Du mélange de ces deux éléments principaux de la population marocaine est sorti un troisième, les habitants des villes, nommés Maures par les Européens. Parmi eux jouent surtout un grand rôle les descendants des musulmans chassés d’Espagne. Ces derniers, qui pourraient souvent se vanter de leur parenté et de leur similitude de noms avec de nobles familles chrétiennes de leur ancienne patrie, se sont fixés surtout sur les côtes, à Tétouan, Séla, Rabat, etc. ; c’est de là qu’ils continuèrent, sous la forme d’une guerre de courses, leurs luttes contre les Chrétiens qui les avaient expulsés.
Le Maure, qui habite surtout les villes, a le teint clair du Berbère et l’intelligence plus élevée de l’Arabe, intelligence qu’il emploie souvent au détriment de son congénère, en tant que marchand, artisan ou fonctionnaire.
Le Maure des villes, avec son extérieur efféminé et délicat, ses vêtements élégants et les allures les plus courtoises de l’Orient, est regardé avec mépris par l’Arabe nomade, tout fier de ses vieux costumes et de ses mains grossières. Les Maures ont presque tous ce genre de demi-culture, caractéristique pour ceux qui connaissent l’Islam dans le Nord-Africain : il sait lire et écrire, connaît par cœur un certain nombre de maximes du Coran, croit à l’alchimie et à l’astrologie de ses savants, respecte un chérif (descendant du Prophète) et cherche à s’enrichir par tous les moyens, que ce soit par les voies plus pratiques du commerce, ou comme fonctionnaire du sultan. Il est du reste difficile de tracer une ligne exacte de démarcation entre les trois groupes des Berbères, des Arabes et des Maures, car depuis longtemps des croisements ont eu lieu entre eux.
Les Maures et les Arabes peuvent compter, réunis, autant de têtes que les Berbères. La population marocaine renferme encore d’autres éléments, fort peu nombreux, à la vérité, mais qui ont pourtant une grande influence : ce sont les Juifs espagnols, puis les Nègres esclaves, et enfin la population chrétienne, qui se réduit à un très faible chiffre.
Les Juifs espagnols se sont répandus depuis fort longtemps dans toutes les parties du Maroc. Ils sont surtout nombreux, comme de juste, dans les grandes villes de l’intérieur, où ils habitent des quartiers séparés, et dans les ports, où ils jouissent d’une liberté plus grande, grâce à la présence des consuls ; on trouve pourtant dans chaque kasba une ou plusieurs familles juives, qui ont en quelque sorte le privilège exclusif d’y habiter et d’y faire du commerce. Aussitôt que le gouverneur a besoin d’argent, il charge « ses Juifs » de lui en procurer.
Il est aussi difficile de fixer le nombre des Juifs du Maroc que celui des Arabes ou des Berbères, quoiqu’ils ne forment qu’une fraction insignifiante de la population tout entière. Les évaluations les plus diverses ont également cours à ce sujet. Jusqu’ici on admettait généralement l’existence au Maroc de 200000 Juifs. Rohlfs cherche à démontrer dans le mémoire que j’ai cité (Anzahl der Juden in Afrika), que ce nombre est également beaucoup trop élevé. En cela je puis me ranger à ses appréciations.
Il donne les chiffres suivants pour les Juifs du Maroc :
| Arseila | 100 | Darbéida | 100 | Agadir | 150 |
| El-Araïch | 1200 | Azamour | 500 | Taroudant | 4000 |
| Fez | 10000 | Marrakech | 6000 | Oudjda | 1000 |
| Meknès | 5000 | Saffi | 300 | Tétouan | 4200 |
| Tésa | 800 | El-Ksor | 3000 | Tanger | 2500 |
| Rabat | 5000 | Mogador | 1300 |
En outre il faut tenir compte des Juifs de l’Atlas, de l’oued Noun, de l’oued Draa, du Tafilalet, ainsi que des plaines du nord du Maroc. « J’estime tout au plus à 2000 la population juive des montagnes. De même, les Juifs fixés dans l’oued Noun ne dépassent certainement pas le nombre de 5000. J’évalue ceux de l’oued Draa à un chiffre semblable. Dans le Tafilalet proprement dit, il y a cinq ksours habités par les Israélites : Gouirlan, Taboubekirt, Asserguin, Ksor Djedid, Rissani et Dar el-Béida. A Rissani j’ai compté 200 maisons juives ; à Dar el-Béida existe un important quartier juif. D’après cela, je crois pouvoir évaluer à 6000 le nombre des Juifs du Tafilalet, auquel il faut encore ajouter la population de la mellah située au nord d’Ertib. » Rohlfs croit que le total de 62800 est encore trop élevé, et que le chiffre exact serait tout au plus 45000. Dans la liste précédente, Taroudant est compté pour un nombre bien trop considérable, car cette ville ne peut avoir beaucoup plus de 1000 Juifs ; au contraire, ce qui concerne les autres villes ne me paraît pas exagéré. Mais il faut tenir compte des Juifs répandus dans les nombreuses kasbas isolées, éparses dans les plaines, de sorte que le chiffre qui fixe à 60000 les Juifs vivant à l’intérieur du Maroc ne me semble pas trop élevé. Il ne faut pas omettre d’ajouter que les Juifs espagnols, en dépit de leur situation humiliante, se multiplient comme le sable de la mer, suivant les paroles de la Bible. Le nombre des enfants d’une mellah marocaine surprend tous les voyageurs.
Tandis que les Juifs des autres parties du Nord-Africain s’adonnent presque exclusivement au commerce et n’y sont surpassés qu’en Égypte par les Levantins, les Arméniens et les Grecs, au Maroc ils sont en grande partie artisans, et se montrent aussi adroits qu’ils sont naturellement laborieux et économes.
Malgré leur petit nombre relatif, l’influence des Juifs est grande sur l’ensemble du commerce, de l’industrie, etc. Le manque de scrupules dans leurs fructueuses affaires commerciales et industrielles les a, il est vrai, fait haïr de tous, mais le ferme appui qu’ils se donnent réciproquement et le soutien moral de l’Alliance israélite les font toujours prospérer en dépit de toutes les vexations ; enfermés dans leurs quartiers étroits et malpropres, ils mènent visiblement une vie familiale plus heureuse que les Arabes riches et nobles dans leurs palais, avec leurs harems, leurs esclaves, leurs eunuques, etc.
Il est également difficile de fixer le nombre des Nègres esclaves, même d’une manière approximative ; ce nombre n’est point insignifiant, car il dépasse peut-être celui des Juifs. L’esclavage, qui n’est d’ailleurs qu’une sorte de domesticité, est en usage au Maroc, et chaque année des caravanes parties du pays des Bambara, dans le Soudan, arrivent au Maroc. Ce sont généralement des Arabes et des Maures des environs de Marrakech qui entreprennent, pendant des années, des voyages vers le sud pour y échanger des esclaves contre des marchandises et du sel. On trouve mis en vente des esclaves, hommes, femmes et enfants, dans les grands marchés hebdomadaires de l’intérieur du Maroc, et même, de temps en temps, dans ceux des villes de la côte ; on n’entend jamais parler des mauvais traitements qui leur seraient infligés. La vente de ces esclaves est une simple dissolution du contrat de service antérieur et le passage entre les mains d’un autre maître.
Pire encore est le vice auquel s’adonnent les grands de l’empire et qui consiste à entretenir de jeunes Nègres castrats, pris d’ordinaire parmi les enfants de leurs esclaves. Cette coutume est si généralement répandue que personne ne s’en cache, et que l’Européen ne peut que s’étonner de la liberté avec laquelle on en parle et on la met en pratique.
Les Nègres esclaves ont tous embrassé l’Islam, et doivent être alors considérés comme les sujets du sultan : ce que les Chrétiens et les Juifs ne sont pas. Dans les processions religieuses du Maroc, qui se distinguent par leur sauvagerie et leur grossièreté révoltantes, les Nègres et les Négresses jouent un grand rôle ; les meilleurs éléments parmi les Maures, si délicats et si élégants en général, n’y prennent point part.
