Jusqu’ici nous avons reçu chaque soir du chef de chaque village la mouna officielle ; il est tout à fait impossible de s’en dispenser. Il est certainement pénible pour un Européen de voir comment une population déjà misérable en soi est forcée de fournir à l’étranger qui la traverse et qui ne lui inspire pas le moindre intérêt, mais le plus souvent de la haine et de la rancune, comment cette population est forcée de fournir, dis-je, outre des vivres qui sont, il est vrai, à bon marché, des articles étrangers fort chers, comme du thé, du sucre et des bougies, que ces pauvres gens doivent d’abord acheter à haut prix des Européens. Mais, encore une fois, c’est l’usage ; si l’étranger veut les dédommager par un présent d’argent, ce dernier s’arrête toujours en route. Les machazini qui accompagnent les Roumis utilisent volontiers cette circonstance pour se faire donner des présents supplémentaires, un mouton, une paire de poulets, un pot de beurre ou quelque autre chose, de sorte qu’en général les habitants ne font point une mine amicale quand ils voient arriver un Européen avec une grande suite.
Peu de temps avant mon arrivée à Had el-Gharbia, quarante hommes des villages environnants avaient été pris et conduits à Tanger ; ils s’étaient peut-être révoltés contre les exactions de l’amil et de ses subalternes. Du reste, nous avions entendu déjà la veille, en passant le djebel Habîb, une violente fusillade ; des soldats du sultan étaient probablement encore en guerre avec des villages berbères révoltés.
En général, cette belle plaine si fertile était peu cultivée, et dans le voisinage des villages seulement on y voyait des champs d’orge, de froment ou de haricots ; ailleurs la plus grande partie du sol était couverte de bruyères, de palmiers nains, de chardons, d’oignons marins et de différentes mauvaises herbes. L’insécurité du pays empêche les habitants de cultiver plus qu’il n’est absolument nécessaire. La plus grande partie du sol appartient au sultan, qui en investit ses machazini.
Le matin suivant, nous eûmes un temps agréable. Le vent s’était calmé et une petite pluie était tombée durant la nuit ; vers sept heures du matin nous avions déjà 13 degrés centigrades, et dans la journée la température monta à 21 degrés à l’ombre. Vers le soir, le thermomètre indiquait encore 18 degrés. Le chemin que nous suivons aujourd’hui nous mène dans une direction méridionale, souvent faiblement infléchie vers le sud-ouest, et assez rapprochée de la mer, tandis qu’à gauche sont les montagnes. Tantôt nous traversons des plateaux avec un sable jaune foncé, tantôt de larges vallées, fertiles, mais plus ou moins boueuses. Au début nous étions encore dans le pays de la tribu des el-Gharbia, puis nous traversâmes quelques villages de la petite tribu des Ouled el-Mouça, puis le pays des el-Chlod, qui vont de la rivière M’ghazan jusque vers Ksâr (Kasr el-Kebir). Chemin faisant, nous vîmes de loin des ruines de murailles et de tours, que l’on me dit être d’origine romaine. Mais, comme au Maroc tout ce qui est étranger est roumi, ces débris pouvaient être des restes de la domination portugaise.
Aujourd’hui nous fêtons la veille de Noël aussi bien que possible ; les Arabes ont également une fête à cette époque, elle dure trois jours, c’est l’Achra. Ce mot veut dire « le dixième », car à ce moment de l’année le sultan se fait remettre la dixième partie des produits du sol et des troupeaux ; en effet, au Maroc, chaque riche doit donner aux pauvres, ce jour-là, le dixième de sa fortune. Malgré la piété marocaine, ces prescriptions du Coran sont suivies par l’infime minorité des fidèles.
Au contraire, les autres prescriptions n’en sont que plus fidèlement observées à cette époque ; ainsi l’abstinence de tous plaisirs est de règle, et aucun mariage ne peut alors avoir lieu.
Nous avions dressé nos tentes à quelques milles au sud du grand Tletsa Soko (Marché du Mardi) de Raisannah, où nous n’étions plus qu’à une heure de la rivière de M’ghazan. Le 25 décembre au matin, quand nous voulûmes nous mettre en route, nous eûmes des difficultés avec la population malveillante d’un village voisin. Un de nos chevaux était devenu indisponible, et ces gens ne voulurent pas le remplacer, quoique je leur offrisse une rémunération convenable. Leur méfiance est très grande, et ils craignaient qu’on ne leur rendît pas leur cheval. Nous nous trouvions dans un grand embarras. La pluie des dernières nuits avait transpercé et alourdi les tentes, ainsi que les autres objets, de sorte que nos autres animaux de bât n’avaient pu marcher qu’à grand’peine sur l’argile détrempée. Il fut heureux, dans ce cas, que nous eussions un machazini avec nous. Il s’empara du premier habitant venu, lui lia les mains, le fit agenouiller et le menaça de le retenir prisonnier jusqu’à ce qu’un cheval eût été amené. Cette menace fit son effet, et nous pûmes bientôt repartir. Il avait plu très fort cette nuit, et vers dix heures du matin la pluie recommença ; les chemins, si l’on peut appliquer ici ce mot, étaient, par suite, complètement défoncés. Avant midi nous atteignîmes la vaste plaine argileuse de l’oued M’ghazan. Nous traversâmes cette rivière à environ un mille au-dessus de son embouchure dans l’oued el-Kous. Les bords en sont hauts et escarpés, de sorte que, lorsque le lit est plein d’eau, les caravanes doivent souvent attendre pendant des semaines qu’elle se soit écoulée. L’insouciance et l’indolence des Marocains les empêchent d’avoir l’idée de construire un pont ou d’établir un bac ; c’est donc toujours avec de grandes difficultés qu’on peut faire descendre aux animaux lourdement chargés les berges de la rivière et leur faire traverser les eaux boueuses.
Après le passage de la rivière M’ghazan nous marchâmes vers le sud-est, jusqu’à ce que nous atteignîmes, vers cinq heures, les environs de la vieille ville de Ksor ou Kasr el-Kebir, que dans les ouvrages européens on nomme souvent Lxor. Nous avions traversé le pays de Kara’ta, ainsi que quelques villages, le groupe des Ouled Hadad, des Ouled Sidi-Boksiba et enfin la rivière de l’oued er-Rour, qui se jette dans le M’ghazan.
Nous étions encore à quelques lieues de la ville, quand un messager du chalif (le représentant de l’amil), Sel Arbi Kardi, arriva à notre rencontre, s’informa de notre voyage et repartit pour rendre compte de notre arrivée. Peu de temps avant d’atteindre la ville, le chalif vint à cheval au-devant de nous, avec une imposante suite de notables et de machazini, me salua et entra avec nous dans la ville en se plaçant à ma gauche. Les machazini avaient commencé leurs fantasias, et tiraient des coups de fusil, en signe de respect pour le Roumi.
Nous dressâmes nos tentes dans une prairie située devant la ville ; bientôt une foule de gens en sortirent pour nous voir. Le chalif resta également près de nous, pour entendre des nouvelles d’Europe : je trouvai toujours un public reconnaissant pour des récits au sujet des affaires politiques européennes. Nous nous étions à peine installés dans les tentes, qu’arriva une somptueuse mouna, un gros mouton, un grand pot de beurre, du thé, du sucre et des bougies, en même temps qu’une quantité d’orge et de paille pour nos animaux. Mon interprète rencontra un vieil ami, le cheikh d’un village du groupe d’oasis du Tafilalet, qui allait aussi à Fez ; mon compagnon espagnol trouva également un compatriote qui s’était fixé à Ksor ; il n’y a que peu d’Européens dans cette ville. Pendant la route, un jeune Arabe s’était joint à nous ; il venait de Tétouan, où son père est employé du gouvernement, et avait sur lui une assez grande quantité d’argent, qu’il portait à Fez, de sorte qu’il fut heureux de pouvoir voyager en nombreuse compagnie.
