The Project Gutenberg eBook of Chroniques de J. Froissart, tome 8.2

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Title: Chroniques de J. Froissart, tome 8.2

1370-1377 (Depuis le combat de Pontvallain jusqu'à la Prise d'Ardres et d'Audruicq)

Author: Jean Froissart

Editor: Gaston Raynaud

Release date: August 9, 2024 [eBook #74209]

Language: French

Original publication: Paris: Vve J. Renouard, 1869

Credits: Clarity, Hans Pieterse and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))

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Note sur la transcription.

Le tome VIII des Chroniques de J. Froissart a été publié en deux parties. La première partie contient le Sommaire et les Notes, et peut être consultée à l'adresse gutenberg.org/ebooks/74208.

Cette deuxième partie contient le texte original de Froissart et les variantes selon les différents manuscrits.

Pour faciliter la lecture conjointe des deux parties, nous avons inséré ici en gris dans le texte de Froissart les têtes de chapitre du Sommaire.

L’orthographe d’origine a été conservée et n’a pas été harmonisée, mais quelques erreurs introduites par le typographe ou à l'impression ont été corrigées.

Table

CHRONIQUES
DE
J. FROISSART


9924—PARIS, TYPOGRAPHIE LAHURE
Rue de Fleurus, 9


CHRONIQUES
DE
J. FROISSART

PUBLIÉES POUR LA SOCIÉTÉ DE L’HISTOIRE DE FRANCE


TOME HUITIÈME
1370-1377

(DEPUIS LE COMBAT DE PONTVALLAIN JUSQU’A LA PRISE D’ARDRES ET D’AUDRUICQ)


DEUXIÈME PARTIE
TEXTE ET VARIANTES

PAR GASTON RAYNAUD

[Logo: SOCIÉTÉ DE L’HISTOIRE DE FRANCE]

A PARIS
LIBRAIRIE RENOUARD
(H. LAURENS, SUCCESSEUR)
LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DE L’HISTOIRE DE FRANCE
RUE DE TOURNON, Nº 6


M DCCC LXXVIII

EXTRAIT DU RÈGLEMENT.

Art. 14. Le Conseil désigne les ouvrages à publier, et choisit les personnes les plus capables d’en préparer et d’en suivre la publication.

Il nomme, pour chaque ouvrage à publier, un Commissaire responsable chargé d’en assurer l’exécution.

Le nom de l’Éditeur sera placé en tête de chaque volume.

Aucun volume ne pourra paraître sous le nom de la Société sans l’autorisation du Conseil, et s’il n’est accompagné d’une déclaration du Commissaire responsable, portant que le travail lui a paru mériter d’être publié.


Le Commissaire responsable soussigné déclare que le tome VIII de l’Édition des Chroniques de J. Froissart, préparée par M. Siméon Luce, lui a paru digne d’être publié par la Société de l’Histoire de France.

Fait à Paris, le 1er décembre 1887.

Signé L. DELISLE.

Certifié,
Le Secrétaire de la Société de l’Histoire de France,
J. DESNOYERS.


CHRONIQUES
DE J. FROISSART.


LIVRE PREMIER.

CHAPITRE XCVIII

§ 669. Assés tost apriès ce que messires Bertrans

fu ravestis de cel office, il dist au roy qu’il voloit

chevaucier vers les ennemis, monsigneur Robert

Canolle, qui se tenoit sus les marces d’Ango et du

5Mainne. Ces parolles plaisirent bien au roy, et dist:

«Faites ce que vous volés: prendés ce qu’il vous

plest et bon vous samble de gens d’armes; tout obeïront

à vous.» Lors se pourvei li dis connestables, et

mist une chevaucie de gens d’armes sus, Bretons et

10autres, et se parti dou roy, et chevauça vers le

Mainne; et en mena en se compagnie avoech lui le

signeur de Cliçon. Si s’en vint li dis connestables en

le cité du Mans, et là fist sa garnison, et li sires de

Cliçon en une aultre ville qui estoit assés priès de là;

15et pooient estre environ cinc cens lances. Encores

estoient messires Robers Canolles et ses gens sus le

[2] pays, mais il n’estoient mies bien d’acort; car il y

avoit un chevalier en leur route englès, qui s’appelloit

messires Jehans Mestreourde, qui point n’estoit de le

volenté et tenure des autres, mais desconsilloit ce

5qu’il pooit, et avoit desconsilliet toutdis le chevauchie,

et disoit qu’il perdoient leur temps, et qu’il ne

se faisoient que lasser et travillier en vain et à petit

de fait et de conquès.

