guillaume de Percy, Richard Gilles et Richard Holme, capitaines de la garnison, ignorant que le corps d’armée qui vient leur apporter du secours est arrivé à moins de dix lieues de Sainte-Sévère, ouvrent les portes de cette forteresse[118] aux assiégeants, à la condition qu’on leur laissera la vie sauve. Informé de l’approche des Anglais, Bertrand tient ses troupes rangées en bataille jusqu’au soir; mais le captal de Buch, Thomas de Percy et Jean Devereux, ayant reçu sur ces entrefaites la nouvelle de la reddition de Sainte-Sévère, jugent inutile d’aller plus avant et jurent de tenir la campagne jusqu’à ce qu’ils aient réussi à prendre leur revanche. P. 58 à 60, 307.
Les habitants de Poitiers sont divisés en deux partis. Le commun, les gens d’Église et plusieurs riches bourgeois sont d’avis d’appeler les Français, tandis que Jean Renaud, maire de la ville, les fonctionnaires nommés par le prince de Galles et quelques-uns des plus puissants personnages de la bourgeoisie veulent rester Anglais; les premiers invitent Du Guesclin à venir prendre possession de Poitiers, promettant de lui en ouvrir les portes. Le connétable, qui se tient alors en Limousin, se met à la tête de trois cents hommes d’armes, tous gens d’élite et bien montés, avec lesquels, en une demi-journée et en une nuit, il franchit une distance de trente lieues qui le sépare de Poitiers. Le maire de cette ville adresse, de son côté, un appel analogue à Thomas de Percy, sénéchal de Poitou, qui, sur le conseil du captal de Buch, envoie Jean d’Angle avec une compagnie de cent lances prêter main-forte au maire ainsi qu’aux bourgeois partisans des Anglais. Arrivé à une lieue de Poitiers, Jean d’Angle apprend que le connétable de France a pris possession de cette ville[119] et retourne vers Thomas de Percy. P. 60 à 62, 307.
Découragés par la nouvelle de la prise de Poitiers, les principaux chefs qui composent le corps d’armée du captal de Buch estiment que ce qu’ils ont de mieux à faire, c’est de se séparer afin que chacun aille tenir garnison dans la forteresse confiée à sa garde; lorsqu’une occasion favorable se présentera de se remettre en campagne, ils se le feront savoir les uns aux autres. En attendant, les Poitevins prennent le chemin de Thouars, les Anglo-Gascons se dirigent vers Saint-Jean-d’Angely et les Anglais vers Niort. Les manants de cette dernière ville veulent en refuser l’entrée aux nouveaux arrivants, mais les Anglais emportent d’assaut la place, qu’ils mettent au pillage après en avoir massacré les défenseurs. P. 62 à 64.
D. Enrique, roi de Castille, accueille favorablement la demande de Charles V transmise par Owen de Galles. Par l’ordre de ce prince, D. Radigo le Roux[120], grand amiral de Castille, réunit une flotte composée de quarante gros navires, de huit galées et de treize barges, et va jeter l’ancre devant la ville de la Rochelle qu’il soumet à un étroit blocus. Le château de cette ville est toujours occupé par une garnison anglaise, et la crainte de s’exposer aux représailles de cette garnison empêche seule les bourgeois, qui sont Français de cœur, de se soumettre au roi de France; ils conviennent avec les Espagnols de s’abstenir, pendant la durée du blocus, de tout acte d’hostilité les uns envers les autres.—A peine maître de Poitiers, Bertrand du Guesclin envoie trois cents hommes d’armes bretons et picards sous les ordres de Renaud, seigneur de Pons et de Thibaud du Pont, mettre le siège devant le château de Soubise. La dame de Soubise fait demander du secours au captal de Buch qui tient alors garnison à Saint-Jean-d’Angely. Jean de Grailly concentre dans cette dernière ville des détachements des garnisons anglaises de Saintes, d’Angoulême, de Niort et de Lusignan pour aller renforcer la dame de Soubise et obliger le seigneur de Pons à lever le siège de cette place. Informé de ces préparatifs, Owen de Galles, embarqué sur un des navires de la flotte espagnole[121] à l’ancre devant la Rochelle, va s’embosser à l’embouchure de la Charente en face du château de Soubise[122] avec treize barges montées par quatre cents armures de fer. P. 64 à 67, 307, 308.
Le captal de Buch, apprenant que le seigneur de Pons n’a pas plus de cent lances devant Soubise, renvoie la moitié de ses gens et ne garde que deux cents lances; il réussit à surprendre les assiégeants, les met en déroute et fait prisonniers le seigneur de Pons et Thibaud du Pont; mais il se laisse à son tour surprendre par Owen de Galles, les frères Jacques et Morelet de Montmor[123], qui taillent en pièces les Anglais. Le captal de Buch est pris par un écuyer picard de la compagnie d’Owen de Galles, nommé Pierre d’Auvillers[124], et Thomas de Percy, sénéchal de Poitou, par le chapelain gallois d’Owen, nommé David House[125]. Henri Hay, sénéchal d’Angoulême, Maurice Wis, homme d’armes de la garnison de Lusignan, sont également faits prisonniers. Gautier Hewet et Petiton de Curton, capitaines de Lusignan, Guillaume de Faringdon, capitaine de Saintes, Jean Cressewell, l’un des capitaines de Niort, se sauvent à grand’peine au moyen d’une planche que leur jettent les assiégés pour traverser le fossé et d’une poterne par laquelle ils parviennent à se réfugier dans la forteresse de Soubise. P. 67 à 69, 308.
