Une étude précise des antiquités romaines du Maroc donnerait probablement bien des résultats intéressants, et il est certes à regretter que, dans les circonstances actuelles, on ne puisse procéder à quelque chose de semblable avec la sécurité nécessaire.

Après avoir quitté les ponts romains, nous nous élevâmes sur un plateau bien cultivé, couvert de nombreuses métairies, puis nous redescendîmes dans une plaine basse. Tantôt montant, tantôt descendant, nous arrivâmes au pied d’une longue chaîne de montagnes, que nous traversâmes en décrivant des zigzags. Puis nous prîmes une direction sud-ouest par un terrain ondulé et moins cultivé ; vers quatre heures nous quittions le chemin d’Ilerh suivi jusque-là, parce qu’il passe au milieu d’une grande zaouia, et que je ne voulais m’exposer à aucun danger, ni même irriter le peuple. Nous arrivâmes par des chemins latéraux dans la petite ville où habite le chef actuel de ce petit pays, Sidi Housséin. Ce dernier, informé de notre arrivée, nous fit indiquer une place devant une mosquée, où nous pûmes dresser nos tentes et nous envoya en même temps de l’orge, de la paille pour les animaux et plus tard, pour nous, du couscous et du pain d’orge, le plus médiocre que j’aie jamais vu ; cette préparation alimentaire ne méritait plus le nom de pâtisserie. Nous fûmes agréablement surpris d’être relativement aussi bien accueillis : d’après tout ce que j’avais entendu dire en route, nous nous trouvions en un des points les plus critiques de l’expédition. Mon interprète Benitez, qui connaissait bien les appréciations des Arabes sur ce pays voisin du Maroc, avait exprimé plusieurs fois la pensée que mon voyage s’y terminerait : je ne serais peut-être pas obligé de retourner de force sur mes pas, mais en tout cas j’y serais amené. On connaît des exemples de Chrétiens retenus près de là pendant des années, dans l’oued Noun, et relâchés seulement contre rançon ; Sidi-Hécham ainsi que ses successeurs étaient, disait-on, encore pires que les cheikhs de l’oued Noun. L’envoi d’une mouna, quelque petite qu’elle fût, nous surprit donc agréablement, et Benitez en conclut que c’était un présage très favorable.

Tout près de notre tente, des Arabes du désert avaient aussi dressé les leurs ; c’était la première fois que je voyais ces hommes, aux traits réguliers et quelque peu farouches, à la tournure élancée ; je fus surpris de voir les femmes le visage complètement découvert, tandis que les hommes le cachaient en partie.

La ville d’Ilerh est située assez haut, à plus de 460 mètres, de sorte que nous avions dû monter d’environ 360 mètres depuis l’oued Raz. Les habitants sont des Chelouh, mais on voit également ici une quantité surprenante de Nègres soudaniens ; la couleur bleue des vêtements, qui domine dans tout le Soudan, commence également à se montrer. Il peut y avoir à Ilerh quelques centaines de maisons.

En même temps que nous, y arrivait le cheik Dachman, d’Ogoulmim (oued Noun), avec une suite nombreuse et bien armée.

A une heure de la ville, près de la zaouia Sidi-Hamed-ben-Mouça, se tient trois fois par an un grand marché, auquel, comme je l’ai dit, des négociants se rendent même de très loin. Ils vont ainsi de Marrakech à Ilerh pour leurs affaires, et ne redoutent pas la traversée de l’Atlas, ni celle du territoire si peu sûr des Howara, qui vient ensuite. On me dit que Sidi Hécham, le grand-père du prince actuel, Sidi Housséin, avait pris une disposition fort propre à augmenter la fréquentation du marché ; avoir un marché célèbre dans son district ou dans son territoire est non seulement une source d’honneurs, mais aussi et surtout de profits pour le chef intéressé : Sidi Hécham avait donc garanti pleine et entière sécurité aux négociants et marchands qui iraient à son mougar, expression berbère du mot arabe soko ; il avait même remboursé de leurs pertes ceux qui avaient été pillés en route. Il est vrai qu’il avait aussitôt envoyé quelques centaines de cavaliers dans le pays où les vols avaient eu lieu, et s’était fait rembourser ses dépenses avec de gros intérêts. Je ne sais si le souverain actuel en fait autant, mais le bruit s’en est répandu, et les marchands du Maroc et de l’oued Sous ne craignent pas de traverser sans précautions les pays des Howara, vers le temps du mougar, avec beaucoup de marchandises, en partie précieuses.

TOME Ier, p. 350.

DANSEURS ET JONGLEURS NOMADES DU PAYS DE SIDI-HÉCHAM.

On trouve dans ce mougar, que du reste je n’ai pas visité, afin d’échapper à de nombreux désagréments, toutes les marchandises mises en vente dans les bazars des villes ; mais il est particulièrement important à cause du marché aux chameaux. A chaque soko il est mis en vente de 4000 à 5000 chameaux, surtout de ceux du désert ; mon intention était d’en acheter là pour la traversée du Sahara. Mais pour cela j’avais besoin de la permission de Sidi Housséin ; Hadj Ali se mit donc en relation avec le délégué de ce chef et commença les négociations au sujet de la traversée de son territoire, de l’escorte nécessaire, des objets à acquérir au marché, etc. Ce délégué était le secrétaire ou chalif du fils de Sidi Housséin, qui était déjà un homme d’un certain âge et vint nous voir dans notre tente.

La population ne montrait pas d’hostilité, mais elle était d’une curiosité importune, surtout les femmes des Bédouins, qui entraient sans gêne dans ma tente, regardaient tout et finissaient par mendier quelque chose, des coraux ou des bijoux d’argent. J’étais également accablé de consultations médicales, demandées par des femmes.

Sidi Housséin m’envoya un Juif de l’oued Noun avec la mission de m’interroger et de chercher le véritable but de mon voyage. Ce Juif entendait quelques mots d’espagnol et d’anglais. Je maintins que j’étais un Turc de Stamboul, et surtout que je n’étais ni Anglais ni Français : les gens du pays ont une crainte vague de ces deux peuples, comme s’ils devaient perdre leur indépendance par eux. Le Juif partit mécontent et revint à diverses reprises, mais il reçut toujours la même réponse. Il renonça enfin à ses tentatives.

Je fis un présent au fils de Sidi Housséin, qui était venu me voir, et lui envoyai un revolver, un peu d’essence de rose et du bois de parfum.

Le soir je ne me sentis pas très bien : il avait de nouveau beaucoup plu, et mon séjour dans une tente détrempée et froide m’avait donné un refroidissement avec un peu de fièvre.

Le 1er avril, Hadj Ali alla au mougar pour y acheter des chameaux ; quand il revint vers le soir, il en amena sept, très bons ; c’étaient des animaux vigoureux, châtrés, bien dressés, provenant de la race des Tazzerkant et tous habitués déjà au voyage dans le désert. Leur prix moyen était de 35 douros : ce qui n’était vraiment pas cher, mais l’était encore trop pour ma situation pécuniaire ; j’espérais pouvoir acheter là un bon chameau pour 20 douros. J’avais encore besoin de trois de ces animaux, et il me fallait chercher à revendre les chevaux, les mulets et l’âne que j’avais amenés.

Jusque-là Sidi Housséin ne montre nul sentiment hostile : il nous laisse acheter, sans nous créer aucune difficulté. Parmi les gens du marché règne pourtant l’idée qu’il agit ainsi pour nous reprendre finalement tous les chameaux et me faire alors couper la tête ! Ce bruit a déjà produit un fâcheux effet sur mes serviteurs. Ibn Djiloul, de Fez, que je tenais pour le meilleur et le plus fidèle, me déclara tout à coup qu’il lui fallait retourner dans son pays, attendu qu’il ne pouvait rester aussi longtemps éloigné de ses affaires : évidemment il avait peur. En outre, l’arrivée d’un chérif de Fez qu’il voulait accompagner à son retour avait pu contribuer à cette décision. Ce chérif, comme beaucoup d’autres, avait entrepris ce long voyage pour aller prier sur le tombeau de Sidi Hamed ben Mouça, qui passe pour un grand saint.

Le jour suivant, Hadj-Ali se rendit de nouveau au marché, pour acheter les objets nécessaires au voyage et essayer de vendre nos animaux marocains. Pour le plus petit de mes chameaux de Marrakech je reçus 18 douros ; mais on ne m’en offrit que 12 du plus grand, qui était fortement blessé, de sorte que je me résolus à le conserver provisoirement. Les deux mulets, gravement blessés également, ne trouvèrent pas d’acquéreur ; enfin, un marchand s’offrit pour les échanger contre des marchandises. Je reçus en échange 70 paires de pantoufles de cuir, la plupart rouges, pour femmes, que j’espérais utiliser plus tard dans le sud.