Et estoit li dis chevaliers, qui tenoit une grant route

10et menoit de gens d’armes, partis des aultres. Messires

Robers Canolles et messires Alains de Boukeselle tenoient

toutdis leur route et estoient logiet assés priès de

le cité du Mans. Messires Thumas de Grantson, messires

Gillebiers Giffars, messires Joffrois d’Urselée, messires

15Guillaumes de Nuefville se tenoient d’autre part

à une journée en sus d’yaus. Quant messires Robers

Canolles et messires Alains sceurent le connestable de

France et le signeur de Cliçon venu ou pays, si en furent

grandement resjoy, et disent: «Che seroit bon que

20nous nos remesissions ensamble, et nous tenissions à

nostre avantage sus ce pays; il ne poet estre que messires

Bertrans en se nouvelleté ne nous viegne veoir et

qu’il ne chevauce: il le lairoit trop envis. Nous avons

ja chevaucié tout le royaume de France, et si n’avons

25trouvé nulle aventure plus avant. Mandons nostre

entente à messire Hue de Cavrelée qui se tient à

Saint Mor sus Loire, et à monsigneur Robert Briket,

à monsigneur Robert Ceni, à Jehan Cressuelle et as

aultres chapitainnes des compagnes qui sont priès de

30ci, et qui venront tantost et volentiers. Se nous

poiens ruer jus ce nouvel connestable et le signeur

de Cliçon qui nous est si grans ennemis, nous arions

[3] trop bien esploitié.» Entre monsigneur Robert et

messire Alain et messire Jean Asneton n’i avoit point

de discort, mès faisoient toutes leurs besongnes par

un meisme conseil. Si envoiièrent tantost leurs lettres

5et messages secretement par devers [messire Hue de

Cavrelée et] monsigneur Robert Briket et les aultres,

pour yaus aviser et enfourmer de leur fait, et qu’il

se vosissent traire avant, et il combateroient les

François. Ossi il le segnefiièrent à monsigneur Thumas

10de Grantson, à monsigneur Gillebiert Giffart, à

monsigneur Joffroi Ourselée et as aultres, que il se

volsissent avancier et estre sus un certain pas que on

leur avoit ordonné, car il esperoient que li François

qui chevauçoient seroient combatu. A ces nouvelles

15entendirent li dessus dit très volentiers, et s’ordonnèrent

et appareillièrent selonch ce, bien et à point,

et se misent à voie pour venir vers leurs compaignons,

et pooient estre environ deus cens lances.

Onques si secretement ne si quoiement ne sceurent

20mander ne envoiier devers les compagnons, que

messires Bertrans et li sires de Cliçon ne sceuissent

tout ce qu’il voloient faire. Quant il en furent enfourmé,

il s’armèrent de nuit et se partirent avoech

leurs gens de leurs garnisons, et se trouvèrent sur les

25camps. Celle propre nuit, estoient parti de leurs logeis

messires Thumas de Grantson, messires Joffrois Ourselée,

messire Gillebiers Giffars, messires Guillaumes

de Nuefville et li aultre. Et venoient devers monsigneur

Robert Canolles et monsigneur Alain sus un

30pas où il les esperoient à trouver; mès on leur ascourça

leur chemin, car droitement en un lieu que on

appelle ou pays le Pont Volain, furent il rencontré et

[4] ratendu des François, et courut sus et envay soudainnement.

Et estoient bien quatre cens lances et li Englès

deus cens. Là eut grant bataille et dure et bien combatue,

et qui longement dura, et fait tamaintes grans

5apertises d’armes de l’un costé et de l’autre; car sitos

qu’il se trouvèrent, il misent tout piet à terre et

vinrent l’uns sus l’autre moult arreement, et là se

combatirent des lances et des espées moult vaillamment.

Toutes [fois], la place demora as François, et

10obtinrent contre les Englès, et furent tout mort ou

pris: onques nulz ne s’en sauva, se il ne fu varlès ou

garçons; mès de chiaus aucuns, qui estoient monté

sus les coursiers leurs mestres, quant il veirent le

desconfiture, se sauvèrent et se partirent. Là furent pris

15messires Thumas de Grantson, messires Gillebiers

Giffars, messires Joffrois Ourselée, messires Guillaumez

de Nuefville, messires Phelippes de Courtenay, Hue

le Despensier, neveu à monsigneur Edouwart le Despensier

et pluiseur aultre chevalier et escuier, et tout

20enmené prisonniers en le cité du Mans.