Enfin la population chrétienne, dont le nombre est très faible et qui ne doit pas dépasser quelques milliers d’âmes, est aujourd’hui presque exclusivement renfermée dans les villes de la côte. Les Espagnols dominent et sont surtout nombreux à Tanger et à Tétouan ; puis viennent les Portugais ; ces deux peuples ont entre leurs mains presque tout le petit commerce et surtout les auberges.
Les Anglais, les Français, les Allemands, etc., sont uniquement fixés comme négociants dans les ports. Quelques renégats se trouvent toujours dans l’armée marocaine. Il faut encore remarquer qu’une grande partie des Espagnols vivant à Tétouan s’occupent de l’arrachage de l’écorce du chêne-liège et que l’exportation des produits de leur industrie doit être faite en contrebande, car elle est interdite. Ordinairement les Européens n’habitent pas l’intérieur du pays ; ils se contentent de visiter les grandes villes dans l’intérêt de leurs affaires ; le corps consulaire lui-même vit, comme on sait, à Tanger, fort loin de la résidence du sultan ; un ministre marocain est spécialement chargé de se mettre en relation avec lui.
La population actuelle est donc composée de ces six éléments : Berbères, Arabes, Maures, Nègres esclaves, Juifs et Chrétiens. Comme je l’ai fait remarquer, il n’existe absolument aucune donnée qui permette de déterminer le nombre des indigènes. Toutes les estimations ne reposent que sur les calculs des voyageurs ; mes voyages au Maroc m’ont convaincu que le chiffre de 8 millions pour cet empire si étendu ne serait pas trop élevé.
La dynastie. — A la tête de l’État se trouve le sultan, de la maison des chourafa du Tafilalet. En sa qualité de représentant du Prophète (chalif), il gouverne avec une autorité absolue, qui n’est adoucie quelque peu que par les chera, c’est-à-dire par les lois du Coran. La dynastie actuelle est nommée, comme je l’ai déjà dit, dynastie des Filali ou des Hassani, parce qu’elle descend, dit-on, de Hassan, fils d’Ali, neveu et gendre du Prophète.
Le fondateur de cette dynastie fut Mouley (Maoula) Ali, nommé simplement d’ordinaire Mouley Chérif, qui vint vers 1620, de Yambo, dans l’Hedjaz, au Tafilalet avec des pèlerins maghrébins, et qui fut reconnu sans combat comme prince du pays par les habitants.
Son fils Mouley Rechid, un mulâtre, conquit en 1668 le Maroc, après beaucoup d’aventures et de combats. Son frère Mouley Ismaïl le suivit et fut célèbre par sa cruauté ; il donna au pays ses limites actuelles et une puissance comme n’en avaient jamais eue les successeurs des chalifs de Cordoue après l’expulsion des Arabes de l’Espagne.
Depuis, l’empire, dont les souverains recevaient, au temps de leur puissance, dans leurs traités avec les potentats européens, les titres d’empereur de Fez et du Maroc, etc., est descendu, par une suite de guerres de successions, de guerres civiles et par son isolement obstiné du reste du monde, à un degré de barbarie et d’impuissance en opposition complète avec ses ressources naturelles et sa situation.
Le pays n’est ni pauvre ni épuisé ; il possède au contraire les conditions indispensables d’une situation prospère. Il est riche en hommes, en animaux et en produits naturels ; on y voit encore les restes d’une industrie jadis importante et de travaux miniers ; il jouit comme autrefois d’un climat heureux, et, par la navigation à vapeur, il est encore plus rapproché des pays les plus civilisés de la terre, grâce à sa situation éminemment favorable. Mais tous ces avantages sont demeurés stériles, parce que depuis plus de cent ans les souverains du Maroc ont interdit à leur peuple toute relation avec le monde extérieur, et sont restés éloignés de tous les progrès modernes.
Le gouvernement est patriarcal, au sens complet du mot : le sultan, comme chalif, est à la fois le chef de la communauté religieuse et celui de l’État politique. Sa volonté a seule force de loi, en même temps que les règles du Coran, qui nulle part plus qu’ici n’est demeuré la constitution d’un pays. Les chalifats de Damas, de Bagdad, du Caire et de Cordoue, malgré les maximes étroites du Coran, ont fait fleurir au plus haut degré les arts, les sciences et les lettres. C’étaient des États bien ordonnés, sous tous les rapports les premiers et les plus puissants de leur époque ; tandis qu’aujourd’hui, au Maroc, en même temps que l’Islam est tombé dans le formalisme et les superstitions des religions vieillies, l’État s’est pétrifié également dans l’immobilité et l’impuissance.
Le sultan actuel, Mouley Hassan, est monté sur le trône par suite des dernières volontés de son père et prédécesseur, quoique le pouvoir eût dû appartenir, d’après la loi de succession du Coran, à son oncle, Mouley el-Abbas, le plus ancien membre de la famille. Celui-ci y a renoncé volontairement, et est encore aujourd’hui le conseiller et le serviteur de son neveu.
Le sultan Hassan est actuellement âgé d’environ quarante ans ; il est d’extérieur agréable, quoique de couleur foncée, par suite du sang nègre que ses ancêtres ont apporté dans sa famille. Il n’a reçu que cette éducation, théologique surtout, qu’il est habituel de donner dans ce pays aux fils de chourafa. Nos sciences et nos arts lui sont demeurés aussi étrangers que les affaires européennes en général. Néanmoins on le dit disposé à améliorer l’administration du pays d’après les modèles européens, et à entrer en relations plus fréquentes avec nous. Cette intention est confirmée par l’éducation que le sultan fait donner à quelques jeunes gens, avant de les faire instruire plus tard en Europe, de manière qu’ils puissent rendre des services au Maroc. Il peut se faire que le sultan ait formé bien des fois le souhait de relever un peu son pays et d’améliorer l’état de la population, en introduisant chez elle les institutions de l’Occident ; mais du souhait à l’exécution il y a un grand pas. Le parti réactionnaire fanatique est beaucoup trop puissant à la cour et dans le pays : il anéantirait d’avance toutes ces tentatives révolutionnaires, ne fût-ce que par une résistance passive. Quoique le sultan soit un autocrate dans la véritable acception du mot, il ne serait pourtant pas en état de faire quoique ce soit contre la volonté du clergé et de ses fonctionnaires, même s’il était plus énergique et plus indépendant que le souverain actuel. Un sultan plus au courant des affaires européennes, sévère et sans scrupule, pourrait rendre de grands services au pays, mais ses jours seraient comptés.
Mouley Hassan n’a, dit-on, qu’une seule femme légitime, la fille de son oncle Mouley el-Abbas.
Le sultan donne difficilement audience aux Européens ; les ambassadeurs envoyés presque chaque année au Maroc ont seuls l’honneur de le voir, à cheval, pendant quelques minutes. Les descriptions concernant sa personne et son caractère se contredisent fortement.
Edmondo de Amicis, qui accompagnait l’ambassade italienne, a donné après son voyage au Maroc une intéressante étude du pays et du peuple. Il dit, à propos de l’audience publique et solennelle accordée au ministre d’Italie : « Tandis que le sultan s’arrête, le maître des cérémonies appelle « l’ambassadeur d’Italie », et celui-ci s’approche avec son interprète jusqu’auprès et à gauche de Sa Majesté. Celle-ci ne produit rien moins que l’impression d’un tyran farouche et sanguinaire. De stature délicate, de traits fins, avec de grands yeux bienveillants et un nez bien dessiné, une barbe clairsemée encadrant un visage légèrement coloré, le sultan ressemble à un joli jeune homme, d’extérieur sympathique, et la fantaisie d’une odalisque ne pourrait pas rêver mieux que lui. »
Le chroniqueur de l’ambassade allemande au Maroc écrit au contraire : « Le visage brun clair du sultan, entouré d’une courte barbe noire et de quelques cheveux crépus demeurés aux tempes, ne manque ni de beauté ni de grandeur. Mais une expression de profonde douleur et de souffrance ne disparaît pas un instant de son front, de ses sourcils, légèrement froncés à la racine du nez, et de ses grands yeux bruns, profondément enfoncés, dont le blanc étincelant a un peu de la coloration orangée qui indique les débuts d’une maladie de foie. »
J’ai entendu en effet parler d’une maladie grave du sultan, et les choses les plus bizarres m’ont été rapportées à ce propos. Mais il faut les accueillir avec la plus grande réserve : des bruits semblables ne sont probablement répandus qu’avec certaines intentions, que l’Européen ignore ; les intrigues d’une cour musulmane y jouent, comme on sait, un grand rôle, et l’écheveau des fils qui s’y croisent est impossible à dévider pour une main profane.