Le plus petit de mes ânes, animal d’une rare endurance et d’une grande vitesse, fut pris par Ibn Djiloul en payement d’une partie de ses gages ; je le lui comptai pour 6 douros. Le secrétaire de Sidi Housséin demanda le plus grand de mes ânes en payement de ses offices d’intermédiaire. Naturellement je dus me faire un plaisir de le lui offrir.

Le cheikh Sidi Housséin s’était déclaré prêt, au bout de longues négociations, à me donner un guide jusqu’au bourg de Temenelt, à environ deux marches au sud. Ce n’était vraiment pas beaucoup, mais je devais être encore heureux de lui en voir faire autant. Plus j’entendais parler du caractère de cet homme, plus il me devenait antipathique, et j’aurais été heureux d’avoir derrière moi la frontière de ce tyran.

Le chérif du Tafilalet, dont j’ai déjà parlé, s’était déclaré tout prêt à aller encore avec nous pendant quelques marches vers le sud, jusqu’au pays du bourg d’Icht, où il avait des connaissances. Cette promesse m’était fort agréable, car il s’était montré un compagnon paisible et sans prétention ; ses conseils étaient d’ordinaire suivis.

Le but de mon voyage était Tendouf, qui n’avait jamais été visitée, mais je n’étais pas encore bien fixé au sujet des voies et moyens à employer pour y parvenir. Hadj Ali avait cherché à obtenir des renseignements et des lettres de recommandation ; nous en avions entre autres pour le cheikh d’une tribu arabe très influente, les Maribda, qui est en relation avec Tendouf, et même avec Timbouctou.

A Ilerh je fis faire pour nous tous, à l’exception de Hadj Ali, des vêtements de la cotonnade bleue généralement en usage ici comme plus au sud, et qui le plus souvent vient d’Angleterre ou de Belgique. C’étaient des chemises très larges (tobas), de courts pantalons et de longs morceaux d’étoffe bleue servant de turban, au moyen desquels la tête et le visage sont enveloppés en grande partie. Ils servent en même temps à se rendre presque méconnaissable ; les femmes des Bédouins nos voisins furent chargées de la confection de ces effets, et s’en acquittèrent très vite et à bon compte. Hadj Ali, qui conserve encore son cheval pour quelque temps, continue à porter les vêtements légers du Maroc, car dans certaines contrées particulièrement dangereuses je lui ai permis de se faire passer pour le chef de l’expédition.

Je vis Sidi Housséin lorsqu’il se rendit, à cheval, avec une grande suite, au tombeau de Mouhamed ben Mouça pour y prier. Il passa tout près de notre tente et s’inclina un peu quand nous le saluâmes. C’est un Nègre déjà âgé, qui règne en prince indépendant. Il entretient une armée de près de cinq mille esclaves, tous Nègres, appartenant à toutes les races possibles du Soudan. Parmi eux il y a même des Foul-bé (Foulani). Beaucoup de gens, qui étaient en faveur, portaient aux oreilles d’épais anneaux d’argent, présents du cheikh dans certains cas où il est particulièrement content de ses subordonnés.

Le 3 avril le chérif de Fez quitta Ilerh, et Ibn Djiloul partit avec lui. Il me fut pénible de perdre ce serviteur, et lui aussi pleura amèrement en me disant adieu. Je lui donnai mon chien, que le peintre autrichien Ladein m’avait laissé en souvenir à Tanger : je craignais de ne pouvoir l’emmener bien loin vers le sud, de le voir tomber malade et d’être obligé de le tuer en route. Ibn Djiloul me promit d’en avoir soin et de l’employer comme chien de garde dans le jardin d’orangers qu’il affermait.

Le départ de cet homme, qui avait une certaine influence sur les autres serviteurs, agit d’une façon très fâcheuse. Un de ceux que j’avais emmenés de Marrakech se fit avancer quelques douros sous prétexte d’un achat au mougar, puis disparut pour jamais. Le petit Farachi lui-même prit peur et me pria de le laisser repartir. Ce jeune garçon s’était très bien comporté comme serviteur de tente, il s’entendait à tout organiser ; son départ m’eût été fort désagréable. Sur le conseil de Hadj Ali et de Kaddour, il se laissa persuader de rester avec moi. Nous apprîmes de lui quelle avait été la cause directe du départ des autres serviteurs : Ibn Djiloul avait lu, d’après la forme de l’omoplate d’un mouton, qu’un malheur nous arriverait ! Ces os servent souvent aux superstitieux Marocains pour prédire l’avenir.

J’avais encore vendu l’un de mes chevaux, fort vigoureux, pour 10 douros, parce qu’il avait une forte blessure ouverte. Des animaux emmenés du Maroc, il ne restait plus que le cheval de Hadj Ali et un chameau. Je pensais pouvoir les vendre ou les échanger plus tard.

J’avais fait au cheikh Sidi Housséin quelques présents, un sabre, un revolver, de l’essence de rose, du bois de parfum, etc., valant environ cent francs. Au début il les refusa, sous prétexte que nous pourrions en avoir besoin ; mais finalement il les accepta et nous promit une lettre de recommandation pour Temenelt. Il se fit alors lire encore une fois celle du sultan, qui exerçait évidemment une certaine action sur lui. Du reste, cette lettre m’a été fort utile, sans elle je ne serais jamais parti de Taroudant : je n’aurais même probablement jamais vu cette ville. Le lendemain, 4 avril, nous devions partir, car nous n’avions plus rien à acheter là, et le marché approchait de sa fin.

Il était certain que la conduite du cheikh Sidi Housséin avait quelque chose de louche ; on ne savait si l’on devait se fier à lui ou non. Il aurait évidemment entrepris volontiers quelque chose contre moi, mais la lettre du sultan, et surtout le grand nombre de traficants du Maroc, l’en détournèrent. Les bruits concernant une agression probable, qui s’étaient élevés, ne pouvaient cesser ; même mes interprètes pensaient que nous ne serions en sûreté que lorsque nous aurions quitté depuis longtemps le pays de Sidi-Hécham. Le départ de deux de mes serviteurs, et des plus résolus, agissait fâcheusement sur tous ; si cela eût été possible, peut-être d’autres m’auraient-ils quitté ; mais la perspective de courir encore une fois les dangers des forêts d’argans, dans le pays des Howara, leur souriait encore moins que celle de sortir complètement en deux jours de la zone d’action de cet homme.

Le 4 avril, tandis que nous étions fort occupés à démonter les tentes et à charger les animaux, un envoyé de Sidi Housséin arriva tout à coup, pour me rapporter les présents que je lui avais faits, ainsi qu’à son fils. Il n’en était pas content et réclamait mon fusil se chargeant par la culasse. Comme c’était, à vrai dire, ma seule arme utilisable, il me fallut repousser cette demande : mais le renvoi de mes présents éleva aussitôt parmi mes gens un grand émoi, parfaitement justifié. Généralement ce procédé implique ici la plus grande disgrâce et même une hostilité déclarée ; nous étions donc assez inquiets de la suite de cette affaire.

Hadj Ali chercha à arranger les choses par le secrétaire du sultan, qui nous avait toujours traités avec amitié, en lui faisant comprendre que nous ne pouvions entreprendre un pareil voyage sans être munis d’une bonne arme au moins. Il sembla aussi que la colère de Sidi Housséin se fût un peu calmée, car après une longue attente il envoya la lettre de recommandation promise pour Temenelt, ainsi qu’un guide qui devait rester quelques jours avec nous. Par contre, il me demanda une attestation écrite certifiant que j’avais joui dans ses États d’une sécurité entière, et qu’il ne pouvait être responsable de tout ce qui m’arriverait en dehors de sa zone d’action. Je lui fis ce certificat ; il me le renvoya, en demandant qu’il fût scellé. Dans un coin de l’un de mes bagages j’avais un peu de cire à cacheter ; il fallut tout ouvrir pour la chercher ; j’en trouvai enfin un petit bout ; mais il me manquait un cachet. Heureusement il me tomba sous la main un gros bouton de manteau militaire français ou de quelque autre vêtement semblable ; il portait un aigle et je m’en servis comme d’un sceau. Nous espérions pouvoir partir, lorsqu’il renvoya de nouveau la lettre, en demandant une autre sorte de sceau. En effet au Maroc on ne se sert pas de cire : on mouille seulement le cachet avec un peu d’encre. Nous dûmes donc faire un autre sceau, et heureusement il se contenta de l’aigle.

Tandis que tout ceci avançait fort lentement, les chameaux attendaient tout chargés, et une foule de gens s’étaient rassemblés et s’amusaient évidemment au plus haut point de toutes les taquineries que nous infligeait leur souverain.

Enfin le guide apparut, et nous pûmes partir vers midi, non sans inquiétude pour l’avenir.