Ces nouvelles furent tantost sceues parmi le pays

de monsigneur Robert Canollez et des aultres, et ossi

de monsigneur Hue de Cavrelée et de monsigneur

Robert Briket et de leurs compagnons: si en furent durement

25courouciet, et se brisa leur emprise pour celle

aventure. Et ne vinrent cil de Saint Mor sus Loire

point avant, mès se tinrent tout quoi en leurs logeis,

et messire Robers Canolles et messires Alains de Bouqueselle

se retraiirent tout bellement, et se desrompi

30leur chevaucie, et rentrèrent en Bretagne: il n’en

estoient pas lonch. Et vint li dis messires Robers en

son chastiel de Derval, et donna toutes manières de

[5] gens d’armes [et d’archiers] congiet pour faire leur

pourfit là où il le poroient faire ne trouver. Si s’en

retraisent li plus en Engleterre, dont il estoient parti;

et messires Alains de Bouqueselle s’en vint ivrener

5et demorer en [sa ville de] S. Salveur le Visconte, que

li roi d’Engleterre li avoit donné.

§ 670. Apriès celle desconfiture de Pont Volain,

où une partie des Englès furent ruet jus, pour quoi

leur chevauchie se desrompi et deffist toute, messires

10Bertrans de Claiekin, qui en se nouvelleté de l’offisce

de le connestablie de France usoit, [qui] en eut

[grant] grasce et grant recommendation, s’en vint

en France, et li sires de Cliçon avoecques lui, et amenèrent

le plus grant partie de leurs prisonniers en

15leur compagnie en le cité de Paris. Là les tinrent il

tout aise et sans dangier, et les recrurent sus leurs

fois courtoisement sans aultre constrainte. Il ne les

misent point en buies, en fers, en ceps, ensi que li

Alemant font leurs prisonniers, quant il les tiennent,

20pour estraire plus grant finance. Maudit soient il!

ce sont gens sans pité et sans honneur, et ossi on

n’en deveroit nul prendre à merci. Li François fisent

bonne compagnie à leurs prisonniers, et les rançonnèrent

courtoisement, sans yaus trop grever ne presser.

25De l’avenue de Pont Volain et dou damage des

Englès furent moult couroucié li princes, li dus de

Lancastre et cil de leur costé qui se tenoient à

Congnach après le revenue et reconquès de Limoges.

En ce temps, et environ le Noël, trespassa de ce

30siecle en Avignon papes Urbains Vez qui tant fu vaillans

clers, preudons et bons François. Et adont se

[6] misent li cardinal en conclave et eslisirent entre yaus

un pape et le fisent par commun acord dou cardinal

de Biaufort; si fu cilz papes appellés Grigores XIez.

De le creation et divine providensce de lui fu durement

5li rois de France liés, pour tant qu’il le sentoit

bon François et preudomme; et estoit au temps de

se creation dalés lui en Avignon li dus d’Ango, qui y

rendi grant painne qu’il le fust.

En ce temps avint à monsigneur Eustasse d’Aubrecicourt

10une moult dure aventure. Car il chevauçoit

en Limozin; si vint un soir ou chastiel le signeur de

Pierebufière qu’il tenoit pour ami et pour compagnon

et pour bon Englès; mais il mist Thiebaut dou

Pont, un bon homme d’armes breton, et se route

15dedens son chastiel, li quelz prist pour son prisonnier

monsigneur Eustasce, qui de ce ne se donnoit

garde, et l’emmena avoeques lui comme son prison

et rançonna de puis à douse mil frans, dont il en

paia quatre mil, et ses filz François demora en ostages

20pour le demorant devers le duch de Bourbon, qui

l’avoit raplegiet et rendu grant painne à sa delivrance,

pour le cause de ce que messires Eustasses

d’Aubrecicourt avoit ossi rendu grant painne et grant

travel à ma dame sa mère, que les compagnes

25prisent à Belleperche. De puis sa delivrance, messires

Eustasses s’en vint demorer en Quarentin, oultre les

gués Saint Climench, en le Basse Normendie, une

bonne ville que li rois de Navare li avoit donné; et

là morut: Dieus en ait l’ame! car il fu, tant qu’il

30vesqui et dura, moult vaillans chevaliers.

