Climatologie. — Le climat du Bondou appartient à la classe des climats chauds par excellence. Comme dans toute cette partie de l’Afrique occidentale, il y existe deux saisons bien tranchées : la saison sèche et la saison des pluies ou hivernage.

La saison sèche commence, en général, vers la fin d’octobre ou au commencement de novembre. Elle dure jusqu’à la fin de juin. Mais cela n’est vrai que pour la partie nord du pays. Dans les régions méridionales, elle est beaucoup plus courte. Elle est caractérisée par une élévation considérable de la température, et il n’est pas rare de voir le thermomètre, pendant les mois d’avril et de mai surtout, marquer jusqu’à 46 et 47 degrés centigrades à l’ombre et jusque dans l’intérieur des cases. Le baromètre est toujours très haut et ne varie pas plus de un millimètre à un millimètre et demi. Les vents régnants sont alors ceux d’est-nord-est, qui arrivent surchauffés par les sables brûlants du Sahara, sur lesquels ils passent. L’atmosphère est alors absolument dépourvue d’humidité. En quelques jours, tout se dessèche rapidement, et la campagne prend ce caractère de solitude et d’aridité saharienne qui frappe et attriste quand, pour la première fois, on met le pied sur ce sol ingrat et désolé.

Pendant sept mois de l’année, il ne tombe pas une goutte d’eau, sauf toutefois dans les premiers jours de février, durant cette courte période que l’on est convenu de désigner sous le nom de petit hivernage. Les vents passent alors au sud et au sud-ouest, le ciel se couvre, le baromètre baisse, et généralement le matin, pendant six à sept jours au plus, tombe une pluie fine que la terre desséchée a bien vile absorbée. Mais le soleil ne tarde pas à se montrer à nouveau, et alors, jusqu’au mois de juin, rien ne vient plus altérer la sérénité de l’atmosphère. — Ces chaleurs torrides, mais sèches, sont relativement bien supportées par l’Européen et sa santé ne s’altère pas trop. Il subit bien quand même l’influence du climat, se débilite, s’anémie ; mais il est, à cette époque de l’année, bien moins exposé à ces terribles maladies qui sont l’apanage de ce pays meurtrier. Il n’a guère alors à craindre que les dysenteries, très fréquentes dans les mois de novembre, décembre et janvier, où le rayonnement nocturne est si prononcé et si rapide qu’en moins de deux heures la température s’abaisse parfois jusqu’à 8 degrés centigrades au-dessus de zéro. Il convient alors de ne pas coucher dehors et de se bien couvrir le ventre soit avec une couverture de laine, soit avec la classique ceinture rouge en flanelle.

Dans la partie nord, les premières pluies commencent à tomber vers la fin de juin. Dans les régions méridionales, l’hivernage est beaucoup plus précoce et dure aussi plus longtemps. Dans le Diaka et la partie sud du Niéri, par exemple, il pleut depuis la fin de mai jusqu’à la fin de novembre. Les premiers orages sont généralement courts, et il ne tombe alors qu’une petite quantité d’eau qui occasionne une légère crue passagère des rivières et des marigots. Un mois après, la saison pluvieuse est définitivement établie. Chaque jour, ce sont des orages épouvantables, des tornades terribles, pendant lesquels le vent souffle en fureur, et qui se terminent par des pluies diluviennes. Il faut lire dans le Roman d’un Spahi, de Pierre Loti, la description de cet étrange météore que l’on désigne sous le nom de tornade. Nul mieux que lui n’en a parlé. Qu’on me permette de rapporter ici les quelques lignes qu’il lui a consacrées : « Cependant, il faut avoir habité le pays de la soif pour comprendre les délices de cette première pluie, le bonheur qu’on éprouve à se faire mouiller par les larges gouttes de cette première ondée d’orage.

» Oh ! la première tornade !... Dans un ciel immobile, plombé, une sorte de dôme sombre, un étrange signe du ciel monte de l’horizon. Cela monte, monte toujours, affectant des formes inusitées, effrayantes. On dirait d’abord l’éruption d’un volcan gigantesque, l’explosion de tout un monde. De grands arcs se dessinent dans le ciel, montent toujours, se superposent avec des contours nets, des masses opaques et lourdes ; on dirait des voûtes de pierre près de s’effondrer sur le monde, et tout cela s’éclaire de lueurs métalliques, bleues, verdâtres ou cuivrées, et monte toujours.

» Les artistes qui ont peint le déluge, les cataclysmes du monde primitif, n’ont pas imaginé d’aspects aussi fantastiques, de ciels aussi terrifiants. Et toujours, pas un souffle dans l’air, pas un frémissement dans la nature accablée.

» Puis, tout à coup, une grande rafale terrible, un coup de fouet formidable couche les arbres, les herbes, les oiseaux, fait tourbillonner les vautours affolés, renverse tout sur son passage. C’est la tornade qui se déchaîne, tout tremble et s’ébranle ; la nature se tord sous la puissance effroyable du météore qui passe.

» Pendant vingt minutes environ, toutes les cataractes du ciel sont ouvertes sur la terre ; une pluie diluvienne rafraîchit le sol altéré d’Afrique, et le vent souffle avec furie, jonchant la terre de feuilles, de branches et de débris.

» Et puis, brusquement, tout s’apaise. C’est fini. Les dernières rafales chassent les derniers nuages aux teintes de cuivre, balayent les derniers lambeaux déchiquetés du cataclysme, le météore est passé, et le ciel redevient pur, immobile et bleu. »

A cette époque de l’année, la température n’est pas relativement très élevée. Elle ne dépasse guère 34 degrés ; mais c’est à peine si, pendant la nuit, il se produit une rémission d’un ou deux degrés. L’atmosphère est lourde, surchargée d’humidité et d’électricité. C’est la saison excellemment pernicieuse à l’Européen. Sa santé s’altère rapidement, il s’étiole, et, plus qu’en tout autre moment, il est sujet à ces mortelles endémies qui pardonnent si rarement. Le paludisme est alors au paroxysme et la fièvre, cette terrible fièvre aux symptômes si multiples et si différents les uns des autres, ne tarde pas à paralyser et à anéantir le courage le mieux trempé et l’organisme le plus énergique.

Les animaux eux-mêmes n’échappent pas à l’influence de ce climat, et chiens, mulets et chevaux, importés d’Europe, lui paient, comme l’homme, un effrayant tribut de mortalité.

Et pourtant, antithèse terrible, la nature prend alors son aspect le plus riant et le plus enchanteur. Le sol se couvre de verdure et les arbres revêtent leur plus beau manteau de feuilles. C’est l’époque où le baobab lui-même, ce squelette géant des forêts africaines, sent couler dans ses vastes flancs une sève plus généreuse : en quelques jours, son tendre feuillage se développe et ses fleurs gigantesques s’épanouissent. Mais il ne faut pas se le dissimuler, quand on le voit ainsi rajeunir, c’est l’annonce de cette triste et funeste saison. Les indigènes ont, du reste, pour caractériser ces deux époques de l’année si différentes l’une de l’autre, un proverbe que je tiens à relater ici : « Quand le baobab, disent-ils, se couvre de feuilles, c’est le signal de la mort des Blancs ; mais quand il les perd, c’est l’annonce de celle du Noir. »

Pendant toute la durée de l’hivernage, le baromètre subit des variations brusques et d’énormes écarts. J’ai pu remarquer qu’en général, les tornades s’annonçaient presque toujours par une forte dépression qui atteignait son maximum six heures environ avant l’apparition de la tourmente.

Ethnographie. — Le Bondou, si l’on en croit la tradition que se sont transmise les griots et les marabouts, était, avant l’arrivée dans le pays du marabout toucouleur Malick-Sy, qui marquera pour nous la fin de la période légendaire, une agglomération de petits états indépendants les uns des autres, commandés par de véritables roitelets absolus dans leurs minuscules royaumes. — La population de certains de ces états était nomade, celle des autres sédentaire. Ces premiers habitants du Bondou ne se ressemblaient guère : ils n’avaient ni les mêmes mœurs, ni les mêmes usages, ni les mêmes instincts ; ils ne parlaient pas non plus la même langue.

La partie qui forme aujourd’hui le Nagué-Horé-Bondou n’était habitée que par un petit nombre d’individus. Les uns habitaient dans des huttes en paille et d’autres se logeaient dans le creux des rochers, où ils se creusaient encore de véritables cavernes.

