Danseuse marocaine.

Je me souviens d’avoir vu dans mon premier voyage en Afrique (c’était dans l’ouest de l’Afrique équatoriale) les Nègres chercher aussi à se fortifier en fumant du chanvre. Le maniement des rames sur de grands canots dans le torrentueux Ogôoué était très pénible. Mes gens s’arrêtaient souvent, pour deux minutes seulement, et faisaient circuler la pipe de ljamba, nom du chanvre dans ce pays. D’habitude, le chanvre était mêlé à du tabac ; chacun aspirait deux fois au bout d’un long tuyau (nervure médiane creusée d’une grande feuille de bananier), et, fortifié d’une manière surprenante, continuait à lutter contre le violent courant du fleuve. Comme ces gens sont rarement de grands fumeurs, je n’ai jamais remarqué parmi eux les effets nuisibles du chanvre.


CHAPITRE VII

DE RABAT A MARRAKECH.

Départ de Rabat. — Kasba Tmera. — La tribu des Sebbah. — F’dala. — Rivières de la côte. — Ruines de F’dala. — La tribu des Chaouia. — Voyage du sultan. — Adieux à la mer. — Kasba Rechid. — Mouna. — Couscous. — Manière de manger. — Rochers calcaires. — Le caïd Zettat. — Bruits de guerre. — Grand jardin d’orangers. — Source de Bouita. — Kasba Ouled Sidi ben Tanit. — Ruines. — Terrain montagneux. — Kasba Meskin. — Étudiants mendiants. — Mouflons. — Consultations médicales. — Violente pluie. — L’oued Oumerbia. — La tribu des Cheragra. — La kasba Kelaa. — Une belle maison. — Irrigations artificielles. — Méfiance. — Es-Senoussi. — Les montagnes. — Vue de l’Atlas. — Montagnes de basalte et de granit. — Plaine de Marrakech. — Arrivée à Marrakech.

Le 3 février 1880 je partis de Rabat pour gagner la résidence actuelle du sultan, la plus grande ville marocaine, Marrakech. Déjà, la veille au soir, nous avions quitté Selâ et je passai la nuit dans la maison d’un Français que je connaissais depuis Tanger, et qui se trouvait là pour son commerce de bestiaux. L’amil de Rabat ne se montra pas aussi prévenant que celui de Selâ ; par suite du commerce fréquent des Européens il était habitué évidemment à faire un accueil moins favorable aux demandes qui lui étaient adressées, et ce ne fut que sur mon insistance qu’il m’envoya un machazini, suivi bientôt d’un second ; encore avaient-ils uniquement pour mission de m’accompagner jusqu’au prochain bivouac et de revenir aussitôt après. Nous traversâmes la porte sud de la ville, nous franchîmes le grand soko (place du marché), et bientôt nous eûmes derrière nous les deux grands murs extérieurs qui doivent couvrir Rabat contre une attaque venant de terre et dirigée par les Chelouh guerriers des forêts du Mamora. Puis nous reprîmes la direction du sud, qui est parallèle au bord de la mer, sur un plateau calcaire couvert de touffes de palmier nain. A une heure de Rabat se trouve la kasba Tmera, d’où part un aqueduc qui approvisionne la ville d’eau potable. Vers onze heures nous fîmes une petite halte, puis nous continuâmes la marche, par une chaleur torride, à travers des plateaux calcaires escarpés et des amoncellements de sable en forme de dunes. Vers une heure nous traversions le petit oued Ikem, étroit et roulant peu d’eau à son embouchure dans la mer, et nous tournions ensuite vers l’est dans l’intérieur du pays, pour dresser nos tentes, un peu après deux heures, dans un grand douar de la tribu de Sebbah, cheikh Hadj Abdoullah (Diar er-Rab). Ces gens nous firent mauvaise mine et prétendirent être très pauvres ; ils envoyèrent à contre-cœur une petite mouna. Nous dûmes déployer toute notre amabilité et chercher à mettre la population de bonne humeur en payant ce qu’elle nous avait fourni. Dans nos tentes se pressaient toujours une foule de gens, auxquels il nous fallait offrir du thé. Quand ils virent que nous n’étions pas venus pour les dépouiller, ils devinrent plus familiers. Le cheikh amena sa petite fille, âgée de sept ans, enfant intelligente, mais gâtée et capricieuse, nommée Hadja ; couverte de vêtements malpropres, elle était pourtant surchargée d’une quantité de grossiers bijoux d’argent, de perles, de corail et de coquilles de cauris. C’était évidemment l’enfant de prédilection du cheikh et, par suite, du douar entier, qui lui permettait toutes sortes de sottises, et se montrait très fier de la prétendue intelligence de l’enfant. Même dans les douars, les femmes sont exclues de la société des hommes, quoique cet isolement ne soit pas aussi strict que dans les maisons des villes. Nous y voyions souvent les femmes et les jeunes filles pauvrement vêtues, le visage à découvert ; elles se livrent à de durs travaux chez ces laboureurs et ces éleveurs de bétail, et ne peuvent s’enfermer aussi complètement que les habitantes des villes. Parmi elles on voit rarement de jolies femmes ; celles du nord du Maroc cisatlantique n’appartiennent pas en général à une belle race. Tandis que celles des villes cherchent à se rendre plus gracieuses par toute sorte de petits artifices de toilette, les femmes des campagnes, par suite de leurs pénibles travaux et du manque de confort, ont bientôt les traits empreints d’un caractère de dureté et ne tardent pas à paraître vieilles avant l’âge.

Marocaine avec son enfant.

Le matin suivant, nous partîmes de très bonne heure ; j’avais dû encore promettre au cheikh du village de lui rapporter de Marrakech un grand burnous de drap bleu, et de le lui revendre à très bas prix. Nous nous détournâmes de nouveau vers la mer et atteignîmes vers huit heures la kasba Sereret ek-Krofel. Ce jour-là notre but est l’ancien port de F’dala, de sorte que le chemin côtoie la mer. Une foule de petites rivières sortent des hauteurs de l’intérieur et se jettent, après un très faible cours, dans l’océan Atlantique. Nous passons d’abord l’oued Cherat et l’oued Bouznik ; près de ce dernier se trouve la kasba el-Hemera, appartenant à la tribu des Sieda ; puis coulent le petit oued er-Raba, avec la kasba Mensouria, dans le pays de la tribu des Znetsa, qui s’étend au loin vers le sud, ensuite l’oued Nfifich (sifflet), assez large ; de là, en une heure, nous atteignons les restes de la ville de F’dala, qui appartiennent aussi à la tribu des Znetsa. Il est grand temps de passer le Nfifich, car un peu plus tard la marée monte et l’on doit attendre longtemps avant que la rivière redevienne guéable, ou sinon faire un grand détour. C’est moins à cause de la hauteur des eaux que ce passage de rivières côtières est dangereux, que de la présence de sables mouvants, desquels les animaux ne peuvent se dégager. Les habitants redoutent avec raison le passage de ces cours d’eau, et l’on fait bien de prendre un guide qui connaisse le pays et qui vous mène, en temps opportun, par l’endroit guéable.

Aujourd’hui F’dala est descendue au rang de simple foundâq (hôtellerie de l’État). A travers des murailles encore conservées en partie, on arrive à un vaste espace, dans lequel, outre quelques misérables bâtiments pour loger les caravanes qui passent, se trouvent encore une quantité de tentes. Nous aurions préféré dresser les nôtres en dehors de la ville, mais, pour plus de sécurité, il fallut nous établir à l’intérieur. Quantité de chameaux, de chevaux et de mulets y étaient déjà campés ; nous cherchâmes une place aussi isolée que possible, mais la grande quantité d’insectes qui y pullulaient nous en rendit le séjour insupportable.

