Title: Timbouctou, voyage au Maroc au Sahara et au Soudan, Tome 2 (de 2)
Author: Oskar Lenz
Translator: Pierre Lehautcourt
Release date: August 21, 2024 [eBook #74286]
Language: French
Original publication: Paris: Hachette, 1886
Credits: Galo Flordelis (This file was produced from images generously made available by The Internet Archive/Smithsonian Institution Libraries and University of Toronto Library)
On peut cliquer sur les illustrations pour les agrandir.
TIMBOUCTOU
5747-86. — Corbeil typ. et stér. Crété.
Dr OSKAR LENZ
TRADUIT DE
L’ALLEMAND
AVEC L’AUTORISATION DE L’AUTEUR
PAR
PIERRE
LEHAUTCOURT
ET
CONTENANT 27 GRAVURES
ET 1 CARTE
TOME SECOND
PARIS
LIBRAIRIE HACHETTE ET
Cie
79, BOULEVARD
SAINT-GERMAIN, 79
1887
Tous droits réserves.
TIMBOUCTOU
DEUXIÈME PARTIE
D’ILERH AU SÉNÉGAL
VOYAGE A FOUM EL-HOSSAN, A L’OUED DRAA ET A TENDOUF.
Départ d’Ilerh. — Les chameaux. — Agadir. — Nouveau guide. — Pays dangereux. — Amhamid. — Oued Oudeni. — Coupeurs de route. — Source sulfureuse. — Oued Temenet. — Arrivée à Tizgui. — Pétroglyphes. — Ruines romaines. — Le cheikh Ali. — Départ de mes serviteurs et des chourafa. — Lettres de Sidi Housséin. — Départ de l’oued Draa. — Oum el-Achar. — Lit de l’oued Draa. — Pays de l’oued Draa. — Les habitants. — Oued Merkala. — Formes d’érosion. — Hamada. — Chacals. — Pluies violentes. — Le chérif de Tendouf. — Hadj Hassan. — Le guide Mohammed. — La ville de Tendouf. — Les habitants. — Kafla el-Kebir. — Préparatifs pour le voyage du désert. — Bivouac.
J’ai décrit dans les pages précédentes les préparatifs que nous avions faits avant d’entreprendre notre voyage au désert. Jusqu’au dernier moment Sidi Housséin avait manifesté sa mauvaise volonté envers nous par des chicanes de tout genre ; seule la crainte l’empêchait de s’opposer ouvertement à nos projets.
Le 4 avril 1880, vers onze heures du matin, nous pûmes enfin quitter une ville pour laquelle nous avions tous ressenti une crainte plus ou moins grande, et que dès Marrakech on nous avait dépeinte comme la partie la plus dangereuse de toute notre route. Nous conduisîmes nos chameaux lourdement chargés jusqu’en dehors de la ville, ce qui ne fut pas fort aisé. Soit que mes gens ne fussent pas encore assez exercés au chargement de ces animaux, soit pour tout autre motif, il fallut arrêter notre caravane dans une rue étroite et mieux placer nos bagages, ce qui rassembla une foule de peuple. Nous y trouvâmes quelques Juifs, parents de Mardochai es-Serrour d’Akka. Comme j’avais pour cette famille des lettres de recommandation que Mardochai lui-même m’avait données autrefois à Paris, je les remis à ces gens, qui se déclarèrent prêts à faire tout pour moi. Mais j’avais assez séjourné dans ces pays pour connaître exactement la situation des Juifs : ils peuvent très peu de chose et dépendent complètement des Mahométans.
Enfin nous avions derrière nous la ville d’Ilerh, et nous nous trouvions à l’air libre, sur un grand plateau limité vers le sud par de puissantes chaînes de montagnes. Nous montâmes sur nos chameaux et je dus m’habituer à ce genre de coursiers.
Tout d’abord je ferai remarquer que l’on n’emploie ici que des chameaux de bât, tous à une seule bosse ; les rapides maharis, que l’on élève plus loin vers l’est, ne sont pas en usage ici. Ces maharis portent de petites selles en bois garnies de cuir rouge ; j’avais fait faire une selle de ce genre, mais je ne m’en servis pas. Nous montions sur nos chameaux tout chargés, car je trouvais ce procédé beaucoup plus commode. Leur paquetage est, autant que possible, divisé en deux parties de même poids, reliées entre elles au moyen de courroies et jetées sur le dos de l’animal après qu’une natte en paille, qui garnit également les flancs, y a été placée. Cette natte évite les blessures que produirait le frottement. Sur la charge ainsi répartie nous placions des tapis, des coussins, etc., et nous avions un espace assez large, où l’on pouvait s’asseoir commodément.
Je trouvai le mouvement du chameau assez agréable pendant la marche ; mais, par contre, je fus longtemps à m’habituer à être assis sur un animal aussi haut, sans rênes ni étriers et sans appui d’aucune sorte pour les mains et les pieds. Je ne perdis pas facilement le sentiment de malaise produit par le balancement ; tout d’abord ce mode de voyage me sembla fort désagréable, mais plus tard je m’en accommodai mieux.
A Ilerh les chameaux sont habitués à être montés quand ils sont couchés : au moment où se lèvent ces animaux si étrangement bâtis, on doit avoir soin de se placer dans une direction convenable. Il en est de même quand l’animal se couche et que l’on veut descendre. Les premières fois, à ce moment, je descendais régulièrement beaucoup plus vite que je ne le voulais.
Nous remontâmes d’abord la vallée de l’oued Tazzeroult et nous arrivâmes bientôt au pied d’une chaîne de montagnes qui s’étend du sud-ouest au nord-est. Elle appartient donc au système de l’Atlas et consiste surtout en granit et en schiste. Le versant septentrional est très escarpé. Des roches éruptives y apparaissent aussi çà et là et forment des pics isolés très pittoresques, sur l’un desquels Sidi Housséin possède une citadelle. La vue de cette petite forteresse, nommée Agadir et placée au plus haut sommet de rochers abrupts, complètement inaccessibles en apparence, est imposante au plus haut point. Ce château fort a été construit par les ancêtres de Sidi Housséin, mais on s’en sert peu aujourd’hui. En cas de guerre, Sidi Housséin pourrait certainement s’y retirer, et les troupes marocaines ne prendraient probablement pas ce nid de rocher. Par contre, les assiégés pourraient être coupés de toute communication, de telle sorte que, faute d’eau et de vivres, il leur faudrait bientôt se rendre.