Conduite des affaires. — Le sultan du Maroc n’a pas de ministres et encore moins de ministère au vrai sens du mot.
Au Maroc le sultan dirige lui-même, du moins en apparence, les affaires qui dans les États civilisés sont abandonnées à de hauts fonctionnaires jouissant de la confiance souveraine ; par suite, le sultan est seul responsable de tous les actes de son gouvernement. En fait il se sert, pour satisfaire aux obligations de sa situation, de l’intermédiaire d’un ou de plusieurs dignitaires de son empire. Parmi ces derniers, le « premier ministre », Sidi Mouça ben Achmed, mort le 6 janvier 1879, a joué pendant de longues années un rôle extrêmement important. Déjà, sous le gouvernement du grand-père et du père du sultan actuel, cet homme était l’âme de l’administration du pays et le seul guide de sa politique intérieure et extérieure. C’était un Nègre, et, sans qu’il sût ni lire ni écrire (comme tous les hauts fonctionnaires du Maroc), il était au courant de tout et d’une telle manière, que dans la totalité de ce vaste empire rien ne pouvait avoir lieu sans sa volonté. En chaque ville, en chaque kasba, il avait ses fidèles, qui lui rendaient compte de tous les événements ; toutes les nominations venaient de lui, et le sultan Mouley Hassan, assez indifférent et peu énergique, était complètement dans ses mains. Pendant la longue durée de son pouvoir il fut la tête et l’âme de toutes les entreprises réactionnaires, c’est-à-dire hostiles aux étrangers, qui se produisirent au Maroc ; il était trop fin pour laisser paraître sa haine et sa mauvaise volonté à l’égard des Occidentaux, mais toute son activité avait pour but de maintenir intact l’isolement dans lequel vivait son pays.
Sidi Mouça portait le titre de Hadjib el-Mazâm (Gardien du Très-Haut). Le sceau du sultan lui était confié, et toutes les lettres reçues ou expédiées passaient par ses mains. Il faisait ouvrir celles qui arrivaient, pour les présenter au sultan, et sous sa direction quatre secrétaires suffisaient à établir les dépêches émanant du souverain. Parmi les obligations de sa charge était encore celle d’introduire les étrangers ; il était présent à toutes les audiences.
Par imitation des formes et des règles usitées en Turquie, on donnait souvent à Sidi Mouça ben Achmed, de vive voix ou par écrit, le nom de vizir ; c’était à tort, car le sultan n’a jamais concédé ni à lui ni à l’un de ses autres fonctionnaires le titre turc de vizir ou de pacha, se conformant en cela aux usages suivis par ses ancêtres.
La mort de cet homme influent peut à peine être regrettée dans l’intérêt du Maroc. Les Marocains ont perdu en lui un despote, avide de pouvoir, ne reculant devant aucun moyen, et qui épuisait le pays, pour le compte du sultan il est vrai, sous toutes ses faces ; les gouverneurs et les fonctionnaires, un chef méfiant et intrigant, qui, sur les rapports les plus insignifiants de l’un de ses espions, pouvait à tout moment leur enlever leur position, les faire emprisonner et même exécuter ; enfin les représentants des puissances européennes ont vu disparaître un adversaire aussi fin et aussi adroit que perfide, dont les chicanes et les méchants tours avaient préparé à maint d’entre eux des heures difficiles. Si influente qu’ait été au Maroc pendant des années la situation de Mouça, elle a d’autant moins contribué à la prospérité du pays. A la mort de ce dignitaire, le sultan Hassan nomma premier conseiller le frère du sultan son prédécesseur, Mouley el-Abbas, dont j’ai parlé plusieurs fois.
Les manifestes, les ordres, les lettres et les documents de tout genre émanés du gouvernement de Fez sont toujours au nom du sultan, et le sceau de l’État, qui porte ce nom, est imprimé par avance sur ces écrits à l’endroit où se trouve dans les firmans et les hatts turcs le parafe (tora) du padicha régnant.
Le souverain ne signe jamais une pièce administrative quelconque, tandis que dans la correspondance publique et privée, contrairement à l’habitude orientale d’après laquelle on se borne à sceller, les fonctionnaires ou les auteurs des lettres signent leurs pièces et leur donnent par là un caractère authentique. Ainsi les cadis n’ont aucun cachet : leur signature fait foi.
Constitution politique. — La constitution de l’État marocain est le Coran. Partout où la législation qui y est contenue (les chera) ne suffit pas, la volonté du sultan sert de loi. Les souverains du Maroc ont souvent violé les règles du Coran et pris des décisions en contradiction formelle avec elles ; mais en dehors de l’Islam il n’y a jamais eu dans ce pays, même au début de son existence nationale, de droit civil analogue au kanoun qui existe en Turquie, parallèlement aux chera et qui les contredit souvent.
Ainsi, pour en donner un exemple, les intérêts du capital sont défendus par la loi : conformément aux maximes du Coran, ils ne sont jamais accordés par le cadi au croyant. De même, le témoignage des Chrétiens et des Juifs n’a aucune valeur contre celui d’un Mahométan, quel que soit le nombre des témoins.
Le mérite de Sidi Mouça fut d’avoir maintenu scrupuleusement ce système de gouvernement ; mais un pays que sa situation géographique force de se mettre en relations avec l’Europe et qui est administré de cette façon doit rétrograder sous tous les rapports.
La justice. — Au Maroc la justice est rendue, d’après le Coran, par les cadis dans les villes et dans les districts (amalâh). Mais, comme je l’ai dit, la législation du Coran n’est pas favorable aux relations commerciales, et les tribunaux des cadis, en particulier, ne peuvent mettre les parties non mahométanes sur le même pied que les musulmanes. Aussi les gouvernements chrétiens se sont-ils vus forcés d’assurer à leurs consuls, par leurs traités avec le Maroc, la prérogative de décider, non seulement quand les deux parties sont étrangères, mais aussi dans les cas où un Maure se plaint d’un de leurs nationaux ; en ce cas, le Maure est ainsi soumis à la justice européenne et à des lois étrangères, complètement inconnues de lui. Le plaignant étranger a, au contraire, la faculté d’avoir recours à la justice du cadi, et les traités lui assurent l’avantage d’appeler de la décision de ce juge devant le sultan lui-même ou son représentant, c’est-à-dire une autorité extra-judiciaire et purement administrative, qui n’est pas liée aux prescriptions du Coran.
Le résultat de ces stipulations des traités est de permettre à certains consuls sans conscience, appartenant à des nations dont la législation n’a pas encore réglé la justice consulaire, de faire tort à l’indigène en faveur de leurs protégés. D’un autre côté, le sultan, au cas où une affaire est portée devant lui, décide sans instruction et sans enquête préliminaire, en vertu de sa toute-puissance autocratique, et donne un amr el-chérif (ordre de cabinet), dans les termes qu’il croit conformes à la justice, ou qu’il est entraîné à accepter sous la pression du consul intéressé.
L’expérience des autres pays montre combien une justice de ce genre est insuffisante et conduit, dans la pratique, à des résultats fâcheux, en raison de l’accroissement des relations du pays avec l’étranger.