Dans la deuxième moitié de ce siècle, une ville se fonda en cet endroit et prit bientôt un rapide essor, car, de toute la côte marocaine, c’est le point le plus propice à la construction d’un port. Il était alors permis d’exporter des céréales de la plaine si fertile d’el-Gharbia, et c’était surtout une compagnie commerciale espagnole qui avait entrepris à F’dala d’importantes affaires. Cette société, los Cinco Gremios Mayores, de Madrid, reçut la concession de l’exportation des grains par les ports de F’dala et de Dar el-Beïda (Casablanca) et plus tard aussi par celui de Mazagan ; elle construisit à F’dala un magnifique bâtiment de pierres de taille en grès, dont il ne subsiste plus que les murs extérieurs et une belle porte, et il sembla qu’une place de commerce importante allait surgir. Mais, au bout de peu de temps, F’dala, si vite élevée, tombait en décadence ; le commerce passait à Casablanca et à Mazagan, et les beaux bâtiments de la ville, la mosquée, le palais du sultan, la kasba du caïd, les hautes murailles, se changeaient en ruines ; aujourd’hui F’dala est une misérable bourgade d’à peine un millier d’habitants. En dehors de la ville, tout près de la mer, se trouvent également des restes de constructions, probablement dépendances du port ou palais ; on prétend y avoir trouvé il y a quelque temps une table de marbre avec une inscription portugaise ; elle doit être déposée à Mazagan. Le port s’ensabla et, quand les derniers sultans mirent des entraves aux relations des Européens avec le Maroc, en interdisant l’exportation des céréales, ce pays retomba aussi dans sa barbarie primitive ; seuls des bâtiments en ruines rappellent l’incapacité de la population marocaine à faire quelque chose d’un pays riche et fertile en lui-même.

Nous passâmes là une nuit désagréable. Il avait été difficile d’acheter des provisions, et ce ne fut qu’avec beaucoup de peine et après une longue attente que je pus acquérir du fourrage pour les chevaux et les mulets. Le fonctionnaire du sultan étant absent, il fut impossible de rien tirer des serviteurs entêtés et défiants qui étaient demeurés dans la ville. Nous fûmes heureux, le matin du 5 février, de sortir de cette morne bourgade et de pouvoir continuer notre voyage par la fraîcheur matinale.

A une courte distance de la ville nous traversions l’oued er-Rouman (rivière de la Grenade) et, cette fois, sur un pont bien conservé, objet rare au Maroc. Les chemins se bifurquent en cet endroit : l’un continue vers le sud, du côté de Casablanca et des autres ports de l’Océan ; l’autre, que nous prîmes, s’enfonce dans l’intérieur du pays, vers le sud-est. Un pauvre Juif qui s’était joint à nous ces derniers jours et avait cherché avec beaucoup de zèle à se rendre utile, nous quitta ici pour continuer seul son chemin vers Dar el-Beïda.

Le terrain que nous parcourons est un plateau élevé d’environ 40 mètres au-dessus de la mer, et formé de couches calcaires horizontales, qui surgissent souvent de la terre végétale ; il est complètement sans arbres et sans buissons, et n’est garni que de palmiers nains en forme de buissons, et d’un maigre gazon. Cette partie du Gharbia, située le long de la mer, n’est donc pas particulièrement fertile. Ce n’est que dans l’intérieur que cette apparence se modifie. Vers onze heures nous nous arrêtâmes dans le voisinage d’un groupe de douars de la tribu des Znetsa, qui s’occupent beaucoup de culture, ce que nous pûmes constater par les grands espaces bien cultivés qui les entourent. Vers une heure nous fîmes une nouvelle halte à une source d’excellente eau fraîche, Aïn el-Tet, et nous arrivâmes de là, vers trois heures, dans une réunion de douars de la tribu des Chaouia. Dans le voisinage se trouvaient les douars des Medouna, fraction des Chaouia ; nous passâmes la nuit dans un de ces villages, où se tenait justement le marché hebdomadaire. Nous dressâmes nos tentes en dehors de la kasba ; le caïd était malade et se fit excuser ; il nous envoya son chalif et nous fûmes très bien accueillis. Nous dûmes une mouna abondante aux soins du chalif, et, le soir, dix hommes vinrent pour nous garder, puisque je ne voulais pas passer la nuit dans les murs de la kasba. Tout le village respirait l’aisance, et la population ne se montra pas aussi défiante ni aussi entêtée qu’ailleurs.

Chemin faisant, nous rencontrâmes quelques machazini du sultan, avec des chevaux bien chargés. Dans leur paquetage se trouvaient les têtes de cinq rebelles suppliciés. Le sultan va d’ordinaire une fois par an à Marrakech et, comme avant-coureur de son arrivée, il envoie toujours quelques têtes de rebelles pour les accrocher aux murailles d’une maison lui appartenant dans cette ville, en guise d’avis aux mécontents. Cette rencontre annonçait que le sultan ferait bientôt son voyage vers sa deuxième capitale, et la malheureuse population du pays qu’il devait parcourir, et à qui était réservé le bonheur d’héberger Sa Majesté Chérifienne, avec une nombreuse suite et des milliers de soldats, se préparait déjà aux contributions habituelles. Comme toujours, ce sont moins les grands que leur entourage et leur suite, les machazini et les soldats, qui oppriment le peuple, en s’emparant avec un brutal manque d’égards de ce qui lui appartient ; on attend donc toujours avec inquiétude l’arrivée du cortège impérial.

Le jour précédent nous avions dit adieu à la mer, que nous ne devions pas avoir la joie de revoir avant de longs jours. Mon plan était déjà complètement arrêté : je voulais essayer de franchir le Sahara et d’atteindre Timbouctou. Outre que ce problème pouvait paraître presque insoluble, qui pouvait savoir de quelle façon nous reverrions la mer, soit sur l’Atlantique, dans les colonies françaises du Sénégal ou, en descendant le Niger, dans le golfe de Guinée, ou bien encore, en revenant sur nos pas vers la Méditerranée, par un port d’Algérie ou de Tunisie ? J’éprouvai une impression profonde et pénible lorsque, sur les falaises situées entre F’dala et Casablanca, je vis pour la dernière fois les flots puissants de l’Atlantique se briser sur les rochers quartzeux de la côte marocaine : en même temps qu’un navire s’effaçant à l’horizon, je crus voir aussi disparaître les derniers liens qui me rattachaient au monde civilisé.

Pourtant je pensai : nunquam retrorsum. Devant nous, la puissante chaîne de l’Atlas, avec sa nature sauvage et ses habitants indomptés et pillards ; au delà, le désert avec son silence et ses dangers ; puis, comme prix de nos fatigues, Timbouctou, la ville tant de fois désirée, tant de fois approchée et si rarement atteinte ! Mais que devais-je en attendre ? Tandis que Caillé avait voyagé comme un pauvre pèlerin, n’avait pas été reconnu pour un infidèle et s’en était échappé sans avoir eu à y souffrir, le major Laing avait été étranglé, et Barth, après une captivité plus ou moins déguisée, n’avait été relaxé que par suite des instances énergiques du sultan de Bornou, ami des Chrétiens. Mais qu’avais-je pour me protéger ? Une lettre de recommandation du sultan du Maroc et, comme compagnon et interprète, un homme qui cherchait à en imposer par sa parenté éloignée avec Abd el-Kader et par des allures un peu outrecuidantes comme chérif et membre d’une grande secte religieuse ; enfin, la volonté bien arrêtée d’atteindre le but que je m’étais fixé. Serait-ce suffisant pour échapper à tous les dangers contre lesquels avaient échoué les meilleures forces des autres ? telle était la question que je devais me poser à ce moment. ¿ Quién sabe ? dit mon deuxième interprète, et nous continuâmes notre route.