La pluie du dernier jour nous avait mis un peu en désarroi, et notre bagage était mouillé en grande partie ; comme, en outre, le Juif qui m’avait loué ses chevaux devait en chercher un pour remplacer celui qui était malade, nous décidâmes de rester ici le jour suivant. L’animal loué la veille fut renvoyé, et le propriétaire, qui nous avait accompagnés, fut évidemment fort heureux de pouvoir rentrer dans son bien : il avait craint qu’on ne l’emmenât de force jusqu’à Fez. Cette malheureuse population est tellement accoutumée à des actes de violence, et à tant de promesses mensongères de tout genre de la part des fonctionnaires, qu’elle est méfiante au plus haut point. Sur la grande place devant la ville étaient encore plusieurs caravanes importantes, formées en partie de chameaux, de sorte qu’il y régnait une vie active. Toutes les marchandises européennes sont transportées à Fez de cette façon. Les chameaux sont chargés chacun de 3 à 4 quintaux : ce qui rend leur allure très lente et ne permet que des étapes de quelques heures. Pour le transport des marchandises, les chameaux sont beaucoup plus économiques que les chevaux ou les mulets, et comme la valeur du temps est inconnue aux Marocains, ainsi que du reste à tous les Orientaux, il leur est tout à fait indifférent de faire avec leurs caravanes le trajet entre Tanger et Fez en dix jours ou en vingt. La simple construction d’une route carrossable serait d’un grand avantage pour tout le commerce : mais au Maroc on est extrêmement conservateur et attaché aux vieilles coutumes. Dans tout l’empire il n’y a pas une seule vraie route : ce ne sont que des sentiers muletiers, formés avec le temps.
De loin, Kasr el-Kebir fait un effet agréable, comme du reste toutes les villes d’Orient : les murs et les maisons, cachées entre les épaisses masses de feuillage des figuiers et des oliviers, surmontées de quelques palmiers élancés et des tours des mosquées, apparaissent comme une invitation au voyageur fatigué. Mais à l’intérieur !... la ville est située assez bas et est parcourue par un petit ruisseau dont l’eau vaseuse et malpropre répand des exhalaisons méphitiques, car c’est le réceptacle de toutes les immondices de la ville. Quand le cours de l’eau est complètement arrêté, ces monceaux de vase et de boue sont transportés hors de la ville, où ils créent de nouveau, par leur dessiccation, une atmosphère pestilentielle. Des masses d’ordures de ce genre forment des collines entières autour de Kasr et doivent s’être amoncelées depuis des siècles. En général, le Maroc est exceptionnellement sain : j’y ai à peine trouvé un endroit dont on pût dire qu’il fût d’un séjour fâcheux pour la santé. Pourtant la ville de Ksor est malsaine au plus haut point, et la plus grande partie des habitants souffrent de la fièvre. Les rues, si étroites que deux hommes peuvent à peine s’y croiser, et qui sont, en outre, généralement abritées par des nattes, de manière à empêcher tout accès de l’air ou de la lumière, sont, en temps de pluie, couvertes d’une couche de boue et de vase épaisse d’un pied, tandis que, par le beau temps, il y règne une poussière effroyable. Les maisons, presque toutes menaçant ruine et revêtues de chaux malpropre, sont petites et basses ; la population est misérable, sale, paresseuse et fiévreuse : bref, c’est un triste témoignage de la décadence d’une ville de commerce jadis grande et prospère, et dont la situation à mi-chemin entre Fez et la côte nord de l’empire semble faite pour un centre commercial. Dans les rues rôdent une foule de pauvres hères, Arabes fainéants des plus basses classes, vêtus de guenilles, trafiquants, Juifs malpropres, dont les femmes et les filles se tiennent à la porte même de leurs huttes, et font avec de grands rires leurs remarques sur les étrangers, pendant que les femmes des Mahométans regardent curieusement par les étroites ouvertures des maisons, ou du haut des toits. Je visitai également le bazar, réunion de petites boutiques dans lesquelles sont vendues toute espèce de marchandises indigènes et étrangères, surtout par des Juifs, qui ici sont fortement représentés et paraissent être assez bien traités, comme à Tanger : car ils ne sont pas enfermés dans une mellah, ainsi que dans la plupart des villes de l’intérieur, mais habitent au contraire au milieu des Arabes et ne sont pas contraints d’aller pieds nus de même qu’à Fez et à Marrakech. C’était jour de fête, et toute la jeunesse de la ville s’amusait bruyamment d’une sorte de jeu de bagues ressemblant à des montagnes russes.
La ville a aujourd’hui tout au plus 20000 habitants ; mais elle doit avoir été jadis beaucoup plus grande, ainsi que le prouvent les anciennes murailles. Dans la nuit du 25 au 26 décembre, nous eûmes encore une pluie violente, mais le temps s’améliora ensuite et devint presque chaud, de sorte que nos tentes se séchèrent suffisamment. Je fis ce jour-là une visite au chalif, chez lequel se trouvaient une foule de cheikhs des environs ; il s’éleva entre eux une conversation politique et religieuse très animée, à laquelle mon interprète, comme toujours, prit une grande part ; l’inévitable thé fut servi en grandes quantités. Plus tard je reçus la visite d’un négociant français de Tanger, qui se trouvait là par hasard et voyage dans tout le pays pour acheter des bestiaux.
Le nombre des mosquées est surprenant dans cette ville relativement petite : il y en a au moins douze.
L’après-midi, j’entrepris une promenade dans le voisinage, pour visiter les vieux restes de murailles et de fortifications que les indigènes disent être d’origine romaine. Ces débris sont à l’est de la ville ; un peu plus loin on voit également une petite forteresse qui n’est qu’une ruine, mais dont le plan d’ensemble est encore nettement visible. Ces forteresses avaient des murailles hautes et puissantes, dans les parties supérieures desquelles se trouvent des ouvertures de fenêtres, tandis que le bas renferme quantité de petits trous réguliers qui servaient de meurtrières. Les matériaux des murs sont empruntés à un conglomérat fortement lié, comme on en emploie souvent pour la construction des môles ; les arcs des portes et des fenêtres sont faits des mêmes briques plates dont on use encore aujourd’hui au Maroc. A l’intérieur se trouve un puits profond, encore bien conservé. Le sol sonne souvent le creux dans les cours et dans les salles ; par places on voit des élévations de forme ovale en briques, qui formaient évidemment les entrées des citernes ou des passages souterrains placés au-dessous. Des restes semblables se trouvent à une certaine distance tout autour de la ville ; ceux de l’est sont, comme je l’ai dit, les mieux conservés ; d’après cela, la ville doit avoir eu jadis un périmètre considérable. Pour ce qui concerne l’âge de ces bâtiments, ils doivent dater de l’époque où les Portugais avaient encore de l’influence au Maroc. Il est difficile de décider, après une visite rapide, si ces constructions ont été élevées par les Portugais ou par les Arabes, qui auraient voulu se protéger contre les conquérants du pays. Il serait intéressant d’envoyer au Maroc une expédition historico-archéologique : on ferait peut-être à Ksor maintes trouvailles intéressantes. Les Arabes n’ont absolument aucune idée de recherches de ce genre ; leur intérêt ne s’éveillerait que si on devait y trouver des trésors.