Dans ces derniers temps on a paru vouloir renoncer, au moins en partie, à la justice des consuls d’une part et à celle des cadis de l’autre, au grand avantage, il faut bien le dire, des parties, de quelque nationalité qu’elles soient. On a proposé de remettre la décision des affaires à des arbitres choisis par elles, c’est-à-dire par les représentants étrangers et par les autorités du pays. Ces arbitres auraient surtout à jouer un rôle dans les litiges commerciaux ; mais la justice arbitrale n’a jusqu’ici trouvé aucune place dans les traités internationaux.
Le cadi n’applique sans restriction, pour rendre la justice, les droits qui lui sont reconnus par le Coran que quand les deux parties sont des gens du pays : malheureusement c’est avec les mêmes résultats fâcheux que dans les autres États mahométans. Il y a surtout deux circonstances qui ont corrompu l’administration de la justice mahométane : le cadi ne reçoit ni traitement ni honoraires et en est réduit aux présents des parties ; enfin, d’après le Coran, un fait ne peut être considéré comme démontré que quand il est confirmé par deux témoins. La corruption des juges et l’achat de faux témoignages sont les deux maux dont la justice souffre sans pouvoir s’en guérir dans les pays de l’Islam. Là comme ailleurs des gens se font une véritable profession de déposer de faux témoignages devant le cadi.
Il n’est pas étonnant d’après cela que personne ne croie son avoir en parfaite sécurité, et que les indigènes eux-mêmes, quand ils le peuvent, cherchent à se placer sous la protection des consuls européens : ce qui conduit également à des abus, car ce n’est que par exception que ces fonctionnaires sont rétribués par leur gouvernement.
Le juge suprême du pays est le cadi de Fez (cadi el-djemmah). Il y a quelques années, cette dignité était exercée par un parent de Sa Majesté Chérifienne, le chérif Mohammed el-Filali.
Le cadi el-djemmah est nommé par le sultan et nomme lui-même, pour chacun des quarante-quatre districts du pays, un cadi el-amalâh, qui de son côté a le droit de nommer, sans l’intervention de son supérieur et des autorités administratives, les juges (cadi el-kabilâh) des différentes tribus (kabilât), souvent nombreuses, qui vivent dans le district. L’appel des juges de district au juge suprême de Fez est non seulement facultatif, mais souvent les parties franchissent la première instance et portent leurs plaintes directement au siège du cadi el-djemmah.
Dans les causes criminelles, le cadi peut, il est vrai, prononcer la peine de mort, mais la confirmation du jugement et l’ordre d’exécution sont réservés au chef de l’État. Les condamnations à mort sont rares, car le Coran ordonne des amendes en argent ou en nature pour le meurtre et l’assassinat. Les cadis prononcent donc le plus souvent des amendes, et de la bastonnade pour les petits délits ; ils évitent seulement que cette dernière peine n’ait des suites mortelles.
Au contraire, le souverain prononce fréquemment des sentences de mort, qui, jadis du moins, étaient mises à exécution de la manière la plus barbare, et sans aucune procédure juridique. Depuis le règne du grand-père du sultan actuel, cela se présente plus rarement ; pourtant les voyages du souverain dans son empire sont toujours accompagnés d’exécutions de chefs qui n’ont pas voulu se soumettre volontairement ou qui ont refusé le payement d’impôts souvent arriérés depuis plusieurs années.
Les cadis ont surtout à juger des procès au sujet de la propriété du sol ou des questions de mariage, dont la législation du Coran traite aussi complètement que possible. Ils ont moins à s’occuper des affaires commerciales, car les Maures s’habituent de plus en plus à faire trancher les différends de ce genre par un arbitrage volontaire, que ce soit entre eux ou avec les négociants étrangers.
La justice arbitrale est exercée en grande partie par les adoul (notaires), quoique le cadi soit aussi apte à recevoir des actes notariés. Cette institution des notaires n’existe pas, ou n’existe plus, que je sache, dans les autres États mahométans. Les actes établis par eux sont quelquefois présentés au cadi pour leur légalisation. Comme les notaires ne tiennent aucun registre, que la signature de deux d’entre eux donne une valeur légale à un acte, et qu’enfin les parties ne les signent pas, beaucoup de faux se produisent avec la complicité des adouls ; les parties cherchent à y parer au moyen de la légalisation, par le cadi, de leurs contrats et de leurs obligations.
Par cette courte exposition des principes de la justice marocaine, on comprendra que le caprice des supérieurs et la corruption des inférieurs s’y donnent libre cours. A la vérité, le peuple se plaint amèrement de la question juridique et surtout des abus commis par les Juifs espagnols qui se sont fait placer sous la protection d’un État quelconque. Une grande partie de la population a contracté des dettes envers eux, et les scènes les plus émouvantes en sont tous les jours la conséquence. Les Juifs perdent fort souvent les sommes qu’ils avancent aux hauts fonctionnaires et cherchent à réparer leurs pertes en ruinant impitoyablement le pauvre paysan ou l’ouvrier par des intérêts inouïs et grâce à la complicité d’un juge corrompu.
Un des points les plus sombres de la justice marocaine est l’organisation des prisons. En général, l’État ne s’inquiète pas du criminel incarcéré : il croit avoir fait assez en isolant le coupable du monde extérieur ; quant à s’occuper de la manière dont il peut vivre dans sa prison, il n’y songe aucunement. Les prisonniers sont partout, au Maroc, enfermés dans des trous vraiment horribles, qui ne sont jamais nettoyés et dans lesquels ils doivent périr de la façon la plus misérable. Réduits, comme ils sont, presque uniquement à l’aumône ou au gain dérisoire acquis en fabriquant des paniers, ils doivent s’estimer heureux de recevoir chaque jour un morceau de pain. Aussi est-ce une coutume très répandue d’acheter du pain pour les prisonniers quand on est disposé à faire l’aumône. De pieux croyants déposent chaque vendredi une petite somme pour les captifs, et même dans ce cas il arrive assez souvent que le geôlier vole encore à ces misérables une partie de leur maigre nourriture.
Dans les prisons les hommes et les femmes sont séparés ; la situation de ces dernières est la plus triste qu’on puisse imaginer, et bien peu résistent à un long emprisonnement. Les maladies provoquées par la mauvaise nourriture, le mauvais air, la boue, la malpropreté et la vermine les enlèvent rapidement. Dans cette férocité pour les prisonniers, qui ne sont pas tous des criminels de droit commun, se montre sous son jour le plus triste l’état de barbarie dans lequel se trouve encore le Maroc. Les peines cruelles si fréquentes autrefois, comme de couper les mains ou de crever les yeux, et les autres mutilations, sont rares aujourd’hui, mais l’incarcération des condamnés dans des caves où ils doivent mourir lentement d’une mort horrible n’est guère moins cruelle.
La bastonnade joue au Maroc un grand rôle ; chacun y est soumis, du plus haut fonctionnaire jusqu’au dernier mendiant, tandis que la peine de mort est réservée d’ordinaire aux crimes politiques.
Administration du pays. — Au point de vue administratif, le Maroc est divisé en amalât de dimensions très diverses ; leur nombre varie également d’après les exigences de l’administration et les dispositions du sultan.
En ce moment il y a quarante-quatre amalât, dont trente-cinq dans le pays de Fez et de Marrakech au nord-ouest de l’Atlas, et neuf au sud-ouest, dans l’oued Sous, l’oued Draa, le Tafilalet. Ces dernières sont vastes, parce que la population du sud du pays est beaucoup moins dense que celle du nord. Dans l’intérieur des amalât, quand elles ne consistent pas uniquement en une ville ou en une étendue de pays très restreinte, il se trouve généralement un certain nombre de tribus (kabilât), plus ou moins indépendantes, d’origine partie arabe, partie berbère ; les tribus arabes vivent surtout sous la tente, dans des douars ; les Berbères habitent plus fréquemment dans des huttes qu’ils construisent en argile et qu’ils recouvrent de paille. Ces huttes des Berbères ne constituent d’ailleurs en aucune façon une habitation permanente ; ils changent également de lieu d’installation, quittent leurs cabanes d’argile et en construisent de nouvelles à une autre place, où ils trouvent des pâtures plus abondantes pour leurs troupeaux. Ils sont en effet éleveurs de bétail comme les Arabes, quoiqu’ils sèment de temps en temps un peu d’orge pour leur consommation, et qu’ils cultivent des légumes.