Le matin du 6 février, il était assez tard quand nous pûmes partir. L’aimable caïd nous avait encore envoyé un splendide déjeuner ; du reste, la distance de la kasba voisine où nous devions bivouaquer était très faible, de sorte que nous pûmes retarder notre départ de quelques heures. Après une chevauchée facile par un terrain bien cultivé et fort peuplé, nous arrivions à une heure environ à la grande kasba de Rechid, où nous nous arrêtions.

Notre direction avait été vers le sud-est, et nous avions passé près de différents douars. Les gens du pays appartiennent à la grande tribu des Chaouia, mais ils portent le nom particulier de Herriz. Leur caïd passe pour immensément riche et est beau-frère du sultan. Tout près de la kasba se trouve un tombeau bien conservé et surmonté d’une grande coupole ; le père du caïd, très vénéré pour sa piété, y est enterré. On dit aussi que les trésors de la famille y sont cachés : elle espère que le sultan, qui n’épargne personne en matière d’argent, ne pourra ainsi se permettre de la dépouiller de ses biens.

Nous fûmes très bien accueillis, ce qui se voit toujours à la mouna délivrée et à la manière dont on l’apporte. Pour donner un exemple de la composition de ces mouna, il suffit de dire que, à peine arrivés, nous reçûmes beaucoup de fourrage (paille et orge) pour nos chevaux ; puis vint ce qui nous était destiné, quatre pains de sucre, une livre de thé, quatre livres de bougie et, le soir, un souper si abondant que nous dûmes en distribuer une grande partie. Il consistait en couscous, la nourriture nationale, avec des légumes et de la viande rôtie ; puis des poulets et de l’agneau rôtis ; puis encore quantité de couscous au lait, servi sous forme de bouillie, ou de couscous sec, avec du sucre, de la cannelle, des raisins secs, etc. Tout était en grande quantité ; chaque mets remplissait un ou plusieurs plats, surmontés d’un grand couvercle en forme de chapeau, tissé en jonc, et souvent élégamment orné ; on les sert ainsi. Le couscous est le mets favori non seulement de tous les Marocains, mais encore de populations beaucoup plus méridionales ; à Timbouctou et au Soudan il est généralement répandu : on peut à peine donner la traduction de ce mot. Le couscous se fait avec toute sorte de farine : celle de froment, d’orge, de maïs, de blé noir et même, au Soudan, de sorgho. On mouille légèrement cette farine, et les femmes la pétrissent ensuite, par un mouvement particulier du plat de la main et des doigts, en petits grains dont le volume approche du gros gruau : d’ordinaire on tamise toute la masse. Ce couscous grossier est alors séché au soleil, pour se durcir. Quand on veut le préparer pour l’alimentation, on ne le cuit pas, mais on le soumet à l’action de la vapeur d’eau : pour cela on a des vases spéciaux, en terre ou en fer, qui sont remplis d’eau ; en dessus est placé un deuxième vase, plus petit, percé de trous ; puis le tout est recouvert et mis sur le feu. Il faut assez de temps pour que le couscous soit suffisamment cuit par la vapeur. Il est alors placé sur les plats à ce destinés, et arrosé souvent de sauce au safran : on y dispose de la viande et des légumes en manière d’ornements, et on le mange ainsi, seulement avec les doigts de la main droite. Les Arabes ont une dextérité particulière, que les étrangers ne peuvent acquérir facilement, pour rouler cette masse spongieuse en petites boules et pour les introduire dans leur bouche sans qu’il en tombe quoi que ce soit sur la terre ou sur les vêtements. Les Marocains avalent des masses énormes de ce mets favori ; j’ai constaté qu’il rassasie vite, mais qu’il ne tient pas à l’estomac ; aussi, peu de temps après en avoir mangé, j’avais faim de nouveau. Pour rôtir les viandes, on se sert d’huile d’olive et, dans le sud du Maroc, d’huile d’argan et de beurre. Ce dernier est un peu suspect, car on n’emploie que du beurre fondu, conservé pendant des mois dans des sacs en cuir et qui prend souvent un fort goût de rance : mais le Marocain le préfère ainsi et dédaigne le beurre frais, qu’il me fallait commander exprès quand j’en désirais. Au Maroc on cuit partout du pain de farine de froment, très beau à la vérité, et sous forme de petites miches plates. Les poulets sont très abondants ; on ne mange des œufs que rarement ; la viande est surtout celle de la chèvre et de l’agneau, et plus rarement du bœuf. On sait que le porc est sévèrement interdit. La viande d’agneau est excellente et bien préférable à celle de bœuf. Pendant le repas, le Marocain ne consomme jamais de boissons fermentées, mais seulement de l’eau ; avant de manger, on boit d’ordinaire du thé vert de Chine fortement sucré et assaisonné d’une plante des menthoïdées. Après le repas, les Marocains se lavent les mains avec de l’eau chaude et du savon ; ils se rincent également la bouche, mais ne connaissent pas l’usage des serviettes. Comme preuve d’une bonne éducation, quand l’hôte est satisfait de son repas, il le fait savoir par un bruit énergique partant des profondeurs de son estomac. Ce bruit, que nous évitons avec tant de soin, est au Maroc une coutume générale, et l’on y acquiert une virtuosité extraordinaire dans la production de ce phénomène naturel. Cette sorte de quittance de l’hospitalité accordée remplace en quelque sorte les visites de digestion en usage chez nous et dont les Marocains rient probablement aussi fort que nous de leurs habitudes.

Le matin du 7 février, nous quittâmes cette kasba pour nous enfoncer plus avant vers le sud-est. Il faisait chaud, nous eûmes vers midi 27 degrés centigrades à l’ombre, et le pays était complètement privé d’arbres. En traversant un terrain plat bien cultivé, et en passant devant plusieurs douars et tombeaux de marabouts, nous atteignîmes, vers une heure, une chaîne de collines basses, allant du nord-est au sud-ouest, et constituée par des couches calcaires horizontales. C’était le même calcaire foulé déjà plusieurs fois par nous, mais qui était généralement couvert d’humus. Ici il forme des collines au-dessus de la plaine, de sorte qu’il semble que toute la contrée ait dû être un haut plateau calcaire, détruit et entraîné dans la suite des temps par les agents naturels : il n’en resterait que quelques débris. Après avoir franchi cette chaîne, nous vîmes devant nous les douars et la petite ville du caïd Zettat, qui appartiennent aussi à la tribu des Chaouia. L’ensemble produisait une impression agréable ; de grandes et belles maisons, de beaux jardins, une large place entourée de murs pour les caravanes ; un aimable caïd qui nous reçut fort bien, tout cela fit de cet endroit un campement agréable. Le caïd se tint longtemps près de nous, nous demandant avec curiosité des nouvelles d’Europe et nous racontant mystérieusement que de grands envois de poudre auraient été faits de Marrakech vers Tétouan, en passant par ici. Il nous confia ensuite, naturellement sous le sceau du plus profond secret, que le sultan avait déclaré la guerre, il ne savait à qui, à l’Espagne ou à la France ! Évidemment tous ces récits étaient de simples contes ; probablement l’un des deux États avait soulevé quelque question de frontière, comme il arrive souvent, et le sultan se trouve si peu en sécurité dans ce cas, qu’il entreprend toute sorte de choses inutiles ; il se fait petit d’ailleurs, car il sait bien qu’il aurait le dessous et que son existence ne dépend que de la jalousie qui existe entre l’Angleterre, l’Espagne et la France.