Quand nous revînmes à nos tentes, une grande quantité de gens y étaient arrivés de la ville, souffrant de la fièvre et demandant des médicaments. Je n’eus pas autre chose à faire que de leur distribuer un peu de quinine, quoique je dusse être très ménager de cette précieuse substance. Comme le soir précédent, le chalif envoya quatre soldats pour nous garder la nuit ; ils se postèrent autour de notre camp et restèrent jusqu’au matin suivant. Les autorités locales ont une certaine responsabilité à l’égard des voyageurs et leur doivent protection contre les vols.
La grande plaine au nord de Ksor jusqu’à l’oued M’ghazan est d’un puissant intérêt historique. C’est là qu’eut lieu la terrible bataille entre les Arabes et les Portugais, dans laquelle, il y a plus de trois cents ans, l’héroïque mais fantasque roi Sébastien trouva la mort. Cette bataille contribua beaucoup à décider du sort futur du Maroc : avec elle disparut l’influence de la chrétienté dans ce pays, et encore aujourd’hui le Maroc est l’un des États mahométans du nord de l’Afrique qui ont su le mieux se dérober à l’influence de la civilisation occidentale. En présence des conséquences si importantes de cette bataille, et comme elle est peu connue en général, une courte description de ce fait peut trouver place ici. Je l’emprunte au livre du R. P. Fr. Manuel Pablo Castellanos : Descripcion histórica de Marruécos (Santiago, 1878), et au travail de Conring dont j’ai parlé déjà, Marokko (Berlin, 1880).
Le Portugal était vite tombé de la haute et puissante situation qu’il avait possédée à la fin du quinzième siècle et au commencement du seizième, par suite de la politique cléricale du roi Jean III, sous lequel l’Inquisition et les persécutions contre les Juifs, aussi bien que l’influence des Jésuites, atteignirent leur plus haut degré. Par ses troubles constants à l’intérieur, le pays perdit aussi en considération au dehors, et les possessions portugaises sur la côte atlantique du Maroc furent souvent inquiétées par les Arabes. Le successeur et neveu de Jean III, Sébastien, qui avait été élevé par les Jésuites dans une piété fanatique, chercha la satisfaction de son ambition dans une lutte contre les Infidèles et, lorsque en 1574 le sultan Mouhamed el-Abd (le Noir), chassé du Maroc pour sa cruauté, vint en Portugal et demanda au jeune roi sa protection contre son oncle Abd el-Malek, il fut reçu à bras ouverts. Sébastien résolut, malgré les avertissements reçus de tous côtés, d’entreprendre une grande expédition contre le Maroc ; il rêvait probablement déjà d’un vaste État chrétien de l’autre côté du détroit de Gibraltar, et le sultan fugitif ne manqua pas de lui donner mille assurances favorables. Comme le Portugal seul ne pouvait fournir assez de soldats, le roi Sébastien réclama le secours des autres puissances chrétiennes et du pape ; il lui arriva, en effet, des renforts de divers côtés. Le pape Grégoire XIII envoya 600 Italiens sous les ordres de l’Anglais Thomas Sterling ; Guillaume de Nassau, prince d’Orange, envoya 3000 mercenaires allemands, sous un comte de Thalberg ; l’Espagne donna 1000 hommes, sous les ordres de Alfonso de Aguilar, et le Portugal mit sur pied 12 à 13000 hommes, 1500 chevaux et 12 canons. En outre on réunit un nombre considérable de bâtiments de différentes grandeurs. Sébastien voulut commencer avec cette petite armée la guerre contre les Infidèles, dans l’espoir qu’une foule de Marocains partisans du sultan dépossédé se joindraient à lui.
Quand il débarqua à Tanger, le 7 juillet 1578, Mouhamed el-Abd ne put lui amener que 800 arbalétriers et 400 cavaliers ; mais il espérait pourtant encore réunir un plus grand nombre de partisans, et dans ce but l’armée partit de Tanger vers le sud, le long de la côte atlantique. La flotte cingla vers le port d’Arseila, pendant que Sébastien prenait la voie de terre de Tanger par el-Araïch (Larache). Quand les troupes combinées de Sébastien et de Mouhamed se furent réunies à Arseila, elles commencèrent, le 2 août, à marcher contre la grande armée du sultan Abd el-Malek (du Mamelouk, d’après son surnom). De bien des côtés et même de la part de ses alliés, Sébastien reçut des avertissements le détournant de cette tentative, mais en vain. Le même jour, il rencontra la grande armée du Mamelouk marchant vers le nord, de sorte que les deux adversaires étaient le soir en face l’un de l’autre, séparés seulement par la rivière de M’ghazan. On dit que l’armée arabe était fort nombreuse ; on parle de 40000 cavaliers, 8000 hommes d’infanterie et 34 canons, outre une grande masse de troupes irrégulières. La position des Portugais étant très favorable, Abd el-Malek n’osa pas risquer l’attaque ; il comptait avec raison que le manque de vivres forcerait les Portugais à commencer la lutte. Le jour suivant survint une circonstance qui parut d’un bon augure pour les Chrétiens : Mouhamed el-Abd avait réussi à corrompre quelques membres de l’entourage de son adversaire et ils l’empoisonnèrent, de sorte que le Mamelouk tomba aussitôt très malade. Il sentit approcher la mort, mais il voulut auparavant anéantir les Infidèles, et, le soir du 3 août, il préparait tout pour le combat. Les Portugais étaient dans l’alternative de se retirer vers leurs ports fortifiés ou de combattre : ils ne pouvaient se maintenir plus longtemps en position, faute de vivres. On prétend que, dans le conseil de guerre qui fut rassemblé, un jeune capitaine, don Diego de Carbalho, entraîna par de violents reproches le roi Sébastien, qui hésitait à livrer bataille.
La formation de l’armée portugaise, d’après le récit que j’ai cité, était la suivante : les Espagnols, les Italiens et les Allemands composaient l’avant-garde ; au centre étaient les troupes d’élite portugaises, et l’arrière-garde comprenait les Portugais les moins disciplinés, couverts par 300 archers et 2 canons. L’étendard royal ainsi que l’ambassadeur d’Espagne et l’entourage du roi étaient à l’aile gauche : sur l’aile droite de l’arrière-garde était Mouhamed el-Abd, le Noir.