A la tête de l’amalâh se trouve l’amil ou caïd, nommé par le sultan : il habite d’ordinaire une maison construite en pierre, lorsque tous ses administrés sont nomades. Quand une tribu domine à tel point dans l’amalâh, qu’un caïd étranger, nommé par le gouvernement, ne pourrait s’y maintenir, le sultan nomme le cheikh de la tribu son amil, pour garder l’apparence de l’autorité. Souvent aussi une kabilâh est si forte que le gouvernement trouve avantageux de diviser son territoire. Telle est la kabilâh des Chaouwyah, tribu d’origine arabe, qui se trouve dans la bande de terrain fertile entre les rivières de Oumm er-Rebiâh et Abouregreg, et qui habite sous des tentes ; elle s’occupe aussi de culture et peut mettre sur pied mille cinq cents hommes armés, la plupart à cheval : cette tribu, forme seule douze amalât, à la tête desquelles se trouvent les cheikhs des subdivisions correspondantes.
La très puissante tribu des Beni Hessem, qui vit au nord de la grande forêt de chênes-lièges des collines de Mamora, n’avait autrefois qu’un amil. Des soulèvements fréquents contre l’autorité du sultan, des brigandages contre les voyageurs et les caravanes, et même une union temporaire de cette kabilâh arabe avec les kabilât chelouh qui habitent au sud d’elle, union motivée par une entreprise commune contre les troupes du sultan, toutes ces causes amenèrent ce dernier à partager la tribu en seize amalât et à lui donner autant de caïds. De cette manière, le gouvernement peut dompter plus facilement les éléments rétifs et les maintenir sous sa dépendance, en les chargeant davantage d’impôts et en les laissant pressurer par de nombreux caïds.
L’amil est l’organe du sultan dans l’amalâh ; il dirige la police, s’occupe des affaires financières, de concert avec des fonctionnaires d’une autre catégorie, dont je parlerai bientôt. Il commande en temps de paix la force armée du cercle (la machazniyah) et convoque, en cas de guerre, toute la population mâle en état de porter les armes, pour la conduire au sultan. Il est aidé dans ses fonctions administratives par un lieutenant (chalifa), qui est nommé par le souverain dans les cercles les plus grands et les plus importants, et plus ordinairement par l’amil lui-même.
Outre les amils ou caïds, on trouve, dans tous les cercles où le sultan a des propriétés privées, des surveillants particuliers nommés par lui (oumana, au singulier amin).
Ces propriétés particulières du sultan consistent soit en troupeaux de chevaux, de chameaux, de bœufs, de moutons et de chèvres, soit en terres louées à son profit, ou enfin en moulins, en maisons, ou en magasins dans les villes.
Jusque dans ces derniers temps, le gouvernement tenait rigoureusement la main à l’application de ce principe, que les étrangers ne pouvaient acquérir aucune propriété ; les maisons et les magasins habités par les consuls et les négociants des ports appartiennent donc pour la plupart au sultan.
Quand un négociant étranger veut se fixer dans le pays, le consulat intéressé prie le gouvernement de lui faire bâtir une maison et des magasins. Les oumana entreprennent alors cette construction sous la surveillance du consul ou du marchand ; ce dernier paye comme loyer six pour cent des frais de construction et a le droit d’user, aussi longtemps qu’il le veut et sans augmentation de loyer, des constructions qui lui sont remises. Ce prix est peu élevé, en comparaison de ceux des maisons que les Européens pourraient louer aux indigènes, et on le paye à l’amin à des termes déterminés.
L’amin administre les domaines du sultan, en encaisse les revenus, fait les dépenses nécessaires et remet l’excédent à l’amil du cercle, pour qu’il soit versé au sultan.
Dans les ports les chefs des douanes, qui sont également nommés oumana, administrent aussi les propriétés privées du sultan. Les revenus des douanes, je le dis en passant, ne sont versés pour l’instant ni dans une caisse publique, ni dans celle du sultan, mais ils servent, en grande partie, à amortir la dette de guerre due à l’Espagne.
Les oumana prennent encore part à l’administration de la caisse de l’amalâh, qui est garnie de deux serrures, dont l’une des clefs est entre les mains de l’amil, et l’autre entre celles de l’amin du cercle.
Les oumana paraissent donc être soumis aux chefs de district, les amils ou caïds, puisqu’ils leur remettent les revenus des douanes du sultan ; pourtant ils ont une situation analogue, en ce sens que l’amil ne peut retirer aucune somme de la caisse du district sans le consentement et la coopération de l’amin.
A l’intérieur du pays, dans les cercles où le sultan n’a aucune propriété particulière, l’amil est débarrassé du contrôle de l’amin, et administre d’une manière indépendante la caisse qui lui est confiée.
L’amil, pas plus que son chalifa, ne sont rétribués, ou du moins les indemnités que quelques-uns d’entre eux reçoivent, pour l’entretien de leurs chevaux par exemple, sont si minimes qu’elles ne peuvent passer pour un traitement. Leur plus haute rémunération ne monte qu’à quarante douros espagnols (200 francs) par mois ; la grande majorité n’en reçoivent aucune, de sorte que ceux de ces fonctionnaires qui n’ont aucune fortune en sont réduits à vivre de moyens irréguliers. Aussi n’est-ce pas un secret que l’appui administratif des amils et de leurs chalifas doit être toujours acheté par des présents, et que le plus généreux est d’ordinaire plus énergiquement soutenu par l’amil, ou a gain de cause auprès de lui. Du reste, ils se créent des bénéfices en répartissant et en levant sur leurs administrés une somme plus forte que celle qui doit être envoyée à la caisse centrale de Fez. Ils donnent pour prétexte à cet abus qu’ils doivent couvrir par des contributions plus élevées les pertes qui viendraient à se produire au moment du payement.
Les oumana sont mieux traités comme solde : il y a toujours deux oumana dans les bureaux de douane des ports : l’un vient de Fez, et l’autre est choisi parmi les notables du lieu. Le premier reçoit trois douros par jour, le second deux douros. L’amin envoyé de Fez est celui dont j’ai parlé plus haut, et il détient toujours la deuxième clef de la caisse de l’amil du cercle ; d’ailleurs le deuxième amin prend également part à la revision des comptes et au contrôle de cette caisse.
Les oumana de l’intérieur du pays, qui ont à surveiller les entreprises de culture du sultan et ne prennent part à l’administration de la caisse de l’amil que quand ils vivent par hasard dans le même lieu, ont le droit de tirer, selon leurs besoins, du domaine qu’ils surveillent les objets d’alimentation nécessaires. Ils reçoivent tout au plus un traitement de dix douros par mois, mais le peu d’importance de cette somme est compensé par l’habitude où est le sultan de leur faire des présents extraordinaires quand il est content d’eux.
On voit qu’en principe l’administration de l’empire Marocain est très bonne et fort appropriée aux circonstances. Dans la pratique il en est malheureusement tout autrement. Le fait surtout que les amils ne reçoivent presque jamais de traitement, et au contraire doivent donner au sultan, en revêtant leur charge, des sommes souvent fort importantes, conduit naturellement à toutes sortes d’injustices et d’irrégularités dans la levée des impôts ; aussi la population des campagnes souffre-t-elle lourdement de cette mauvaise administration.
L’ÉTAT MAROCAIN (Fin).
Les finances. — Les recettes. — Propriétés privées. — Présents. — Dîmes. — Amendes. — Douanes. — Octrois. — Monopoles. — Fondations ecclésiastiques. — Impôt des Juifs. — Monnaies. — Dépenses. — Dettes de l’État. — Affaires militaires. — Bochari. — Machazini. — Askar. — Tobdjiyah. — Bahariyah. — Harkah. — Culture et élevage. — Richesses minérales. — Industrie. — Constructions. — Commerce et navigation. — Indépendance de l’empire. — Instruction publique.