§ 671. En ce temps s’en raloit de Paris en son

[7] pays en Limozin, messires Raymons de Maruel, qui

s’estoit tournés François. Si eut un assés dur rencontre

pour lui, car il trouva une route d’Englès des

gens de messire Hue de Cavrelée, que uns chevaliers

5de Poito menoit. Si cheï si à point entre leurs mains

qu’il ne peut fuir, et fu pris et menés ent prisonniers

en Poito ou chastiel du dit chevalier. La prise de

monsigneur Raymon fu sceue en Engleterre, et tant

que li rois en fu enfourmés. Si escripsi tantos li dis

10rois devers le dit chevalier, en lui mandant qu’il li

envoiast son ennemi et trahitte, monsigneur Raymon

de Marueil, car il en prenderoit si grant punition

qu’il seroit exemples à tous aultres, et pour se prise il

li donroit sis mil frans. Messires Joffrois d’Argenton,

15qui le tenoit et en quelle prison il estoit, ne volt mies

desobeïr au roy, son signeur, et dist que tout ce feroit

il volentiers. Messires Raymons de Maruel fu

enfourmés comment li rois d’Engleterre le voloit

avoir et l’avoit mandé, et comment ses mestres estoit

20tous avisés de lui là envoiier. Quant messires Raymons

sceut ces nouvelles, si fu plus esbahis que

devant: ce fu bien raisons. Et commença en se prison

à faire les plus grans et les plus piteus regrés dou

munde; et tant que cilz qui le gardoit, [qui estoit

25englès et de la nation d’Engleterre], en eut grant pité

et le commença à reconforter moult doucement.

Messires Raymons, qui ne veoit nulz reconfors en ses

besongne[s], puis que mener en Engleterre on le devoit

devers le roy, se descouvri envers sa garde, et li dist:

30«Mon ami, se vous me voliés oster et delivrer de ce

dangier, je vous ay en couvent sus ma loyauté que je

vous partirai moitié à moitié toute ma terre, et vous

[8] en ahireterai, ne jamais je ne vous faurrai.» Li Englès,

qui estoit uns povres hom, considera que messires

Raymons estoit en peril de sa vie, et qu’il li prommetoit

grant courtoisie: si en eut pité et compassion,

5et dist qu’il se metteroit en painne de lui sauver.

Adont messires Raymons, qui fut moult resjoïs de

ceste parolle, li creanta se foy qu’il li tenroit son couvent

et encores oultre, se il voloit. Et sus cel estat

s’assegurèrent et avisèrent comment il s’en poroient

10chevir.

Quant ce vint de nuit, cilz Englès qui portoit les

clés dou chastiel et de la tour, où messires Raymons

estoit, ouvri la prison et une posterne dou chastiel,

et fist tant qu’il furent hors, et se misent as camps et

15dedens un bois, pour yaus esconser, par quoi il ne

fuissent rataint. Et eurent celle nuit tant de povreté que

nulz ne la diroit, car il cheminèrent plus de set liewes

tout à piet; et si estoit gellé par quoi il descirèrent tous

leurs piés; et fisent tant que il vinrent à l’endemain en

20Ango en une forterèce françoise, où il furent recueillié

des compagnons qui le gardoient, as quelz messires

Raymons compta sen aventure: si en loèrent tout

Dieu, quant il le sceurent. Bien est voirs que à l’endemain,

quant on se fu aperceu qu’il estoient parti, on

25les quist à gens de chevaus tout par tout, mès on n’en

peut nul trouver. Ensi escapa de grant peril messires

Raymons de Maruel, et retorna en Limozin et recorda

à ses amis comment cilz escuiers englès li avoit fait

grant courtoisie. Si fu de puis li dis Englès moult

30amés et honnourés entre yaus. Et li voloit messires

Raymons donner le moitié de son hiretage, mès cilz

n’en volt onques tant prendre, fors seulement deus

[9] cens livrées de revenue; c’estoit assés, ce disoit, pour

lui et pour son estat parmaintenir.

§ 672. En ce temps trespassa de siècle en le cité

de Bourdiaus li ainsnés filz dou prince et de la princesse;

5si en furent durement couroucié: ce fu bien

raisons. Pour le temps de lors fu consillié au dit

prince de Galles et d’Aquitainnes qu’il retournast en

Engleterre sus se nation, en espoir de recouvrer plus

grant santé qu’il n’avoit encore eu. Et ce conseil li

10donnèrent si surgien et phisicien qui se cognissoient

à se maladie. Li princes se assenti moult bien à ce

conseil, et dist que volentiers il y retourneroit. Si fist

ordener sur ce toutes ses besongnes et me samble que

li contes de Cantbruge, ses frères, et li contes Jehans

15de Pennebruch furent ordonné de retourner avoecques

lui atout leurs gens, pour lui faire compagnie.

Quant li dis princes deubt partir d’Aquitainnes, et

que se navie fu toute preste sus le rivière de Garone

ou havene de Bourdiaus, et proprement il estoit là et

20ma dame sa femme et le jone Richart, leur fil, il fist

un mandement très especial en le ditte cité de Bourdiaus

de tous les barons et chevaliers de Gascongne

et de Poito et de tout ce dont il estoit sires et avoit

l’obeïssance. Quant il furent tout venu et mis ensamble

25en une cambre en sa presence, il leur remoustra

comment il avoit esté leurs sires et les avoit tenu

en pais tant qu’il avoit pout, et en grande prosperité

et poissance contre tous leurs voisins, et que pour

recouvrer santé dont il avoit grant besoing, il avoit

30espoir [et intention] de retourner en Engleterre. Si

leur prioit chierement que le duch de Lancastre, son

[10] frère, il vosissent croire et servir et obeïr à lui, comme

il avoient fait dou temps passé à lui; car il le trouveroient

bon signeur courtois et acordable, et ossi en

toutes ses besongnes il le volsissent aidier et consillier.