Le début du combat fut très favorable à l’armée de Sébastien ; elle passa le fleuve et poussa devant elle les bandes dispersées des Arabes. On dit qu’alors le Mamelouk expirant monta à cheval et força son armée chancelante à s’arrêter. Les Portugais furent accablés par l’énorme supériorité numérique de leurs ennemis ; l’arrière-garde jeta ses armes ; l’avant-garde fut repoussée, et les Allemands eux-mêmes ne purent longtemps résister ; la chaleur et la soif firent le reste : la bataille fut perdue. Le bruit se répandit alors que le jeune Abd el-Malek, déjà mourant avant la bataille, avait expiré. Il parut, pour un moment, que les Marocains allaient s’arrêter et être mis en désordre ; mais cet espoir dura peu. Les masses mahométanes se pressant sans relâche contre l’armée portugaise, si faible en nombre, tous se précipitèrent vers le fleuve dans une fuite irrésistible. Des milliers de Chrétiens trouvèrent la mort dans les eaux gonflées du M’ghazan ; ceux qui ne furent pas noyés devaient être massacrés dans leur fuite par les Arabes ou par la population. Quand Sébastien vit le sort de son armée, il se précipita avec sa suite au plus fort de la mêlée, et tous y trouvèrent la mort héroïque qu’ils cherchaient. En même temps que le roi tombèrent, parmi les personnages de distinction : le duc d’Aveiro, les chefs des familles de Bourgogne, de Foscari, d’Alfonso de Aguilar, de Francisco de Aldana, de même que l’Anglais Sterling et l’Allemand de Thalberg. Le sultan Mouhamed el-Abd, qui avait été la cause de cette malheureuse campagne, s’enfuit, et fut tué également. D’après les historiens, 18000 Arabes et 6000 Chrétiens perdirent la vie dans cette rencontre ; une partie de ces derniers furent pris, et 60 hommes seulement se sauvèrent à Arseila. Le corps de Sébastien fut retrouvé et enterré à Kasr el-Kebir par le frère du Mamelouk, le chérif Achmed ; plus tard il fut rendu au gouverneur de Ceuta. Ce ne fut pourtant qu’après des années qu’il fut déposé dans le cloître de Belem, à Lisbonne ; c’est ce qui explique l’apparition de plusieurs pseudo-Sébastien, qui prétendirent au trône de Portugal ; pendant longtemps toutes sortes de légendes coururent dans le peuple sur le compte de ce roi vaillant, mais fougueux et fantasque.
Rien ne rappelle plus aujourd’hui dans cette plaine argileuse une bataille si importante par ses résultats, et la grande masse du peuple marocain d’aujourd’hui sait à peine que le Maroc dut son existence à la victoire d’Abd el-Malek à Kasr el-Kebir. Aucune pierre, aucun indice ne rappelle que près de 30000 hommes sont enterrés là. Nul ne peut dire ce que serait devenu le Maroc si le pieux Sébastien eût été vainqueur et si le pays fût passé sous l’influence portugaise. « Au lieu d’être le point de départ de la régénération africaine, cette bataille fut le commencement de la nuit profonde qui cache encore ces pays sous les voiles sombres de la barbarie. » C’est en ces termes que le moine espagnol termine son récit de la bataille de Kasr el-Kebir. Il est pourtant douteux que le Portugal, déjà affaibli par le joug du clergé, eût été capable à ce moment d’opérer cette régénération, même à la suite d’une victoire. De même que Mahomet avait fait place à ses enseignements par le fer et par le feu, les élèves de Loyola auraient répandu la foi catholique en Afrique par l’intermédiaire des bûchers et des tortures. Les fanatismes religieux se valent, quelle que soit la religion qui les provoque, et jamais l’homme ne montre une telle bestialité que quand il s’agit de questions de croyances et de dogmes. Ç’a toujours été ainsi, et c’est encore le cas aujourd’hui.
Le 27 décembre, nous quittâmes l’hospitalière Kasr el-Kebir et nous suivîmes d’abord la direction du sud dans la large plaine limoneuse de l’oued el-Kous, à la rive nord duquel mène un large chemin pavé. Sans cette route il serait impossible, pendant une grande partie de l’année, de franchir ce passage, car les animaux y resteraient embourbés dans la fange. Après avoir passé la rivière et atteint un plateau un peu plus élevé, nous fîmes halte à une source fortement ferrugineuse, qui sort d’un conglomérat de grès fort dur. Le chalif de Ksor nous rejoignit ici et nous amena un mulet à la place du cheval tombé malade ; il craignait que nous ne fussions partis fâchés de n’avoir pu, la veille, louer un animal ; en outre il voulait encore une fois m’adresser ses remerciements pour quelques doses de quinine que je lui avais données.
Ce plateau est formé d’un conglomérat grossier et solide, consistant en grès rouge ferrugineux et qui a évidemment fourni les matériaux des anciens murs et des fortifications de Kasr el-Kebir. De là nous prîmes une direction plus vers le sud-est et nous croisâmes les contreforts orientaux d’une chaîne de collines basses, qu’accidentaient quelques sommets plus hauts et plus pittoresques. Cette chaîne était constituée par du calcaire avec de nombreux et volumineux rognons de silex et devait appartenir aux formations crétacées. Ensuite nous atteignîmes un plateau de conglomérat, et nous nous arrêtâmes vers trois heures dans un douar qui est à une demi-lieue à l’ouest des ruines de Basra ; un peu avant, nous avions passé le cours supérieur d’un petit ruisseau qui appartient déjà au bassin du Sebou. Le village dans lequel nous passâmes la nuit se nommait Aïn Souar, d’après une source sur les bords de laquelle se trouvait jadis une jolie maison, dont les ruines existent encore. En descendant de la chaîne de collines dont j’ai parlé sur le plateau, nous remarquâmes de nombreux tas de pierres ; on prétend que sous chacun d’eux gît le corps d’un voyageur massacré par les voleurs. On dit que tout le pays était autrefois très peu sûr, et qu’encore aujourd’hui les vols à main armée ne sont pas rares sur les routes.
Nous avions ce jour-là un beau temps, et les habitants du lieu étaient assez hospitaliers ; ils nous livrèrent volontairement la mouna et furent contents de me voir donner quelques pesetas à ceux qui nous l’apportaient. Le pays, favorable à la culture, était très bien cultivé ; nous y rencontrâmes aussi de nombreux troupeaux, de sorte que la population ne nous sembla pas misérable. Ces derniers jours nous avions vu une quantité surprenante de vanneaux, qui, n’étant pas poursuivis, sont dans ce pays très peu sauvages.
Les ruines de Basra passent souvent pour être d’origine romaine. Elles consistent en un mur très long et très solide, à peu près dirigé du nord au sud, qui est épais de 8 pieds et doit avoir été très élevé à l’origine ; dans la suite des temps, beaucoup des pierres de la partie supérieure se sont écroulées. A des distances de 100 pieds l’une de l’autre se trouvent toujours des saillies en forme de demi-cercles. La ville, ou la forteresse, était de forme quadrilatérale ; seul le côté ouest est presque tout entier debout ; les faces nord et sud manquent entièrement, et vers l’est il n’existe que quelques restes de murailles. Comme on a élevé dernièrement dans cet endroit un tombeau à un saint mahométan, on ne m’en laissa pas approcher. On dit qu’il existe dans les environs une foule de ruines de ce genre. Les habitants qui m’accompagnaient me contèrent qu’ils y trouvaient souvent des vases ou des urnes ; on y a rencontré également des pierres avec des inscriptions. Aujourd’hui tout est couvert d’un gazon si épais et de tant de mauvaises herbes de tout genre, qu’on ne peut rien distinguer en dehors des murs eux-mêmes. Pour trouver quelque chose, il serait nécessaire de débarrasser tout d’abord le terrain de cette épaisse végétation et d’enlever la couche supérieure d’humus ; il faudrait pour cela quelques semaines et une permission spéciale du sultan, car dans leur méfiance les habitants empêcheraient probablement toute recherche d’objets anciens, qu’ils attribueraient au désir de trouver des trésors. Il est parfaitement certain que les Romains pénétrèrent profondément dans le Maroc ; mais je n’ai pu, à cause du peu de temps dont je disposais, déterminer si réellement il s’agit à Basra, suivant les apparences, d’anciens restes romains, ou s’il faut attribuer ces ruines à un autre peuple. D’ailleurs toutes les probabilités sont pour une origine romaine ; les Portugais ou les Espagnols n’ont pas pénétré si avant dans le pays, et leur domination était limitée aux ports de la côte et peut-être au pays de Ksor.