Finances. Recettes et dépenses. — Jusqu’à l’avènement du dernier souverain, les finances de l’empire étaient administrées par un surintendant général, qui portait le titre d’aminel-oumana et habitait Fez. Cette fonction a été réunie à celle du Hadjib es-sultan, Mouça ben Achmed, aujourd’hui mort.
Sous ses ordres était un trésorier, Hadj Abd el-Kerim Bericha, qui administrait la caisse, mais n’avait aucun rapport direct avec le sultan. Mouça ben Achmed, de même qu’aujourd’hui son successeur, présentait au sultan toutes les questions financières et faisait rédiger ses décisions par ses quatre secrétaires.
Le trésorier n’a qu’à exécuter les ordres du sultan. Toutes les sommes payées par les amils affluent dans cette caisse générale, aussi bien que les autres recettes, que celles-ci proviennent des domaines ou des revenus publics proprement dits. La séparation entre la propriété de l’État et celle du souverain s’arrête là ; elle n’existe à l’origine qu’en tant que les amils n’ont pas la libre disposition des revenus domaniaux qui sont versés entre leurs mains.
Les principales sources de recettes sont les suivantes :
1o Les produits du domaine privé du sultan, dont j’ai déjà parlé ;
2o Les présents (hadiyah), qui sont apportés, avec les souhaits des habitants, à la grande fête mahométane du Rhamadan, vers la fin du mois de jeûne, à l’Aïd el-Kebir (le Kourban Béiram des Turcs) et à la fête de la naissance du Prophète (Aïd el-Maoulad), de toutes les villes et de tous les amalât de l’empire.
Ces présents sont très considérables, se renouvellent trois fois dans l’année et consistent, pour les villes, en marchandises, draps, étoffes de soie, mousselines fines, vêtements brodés d’or et en argent monnayé. A chaque fête Tanger envoie, outre les étoffes dont j’ai parlé, quatre caisses d’argent.
Les villes sont partagées en haoumât (quartiers) ; Tanger en a quatre. A la tête de chaque haoumâh se trouve un chef (moukaddim). En tant que villes, elles n’ont d’autre autorité suprême que l’amil de l’amalâh ; on ne connaît pas l’institution des maires, et les moukaddim sont simplement les fonctionnaires du chef de district (amil). Quand approche l’époque de l’envoi des présents au sultan, l’amil invite les moukaddims, et ceux-ci les habitants, à des contributions plus ou moins volontaires, et ajoute lui-même son hadiyah, qui consiste souvent en sommes fort importantes, quand il ne se sent pas très assuré de son poste.
Dans les districts voisins de la résidence, les amils remettent en personne leurs présents ; ceux qui habitent au loin envoient des députations de trois ou quatre notables.
Les envoyés de toutes les amalât se rendent en procession au palais du sultan le jour de la fête, précédés par les soldats du district, les machazini, qui portent les présents sur leurs têtes. Cette députation les remet au sultan et lui présente ses souhaits.
Le souverain reçoit en personne les ayadah (ceux qui souhaitent le bonheur), et leur donne en échange des vêtements d’honneur et de petits présents.
Cette vieille coutume patriarcale, tout à fait orientale, rapporte au sultan, comme je l’ai dit, trois fois par an des sommes importantes ; ces présents sont en apparence volontaires, mais aucun habitant aisé ne peut s’y soustraire, et les amils veillent attentivement à ce que chacun donne en proportion de sa fortune, sur laquelle ils sont toujours exactement renseignés par leurs subordonnés.
3o Les sekah oual-ouchr, c’est-à-dire le produit des troupeaux et la dîme des revenus du sol ; ces deux impôts, qui sont levés ensemble, se payent en argent. Leur montant est partagé par l’amil entre les localités et les tribus, avec l’aide des imposés : comme je l’ai dit, beaucoup d’abus sont commis par les amils à cette occasion.
La dîme (ouchr) est répartie d’après le nombre de paires de bœufs avec lesquelles le cultivateur laboure ses terres.
Les sekah oual-ouchr sont des revenus assurés, mais qui ne sont pas aussi profitables à la caisse de l’État qu’ils pourraient l’être, parce que les diverses cotes ont été établies il y a longtemps, alors qu’au Maroc les produits de l’élevage et de la culture étaient encore très minimes. Un ministre des finances de l’avenir aura donc ici un champ d’activité profitable et pourra augmenter considérablement les revenus de l’État, à moins que ces derniers n’aient été déjà accrus par les amils, mais de leur propre autorité et dans leur intérêt particulier.
4o Les amendes (daʿairât), qui sont infligées et levées partie par le sultan lui-même et partie par les amils dans leurs cercles, constituent une des sources de revenus les plus abondantes. La population, constamment pourvue d’armes à feu, est toujours prête à différer ou à refuser complètement le payement des contributions dues au sultan, quand elle croit le gouvernement trop faible pour employer la force.
Par suite, il y a toujours des arriérés, qui motivent des expéditions de la part du sultan ou de ses représentants ; si le sultan est vainqueur dans la lutte, ou si les tribus révoltées se soumettent, parce qu’elles redoutent les suites d’un combat inégal, on leur inflige de lourdes amendes en argent, en chevaux ou en recrues, outre l’entretien des troupes, qui montent souvent à 15000 ou 20000 hommes, vivant à leurs dépens.
Le total de cette branche de recettes est difficile à apprécier, parce que les expéditions de ce genre ne se reproduisent pas régulièrement. On peut dire seulement que le chiffre des amendes en argent encaissées, il y a quelques années, par le sultan Hassan dans l’une de ces expéditions a été évalué par des personnes bien informées à environ 300000 douros, sans tenir compte des chevaux, des armes et du reste du matériel de guerre confisqués.
L’opération qui consiste à « dévorer un district », comme on dit pour ces expéditions, a lieu presque chaque année. Il y a toujours dans quelque partie de ce vaste empire une rébellion provoquée par la mauvaise administration qui y règne ; aussi le sultan est-il forcé, pour ainsi dire annuellement, de faire une petite campagne, qui finit toujours aux dépens des révoltés et lui rapporte de nouveaux revenus. Ce mode de perception des impôts est l’un des points les plus faibles de l’empire marocain ; la population est condamnée à s’appauvrir toujours davantage, et, si la religion commune, l’Islam, ne l’enchaînait au sultan, elle aurait depuis longtemps aplani la voie à une puissance européenne pour une entreprise au Maroc. On le sait parfaitement à la cour, et on cherche à maintenir et à renforcer, par l’intermédiaire des chourafa, l’antipathie des habitants contre les gens d’autre religion. Si les Marocains viennent à fléchir dans leur foi, ce sera le signal de la fin d’un système gouvernemental qui dure depuis des siècles.
5o Les droits à l’importation et à l’exportation. — Les premiers ont été fixés par les traités de commerce à 10 p. 100 de la valeur des marchandises, tandis que les droits d’exportation sur les grains, en tant que ces derniers puissent être exportés, et sur les autres articles d’alimentation, peuvent dépasser 10 p. 100. Les marchandises importées sont appréciées dans les bureaux de douanes par des employés marocains et espagnols, sans qu’ils tiennent compte des factures d’expédition ; on dit que cette estimation se fait toujours d’une manière très libérale. Si d’ailleurs elle était trop élevée au jugement de l’importateur, il aurait le droit de laisser les marchandises en question à la douane pour le prix évalué.
6o Les octrois (niks). — La ville de Tanger est seule exempte de cet impôt, qui n’a été établi que depuis la dernière guerre avec l’Espagne, pour éteindre la dette contractée en cette occasion.
Quoique les muletiers qui transportent des marchandises payent directement cette taxe aux portes des villes et même quelquefois dans des localités non fermées situées sur leur route, en fait elle frappe les propriétaires des marchandises. Aussi cette taxe a-t-elle souvent provoqué les plaintes du commerce européen, qui avait reçu l’assurance que les marchandises destinées à l’importation ou à l’exportation ne seraient soumises à aucune autre taxe que les droits de douanes établis par les traités et payés dans les ports. Le fait que ces droits sont payés en réalité par les négociants est déjà démontré par l’application des tarifs, qui diffèrent selon que l’animal de bât est chargé de marchandises précieuses ou à bon marché. Aussi, dans l’établissement des conditions de transport, a-t-on établi la règle que les droits de douane et d’octroi sont mis séparément au compte de l’expéditeur.