On comprendra facilement que des peuplades qui différaient autant à tous les points de vue, n’aient pas vécu en bonne intelligence et en paix. La légende nous apprend, en effet, que tour à tour elles avaient eu le pouvoir. Chaque race avait, à tour de rôle, commandé aux autres. Tout cela dépendait du sort des armes. Le plus fort, le vainqueur, était le maître. Véritable dictateur, il imposait ses volontés aux vaincus, jusqu’à ce qu’une révolution vînt lui enlever le pouvoir. C’était, en un mot, l’anarchie la plus complète.

Parmi ces peuplades, les unes étaient musulmanes et les autres fétichistes. En voici l’énumération, telle que nous l’a transmise la légende. C’étaient : les Tambadounabés, les Guirobés, les Fadoubés, les Badiars, les Oualiabés et les Bakiris. A ces différents éléments vinrent s’ajouter, vers la fin du XVIIe siècle, les Sissibés, Toucouleurs du Fouta-Toro, venus avec le marabout Malick-Sy. C’est là, d’ailleurs, la version donnée par le tamsir Bodéoul, le marabout favori de Boubakar-Saada. En raison des populations si diverses qui avaient autrefois peuplé le Bondou, ce savant homme ne l’appelait jamais que le Tamguifabaouabasy, nom formé de la première syllabe des noms de ces différents peuples.

Quoi qu’il en soit, on ne commence guère à voir clair dans l’histoire du Bondou qu’à l’époque où le marabout Malick-Sy vint s’y établir avec sa famille.

Voici quel était l’état du Bondou à l’époque où nous voyons entrer en scène le marabout toucouleur.

Les Guirobés étaient des Toucouleurs-Torodos venus du Fouta. Ils appartenaient à la famille des Guénars et s’étaient établis dans le village de Guirobé, à huit kilomètres environ au nord de Sénoudébou. On ne les désigne que sous le nom de Guirobés, du nom même de leur village. Il existe encore dans le Bondou quelques descendants de cette famille qui ont conservé leur nom primitif. Ils étaient musulmans.

Les Fadoubés, fétichistes, habitaient surtout le village de Boubaïa ou Boubania. Ils paraissent avoir été les plus anciens habitants du Bondou. Ce qui est certain, c’est que Malick-Sy, quand il prit possession du pays, les y trouva. Il signa avec eux un traité d’alliance sous un tamarinier, dont on montre encore l’emplacement. Tous les griots et les marabouts s’accordent pour dire qu’ils venaient de Kolkol, village du Djolof, situé sur la route du Fouta-Toro. Opprimés par la lourde domination du bourba (roi) du Djolof, les Fadoubés, gens paisibles, cultivateurs et chasseurs, avaient émigré et étaient venus demander asile au roi des Bakiris (le tunka de Tuabo, tel était son titre), qui leur donna le pays où Malick-Sy les a trouvés. Les Fadoubés s’y établirent donc et entretinrent des relations très intimes avec les Guirobés ; mais ils en restèrent toujours séparés par leurs goûts, leurs mœurs et leur religion. Ils étaient fétichistes et superstitieux et avaient des usages et des coutumes bizarres. Les forêts les plus sombres leur servaient de retraites. Ils immolaient souvent des victimes au pied des vieux arbres, en teignaient le tronc avec le sang et mangeaient la chair des animaux morts de maladie, sans les avoir saignés, et celle du sanglier. Ils logeaient dans le creux des arbres ou dans de misérables huttes en paille. Par leurs mœurs, ils se rapprochaient beaucoup des Badiars, des Coniaguiés et des Bassarés, que l’on trouve encore dans la partie nord-ouest du Fouta-Djallon, au sud de Damantan. Tout porte à croire que cette étrange peuplade n’est, comme les précédentes, qu’un rameau à l’état primitif de la race mandingue. Aujourd’hui, les Fadoubés qui existent encore dans le Bondou se sont soumis à la coutume commune et construisent des cases ; mais ils ont gardé de leur passé barbare l’habitude de manger la chair du sanglier, malgré l’interdiction formelle du Coran. Ils ont toujours été l’objet du plus profond mépris et ont été traqués comme de véritables bêtes malfaisantes par les conquérants toucouleurs. Il y a quelques années, ainsi, se trouvait près de Tambacounda, dans le Ouli, un petit village de Fadoubés qui se nommait Kottiar. Il fut détruit par Ousman-Gassy, qui leur reprochait d’attirer des malheurs sur le pays. Les Malinkés prétendent qu’ils devinent la pensée.

Les Tambadounabés étaient également des Torodos venus du Fouta. Ils avaient leur chef-lieu à Ouro-Daouda, au nord-ouest de Sénoudébou, derrière la ligne de hauteurs qui sépare le bassin de la Falémé de celui du Sénégal. Ils furent toujours des alliés fidèles pour Malick-Sy.

L’origine des Torodos, d’après mon ami le capitaine Roux, un des ethnographes soudaniens les plus autorisés, n’est autre que le résultat de l’application d’une prescription du Coran, qui dit que « quiconque donne la liberté à un esclave croyant sera récompensé ». Les Torodos sont donc, en général, des captifs qui, ayant fait preuve d’intelligence, ont été instruits dans la religion et libérés. Leurs descendants sont également Torodos et forment une sorte de caste qui, chez les Toucouleurs, conserve néanmoins la tare de son origine. Les Torodos peuvent appartenir à toutes les races ; mais c’est principalement dans le Fouta-Toro que la coutume de libérer les captifs qui se sont signalés par leurs aptitudes à l’école musulmane a pris de l’extension. D’où vient le nom de Torodos qu’on leur a donné.

Les Badiars avaient leur dernier village à Demba-Coly, sur une des branches du Niéri-kô, non loin de Farigué-Toumbala, habité alors par les gens du Tenda. D’origine mandingue, ils ont complètement disparu du Bondou.

Les Oualiabés étaient des Malinkés originaires du Bambouck. Ils avaient quelques villages à l’ouest de la Falémé ; les principaux étaient Goundiourou, près de Sambacolo, et Miromguikou, près de Koussan-Almamy. Leur village principal était Goubaïel, sur le Niéri-kô. Les almamys leur firent une guerre acharnée et les chassèrent du pays. Ils se sont réfugiés à l’ouest du Niéri-kô et sur les bords de la Gambie et y ont fondé l’état de Ouli. Kakoulou, sur la Falémé, était encore un village de Malinkés. Il était habité par les familles des Contoukobés. Chassés par les Sissibés, ils sont allés fonder le gros village de Tambacounda (Ouli), où leurs descendants habitent encore.

Les Bakiris, dont le chef portait le titre de Tunka et résidait à Tuabo, sur le Sénégal, dans le Guoy, étaient avant l’arrivée de Malick-Sy les maîtres du pays. Le royaume du Tunka s’étendait depuis le Sénégal jusqu’au marigot de Tunka-Souté (île du Tunka), entre Sénoudébou et Débou. Le Kaméra actuel lui était soumis. Les Bakiris peuvent être considérés comme un rameau de la race mandingue voisin des Sarracolés. Ils parlent, du reste, la même langue.

Le reste du Bondou, et particulièrement la rive gauche de la Falémé, depuis Sénoudébou environ, était habité par des Malinkés du Bambouck.

Telle était la situation du Bondou au moment où y arriva le marabout toucouleur-torodo Malick-Sy. C’est de lui que date la véritable histoire de ce pays, histoire dont bien des côtés touchent à la légende et au merveilleux, mais qui n’en est pas moins fort intéressante.

Histoire du Bondou.

D’après les renseignements que nous avons pu nous procurer, ce serait vers 1681 que Malick-Sy vint définitivement s’établir dans le Bondou. Il est le fondateur incontesté de ce royaume.

Malick-Sy, torodo-toucouleur, naquit, on ne sait trop en quelle année, à Souïma, village du Fouta-Toro qui se trouve à quelques kilomètres de Podor. Son père était un des grands marabouts du pays et son grand-père avait été chef d’une tribu toucouleure du Toro.

Si l’on en croit certains griots et certains marabouts très versés dans l’histoire des peuplades du Soudan, la famille de Malick-Sy serait très ancienne. Elle descendrait d’un chérif ou d’un marabout nommé Ibnou-Morvan, qui serait venu dans le Toro on ne sait trop à quelle époque. Les griots et les marabouts ne possédant pas de documents écrits, il est fort difficile de préciser les dates. Quoi qu’il en soit, ils s’accordent tous pour dire qu’Ibnou-Morvan aurait eu des démêlés, on ne sait trop pourquoi, avec quatre chefs de tribus voisines. Il en serait résulté une guerre longue et acharnée, qui aurait obligé Ibnou-Morvan à quitter le Sahel pour venir s’établir à Souïma. Y séjourna-t-il quelque temps seulement, ou bien s’y fixa-t-il définitivement, on n’en sait trop rien. Toujours est-il qu’il s’y maria avec une femme du Toro. On sait que les chérifs, quand ils sont en voyage, ont l’habitude de se marier dans les villages où ils désirent séjourner quelque temps. De ce mariage, il eut un fils auquel il donna le nom de Hamet. Dès lors, on perd absolument les traces d’Ibnou-Morvan. Hamet donna le jour à deux fils : N’Diob-Hamet et Daouda-Hamet, et à deux filles : Maty-Hamet et Tiéougué-Hamet.