Le matin suivant, nous visitâmes le magnifique jardin d’orangers du caïd. C’était un admirable spectacle que ces milliers d’arbres, et l’or de leurs fruits odorants tranchait en vigueur sur le vert foncé des feuilles. Comme il n’y a aucun moyen d’exporter le superflu de ces oranges, une grande quantité doit nécessairement se pourrir. Ces fruits sont à très bon marché dans le pays, et un jardin d’orangers aussi étendu n’est, à vrai dire, que d’un très petit rapport. Je n’ai jamais compris pourquoi on n’extrait pas l’huile contenue dans les écorces d’orange ; les Marocains ne paraissent pas se douter qu’elle a une certaine valeur.

Nous continuons à chevaucher vers le sud-est et nous atteignons, une heure et demie après, la source de Bouita en même temps que les ruines d’une vieille kasba. L’eau de cette source a une grande renommée, et, quand le sultan passe en ce point lors de son voyage à Marrakech, il en fait prendre des provisions dans ses outres. Vers une heure nous quittons le grand chemin (ou plutôt la direction principale, car au Maroc il n’y a pas de routes) qui conduit à la kasba Meskin, et nous nous dirigeons plus à l’est, vers la kasba Ouled Sidi ben Tanit, où nous arrivons vers trois heures. Le caïd est absent, ou ne veut pas se montrer ; la population est très inhospitalière et, au début, ne veut même pas nous permettre de dresser nos tentes. La kasba et le village sont complètement neufs, les maisons ne sont pas toutes terminées, et nous voyons encore les ouvriers occupés à battre les murs d’argile, en chantant un air monotone. Plus tard nous apprenons que le caïd est d’une famille de chourafa, c’est-à-dire plus vaniteuse, plus méfiante et plus inabordable que tous les autres Arabes ; la conduite du caïd s’étend à ses subordonnés et rend notre séjour fort désagréable. Ce n’est que fort tard que les efforts de Hadj Ali et ceux du machazini qui nous escorte nous font obtenir l’indispensable.

Notre but le plus proche était la kasba Meskin (Pauvre) ; nous y arrivâmes dans l’après-midi du jour suivant. Nous avions passé près du tombeau du marabout Sidi Sechan ; dans le voisinage se trouvent les ruines d’une ancienne ville arabe ; il y existe encore, en grandes quantités, des restes de murailles et de pierres taillées. Je ne pus malheureusement rien apprendre sur cette ville ; elle a été probablement détruite jadis par un sultan, pour punir des habitants rebelles.

Ce jour-là, notre chemin conduisait sur un parcours assez accidenté et à travers de nombreuses petites collines entre lesquelles s’étendaient gracieusement des prairies d’un vert tendre, avec de magnifiques tapis de fleurs. Par suite de la pluie des jours précédents, la végétation s’était rapidement développée. Déjà la veille nous avions aperçu tout au loin les montagnes couvertes de neige de la puissante chaîne de l’Atlas, et ce jour-là nous nous en étions approchés un peu plus.

Le caïd de la kasba Meskin, qui est une zaouia, se nomme Hamid ben Chefi. Avant même d’avoir atteint cet endroit, nous rencontrions de nombreux enfants, qui nous tendirent de petites tablettes à écrire et nous demandèrent de l’argent. C’étaient les écoliers d’une sorte d’école cloîtrée, qui nous montraient leurs progrès dans l’écriture des versets du Coran et que quelques flous (monnaie de cuivre fondu) rendirent joyeux.

Le caïd, aussi bien que son chalif, souffrait de la fièvre ; je leur donnai un peu de quinine et de sulfate de soude. Le caïd est un grand amateur de curiosités ; on dit qu’il y a chez lui toutes sortes de choses extraordinaires : des horloges rares, des machines, etc. ; c’est un genre de sport qu’on ne trouve pas souvent chez les indifférents Marocains. Dans le village se promènent trois gazelles apprivoisées, ainsi que quelques magnifiques mouflons, presque de la taille d’un cerf et d’une grande force ; je n’avais encore jamais vu de ces animaux, qui vivent à l’état sauvage dans l’Atlas.

Avant de partir le matin du 10 février, je pris encore part à une scène originale : un autre dirait une aventure intéressante. Au Maroc presque tout Européen est regardé comme médecin et doit, bon gré mal gré, donner son avis et ses soins à toutes sortes de malades. Le caïd, auquel j’avais déjà remis de la quinine, me fit prier le matin de ne point partir encore, car une de ses femmes était malade et désirait me consulter. Si l’on songe à l’état de claustration dans lequel les femmes vivent au Maroc, surtout celles du meilleur rang, qui ne peuvent marcher dans les rues que le visage étroitement couvert, tout le corps enveloppé dans une grande pièce d’étoffe, affreuse et en forme de drap de lit ; si l’on pense que dans les villes l’Européen doit s’abstenir de regarder une créature ainsi accoutrée, et fait mieux de détourner les yeux ou de l’éviter, on comprendra que je fus un peu étonné de cette demande de l’amil. Dans tous les cas il était absolument nécessaire d’affecter le plus grand sérieux. Les préparatifs et les mesures de précautions qui furent prises avant cette consultation étaient de nature très variée, et tout ce cérémonial avait été visiblement réglé la veille au soir dans un conseil de famille. Quelques parents du caïd me conduisirent, ainsi que Hadj Ali, que j’avais dû prendre avec moi comme interprète, dans la kasba, où nous attendîmes pendant un certain temps dans l’une des cours. Enfin parut un vieil eunuque, quelque peu estropié, dont les yeux avaient été crevés ; c’était le gardien du harem ; il nous conduisit tous deux, à travers plusieurs autres cours, devant une grande maison, dont la porte, garnie de fer, était solidement fermée ; quand il eut ouvert les différentes serrures, il nous fit entrer et attendre dans le vestibule : une esclave noire apporta une chaise de canne européenne, à moitié rompue, qui, avant d’avoir échoué dans cette kasba abandonnée du monde, avait dû certainement mener une vie aventureuse et semée de dures épreuves ; l’esclave me fit signe que je devais utiliser ce meuble d’une manière qui me parût convenable. Je pouvais déjà tirer de cet exorde la conclusion peu récréative que l’entrée me serait refusée dans les véritables appartements : il en fut ainsi. Bientôt apparut, en compagnie d’une servante, une dame marocaine, d’âge moyen, richement vêtue, le visage incomplètement voilé, mais un bandeau blanc et étroit devant la bouche ; en parlant, elle soulevait un peu ce bandeau avec des doigts richement ornés d’anneaux d’argent. Elle se plaignit de violentes douleurs dans le côté gauche de la poitrine. C’était une grosse affaire : je songeai à la pressante recommandation de mon interprète Hadj Ali, de ne pas blesser la susceptibilité mahométane, et je conseillai à la dame, sans me livrer à aucune inspection, de frotter la partie malade avec de l’eau-de-vie camphrée, moyen que je conseillais contre toute douleur violente quand j’étais dans l’embarras. Mais la dame ne parut pas se contenter de si peu, et je ne devais pas en être quitte à si bon compte : il me fallut au moins toucher la place qui était le siège d’une si violente douleur et elle y dirigea ma main. Je pris mon plus grand sérieux, et déclarai le tout fort grave ; mais je fis remarquer en même temps que mon moyen curatif était extraordinairement efficace, et racontai avec animation combien j’avais guéri de maladies semblables avec ce remède. Malheureusement il me fallait dire tout cela par mon interprète ; mais la dame, qui suivait mes jeux de physionomie avec une attention passionnée, et lisait sur mes lèvres le sens de mes paroles, fut enfin rassurée et promit de suivre mes prescriptions. Je dus encore lui donner une bouteille de cette eau-de-vie camphrée, en lui disant comment elle devait s’en servir ; je fus heureux de sortir ainsi de cette situation quelque peu épineuse. La dame disparut avec sa servante ; l’eunuque aveugle reparut, nous mena hors de la maison, ferma la lourde porte derrière nous ; d’autres gens nous escortèrent et j’arrivai enfin à ma tente.