Après une marche de plusieurs heures sur un chemin fort raide, mais relativement bon et tracé en lacets sans nombre, nous atteignîmes le faîte des montagnes, élevé en cet endroit d’environ 4000 pieds ; les sommets environnants ne doivent guère dépasser 5000.
La vue que nous eûmes de ce faîte était fort intéressante : vers le nord on apercevait les pentes verticales et les montagnes ou les rochers isolés de l’Anti-Atlas, ainsi qu’on peut nommer cette partie des montagnes entre lesquelles s’étend le plateau d’Ilerh ; vers le sud elles se fondent dans une suite de chaînes de collines de moins en moins élevées. Dans leurs vallées et même sur leurs sommets aplatis la population laborieuse des Chelouh cultive des champs d’orge.
Nous inclinons vers l’est et arrivons le soir à la dernière maison de la tribu des Medjad, qui sont des Berbères, comme les Tazzeroult ; nous y passons la nuit.
Le matin suivant, 5 avril, nous nous levâmes de très bonne heure, de sorte que dès six heures les huit chameaux étaient chargés. Nous marchâmes pendant quelques heures vers le sud-est par un plateau pierreux faiblement ondulé, jusqu’à un groupe de maisons. La contrée paraissait très peu habitée, car nous ne rencontrions que rarement des créatures humaines ; on voyait très peu de terres cultivées. Le guide que Sidi Housséin nous avait donné nous quitta dans cet endroit, quoiqu’il ait eu mission d’aller jusqu’à Temenet. Depuis longtemps nous nous défiions de lui, et il demanda tout d’un coup, avant de partir, 30 douros pour l’étape et demie qu’il avait faite. Le pays ne semblait pas sûr, et la maison isolée, avec les habitants de laquelle notre guide avait eu un long entretien secret, ne nous plaisait nullement. Quand le guide nous fit connaître son insolente demande, nous fûmes convaincus qu’il nous préparait un tour quelconque et voulait peut-être provoquer une querelle. Lui ayant promis quelques douros à Ilerh, nous lui en donnâmes quatre ; tout d’abord il fit semblant de les refuser, et disparut encore une fois dans la maison suspecte ; finalement il se déclara satisfait, et un autre homme apparut, se disant prêt à nous accompagner. Nous nous défiions de tout ; le pays était inhabité, mais dans les montagnes pouvaient se dissimuler toutes sortes de gens dangereux ; notre guide était loin de produire une bonne impression.
La veille s’est joint à nous un homme, qui se dirige vers Tendouf, seul avec son chameau et une petite charge de cuir, et il ne m’est pas du tout indifférent d’avoir un compagnon de plus. Le chérif Mouhamed, du Tafilalet, ainsi que le jeune chérif Mouley Achmid, de Marrakech, me sont fort utiles ; ce sont des gens résolus, et il semble qu’en leur présence on doive ne rien oser contre nous. Nous avons le sentiment instinctif de nous trouver dans une contrée dangereuse, où tous nos mouvements sont observés. Nous n’avons vu personne, mais nous sommes persuadés, et le guide nous l’assure, que des bandes de coupeurs de route se trouvent dans les ravins. Le chérif Mouhamed, qui comme Hadj Ali a son cheval, tandis que nous en sommes tous réduits aux chameaux, fouille souvent avec lui les broussailles voisines du chemin, pour découvrir les embuscades qui y seraient dressées ; mais rien n’apparaît.
Tout à coup, vers deux heures, nous apercevons des hommes en mouvement à quelque distance sur notre droite ; bientôt se montre un Nègre, qui nous dévisage et disparaît ensuite. Presque aussitôt retentissent le bêlement des moutons et des chèvres, et nous rencontrons quatre hommes, tous Nègres, qui conduisent un troupeau de ces animaux et des chameaux. Ils nous déclarent qu’ils appartiennent au cheikh Ali, de la tribu des Maribda de Tizgui. Hadj Ali a pour lui une lettre de recommandation. Nous communiquons notre plan au chef de la petite caravane, Amhamid, qui nous dissuade de passer par Temenet et Icht, car nous y rencontrerions de grandes difficultés. Amhamid nous propose d’aller chez son maître, le cheikh Ali, qui est, dit-il, un homme très bon et très influent et pourra certainement nous fournir l’occasion d’aller à Timbouctou mieux que personne.
Cette rencontre des serviteurs du cheikh Ali a été pour mon voyage de la plus grande importance, et je puis dire, après avoir appris à mieux connaître les êtres du pays, que c’est uniquement la circonstance d’avoir connu le cheikh Ali qui m’a permis d’atteindre mon but, Timbouctou.
Nous changeons donc nos plans ; nous renvoyons notre guide, qui inspire peu de confiance, et nous accompagnons le Nègre Amhamid, qui devait plus tard nous montrer beaucoup de complaisance.
Nous parvînmes ensuite au pied d’une nouvelle chaîne de montagnes, dont les pentes vers le sud n’étaient pas rapides, mais qui furent très longues à franchir. On me dit que l’on allait de là, vers le sud-est, à la ville d’Akka, résidence de la famille juive de Mardochai.
Nous suivîmes un instant le lit desséché de l’oued Oudeni, qui forme évidemment la partie moyenne de l’oued Asaka (ou oued Noun) ; il était fort large et indiquait un grand fleuve. Dans un endroit entouré de rochers on me fit remarquer un joli écho ; ces roches sont disposées de telle sorte qu’un son y est plusieurs fois répercuté.
En montant dans un endroit un peu plus escarpé, nous vîmes tout à coup, dans le pays naguère complètement désert, des personnages à mine farouche, qui s’étaient établis avec leurs chevaux précisément sur le chemin, en coupeurs de route et comme s’ils n’attendaient des voyageurs que pour les surprendre. Ils étaient quatre ou cinq ; quand ils virent notre caravane devenue imposante, ils se comportèrent très pacifiquement et se bornèrent à échanger quelques mots avec certains de mes gens. Je ne sais si le guide qui nous avait quittés n’était pas de connivence avec cette bande, et si le hasard de notre rencontre avec Amhamid ne mit pas à néant un plan qui aurait préparé une fin imprévue à mon voyage.