Le matin du 28 décembre, nous quittâmes Basra et chevauchâmes par un beau temps vers le sud-est. Nous abandonnions la route choisie d’ordinaire par les Européens pour en prendre une plus courte. Les ambassadeurs suivent plutôt le chemin le plus long, et décrivent une grande courbe vers le sud-ouest, parce qu’ils rencontrent de ce côté de nombreux villages et surtout une quantité de pachas (amils), ce qui est un avantage aussi bien pour la sécurité que pour la commodité des Européens. Au contraire, notre chemin conduisait surtout à travers des contrées désertes. Nous rencontrâmes d’abord un endroit consacré, où se trouve le tombeau d’un saint, Sidi Mouça Sered ; il consistait en une petite maison à coupole, placée sur une hauteur, d’un blanc éblouissant et de forme élégante. Nous passâmes le village de Cherifi, franchîmes l’oued Nabada, qui appartient au bassin du Sebou, et arrivâmes dans une grande localité nommée Chemachah, où se trouvent également d’antiques ruines romaines. Non loin de là est le village d’Aïn el-Guirar, avec le tombeau du cheikh el-Yesia, célèbre parmi les Arabes marocains. Nous fîmes halte vers midi, dans le voisinage de Chemachah, près d’une source fraîche ; au nord-est nous voyions la montagne d’el-Sour-Sour, dont Gerhard Rohlfs fit l’ascension en 1864. De là, en continuant vers le sud-est, nous arrivâmes sur un plateau d’argile solide, qui ressemble extraordinairement au lœss, et nous vîmes devant nous un terrain bas, plat et fertile, avec cinq douars, dont les habitants sont de la tribu des el-Chlod. La contrée entière est pourtant habitée par les el-Gharbia, qui sont venus ici du sud et ont repoussé les Chlod vers le nord ; mais les villages dont je viens de parler constituent une colonie isolée au milieu des Gharbia.
Le terrain devint ensuite moins uni, et nous franchîmes quantité de collines basses appartenant aux formations crétacées ; nous arrivâmes au point nommé Had-Tekkourt (Marché du Dimanche) ; c’est aujourd’hui marché, et il règne une vie active sur la grand’place, en dehors du village. Nous y arrivâmes pourtant un peu trop tard, de sorte que nous ne pûmes même pas acheter de l’orge pour les chevaux. Nous continuâmes donc la marche, en inclinant plus vers le sud, par le pays de Rdat ; nous passâmes la rivière du même nom, qui se jette dans le Sebou, et nous nous arrêtâmes enfin, vers cinq heures, dans une grande plaine fertile, près du village de M’ghaïr, qui appartient à la tribu des el-Habisi. Nous avions devant nous, directement au nord, la chaîne de montagnes d’el-Sour-Sour, qui va du nord au sud, et sur les pentes orientales de laquelle se trouve la ville bien connue de Ouezzan. La tribu des el-Habisi est originaire du pays d’Oujda, à la frontière algérienne, et s’est installée ici ; elle comprend un grand nombre de villages.
La ville de Ouezzan est, comme on sait, le lieu de naissance d’une grande famille chérifienne, dont le chef actuel, Hadj Abd es-Salem, accueillit très amicalement Gerhard Rohlfs, et le soutint puissamment par ses lettres de recommandation pour ses voyages au sud du Maroc. Comme je l’ai déjà dit, la position de cet homme n’est plus la même que jadis. Les chourafa jouissent certainement au Maroc d’une grande considération ; mais les familles de chourafa les plus importantes du pays sont celle du sultan actuel, les el-Filali, et celle de l’ancienne dynastie des Idrides. Les descendants de ceux-ci ont encore dans quelques parties du Maroc une grande influence et beaucoup de partisans ; ils sont les ennemis de la dynastie actuelle et cherchent même à démontrer que les el-Filali ne sont pas des chourafa.
Non loin de notre bivouac, sur les contreforts sud-ouest des montagnes du Sour-Sour, se trouvent des salines qui sont exploitées ; j’avais déjà vu sur le soko de Had-Tekkourt de grandes quantités de sel gemme mises en vente. Je serais resté volontiers un jour en cet endroit pour visiter ces salines ; mais quelqu’un me dit que j’en verrais également près de Fez ; en outre le temps parut sur le point de changer. La pluie menaçait, et en pareil cas les rivières grossissent de telle manière, que nous aurions dû peut-être attendre plusieurs jours avant de franchir le Sebou. Je préférai donc faire lever les tentes le matin suivant, 29 décembre, et continuer la marche. Au bout d’une demi-heure nous atteignîmes un grand village des Habisi, dans lequel habite le cheikh de toute la tribu ; puis nous traversâmes une large plaine de lœss, interrompue par des chaînes de collines basses ; le pays était monotone et sans particularité, mais le sol était fertile et bien cultivé. La plaine s’étendait jusqu’à la vallée de l’oued el-Ouergha, que nous atteignîmes vers onze heures. Dans les ravinements on remarquait qu’une couche de gravier quaternaire épaisse de plusieurs pieds supportait le limon. La rivière de Ouergha, qui se jette dans le Sebou, était large et rapide, mais des gués la traversaient de place en place, de sorte que nous pûmes la franchir sans grandes difficultés. On prétend que cette rivière, comme le Sebou, roule une fois par an, au moment des grandes chaleurs, des eaux teintes en rouge. Je ne sais sur quoi cette assertion est fondée, et si cette coloration provient de l’argile rouge qui domine dans les collines de terrains salifères, ou de petits organismes qui se produiraient en grandes masses à de certains moments. Quoique d’ailleurs les faits extraordinaires soient toujours exagérés par les Arabes et que les récits qui s’y rapportent doivent être admis avec la plus grande circonspection, ils ont rarement une base purement imaginaire.
Après un repos d’une demi-heure nous continuons. C’est toujours le même paysage : une plaine monotone, sans bois, plus ou moins bien cultivée et interrompue de faibles ondulations. Nous passons près de quelques villages et d’une source, Aïn Ali ben Ghiza, et après quatre heures nous dressons nos tentes dans le voisinage d’un groupe de villages habités par la tribu des Ouled Selema.
Le 30 décembre il faisait très froid de grand matin ; nous n’avions que 6° C. Le chemin allait, comme toujours, vers le sud-est, par un terrain montagneux. En général, les habitants appartiennent à la tribu des Ouled Aïssa. Nous laissons à gauche le djebel Mouley Bousta, célèbre lieu de pèlerinage avec le tombeau d’un saint, et nous passons un petit fleuve, l’oued el-Melha (rivière Salée), du bassin du Sebou, et dont le lit presque absolument desséché est couvert de sel cristallisé. Cette rivière sortant d’une montagne salifère, son eau est très salée ; pendant l’été elle se dessèche et abandonne le sel qu’elle détient.
Vers quatre heures nous nous arrêtons près d’un ensemble de villages nommé el-moudjimma, appartenant à la tribu des Ouled Djemma, qui font déjà partie du gouvernement de Fez. Cette journée avait été très fatigante, car nous avions parcouru presque constamment un pays vide et désert, dans lequel ne se voyait presque aucune trace de verdure ; il n’y avait que des champs bruns, presque tous cultivés ; et pas un arbre, pas un buisson, pas même une touffe du palmier nain si répandu ailleurs, n’interrompait la teinte brune et monotone du paysage.