5Li baron d’Aquitainnes, de Gascongne, de Poito

et de Saintonge li eurent tout en couvent, et li jurèrent

par leurs fois que ja en yaus n’i trouveroient

defaute, et fisent la feaulté et hommage au dit duch,

et li recogneurent toute amour, service et obeïssance,

10et li jurèrent, present le prince, et le baisièrent

tout en le bouche.

Apriès ces ordenances faites, li dis princes ne sejourna

point plenté [en le cité de Bourdiaux], ains

entra en son vaissiel, et ma dame la princesse, et

15leur fil, et li contes de Cantbruge et li contes de

Pennebruch. Et estoient bien en celle flote cinc cens

combatans sans les archiers. Si singlèrent tant que

sans peril et sans damage il arrivèrent ou havene de

Hantonne. Là issirent il des vaissiaus, et s’i rafreschirent

20par trois jours, et puis montèrent à chevaus,

et li princes en se littière, et tant esploitièrent qu’il

vinrent à Windesore où li rois se tenoit qui rechut

ses enfans moult doucement, et s’enfourma par yaus

de l’estat de Giane. Quant li princes eut estet dalés

25le roy, son père, tant que bien li souffi, il prist congiet,

et se retraiy à son hostel de Berkamestede à

vint liewes de le cité de Londres.

Nous nos soufferons à parler tant qu’en present

dou prince, et parlerons des besongnes d’Aquitainne.

30§ 673. Assés tost apriès che que li princes de Galles

fu partis de Bourdiaus, li dus de Lancastre entendi

[11] à faire faire l’obseque de son cousin Edouwart, le fil

dou prince, son frère. Si le fist moult grandement

et moult reveramment en le cité de Bourdiaus; et là

furent tout li baron de Gascongne et de Poito qui

5avoient juré obeïssance à lui.

Entrues que ces ordenances se faisoient et que on

entendoit à faire cel obseque, et que cil signeur se

tenoient à Bourdiaus, issirent [hors] de le garnison

de Pieregorch bien deus cens lances de Bretons qui

10là se tenoient que li dus d’Ango y avoit envoiiés, des

quelz estoient chapitainne quatre bon chevalier et

hardi homme malement; je les nommerai. Che furent

messires Guillaumes de Loncval, messires Alains

de le Housoie, messires Loeis de Mailli et li sires

15d’Arsi. Si chevauchièrent cil signeur et leurs routes jusques

à un chastiel biel et fort que on dist de Montpaon,

dou quel messires Guillaumes de Montpaon

estoit sires. Quant cil Breton furent venu jusques à

là et il eurent couru devant les barrières, il moustrèrent

20grant samblant d’assaut et l’environnèrent

moult faiticement. Messires Guillaumez de Montpaon,

à ce qu’il moustra, avoit le corage plus françois que il

n’euist englès, et se rendi, et tourna François à peu

de fait, mist les dessus dis chevaliers et leurs gens en

25sa forterèce, li quel disent qu’il le tenroient contre

tout homme. Si le remparèrent et raparillièrent et

rafreschirent de ce que il y apertenoit. Ces nouvelles furent

sceues à Bourdiaus [tantost] coment li dus de

Lancastre et li baron de Giane n’esploitoient mies bien,

30car li Breton chevauçoient et avoient pris Montpaon

qui marcist assés priès de là. De quoi li dus et tout

li signeur qui là estoient eurent grant virgongne,

[12] quant il le sceurent, et se ordonnèrent [et appareillèrent]

tantost pour yaus traire celle part. Et partirent

de le cité de Bourdiaus sus un merkedi après boire

en grant arroy. Avoecques le duch de Lancastre estoient

5li sires de Pons, li sires de Partenay, messires

Loeis de Harcourt, messires Guichars d’Angle, messires

Percevaus de Coulongne, messires Joffrois d’Argenton,

messires Jakemes de Surgières, messires

Mauburnis de Linières, messires Guillaumes de

10Monttendre, messires Huges de Vivone, li sires de

Crupegnach et pluiseur autre baron et chevalier de

Poito et de Saintonge. Si y estoient de Gascongne li

captaus de Beus, li sires de Pumiers, messires Helyes

de Pumiers, li sires de Chaumont, li sires de Monferrant,

15li sires de Longuerem, li soudis de l’Estrade, messires

Bernardès de Labreth, sires de Geronde, messires

Aymeris de Tarse et pluiseur aultre; et d’Engleterre,

messires Thumas de Felleton, messires Thumas

de Persi, li sires de Ros, messires Mikieus de la Poule,

20li sires de Willebi, messires Guillaumes de Biaucamp,

messires Richars de Pontchardon, messires Bauduins

de Fraiville, messires d’Agorisès et pluiseur aultre.