Vers quatre heures nous nous arrêtâmes sur un plateau élevé d’environ 700 mètres. Nous ne dressâmes pas les tentes, car la contrée était très peu sûre ; nous ne fîmes non plus aucune installation pour la nuit. Les animaux purent paître et se reposer, tandis que nous nous préparions à souper. A deux heures du matin nous étions déjà en route pour atteindre, autant que possible, le même jour notre but, Tizgui. L’eau de cet endroit est très sulfureuse, et a un fort mauvais goût ainsi qu’une odeur très caractéristique. En général, la contrée est pauvre en eau, et aujourd’hui nous avons dû, pour la première fois, remplir nos outres et nous en servir.
Amhamid nous a conseillé instamment de quitter cet endroit le plus tôt possible ; il ne serait pas étonnant que les coupeurs de route que nous avons rencontrés se réunissent à d’autres et vinssent encore nous surprendre : c’est ce qui fait que nous partons à deux heures du matin, par un ciel couvert et une obscurité complète. Nous n’atteignons notre but que le soir après cinq heures, c’est-à-dire par une marche de près de quatorze heures.
Le chemin nous conduit en zigzag par un pays montagneux, désert, pauvre en eau ; il appartient à la tribu des Aït Brahmin, dont le lieu de résidence se trouve pourtant loin de notre route, du côté de l’est. Vers onze heures nous entrons dans la large vallée sans eau de l’oued Temenet, qui se jette dans l’oued Draa à quelques heures au sud de Foum el-Hossan ; à partir de là nous avons du moins un terrain plat.
Vers midi nous dépassons un petit village chelouh aujourd’hui abandonné. A trois heures la vallée de l’oued Temenet s’élargit tout à coup pour former une plaine étendue ; la végétation devient plus riche, des bois de palmiers apparaissent, et nous voyons à notre gauche la kasba Temenet, pittoresquement située sur le penchant de la montagne.
Temenet est le village que nous avait indiqué Sidi Housséin, et pour le cheikh duquel il nous avait munis de lettres de recommandation. Nous y aurions probablement été, si Sidi Housséin nous avait donné une escorte et un guide pour cet endroit ; comme il ne l’avait pas fait ou ne l’avait fait que d’une façon insuffisante, nous avions saisi la première occasion qui nous parut avantageuse. Nous ne devions pas regretter d’avoir donné suite à cette inspiration et de nous être confiés au cheikh Ali.
A une petite heure au sud de Temenet, plus avant dans la plaine est une petite ville, Ghard ; la montagne s’ouvre près de là, et la vue plonge déjà par cette échappée dans les immenses étendues du Sahara pierreux. Un peu à l’est, derrière une arête rocheuse, se trouve le bourg d’Icht, but du voyage de mon compagnon le chérif Mouhamed, qui se décide pourtant à aller voir tout d’abord le cheikh Ali. D’Icht on atteint en une forte marche la petite ville d’Akka, située vers le nord-est, et dont j’ai parlé plusieurs fois.
A partir de ce point, nous quittons la direction sud prise jusque-là et tournons de nouveau un peu à l’ouest, dans les montagnes ; bientôt nous apercevons des palmiers, nous traversons le lit desséché du Temenet, et arrivons à une source abondante, à laquelle chacun boit avidement, hommes et bêtes. Cette eau est recueillie dans des canaux et dirigée à travers des plantations de palmiers.
Nous rencontrons de nouveau ici des hommes ; un peu après cinq heures, nous pénétrons dans la ville de Foum el-Hossan, bien située et bien entretenue ; elle est nommée aussi Tizgui Ida Selam ou Aït-Selam ; c’est le séjour du cheikh de la tribu arabe des Maribda. De jolis jardins de palmiers entourés de murs m’attiraient, et j’y aurais volontiers fait dresser les tentes ; mais on décida que j’habiterais, dans la ville même, une maison du cheikh Ali, où je serais plus en sûreté.
Nous reçûmes donc une petite maison, au rez-de-chaussée de laquelle on plaça les deux chevaux et les bagages, tandis que nous logions au premier étage. Les chambres étaient de petits trous fort bas ; mais ici on passe la plus grande partie du jour dans la véranda, qui se trouve du côté de la cour, et on y dort même. Nous remîmes les chameaux à la garde d’un homme qui devait les mener paître pendant notre séjour. Une foule de gens se rassemblèrent, car des bruits vagues au sujet de l’arrivée d’un Chrétien étaient déjà parvenus en cet endroit ; mais nous fermâmes la porte, et l’on ne nous dérangea plus.
Le cheikh Ali était absent et se trouvait, pour surveiller la moisson, dans ses champs d’orge, situés plus loin vers le sud. Aussi les notables de la ville, ainsi que les fils et les neveux du cheikh, vinrent-ils nous trouver pour avoir des renseignements sur nous et nos projets. Hadj Ali déclara de la façon la plus formelle que j’étais un médecin turc, mais que, avant d’entreprendre toute autre démarche, nous voulions surtout attendre l’arrivée du cheikh Ali lui-même, pour lequel nous avions des lettres de recommandation. On se déclara satisfait de cette réponse, et l’on eut tout de suite une bonne opinion de nous en nous voyant, le même soir, acheter un mouton et le faire sacrifier à la mosquée.
Nous avions toujours un grand nombre de visiteurs curieux, mais ils se comportaient décemment et ne montraient pas la plus petite intention hostile ; nous nous liâmes surtout bientôt avec un neveu du cheikh, qui passa presque tout son temps en notre compagnie et prit d’ordinaire ses repas avec nous.
La ville de Foum el-Hossan est placée tout près de la montagne, au milieu de jardins de palmiers ; la vue s’étend déjà de ce point sur l’imposante étendue déserte de la hamada[1]. La population peut compter quelques milliers d’habitants, presque tous Arabes de la tribu des Maribda, ou leurs esclaves, Il n’y a pas de Juifs. La ville est dans une situation très heureuse ; l’eau y est bonne et fort abondante ; les maisons, d’argile battue, sont en général propres et bien tenues.
Pendant la marche de la veille j’avais vu non loin de notre bivouac, près de la source sulfureuse et sur les rochers de calcaire bleu foncé qui couvrent le sol, des dessins ou des ornements particuliers qui me surprirent. Mes compagnons ne purent rien me dire à ce sujet, et prétendirent que ces dessins avaient été tracés par les bergers, en manière de jeu. A Tizgui on m’expliqua de même l’existence de ces signes, bien connus des indigènes, mais en ajoutant qu’ils étaient fort anciens. Je me souvins aussitôt des estampages que le rabbin Mardochai a envoyés jadis à Paris et qui ont été publiés en 1876 dans le Bulletin de la Société de Géographie. Mardochai a trouvé des dessins semblables à l’est du point où j’étais, dans les pays de l’oued Draa supérieur, et particulièrement sur le djebel Idall Taltas, le djebel Dabajout, le djebel Taskalewin, le djebel Baoui, dans le territoire des Oulad Dhou-Asra et sur les rochers de Taskala et d’Aghrou Ikelân. Il a fait prendre des empreintes sur papier de ces pétroglyphes. Ce sont des figures d’animaux, parmi lesquels on reconnaît facilement le rhinocéros, l’éléphant, le chacal, le cheval, l’autruche et la girafe. En outre ils renferment des écussons avec des enjolivures et des ornements, mais la figure de l’homme y manque.