Costume d’une riche Marocaine.

Je fis tout préparer pour le départ ; le caïd, reconnaissant, me fit ses adieux et chargea son chalif, qui portait encore les traces de la fièvre, de nous accompagner un instant. Mais je regrettai bientôt de ne pas avoir cédé aux instances du caïd et de ne pas avoir passé la journée près de lui : à peine étions-nous en route, que commença une averse qui devait durer des heures. Le terrain était assez montueux et rocheux ; nous traversâmes d’abord une petite montagne de bancs épais de calcaire disposés horizontalement, et nous descendîmes ensuite dans une belle plaine fertile, la vallée de l’oued Oumerbia. Le passage de cette rivière, qui eut lieu un peu au-dessous de son confluent avec l’oued el-Abid, ne se fit pas sans difficulté. Par suite de la pluie, la rivière était large, profonde et rapide ; les chevaux et les mulets durent traverser à la nage : nous nous cramponnions après eux et ne pûmes faire autrement que de nous mouiller complètement. Les bagages nous causèrent particulièrement maintes difficultés, et il fallut requérir l’aide de nombreuses gens d’un douar voisin. Enfin nous fûmes très heureux d’avoir passé la rivière sans accident et sans perte réelle. Après avoir traversé la zone d’inondation très boueuse de l’oued Oumerbia, le terrain se releva rapidement, et nous nous trouvâmes dans une petite chaîne de montagnes, formée d’un schiste argileux bleu et mince, dont les couches étaient verticales, avec de puissants filons de quartzite blanche et de calcaire cristallin. Il doit y avoir également du marbre, car nous trouvâmes beaucoup de cailloux roulés de beau marbre blanc. Le terrain rocheux opposait de grandes difficultés à la marche de nos animaux déjà fatigués. Enfin nous arrivâmes, après quatre heures et complètement mouillés, au premier douar de la tribu des Cheragra, où nous cherchâmes un refuge et où nous dressâmes nos tentes. Ce n’était malheureusement plus le douar du caïd, et la population se montra très malveillante et très méfiante. Quand l’escorte de quatre hommes donnée par le caïd de Meskin eut persuadé à ces gens que nous n’étions pas venus pour les piller, mais que nous consentions à tout payer, ils finirent par trouver un peu d’orge pour les chevaux et les mulets ; au début ils avaient prétendu qu’il n’y avait absolument rien dans le village. Finalement ils apportèrent aussi une paire de poulets et du couscous, de sorte que nous pûmes souper. C’était une population misérable, comme nous le vîmes aisément, et il était facile de comprendre qu’elle ne voyait pas avec plaisir arriver des étrangers, en raison des habitudes spéciales au Maroc. Du reste, le mauvais temps seul nous avait chassés dans cet endroit retiré. Si nous n’avions été aussi complètement transpercés, nous aurions certainement gagné un village plus important.

Le matin du 11 février, le temps s’était amélioré, et nous continuâmes vers le sud-ouest. Notre but était la grande kasba Kelaa, qui n’est éloignée de Marrakech que de quelques jours de marche. Pendant toute la journée nous ne rencontrâmes pas un seul douar ; le pays paraissait complètement inhabité et nous ne vîmes qu’un seul tombeau de marabout. A notre arrivée à Kelaa, nous fûmes d’abord regardés avec quelque méfiance. C’est un assez grand village, et la kasba, entourée de murs, est très étendue et très considérable. Quand nous eûmes fait notre visite au caïd, on nous invita à entrer dans la kasba et à ne pas dresser les tentes, car nous serions logés dans une maison. Quelques portes étroites et des passages tortueux nous conduisirent dans la grande cour de la kasba, où le caïd et son entourage nous reçurent avec beaucoup de cérémonie et de retenue. On nous indiqua une maison d’un étage, et je fus étonné de voir l’ornementation somptueuse qui avait jadis été donnée à cette demeure. Tout était abandonné, il est vrai, mais nous vîmes encore de magnifiques portes en partie conservées, en forme de fer à cheval, et richement ornées, un beau revêtement en stuc colorié dans les appartements et de ravissantes faïences appliquées sur le sol et les murs. Le tout rappelait vivement certaines pièces de l’Alhambra ; ce doit être certainement un caïd riche et pourvu de sens artistique qui jadis a construit et habité cette maison. Le caïd actuel ne s’en inquiète guère et se contente d’une demeure simple et sans ornements, tandis qu’il laisse à l’abandon ce magnifique palais. La situation de ces fonctionnaires est si incertaine et dépend tellement des caprices du sultan, qu’ils croient tout à fait inutile de faire quelque chose pour la représentation ; ils savent trop qu’ils peuvent être rappelés à tout moment et dépouillés de leurs économies, qui, en grande partie, sont le produit de leurs rapines.

Malgré la composition assez pierreuse du sol, tous les environs sont pourtant bien cultivés, et, comme il n’y a pas de rivière dans le voisinage, ils doivent être arrosés artificiellement. Dans ce dessein on a établi un système étendu d’irrigation pour lequel quelques petits affluents de l’oued Oumerbia ont été utilisés. Ces canaux consistent en puits de vingt à trente pieds de profondeur, creusés dans le sol à quelques centaines de pieds d’intervalle ; ils sont réunis par des passages souterrains et fermés ensuite ; dans tous les endroits où se trouve un puits de ce genre, le sol est toujours relevé en forme de tumulus, de sorte que l’on voit sur le terrain d’innombrables monceaux de terre sans lien apparent, mais qui indiquent pourtant la direction de la canalisation. La plus grande difficulté consiste à établir partout une pente suffisante pour assurer la circulation constante de l’eau. C’est un travail pénible et coûteux que l’installation et l’entretien de canaux de ce genre, mais la fertilité du sol, sec par lui-même, en dépend. L’emploi des esclaves, la puissance absolue du caïd sur ses subordonnés, et la conscience que ces derniers ont de l’utilité de ces travaux pour tous, de même que les gages extrêmement réduits des travailleurs, facilitent l’établissement de ces travaux primitifs et pourtant difficiles.

En compagnie du caïd nous entreprîmes une tournée autour de la kasba, pour visiter quelques canaux en construction. On ne cultive dans les environs que de l’orge et du froment.