L’aîné, N’Diob-Hamet, donna le jour à une nombreuse famille qui devait, dans la suite, prêter un grand secours aux descendants de Malick-Sy, comme nous le verrons plus loin.

Maty-Hamet fut mariée à un grand marabout qui émigra vers le Fouta-Djallon et dont le fils devait régner plus tard sur ce pays sous le nom d’Almamy-Boubakar. Ses fils devaient eux aussi, plus tard, prêter main-forte à Malick-Sy lui-même.

Daouda-Hamet, de son côté, donna le jour à un garçon qu’il nomma Malick-Sy.

Malick-Sy fit ses premières études de marabout dans la maison paternelle. A l’âge de quinze ans, il se rendit à Pyroum-N’Davy ou simplement Pyr, dans le Saniakhor, canton du Cayor, situé sur la route de Keur-Mandoumbé-Kary à Thiès, pour y suivre les leçons d’un marabout très instruit et très renommé qui s’y trouvait alors. Il y resta cinq ans et revint ensuite dans la maison paternelle. Trois ans après, son père étant venu à mourir, il se chargea de toute sa famille. A l’âge de vingt-sept ans, il se maria. Trois ans après, sa femme accoucha d’un garçon qu’il nomma Boubou-Malick. D’une autre femme qu’il avait épousée peu après la première, il eut deux fils : Toumané-Malick et Mody-Malick.

En revenant de Pyr, il fit à Temeye, village du Oualo, près de Mérinaghem, la connaissance d’un pauvre griot, à peu près aussi âgé que lui, et qui se nommait Layal. Ce griot, s’étant pris d’amitié pour Malick-Sy, s’attacha à sa fortune et, ayant obtenu de ses parents l’autorisation d’accompagner le marabout, il revint avec lui à Souïma. Ce fut son premier compagnon.

Malick-Sy avait pris dans ses voyages le goût des aventures. Aussi ne put-il pas rester longtemps à Souïma. Il voulait connaître un peu le monde et faire fortune. Laissant donc à Souïma toute sa famille, il se mit en route avec le griot Layal, son fidèle compagnon. Il visita ainsi le Fouta-Toro, écrivant et distribuant des gris-gris aux guerriers partout sur son passage, et arriva chez le tunka de Tuabo, qui le retint pendant près de trois ans dans sa capitale et lui fit faire des amulettes pour lui et les hommes de sa suite.

Pendant les trois années qu’il resta dans le Guoy, Malick-Sy était allé souvent rendre visite aux Torodos-Guirobés et Tambadounabés dans leur canton. Ils l’avaient toujours bien accueilli. Il s’était familiarisé avec eux et s’était ainsi attiré leur amitié et leurs sympathies. Ce fut sans doute alors qu’il remarqua la fertilité du sol et qu’il conçut le projet de venir se fixer dans cette région avec toute sa famille.

Le tunka le congédia enfin, après lui avoir fait de beaux et riches cadeaux qui consistaient en bœufs, or et captifs.

Malick-Sy retourna alors à Souïma ; mais il n’y put rester plus de deux ans. Repris par ses goûts aventureux, il se remit en route. Ce voyage devait être très long. Il traversa, en effet, le Fouta, le Guoy, le Kaméra, le Khasso et passa le Sénégal dans le Logo. Son but était d’aller à Diara, capitale des Sarracolés-Diawaras, dans le Touroungoumé, pays situé à l’est de Nioro.

Ce voyage se fit sans incidents, et Malick-Sy arriva sans encombres à Diara, dont le roi, nommé Farègne, le reçut très bien, et d’autant mieux qu’il attendait de lui un grand service.

Ce roi avait plusieurs femmes, mais celle qu’il préférait était restée stérile depuis son mariage. Il demanda donc au marabout toucouleur de prier Dieu afin que sa femme favorite devint enceinte. Il lui promit que si jamais elle lui donnait un enfant, il lui ferait cadeau de quinze captifs ou leur valeur en bœufs et en or à son choix.

Le marabout lui fit des gris-gris ainsi qu’à sa femme, et quatre mois après elle devint enceinte. Le roi fut au comble de la joie, et la considération que Malick-Sy retira de cet heureux événement ne fit qu’augmenter non seulement à la cour du roi, mais encore dans tout le royaume. Il fut comblé de cadeaux par Farègne qui le retint pendant quatre ans à Diara, durant lesquels Malick-Sy sut gagner les cœurs de tous les notables et ramassa une grande fortune.

Mais une autre idée le retenait encore à la cour du roi Diawara, et c’était elle qui était la cause principale et le seul but de son voyage.

Un jour, on ne sait comment ni par qui, Malick-Sy avait appris qu’un grand chef des pays du nord-est et du Fouta-Toro possédait un sabre merveilleux doué de ce privilège étrange : « Que quiconque verrait sa lame et l’aurait longuement contemplée était sûr de monter tôt ou tard sur le trône, quand même serait-il le dernier des hommes, de n’importe quel pays et de n’importe quelle condition que ce soit. » Malick avait appris dans ses voyages que ce chef n’était autre que Farègne, roi des Diawaras, dont la résidence était Diara, capitale du Touroungoumé. Ce fut alors qu’il entreprit ce long voyage. Il n’avait que deux compagnons, le griot Layal et un forgeron de ses amis, nommé Tamba-Kanté, qui portait sur la tête sa peau de bouc remplie de livres saints et de gris-gris.

En arrivant près de Diara, ils avaient rencontré un chasseur qui revenait de la chasse. Celui-ci leur souhaita le bonjour et leur demanda où ils allaient. Malick-Sy lui ayant répondu poliment à toutes ses questions, le chasseur lui dit : « Marabout, qui que tu sois, je veux être de ta compagnie. Je marcherai avec toi partout où tu iras ; je ferai tout ce que je pourrai pour t’être utile. » Ce fut ainsi qu’il recruta un troisième compagnon auquel il donna le nom de Terry-Kafo, dont les descendants devaient, dans la suite, rendre de grands services aux petits-fils de Malick-Sy. Terry-Kafo signifie mot à mot : un compagnon de plus.

Ce sont ces trois hommes qui ont été les premiers compagnons de Malick-Sy. Ce sont eux qui ont partagé toutes ses fatigues, ses veilles, ses infortunes et ses travaux. Ce sont eux aussi qui ont été les plus récompensés, et, de nos jours encore, leurs descendants sont toujours, de préférence à tout autre, l’objet des faveurs des almamys.

Mais revenons au sabre miraculeux, à la recherche duquel Malick-Sy était allé jusqu’à Diara, uniquement dans le but de le contempler, afin que la prédiction se réalisât au profit de son ambition.

Partout, on désignait cette arme merveilleuse sous le nom de oualé. Le grand service que Malick-Sy venait de rendre au roi lui donnait, on le comprend, les plus grandes facilités pour mettre son projet à exécution.

Il profita de la grande joie qui régnait à la cour du roi Farègne et dans le cœur de sa femme, jusque-là stérile et qui se voyait enceinte, pour pénétrer chez elle et lui demander un service. Il lui promit que, si elle le lui rendait, il lui donnerait un gris-gris qui aurait pour vertu de lui permettre de devenir mère de sept garçons et d’autant de filles.

La reine lui demanda alors ce dont il s’agissait, en lui promettant de faire tout ce qu’elle pourrait pour lui être utile.