Il faut bien se garder de voir, dans ces dessins gravés sur la pierre, des signes hiéroglyphiques de peuples anciens, et de bâtir sur eux des hypothèses ethnographiques hasardeuses. Ils ne viennent ni des Phéniciens ni des Romains, et encore moins des Portugais, qui n’ont jamais été si loin ; au contraire, ils proviennent, d’une manière certaine, des indigènes, c’est-à-dire de la population berbère qui habitait déjà ici avant que les Arabes arrivassent du fond de l’Orient. Les pétroglyphes que j’ai vus étaient très peu nets et extrêmement primitifs ; ils ne consistaient pas en lignes continues, mais chacun des traits qui les composaient était formé de nombreux points creusés dans le calcaire bleu foncé avec un instrument pointu. Ces dessins ressortaient de la pierre comme l’écriture tracée avec un crayon sur une plaque d’ardoise. L’autruche et l’éléphant étaient faciles à reconnaître parmi une foule d’enjolivures et d’ornements capricieux dont on ne pouvait rien déchiffrer.
Des savants français, en particulier M. Duveyrier, sont disposés à voir dans ces pétroglyphes de l’oued Draa l’œuvre de l’ancien peuple des Ouakoré, qui appartenait à la famille des Mandingo. Quoi qu’il en soit, ces dessins prouvent d’une manière évidente que jadis le rhinocéros et l’éléphant vivaient dans ces contrées et que d’autres conditions physiques y prédominaient. Je traiterai plus tard la question de l’habitabilité antérieure du Sahara, et parlerai encore une fois à ce propos des pétroglyphes de l’oued Draa. En Afrique on connaît des trouvailles de ce genre en beaucoup d’autres points.
Nous dûmes attendre quelques jours à Tizgui le retour du cheikh Ali ; son factotum, le nègre Amhamid, que nous avions rencontré en route, était parti pour l’endroit du lit desséché de l’oued Draa où se trouvent les champs d’orge, afin de mettre le cheikh au courant de notre arrivée. En attendant, nous fûmes assiégés de toutes sortes de visiteurs, qui ne manquaient pas de dépeindre le voyage de Timbouctou sous les plus sombres couleurs. Des récits de ce genre trouvaient dans Hadj Ali un terrain tout préparé et avaient pour seul effet de déranger notre harmonie antérieure. Je connaissais moins que lui les sentiments de crainte et de timidité auxquels les Arabes paraissent être particulièrement disposés, et il me fallut à diverses reprises lui rappeler nos conventions primitives au sujet du voyage à Timbouctou. Son refrain habituel était d’acheter plus de chameaux, ce qu’il me savait être fort difficile avec des moyens aussi restreints que l’étaient les miens.
On me dit également que le cheikh Ali allait probablement conduire lui-même une caravane à Timbouctou et que je pourrais me joindre à lui. Cependant ce voyage n’était pas certain, pas plus que la date où il serait entrepris. Je ne pouvais attendre longtemps, car il ferait bientôt trop chaud ; nous étions déjà avant dans le mois d’avril, et la température était très élevée ; les caravanes partent ordinairement d’ici dès le mois de janvier.
Sur la montagne au pied de laquelle se dresse Tizgui, à une altitude de 500 mètres, il y a de vieux restes de murailles, qui sont, comme toujours, attribués aux Romains, avec raison, il me semble. Les Portugais et les Espagnols n’ont jamais pénétré dans cette région, et les habitants eux-mêmes n’y ont rien fondé : car on aurait conservé la tradition du fondateur et de l’époque approximative où il vivait. En outre, on y trouve, dit-on, de petites lampes en terre, qui sont, comme on sait, très fréquentes dans les anciennes colonies romaines.
Le 9 avril était un vendredi ; il me fallut donc rester enfermé tout le jour dans une chambre obscure en me disant malade, car chacun s’attendait à me voir aller à la mosquée. Hadj Ali, Benitez et les autres s’y rendirent tous et donnèrent aux curieux des nouvelles de ma maladie : je ne voulais pas courir le risque de prendre part à la prière devant une telle foule, car la moindre faute eût été remarquée, et aurait fort compliqué ma situation. Une fois le cheikh Ali présent, la situation sera tout autre. D’après ce que nous entendons dire, c’est un homme bienveillant et juste ; nous pourrons lui communiquer toute l’affaire, et il nous donnera les conseils indispensables. Il ne faut pas songer à voyager ici sans s’être confié à une personne influente. Du reste ma maladie n’est pas entièrement feinte : depuis plusieurs jours je souffre du manque d’appétit et de malaises accompagnés de douleurs de tête.
Le 11 avril, le cheikh Ali parut enfin ; son extérieur répondait entièrement aux descriptions qu’on m’avait faites de lui : c’était un homme de haute taille, nerveux, ayant à peine cinquante ans, à la barbe grise et aux yeux largement ouverts, pleins de franchise ; il était extrêmement sobre de gestes et presque avare de paroles ; tous portaient un respect illimité à cette figure sympathique, vraiment patriarcale.
Nous discutâmes alors sous toutes ses faces, avec le cheikh, le voyage de Timbouctou ; il le déclara exécutable. Il passait toutes ses journées avec nous et dirigeait lui-même les préparatifs encore nécessaires ; il fallait surtout acheter des peaux de bouc bien cousues, goudronnées, aussi grandes que possible : elles étaient destinées à servir d’outres. Il y avait également beaucoup à faire en ce qui concernait les chameaux : l’animal que nous avions amené du Maroc devait être échangé, et nous avions à en acheter encore un autre. Le cheikh Ali ne s’explique pas clairement au sujet de ses propres projets de voyage ; tantôt il semble qu’il doive partir lui-même, tantôt son frère et ses neveux sont destinés à nous accompagner ; dans tous les cas, il nous faut d’abord quitter la ville pour aller camper quelques jours à la campagne.