Sidi Housséin voulait évidemment se servir de la lettre qu’il m’avait réclamée pour se justifier envers le sultan du Maroc. Il semblait ne pas vouloir se brouiller avec ce puissant voisin, qui justement venait d’entamer avec lui des négociations au sujet de certaines affaires commerciales, sur lesquelles j’aurai à revenir et qui avaient motivé de la part du sultan l’envoi à Sidi Housséin de grands présents.

En somme, je puis dire que ce fut encore un grand bonheur de partir d’Ilerh en si peu de jours, sans avoir été retenu plus longtemps. Jusque-là aucun Chrétien n’y avait paru ; nous devions certainement aussi notre heureuse chance à cette circonstance, que nous étions précisément au moment d’un grand marché annuel, où une foule de gens se rencontraient et d’où un malheur qui me serait survenu aurait été rapidement connu dans toutes les directions. Je suis persuadé que Sidi Housséin ne me laissa pas volontiers traverser son pays et que seul un concours de circonstances extérieures l’entraîna à agir ainsi.

Les habitants de ce petit État libre sont Berbères et appartiennent à la tribu des Tazzeroult ; une rivière de ce nom, quelquefois à sec, coule vers la mer en passant un peu au nord d’Ilerh. Le pays occupé par cette tribu n’est pas grand et ne contient que peu de lieux habités ; mais Sidi Housséin a su pourtant maintenir son petit pays tout à fait indépendant du Maroc. Ilerh même est situé sur un plateau entouré d’un cercle de montagnes, et ne renferme, outre de nombreux soldats esclaves, que quelques milliers d’habitants. Leur occupation principale est le commerce ; ils parcourent de préférence la zone frontière entre le désert et l’Atlas, c’est-à-dire les pays de l’oued Draa, de l’oued Sous et de l’oued Noun ; mais les gens de la tribu des Tazzeroult vont aussi au loin vers le sud, jusque vers Timbouctou, en louant des chameaux pour le transport des marchandises. L’élève du chameau est ici très avancée, et les animaux provenant de cette tribu sont recherchés.

La principale source de revenus pour Sidi Housséin est le grand marché (mougar), auquel chaque année plusieurs milliers de personnes accourent des pays les plus éloignés. Ce petit territoire est le moins étendu des différents États indépendants de ces contrées, mais Sidi Housséin est le plus considéré et le plus influent de leurs cheikhs, en qualité de descendant d’une ancienne famille impériale qui régnait jadis au Maroc ; il est respecté surtout comme le petit-fils de Sidi Mouhamed ben Mouça, le grand saint au tombeau duquel des milliers d’hommes vont annuellement en pèlerinage.

Le pays est fertile et l’orge ainsi que le blé y poussent en abondance ; les montagnes contiennent des minerais précieux, surtout de cuivre et d’argent ; quelques lettrés savent en extraire ces métaux à l’aide de connaissances chimiques très primitives ; mais la quantité ne peut être que fort minime.

Le petit pays de l’oued Noun, placé un peu au sud-ouest, est en relations étroites avec celui de Sidi-Hécham ; mais il a ses propres cheikhs, et, comme je l’ai dit, le cheikh Dachman de l’oued Noun entrait à Ilerh en même temps que moi. Ce pays était autrefois plus étroitement lié au Maroc, et le sultan en recevait un tribut annuel ; aujourd’hui c’est un État indépendant.

A différentes reprises, et pendant des années, le cheikh a retenu prisonniers des Européens, qu’il n’a rendus que contre de fortes rançons. Parmi les plus connues de ces aventures se trouve la captivité de huit ans supportée par un Anglais, W. Butler, de 1866 jusqu’en 1874. Le Maroc et l’Espagne unirent inutilement leurs efforts pendant des années pour obtenir sa liberté ; ce ne fut qu’en septembre 1874 qu’on parvint à délivrer M. Butler, à la suite des habiles négociations du consul espagnol de Mogador, Dr José Alvarez Perez. Le cheikh de l’oued Noun reçut de l’Espagne une rançon de 27000 douros. Le Maroc dut en rembourser la plus grande partie et, en outre, payer à l’Anglais une grosse somme à titre d’indemnité. D’ailleurs le sultan fit emprisonner quelques personnages importants du pays ; mais cela n’aboutit qu’à une interruption presque complète de ses relations avec cet État côtier. Comme il n’a pas les moyens d’y envoyer de grandes masses de troupes, toute son influence dans ces pays frontières est bornée à celle que lui donne sa qualité de chérif. Les descendants de Sidi Hécham prétendent même avoir plus de droits que Mouley Hassan au trône marocain.

L’endroit le plus important de ce pays est la ville d’Ogoulmim, qui a été visitée et décrite par le Français Panet et plus tard par l’Espagnol Gatel. On dit qu’elle a 600 maisons et environ 3000 âmes ; il y existe une mellah, contenant près de cent familles juives. Dans les maisons de cette ville on trouve souvent beaucoup de parties en bois, qui n’existent pas d’ordinaire dans ces pays et ne peuvent y exister. Cela provient des nombreux naufrages qui ont lieu sur la côte voisine. La mer y est encombrée de sables jusque très loin vers le large, et jadis les navires étaient très souvent poussés sur les bancs, où ils étaient accueillis comme une proie. Autrefois les indigènes vendaient même les équipages comme esclaves.

Dans la suite, des relations se sont établies entre ce pays et les îles espagnoles des Canaries, qui en sont voisines, et souvent des bateaux pêcheurs viennent jusque sur ses côtes.

On connaît la tentative d’un Anglais pour s’établir dans la partie méridionale de l’oued Noun, au cap Djoubi, et où les cheikhs du pays, aussi bien que Sidi Housséin d’Ilerh et le sultan du Maroc, jouèrent un rôle. Le consul général américain de Tanger, Mathews, a étudié avec soin cette affaire, qui se passa ainsi qu’il suit :

Dès 1872 l’Anglais Mackenzie, ingénieur, avait visité la côte située au sud de l’empire du Maroc, et avait sans doute formé à cette époque le plan de l’entreprise qu’il commença en 1878.

Mackenzie choisit une partie de la côte tout à fait abandonnée, très éloignée de tout point habité, pour y débarquer. De là il entama des négociations avec deux cheikhs voisins qui possédaient, quoique pauvres, une certaine influence sur la population. Ils lui livrèrent des produits du pays, gomme, laine, etc., qu’il paya relativement cher, pour engager les Arabes à en apporter de plus grandes quantités, ou peut-être aussi parce qu’il les estima au-dessus de leur valeur. La grande affaire pour Mackenzie était de fonder là, en qualité d’Anglais premier occupant, une station ayant pour but l’importation d’objets manufacturés d’Angleterre.

En juin 1880 il fit venir des îles Canaries un navire chargé de tout le nécessaire pour une station permanente. Dans l’intervalle il avait établi son campement sur un ponton, navire dégréé, ancré à peu de distance de la côte. Ce ponton contenait quelques canons et était en même temps organisé comme une habitation.

Le sultan du Maroc eut connaissance de ce plan et chercha à le mettre à néant ; il craignait, non sans raison, qu’une grande partie du commerce qui va maintenant au Maroc ne vînt à s’en détourner. Au début de 1880, quelques négociants anglais de Mogador avaient entamé des négociations avec les cheikhs de l’oued Noun, qui envoyèrent cinq hommes pour s’entendre avec eux et arranger définitivement cette affaire. Elle semblait marcher à souhait, quand une complication survint.

Une société de Londres, associée avec quelques maisons de Marseille, arma le vapeur Anjou et le fréta de thé, de sucre, de cotonnades, d’objets d’alimentation, de bois de construction, de soufre, de poudre et d’armes, et l’envoya d’abord aux Canaries. Il prit là quelques Marocains de Mogador, qui y avaient été envoyés par avance pour ouvrir des relations avec les indigènes de la côte voisine. Par hasard l’un de ces passagers sortait du service des Anglais qui avaient conclu des négociations avec les cheikhs de l’oued Noun. Cet homme s’empressa de livrer tout le secret de l’expédition à ses anciens maîtres, les négociants anglais de Mogador, qui en informèrent en hâte le sultan. Ce dernier envoya aussitôt une mission avec de riches présents à Sidi Housséin, comme au plus puissant des cheikhs de ces pays, en lui demandant de vouloir bien empêcher le débarquement de l’Anjou.

Quand ce vapeur s’approcha de la côte voisine du Sfouy, petite rivière du territoire des Aït Ba Aouran, les Anglais virent toute la côte pleine d’hommes armés qui les engagèrent à descendre. En gens prudents, ils n’en firent rien, mais envoyèrent un homme pour chercher des nouvelles. Il rapporta que quelques cheikhs avaient, il est vrai, invité les Anglais à venir à terre et à entrer en relation avec eux, mais que Sidi Housséin déclarait maintenant, après avoir reçu les cadeaux du sultan, qu’il renonçait à soutenir une entreprise contraire aux intérêts de son parent et suzerain. Cette déclaration causa parmi les petits cheikhs présents une vive discussion, qui amena finalement les différents partis à une lutte armée. Quand du navire on s’en aperçut, on résolut de renoncer à l’entreprise et de faire route sur Mogador, où une partie des marchandises fut débarquée, tandis que le soufre, la poudre et les armes étaient rapportés à Marseille.