« Voici ce que je désirerais, lui dit alors Malick-Sy. J’ai appris que le Oualé était ici, chez toi, dans ta case. Eh bien ! j’ai oublié quelques paroles d’un verset du Coran qui me serait de grande utilité pour mes gris-gris. Je te prierais donc de me faire voir ce sabre où sont inscrits tous ces versets dont j’ai besoin. Ceux mêmes qui s’appliquent à ton cas y sont inscrits. »

La reine, qui était très naïve et qui estimait beaucoup Malick-Sy, à qui elle devait une grande reconnaissance, pénétra aussitôt dans sa seconde chambre, ouvrit un coffre et sortit le sabre qu’elle apporta à Malick-Sy. Celui-ci le retira de son fourreau et le contempla longtemps en le tournant et le retournant. Il le remit enfin à la reine et prit congé d’elle après l’avoir remerciée. Mais un des captifs du roi l’avait vu au moment où il le donnait à la reine. Il alla aussitôt prévenir Farègne qui, abandonnant l’assemblée des notables qu’il présidait alors, se dirigea en toute hâte vers la case de sa favorite. Il rencontra Malick-Sy au moment où il en sortait, et lui dit vivement : « Marabout, d’où viens-tu et qu’est-ce que tu es allé faire dans la case de ma femme ? » Ce à quoi le rusé Toucouleur lui répondit tranquillement : « Je suis allé voir la reine et savoir si elle n’est pas malade, car, avec le petit qu’elle a dans le ventre, il faut se méfier des sorciers. C’est pour cela que j’y vais de temps en temps pour que mes travaux ne soient pas vains. — Marabout, lui répondit Farègne, je crois bien que tu me trompes ; mais enfin il est trop tard, ce qui est fait est fait. »

Malick-Sy, ayant atteint le but qu’il se proposait, n’avait plus rien à faire à Diara, d’autant plus que Farègne, craignant que la prophétie ne se réalisât à ses dépens, l’engageait vivement à s’éloigner. Malgré cela, le marabout y resta encore quatre années, afin d’amasser la fortune qui lui était nécessaire pour pouvoir acheter les armes et les chevaux indispensables à ses futurs guerriers.

Il se remit alors en route pour Souïma en suivant l’itinéraire suivant : il passa vis-à-vis du Natiaga, traversa ce pays et remonta par Kourba dans le Tambaoura, où il resta six mois à faire une étude approfondie du pays. Mais n’ayant pas été satisfait sans doute de ce qu’il avait trouvé, le septième mois, il se remit en marche, descendit la chaîne du Tambaoura, passa par San-Faradala et arriva dans le Kamana qu’il traversa, visita ensuite le Niagala et passa la Falémé à l’emplacement actuel de Sénoudébou. Il vint alors à Guirobé. Après un repos de quelques jours, dont il avait bien besoin après un aussi long voyage, Malick-Sy quitta Guirobé et alla rendre visite à son ami le tunka de Tuabo, qu’il avait quitté quelques années auparavant.

A Tuabo, il fit part au tunka du désir qu’il avait de quitter le Toro avec sa famille pour venir s’établir auprès de lui. Il lui fit comprendre combien cela serait avantageux pour lui. Enfin, il fit si bien que celui-ci lui promit que, si lui et les siens venaient s’établir dans son royaume, il leur accorderait tous les terrains dont ils pourraient avoir besoin.

Tout allait donc à merveille pour le marabout toucouleur. Il partit immédiatement de Tuabo, promettant au tunka d’être bientôt revenu avec les siens. Il n’eut pas, en effet, beaucoup de peine à faire émigrer sa famille et vint s’établir à Guirobé. Lorsqu’il l’eut installée, il vint à Tuabo pour annoncer au tunka son arrivée et pour lui rappeler la promesse qu’il lui avait faite. Le Tunka lui répondit alors : « Rentre dans ton camp à Guirobé. Repars en demain dès le point du jour. De même je partirai de mon côté de Tuabo, et l’endroit où nous nous rencontrerons sera la limite entre mes états et les terrains que je te donnerai. »

Le marabout toucouleur, moins honnête que le tunka, partit de chez lui dès la nuit tombante. Le tunka, observant strictement la parole donnée, ne partit qu’au lever du jour de Tuabo, de sorte que, dans la matinée, ils se rencontrèrent dans la plaine même de Boula, près de Bakel, sur les bords du marigot de Fouraouol.

Surpris, le tunka apostropha vivement le marabout torodo. « Quoi ! lui dit-il, j’avais confiance en toi, tu m’as trompé et me voilà frustré ! Mais un roi n’a que sa parole. Aussi je tiendrai fidèlement la promesse que je t’ai faite. »

Le marigot de Fouraouol fut donc fixé comme la limite entre le Guoy et la concession faite à Malick-Sy. Au sud, cette concession s’arrêtait non loin de Sénoudébou, au marigot de Tunka Souté. Le reste du pays était alors en partie désert et en partie habité par les Malinkés du Bambouck, les Oualiabés, les Contoukobés et les Badiars.

Malick-Sy rentra alors à Guirobé et construisit dans les environs le village de Ouro-Alpha, qui fut le premier village fondé par lui. Malick-Sy, à peine en possession de son petit territoire, se mit en mesure de s’assurer des alliés. Il conclut avec les chefs guirobés un traité dans lequel il fut convenu que les notables seraient nommés à l’élection, et que le doyen des deux tribus deviendrait le chef du pays. Il se fit reconnaître par les Fadoubés comme leur chef et marabout à la condition qu’ils se construiraient des cases. En revanche, il leur accordait de continuer à manger la chair du sanglier. Peu après Malick-Sy fut élu chef des trois tribus sous le titre d’Elimane (chef de religion). La dîme aumônière et la dîme des récoltes lui furent accordées.

Mais dès l’année suivante, Malick-Sy ne tarda pas à avoir des démêlés avec le tunka du Tuabo, qui venait de s’apercevoir, mais trop tard, que le marabout torodo était un profond ambitieux et qu’il avait des projets qu’il ne pouvait pas lui laisser mettre à exécution sans grand dommage pour son royaume et son autorité.

La délimitation des frontières des deux états fut la cause première de leur querelle. Malick, qui depuis longtemps rêvait de commander aux pays qui se trouvent sur les deux rives de la Falémé, avait fait percevoir par ses agents les dîmes des récoltes faites dans les deux régions. Mais le tunka de Tuabo s’y opposa vivement. De plus, Malick-Sy prétendait que les possessions du tunka sur les bords du Sénégal, au delà du marigot de Foura-Ouol, devaient s’arrêter du côté du sud aux terrains qui seraient seulement inondés pendant l’hivernage. Le tunka s’y refusa net. De là une guerre acharnée.

Malick-Sy leva une armée composée de Torodos et de Malinkés et des autres peuplades qui habitaient les cantons limitrophes du sien. Il traversa la Falémé à Sénoudébou et marcha immédiatement sur Goutioubé, village situé sur le Sénégal à 1 kil. 500 environ à l’est de l’embouchure de la Falémé, en face d’Arondou. Il prétendait avoir beaucoup à s’en plaindre. — Le tunka, ayant eu vent des projets du marabout torodo, leva aussitôt une armée et marcha en grande diligence pour aller délivrer les siens. Ce fut le commencement des hostilités.

Les deux adversaires se rencontrèrent dans la plaine de Goutioubé et l’action s’engagea aussitôt. Malgré des prodiges de valeur, et après deux heures de combat acharné, Malick-Sy, vaincu, fut forcé de se retirer en laissant sur le champ de bataille bon nombre des siens.

Le tunka le poursuivit jusqu’au gué de Bodogal, près de Dialiguel, sur la Falémé. Il lui barra la route avec une partie de ses hommes, tandis que l’autre partie cherchait à le tourner. Malick-Sy se vit perdu et à la merci de son ennemi. Voyant le gué au pouvoir des Sarracolés, il s’avança en désespéré à la tête de ses guerriers, sur les hommes qui le gardaient. Par cette attaque imprévue, il rompit les rangs ennemis et put franchir la rivière. Mais, dans ce dernier combat, il fut mortellement atteint. Toujours poursuivi et ne pouvant plus se tenir à cheval, il se fit transporter en civière. Il ne devait pas revoir son village et expira à Goumba-Koka, près de Sélen, sur la Falémé, en regrettant de ne pouvoir transmettre ses dernières volontés à son fils Boubou-Malick-Sy qu’il avait envoyé quelques mois auparavant dans le Fouta-Djallon, auprès de ses cousins les fils de Maty-Hamet, sœur de son père, afin d’y recruter des guerriers. Malick-Sy mourut en 1699. Il avait commencé à fonder le royaume de Bondou et à asseoir l’autorité de sa race. Il revenait au fils de continuer l’œuvre commencée par le père.

Boubou-Malick-Sy (1699-1718).

Malick-Sy laissa trois fils, Boubou-Malick-Sy, Mody-Malick et Toumané-Malick. Ce fut l’aîné, Boubou-Malick-Sy qui lui succéda et hérita du titre d’élimane qui avait été donné à son père. Il avait réussi dans la mission qui lui avait été confiée, et revenait du Fouta-Djallon avec une nombreuse armée, lorsqu’à Miranguikou, le manque d’eau l’obligea à faire un grand détour. Ce retard fut un malheur pour Malick-Sy qui succombait à Goumba-Koka au moment où l’armée que lui amenait son fils arrivait à Diamwély, non loin de Boulébané.