Cependant les hommes que j’avais emmenés avec moi de Marrakech me quittaient l’un après l’autre. A Ilerh deux d’entre eux avaient déjà pris le chemin du retour ; à Tizgui le jeune chérif de Marrakech partit en même temps que le serviteur Mouley Ali. Ce dernier était assez serviable, mais très adonné à l’usage du kif, et il devait, au moins une fois par semaine, se livrer à cette passion. Pendant ses accès il n’était pas méchant, mais un rire enfantin et continuel l’empêchait de rendre aucun service ; il ne faisait que des sottises et servait de jouet aux autres. Quoiqu’il ne fût qu’un serviteur, il portait le nom de Mouley, auquel les chourafa ont seuls droit, parce qu’il était parent, fort éloigné il est vrai, de Mouley Abbas, l’oncle du sultan.
Le 16 avril ces deux hommes nous quittèrent, pour retourner à Marrakech par Mogador. Je donnai au jeune chérif une quantité de lettres qu’il devait déposer chez le consul allemand, M. Brauer ; toutes sont parvenues en Europe. Le chérif du Tafilalet, qui nous avait rejoints à Taroudant, partit également pour continuer sa route vers l’oued Noun ; de sorte que notre nombre s’était fort réduit, et que je restai seul avec mes deux interprètes, Kaddour et le petit Farachi.
Un autre homme, nommé Mouhamed, qui n’était pas originaire du pays et qui nous fournissait des moutons et d’autres objets d’alimentation, s’offrit à voyager avec nous. Il s’était échappé du Maroc pour ne pas être soldat et ne produisait pas du tout une bonne impression ; mais il se montra plein de sens pratique pendant les préparatifs de voyage, et le cheikh Ali nous conseilla de l’emmener.
Même vis-à-vis du cheikh, je passais pour un médecin turc ; cependant il paraissait n’y croire que médiocrement, mais semblait ignorer qui j’étais et ne s’inquiétait que de mon voyage. Il nous conduisit un jour dans une maison neuve avec un beau jardin ; ici les habitations sont construites comme dans le reste du Maroc : des toits plats, des murs d’argile battue, des vérandas, etc.
Demain nous devons quitter Tizgui pour l’oued Draa. Si cet homme ne me trompe pas, nous atteindrons ainsi notre but ; mais il m’est impossible d’admettre que le cheikh se fasse de nous un jouet ; Benitez, qui connaît bien le caractère des Arabes, tient, lui aussi, pour un grand bonheur notre rencontre avec ce chef. Un seul point reste obscur : nous ignorons s’il fera route quelque temps avec nous ; et, comme il n’aime pas beaucoup les questions, nous en sommes réduits à attendre ce qu’il décidera.
Le 17 avril au matin nous quittons Tizgui, en compagnie d’Amhamid, qui est une sorte d’intendant du cheikh, et d’un neveu de celui-ci, pour aller à la campagne, c’est-à-dire dans le lit de l’oued Draa, où se trouvent des champs d’orge et des pâturages.
La marche dura huit grandes heures et nous mena vers le sud-est ; nous arrivions par là dans le vrai désert du Sahara, et dans la zone septentrionale, la hamada. C’est une vue magnifique que celle dont on jouit là sur les montagnes de l’Anti-Atlas, avec l’étroite ouverture de l’oued Temenet et la ville de Tizgui cachée dans ses palmiers.
Après avoir dépassé cette ville, le chemin devint très pierreux ; nous franchîmes encore une fois l’oued Temenet, qui se dirige de là vers le sud-ouest et se jette dans l’oued Draa. Nous arrivâmes à une ligne de rochers qui surgissaient de la plaine et consistaient en couches verticales de quartzite foncée ; puis vinrent des collines de sable mobile avec un puits ; nous franchîmes une faible étendue de serir, c’est-à-dire une plaine couverte de petits cailloux roulés, pour nous arrêter un peu sur la rive droite de l’oued Draa, en un point nommé Maaden.
La température était déjà fort élevée, et le thermomètre ne descendit un peu au-dessous de 30 degrés centigrades que vers le soir ; les dernières heures de la soirée, avec quelque 20 degrés, furent très agréables. Le lieu où nous avions dressé nos tentes était très bien choisi ; seulement l’eau y était mauvaise, car nous devions la prendre dans quelques mares demeurées au fond de l’oued Draa, complètement desséché en cet endroit. Au contraire, il y avait là beaucoup de lait de chèvre. Comme je l’ai dit, la large vallée de l’oued Draa et les terrains environnants servent de pâturages aux troupeaux de moutons et de chèvres ; on cultive des champs d’orge sur les points favorables. Plusieurs tribus ont des droits sur ces terres : non seulement les Maribda, mais aussi leurs voisins les Aït Brahmin, ainsi que les gens de l’oued Noun, y font paître leurs troupeaux ; on peut aisément s’imaginer qu’il arrive souvent des querelles entre ces bergers, surtout à l’occasion de vols d’animaux. Même pendant la nuit ils placent des sentinelles, et l’arrivée d’un ou de plusieurs hommes est toujours annoncée par des coups de feu d’une sentinelle à l’autre.
Le cheikh Ali est encore occupé à rentrer ses orges ; il passe d’ordinaire ses journées aux champs, mais il vient nous rejoindre le soir sous notre tente et y demeure la nuit. A Tizgui il était chaque jour notre hôte à table, tandis qu’ici il nous envoie de la viande et du lait en abondance. Nous recevons également des visites du voisinage ; le bruit de mon arrivée s’est répandu très vite. Le 19 avril apparurent deux coquins, à mine patibulaire, de la tribu berbère universellement redoutée des Aït Tatta ; nous leur offrîmes quelques tasses de thé, et même un peu de sucre, de thé et de bougies. Ils en furent très satisfaits et nous déclarèrent qu’ils ne nous surprendraient pas et nous pilleraient encore moins. Ils avaient entendu dire qu’un chérif et un Chrétien étaient en route pour Tendouf et portaient avec eux des masses d’or ; maintenant, ajoutèrent-ils, ils étaient persuadés que notre richesse en or était fort maigre, et, comme d’ailleurs nous étions les hôtes du cheikh Ali, ils nous laisseraient continuer tranquillement notre route. Les Aït Tatta jouissent, s’il est possible, d’une réputation encore plus déplorable que les Howara, et ils entreprennent des courses folles à travers le désert pour surprendre les caravanes.