7o Les monopoles. — Ils sont tous affermés et consistent d’abord dans le droit exclusif de vendre dans les villes le tabac et le kif. On nomme kif les fleurs desséchées de cette sorte de chanvre dont les plus petites folioles placées autour des boutons sont employées en Égypte et en Turquie à la préparation du haschich enivrant. Le kif, qui est fumé, seul ou mélangé avec du tabac, dans de petites pipes d’argile, ne paraît pas avoir des effets aussi funestes pour la santé que le haschich. Il a pourtant des résultats fâcheux. Ce sont presque uniquement des gens du plus bas rang qui s’y adonnent. Les habitants plus délicats et plus élégants des villes, aussi bien que ceux des campagnes encore près de l’état de nature, méprisent ce plaisir. On trouve dans les villes de petites boutiques, placées dans des rues étroites et écartées, où les gens se réunissent pour fumer ; la majorité des conducteurs de chameaux et des âniers fument le kif. Chez la plupart d’entre eux s’est établie l’habitude d’avoir, tous les cinq ou six jours, une séance régulière de kif, qui est devenue un véritable besoin. Comme je l’ai dit, le Mahométan d’habitudes plus distinguées et de croyances strictes méprise le kif autant que le tabac et les boissons spiritueuses. C’est une des meilleures qualités des Arabes et des Maures ; seuls les indigènes des ports d’Algérie ont pris l’habitude de boire du vin et de fumer du tabac ; le Marocain prise, mais ne fume pas, tout au contraire des Mahométans d’Orient, chez qui le culte du tabac a atteint son plus haut point.
La pesée ou le mesurage des grains et de tous les produits alimentaires, sauf les légumes frais et les fruits, est également le monopole du gouvernement. Enfin les peaux de bœuf sont frappées d’une estampille du sultan dès l’abatage de l’animal, et sont soumises à une taxe également affermée.
8o L’excédent des revenus des mosquées et des autres fondations ecclésiastiques. — Le sultan fait administrer les biens de tous les établissements religieux par des intendants nommés par lui (nazir). Les nazir sont rétribués sur les excédents de revenus ; ils font les comptes, et sont tenus de remettre le reliquat à la caisse centrale du sultan, quand les dépenses des mosquées et des écoles qui y sont jointes, ainsi que des autres établissements, sont payées.
9o L’impôt des Juifs (djeziah) est réparti entre les familles par les chefs des communautés juives : son produit est envoyé à Fez par l’amil.
10o Le produit des monnaies. — On ne frappe plus du tout de monnaie d’or : celle d’argent n’est fabriquée que dans la Monnaie du sultan, à Fez ; celle de cuivre l’est également, à Marrakech et à Mogador. Le bénéfice réalisé par celle fabrication est minime, car la monnaie d’argent est de bon aloi.
La monnaie d’or marocaine était faite d’or si fin qu’elle a été exportée et a disparu de la circulation. La monnaie de cuivre, qui existe en grandes masses, se déprécie de plus en plus et sert à l’intérieur du pays comme moyen d’échange. Par suite des relations commerciales avec l’étranger, il circule, dans le nord et l’ouest du pays, des monnaies d’or et d’argent espagnoles, et au sud et à l’est, des monnaies françaises.
11o Petites recettes diverses, comme par exemple celles des bateaux allèges appartenant au sultan dans les ports ou sur les rades et qui ont un privilège sur ceux des particuliers ; les taxes de navigation, etc.
Les recettes paraissent moindres dans les comptes qu’elles ne le sont en réalité, parce que, faute de contrôle, beaucoup d’abus sont commis par les employés, qui ne sont pas payés, et en outre parce que les rémunérations légitimes sont précomptées et ne sont pas comprises dans les sommes envoyées à Fez.
M. Weber, ministre résident d’Allemagne à Tanger, a cherché à connaître par des informations le montant approximatif annuel des revenus du sultan versés dans la caisse centrale de Fez ; il est arrivé à ces chiffres, fort respectables pour le Maroc :
| 1o | Domaine privé du sultan, y compris les troupeaux, etc | 15000 | douros (5 fr.). |
| 2o | Présents (hadiyah) | 80000 | — |
| 3o | Produits des troupeaux et dîmes (sekah oual-ouchr) | 620000 | — |
| 4o | Amendes (daʿairât) | 200000 | — |
| 5o | Douanes d’exportation et d’importation de Fez et d’Oudjda | 1385000 | — |
| A reporter | 2300000 | — | |
| Report | 2300000 | douros. | |
| 6o | Octrois sur les animaux de bât (niks) | 40000 | — |
| 7o | Monopoles et impôts affermés | 125000 | — |
| 8o | Excédent des revenus des fondations ecclésiastiques | 12000 | — |
| 9o | Impôt des Juifs (djeziah) | 5200 | — |
| 10o | Bénéfice sur la fabrication des monnaies. | 50000 | — |
| Total | 2532200 | — |
Dépenses. — Si les revenus du trésor de l’État, c’est-à-dire du sultan, sont répartis en peu de branches, c’est également le cas pour les dépenses. Elles se bornent à l’entretien de la cour, du harem, des palais, des jardins et des haras du sultan, aux traitements de quelques amils, du représentant près du corps diplomatique à Tanger, et de quelques ouakil (consuls) à l’étranger, des troupes régulières (askar) et des forteresses.
En outre, la correspondance de l’État entraîne des frais relativement considérables par rapport aux autres dépenses, en raison de l’absence de poste régulière dans le pays. Enfin, quelques mosquées et quelques sanctuaires du Maroc, de même que les lieux saints de la Mecque et de Médine, aussi bien que la famille chérifienne de la dynastie actuelle, reçoivent des pensions du sultan.
Pour ce qui concerne ces dépenses, il est difficile, sinon impossible, de les évaluer par chapitres, même approximativement, car tout se fait par l’intermédiaire de la caisse centrale de Fez. Les dépenses les plus considérables sont motivées par les troupes régulières, puis vient la cour. M. le ministre Weber admet comme dépenses annuelles :
| Pour les askar, environ | 600000 | douros. |
| Pour la cour | 175000 | — |
| Pour les autres dépenses | 225000 | — |
| Total | 1000000 | — |
Si le renseignement d’après lequel la caisse centrale de Fez paye à peu près 3000 douros par jour est exact, l’ensemble des dépenses annuelles monte, pendant l’année mahométane de 354 jours, à 1062000 douros : ce qui approche sensiblement de la somme indiquée plus haut. D’après ces chiffres, le sultan économiserait tous les ans un million et demi de douros d’Espagne.
Il est étonnant que ce calcul, si imparfait qu’il soit, coïncide pourtant à peu près avec les résultats d’un travail sur les finances marocaines qui fut établi, il y a plus de soixante ans, par un savant habitant Tanger.
Græberg von Hemsoe, consul général de Suède et de l’un des petits États italiens, mit à profit en 1818 la présence à Tanger du sultan d’alors, Sidi Soliman, pour recueillir, des personnes bien informées de sa suite, des données sur les conditions financières du pays. Il publia en 1821 les résultats de ces informations.
Le calcul fait par lui des dépenses et des revenus annuels du Maroc a été jusqu’ici reconnu comme le plus exact, et a été utilisé par tous les écrivains qui ont traité des finances marocaines.