Quelques heures au sud de Tzlata Cheragha, nous traversâmes le Sebou, l’un des plus importants fleuves du Maroc. Il sort des montagnes de l’est, traverse obliquement tout l’empire et se jette au nord de Rabat dans l’océan Atlantique. Son cours est très tortueux, et sa largeur ainsi que sa profondeur sont assez considérables. Le Sebou (es-sebâ, le lion) serait certainement navigable et fournirait une excellente route d’eau de la côte atlantique jusque dans le voisinage de Fez. Mais l’indolence des Marocains est trop grande pour mettre à profit quelque chose de pareil ; du reste, on n’a pas encore procédé aux essais et aux levés nécessaires. Le Sebou arrose tout le riche pays d’el-Gharb, dont les produits, en tant que leur exportation est permise, seraient facilement portés à la côte par cette voie économique. Nous traversâmes le fleuve dans sa partie supérieure, en un point où il est partagé en plusieurs bras par quelques petites îles ; sa profondeur n’était plus fort considérable et nous pûmes le passer sans difficultés particulières.
Comme je l’ai déjà dit, la route principale de Fez passe un peu plus à l’ouest, et le Sebou est là, sur son passage, si large et si rapide, que l’on a dû se résoudre à y construire de grandes barques, dans lesquelles les caravanes traversent le fleuve.
Nous coupons le large terrain d’inondation, boueux et fertile, et nous passons devant une petite roche isolée, qui sert de borne indicatrice aux voyageurs et s’appelle Hadjera Cherifa, d’après le nom d’une sainte. Après avoir traversé un groupe de douars, composé de six villages et qui se nomme Agbed Emhor, je fis dresser les tentes. Notre campement d’aujourd’hui est à environ 200 mètres au-dessus du niveau de la mer.
Le dernier jour de l’année 1879 nous atteignîmes Fez, résidence du sultan du Maroc. Nous étions partis de grand matin ce jour-là, car nous avions à parcourir un terrain très accidenté ; vers cinq heures il faisait un froid piquant et nous n’avions que 4 degrés. Nous nous trouvions presque au milieu d’un pays de montagnes, qui s’élève doucement en venant du nord, mais qui descend rapidement vers le sud dans la plaine de Fez. Nous traversâmes quelques villages du cheikh Dajib ; puis vint un pays très accidenté, qui porte le nom d’Aïn Lefrad et est habité par des gens de la tribu des Ouled Djemma. Les montagnes environnantes sont formées d’une marne calcaire légère, de couleur blanche, qui est par places d’un blanc éclatant et appartient aux formations crétacées. Vers dix heures et demie nous fîmes halte à une source, Bir el-Araïch ; elle est à 350 mètres d’altitude. De là nous montâmes encore quelque temps et nous eûmes bientôt atteint un col (530m), d’où une vue magnifique s’étendait sur une grande plaine, sur une partie de la ville, qui est fort considérable, et, dans le fond, sur les chaînes du haut Atlas. Mes compagnons me montrèrent de là le col qui mène de Fez au Tafilalet. Les sommets étaient couverts de neige.
Plus nous descendions, plus riche était la végétation ; les plantations d’oliviers étaient surtout fréquentes, tandis que les sommets de ces montagnes calcaires étaient presque entièrement dénudés. Les ravins étaient encombrés d’épais buissons ; partout où se montrait un petit morceau de terrain plat était un champ d’orge ; les villages étaient presque toujours cachés sur les côtés du chemin. A mesure que nous nous approchions de la résidence, le pays devenait plus animé : gens de la campagne portant des fruits à la ville, ou en revenant ; âniers qui poussaient à force de coups leurs animaux épuisés et écorchés, et les maltraitaient de la façon la plus cruelle ; une troupe de machazini, qui était envoyée dans une localité pour y recueillir les impôts ; des bourgeois aisés de Fez, montant des mulets à selle élégante et suivis de serviteurs, qui allaient voir leurs bois d’oliviers des environs ; de pauvres paysannes arabes et des esclaves nègres, gravissant péniblement la montagne, un lourd fardeau sur la tête ; un cheikh de distinction sur un beau cheval, enveloppé dans un large burnous de drap bleu, avec un grand turban blanc, et suivi d’une nombreuse escorte bien montée et bien armée ; une caravane de marchands juifs avec des mulets, des chevaux et des ânes lourdement chargés ; beaucoup d’autres indices nous montrèrent que nous approchions d’une grande ville et d’un centre de commerce et d’industrie.
Vers trois heures de l’après-midi nous avions derrière nous les dernières chaînes de collines, et nous chevauchions entre des jardins d’oliviers et des champs, vers le grand espace vide qui entoure la résidence au nord et à l’ouest. C’est une vaste plaine, élevée seulement de quelques centaines de pieds au-dessus de la mer, et formée d’un conglomérat grossier et fortement lié. Comme je ne m’attendais pas à obtenir une maison le jour même, nous dressâmes nos tentes près de la porte ouest de la ville, et nous nous préparâmes à y passer la nuit. Nous fûmes bientôt entourés de curieux, qui nous questionnèrent et nous demandèrent des nouvelles ; des marchands de café ambulants vinrent aussi avec leurs petits appareils et nous réconfortèrent d’un café noir très fort. Bientôt nous étions tous étendus dans les tentes sur des tapis, et nous nous reposions des fatigues de la route. C’est toujours avec un certain sentiment de satisfaction qu’on termine sans malheurs ni contrariétés l’une des parties d’un voyage, surtout quand ce n’est pas une des moins importantes. Nous avions mis dix jours pour venir de Tanger à Fez ; mais nous avions voyagé très lentement et avec toutes nos aises ; celui qui se presserait pourrait faire ce chemin en six jours. Je n’avais eu nulle part de difficultés sérieuses avec les habitants, quoique nous n’eussions pas toujours pris le chemin ordinaire, et que nous eussions souvent traversé des parties plus écartées du pays. J’avais déjà appris à connaître un peu le caractère des Marocains et je savais me conduire d’après cette connaissance : de sorte que j’étais plein des meilleures espérances pour mon entreprise, et que j’envisageais l’avenir avec confiance. En outre, je me portais extrêmement bien, par suite du séjour constant à l’air libre, dans un pays qui, à l’exception de quelques endroits, a l’un des meilleurs climats de la terre.
J’envoyai mon machazini avec les lettres de recommandation chez le premier ministre ; ce dernier était malade, mais il lut pourtant mes lettres et chargea le juge supérieur de la ville de me trouver une maison. Vers le soir, un machazini vint de la part de ce magistrat et me pria de faire lever les tentes pour entrer dans la ville : une maison y était mise à ma disposition. Cela ne m’était pas absolument agréable, mais mes interprètes insistèrent pour me faire accepter, me disant qu’autrement il me faudrait engager des gardes pour la nuit. Bientôt tout était rechargé et nous entrions par la grande porte de l’ouest dans la résidence de Sa Majesté Chérifienne. Les gardiens des portes, et les Arabes qui flânent toujours dans leur voisinage, regardaient curieusement le Roumi ; les esclaves faisaient en grimaçant leurs mauvaises plaisanteries et leurs remarques comiques sur ce coup d’œil inaccoutumé.