Si estoient bien set cens lances et cinc cens arciers.

Si chevaucièrent moult arreement et ordonneement

25par devers Montpaon et fisent tant qu’il y

parvinrent.

Quant messires Guillaumes de Montpaon sceut

que li dus de Lancastre et toutes ses gens le venoient

assegier, si ne fu mie trop assegurés, car bien savoit

30que se il estoit pris, il le feroient morir à grant

painne, et que point ne seroit receus à merci, car

trop il s’estoit fourfais. Si s’en descouvri à quatre

[13] chevaliers dessus dis, et lor dist qu’il se partiroit et iroit

tenir à Pieregorch, et que dou chastiel il fesissent

leur volenté. Adont se departi li dessus dis ensi que

proposé l’avoit, et s’en vint en le cité de Pieregorch

5qui est moult forte, et laissa son chastiel en le garde

des quatre chevaliers dessus dis.

§ 674. Quant li dus de Lancastre, li baron et li

chevalier et leurs routes, furent venu devant le chastiel

de Montpaon, si le assegièrent et environnèrent

10de tous lés, et s’i bastirent ossi fort et ossi bien que

dont que il y deuissent demorer set ans. Et ne

sejournèrent mies quant il y furent venu, mais se

ordonnèrent et se mirent tantos à l’assallir de grant

volenté, et envoiièrent querre et coper par les villains

15dou pays grant fuison de bois, [d’arbres], de mairiens

et de belourdes; si les fisent là amener et achariier

et reverser ens es fossés; et furent bien sus cel estat

vint jours que on n’entendoit à aultre chose fors que

de raemplir les fossés. Et sus ces bois et mairiens on

20mettoit estrain et terre, et tant fisent li dit signeur par

l’ayde de leurs gens que il raemplirent une grande

quantité des fossés; et tant que il pooient bien venir

jusques as murs pour escarmucier à ceulz dedens,

ensi que il faisoient tous les jours par cinc ou par sis

25assaus. Et y avoit les plus biaus estours dou monde,

car li quatre chevalier breton, qui dedens se tenoient

et qui entrepris à garder l’avoient, estoient droites

gens d’armes et qui si bien se deffendoient et si vaillamment

se combatoient que il en sont grandement

30à recommender, ne quoi que li Englès et li Gascon

les approçassent de si priès que je vous di, nullement

[14] point ne s’en effreoient, ne sus yaus rien on ne

conqueroit.

Assés priès de là en le garnison de Saint Malkaire

se tenoient aultre Breton des quelz Jehans de Malatrait

5et Selevestre Bude estoient chapitainne. Cil doi

escuier, [qui] ooient parler tous les jours et recorder

les grans apertises d’armes que on faisoit devant

Montpaon, avoient grant desir et grant envie que il

y fuissent; si en parlèrent ensamble pluiseurs fois en

10disant: «Nous savons nos compagnons priès de ci et

si vaillans gens que telz et telz», et les nommoient,

«qui ont tous les jours par cinc ou sis estours le bataille

à le main, et point n’i alons, qui ci sejournons à riens

de fait: certainnement nous ne nos en acquittons pas

15bien.» Là estoient en grant estri d’aler y, et quant

il avoient tout parlé, et il consideroient le peril de

laissier leur forterèce sans l’un d’yaus, il ne par

osoient. Si dist une fois Selevestre Bude: «Par Dieu,

Jehan, ou je irai, ou vous irés; or regardés li quelz

20ce sera.» Respondi Jehans: «Selevestre, vous

demorrés, et jou irai.» Là furent de recief en estri

tant que par accort et par sierement fait et juré,

present tous leurs compagnons, il deurent traire

à le plus longe, et cilz qui aroit le plus longe iroit,

25et li aultres demoroit. Si traisent tantost, et escheï

Selevestre Bude à le plus longhe; lors y eut des

compagnons grant risée. Li dis Selevestres ne le

tint mies à gas, mais s’apparilla tantost, et monta

à cheval, et se parti li XIIez de hommes d’armes.

30Et chevauça tant que sus le soir il s’en vint bouter

en le ville et forterèce de Montpaon, dont li chevalier

et li compagnon, qui là dedens estoient,

[15] eurent grant joie, et en tinrent grant bien dou dit

Selevestre.