Ici on est très fréquemment mis en émoi par les coups de feu des bergers, qui, de leurs postes d’observation, aperçoivent de très loin tout arrivant. On entend souvent également des bruits de querelles ou de discussions, et, si le cheikh Ali n’avait pas toujours été dans notre voisinage, nous aurions trouvé la situation fort incommode. Le cheikh, ainsi qu’un pauvre taleb qui fait toutes ses lettres, puisqu’il ne sait ni lire ni écrire, se rendent dans nos tentes aussitôt que leurs affaires le leur permettent, et soupent tous les soirs avec nous.
Par contre, nous sommes toujours dans l’incertitude au sujet des intentions du cheikh : tantôt il semble qu’il va renvoyer des chameaux à Tizgui, pour y chercher des marchandises, tantôt il ne peut plus partir avec nous. Les chameaux me causent mille ennuis. A Tizgui j’avais dû en faire abattre un, car il allait mourir, j’en fis du moins vendre la viande et j’en tirai près de 15 douros. Ici je m’aperçus qu’un autre chameau portait une blessure ouverte très étendue, et que j’avais à en redouter la perte. J’eus à cette occasion avec Hadj Ali une scène extrêmement vive, dans laquelle il affecta de se croire insulté. Cette comédie alla même si loin qu’il prétendit vouloir se tuer. Il m’écrivit une lettre d’adieu, prit ostensiblement un revolver et s’éloigna. Cette fausse sortie ne m’en imposa pas le moins du monde, comme il était naturel : je le laissai partir, et mes serviteurs le ramenèrent bientôt. Hadj Ali aurait beaucoup donné pour que mon voyage n’eût pas lieu. Plus le jour du départ approchait, plus sa terreur au sujet de contrées inconnues augmentait.
Le 21 avril je me sentis fort mal, par suite de la chaleur et de la mauvaise eau ; les essaims de mouches qui bourdonnaient autour de nous étaient une autre plaie fort désagréable ; Hadj Ali se trouvait aussi très mal, de sorte que nous souhaitions avidement de pouvoir partir, d’autant plus que la contrée ne semblait pas sûre : les vols de bestiaux et les rixes qui en étaient la conséquence arrivaient fréquemment ; même des gens du groupe d’oasis de Tekna, placé au sud de l’oued Noun, viennent jusqu’ici faire paître leurs troupeaux ou pour voler du bétail.
J’avais depuis longtemps songé à ces oasis pour en faire à l’occasion le point de départ de mon voyage vers Timbouctou, au cas où je ne pourrais réussir à partir d’ici. La population paraît, il est vrai, y être un peu pillarde, mais il est possible de solliciter l’appui d’un chérif influent.
Il fait toujours très chaud, et, l’après-midi, nous avons constamment près de 30 degrés centigrades ; le séjour sous les tentes étant désagréable, nous sommes obligés de rechercher l’abri des buissons ; là du moins on a l’avantage d’être exposé aux vents frais, qui soufflent sans cesse depuis notre arrivée.
Le 23 avril, le bruit se répandit que des messagers de Sidi Housséin étaient arrivés avec des lettres pour le cheikh Ali ; parmi eux était l’homme qui nous avait accompagnés, en quittant Ilerh, pendant peu de temps et avait réclamé pour cela un prix très exagéré. Hadj Ali, dont le malaise s’était accru subitement, me raconta que Sidi Housséin avait adressé à notre ami le cheikh une lettre l’invitant à nous conduire à quelque distance dans le désert et à nous y faire disparaître : le butin serait alors partagé. Si le cheikh avait des scrupules, il pouvait du moins nous défendre d’aller plus loin et me faire ramener à Ilerh. Tout d’abord je ne voulus pas croire à ces nouvelles ; je m’imaginais que c’était simplement une manœuvre de Hadj Ali pour me faire peur et m’entraîner à l’abandon de mes projets. Mais, le jour suivant, le cheikh lui-même confirma l’arrivée d’une lettre semblable ; il ajouta aussitôt qu’il ne répondrait même pas à de pareilles insinuations et se bornerait à renvoyer leurs porteurs sans autre forme ; je pouvais être absolument tranquille : aussi loin que s’étendait son influence, rien n’arriverait ni à mes gens ni à moi.
C’était un fort méchant tour de Sidi Housséin. Comme il possédait mon attestation écrite prouvant que j’avais trouvé protection dans son pays, il pouvait attendre tranquillement les réclamations du sultan du Maroc et repousser toute responsabilité. Je suis convaincu que Sidi Housséin avait envoyé après nous en secret des coupeurs de route, pour nous anéantir au delà des frontières de son pays ; nous ne devions qu’à la circonstance de ma rencontre avec les gens du cheikh d’avoir pu échapper à une surprise. Maintenant Sidi Housséin cherchait à exécuter avec l’aide du cheikh Ali son plan longuement prémédité. Ce dernier se comporta honnêtement : il lui eût été facile de me forcer à renoncer à mon voyage et à revenir, en faisant usage de son influence pour déterminer mes guides et mes serviteurs à refuser de m’accompagner ; je n’aurais pu rien faire contre cette éventualité.
En outre il était de l’intérêt du cheikh de suivre les conseils de Sidi Housséin. Le cheikh est en relations commerciales assez fréquentes avec Mogador, et ses caravanes traversent d’ordinaire le pays de Sidi-Hécham. Même cette circonstance ne put le faire chanceler dans sa résolution ; il renvoya les messagers sans réponse et déclara qu’il partirait avec moi pour Tendouf dès que ses travaux des champs seraient terminés, et que là il s’occuperait de me faire continuer mon voyage. C’était pour moi un résultat fort désiré, et j’étais tellement convaincu que le cheikh Ali tiendrait complètement ses promesses, que je ne prêtai pas la moindre attention aux soupçons mesquins de mes gens, que le manque de foi de Sidi Housséin avait jetés dans l’anxiété et la terreur.
Vers la fin de notre séjour, nous eûmes le soir un vent d’ouest très froid et peu agréable, tandis que pendant le jour il y avait plus de 30 degrés de chaleur. On comptait sur le retour prochain de la grande caravane de Timbouctou, Kafla el-Kebir, qui va chaque année de Tendouf au Soudan et qui a été plusieurs fois pillée dans ces dernières années. Le cheikh Ali attendait des nouvelles d’un parent vivant là-bas et qui s’occupait de ses affaires ; de ces nouvelles dépendrait le voyage du cheikh lui-même à Timbouctou.