En prenant le pouvoir, il ne rêva qu’une chose, ce fut de venger son père. Après lui avoir rendu, à Ouro-Alpha, les derniers honneurs, il entra immédiatement en campagne.

Pendant que le tunka fêtait sa victoire à Tuabo, Boubou-Malick envahit le Guoy et le Kaméra, s’empara de Kounguel, Goulmy et Arondou, traversa la Falémé à son confluent avec le Sénégal, s’empara de vive force de Goutioubé, et son armée victorieuse parcourut les états du tunka jusqu’au petit village de Kéniou en pillant et brûlant tout sur son passage. Plus de trente kovas (c’est le nom que l’on donnait alors aux chefs de villages du Guoy et du Kaméra) tombèrent sous ses coups.

Après cette belle et rapide campagne, Boubou-Malick était rentré à Ouro-Alpha avec un riche butin. Son père était vengé. Il congédia alors ses alliés du Fouta-Djallon. Quelques-uns se fixèrent auprès de lui et les autres regagnèrent leur pays, enrichis des dépouilles du Guoy et du Kaméra.

Tranquille maintenant du côté des Bakiris et certain que les prétentions de son père seraient respectées par le tunka, Boubou-Malick songea dès lors à élargir son royaume du côté du sud. Le plus petit prétexte (et les noirs en savent toujours trouver) lui servit pour entrer en campagne contre les Malinkés et les Badiars. Afin de les surveiller et de les empêcher de venir piller sur son territoire, il vint s’établir à Boubou-Ya, au nord-ouest de Sénoudébou (Boubou-Ya en langue malinké signifie : « la maison de Boubou »). De Boubou-Ya, on ne tarda pas à faire Boubaïa.

C’est vers cette époque que le Bondou prit son nom d’un puits qui avait été creusé à l’endroit où se trouve actuellement Boubaïa. Deux versions sont données sur l’origine du nom de Bondou. Suivant la première, lorsque Malick-Sy suivi de ses élèves arriva en cet endroit, il existait un puits qui appartenait à une femme nommée « Coumba ». Ce puits s’effondrant chaque jour, les élèves durent le réparer et il fut désigné sous le nom de « Bondou-Coumba » (puits de Coumba). Réparé ensuite par Boubou-Malick, on donna à l’endroit où ce puits avait été creusé le nom de « Bondou-Bonadou-Malick-Sy » (puits réparé par Boubou-Malick-Sy). De là serait venu, par extension, le nom de Bondou donné au pays soumis à l’autorité des descendants de Malick-Sy. La deuxième version laisserait encore croire que Malick-Sy aurait creusé un puits en avant de Ouro-Daouda, puits auquel on aurait donné le nom de Bondou-Bâ (puits du pré ou grand puits), d’où par élision on aurait fait Bondou.

Pendant qu’il s’installait à Boubaïa près de Bondou-Coumba, Boubou faisait en même temps construire à Féna, à un kilomètre environ du village actuel de Koussan-Almamy, un solide tata (forteresse) dans lequel il installait, sous les ordres de son fils Maka-Guiba ou Maka-Djiba, un grand nombre de captifs appelés à défendre les alentours contre les attaques des Malinkés.

Il ne tarda pas à se mettre en campagne et s’empara de plusieurs villages malinkés riverains de la Falémé et situés dans la partie sud de Sénoudébou.

Réussissant partout, Boubou-Malick-Sy ne savait se contenir, et après avoir reçu des tributs considérables des Malinkés, il marcha quand même de nouveau contre eux et entraîna ses guerriers contre le village de Samba N’gala, dont on voit encore les ruines entre Goundiourou et Diddé, à l’est de Koussan-Almamy. Ce village fut pris d’assaut et les habitants furent tous massacrés ou emmenés en captivité. Mais le succès coûta cher à Boubou-Malick-Sy : il fut mortellement blessé à la poitrine. Ses hommes le portèrent sur la tête pour le ramener à Ouro-Alpha. Il mourut en route à Ouassa, entre Sambacolo et Soumourdaka.

Interrègne (1718-1728).

Boubou-Malick-Sy laissa quatre enfants : Toumané-Boubou-Malick-Sy, qui mourut peu après son père ; Mody-Boubou-Malick-Sy, qui donna naissance aux Sissibés de N’Dagor et d’Amaguié ; Maka-Boubou-Malick-Sy, plus connu sous le nom de Maka-Guiba ou Maka-Djiba, et enfin Alioum-Boubou-Malick.

Boubou-Malick-Sy mort, ses enfants se trouvèrent sans défense. Leurs oncles Mody-Malick et Toumané-Malick, à cette nouvelle, s’étaient enfuis dans le Fouta-Toro, d’où ils n’osèrent jamais revenir.

Les Malinkés, sentant bien combien était en ce moment précaire la puissance des Sissibés, envahirent le Bondou. A leur approche tous les membres de la famille de Malick-Sy s’enfuirent dans le Toro, à l’exception toutefois de Maka-Guiba. De plus, les Guirobés, forts du droit que leur donnait le traité conclu avec Malick-Sy, revendiquèrent le pouvoir suprême. Les Torodos-Tambadounabés, de leur côté, faisaient valoir des droits égaux. En un mot l’anarchie la plus complète régnait dans le Bondou.

Craignant pour ses jours, Maka-Guiba alla se cacher chez les Tiambés ou Torodos de Fissa-Tiambé. Pendant dix ans, il resta sous la tutelle d’un chef des Guénars. Les Guirobés, qui appréhendaient sa majorité, le firent rechercher. Ils firent demander au chef des guerriers, chez lequel le jeune prince était caché, s’il existait encore quelque part un rejeton de la famille des Sissibés. Celui-ci, sentant que les Guirobés, qui abhorraient cette famille, n’auraient pas manqué de le faire disparaître, répondit négativement.

Ayant atteint l’âge de trente deux ans, Maka-Guiba résolut de réclamer ses droits au commandement. Le Bondou était alors gouverné par les Guirobés, qui, n’ayant aucune autorité, en étaient arrivés à laisser à chaque village son indépendance. Maka-Guiba se rendit alors dans le Toro rejoindre ses frères, ses oncles et ses cousins, les descendants de N’Diob-Hamet, oncle de son aïeul Malick-Sy, et qui n’avaient jamais quitté Souïma. Il leur exposa le projet qu’il avait formé de reconquérir le Bondou, et leur demanda de se joindre à lui pour continuer l’œuvre de Malick-Sy, leur ancêtre. Ses oncles et ses frères n’osèrent pas se hasarder dans une entreprise aussi périlleuse et qui avait déjà fait tant de victimes dans leur famille. Mais les fils de N’Diob-Hamet lui promirent le concours le plus absolu.

Maka-Guiba ne se rebuta pas et, à la tête des quelques guerriers que lui avaient procurés ses cousins, il pénétra dans le Bondou. Il se rendit directement à Boubaïa, fit réunir les notables guirobés et guénars, et leur fit connaître ses prétentions. Les Guénars firent une vive opposition ; et après une guerre civile de courte durée, et dont il sortit vainqueur, son autorité fut reconnue, et il fut proclamé élimane, au détriment des ayants droit, qui avaient fuit et déserté la cause de Malick-Sy.

Maka-Guiba (1728-1764).

Pendant les trente-six années que dura son règne, le Bondou acquit une grande prospérité. Maka-Guiba dicta ses conditions aux peuples voisins. Son premier souci, après avoir assis son autorité, fut de marcher contre les Malinkés, meurtriers de son père. Le village de Miranguikou, sur la route de Koussan-Almamy à Diddé, tomba sous ses coups. Le chef, Sambou-Ahmady-Toumané, s’enfuit devant le vainqueur et se réfugia sur la rive droite de la Falémé, dans le Niagala, où il fonda le village de Farabanna.

Poursuivant ses succès, Maka-Guiba fit élever à Dara et à Diomfou des tatas qui devaient tenir incessamment Sambou en éveil et lui disputer le pays. Lui-même s’établit à Dara, après avoir confié la garde de Féna à son plus jeune fils, Paté-Gaye, déjà renommé par sa bravoure et son intrépidité. Il songea alors aux Contoukobés, et leur fit des propositions de paix. A cet effet, il envoya auprès de leur chef Niamé une députation chargée de lui demander l’aide de ses esclaves pour faire la récolte d’arachides. Niamé, plein de confiance, rassembla immédiatement tous ses hommes et les mit à la disposition de l’élimane du Bondou. En même temps, Paté-Gaye, suivant les instructions de son père, se dirigeait avec 10,000 hommes sur Kakoulou, résidence du chef des Contoukobés. Il trouva cette ville privée de ses défenseurs, la prit d’assaut et la détruisit de fond en comble. Niamé fut tué et beaucoup de ses sujets furent faits prisonniers. Ceux qui échappèrent allèrent dans le Ouli habiter le village de Tamba-Counda, où l’on trouve encore leurs descendants. Dans cette affaire, Maka-Guiba ramassa un immense butin, qu’il employa à acheter des chevaux et des munitions de guerre.