A la même époque, le sultan fit répandre le bruit qu’il allait ouvrir aux négociants européens le port d’Agadir, au sud de Mogador. C’est le meilleur lieu d’ancrage de la côte ; mais, comme à l’ordinaire, le bruit fut reconnu faux et destiné seulement à détourner l’attention d’un autre sujet.

A partir de cette époque, le sultan du Maroc chercha constamment à entretenir dans l’oued Noun une fermentation contre l’entreprise de Mackenzie ; il réussit finalement à faire brûler les constructions en bois qui avaient été élevées au cap Djoubi. Mackenzie alla ensuite passer quelque temps en Angleterre, mais il revint bientôt après pour continuer son entreprise malgré tout. Les gens qui lui étaient restés s’occupèrent d’établir des jetées pour faciliter l’embarquement ou le débarquement des marchandises et pour mettre les navires à l’abri des naufrages.

Il est évident qu’une telle station commerciale aurait la plus grande utilité pour les pays situés au sud de l’Atlas, car les habitants pourraient vendre leurs produits beaucoup plus vite et plus aisément que par le long et pénible chemin du Maroc. De même ils aimeraient mieux faire avec les Européens un commerce régulier que de renoncer à des bénéfices assurés par respect pour l’entêtement fanatique du sultan. Ce dernier a cherché à éveiller leur fanatisme religieux, tandis que ses vrais motifs étaient tout autres : il voulait éviter tout dommage à son commerce ; les intelligents Berbères de l’oued Noun et du Sidi-Hécham ne se laisseront probablement pas longtemps tromper de cette manière ; ils cherchent dès maintenant à augmenter l’importance du commerce et du trafic dans leur pays. C’est ainsi que Sidi Housséin a établi une nouveauté inouïe, en permettant aux Juifs eux-mêmes de venir au grand mougar de la zaouia de Sidi Mouhamed ben Mouça ; c’est sans doute une innovation pleine de libéralisme, mais qui n’a fait que procurer des avantages financiers au cheikh.

Chacun de ces petits États a un certain nombre de familles juives qui s’y sont fixées de père en fils. Il va sans dire qu’elles payent pour avoir la permission d’y loger et d’y faire du commerce, mais en échange elles ont liberté et protection et ne paraissent pas être opprimées au même point que dans quelques endroits du Maroc.

Les pays de l’oued Noun, de Sidi-Hécham, ainsi que le groupe d’oasis de Tekna, sont habités par un grand nombre de tribus berbères et sont assez peuplés. Des stations commerciales établies sur les pays côtiers indépendants au sud d’Agadir seraient, comme je l’ai dit, d’un grand avantage pour ces populations ; mais elles nuiraient en même temps au commerce du Maroc et à celui du Sénégal. Les nombreuses caravanes qui portent les laines, la gomme, les plumes d’autruche à Saint-Louis et à Mogador par de longues marches, trouveraient là un débit commode pour leurs marchandises ; il est donc aisé de comprendre que le sultan du Maroc, aussi bien que le gouverneur français du Sénégal, se soient inquiétés de l’établissement de maisons anglaises au cap Djoubi. En effet, le gouverneur de Saint-Louis envoya en 1881 un navire dans ce pays pour prendre des renseignements au sujet de l’importance de cette station.

Il y aura toujours à redouter un grand inconvénient sur cette côte, c’est qu’elle est extrêmement mauvaise et que les débarquements y sont difficiles et dangereux ; l’ensablement y a pris un développement considérable, tant par suite des masses de sable apportées par les vents du désert, que de celles entraînées par les rivières ; nulle part on n’y trouve un port quelque peu abrité. D’un autre côté, le voisinage des îles Canaries est un grand avantage ; on pourrait y organiser des dépôts de marchandises, qui de là seraient rapidement portées sur la côte voisine par de petits bâtiments.

J’ai nommé plusieurs fois le port marocain d’Agadir, à environ 140 kilomètres au sud-ouest de Marrakech. Cette ville, qui se nommait Gouertquessem au temps de Léon l’Africain, forme l’extrémité des côtes de l’empire du Maroc, car, en descendant vers le sud, le sultan n’a plus qu’une faible influence sur le littoral. Agadir constitue une forteresse naturelle : elle est située sur un rocher de plus de 200 mètres d’altitude et est en outre fortifiée par des murailles et des batteries. L’une de ces batteries se trouve au pied de la montagne, tout près de la mer, et était destinée, à l’origine, à protéger une source d’eau douce et abondante ; elle domine également l’accès de la forteresse aussi bien du nord que du sud, ainsi que celui de la baie.

Le port d’Agadir est le meilleur des ports marocains, et cependant il est vide et abandonné. La ville est du reste aujourd’hui complètement en décadence ; elle ne compte que quelques centaines d’habitants, tous Maures, à l’exception de quelques familles juives.

Cette ville avait attiré, il y a quelques siècles, l’attention des puissances maritimes, particulièrement celle des Portugais et des Espagnols ; les premiers surtout, qui possédaient déjà beaucoup de points du Maroc, cherchèrent à s’en emparer, et ils y parvinrent sous le roi Emmanuel (1503). La ville prit un rapide essor à la suite de cette conquête ; mais au bout de quelques dizaines d’années, lorsque la puissance des Portugais, qui appelaient ce port Santa Cruz, commença à s’ébranler, et qu’ils eurent déjà quitté Saffi et Azimour, ils perdirent également Agadir ; cette évacuation eut même lieu avant que la bataille de Kasr el-Kebir (1574) eût mis fin pour toujours à leur domination au Maroc. Ils avaient élevé au pied de la montagne la petite ville de Fouki, et leurs canons y gisent encore.

Sous le grand sultan Mouley Ismaïl, Agadir avait atteint le plus haut point de son développement et formait un des plus importants centres du commerce. On le nommait Bab es-Soudân (Porte du Soudan), et toutes les caravanes venant de l’ouest de ce pays s’y rendaient. L’aisance croissante de la population et l’influence qu’elle acquérait éveillèrent pourtant la méfiance et la jalousie des sultans : Mouhammed chercha et trouva une occasion de dompter la ville et de la ruiner pour toujours. Pour étouffer une sédition, il marcha avec une grande armée, attira le gouverneur hors de la ville par des promesses, le fit aussitôt prisonnier et s’empara de la ville. Les négociants qui s’y étaient fixés durent émigrer à Mogador, qui venait d’être fondée : Agadir fut ruinée, tandis que Mogador florissait aux dépens de cette ancienne ville de commerce.

Depuis ce temps Agadir est fermé à tous les navires étrangers ; à diverses reprises on a prêté au sultan l’intention d’ouvrir de nouveau cette ville si importante pour la navigation et le commerce, et qui fleurirait certainement bien vite à cause de son excellent port ; mais ces espérances ont été vaines. Ce bruit n’avait été répandu qu’avec intention et pour paraître céder un peu à la pression des représentants de l’étranger ; en réalité, on n’y a jamais songé sérieusement.

Dernièrement on a annoncé que l’Espagne réclamait enfin la remise d’un port qui lui avait été promis en 1860, lors de la conclusion du traité de paix et qui se nomme Santa Cruz de Marpequeña. Il ne faut pas confondre ce point avec la forteresse d’Agadir, dont je viens de parler et qui est aussi sur le territoire du Maroc. En 1860 l’Espagne avait en effet exigé expressément la remise de Santa Cruz de Marpequeña, afin d’avoir un port de pêche situé près des îles Canaries. Depuis ce temps elle ne s’était pas inquiétée de cette condition, et ce n’est que depuis quelques années qu’elle s’est avisée de prendre possession d’un point de la côte marocaine et du terrain environnant. Elle a eu sur cette côte, il y a environ quatre siècles, de nombreuses possessions, d’ailleurs rapidement perdues.

En souvenir de cette époque l’Espagne a aujourd’hui des prétentions sur l’un des ports marocains. Le sultan l’invita à se mettre en possession de Santa Cruz de Marpequeña ; mais, quand un navire de guerre espagnol arriva sur la côte, la population prit une attitude si menaçante, qu’il s’en retourna aussitôt. Depuis ce temps l’Espagne a renouvelé à plusieurs reprises des tentatives auprès du sultan pour l’amener à user de son influence, mais elle est nulle sur ce point. Le plus curieux de tout cela est qu’on ignorait complètement où ce port de Santa Cruz de Marpequeña se trouvait, ou s’était trouvé. On envoya donc en 1878 un navire, le Blasco de Garay, avec une commission scientifique à bord, qui fit une reconnaissance approfondie de la côte, entre le 28e et le 29e degré de latitude, c’est-à-dire à peu près entre l’oued Noun, qui se nomme Asaka chez les indigènes, et l’embouchure de l’oued Draa. Il semble qu’il n’y ait aucun accord au sujet de la position de Santa Cruz de Marpequeña ; beaucoup la placent à l’embouchure de l’oued Chibaka, par 28° 28′ de latitude nord, c’est-à-dire dans un endroit fort rapproché des îles Canaries.