Le 27 avril, les premiers avant-coureurs de la grande caravane arrivèrent, annonçant qu’elle avait passé le désert sans danger. Elle se dissout à Tendouf, et ses membres se dispersent dans toutes les directions, pour se réunir de nouveau l’année suivante.
Mes gens, et surtout Hadj Ali, s’abandonnent à un sort inévitable ; ils voient que rien ne me détournera de mon voyage, même le motif, sérieux par lui-même, qu’il fait déjà trop chaud pour traverser le désert ; c’est ainsi que nous nous préparons à quitter l’oued Draa, le 28 avril 1880.
Mon troupeau de chameaux est complet aujourd’hui, et se compose de neuf bêtes ; à la place de l’animal tué à Tizgui, j’en ai acheté du cheikh un nouveau, grand et vigoureux animal, payé 40 douros ; j’ai échangé le petit chameau de Marrakech pour un autre, qui a déjà fait le voyage du désert ; j’ai troqué de même le cheval de Hadj Ali contre un chameau. Le cheikh envoie avec nous à Tendouf un certain nombre de chameaux chargés, et, comme il nous accompagne, nous n’avons absolument rien à craindre pendant ce trajet.
Nous faisons ce jour-là une courte marche de quelques heures, en remontant l’oued Draa. La vallée est très large, et couverte de pâturages, de champs d’orge ; il y a même quelques maisons. Des bancs nettement déterminés de schiste argileux, presque verticaux et dirigés parallèlement au système de l’Atlas, se montrent sur différents points ; les thuyas ne sont pas rares, et le sol est un peu moins sablonneux qu’autour de notre bivouac. Mais nous cherchons de l’eau inutilement ; les bergers, pour abreuver leurs troupeaux, ont creusé des puits en certains endroits et utilisé des cavités naturelles, où l’eau se rassemble à certaines époques. Dans la partie supérieure de l’oued Draa, ce fleuve a de l’eau, mais il en descend très peu, car presque tout est employé à l’agriculture.
Dans les berges verticales on voit de petites cavernes creusées de place en place par les bergers et où ils passent la nuit ; en outre, comme je l’ai dit, ils ont des maisons d’argile.
Le soir nous apprenons de nouveau que Sidi Housséin a envoyé des messagers à Tekna, pour nous y faire arrêter. J’avais peut-être un jour laissé échapper le nom de Tekna, et, pour travailler plus sûrement à notre perte, Sidi Housséin avait probablement agi auprès des habitants de cette ville, en les invitant à coopérer à notre disparition. Comme les gens de Tekna sont également d’effrontés pillards, il n’est pas invraisemblable qu’ils envoient une quantité de cavaliers à notre recherche dès qu’ils apprendront notre départ de Tendouf. Cette nouvelle agit encore d’une façon très fâcheuse sur mon pauvre Hadj Ali, qui se trouve à regret dans cette situation. Le soir nous avons de nouveau un violent vent d’ouest, avec 20 degrés seulement.
Le matin du 29 avril, chacun était debout dès quatre heures, mais il en était sept avant que nous nous missions en route ; nous avions vingt chameaux à charger, ce qui n’est pas un petit travail. Ce jour-là, le chemin remontait tout droit vers l’est la vallée de l’oued Draa, que nous traversâmes obliquement ; le caractère du pays restait le même : des champs d’orge et des pâturages entre des endroits sablonneux et stériles, quelques thuyas, des argans isolés, quoique nous eussions déjà dépassé la limite sud de leur zone d’extension, et une herbe maigre.
En un point nommé Oum el-Achar nous remontâmes la berge escarpée du Draa et nous nous trouvâmes sur sa rive gauche. Devant nous se dressait une chaîne de montagnes peu élevée, à crête dentelée, que nous devions franchir : je trouvai là, au bivouac, du calcaire, qui s’étend au loin vers le sud, et du grès, moins abondant ; ces roches étaient remplies de fossiles paléozoïques, et surtout de crinoïdes et de brachiopodes. Mais il me fallut être fort prudent en ramassant ces fossiles, pour ne pas éveiller la méfiance ; les gens qui m’entouraient n’en connaissaient pas la valeur, et ils auraient cru à de la sorcellerie en me voyant recueillir des pierres ; la pensée de l’or eût été naturellement la première à leur venir.
Un petit oued desséché vient du sud et se jette dans l’oued Draa auprès de notre bivouac, après avoir traversé la chaîne bordière dont j’ai parlé. La marche du jour n’a duré qu’environ quatre heures, et vers midi nous nous arrêtons déjà pour faire reposer nos chameaux et dresser nos tentes.
Nous avons quitté là l’oued Draa, la rivière la plus importante du nord-ouest de l’Afrique jusqu’au Sénégal, en raison de la longueur de son cours, de la largeur et de la profondeur de son lit ; mais il roule rarement de l’eau.
Ses sources sont dans les plus hautes régions de l’Atlas ; de ce point la rivière prend d’abord une direction presque nord-sud ; puis, à l’oasis d’Adouafil, elle se détourne directement à l’ouest et atteint enfin l’Atlantique, après avoir conservé en général la direction de l’ouest-sud-ouest, et après un cours de plus de 1100 kilomètres.
Sous le nom de pays d’oued Draa on distingue particulièrement les groupes d’oasis qui se sont formées dans la partie supérieure de la rivière avant qu’elle ait pris la direction de l’ouest. La rivière y est toujours abondante, car elle est alimentée par les sommets neigeux de l’Atlas central. Aussi trouve-t-on dans son voisinage une foule d’oasis florissantes, où poussent en abondance des légumes, des fruits et des grains de toute nature, et surtout d’excellentes dattes. Mais c’est là aussi que l’eau vivifiante est utilisée et répartie en canaux d’irrigation sans nombre, de sorte qu’il y en a peu pour le cours moyen, et qu’il n’en reste plus pour le cours inférieur. Il y a des années pendant lesquelles un faible courant d’eau atteint réellement la mer, durant peu de temps ; mais celles où le cours inférieur, que nous avions traversé, est à sec, doivent être les plus nombreuses. Il ne reste alors d’autre eau dans le lit de la rivière que celle provenant des pluies locales. Pourtant un peu d’eau doit toujours couler au travers des sables du lit, car autrement les mares et les puits seraient bientôt à sec, et les pâturages, ainsi que les champs d’orge, ne pourraient subsister.
Non loin du point où l’oued Draa s’incline vers l’ouest presque sous un angle droit, il s’élargit de manière à former un lac, l’el-Debaïa, qui n’est complètement rempli d’eau que pendant les années humides : cette inondation ne dure ordinairement que peu de temps, car le sol est employé à la culture des céréales.