Quelque temps après, son fils Abdoul-Moussou fut tué à l’assaut de Sambanoura, sur la Falémé, village qui était habité par des Malinkés de la famille des Gassamas, dont on rencontre encore quelques descendants dans le Kantora.

De toutes les guerres que Maka-Guiba eut à soutenir, la plus sérieuse fut celle qu’il eut à faire au roi des Déniankés, Sattigui. Les Déniankés sont des métis Peulhs et Toucouleurs qui habitent sur les bords du Sénégal, entre le Guoy et le Fouta. Venus des environs de Bangassi dans le Fouladougou oriental, ils avaient d’abord émigré dans le Bondou et de là dans le Fouta-Sénégalais. Ce monarque orgueilleux, qui s’intitulait « roi du Fouta », jaloux des victoires des Sissibés et de leur prestige, résolut de leur imposer un tribut. Il écrivit alors à Maka-Guiba une lettre dont voici à peu près le sens, sinon le texte rigoureux :

« De la part du glorieux, du puissant et du redoutable Sattigui, roi du Fouta entier, lui qui a été créé pour être heureux ici-bas et pour être destiné au séjour éternel dans l’autre monde ; la preuve c’est qu’il boit à coupe pleine les douceurs de la vie ; lui qui est si aimable et si charitable pour ses amis, aussi bien qu’il est terrible, redoutable et implacable pour ses ennemis, à son humble et fidèle serviteur Maka-Guiba, qui a la hardiesse de se dire almamy et qui signe comme tel, dont la famille est issue des Torodos, qui n’ont été créés que pour être toujours misérables et pour demander la charité aux autres. Salut !

» Maka-Guiba, j’ai besoin de faire faire par les forgerons des ornements en or pour mes femmes et mes enfants. Il me faut de l’or, et en bonne quantité même ; tu auras donc à m’en envoyer cinq mesures pleines dans le plus bref délai.

» J’ai appris que tu as un cheval arabe tout blanc qui danse beaucoup ; tu auras à me l’envoyer par la même occasion pour un de mes hommes qui n’en a pas.

» J’ai appris que, parmi tes femmes, tu en as une qui sait bien faire le couscous ; il faudra me l’envoyer aussi pour me faire la cuisine, et tout cela de suite, autrement tu me forcerais à venir dans le Bondou.

» Je pense que tu voudras éviter mon arrivée, car si je vais dans le Bondou, ce ne sera que meurtres et ruines, et je jure de casser sur ta tête cette seule calebasse que tes parents t’ont laissée pour tout héritage, et dont tu te sers pour recevoir la charité des mains des autres, comme ils la recevaient eux-mêmes de leur vivant.

» Tu n’es que Torodo ; tu n’as été créé que pour la misère et la servitude.

» Salut !

» Sattigui, Soulé N’Diaye. »

Au reçu de cette lettre, Maka-Guiba convoqua ses notables, et après une longue délibération, il fut décidé qu’on donnerait satisfaction au roi du Fouta. Paté-Gaye, absent au moment du palabre, revint à Dara, et en apprenant ce qui s’était passé, demanda la réunion immédiate des personnes qui avaient pris cette décision. Il se fit alors lire la lettre de Sattigui, et après l’avoir fait copier, l’arracha vivement des mains du marabout, la déchira et en fit avaler les morceaux au courrier qui l’avait apportée ; après quoi, il le fit accompagner par deux cavaliers, pour l’empêcher de prendre aucun repos dans tout le Bondou. C’était la guerre inévitable.

Le chef du Fouta, dès qu’il connut ces détails, devint furieux, et n’eut pas beaucoup de peine à décider ses guerriers à venger l’offense qui venait de lui être faite. Certain d’avoir facilement raison de ce petit royaume du Bondou, il se mit à la tête de ses troupes et, après avoir traversé la Falémé à Arondou, vint camper devant Tafacirga, tandis qu’un autre corps d’armée, commandé par son fils Guiladio, se dirigeait sur Féna, semant la ruine et le pillage sur son passage.

De son côté, Ahmady-Gaye, l’aîné des fils de Maka-Guiba, partit à la tête des guerriers du Bondou, de Dara à l’ouest de Gatiari, sur la rive droite de la Falémé, et se dirigea contre Sattigui lui-même. Arrivé à la hauteur du gué de Naïé, il partagea ses guerriers en deux troupes et confia le commandement de la seconde à son frère Paté-Gaye, auquel il ordonna de franchir la Falémé et de marcher contre l’ennemi par la rive gauche pour lui donner une fausse alerte. Mais lorsque Paté-Gaye arriva à Naïé, et après avoir passé le gué, il rencontra, entre le village et la rivière, le corps d’armée de Guiladio. Celui-ci avait appris la marche d’Ahmady-Gaye contre son père, et il s’était porté en toute hâte sur le gué, afin de franchir la Falémé et aller barrer le passage au prince Sissibé. Mais il comptait sans la colonne de Paté-Gaye. L’action s’engagea aussitôt. Guiladio, à un moment donné, se trouva à environ cinquante mètres de Paté-Gaye, qui le reconnut aussitôt, et qu’il reconnut également. Ils échangèrent à cette distance des coups de feu, mais sans se toucher. Ils se ruèrent alors l’un sur l’autre dans un furieux corps-à-corps. La victoire demeurait indécise, et tous les deux étaient blessés, lorsque Paté-Gaye, prenant son second pistolet, qu’il n’avait pas déchargé, le dirigea sur la poitrine de Guiladio et l’abattit sur le coup. En voyant tomber leur chef, les Foutankés (hommes du Fouta) se débandèrent et s’enfuirent de tous côtés.

Ahmady-Gaye, de son côté, avait continué sa route par la rive droite de la Falémé, et était tombé sur la colonne de Sattigui. Les Foutankés se défendirent vaillamment ; mais rien ne put arrêter l’élan des Bondounkés (hommes du Bondou), enhardis par le succès obtenu par Paté-Gaye et par la mort de Guiladio. Sattigui, battu, s’enfuit et rentra dans le Fouta avec les débris de son armée, dont un grand nombre de guerriers étaient restés sur le champ de bataille. Il fit alors amende honorable, et la paix fut signée.

Délivré de Sattigui, Maka-Guiba songea alors à conquérir le Bambouck. Il leva de nouveau une nombreuse armée, et marcha contre son vieil adversaire Malinké Sambou-Ahmady-Toumané, chef de Farabanna. Il vint mettre le siège devant ce gros village. Mais devant sa résistance, et après avoir passé un long temps devant ses tatas infranchissables, l’armée du Bondou dut battre en retraite. Poursuivie par Sambou, elle fut mise en déroute, et ce fut dans un de ces engagements que fut tué Maka-Guiba.

C’est de Maka-Guiba que datent les deux branches régnantes des Sissibés. De sa première femme, Diélia-Gaye, il eut quatre fils : Ahmady-Gaye, Moussa-Gaye, Séga-Gaye, Paté-Gaye. Les trois premiers montèrent sur le trône, et le dernier mourut encore jeune. Ce sont leurs descendants qui formèrent la souche royale de Koussan-Almamy.

Avec sa seconde femme, Aïssata-Béla, il eut trois fils : Ahmady-Aïssata, Malick-Aïssata et Ousman-Tounkara. Le premier régna longtemps et les deux autres périrent au désastre de Dara-Lamine, victimes de la vengeance de Paté-Gaye. Leurs descendants formèrent la branche de Boulébané.

Il existe encore deux autres familles de Sissibés, mais tellement secondaires, qu’elles ne peuvent aspirer au trône.

Samba-Toumané (1764).

Le frère aîné de Maka-Guiba, Toumané-Boubou-Malick-Sy, avait, en mourant, laissé un fils, nommé Samba-Toumané. Il fit valoir ses droits à la couronne et fut élu par les notables Guirobés et Guénars comme étant le doyen d’âge, et cela, selon les lois d’hérédité en vigueur. Son règne fut de courte durée. Une intrigue se forma contre lui, et, sous prétexte que son père n’avait pas osé s’unir avec Maka-Guiba pour reconquérir le Bondou, il fut banni du pouvoir par les Sissibés, qui se trouvaient alors dans le Bondou. Expulsé par Ahmady-Gaye, le fils aîné de Maka-Guiba, il se réfugia dans le Fouta-Toro après deux mois de règne seulement.