La méfiance des habitants se dissipait peu à peu. Ils observaient avec la plus grande attention mon interprète Hadj Ali, dont les récits sur son oncle Abd el-Kader, sur la grande secte des Abd el-Kader Djilali de Bagdad et sur les grands voyages qu’il avait faits, étaient acceptés avec beaucoup de scepticisme. Il se trouva même un vieillard qui, ayant été voir Abd el-Kader à Damas, fit subir à mon compagnon une sorte d’examen sur les personnes et les choses de la Syrie. Le parler important de Hadj Ali et l’assurance de son attitude l’aidèrent du reste à sortir de ce mauvais pas, et l’on fut enfin convaincu qu’il avait dit la vérité. Le caïd devint presque aimable, nous fûmes invités à sa table, ce que je ne regardais pas du tout comme un avantage, et ma suite fut très abondamment pourvue, de sorte que chacun était fort content de cette kasba. Le caïd me pria si vivement d’y demeurer encore un jour, que finalement j’y consentis ; mes chevaux purent alors se remettre à leur aise. Nous reçûmes du voisinage beaucoup de visites, et la bouilloire à thé dut être en permanence sur le feu. Comme d’ordinaire, des discussions religieuses s’élevaient toujours entre mon chérif et les visiteurs ; mais le désir d’apprendre des nouvelles d’Europe poussait également les gens à venir voir le Hakim er-Roumi (le médecin romain, c’est-à-dire étranger).

Dans cette kasba erraient quelques membres de la secte des es-Senoussi, gens malpropres et déguenillés, qui la nuit firent, non loin de notre maison, leurs dévotions en poussant des cris effroyables. Nous prîmes congé le 13 février au matin ; nous étions déjà à cheval, quand l’un de ces coquins se précipita sur moi avec une longue lance, saisit mon cheval par la bride et me réclama insolemment de l’argent. Il ne fut pas content de mon aumône et devint importun au plus haut point, en me menaçant de sa lance ; ce ne fut qu’avec la plus grande peine et grâce aux efforts du caïd, qu’il put être calmé et entraîné ; on dut cependant traiter avec beaucoup d’égards ce voleur de grand chemin : c’était un saint !

Notre but le plus voisin était la grande kasba de Temlalat ; la route était longue et la journée fort chaude. Le terrain était redevenu très montagneux. Nous traversâmes d’abord une longue chaîne de montagnes, allant du nord-ouest au sud-est et formée de quartzite, d’argile schisteuse et de grès rouge quartzeux ; dans l’argile se trouvait une assez grande quantité de pyrite de cuivre. Les couches tombent verticalement vers le nord-est. Les plus hauts sommets de ces montagnes ne dépassent pas 1000 mètres d’altitude, mais elles forment des pics aigus, extrêmement pittoresques. De là nous descendîmes dans une grande et belle plaine, mais déserte ; pas un douar n’y apparaissait, et nous n’y rencontrâmes que rarement un être animé. A gauche nous avions toute la longue chaîne de l’Atlas, dont les sommets les plus élevés étaient couverts de vastes champs de neige : c’était un magnifique spectacle ; mais, en face de ces masses de neige, nous nous traînions péniblement, avec 30 degrés centigrades environ, dans la plaine complètement privée d’ombre. Il est surprenant au plus haut degré qu’au pied d’une haute chaîne aussi puissante, les terres soient à tel point desséchées.

La raison de ce phénomène est que l’Atlas consiste en une quantité de chaînes parallèles, et que ses eaux s’écoulent naturellement surtout dans ses vallées longitudinales. Dans le peu de vallées transversales dirigées vers le nord et le sud, l’eau est captée dès sa source par les habitants, partagée en nombreux canaux et employée à irriguer les champs d’orge. De cette manière il en descend fort peu dans la plaine de Marrakech ; aussi, pour fertiliser le sol, la population doit-elle avoir recours aux procédés que j’ai décrits. Dans le voisinage de la kasba Temlalat, le terrain est couvert également de petits monceaux de terre qui proviennent des canaux d’irrigation.

Quoique nous fussions déjà très près de Marrakech, à Temlalat on ne nous accueillit pas fort bien. Il n’y avait qu’un fonctionnaire de second ordre, un amin, qui respecta très peu la lettre du sultan et prétendit être très pauvre. Ce ne fut que lorsqu’il apprit que nous demandions, non une mouna gratuite, mais, contre payement, des vivres assurés pour les hommes et les chevaux, qu’il devint plus courtois et nous promit tout ce que nous désirions.

Les champs d’oliviers, très nombreux et très étendus, sont particulièrement remarquables en cet endroit ; nous n’en avions pas vu de semblables depuis longtemps.

Le 14 février enfin, nous avions à parcourir notre dernière étape, qui fut assez longue, avant d’atteindre la célèbre Marrakech. Ce ne fut qu’à sept heures du soir que nous entrâmes dans la deuxième résidence du pays. En général, la direction suivie avait été le sud-ouest. La grande plaine est interrompue par une chaîne de montagnes de petite dimension, mais fort intéressante. Nous atteignîmes d’abord de nombreux pics pittoresques ressemblant à de véritables montagnes volcaniques, et formés de basalte. C’était un paysage extrêmement beau que ces vallées richement garnies de gazon et de fleurs, d’où sortaient verticalement de noires masses de basalte. Puis vinrent des croupes aplaties, formées de granit blanc. Le feldspath de cette roche est souvent désagrégé, transformé en kaolin (terre à porcelaine) et entraîné par les eaux ; je trouvai du moins plus loin quelques petits dépôts de cette terre blanche. Enfin venaient aussi des couches de schiste sablonneux, variant du rouge foncé au noir. Toute cette petite chaîne paraît être entièrement indépendante des grandes montagnes de l’Atlas.

Après avoir franchi ce massif, fort intéressant au point de vue géologique, nous entrâmes de nouveau dans le grand plateau de Marrakech, qui est d’abord couvert de cailloux et s’étend sans interruption jusqu’au pied du haut Atlas. Nous passâmes un petit bras de rivière desséchée et nous arrivâmes à une ravissante zaouia placée au milieu de nombreux palmiers et à côté d’un petit village.

C’est là que commence la colossale forêt de palmiers qui s’étend jusqu’au delà de Marrakech, et qui comprend des centaines de milliers d’arbres. En route, un habitant de la ville se joignit à nous ; il revenait de voyage, suivi de quelques serviteurs, monté sur un magnifique mulet. Quand nous eûmes atteint les murs extérieurs de la ville, il nous fallut chevaucher encore pendant des heures dans des jardins et des bois de palmiers immensément étendus, avant d’arriver à une des portes. Nous allions dresser nos tentes encore une fois devant la ville, car il se faisait tard et nos chevaux fatigués pouvaient à peine avancer ; mais le Maure qui nous servait de guide nous engageait toujours à aller de l’avant, et finalement il nous fallut traverser de larges rues et des places désertes par une obscurité presque complète, avant d’installer nos tentes, d’après le conseil de notre ami, sur une place située devant la magnifique mosquée de Koutoubia et près du palais de l’oncle de Mouley Hassan, qui représente ici le sultan. Il était trop tard pour nous présenter chez le gouverneur, et, malgré leur fatigue, il fallut que quelques-uns de nos serviteurs allassent chercher dans la ville de l’orge pour nos animaux et quelques provisions pour nous.