Derrière la porte extérieure se trouvent une file de petites boutiques et d’ateliers ouverts dont les habitants fixaient également leurs regards sur la cavalcade étrangère. Puis on traverse un large terrain abandonné, non pavé et inégal, tantôt rocheux, tantôt boueux, avec des restes de vieux murs, des maisons écroulées, des tas de fumier, des animaux morts et des gens sans aveu, à mine rébarbative, errant au milieu du tout. Après avoir passé une seconde porte à travers un mur solide, la véritable muraille qui enserre Fez, on arrive dans la vieille ville, très peuplée, dans les ruelles étroites de laquelle une foule épaisse rend la marche difficile. Le chemin descendait rapidement, car Fez est située bien bas dans l’étroite vallée de l’oued Fez ; nous arrivâmes dans un chaos de bazars, de rues et de ruelles, souvent si resserrées, qu’avec nos animaux lourdement chargés nous barrions la rue dans toute sa largeur, et que nous arrêtions la circulation. Mes gens, qui étaient de la meilleure humeur, criaient constamment leur monotone balak ! avec lequel on invite les passants à prendre garde et à s’effacer. Enfin nous arrivâmes dans une rue si étroite que nos mulets chargés de chaque côté ne purent s’y engager, et qu’il fallut les débarrasser de leur paquetage. Cette ruelle était si sombre qu’on n’y pouvait voir devant soi ; elle n’était pas pavée, mais remplie de trous et de bosses, de sorte qu’un des animaux s’abattit et causa une émotion générale. Enfin nous ne pûmes aller plus loin : c’était un cul-de-sac. Notre guide ouvrit une des misérables maisons qui y donnaient, et nous entrâmes dans une petite cour carrée, qui peu avant avait servi d’écurie et était encore pleine de fumier. Un escalier chancelant conduisait dans un corridor, sur lequel donnaient quelques chambres obscures ; j’étais condamné à loger dans ces tanières, moi qui étais pourvu des meilleures recommandations du sultan ! Notre gaieté du début, en voyant le tout, se changea bientôt en une vraie colère. Accompagné d’Hadj Ali, je me rendis tout droit chez le juge qui nous avait désigné cette maison, et lui déclarai que je le remerciais de ses bons offices, mais que j’allais aussitôt quitter la ville, pour loger sous mes tentes, en dehors des portes de Fez. Le juge, un Nègre, comme la majorité des hauts fonctionnaires du Maroc, s’excusa : dans ce moment de presse il n’avait pu trouver d’autre maison, mais il arrangerait tout à ma guise le lendemain. De là nous nous rendîmes chez le caïd de la ville, que nous dérangeâmes au milieu de ses prières dans une mosquée voisine, et nous nous plaignîmes amèrement à lui du traitement qui nous était infligé. Il était aussi de couleur noire, mais n’était pas de pure race nègre comme le cadi ; il se montra très aimable et très sympathique ; pour ce soir-là il ne pouvait rien faire, mais dès le lendemain j’aurais une autre maison. Il nous supplia avec insistance de renoncer à quitter la ville le soir même. D’ailleurs, comme il était fort tard, il y aurait eu de grandes difficultés pour charger encore une fois les animaux et pour marcher dans l’obscurité, par des rues et des ruelles étroites ; nous n’eûmes donc rien de mieux à faire que de passer la nuit dans cette affreuse et antique masure, sans un souper convenable, et avec le danger de recevoir à tout moment sur la tête cette chancelante construction. J’aurais mieux fait de rester hors de la ville ; j’étais venu un peu à l’improviste pour les fonctionnaires que j’ai cités et ils n’avaient peut-être réellement pas de maisons convenables disponibles pour l’instant ; d’un autre côté, ils ne savaient pas encore bien ce qu’ils devaient faire de moi et essayèrent de voir jusqu’où ils pouvaient aller à mon égard. Sans mon énergique protestation, on ne m’aurait certainement pas donné une autre demeure. C’est ainsi que se passa pour nous à Fez la nuit de la Saint-Sylvestre de l’année 1879 !
Le matin suivant, premier jour de l’an, nous vîmes plus nettement dans quelle misérable masure on nous avait internés. Aussitôt je repartis avec mon interprète et le machazini pour aller retrouver le fonctionnaire du sultan et lui déclarer que je quitterais immédiatement la ville si je ne recevais pas un logement convenable. On me promit tout ce que je voulus, mais il nous fallut pourtant attendre jusqu’à quatre heures de l’après-midi avant de pouvoir nous installer dans la nouvelle demeure. Le cadi nous avait opposé les plus grandes difficultés, et n’avait cherché que des échappatoires, tandis que le caïd, d’humeur plus complaisante, faisait connaître notre cas dans l’entourage immédiat du sultan ; sur quoi le cadi fut invité à nous remettre les clefs d’une maison convenable. Celle-ci est située plus haut ; elle n’est pas au milieu de la ville intérieure, plus basse et moins saine : elle est dans le voisinage du palais du sultan. Notre logis n’est pas particulièrement élégant, mais il est grand et aéré, avec de larges pièces et une belle cour pavée, dans le milieu de laquelle coule une fontaine. Il ne renfermait, à la vérité, aucun meuble, mais nous portions avec nous assez de tapis, de coussins, de chaises de campagne, etc., et vers le soir nous étions complètement installés. Nous ne reçûmes naturellement pas la mouna, car nous avions la facilité d’acheter sur les marchés ou dans les boutiques toute sorte d’objets d’alimentation, et à bas prix. Mais je dus engager un cuisinier, car mes gens n’étaient pas à même de préparer une nourriture convenable. Le caïd nous assura deux machazini, dont l’un devait constamment rester à la maison et dont l’autre aurait à m’accompagner dans mes sorties.
En général, je ne puis dire que je trouvai un accueil amical auprès des personnages officiels ; il fallut plusieurs jours pour que les machazini promis m’arrivassent, et je dus écrire à diverses reprises pour les réclamer : suivant la pratique orientale, on traînait en longueur cette affaire, en trouvant toujours des faux-fuyants. Le premier ministre étant malade, ou du moins se faisant passer pour tel, je n’avais pu lui parler ; par suite, je ne pus recevoir une audience du sultan, ce qui m’importait peu d’ailleurs. On ne savait évidemment pas ce que je voulais faire et comment on devait agir envers moi. La maison dans laquelle nous étions descendus avait un inconvénient, auquel nous avions à peine pensé auparavant : elle était effroyablement froide. Nous étions au milieu de l’hiver et notre logis était placé de telle sorte que le soleil n’y parvenait pas de tout le jour ; de grand matin nous n’avions d’ordinaire que 5 à 6 degrés, et dans le reste du jour le thermomètre ne montait que jusqu’à 8 ou 10 degrés ; pour le pays c’est une température très basse, qu’il est extrêmement incommode de supporter dans de grandes pièces, qui ne sont pas chauffées, faute de poêles, et avec les vêtements légers en usage. La conséquence fut que nous étions tous enrhumés au début de notre séjour à Fez.
En outre, on regardait avec une grande méfiance mon interprète et compagnon Hadj Ali, qui vantait partout sa parenté avec l’émir Abd el-Kader. L’émir et son entourage n’avaient pas toujours été dans les meilleurs termes avec le gouvernement marocain, et l’on craignait que mon compagnon ne se laissât entraîner dans des intrigues quelconques. Enfin, on savait qu’il avait été banni d’Algérie par le gouvernement français, et l’on craignait peut-être que les Français ne le réclamassent au Maroc. Or on ne redoute rien plus dans ce pays qu’une complication quelconque avec une puissance européenne. Par suite, un négociant arabe aisé, Sidi Omar, qui fait fonction d’agent consulaire espagnol, parut un jour chez nous et avertit mon interprète de ce qui se passait. Il avait appris que le gouvernement marocain était résolu à le faire arrêter, à le renvoyer à Tanger et à le livrer aux autorités algériennes. Cela m’eût fort contrarié, et mon interprète lui-même était très inquiet. Je le tranquillisai en lui disant qu’il était à mon service, payé par moi et qu’il avait été engagé en présence du représentant d’Allemagne à Tanger et ne pouvait, par suite, être arrêté sans autre forme de procès. Tout cela ne contribuait d’ailleurs pas à m’attirer la considération des autorités, et visiblement on trouvait ma présence à Fez peu agréable.