Dans les circonstances actuelles, il est impossible que le sultan remette ce port à l’Espagne, puisqu’il n’en est pas maître ; les Espagnols devraient simplement envoyer plusieurs vaisseaux de guerre pour tenter d’y organiser une station sous leur protection. Les habitants seraient au début très hostiles, car ce sont des tribus arabes et berbères habituées à la liberté la plus absolue. Il est douteux que les sacrifices soient en rapport avec les avantages à retirer par l’Espagne d’une station aussi complètement isolée. S’il s’agissait du grand port d’Agadir, nommé aussi Agadir-Igouir, ce dernier point mériterait largement un sacrifice.


CHAPITRE XII

L’ÉTAT MAROCAIN.

Les États mahométans du nord de l’Afrique. — Le pays du Maroc. — Situation. — Climat. — Maroc nord et sud. — Rivières. — Côtes. — El-Gharb. — Population. — Son chiffre. — L’Islam. — La langue. — Les Berbères. — Les Arabes. — Les Maures. — Les Juifs espagnols. — Les Nègres esclaves. — Les Chrétiens. — Organisation de l’État. — La dynastie. — Conduite des affaires publiques. — Sidi Mouça. — Constitution. — La justice. — Les cadis. — Les nobles. — Les prisons. — Administration du pays. — Amelât. — Amil. — Amin.

La côte nord du continent africain est parmi les plus fortunées de la terre, et il n’est pas étonnant qu’il s’y soit développé une civilisation puissante bien avant l’ère chrétienne. En effet, au moment où la côte sud de la Méditerranée était couverte, jusque très avant dans l’intérieur et jusqu’à l’extrême ouest, de nombreuses colonies en pleine prospérité, la zone de déserts aux chaleurs mortelles à tout être animé ne s’avançait pas encore aussi loin vers le nord ; là où aujourd’hui le sable doré du désert couvre des plaines étendues, ou se trouve amoncelé en chaînes de dunes puissantes, presque impossibles à franchir, il y avait autrefois de grands espaces boisés et des champs d’orge touffus. Les lits de rivière desséchés aujourd’hui conduisaient alors à la Méditerranée une grande quantité d’eau ; les hippopotames et les crocodiles les animaient, et l’éléphant d’Afrique, dressé par les adroits Carthaginois et employé par eux à la guerre, trouvait alors à vivre dans un pays où aujourd’hui de maigres touffes d’alfa peuvent à peine subsister.

La douceur du climat, la fertilité du sol, la richesse des populations, attirèrent dans ces pays tous les peuples jaloux des grandes entreprises. Aujourd’hui encore, ce sont les Arabes qui y jouent numériquement le rôle le plus important ; mais ils ne sont plus nulle part un peuple indépendant et souverain. L’influence européenne s’accroît ici constamment. La France s’est établie en Algérie depuis un demi-siècle et a dernièrement conclu avec la Tunisie une convention qui rend ce pays tributaire non plus des Turcs, mais de la république Française. La Tripolitaine est encore pour un temps dans la dépendance de la Porte ; mais l’Italie, amèrement froissée de l’occupation de la Tunisie, compte y jouer quelque jour un rôle ; l’Égypte est réorganisée par les Anglais ; il n’y a qu’à l’extrême ouest où le Maroc possède encore un souverain à lui, entièrement indépendant.

On sait que le règne de l’Islam, qui dure depuis des siècles dans le Nord-Africain, n’a jamais été capable de porter ces pays à un état de prospérité même approchant de celui qu’ils ont possédé autrefois. C’est le devoir des États civilisés de l’Occident, et surtout de ceux des peuples latins du Sud-Européen, de pénétrer de force dans ces terres africaines et d’y introduire les progrès de la civilisation moderne ; ce que l’Islam n’a pas su même conserver, encore moins faire progresser, doit être l’œuvre du Christianisme.

Le Maroc, lui aussi, ne pourra exister longtemps, et pour le moment son indépendance ne tient qu’à la jalousie qui existe entre l’Angleterre, la France et l’Espagne. J’ai déjà cité plusieurs particularités de la mauvaise administration du Maroc ; dans les pages suivantes on trouvera une description de l’organisation et des ressources d’un pays qui, dans un avenir peu éloigné, attirera plus l’attention qu’il ne le fait aujourd’hui. J’ai reçu de compatriotes amis qui avaient longtemps habité le Maroc, une foule de renseignements, dont beaucoup doivent être inédits, et pour lesquels je les remercie encore une fois.

LE PAYS.

Le pays que les Européens appellent Maroc, d’après le nom d’une des capitales et résidences de ses souverains, est nommé par les Arabes Maghreb el-Aksa (le Lointain-Ouest, the Far-West) ; par sa situation aussi bien que par la richesse de son sol, il fait partie des plus favorisés de la terre.

Immédiatement placé aux portes du monde civilisé, l’habitant du Maroc peut en quelques jours atteindre la France, l’Angleterre, l’Italie et même l’Allemagne ; en même temps les ports marocains sont très commodément placés pour les relations avec l’Amérique. Mais il faut attribuer à son isolement systématique de l’Europe, qui dure déjà depuis des siècles, ainsi qu’à l’exclusion du mouvement commercial et intellectuel du monde civilisé, l’existence d’institutions et de mœurs qui remontent au delà du moyen âge : c’est pour cela que ce pays est moins connu des nations civilisées que les parties les plus éloignées du Nouveau Monde. Une exclusion de ce genre contre tout étranger ne trouve, ou plutôt ne trouvait son analogue qu’en Chine et en Corée, où pourtant aujourd’hui un grand pas a été fait dans la voie des améliorations.

Le Maroc est considérablement plus grand que l’empire d’Allemagne ; on évalue sa surface à plus de 800000 kilomètres carrés. Il est situé entre le 27e et le 36e degré de latitude, et jouit, au moins dans sa partie nord, d’une température modérée et d’un climat en général très sain ; les chaleurs y sont très adoucies par les vents de l’Atlantique. La température moyenne est beaucoup plus basse que dans les autres pays de même latitude. Son puissant développement de côtes le long de deux mers, de même que la présence de grandes et hautes montagnes, sont d’un grand avantage pour le climat du pays. Il n’y a de séries d’observations complètes et exactes des températures que pour très peu de points du Maroc ; parmi les plus connues sont celles de l’ancien consul français de Mogador (Souera), M. Beaumier. Elles indiquent pour cette ville une rare uniformité de la température dans le cours d’une année ; aussi a-t-on essayé de la recommander comme séjour curatif à ceux qui souffrent d’une maladie de poitrine. Il est bien vrai que les variations thermométriques sont beaucoup moindres là qu’à Madère, aux Canaries, à Alger ou au Caire ; presque toute l’année la chaleur y reste la même, et l’on ne compte en moyenne que quarante-cinq jours de pluie par an (en février et en mars) ; d’un autre côté, on a remarqué que pendant deux cent soixante et onze jours de l’année un vent rafraîchissant souffle du nord et du nord-ouest. Comme tous les environs de la ville, qui est construite sur un rocher s’avançant dans la mer, sont complètement nus et couverts de dunes jusqu’à une grande distance, je ne comprends pas comment les Européens malades des poumons et de la gorge pourraient se remettre sous des vents si fréquents et entraînant d’épais tourbillons de sable et de poussière ; de plus, il n’y existe pas le moindre confort pour des malades de ce genre. Dans l’état actuel des choses, celui qui irait à Mogador pour y rétablir sa santé pourrait bien être cruellement détrompé.

La chaîne de l’Atlas, qui commence au cap Ghir sur l’Atlantique, et qui va de là, en prenant une direction nord-est, jusqu’à la frontière algérienne et ensuite vers la Tunisie, sépare le pays en deux parties presque égales, mais différant essentiellement l’une de l’autre par le climat, les productions et les habitants.

Bien que la dynastie actuelle des Filali soit originaire du royaume du Tafilalet, placé dans la partie sud-ouest du pays et jadis indépendant, et quoiqu’elle ait fondé autrefois par la conquête l’État actuel, la partie située au nord de l’Atlas forme pourtant, en ce moment du moins, le véritable noyau de la puissance et de la prospérité du pays. C’est la contrée où se trouvent Fez et Marrakech et qui est aussi importante par sa fertilité et par la densité de la population que parce que le maître du pays réside dans l’une ou l’autre de ces deux villes, quelquefois à Meknès, mais jamais dans le sud. La puissance du sultan au delà de l’Atlas est en général purement nominale ; on le reconnaît pour un chalif, pour un représentant du Prophète ; mais, quant au reste, on vit assez indépendant de lui.