Encore une fois nous avions terminé une partie de notre tâche. Le voyage de Fez à Marrakech avait duré longtemps : le 17 janvier, je quittai la résidence, et le 14 février seulement nous entrions ici. L’obligation où l’on est de passer par Rabat augmente très considérablement le trajet ; si l’on voulait traverser par le pays des Chelouh, on pourrait le franchir en dix ou douze jours. Du reste, je n’avais pas à le regretter : c’était un voyage intéressant et instructif par le Maroc cisatlantique ; il s’agissait maintenant de visiter l’Atlas et le Maroc transatlantique, ce qui serait certainement une entreprise beaucoup plus difficile et moins exempte de dangers.


CHAPITRE VIII

MARRAKECH EL-HAMRA.

Arrivée à Marrakech. — Le gouverneur. — Notre habitation. — Nos visiteurs. — Les Juifs. — Leur oppression. — Fête de la naissance du Prophète. — Réjouissances publiques. — Revue. — Fantasias. — Processions de la Zaouia. — Marché du jeudi. — Baladins. — Préparatifs de voyage. — Adieux. — La ville de Marrakech. — Sa fondation. — Murailles et portes. — Maisons et rues. — Administrations. — Prisons. — Marchés. — Bazars. — Nombre des habitants. — Bâtiments publics. — Écoles, etc. — Lépreux.

La place sur laquelle nous avions dressé nos tentes le soir de notre arrivée à Marrakech est un carré dont un des côtés est occupé par la mosquée el-Koutoubia ; le palais, d’extérieur très simple, du chérif Mouley Ali, l’oncle du sultan régnant et frère du précédent, fait un angle droit avec la mosquée.

Les deux autres côtés de la place sont fermés par des murs de jardins : à deux des angles débouchent des rues étroites venant des autres quartiers de la ville ; dû reste la place est assez abandonnée et sert de dépôt de toute espèce d’ordures et de décombres. D’après les apparences, elle est dans un quartier tranquille et détourné ; aussi peu de gens y passent ; ils ne montrent aucun signe d’amitié ou de haine lorsqu’ils voient un Roumi.

Quoique nous soyons arrivés tard dans la soirée, notre entrée à Marrakech n’est pas restée longtemps inconnue. Notre guide de la veille, qui, nous l’avons appris ensuite, est un savant renommé, a répandu la grande nouvelle. Le chérif Mouley Ali nous envoie de bonne heure quelques serviteurs avec un grand pot de lait frais ; en même temps il se fait excuser de ne pas nous avoir envoyé de vivres dès la veille ; mais il n’a appris notre arrivée que le matin même. Vers dix heures nous allons voir le gouverneur de la ville et cherchons en même temps à obtenir de lui une maison. C’est un jeune homme d’environ trente ans qui occupe ce poste élevé. Il nous reçoit assez bien, s’informe du but de mon voyage et me promet toute sa protection tant que je demeurerai dans la ville. En même temps il donne l’ordre de nous faire préparer une maison, et désigne un vieux machazini pour nous accompagner en permanence. A peine étions-nous de retour à nos tentes, que quantité de machazini survinrent et nous invitèrent à les suivre. Les bagages furent vite chargés sur les animaux, et nous nous rendîmes, en traversant une grande partie de la ville, à une place nommée Djema el-Fna, où se trouvait notre maison. Elle était assez grande, n’avait qu’un étage et avait été habitée par quelques Anglais qui avaient été engagés comme instructeurs des troupes. Quand j’appris le nom de la place, je me souvins de ce qu’en dit un Français, Lambert, qui a vécu longtemps à Marrakech : « Il n’y a point au Maroc de promenades publiques ; le seul endroit de récréation pour le peuple est la grande place de Djema el-Fna, où, l’après-midi, des comédiens, des conteurs d’histoires, des jongleurs et des saltimbanques de tout genre donnent leurs représentations. En général, la place de Djema el-Fna est le rendez-vous de tous les vagabonds de la ville, et pendant la nuit il est dangereux d’y passer seul. C’est là que se trouve également la muraille où sont plantées les têtes des suppliciés. » Mon soldat me tranquillisa pourtant, et m’assura que je serais parfaitement en sûreté dans ma maison. Elle avait une vaste cour, avec des écuries. Au premier étage se trouvaient quelques grandes et belles chambres, mais absolument vides. Le sol et les murs étaient garnis de jolies faïences de beaux modèles ; les portes conduisaient sous une véranda, qui donnait sur la cour ; une seule des chambres avait une fenêtre sur la place. De la terrasse de la maison nous avions une belle vue sur une partie de la ville et, surtout vers le sud, sur la longue et magnifique chaîne de l’Atlas, dont les sommets et les pentes étaient couverts de brillants champs de neige. Un Juif avait loué l’une des chambres et l’avait remplie de marchandises de toute sorte et surtout de plante de henné (pour teindre les ongles, etc.), de kif (chanvre à fumer), de dattes, etc. Il fut forcé d’évacuer cette pièce, de sorte que nous pûmes nous installer aussi bien que possible dans cette grande maison.

A peine y étions-nous entrés, que le pacha nous envoya un magnifique présent d’hospitalité, afin que nous fussions pourvus de vivres, au moins pour le premier jour : un mouton, six poulets, dix pigeons, trente œufs, dix livres de sucre, du thé, du café et du fourrage. La lettre du sultan avait fait certainement ici grand effet et elle fut convenablement respectée.

Dans le reste de la journée, beaucoup de visites nous arrivèrent, surtout à cause de mon compagnon Hadj Ali, dont les titres de chérif et de parent d’Abd el-Kader étaient déjà suffisamment connus. Un savant de l’endroit, parent éloigné d’Hadj Ali, nous fit surtout dans la suite de fréquentes visites ; il enseignait dans une mosquée les sciences les plus variées : architecture, chimie ou plutôt alchimie, poésie, etc., et savait aussi jouer aux échecs. Il vivait assez médiocrement d’une pension que lui faisait une mosquée subventionnée par le sultan. De nombreux Juifs venaient également nous voir, et l’un d’eux m’apporta un paquet de lettres qui avaient été remises chez le consul allemand de Mogador. Ce dernier m’apprit en même temps qu’un crédit m’était ouvert chez lui au cas où mes ressources seraient insuffisantes pour continuer mon voyage. C’était d’ailleurs la position dans laquelle je me trouvais. Afin de pouvoir consacrer tout mon temps à la ville de Marrakech, j’envoyai à Mogador mon compagnon Benitez avec un pouvoir, pour aller me chercher des fonds. Il partit le 18 février avec deux serviteurs ; il avait à faire cinq jours de route et par des pays qui ne sont pas toujours très sûrs.

Le nombre de nos visiteurs s’accroissait chaque jour, et, d’après les habitudes du pays, nous devions leur offrir du thé, ou les inviter à prendre part aux repas, quand ils se trouvaient là aux heures déterminées. Quoique tout le monde sût bien que j’étais Chrétien, on n’en prenait pas le moindre ombrage, et je ne vis jamais aucun indice de fanatisme religieux. Je revêtis néanmoins dans les rues le costume maure, afin de ne pas trop attirer l’attention du petit peuple, et de visiter sans entrave les marchés très fréquentés : toute sorte de saints suspects errent à Marrakech, et, pour se faire une auréole, ils auraient pu aisément exciter le peuple contre moi, de telle sorte que mon machazini d’escorte eût eu grand’peine lui-même à me protéger.