Hadj Ali avait ici beaucoup de parents et d’alliés, de sorte que nous recevions force visites. Suivant les mœurs du pays, nous offrions à tout visiteur du café ou du thé, et tout le jour, un chaudron d’eau chaude était tenu sur le feu, de manière à bouillir rapidement. Pour tout ce qui regardait la cuisine, j’avais engagé un ménage juif, auquel j’avais cédé une chambre de la maison ; ces gens s’occupaient des achats ainsi que de la préparation des aliments, dont ils se tiraient assez bien.
Je sortais le plus souvent possible, pour fuir cette maison si froide ; la différence de température était vraiment surprenante, et, tandis que nous tremblions de froid dans nos chambres, au dehors la température était extrêmement agréable, et montait à 18 ou 20 degrés centigrades. Hadj Ali avait à Fez un jeune neveu, qui vivait seul avec sa mère ; il était presque tous les jours notre hôte. Son père voyageait depuis longtemps pour affaires ; ils n’avaient qu’un seul serviteur, en même temps fermier d’un jardin situé non loin de notre maison et dans lequel croissaient beaucoup d’orangers, de figuiers et d’autres arbres. Nous nous retirions souvent dans ce jardin, quand nous ne pouvions plus supporter le séjour de la maison, ou quand nous étions las de courir les bazars et les ruelles étroites. Cette dernière occupation, pourtant fort intéressante, était pénible à cause de la foule qui se rassemblait autour de nous. Mes deux machazini m’accompagnaient toujours, pour me protéger contre les importunités ou les insultes. Je n’ai vu à Fez que deux des Européens qui y vivent : un officier anglais, qui sert d’instructeur à l’artillerie, et un médecin espagnol ; du moins ce dernier, vieillard aux cheveux blancs comme la neige, vêtu ridiculement de velours et pourvu de vieux gants glacés, souvent lavés, se donnait pour tel. C’était un de ces aventuriers tels qu’on en voit souvent dans les pays mahométans ; je le rencontrai un jour chez le marchand arabe dont j’ai parlé, et qui sert d’agent consulaire à l’Espagne. L’attitude de cet impudent tapageur, qui par des cris et des menaces voulait obtenir une maison du sultan, et prétendait avoir le concours de Sidi Omar, faisait un singulier contraste avec la dignité calme de l’Arabe, très fin, plein de tact sous tous les rapports, et qui montrait une distinction naturelle encore rehaussée par un extérieur un peu souffrant.
Le jour qui suivit mon arrivée, un autre Européen arriva à Fez ; c’était un parent du drogman de la légation française de Tanger ; il prétendit avoir été volé en route d’une forte somme, et mit le gouvernement marocain en grand embarras par ses demandes d’indemnité. Ces diverses personnes constituaient à ce moment toute la colonie européenne de Fez.
En général, on voit avec regret les Chrétiens venir dans la capitale ; on ne peut pas les en chasser, mais on cherche à leur en rendre le séjour aussi désagréable que possible. C’est d’ailleurs, de la part du gouvernement marocain, un procédé très habile, car il arrive à éviter ainsi beaucoup plus facilement les conflits presque inévitables et sans nombre qui se produisent dans les autres pays mahométans et se terminent fatalement au désavantage des indigènes.
FEZ, RÉSIDENCE DU SULTAN MOULEY HASSAN.
Situation de la ville. — La rivière. — Distribution de l’eau. — Climat. — Nom et fondation. — Fortifications. — Portes. — Divisions de la ville. — La population. — Les vêtements. — Les maisons. — Les femmes. — Quartier des Juifs. — Un Juif brûlé vif. — Commerce et industrie. — Mosquées et écoles. — Inscription. — Faïences mauresques. — Foundâqs et bazars. — Achats. — Le bastion. — Le déjeuner. — Si Sliman. — Excursion aux salines. — Achats de chevaux. — Marché de la semaine. — Visite aux tombes. — Départ.
Fez est sur un plateau entre les contreforts septentrionaux de l’Altas et une chaîne moins haute, consistant surtout en craie marneuse, qui se dirige parallèlement à la chaîne du Rif, et limite à l’est la large et fertile plaine d’el-Gharb. L’altitude de ce plateau de conglomérat est d’un peu plus de 200 mètres. Il est parcouru par un grand nombre de vallées plus ou moins profondes ; l’une d’elles, qui est creusée à une profondeur exceptionnelle, est celle de l’oued el-Fez. Il prend sa source à quelques milles au sud-ouest de la ville, sur une petite ondulation du sol nommée Ras el-Ma (la Tête de l’Eau), d’où une grande quantité de petits ruisseaux s’écoulent au nord, au nord-est et à l’est vers le Sebou. La vieille ville de Fez est située dans cette profonde et étroite coupure, et ses maisons s’élèvent sur les deux versants de la vallée en formant des terrasses. L’oued el-Fez devrait par conséquent couler au milieu de la ville, mais ce n’est point le cas, et au contraire on n’y voit nulle part la moindre trace de ce cours d’eau. Il est en effet partagé entre différents canaux avant d’avoir même atteint la ville, et ces canaux se divisent à leur tour en des milliers de petites conduites qui circulent au milieu des maisons. Tous les jardins et tous les édifices sont munis de ces conduites d’eau naturelles. Il y a peu de villes aussi bien pourvues à cet égard que Fez ; malheureusement les habitants ne savent absolument pas apprécier et mettre à profit cet avantage, car en général leur ville est malpropre. Ludwig Pietsch dit avec beaucoup de raison, à propos de son voyage avec l’ambassade allemande en 1878, et en dépeignant son séjour dans la jolie maison, placée au milieu de jardins, que le sultan donna aux Allemands pendant leur passage à Fez : « Ce qui fait le charme particulier et l’avantage de cette maison, la masse d’eau courante, est également celui de la ville tout entière : avantage qu’elle a sur tant d’autres capitales du monde, à l’exception de Rome (et aujourd’hui de Vienne). De même que dans la Ville éternelle aux sept collines, cet élément de vie coule et gronde partout avec une vraie prodigalité. Mais la population n’apprécie guère la valeur de ce don précieux ; elle s’entend beaucoup mieux à le perdre, à l’empoisonner, et, loin d’utiliser ses effets bienfaisants, elle n’en profite pas. La ville où les eaux sont le plus abondantes est aussi, parmi toutes les villes que je connais, celle de la saleté la plus effroyable, celle de la malpropreté la plus révoltante, qui empestent à la fois l’eau et l’atmosphère. La nature l’a comblée de ses bénédictions : un heureux climat, un sol fertile, un pays d’une beauté incomparable, à laquelle cette abondance d’eau a une très grande part. Mais les habitants s’arrangent de telle sorte que ces dons du ciel restent pour ainsi dire inutiles. »
Quand les eaux ont parcouru toutes les maisons et tous les jardins, les conduites d’eau sans nombre se réunissent de nouveau, à l’est de la ville, en une rivière qui se jette, non loin de là, dans le Sebou, le grand fleuve du Maroc. Il existe peu d’exemples de ce genre, dans lesquels une rivière entière soit absorbée par la distribution d’eau d’une ville comptant près de cent mille habitants.