Le nord-ouest du Maroc doit surtout à l’Atlas et à la mer sa fertilité plus grande, sa végétation plus vigoureuse et ses forêts.

La haute chaîne de l’Atlas, que les indigènes nomment Idraren-Drann, qui s’élève au sud de Marrakech et dont le sommet le plus haut est le Miltzin, protège le pays contre l’effet desséchant des vents du désert, dont souffre le sud-ouest. Elle donne naissance à un grand nombre de rivières importantes. Les principales qui débouchent dans l’Atlantique sont : le Tensift, l’Oumm-er-Rebia, l’Abouregreg et le Sebou ; dans la Méditerranée ne se jette qu’une grande rivière, la Moulouyah, qui coule près des frontières algériennes.

Plusieurs de ces rivières, et particulièrement le Sebou, pourraient être navigables sur des longueurs considérables. Mais les Marocains sont si peu navigateurs depuis qu’ils ont dû renoncer à la piraterie, qu’ils ont à peine les bacs nécessaires pour transporter les voyageurs et les caravanes sur les fleuves, larges vers leur embouchure.

Le Sebou, à l’estuaire sablonneux duquel ne se trouve pas même un village et encore moins une ville, deviendrait une voie fluviale commode et importante vers Fez. Il est vrai qu’il n’atteint pas la ville elle-même, mais s’en écarte un peu au nord. Il faudrait opérer d’abord des sondages, mais je suis convaincu que de petits vapeurs remorquant des bateaux plats transporteraient plus vite et à meilleur compte, jusqu’auprès de la résidence, les nombreuses marchandises qui sont aujourd’hui portées de Tanger à Fez à dos de chameau et en de longs jours de marche. Les Marocains eux-mêmes sont beaucoup trop indolents pour une telle entreprise, surtout à cause des travaux et des études préliminaires qu’elle nécessiterait ; de leur côté les Européens n’engageraient pas, en les circonstances actuelles, leurs capitaux dans des travaux d’essai, qui, même s’ils donnaient d’heureux résultats, n’auraient pas les garanties de sécurité indispensables pour assurer l’exécution d’une entreprise utile et fructueuse.

A son embouchure, le Sebou est assez large, mais une barre rend difficile l’entrée des navires venant de l’Océan ; il serait aisé d’y tenir ouvert un chenal étroit, et de petits vapeurs côtiers pourraient probablement remonter de Tanger ou de Mogador pendant quelque temps dans le fleuve. Cela contribuerait essentiellement à l’essor du trafic, si pénible aujourd’hui. Dès que l’une des trois grandes puissances européennes qui convoitent le Maroc aura atteint son but, la navigabilité du Sebou sera aussitôt l’objet de son attention, j’en suis bien certain.

Dans la moitié du Maroc située au sud-ouest de l’Atlas et qui se compose de l’ancien royaume de Sous, du Tafilalet et du Touat, la température est beaucoup plus élevée que dans le nord : les vents du Sahara dessèchent l’air et le sol. Les versants de l’Atlas y sont dénudés, et les palmiers dominent dans les vallées. Tandis que la couleur de la peau des Maures est très claire dans le nord, les habitants du sud sont déjà bruns, et en partie aussi noirs que les Nègres, qui y vivent en grand nombre.

Parmi les cours d’eau qui sortent du versant sud-ouest de l’Atlas, l’oued Sous, l’oued Noun et l’oued Draa atteignent seuls la mer en hiver ; les rivières plus à l’est, comme l’oued Guir et l’oued Figuig, l’oued Ziz et l’oued Malah, se perdent dans les sables du désert. Les trois grandes rivières que j’ai nommées les premières ne roulent même que rarement de l’eau dans leurs cours moyen et inférieur, et cela n’arrive pas tous les hivers. Pendant mon voyage dans ces pays, en mars 1880, l’oued Sous n’avait qu’un pied et demi de profondeur et environ douze pieds de large dans le voisinage de Taroudant ; comme la distance de ce point à la mer n’est pas très considérable, la rivière atteignait sans doute à cette époque l’océan Atlantique. Les deux autres grands lits de rivière étaient complètement à sec aux endroits où je les traversai au même moment ; de l’orge était cultivée dans le large lit de l’oued Draa, et on tirait de l’eau des mares naturelles qui s’y étaient formées ; ces mares sont tantôt isolées et tantôt réunies par des communications souterraines.

Dans tous les cas, c’est un fait remarquable que les plaines situées au pied d’un massif aussi élevé que l’Atlas, dont les sommets sont couverts de neige pendant une grande partie de l’année, soient relativement desséchées. Ce fait ne s’applique pas seulement à la partie sud du pays, car la grande plaine de Marrakech située sur le versant nord de l’Atlas est assez pauvre en eau. Il tient surtout à la direction d’ensemble de tout le massif, que j’ai déjà signalée, et où dominent les vallées longitudinales, tandis que les transversales sont rares en proportion. Il y a peu de montagnes qui consistent, comme l’Atlas, en une série de lignes parallèles extrêmement longues ; sa largeur entière est très peu de chose comparativement à son énorme longueur.

Un autre motif pour lequel une partie des rivières qui sortent de l’Atlas n’atteignent pas la mer, est que l’eau de leur cours supérieur se trouve employée à la culture, en sorte qu’il en parvient très peu dans leurs parties moyenne et inférieure. Les vallées de ces montagnes sont habitées jusque très haut par des tribus berbères, qui y vivent à peu près indépendantes du sultan ; dans leur lutte patiente avec le sol pierreux, elles cultivent l’orge qui leur est nécessaire, et réunissent l’eau des sources dans des canaux artificiels pour donner à la terre une humidité suffisante. Sur le versant sud de l’Atlas, où les vallées les plus élevées sont également habitées, mais où le soleil a des rayons plus chauds, on utilise chaque parcelle de terre couverte d’un peu de sol arable, pour y planter des dattiers ; on recueille l’eau dans des rigoles nombreuses pour l’irrigation. Il est certain que de cette façon l’eau des rivières disparaît, et que leur lit doit s’ensabler toujours davantage.

Dans la région des plus hauts sommets de l’Atlas il existe une ligne de partage des vallées longitudinales qui rejette à la mer vers l’ouest l’oued Sous, l’oued Noun, l’oued Draa, etc., tandis que l’oued Guir, l’oued Figuig et l’oued Ziz se détournent vers le sud-est pour arroser les grands groupes d’oasis de Figuig, du Touat et du Tafilalet, et pour se perdre ensuite dans les sables du désert.

Quoique le développement des côtes marocaines soit très considérable, elles ne contiennent qu’un nombre de ports extrêmement restreint. La plupart des rades de l’Atlantique, complètement ouvertes, n’offrent aucun abri aux navires qui y sont à l’ancre ; la baie de Tanger et le port de Mogador peuvent seuls être désignés comme de meilleurs lieux d’ancrage. Ce dernier est couvert en quelque sorte par un îlot de rochers jeté en avant. Le petit port d’Agadir, qui certes pourrait être utilisé et qui est peut-être le meilleur du Maroc, n’a pas été ouvert jusqu’ici à la navigation commerciale, et est naturellement peu connu des Européens. Sur la Méditerranée, le Maroc ne possède ni port ni rade, si l’on ne tient pas compte de Tanger ; la sauvage et inabordable chaîne du Rif arrive là tout près de la mer. La place de Tétouan, commercialement si importante, est à quelques heures seulement de la Méditerranée, sur une petite rivière qui s’y jette, mais dont l’embouchure est trop ensablée pour que les navires puissent y pénétrer.

Les côtes marocaines sont dangereuses en général et peu avantageuses pour le commerce. Des villes comme Rabat-Sela, Dar el-Béida, Saffi, etc., où un commerce actif existe déjà, gagneraient beaucoup à avoir un port. Aujourd’hui leurs rades ouvertes sont si mauvaises, qu’assez souvent les vapeurs ne peuvent aborder pour débarquer et pour embarquer leurs passagers ou leur chargement, et sont forcés de continuer leur route. On pourrait peut-être établir des ports au moyen de travaux d’art onéreux ; Mogador deviendrait ainsi un ancrage assez sûr, et surtout il serait possible d’utiliser la belle, large et profonde baie de Tanger, si cette ville était dans les mains d’une autre puissance. Comme on le sait, la rade de Gibraltar est tout à fait défavorable à la navigation ; les Espagnols ont dans sa voisine Algésiras un port incomparablement meilleur : la baie d’Algésiras est semblable à celle de Tanger. Il est évident que les nations maritimes convoitent depuis longtemps ce dernier point, si favorablement situé à la limite de deux mers et de deux continents. Tanger aura certainement un grand avenir si l’une de ces nations réussit à s’y établir.