Les Sissibés du Bondou, héritiers de Maka-Guiba et continuateurs de la politique de Malick-Sy, décidèrent, en même temps, que tous les princes qui ne s’étaient pas ralliés à la cause de leur ancêtre seraient par ce fait exclus à tout jamais, eux et leurs descendants, du trône du Bondou. Ainsi se trouvèrent bannis du pouvoir les familles de :

1o Samba-Toumané-Malick, fils de Toumané-Boubou-Malick ;

2o Mody-Boubou-Malick ;

3o Alioun-Boubou-Malick.

Il ne restait donc plus que la génération de Maka-Guiba qui serait appelée à régner, et cela en récompense de ce que leur père avait reconstitué le royaume du Bondou.

Ahmady-Gaye (1764-1785).

En montant sur le trône, après la mort de son père, Ahmady-Gaye prit le premier le titre d’Almamy (le puissant). Ses prédécesseurs, comme nous l’avons dit, n’étaient que des Elimanes (chefs de religion). Il avait hérité de grandes richesses, et ses sujets purent jouir d’une vie paisible et se livrer à l’agriculture et à l’élevage des troupeaux.

Ahmady-Gaye avait pris le royaume craint et respecté des voisins ; et, pour asseoir davantage sa prépondérance, il obligea le Ouli à signer avec lui un traité d’alliance, et fit avec les Bakiris plusieurs arrangements heureux.

Mais le Bambouck et le Tenda, se sentant menacés, lui déclarèrent la guerre, et l’amenèrent à marcher sur Farabanna, dont il dut abandonner le siège après avoir vainement tenté l’assaut. Il fut plus heureux dans le Tenda. En peu de jours, il s’y empara de plusieurs villages et soumit complètement le pays.

Ce fut à son retour de sa campagne dans le Tenda qu’Ahmady-Gaye fit construire à Koussan-Almamy, à 7 ou 8 kilomètres de Miranguikou, place forte des Malinkés, un tata formidable pour se défendre des pillards et des ennemis de sa famille, qui, excités par des marabouts, tentaient de fomenter des révoltes. Pour les réprimer, il envoya de suite son frère Paté-Gaye, qui, arrivé devant un village du Ferlo, dont les portes étaient fermées, les fit enfoncer, et ayant mandé le chef, le fit mettre à mort. Chaque village eut à payer un impôt de quatre vaches toutes les fois qu’un Sissibé y recevrait l’hospitalité. Malgré leur soumission, il maintint cette amende à tous les villages du Ferlo, et parvint ainsi à apaiser les troubles que des ambitieux avaient voulu faire naître.

Plus tard, il se présenta deux fois, avec une forte armée, devant Farabanna, et mourut sans avoir pu se rendre maître de cette forteresse, mais après avoir eu la satisfaction de voir les murs de Koussan-Almamy complètement terminés. Ce fut à Dara, prés de Gatiari, qu’il s’éteignit, en laissant dans tout le Bondou un souvenir fort respecté.

Ahmady-Gaye est le premier des souverains du Bondou qui ait fait quelque chose, au point de vue de l’administration du pays. Il édicta des lois sur la perception des impôts et réglementa les droits de douane. Il organisa une sorte de police et établit un code de justice conforme au Coran, dans lequel étaient stipulées les peines à infliger à ceux qui enfreindraient la sainte loi ou qui se rendraient coupables envers la société. En d’autres termes, il essaya d’appliquer le Coran dans toutes les circonstances où cela était possible.

Ahmady-Gaye laissa sept enfants mâles : Ahmady-Makomba, qui fut tué à Dellafra (Tenda) ; Toumané-Mody, Malick-Coumba, Ahmadou-Sy, qui régnèrent ; Abderrahaman-Ahmady-Gaye, Séga-Ahmady-Gaye, qui périrent à Dara-Lamine, et Salif-Ahmady-Gaye, qui mourut à Boulébané.

L’aîné, Ahmady-Makomba, était seul fils d’une femme libre ; les autres avaient pour mère une captive. Aussi Ahmady-Makomba refusa-t-il de partager ses biens avec ses frères et fut-il reconnu comme chef de la famille.

Moussa-Gaye (1785-1790).

Moussa-Gaye, frère d’Ahmady-Gaye, le plus âgé de la famille royale, succéda à son frère, en vertu des lois de succession. Son règne fut surtout marqué par la guerre qu’il fit au Guoy. Ce fut vers cette époque que le chef des Diaybès, N’Diaye-Gauki, vint s’établir à Bakel, sous la protection de l’almamy du Bondou. Ahmady-Gaye continua à couvrir de son autorité son successeur, Silman-Moladiou. C’était vers l’époque de la première occupation de ce poste par les Anglais. Le tunka de Tuabo revendiqua comme lui appartenant les terrains de Bakel et voulut percevoir les droits que les Anglais s’étaient engagés à payer comme location au chef de ce village. De son côté, Silman-Moladiou prétendait que, ces terrains ayant appartenu à ses ancêtres, c’était lui qui devait percevoir l’impôt. Mais, se sentant trop faible pour pouvoir soutenir la lutte contre le tunka, il vint demander l’assistance de l’almamy du Bondou. Sur ces entrefaites, une épidémie s’étant déclarée parmi les hommes qui composaient la garnison du poste, et presque tous les soldats étant morts, le commandant dut abandonner Bakel et regagner la côte avec six ou sept hommes seulement. La cause de discorde disparut donc. Quelque temps après, un gérant de la Compagnie du Sénégal revint occuper Bakel.

A cette époque, le point où se faisait le principal commerce de la région était le village de Kounguel. Il y avait alors là une escale de grande importance, où se trouvaient de nombreux chalands et même quelques bricks de commerce. Silman-Moladiou, pensant être secouru par les traitants de Kounguel, refusa un beau jour de payer à l’almamy du Bondou l’impôt qu’il lui devait verser en échange de la protection dont celui-ci le couvrait. Moussa-Gaye se vit donc forcé de prendre les armes contre son ancien allié et marcha contre Bakel. Silman-Moladiou s’enfuit au premier choc. La légende rapporte que la grosse pierre que l’on voit encore suspendue au rocher qui se trouve au bas de la tour de la Montagne-aux-Singes, à Bakel, a été déplacée par les secousses que lui ont imprimées les pieds des chevaux de l’almamy Moussa, lors de l’attaque de Bakel. Son neveu, nommé Sambouddou-Malick, fils de son frère Malick-Aïssata, fut mortellement atteint dans le milieu même du village, entre la position actuelle du poste et l’endroit nommé « L’Hôpital ». Il mourut dans cette même journée.

Moussa-Gaye, maître de la situation, imposa un impôt aux commerçants qui viendraient trafiquer à Bakel et à Kounguel. Avant son avènement au trône, il était, du reste, allé à Saint-Louis et avait pu, au préalable, traiter cette question avec les administrateurs des compagnies qui avaient alors la direction du pays.

Dans la dernière année de son règne, il marcha encore contre les Bakiris, mais fut repoussé à l’attaque qu’il dirigea contre Goulmy. Il rentra alors à Dara, où il mourut peu après. Il laissait deux fils : Oumar-Moussa, qui donna naissance aux Sissibés de Belpounégui, près Sénoudébou, et Malick-Moussa, qui mourut tout enfant.

Séga-Gaye (1790-1794).

Séga-Gaye, frère de Moussa-Gaye et héritier direct, selon les lois en vigueur, succéda à l’almamy défunt. A peine fut-il installé sur le trône du Bondou, qu’il eut à réprimer les désordres soulevés par les mécontents, qui avaient fait cause commune avec ses ennemis. Il continua contre les Bakiris la guerre commencée par son frère, et le village de Sangalou ayant méconnu son autorité, il s’en empara, après un brillant assaut, mit à mort un grand nombre de guerriers et emmena en captivité les femmes et les enfants.

Le tunka de Tuabo ne se sentant plus assez fort pour lutter contre l’almamy du Bondou, alla solliciter l’appui de celui du Fouta, Abdoul-Kader. Celui-ci venait d’être élu almamy par les notables Foutankès. Originaire du Bondou, il était né à Diamwély, près de Boulébané, et avait été chassé du Bondou par l’almamy Moussa à la suite des craintes qu’inspirait son fanatisme religieux. Son autorité reconnue de Dembakané à Dagana, il résolut de venger l’injure dont il avait été victime de la part des Sissibés. L’occasion se présentait belle. Il ne la laissa pas échapper. Sur ces entrefaites, les Bambaras du Ségou envahissaient le Kaarta, et ses habitants, obligés de chercher un asile dans le haut Galam, faisaient prévenir de leur arrivée le roi du Fouta. Abdoul-Kader refusa de les recevoir, et leva une armée pour les chasser, lorsque ceux-ci, informés de ses mauvaises dispositions, rebroussèrent chemin et rentrèrent chez eux en brûlant plusieurs villages pour se venger du refus de protection de l’almamy du Fouta.