§ 675. Si com je vous ay ci dessus dit, il y avoit

tous les jours assaut à Montpaon, et trop bien li chevalier

5qui dedens estoient se deffendoient, et y acquisent

haute honneur, car jusques adont que on leur

fist reverser un pan de leur mur, il ne s’effraèrent.

Mais je vous di que li Englès ordenèrent mantiaus et

atournemens d’assaut, quant il peurent approcier par

10mi les fossés raemplis jusques au mur; et là avoit brigans

et gens paveschiés bien et fort, qui portoient

grans pis de fier, par quoi de force il piketèrent tant

le mur qu’il en fisent cheoir sur une remontière plus

de quarante piés de large. Et puis tantost li signeur

15de l’ost ordonnèrent et establirent une grande bataille

de leurs arciers à l’encontre, qui traioient si ouniement

à chiaus de dedens que nulz ne s’osoit

mettre avant ne apparoir. Quant messires Guillaumes

de Loncval, messires Alains de le Housoie, messires

20Loeis de Mailli et li sires d’Arsi se veirent en ce

parti, si sentirent bien qu’il ne se pooient tenir. Si

envoiièrent tantost un de leurs hiraus, monté à cheval,

tout par mi ce mur trauet pour parler de par yaus au

duch de Lancastre, car il voloient entrer en trettié, se

25il pooient. Li hiraus vint jusques au duch, car on

li fist voie, et remoustra ce pour quoi il estoit là

envoiiés. Li dus par le conseil des barons, qui là

estoient, donna respit à chiaus de dedens, tant que

il euissent parlementé à lui. Li hiraus retourna, et

30fist celle relation à ses mestres, et tantost tout quatre

il se traisent avant. Si envoia li dis dus parler à yaus

[16] monsigneur Guichart d’Angle. Là sus les fossés furent

il ensemble en trettié, et demandèrent en quel

manière li dus les voloit prendre ne avoir. Messires

Guiçars, qui estoit cargiés de ce qu’il devoit dire et

5faire, leur dist: «Signeur, vous avés durement couroucié

monsigneur, car vous l’avés ci tenu plus de

onse sepmainnes où il a grandement fraiiet et perdu

de ses gens; pour quoi il dist qu’il ne vous recevera ja

ne prendera, se vous ne vous rendés simplement, et

10encores voet il tout premierement avoir monsigneur

Guillaume de Montpaon et faire morir, ensi qu’il a

desservi comme trahitour envers lui.» Lors respondi

messires Loeis de Mailli, et dist: «Messires Guiçart,

tant que de monsigneur Guillaume que vous demandés

15à avoir, nous vous jurrons bien en loyauté que nous

ne savons où il est, et que point il ne se tient en ceste

ville ne n’est tenus de puis que vous mesistes le si[è]ge

ci devant; mais il nous seroit moult dur de nous rendre

en le manière que vous volés avoir, qui ci sommes

20envoiiet comme saudoiier, gaegnans nostre argent,

ensi que vous envoieriés le[s] vostres ou vous iriés

personelment. Et ançois nous feissions ce marchié, nous

nos venderions si chierement que on en parleroit

cent ans à venir. Mais retournés devers monsigneur le

25duch, et li dittes qu’il nous prende courtoisement

sus certainne composition de raençon ensi que il

vorroit que il fesist les siens, se il estoient escheu en

ce dangier.» Lors respondi messires Guiçars, et dist:

«Volentiers; j’en ferai mon plain pooir.» A ces

30parolles retourna li dis mareschaus devers le duch,

et prist en se compagnie le captal de Beus, le signeur

de Rosem et le signeur de Muchident, pour mieulz

[17] abrisier le duch. Quant cil signeur furent devant lui,

se li remoustrèrent tant de belles parolles, unes et aultres,

qu’il descendi à leur entente, et prist les quatre

chevaliers bretons dessus dis et Selvestre Bude et leurs

5gens à merci comme prisonniers. Ensi eut il de

rechief le saisine et possession de [le forteresche de]

Montpaon; et prist le feauté des hommes de le ville,

et y ordonna deus chevaliers gascons et quarante

hommes d’armes et otant d’arciers pour le garder.

10Et le fisent cil tantost reparer bien et à droit par les

païsans de là environ, et le refreschirent de vivres et

d’artillerie.

