[49] Bien que l’esclavage n’existe pas au Mexique, la loi permet d’acheter ces enfants, sous le prétexte spécieux de les convertir à la foi chrétienne ; cette indulgence de la loi favorise parfois d’odieuses spéculations.
Le récit de Bermudes était terminé. Après une courte pause, me voyant sans doute plus préoccupé de mon propre danger que de ses aventures, le chasseur mexicain ajouta :
— Il est temps maintenant de songer à vous.
— Le moment est donc venu ? lui demandai-je.
— Il approche du moins, reprit le chasseur. Ne vous apercevez-vous pas que le silence devient de plus en plus profond autour de nous ? Ne sentez-vous pas que l’odeur des plantes a presque changé, et que, sous l’influence de la nuit, elles exhalent de nouveaux parfums ? Quand vous aurez plus longtemps vécu dans le désert, vous apprendrez que chaque heure du jour comme chaque heure de la nuit y a sa signification, son caractère propre. A chaque heure, une voix se tait, comme une voix nouvelle s’élève. A présent, les bêtes féroces vont saluer les ténèbres, comme demain les oiseaux salueront le jour qui naîtra. Nous touchons au moment où l’homme perd le prestige imposant que Dieu a mis sur son front, car la nuit son œil s’éteint, tandis que celui des animaux s’allume et perce l’obscurité la plus profonde : l’homme est le roi du jour, le jaguar est le roi des ténèbres.
En prononçant ces mots empreints d’une emphase tout espagnole, le chasseur se leva et prit, à la place qu’il avait quittée, un paquet qu’il déroula : c’étaient deux peaux de moutons recouvertes de leur toison. Puis il tira son couteau de sa gaîne.
— Voilà vos armes, me dit-il.
— Et que diable voulez-vous que je fasse de cela ? lui répondis-je. J’espérais que vous alliez me donner au moins une carabine.
— Une carabine ! reprit Bermudes ; pensez-vous que j’en aie une provision ? Je n’ai que celle-ci, et, quelque bien placée que je la croie entre vos mains, elle le sera mieux encore dans les miennes ; car en tout il faut de l’habitude, et vous m’avez dit que c’était la première fois que vous chassiez le tigre.
Matasiete s’obstinait à appeler cela chasser !
— Laissez-moi vous expliquer au moins, continua-t-il, l’usage de ces armes. Vous allez rouler ces deux peaux autour de votre bras gauche, et vous prendrez le couteau de la main droite ; vous mettrez en terre le genou droit, et vous appuierez votre bras enveloppé sur le genou gauche. De cette façon, le bras protégera votre corps et votre tête, tandis que votre genou protégera le ventre ; car les tigres ont la mauvaise habitude de chercher à éventrer leur ennemi d’un coup de patte. Si vous êtes attaqué, vous présentez votre bras, et, pendant que les crocs de l’animal s’enfoncent dans la laine, au lieu d’être éventré, c’est vous qui, d’un coup de couteau, lui ouvrez le ventre de bas en haut.
— Ceci me semble incontestable, lui dis-je, mais j’aime mieux croire que deux chasseurs comme vous ne manqueront pas un tigre ; mon parti est pris, je chasserai les mains dans mes poches, ce sera plus original.
— Mais s’il y en a deux ?
— Eh bien ! vous êtes deux. D’après votre raisonnement, les tigres n’attaquent de compagnie que dans le seul cas de la réunion du mâle et de la femelle : nous ne pouvons donc avoir sur les bras plus de deux tigres à la fois… à moins pourtant qu’il ne nous soit réservé cette nuit de constater, à nos dépens, un cas de polygamie contraire à toutes les lois de l’espèce.
A défaut de son armure de peaux de moutons, le chasseur insista pour me faire prendre le couteau, que j’acceptai. C’était une lame longue et pointue, avec un manche de corne hérissé de gros clous de cuivre. Puis les deux associés amorcèrent leurs carabines, et nous n’échangeâmes plus d’autre parole. Tant que la lune n’avait pas été élevée dans le ciel, ses rayons obliques avaient encore versé çà et là, à travers les troncs d’arbres, assez de lumière pour éclairer les labyrinthes du bois ; mais, au moment où les préparatifs des deux chasseurs furent achevés, la lune dardait perpendiculairement à la terre ses clartés, qui, dès lors interceptées par le feuillage, laissaient la forêt dans une obscurité complète, tandis qu’elles se répandaient sans obstacle sur la source et sur la clairière, presque aussi vivement illuminées qu’en plein jour. Nous étions abrités par un palétuvier dont les branches inclinées vers la terre formaient une arche assez large. A une vingtaine de pas devant nous, retenu par la longe qui l’attachait, le poulain, dont l’instinct devait servir de guide aux chasseurs, s’était couché près de la source. Je le vis bientôt relever la tête et commencer à donner des signes d’inquiétude. A cette inquiétude vague succédèrent de petits cris de terreur entrecoupés et des efforts pour briser ses liens ; ces efforts étant impuissants, il resta immobile, mais tout son corps tremblait, et ses naseaux laissaient échapper des hennissements d’angoisse. Un souffle de terreur planait dans l’atmosphère. Tout à coup un rugissement caverneux, parti du sommet des hauteurs voisines, fit vibrer les échos du bois. Le pauvre animal cacha sa tête dans l’herbe. Un profond silence suivit ce formidable avertissement. Les deux chasseurs sortirent de leur retraite en se courbant, et j’entendis le double craquement de la carabine qu’ils armaient.