D’après Græberg von Hemsoe, chaque année,
| les revenus se montent à | 2600000 | douros |
| et les dépenses à | 990000 | — |
| Reste | 1610000 | — |
Le fait que le sultan, malgré des revenus si peu considérables relativement à l’étendue de son empire, épargne chaque année, aujourd’hui comme il y a soixante ans, environ un million et demi de douros, qu’il peut déposer dans son trésor, s’explique par cette considération, que d’importantes branches de l’administration qui dans les États civilisés absorbent de grandes sommes, ne coûtent au Maroc absolument rien. Une grande partie de l’armée est entretenue également sans qu’il en coûte à l’État aucune somme en argent monnayé. Le gouvernement dépense aussi peu pour l’industrie, l’agriculture, le commerce et la navigation que pour les routes, les ponts et en général les travaux publics. Au Maroc il n’existe aucune route carrossable, et à plus forte raison aucun chemin de fer ou télégraphe. Les forteresses tombent en ruines, et les pièces qui en garnissent les remparts sont presque toutes sans affût.
Dans ces conditions il n’y a pas à s’étonner que de faibles revenus dépassent des dépenses plus faibles encore, et qu’un trésor d’argent monnayé et d’objets précieux ait pu être rassemblé, sans qu’on en puisse établir exactement l’importance. Jusqu’à l’avènement du sultan actuel, ce trésor était conservé à Meknès, résidence de son père. Mouley Hassan le fit transporter aussitôt à Fez, où il doit se trouver encore actuellement.
Il existe à Meknès une trésorerie particulière, sur laquelle ont été répandus des récits fabuleux, aussi bien que sur la quantité d’argent qui y est enfermée. En effet, si, depuis les soixante ans que Græberg von Hemsoe a recueilli ses renseignements, un million et demi avait été épargné tous les ans, et si de temps en temps, par exemple au moment de la guerre avec l’Espagne, de grandes dépenses extraordinaires n’avaient eu lieu, il devrait se trouver aujourd’hui dans le trésor, uniquement en argent monnayé, environ 90 millions, outre les sommes qui devaient déjà y exister en 1818. On peut pourtant admettre avec assez de certitude que des sommes aussi considérables ne sont pas conservées dans le trésor du sultan : les dépenses sont sans doute plus importantes que celles dont on a parlé plus haut, et l’excédent annuel est beaucoup moindre. Une famine survenant de temps en temps et d’autres événements imprévus absorbent certainement beaucoup de l’argent épargné.
La trésorerie, Beit el-Mal, de Meknès est entourée d’une triple muraille ; c’est une construction en pierres de taille au milieu de laquelle, après avoir franchi trois portes de fer, on se trouve devant l’ouverture par laquelle les trésors apportés étaient jetés, dit-on, avec des pelles ! Une troupe de trois cents Nègres, qui y étaient enfermés pour la vie, surveillait ces trésors. Quatre fois par an, les sommes transportées à Meknès étaient jetées sous les voûtes en présence du sultan ou de trois de ses délégués, pour être ensuite conservées dans des niches.
Aujourd’hui ce bâtiment est vide, et, comme on n’a jamais entendu parler des mesures particulières qui auraient été prises à Fez pour y mettre en sûreté les trésors du sultan, on ne peut admettre qu’il s’y trouve 500 millions de douros, ainsi que des auteurs récents le supposent. Du reste, il ne me paraît pas invraisemblable que le sultan ait fait transporter une partie de ces épargnes, certainement considérables, de Fez, très exposé à une surprise de la part d’une puissance européenne, aux oasis plus éloignées et beaucoup plus sûres du Tafilalet ; elles y sont certainement mieux cachées que nulle part au Maroc et sous la protection de sa famille, les chourafa du Tafilalet.
Dette publique. — Le Maroc n’a pas d’autre dette que le reste de l’indemnité de guerre due à l’Espagne et qui se monte à environ 2 millions de douros. La moitié des droits de douane payés dans les principaux ports est employée, d’après les traités, à éteindre cette dette, qui, en quinze ans, est passée de 20 millions de douros à 2 millions. Cette moitié des droits de douane est évaluée chaque année à environ 600000 douros, que des navires de guerre espagnols expressément envoyés dans ce but viennent chercher tous les trimestres.
Pour pouvoir contrôler les recettes, l’Espagne s’est attribué le droit d’établir des surveillants auprès des employés de douane intéressés.
Un troisième quart des revenus des douanes sert à amortir la dette contractée envers une compagnie de capitalistes anglais : peu après la guerre, elle avança au gouvernement marocain les sommes nécessaires pour obtenir l’évacuation de Tétouan, où l’Espagne, d’après le traité de Ouadras, conservait le droit de tenir garnison jusqu’à l’amortissement de l’indemnité de guerre. Cette dette est également presque éteinte et serait probablement déjà amortie, si la terrible famine de l’hiver de 1878-1879 n’était survenue. Dans tous les cas, si aucune guerre n’a lieu prochainement, le Maroc sera libéré de toute dette dans peu d’années. Il n’est pas tenu compte des intérêts des sommes dues, conformément à la loi de l’Islam.
Fait typique au sujet de l’administration des douanes marocaines : le sultan, quoiqu’il n’ait plus que la moitié des droits de douane, reçoit cependant plus d’argent que quand ils entraient uniquement dans ses caisses. Les finances de la Tunisie donnent les mêmes résultats depuis qu’elles sont administrées par une commission européenne.
Grâce à cette situation financière, bonne en général, le sultan Mouhamed put, quelques années après la guerre avec l’Espagne, supprimer une ancienne taxe qui produisait beaucoup, la naïbah. On donna pour motif que cet impôt n’était pas fondé d’après le Coran et par conséquent était illégal. Dans le fait, le mot arabe naïbah signifie « soumission » ou « contrainte ». Néanmoins le gouvernement prélevait de temps immémorial cette naïbah sur toutes les tribus qui ne fournissaient aucun service armé au sultan. On établit donc une distinction entre les machazniyah, qui appartenaient au sultan et ont fait la guerre avec lui, et les naïbah, qui se sont abstenus. Ceux-ci étaient pour ce motif opprimés par le gouvernement ou ses représentants, et frappés de taxes illégales portant le même nom.
Græberg évalue la naïbah à 280000 douros par an, tandis que les seules taxes nouvelles, prélevées sur les animaux de bât (niks), sont évaluées à 40000 douros. Ces dernières furent créées quatre années environ avant la suppression des autres.
Situation militaire de l’empire marocain. — Nous donnons ci-après une courte description de la situation militaire du Maroc, peu connue en général.
L’armée consiste dans les éléments suivants : el-Bochari, el-Machazniyah, el-Askar, el-Tobdjiyah, el-Bahariyah, el-Harkah. Nous étudierons successivement chacun de ces groupes d’une façon sommaire.
1o El-bochari. — Mouley Ismaïl, le plus grand prince de la dynastie des Filali, fonda peu d’années après son avènement, en 1679, un corps de cavalerie régulière, qu’on nommait la « Garde noire », parce qu’elle n’est composée que de Nègres, et « Bochari », parce que le sultan l’avait consacrée au théologien et auteur Sidi Bochari, très vénéré de son temps au Maroc.
Ce corps, dont l’effectif a été très variable, puisqu’il a atteint 50000 hommes, et qui commençait à jouer le rôle des prétoriens de Rome et des janissaires de Constantinople, est aujourd’hui à peine fort de 5000 chevaux. Sous le grand-père du sultan Hassan il comptait encore 16000 hommes. Mouley Ali rassembla autrefois tous les Nègres aptes à porter les armes qui se trouvaient dans ses États, les partagea en régiments, et les fit dresser avec soin. Ses bochari se distinguaient autant par leur cruauté que par leur bravoure sauvage ; c’est avec eux qu’il conquit l’empire actuel de Fez et du Maroc, et qu’il étendit sa souveraineté jusqu’à Timbouctou. Pour leur entretien il assigna des terres placées surtout dans le voisinage de sa capitale, Meknès, qui prit de là chez maint écrivain le titre de garnison principale de la Garde noire.
Comme jadis, les bochari accompagnent encore le sultan dans toutes ses expéditions, en paix comme en guerre. Quand il est à Fez, il a toujours près de lui un détachement de bochari ; les autres retournent dans le pays dont ils sont investis et cultivent leurs terres, jusqu’à ce qu’ils soient convoqués de nouveau pour aller passer quelque temps à Fez et pour y relever leurs camarades qui y sont restés comme gardes du corps.