§ 676. Apriès le reconquès de Montpaon, et que

li dus de Lancastre l’eut repourveue de bonnes gens

15d’armes et de chapitainnes, ils se deslogièrent; et

donna li dis dus congiet à toutes ses gens pour

retraire cescun en son lieu. Si se departirent li un de

l’autre et retournèrent en leurs nations, et s’en

revint li dus en le cité de Bourdiaus et li Poitevin en

20leur pays, et li signeur de Gascongne [s’en ralèrent]

en leurs villes et chastiaus. Si se commencièrent à

espardre les compagnes sus les pays, li quel y faisoient

moult de maulz, ossi bien en terre d’amis que

d’anemis. Si les soustenoit li dis dus et leur souffroit

25à faire leurs aises pour le cause de ce qu’il en pensoit

à avoir besongne. Et par especial les guerres

estoient pour le temps de lors plus dures et plus

fortes sans comparison en Poito que aultre part. Et

tenoient une grande garnison li François ou chastiel

30de Montcontour à quatre liewes de Touwars et à sis

de Poitiers; des quelz messires Piêres de la Gresille

[18] et Jourdains de Coulongne estoient chapitainne et

souverain. Si couroient priès que tous les jours

[devant Touwars ou devant Poitiers, et y faisoient

grans contraires et moult les resongnoient chil du

5païs; d’autre part à Chastel Eraut se tenoit Charuels

et bien cinc cens Bretons qui trop adamagoient le

païs; et chil de le Roche de Ponsoy et chil de

Saint Salvin ossi priès que tous les jours], et n’osoient

li baron et li chevalier de Poito, qui Englès

10se tenoient, chevaucier fors en grant route pour le

doubtance des François qui estoient enclos en leur

pays.

§ 677. Assés tost apriès le revenue de Montpaon

et que cil signeur de Poito furent retrait en leur

15pays, qui tenoient frontière as François, y eut secrés

trettiés entre monsigneur Loeis de Saint Juliien, le

visconte de Rocewart, et aultres François d’un costé,

et le signeur de Pons; et tant parlementèrent et tant

esploitièrent li François par mi grans pourças qui

20vinrent dou roy de France qui nuit et jour travilloit

à attraire chiaus de Poito à son accord, que li sires

de Pons se tourna françois oultre la volenté de ma

dame sa femme, et chiaus de sa ville de Pons en

Poito, et demora à ce dont la dame englesce et li

25sires françois.

De ces nouvelles furent moult courouciet li baron

et li chevalier de Poito qui englès estoient; car

cilz sires de Pons est là uns grans sires malement.

Quant li dus de Lancastre entendi ce, si en eut grant

30mautalent et tint grant mal dou signeur de Pons et

grant bien de ma dame sa femme, et de chiaus de le

[19] ville de Pons, qui se voloient tenir englès. Si y envoia

tantost pour estre chapitainne de la ditte ville

de Pons, et pour aidier et consillier la dame, un chevalier

qui s’appeloit messires Aymenions de Bourch,

5hardi homme et vaillant durement. Si couroit priès

que tous les jours li sires de Pons devant sa ville et

ne les deportoit en riens. Et tele fois y venoit que

il estoit recaciés et reboutés, et retournoit à damage.

Ensi estoient là les coses entoueillies, et li signeur et

10li chevalier l’un contre l’autre; et y fouloit li fors le

foible ne on n’i faisoit droit ne loy ne raison à

nullui. Et estoient les villes et li chastiel entrelachiet

li un en l’autre, li uns englès, li autres françois, qui

couroient et racouroient et pilloient li un sus l’autre

15sans point de deport.

Or s’avisèrent aucun baron et chevalier de Poito

qui englès estoient, que cil de le garnison de

Montcontour les travilloient plus que nul aultre et

que il se trairoient celle part et les iroient assegier.

20Si fisent un mandement en le cité de Poitiers,

ou non dou seneschal de Poito, monsigneur Thumas

de Persi, au quel commandement obeïrent

tout chevalier et escuier, et furent bien cinc cens

lances et deus mil brigans paveschiés par mi les

25arciers. Là estoient messires Guiçars d’Angle, messires

Loeis de Harcourt, li sires de Partenay, li sires

de Puiane, li sires de Tannai Bouton, li sires de Crupegnach,

messires Parcevaus de Coulongne, messires

Joffrois d’Argenton, messires Huges de Vivone, li

30sire de Tors, li sires de Puisances, messires Jakemes

de Surgières, messires Mauburnis de Linières et pluiseur

aultre; et ossi des chevaliers englès qui pour

[20] le temps se tenoient en Poito, par cause d’office ou

de garder le pays, telz que monsigneur Bauduin de

Fraiville, monsigneur d’Aghoriset, monsigneur Gautier

Huet, monsigneur Richart de Pontchardon et

5des aultres. Quant il se furent tout mis ensamble

à Poitiers, et il eurent ordonné leurs besongnes, leur

arroi et leur charoi, il se partirent à grant esploit et

prisent le chemin de Montcontour, tout ordonné

et appareillié ensi que pour le assegier.