— Restez en arrière, me dit le Canadien à voix basse.
— Non pas, s’il vous plaît, répondis-je aussitôt ; j’aime mieux être entre vous. Puis j’ajoutai : — Croyez-vous qu’il y en ait deux ?
Au moment où le Canadien me répondait par un signe dubitatif, un arbre qui s’élevait près de la source, parcouru par des griffes acérées, trembla depuis les branches inférieures jusqu’au sommet.
— Deux ! dit le chasseur mexicain.
— Est-ce tout ? demandai-je.
— Oui, jusqu’à présent.
Un rugissement terrible qui éclata à mes oreilles comme le son de dix clairons m’empêcha d’ajouter aucune observation. Je vis un corps fauve et blanc s’abattre sur le poulain que la terreur aplatissait contre le sol ; j’entendis un craquement d’os brisés suivi presque aussitôt d’une détonation : c’était le Mexicain qui avait tiré.
— Votre couteau, dit-il au Canadien en sautant en arrière près du coureur des bois, qui s’apprêtait à faire feu à son tour ; à vous, là-haut !
Je levai les yeux dans la direction indiquée par Bermudes, qui saisit le couteau du Canadien. Au sommet et à travers les rameaux du cèdre incliné sur la source, je vis deux larges prunelles luisantes comme des charbons allumés qui épiaient tous nos mouvements ; c’était le second jaguar, dont la queue fouettait le feuillage et faisait tourbillonner des flocons de mousse arrachée aux branches. Immobile près de son compagnon, le Canadien ne perdait pas de vue les deux prunelles sanglantes dont son rifle suivait tous les mouvements. Cependant le jaguar blessé par Bermudes s’était élancé d’un bond jusqu’à lui ; la lune éclairait alors en plein le terrible animal. Une de ses pattes, presque séparée de l’épaule par la balle du chasseur, laissait couler des flots de sang. Ramassé sur lui-même pour tenter un dernier élan, le jaguar courbait la tête et rampait en rugissant avec fureur. Ses prunelles enflammées se dilataient outre mesure. Bermudes, calme et sur la défensive, le regardait fixement en faisant luire à ses yeux la lame de son couteau. Enfin le jaguar recueillit ses forces et bondit en avant ; mais ses muscles, déchirés par la balle, avaient faibli, et il retomba épuisé à la place que le chasseur venait d’abandonner en sautant de côté. Rien ne me séparait plus du tigre quand, frappé deux fois par le poignard du brave Matasiete, il poussa un dernier et effroyable rugissement, se tordit et expira : la lame lui avait traversé le cœur.
— C’est égal, s’écria Bermudes, voilà une peau affreusement abîmée ; je ne parle pas de la mienne, et il montrait son bras déchiré par une longue estafilade. Il achevait à peine, qu’un second rugissement se fit entendre du côté du cèdre ; une détonation y répondit, et un bruit de branches brisées, suivi d’une lourde chute, annonça un de ces coups d’adresse qu’un rifleman du Nord est seul capable d’exécuter. Le Canadien avait visé son ennemi, au juger, entre les deux yeux. Quand les deux chasseurs faisant le tour du bassin, eurent retrouvé le corps du jaguar, leurs cris de triomphe m’apprirent que l’infaillible coup d’œil du Canadien ne l’avait pas trompé. Je m’approchai non sans quelque compassion, d’une autre victime de l’homme et du tigre, je veux parler du poulain sacrifié. Le pauvre animal gisait immobile sur l’herbe. Une empreinte saignante sur le sommet de la tête, une autre sur le museau, et la fracture complète des vertèbres du cou, prouvaient que la mort avait dû être instantanée. Déjà roide et glacé comme lui, le premier jaguar gisait à ses côtés, et je le mesurais encore de l’œil, mais à distance, quand les deux associés arrivèrent, traînant la femelle, dont la balle avait brisé le crâne. Cette fois, du moins, la peau restait intacte.
— Savez-vous que vous chassez parfaitement le jaguar, seigneur cavalier ? me dit Bermudes.