Le lendemain de ce combat livré dans la saison d’été, au mois d’août[126], par une nuit fort obscure et pendant la décroissance de la lune[127], Owen de Galles fait donner l’assaut au château. La dame de Soubise consulte les capitaines anglais qui, jugeant la résistance impossible, se décident à entrer en négociations avec les assiégeants et se font délivrer des sauf-conduits pour se retirer en Poitou et en Saintonge. D’après leur conseil, la châtelaine rend sa forteresse aux vainqueurs et rentre sous l’obéissance du roi de France. Après ce succès, Owen de Galles, qui ne veut se dessaisir du captal son prisonnier[128] que sur l’ordre exprès de Charles V, regagne le gros de la flotte ancrée devant la Rochelle, dont les Français et les Espagnols continuent le blocus. P. 69 à 71, 308.
Encouragée par ce succès, une troupe de Bretons et de Poitevins, forte de cinq cents hommes d’armes et placée sous les ordres de Renaud, seigneur de Pons, d’Olivier, seigneur de Clisson, de Jean, vicomte de Rohan, de Gui, seigneur de Laval, de Jean, seigneur de Beaumanoir, et de Thibaud du Pont, s’empare successivement d’Angoulême[129], de Saint-Jean-d’Angely[130], de Taillebourg[131], et va mettre le siège devant la cité de Saintes. Guillaume de Faringdon, sénéchal de Saintonge, se met en mesure d’opposer une vigoureuse résistance aux assiégeants; mais les bourgeois de Saintes, sur le conseil de leur évêque, partisan du roi de France[132], menacent de tuer Guillaume s’il ne les laisse conclure un arrangement avec les Français; le sénéchal y consent à la condition qu’on ne le fera point figurer dans l’acte de capitulation. P. 71 à 73, 308.
Le jour même où les vainqueurs font leur entrée dans la cité de Saintes[133], Guillaume de Faringdon et ses gens prennent le chemin de Bordeaux. Après s’être reposés trois jours, les Français se dirigent vers la forteresse de Pons, restée anglaise, quoique Renaud, qui en est le seigneur, se soit rallié au roi de France, et défendue par une garnison dont Amanieu du Bourg est capitaine. Cette place se rend sans résistance sous la seule condition que le capitaine Amanieu et tous ceux qui voudront rester Anglais pourront se retirer à Bordeaux. Renaud, seigneur de Pons, qui s’était promis de faire trancher la tête à soixante de ses gens pour les punir de leur désobéissance, leur pardonne à la prière du seigneur de Clisson. P. 74, 75, 308.
Les habitants de la Rochelle, qui ont noué des intelligences avec Owen de Galles et aussi avec Bertrand du Guesclin, dès lors maître de Poitiers, voudraient bien se tourner français, mais ils sont retenus par la crainte de la garnison anglaise qui occupe leur château. Pendant l’absence du capitaine Jean Devereux, parti de la Rochelle pour répondre à l’appel du maire de Poitiers, cette garnison est commandée par un écuyer nommé Philippot Mansel[134], homme d’armes d’une grande bravoure, mais d’une intelligence très bornée. Voici la ruse qu’imagine Jean Chauderier, maire de la Rochelle[135], pour s’emparer du château et en expulser les Anglais. Un jour, il invite à dîner Philippot Mansel et feint pendant le repas d’avoir reçu une lettre du roi d’Angleterre lui ordonnant de passer en revue les soudoyers de la garnison, qui sont au nombre de soixante, et de payer leurs gages échus depuis trois mois. Le lendemain, pendant que le maire passe en revue ces soudoyers sur une des places de la Rochelle, deux mille bourgeois armés leur coupent la retraite et se rendent maîtres du château resté sans défense. Les Anglais sont arrêtés, désarmés et enfermés deux par deux en divers endroits de la ville. P. 75 à 80, 308.
Les ducs de Berry, de Bourbon et de Bourgogne, qui s’étaient tenus très longuement sur les marches de l’Auvergne et du Limousin[136] à la tête de deux mille lances, lorsqu’ils apprennent que les habitants de la Rochelle ont chassé les Anglais, se dirigent vers Poitiers, où ils vont rejoindre le connétable de France. Chemin faisant, ils s’emparent des châteaux de Saint-Maixent[137], de Melle et de Civray. P. 80, 81, 309.
De Poitiers où ils se tiennent[138], les trois ducs de Berry, de Bourgogne, de Bourbon et le connétable de France envoient des messagers à la Rochelle s’enquérir des dispositions des bourgeois de cette ville; ceux-ci font savoir qu’ils sont et seront bons Français, pourvu que Charles V fasse droit à leurs demandes, mais qu’en attendant ils prient le duc de Berry et le connétable Bertrand de se tenir et de tenir leurs gens d’armes éloignés de la Rochelle. Ils envoient douze d’entre eux à Paris exposer au roi de France leurs conditions; ils exigent: 1o le rasement du château[139]; 2o la réunion irrévocable de leur ville au domaine de la Couronne; 3o la création d’un hôtel des monnaies à la Rochelle; 4o l’exemption de toute taille, gabelle, louage, subside, aide ou imposition qui n’aurait pas été levée avec leur assentiment; 5o une sentence du pape les relevant du serment de fidélité qu’ils avaient prêté au roi d’Angleterre. Charles V, qui estime que la Rochelle est de toutes les villes de cette partie de son royaume celle dont la possession lui importe le plus, accorde aux députés des Rochellais tout ce qu’ils lui demandent[140]; il les comble même de cadeaux et de joyaux qu’il les charge d’offrir de sa part à leurs femmes. P. 81 à 83, 309.