Le bruit s’était vite répandu que je voulais aller à Timbouctou ; je m’attendais à ce que chacun cherchât à me détourner d’une pareille entreprise, mais, au contraire, nous reçûmes un grand nombre de conseils, de lettres de recommandation, etc. ; on m’avertit seulement de me défier du pays de Sidi-Hécham, que je ne pouvais éviter qu’avec peine ; chacun croyait qu’une fois ce pays passé il n’y aurait plus de danger à craindre. Quelques Juifs qui faisaient un commerce assez important voulaient profiter de cette circonstance pour aller à Timbouctou et me proposèrent un voyage en commun : je n’avais qu’à acheter une grande quantité de marchandises, ils en fourniraient de même une proportion correspondante, et de cette façon nous entreprendrions une expédition commerciale à frais et à bénéfices communs. Ils demandaient un contrat écrit, accepté par moi et approuvé d’un délégué de l’Alliance israélite, société fort active au Maroc. Au début, toutes ces conditions ne me parurent pas inacceptables. Je savais combien il est difficile d’atteindre Timbouctou ; je connaissais en outre quelques familles juives, celle par exemple du rabbin Mardochai es-Serour, habituées à faire du commerce au Soudan, et avec leur concours je pensais atteindre plus facilement mon but. J’espérais aussi que, dans leur propre intérêt, les Juifs, en faisant tout leur possible pour transporter les marchandises à Timbouctou, m’y conduiraient en même temps et en toute sûreté.

Par un grand bonheur, cette affaire échoua. On exigeait de moi que j’achetasse une quantité très importante de marchandises, dont le prix aurait beaucoup trop dépassé les ressources mises à ma disposition ; les Juifs pensaient avec raison qu’une entreprise aussi risquée ne pouvait avoir quelque raison d’être qu’en lui donnant une grande extension ; je n’en avais pas les moyens, comme je l’ai dit. D’un autre côté, je vis clairement que pour moi ce ne serait pas une bonne recommandation que de voyager avec des Juifs marocains : j’aurais pu sûrement compter être dépouillé ; en conséquence je rompis toute négociation.

Le 19 février je visitai le grand marché hebdomadaire, qui se tient en dehors de la ville, sur une large place ; j’y avais fait conduire mes deux mulets pour les vendre, mais je n’eus aucune offre acceptable. L’activité est très grande dans la foule bigarrée qui couvre ce marché, et où se rencontrent déjà beaucoup de Berbères de l’Atlas et de nombreux Nègres. Les différents articles mis en vente sont classés par groupes, de façon à faciliter les recherches. L’occasion d’acheter ici des esclaves nègres ou négresses n’est pas rare.

A mon retour je rencontrai de nouveau des Juifs hors de la mellah ; ils me contèrent longuement les avanies auxquelles ils sont exposés ; il existe entre autres un ordre du sultan d’après lequel toutes les maisons du quartier juif doivent être de même hauteur ; celui qui avait une maison plus élevée que les autres a dû la raser jusqu’à leur niveau. Les allures de ces Juifs, dont une partie était très riche, produisaient une impression pénible. Ils ne pouvaient aller que pieds nus dans les rues et portaient leurs pantoufles sous leur bras. Aussitôt qu’ils entraient chez moi, ils remettaient triomphalement leurs pantoufles, à la grande colère des Arabes présents, car ils croyaient fermement que je pouvais leur assurer protection. Dans les appartements ils reparaissaient pieds nus, comme il est de mode et de bon ton partout au Maroc. Au moment de sortir, ils remettaient de nouveau leur chaussure jusqu’à la porte de la maison, et reprenaient leur marche pieds nus de cette porte à celle de la mellah. Dans le quartier juif ils pouvaient mettre leur chaussure, mais en tout autre endroit ils se seraient exposés aux plus grandes insultes. Cette loi s’applique aussi bien aux hommes qu’aux femmes ; c’est une des raisons qui font que les femmes et les filles des Juifs riches quittent très rarement leur quartier, et qu’elles passent presque toute leur vie dans les rues étroites de la mellah.

Le 23 février commencèrent les grandes fêtes qui ont lieu chaque année pour l’anniversaire de la naissance du Prophète. Déjà quelques jours auparavant plusieurs cheikhs et caïds des environs étaient arrivés avec de nombreuses suites. L’oued Sous et les différentes vallées de l’Atlas avaient même envoyé des députations. Pendant ces jours de fête elles sont toutes les hôtes du sultan, représenté par son oncle Mouley Ali.

La partie principale des réjouissances consistait en une grande revue et en fantasias, qui eurent lieu le matin du 23 février dans la grande plaine au sud et en dehors de la ville. Toute la garnison de Marrakech s’était mise en mouvement ; les troupes de ligne, vêtues de rouge, comme les machazini montés ; en outre, presque tous les chefs des tribus environnantes, de même que les gouverneurs de province et des districts voisins, apparurent avec de grandes et brillantes escortes de machazini. Une foule extrêmement nombreuse était sortie depuis le matin par la porte du sud et s’étendait en un large demi-cercle autour de la masse des troupes, qui comptait plusieurs milliers d’hommes et attendait l’arrivée du représentant du sultan. Parmi les spectateurs, les femmes surtout étaient en grand nombre ; le corps complètement enveloppé dans un grand manteau, le visage presque entièrement caché, elles demeuraient très patiemment sous un brûlant soleil et observaient curieusement tous les nouveaux arrivants, en échangeant leurs remarques sur eux avec une grande liberté de langage. Les différentes tribus s’étaient formées en groupes distincts sous la conduite de leurs caïds ; la plupart de ces hommes étaient montés sur de très beaux chevaux, magnifiquement harnachés. Partout la plus grande pompe était déployée pour célébrer cette fête, qui est en même temps une sorte d’hommage rendu au sultan. L’arrivée de son représentant fut annoncée par des coups de canon ; l’artillerie avait été postée sur les murailles de la ville et elle fit retentir ses pièces à la grande joie du petit peuple.

L’oncle du sultan parut enfin à la tête d’une escorte nombreuse et richement vêtue. Deux magnifiques étalons berbères étaient conduits devant lui ; lui-même montait un cheval tranquille, très beau également, qui était couvert d’un harnais vert, parce qu’il appartient à une famille chérifienne et que le vert est la couleur sacrée du Prophète. Aux côtés de ce personnage marchaient à pied des machazini, tenant des morceaux d’étoffe blanche avec lesquels ils chassaient les mouches ; derrière venait une grande cavalcade de hauts fonctionnaires, tous sur des chevaux magnifiques et richement harnachés, et escortés d’un grand nombre de machazini. L’oncle du sultan chevaucha avec sa suite, au bruit continuel du canon, jusqu’auprès des troupes, prit position, et alors chaque tribu, sous la conduite de son caïd ou de son cheikh, accourut au petit galop et se groupa autour de lui. Le représentant du sultan adressait à chaque tribu une courte allocution, faisait une prière et la renvoyait. Chacune apportait successivement son hommage au sultan. A l’écart des autres tribus s’en tenaient quelques-unes qui, me dit-on, étaient particulièrement nobles et d’où l’on tirait autrefois les premiers machazini, de véritables soldats vassaux. Elles ne galopèrent pas vers l’oncle du sultan, mais, après en avoir fini avec les autres, il alla vers elles, et le même cérémonial se répéta. Le grondement de l’artillerie et le pétillement de la mousqueterie des askars vêtus de rouge (troupes de ligne) retentissaient sans interruption pendant cette solennité : aussitôt qu’une tribu s’éloignait, quelques-uns de ses cavaliers commençaient leurs folles fantasias, et l’ensemble formait un tableau vivement coloré, éclairé par un soleil ardent.