La partie du Maroc que l’on doit considérer comme la plus importante, la plus riche et la plus peuplée est la moitié occidentale du pays situé au nord de l’Atlas : el-Gharb, célèbre de toute antiquité comme grenier à grains. C’est une plaine étendue, peu élevée au-dessus de la mer, couverte d’un humus fertile, assez bien pourvue d’eau, et où de tout temps on a activement cultivé le froment ; l’élève du bétail, et en particulier celle du cheval y est pratiquée également, et les nombreuses tribus arabes qui l’habitent fournissent au sultan la meilleure part de ses revenus. Partout où s’étend la plaine, les Arabes ont chassé les Berbères, et l’on ne trouve plus ces derniers que dans les parties montagneuses du pays.

La portion orientale du Maroc située vers l’Algérie est très accidentée, de même que la côte nord ; elles sont surtout habitées par des Berbères. Ce sont des pays d’un accès très difficile pour les Européens et presque complètement inconnus d’eux. Quoique les régions montagneuses situées à l’est et au nord de l’empire du Maroc soient placées à quelques jours des États civilisés de l’Europe, nous les connaissons moins bien que les parties les plus éloignées du centre de l’Afrique.

POPULATION

Il est toujours délicat et incertain au plus haut point d’évaluer le nombre des habitants d’un pays mahométan, surtout d’un empire aussi peu parcouru que le Maroc. Il est donc facile de comprendre que nous possédons sur la population de ce pays les données les plus contradictoires, et que des chiffres qui reposent sur de simples estimations diffèrent extrêmement. En ce moment, les géographes sont généralement d’avis que la population de tous les États mahométans du nord de l’Afrique a été beaucoup exagérée ; pour mon compte, je crois que l’on va aussi loin dans ce sens qu’on l’a été autrefois en les dotant libéralement de populations nombreuses.

D’après l’évaluation de l’ancien ministre de France à Tanger, M. Tissot, qui s’occupe activement depuis plusieurs années de la topographie et des antiquités du Maroc, la population de ce pays ne peut être estimée au-dessous de 12 millions. Jamais un voyageur n’avait donné jusque-là un chiffre aussi élevé, et il faut apprécier les données sur lesquelles il est basé. M. Tissot l’établit d’après les résultats du recensement et des autres travaux statistiques exécutés, par ordre du gouvernement français, en Algérie, si proche du Maroc et qui lui ressemble sous tant de rapports.

D’après les recensements et les évaluations les plus récentes, l’Algérie n’a pas tout à fait 3 millions d’habitants (M. Tissot évalue cette population à 4 millions). Mais l’Algérie, depuis sa conquête, commencée il y a cinquante ans, a subi de lourdes pertes en hommes et en animaux, de même que son aisance générale a diminué, tant par la guerre elle-même que par les soulèvements presque continuels et par les épidémies, etc. Au contraire, le Maroc, à l’exception de la courte campagne contre l’Espagne devant Tétouan (1859-1860), n’a eu à entreprendre aucune guerre extérieure et est resté indemne, en général, de toute épidémie, sauf du choléra, qui l’a éprouvé dans quelques parties. D’un autre côté, le Maroc n’est jamais tranquille intérieurement, et le sultan doit guerroyer presque chaque année contre les tribus berbères soulevées ; ces combats coûtent toujours, sinon beaucoup de vies humaines, du moins quelques-unes.

Le Maroc est à peu près deux fois plus grand que l’Algérie, si l’on évalue l’étendue de la colonie française à 430000 kilomètres carrés (388400km,45 en territoire militaire et 41599km,55 en territoire civil, d’après Behm et Wagner, Bevölkerung der Erde, t. VII).

Le Maroc est en outre plus fertile que l’Algérie, c’est-à-dire qu’il possède beaucoup plus de terrain cultivable, surtout dans la grande plaine d’el-Gharb. Enfin, au Maroc, les collines et les montagnes, jusque très haut sur leurs versants, sont couvertes de villages. Le voyageur qui ne fait que la route ordinaire de Tanger à Fez et de là, par Meknès, sur Marrakech, ne se forme pas une idée exacte de la densité de la population. Toutes les montagnes du Rif sont fortement peuplées, aussi bien que les vallées de l’Atlas, tant du versant nord que de celui du sud, et montrent une population beaucoup plus dense qu’on ne le croit d’ordinaire : un seul exemple suffira à le prouver. J’entrepris de Tétouan une excursion dans le district d’Andjira, au milieu des montagnes. Sur toutes les cartes on ne trouve qu’une localité indiquée dans ce district, la kasba d’Andjira, où réside le gouverneur (caïd). Je demandai à ce dernier quels étaient les villages de son district, relativement très restreint : il m’écrivit les noms de soixante-quatorze petites localités placées sous son administration. Quoiqu’il ne fût question là, en général, que de petits groupes d’habitations, il est évident, par contre, que, quand on entre dans le détail, les faits se présentent tout autres qu’on a pu les observer dans un voyage rapide et sur des chemins connus. Les pays de montagnes sont partout aussi fortement peuplés parce que la population berbère indigène, plus nombreuse probablement que les Arabes et les Maures, s’y est retirée. On peut admettre que les contrées montagneuses du Maroc, en général impénétrables pour les voyageurs européens, sont plus peuplées que les plaines.

L’interdiction de l’exportation des céréales et des articles d’alimentation, à laquelle le gouvernement marocain tenait jusque dans ces derniers temps comme à un principe inattaquable, ne paraît pas faite pour démontrer une décroissance du chiffre de la population, comme cela a été souvent assuré dans ces derniers temps. D’un autre côté, on ne peut passer sous silence les famines qui se produisent de temps en temps et qui font beaucoup de victimes.

Si je ne puis accepter la conclusion de M. Tissot, et attribuer au Maroc 12 millions d’habitants, les évaluations de Rohlfs, dans la sixième livraison de 1883 des Petermann’s Mittheilungen, ne me paraissent pourtant pas répondre entièrement aux circonstances. Rohlfs donnait, au début de 1870, pour la population du Maroc, le chiffre de 6500000 habitants, et dernièrement il a paru admettre que ces chiffres eux-mêmes sont beaucoup trop considérables et que peut-être Klöden s’approche plus de la vérité en ne reconnaissant à ce pays que 2700000 âmes.

Rohlfs est parfaitement dans le vrai quand il dit : « Les Marocains seront détruits par leur gouvernement despotique et sous le poids accablant de leur religion ; il serait même plus exact de dire que tous les Marocains souffrent de la monomanie religieuse à laquelle ils sont héréditairement en proie. » Il est bien vrai que la conséquence de ces vices du gouvernement et de la religion du Maroc doit être un effroyable appauvrissement de la population ; mais je ne puis admettre que son chiffre ait subi une décroissance aussi extraordinaire. Rohlfs dit également « que la syphilis fait les plus terribles ravages dans ce pays ». Il est bien certain que cette maladie y règne ; en raison du manque absolu d’hôpitaux au Maroc, les infortunés qui en sont atteints circulent ouvertement ; le voyageur voit dans chaque village un ou plusieurs malades de cette espèce ; néanmoins on ne peut en conclure que le pays entier en soit victime. On rencontre rarement de ces sortes de malades dans les États européens, parce qu’ils évitent autant qu’ils le peuvent de se montrer ; mais au Maroc, où cela est impossible, ils circulent en mendiant dans les rues et sur les places, et sont ainsi plus facilement aperçus.

Du reste, la syphilis se présente surtout dans les endroits traversés par les caravanes, et particulièrement parmi les gens du plus bas rang, qui partout commettent des excès ; dans la population des montagnes, cette maladie est beaucoup plus rare.

Je suis donc forcé d’adhérer à l’évaluation donnée par Trent Care, à savoir, que tout le Maroc, y compris le Touat, le Tafilalet, etc., a au moins 8 millions d’habitants ; pour justifier ce chiffre, il me faut, encore une fois, rappeler combien est dense la population berbère des montagnes. De plus, il y a au Maroc toute une quantité de villes ayant un chiffre d’habitants très considérable (Fez, Marrakech, Meknès, Mogador, Kasr el-Kebir, Ouezzan, Oujda, Tésa), outre les ports de l’océan Atlantique : tout cela seulement dans la partie de l’empire située au nord de l’Atlas. La bande de terrain qui réunit Tanger à Fez, surtout fréquentée par les touristes, est d’ailleurs relativement peu peuplée. Quand on va, par exemple, de Rabat à Marrakech, une grande kasba succède à une autre, et tout le Gharb est couvert de nombreux douars. Le nombre des enfants est assez considérable dans chaque famille, et, quoique en général les femmes marocaines n’aient pas beaucoup d’enfants, à cause de leurs mariages précoces, la polygamie partout répandue en ce pays et la circonstance qui fait que l’on épouse souvent des Négresses, dont les enfants sont reconnus, contribuent à multiplier les naissances.