— C’est vrai, mais il faut que j’y sois forcé.
— Comment, forcé ?
— Eh parbleu ! pouvais-je m’en aller ? qu’auriez-vous dit, si j’avais refusé de rester avec vous ?
— J’aurais dit que vous aviez peur.
— Et que direz-vous maintenant ?
— Que vous êtes un brave !
— Eh bien ! c’est ce qui vous trompe, répliquai-je ; j’ai eu peur, très-peur même, et je suis resté !
Les deux chasseurs se montrèrent disposés à passer la nuit près du butin qu’ils avaient si bien acquis. Pour moi, qui ne pouvais que gagner à échanger les carreaux de ma chambre contre un bon lit de mousse, je me rangeai à leur avis, à condition toutefois qu’on allumerait du feu. Mon désir fut satisfait. Notre foyer répandit bientôt de joyeuses lueurs sur les beaux arbres qui ombrageaient la source, et les harmonies de la solitude ne tardèrent pas à nous endormir.
Le lendemain matin, à mon réveil, je trouvai les deux associés, les bras ensanglantés, la chemise retroussée jusqu’au coude, occupés à écorcher les deux jaguars. Quand ils eurent fini cette besogne, qu’ils avaient accomplie avec la dextérité de gens habitués à de semblables opérations, ils chargèrent les peaux sur leurs épaules, et nous reprîmes tous les trois le chemin de l’hacienda. Des félicitations sans nombre nous accueillirent à notre arrivée ; la belle Maria-Antonia voulut bien y joindre les siennes : je n’ai pas besoin de dire que je n’en pris naturellement qu’une part très-modeste.
— Ah çà ! mon fils, dit don Ramon à Bermudes après lui avoir compté les vingt piastres de prime pour les deux têtes de jaguar, il y a ici une foule de prétentions à l’égard du jeune païen que tu as ramené. Chacun de nous voudrait acheter une occasion méritoire d’être agréable à Dieu en arrachant une âme aux griffes de Satan, et j’espère que tu seras raisonnable dans tes désirs.
Bermudes se gratta l’oreille, passa la main plusieurs fois dans son épaisse chevelure, et répondit :
— J’ai fait vœu de consacrer le produit de ma prise aux âmes du purgatoire. Or comme nous voulons tous faire une œuvre également méritoire, je ne saurais l’estimer à un prix trop élevé, comme aussi vous ne sauriez acheter trop cher cette occasion d’être agréable à Dieu.
Ce dilemme du rusé chasseur sembla fort embarrassant au seigneur don Ramon, qui jugea prudent de remettre la discussion à un moment plus favorable. Il se retira, laissant Bermudes répondre aux nombreuses questions qui de toutes parts lui étaient adressées. Parmi les assistants, un seul ne paraissait point partager la curiosité générale. Il se tenait à l’écart, faisant sauter en l’air une piastre qu’il avait dans la main, et murmurait entre ses dents :
— Je n’ai jamais joué d’Indiens sur une carte ; ce serait pourtant une belle partie, surtout avec mon infaillible martingale.
Puis s’approchant de moi, ce dernier personnage, qu’on a déjà reconnu, me dit à voix basse :
— Je n’ai pas oublié votre recommandation, seigneur cavalier ; voici votre piastre que je vous ai promis de réserver pour une occasion solennelle, et je tiendrai parole.
La nuit venue, je méditais dans ma chambre sur l’inutilité d’un plus long séjour à l’hacienda, où rien ne me retenait désormais, quand on vint frapper à ma porte, qui s’ouvrit sur mon invitation. Je vis entrer le chasseur mexicain, dont le front était soucieux.
— Seigneur cavalier, me dit-il, vous qui chassez si bien le tigre, vous plairait-il de nous accompagner encore à la chasse aux loutres, et, par occasion, à la chasse aux Indiens !
— Ceci mérite réflexion, lui répondis-je ; les plus belles choses sont celles dont il faut le moins abuser. Je suis fort satisfait de ma chasse aux tigres, celle aux loutres me sourirait assez ; mais je refuse formellement de chasser à l’Indien.
Bermudes soupira d’un air tragique.
— Hélas ! seigneur cavalier, je n’en puis dire autant : il faut que je donne encore la chasse à ces païens. J’ai joué, j’ai perdu mon Indien avec ce drôle si bien nommé Martingale, et les âmes du purgatoire sont de nouveau obligées de me faire crédit !
Après avoir cherché à consoler de mon mieux le pauvre chasseur, je convins de quitter l’hacienda le lendemain avec lui et le Canadien ; puis je le congédiai, sans me dissimuler que la créance des âmes du purgatoire était fort aventurée, et qu’elles couraient grand risque de n’avoir jamais en Bermudes qu’un débiteur insolvable.