Le lit du Draa est une vallée d’érosion très large et très profonde, qu’il s’est creusée dans les couches paléozoïques dont se compose la lisière nord du Sahara occidental ; la pente n’a d’importance que dans le cours supérieur ; au contraire, au-dessous de sa courbure, le courant est très lent, comme il est naturel, puisque l’eau coule à travers un plateau généralement uni et montrant peu d’ondulations.
Les bords de cette vallée, qui atteint parfois plus de 2000 mètres de large, ressemblent à des chaînes de montagnes ; la force d’érosion a été ici extrêmement puissante, comme on le voit encore par les berges verticales, brutalement déchirées et découpées.
On prétend que le Draa avait encore un cours permanent dans les temps historiques ; d’anciens écrivains rapportent que les hippopotames et les crocodiles y abondaient, et que les éléphants vivaient dans ces contrées. Les pétroglyphes dont j’ai parlé et qui se trouvent près de l’oued Draa renferment beaucoup d’éléphants et d’hippopotames ; ce qui peut être regardé comme une preuve de ces assertions.
Gerhard Rohlfs, auquel nous devons tant pour la connaissance du nord de l’Afrique, fut aussi le premier Européen instruit qui visita, en 1862, le groupe des oasis du Draa, au pays dit de l’oued Draa. Ces oasis se divisent du nord au sud en cinq provinces, dont la plus méridionale, Ktaoua, est la plus importante. Tout le groupe appartient nominalement au sultanat du Maroc, aussi bien que le Touat, mais le sultan n’y a aucune influence ; chaque localité s’administre elle-même, et il n’est pas question de chef suprême commun. Le sultan y envoie, il est vrai, de temps en temps, un fonctionnaire, qui habite dans le district central de Ternetta, mais cela n’est que pour la forme ; les Draoui[2] ne livrent au sultan ni présents ni impôts.
Le bourg des Beni Sbih, au sud de Ktaoua, est le plus considérable pour le nombre d’habitants ; mais la ville la plus importante est Tamagrout, car il s’y trouve une grande zaouia, siège d’une importante confrérie religieuse.
Le plus grand nombre des habitants des oasis de l’oued Draa sont des Chelouh, et, comme tels, ils sont fort peu disposés à accepter l’autorité du sultan ; ils appartiennent surtout à la tribu des Aït Tatta, qui ne le cèdent pas en mauvaise réputation aux Howara, ainsi que je l’ai déjà dit. Ils considèrent la région du Draa comme leur terrain de chasse, mais vont assez souvent au sud jusque dans le désert, pour piller les caravanes.
Il existe aussi dans ces oasis une population arabe dont une grande partie appartient à des familles de chourafa, de même qu’au Tafilalet ; en outre, la tribu arabe des Beni Mouhammed y est dispersée en nombreuses petites communautés, qui ont conservé la coutume arabe d’habiter dans des villages de tentes, tandis que presque partout les Berbères logent dans de grandes maisons d’argile.
Il y a un grand nombre de Nègres esclaves ; les Juifs sont tolérés dans les localités importantes, où ils n’ont pas à souffrir les mêmes vexations qu’au Maroc. Ils sont surtout artisans : menuisiers, tailleurs, cordonniers, ouvriers en métaux, etc., et se sont rendus en quelque sorte indispensables aux Draoui.
Le groupe d’oasis de l’oued Draa est fort peuplé ; le nombre de ses habitants est évalué à plus de 200000 ; ils font avec Timbouctou et le Soudan un commerce qui n’est pas sans importance ; en outre la culture des dattes et des légumes y est très florissante. Avec celles du Tafilalet, les dattes de l’oued Draa sont réputées au Maroc pour les meilleures et sont exportées en grande quantité.
On raconte qu’une particularité botanique s’y rencontre dans la plus belle et la plus grande des provinces, Ktaoua : une partie très importante du sol arable est si bien couverte d’une plante, la réglisse (Glycyrrhiza), qu’on ne peut l’en faire disparaître. Le grain cultivé ne suffit pas pour la population, qui est fort dense, et l’on doit en importer du dehors.
Le matin suivant, nous continuons vers le sud et franchissons par des zigzags la chaîne de hauteurs pierreuses et escarpées, ce qui est très fatigant pour les chameaux. Puis nous arrivons dans une plaine semée de pierres et d’acacias ou de thuyas isolés. Elle était couverte de fossiles roulés et polis qui s’étaient détachés du sous-sol rocheux. Il nous fallut alors tourner toute une série de petites montagnes, se succédant en forme de coulisses ; dans l’intervalle de ces rochers presque verticaux une large vallée décrivait de nombreuses courbes.
Nous avions encore un violent vent d’ouest, de sorte que la chaleur ne semblait pas particulièrement pénible. Ce jour-là nous nous arrêtâmes de nouveau vers midi, autant pour ménager nos chameaux dans ce terrain rocheux, que pour attendre le cheikh Ali, resté un peu en arrière. D’après ce qu’il nous a dit, il est maintenant certain qu’il ira avec nous à Tendouf et qu’il nous donnera un guide pour le voyage ultérieur ; aucun de ses fils ou de ses neveux ne nous accompagnera.
Le jour suivant, 1er mai, nous faisons encore une courte marche de trois heures, qui nous mène à un nouvel oued, le Merkala, uni plus tard au Draa. Nous demeurons sur la rive nord, où le sable s’est amoncelé en une ligne de dunes ; en cet endroit il se trouve un puits, où nous faisons des provisions d’eau pour notre route jusqu’à Tendouf. Les acacias et les tamaris apparaissent, mais il n’y a aucune créature animée. Tout le pays entre l’oued Draa et l’oued Merkala porte le nom d’el-Bdana.
Pendant la nuit du 1er au 2 mai la pluie tombe par un vent très froid ; le matin suivant, de bonne heure, le ciel est encore très couvert et nous n’avons que 6 degrés ; nous nous sentons très mal à l’aise et tremblons de froid ; aussi attendons-nous toute la journée le retour d’une température plus clémente.
Les formes d’érosion des montagnes isolées et des crêtes que nous avions traversées le jour précédent sont fort originales. Le rocher forme de longues assises, à angles très nets, ressemblant à des murs, d’où surgissent des contreforts en forme de tours, avec des murs tombant verticalement ; de loin on croit voir de vieux châteaux forts entourés de murailles et de tours.