Bien que la population actuelle se soit formée de tous les peuples qui ont vécu au Maroc dans la suite des siècles ou qui l’ont traversé, en particulier de Mauritaniens, de Romains, de Visigoths, de Vandales, de Byzantins et d’Arabes, elle constitue aujourd’hui une race d’une unité telle que bien peu d’États modernes en possèdent. Le long isolement de cette contrée et surtout l’unité religieuse ont eu pour résultat d’obtenir ce que la science de l’homme d’État poursuit en vain dans maint pays civilisé.

On peut dire que l’Islam est la seule religion du pays ; les Juifs, relativement nombreux, et qui vivent surtout dans les grandes villes et les ports, ne peuvent être comptés parmi les nationaux ; d’après la loi du Coran, ils n’ont aucun droit de citoyen, et ne sont supportés que comme des protégés.

Le sultan du Maroc n’a pas un seul Chrétien pour sujet. Tous ceux qui vivent dans le pays appartiennent à des États étrangers, ou, quand ils n’ont pas de nationalité, sont pris sous la protection des puissances chrétiennes représentées au Maroc. Suivant les apparences, le gouvernement ne désire compter aucun Chrétien parmi ses sujets. Mais ce fait est dû beaucoup moins à l’influence d’un principe politique, ou à la connaissance du danger que des éléments de ce genre pourraient faire courir à la prospérité et à l’existence d’un État mahométan dans les conditions actuelles de prépondérance des peuples chrétiens sur ceux de l’Islam, qu’à une aversion impuissante, mais profondément enracinée dans le gouvernement aussi bien que chez le peuple, envers les Chrétiens. Pour le Marocain, Chrétien et Européen sont synonymes ; comme jadis aux temps les plus anciens des relations des Mauritaniens avec l’Europe, il les nomme tous deux Roumi. En premier lieu, le Chrétien, pour lui, est l’Espagnol, avec lequel il est le plus souvent en relation et qu’il hait ardemment depuis des siècles, comme son ennemi héréditaire, et qu’il méprise, non toujours sans raison. Les Espagnols qui vivent au Maroc sont généralement des criminels en fuite, des déserteurs ou des gens ruinés, qui, ne pouvant plus demeurer dans leur pays, s’en vont à l’aventure.

Si l’on tient compte des embarras et des dangers que la présence de nombreuses communautés ou de populations chrétiennes provoque dans les autres pays mahométans, on ne peut que voir, à mon avis, une garantie de la durée de l’empire Marocain dans l’absence de tout Chrétien indigène et dans le peu de dispositions que montre le gouvernement à accepter des émigrants de cette religion. C’est précisément le défaut d’éléments chrétiens qui favoriserait la civilisation du pays, si le gouvernement prenait une fois la résolution de s’approprier les progrès survenus en Europe ; il serait ainsi préservé des dangers qui naissent du désir des populations non mahométanes d’arriver à l’égalité, et, par contre, de la circonstance que le Coran, qui sert de constitution à tout État musulman, rend cette égalité impossible, tant que le gouvernement national reste fidèle à l’Islam.

Mais, dans l’avenir, le Maroc ne pourra se dérober à l’influence des Chrétiens, et leur exclusion actuelle aura une fin. Déjà il a été admis en principe à la conférence de Madrid que les Chrétiens, et en général les non-mahométans, pourraient habiter et acquérir des terres dans l’intérieur du pays : c’est une concession qui, jusqu’ici, n’a qu’une valeur nominale, à cause du défaut de sécurité du Maroc et du manque de respect envers l’autorité gouvernementale dans certaines de ses parties. Au point de vue marocain, le système de l’exclusion avait sa raison d’être et son utilité, car, en l’appliquant, on a évité les difficultés que les habitants chrétiens ont créées aux gouvernements dans les autres États musulmans et qui n’ont pas toujours été tranchées simplement par la voie diplomatique. Aussi, quand, à l’intérieur du Maroc, un Chrétien est victime d’un acte quelconque et que l’État intéressé fait des réclamations par la voie de son consul, on est toujours prêt, à la cour de Fez, à étouffer l’affaire en payant une indemnité. On trouve cette méthode d’une application d’autant plus aisée que l’argent est remboursé par la province où le cas s’est produit. Les Chrétiens ont assez souvent abusé de cette disposition ; mais le Maroc a toujours payé, uniquement pour échapper à toute complication.

Quoique le dialecte arabe qu’on appelle maghrébin (occidental) doive être considéré comme la langue nationale, les habitants primitifs du pays, que les Européens nomment Berbères et que les Marocains appellent Chelouh, anciens Mauritaniens, parlent, outre l’arabe, leur langue propre. Les Chelouh se divisent, à leur tour, en deux races peu différentes : les Amazirg et les véritables Chelouh. Les premiers vivent sur les plus hautes parties des montagnes, du Rif jusque loin dans le sud, et s’occupent plus particulièrement de l’élevage des troupeaux et des abeilles ; tandis que les seconds habitent des pays de collines et font un peu de culture, en dehors de leur élevage. Leurs idiomes ne diffèrent que comme des dialectes, et l’on peut dire qu’ils ne constituent qu’une même langue. Les pays au sud de l’Atlas, le Sous et le Tafilalet, jadis très industriels, sont presque uniquement habités par des Chelouh.

Dans leurs montagnes peu accessibles, ces Berbères, pour me servir de la dénomination usitée en Europe, ont opposé de toute antiquité une résistance, presque toujours suivie de succès, contre les divers gouvernements qui se sont succédé. Même aujourd’hui les Amazirg, en particulier, sont pour ainsi dire indépendants, et ne payent d’impôts au sultan que sous forme de présents, quand lui ou ses généraux pénètrent dans leur pays avec des forces supérieures. Ils ne deviendraient dangereux, dans l’état de choses actuel, que s’ils s’alliaient entre eux pour résister au gouvernement. Mais ils ne vont pas si loin. Leur seul but est de payer le moins possible de redevances au sultan, auquel ils sont du reste dévoués comme représentant du Prophète (chalif).

Pour ce qui concerne la physionomie et le caractère des Berbères, l’Amazirg, aussi bien que le Chelch (singulier de Chelouh), est grand, fort, belliqueux et aime la liberté, mais il est sauvage et féroce. On trouve assez souvent des Berbères blonds avec des yeux bleus ou gris, tandis que le vrai Berbère, qui appartient à la race hamitique, montre un type oriental très accusé. C’est surtout parmi les Rouwafah, montagnards du Rif, que se trouvent de larges figures blondes : on a admis, probablement avec raison, que l’influence du sang germanique s’était fait sentir chez eux. On sait que les Vandales, venus d’Espagne, sont demeurés en très grande partie au Maroc et se sont fondus dans la population indigène.

Les Berbères sont Mahométans, mais j’ai remarqué que dans leur religion ils n’étaient pas aussi stricts et aussi fanatiques que les Arabes. La vie plus dure et moins régulière des Berbères dans leurs montagnes doit déjà contribuer à empêcher leurs pratiques religieuses d’être exécutées avec la même rigueur que chez les habitants efféminés des villes. S’ils tiennent les voyageurs chrétiens éloignés de leurs montagnes, cela provient moins du fanatisme religieux que de la crainte de voir ces étrangers envoyés par le sultan pour reconnaître leur pays.

Les Berbères forment le noyau de la population marocaine. La branche septentrionale de leur race s’étend au loin vers l’est, à travers l’Algérie, jusqu’en Tunisie ; les indigènes que les Français appellent Kabyles sont des Berbères. Ce n’est pas sans raison que certains voyageurs français ont récemment fait remarquer qu’il faudrait attirer davantage à soi les gens de cette race et s’en servir contre les Arabes, qui se révoltent si souvent.

Il faut citer en second lieu, parmi les éléments de la population marocaine, les descendants de ces Arabes qui se sont maintenus sans croisements depuis leur émigration de l’Orient et qui vivent surtout dans les campagnes, comme cultivateurs ou comme nomades. Plus foncés de peau que les Berbères, moins vigoureusement formés qu’eux, mais plus adroits et plus intelligents, ces Arabes habitent encore aujourd’hui, comme il y a des siècles, leurs villages de tentes, situés dans les plaines du nord, de même qu’au delà de l’Atlas dans les larges vallées sur la lisière du désert. L’élevage est leur principale occupation ; ils cultivent aussi un peu de blé, mais juste la quantité nécessaire à leurs besoins. On voit parmi eux des figures de vieillards tout à fait patriarcales, comme nous les connaissons depuis notre plus tendre enfance par la Bible. Ils vont de place en place, avec leurs nombreuses familles et leurs esclaves, en poussant leurs troupeaux devant eux, et s’arrêtent partout où les animaux peuvent paître. Ils se distinguent des habitants des villes par une certaine grossièreté ; mais, en revanche, on trouve encore chez eux le respect de l’hospitalité.