Iman, chef d’un des villages incendiés, marabout estimé, vint se plaindre à Abdoul-Kader que Séga-Gaye avait enlevé sa femme et sa fille pour en faire ses concubines et lui avait brûlé tous ses livres sacrés, si nombreux, disait-il, qu’il y en aurait eu la charge d’un âne. Au nom de Dieu et du prophète, il adjurait Abdoul-Kader de lui faire rendre justice.

Celui-ci se rendit alors à Marsa, à l’est de Gabou, avec une armée de 20,000 hommes. Grand-prêtre de la religion de Mahomet, et tenant à montrer le respect qu’il avait pour le culte, il somma Séga-Gaye de venir lui rendre compte de sa conduite. Soit par crainte, soit par confiance, l’almamy du Bondou répondit à l’appel d’Abdoul et le rejoignit à Marsa. Dès son arrivée, le roi du Fouta fit saisir son ennemi sans vouloir l’entendre et le condamna à l’exil dans le Toro. Séga-Gaye sortit ; mais à peine avait-il fait cent pas hors du camp qu’il était assassiné par les hommes d’Abdoul et son corps jeté dans un marais, en présence des guerriers du Bondou, qui, en nombre insuffisant, ne purent protéger leur chef.

A l’annonce de sa mort, les Bondounkès se trouvèrent embarrassés pour lui désigner un successeur, et, subissant l’influence d’Abdoul-Kader, nommèrent roi le fils de Paté-Gaye, Ahmady-Gaye, homme absolument nul.

En même temps, un parti considérable proclamait Ahmady-Aïssata, frère de Séga-Gaye, et héritier légitime du trône.

Séga-Gaye laissa un fils, Boubakar-Séga, qui mourut sans s’être jamais fait remarquer en rien.

Ces événements allaient encore plonger le Bondou dans une guerre terrible et il allait avoir à lutter contre un ennemi acharné et maître d’une armée redoutable. C’était à la fois une guerre extérieure et une guerre civile.

Ahmady-Aïssata (1794-1819).

Avec Ahmady-Aïssata, la branche des Sissibés de Boulébané monte sur le trône du Bondou. Son premier soin, en prenant le pouvoir, fut de ramener à lui les mécontents qui avaient soutenu Ahmady-Paté et de diminuer ainsi la force de ce dernier.

Il manda près de lui Toumané-Mody et lui fit part de ses projets à l’égard d’Ahmady-Paté. Toumané l’engagea à ne rien entreprendre sans avoir essayé une réconciliation et se chargea de voir Ahmady-Paté, qui ne voulut rien écouter.

Devant cet échec, Ahmady-Aïssata leva une armée, qu’il mit sous les ordres de Toumané, et l’envoya à Féna, résidence de son adversaire. Quelques jours après, il rejoignait la troupe et prenait la ville d’assaut. Ahmady-Paté prit la fuite, et se retira d’abord à Débou, où il fut inquiété et obligé de demander asile à Abdoul-Kader, qui le reçut en grande pompe et le présenta à tous les grands du Fouta. L’année suivante, il accompagna Abdoul-Kader, qui venait de recruter une armée considérable, et alla avec lui attaquer le Bondou. Ils investirent peu de jours après la ville de Dara-Lamine et en tirent le siège. Après quatre ou cinq jours d’un combat meurtrier, où le Bondou perdit sept Sissibés, dont deux de la branche régnante, Dara fut pris et incendié. Malick-Aïssata, frère de l’almamy, y fut tué.

L’étoile d’Ahmady-Paté semblait pâlir. Mais Abdoul-Kader ne s’exagéra pas les avantages de sa victoire, sachant qu’avec des hommes comme les Sissibés tout était à craindre.

En effet, Ahmady-Aïssata ne s’était pas laissé abattre par la défaite. Il se mit en campagne sans perdre un jour, et en peu de temps il eut recruté une nombreuse armée dans le Konkodougou, le Diébédougou, le Bélédougou, le Niambia. Mais le plus fort contingent de guerriers lui fut amené par son allié le roi bambara du Kaarta, Moussou-Koura-bô, qu’accompagnait son fils Moriba.

Aussitôt après avoir réorganisé ainsi son armée, Ahmady-Aïssata se mit à la poursuite de ses ennemis. Sur ces entrefaites, Abdoul-Kader, à la suite d’une de ces révolutions comme il y en a tant dans les royaumes du Soudan, fut détrôné et obligé de s’enfuir avec quelques serviteurs fidèles seulement. Il se retira à Moudiéri, sur le Sénégal. Le chef de ce village, effrayé, et craignant pour sa propre tête, l’engagea à passer sur la rive maure, où les armées coalisées ne pourraient le rejoindre. Mais celui-ci, n’écoutant pas ces conseils, se rendit à Goorick (Toro), attendant tranquillement et décidé à vendre chèrement sa vie. L’armée ennemie l’eut vite rattrapé. Quand il vit tous ses hommes tués sous ses yeux et qu’il n’eut plus d’espoir, il descendit de cheval et fit son salam au pied d’un arbre.

C’est dans cette position qu’Ahmady-Aïssata le trouva. Il s’approcha du vaincu, fit les trois saluts d’usage, et lui demanda compte de l’assassinat commis sur son frère Séga-Gaye. N’obtenant point de réponse, il tira son pistolet et l’étendit raide mort à ses pieds, en lui disant : « Allez ! je vous envoie vers mon frère Séga ! »

La mort d’Abdoul-Kader, survenue sans qu’Ahmady eût pris conseil de son allié Moussou-Koura-Bô, le roi du Kaarta, mécontenta vivement ce dernier, qui, comme doyen d’âge, se considérait comme le commandant en chef de l’armée coalisée. Il reprocha à l’almamy du Bondou de lui avoir tué son marabout favori, et il demanda pour payer cette tache royale que le Bondou lui payât autant d’or qu’en contiendrait le crâne d’Abdoul-Kader. Devant cette injonction, les chefs du Bondou se réunirent, et, considérant désormais l’appui du roi bambara comme inutile, l’engagèrent à rentrer dans ses états. Moussou-Koura-Bô s’éloigna en promettant à Ahmady-Aïssata de venir bientôt avec une nombreuse armée châtier son insolence et sa vanité. Mais il mourut peu après son retour dans le Kaarta sans avoir pu assouvir sa vengeance. Son fils Moriba lui succéda et hérita de sa haine pour les Sissibés. Aussi, vers 1815, il écrivit à Ahmady-Aïssata une lettre conçue dans des termes aussi insolents que ceux de celle que Sattigui avait écrite à Maka-Guiba et dans laquelle il réclamait au Bondou l’impôt qu’il disait lui être dû. Ahmady n’hésita pas. Il fit saisir les envoyés du Kaarta, et, séance tenante, leur fit couper le cou, n’en épargnant qu’un seul, qu’il chargea d’aller dire à son maître qu’en fait de tribut et d’impôt, il lui enverrait les balles de ses fusils. En même temps, il leva son armée et se mit en marche sur le Kaarta. Mais Moriba, prévenu de ses desseins et après avoir traversé le Sénégal à Dramané et la Falémé au gué de Béréba, venait mettre le siège devant Boulébané, après avoir ravagé une grande partie du Ferlo.

Plusieurs fois, le roi bambara tenta vainement l’assaut de ce fort village qui était héroïquement défendu par un petit nombre de jeunes gens renfermés dans le palais de l’almamy. Il résolut alors de le prendre par la famine, et, voyant qu’il lui faudrait plusieurs mois pour en venir à bout, il se fit construire, pour lui et sa suite, en face de l’ennemi, un tata véritable dont on voit encore les ruines.

De leur côté, les Sissibés ne restaient pas inactifs et faisaient tous leurs efforts pour délivrer leur capitale. Salif-Ahmady-Gaye, neveu d’Ahmady-Aïssata, parti avec une forte troupe de Koussan-Almamy, parvint à pénétrer dans Boulébané et à ravitailler ses défenseurs, mais il fut tué quelques jours après dans une sortie contre les Bambaras. Maka-Diara, chef de Sambacolo, attaqua également le camp de Moriba, sans cependant pouvoir l’entamer ; il fut forcé de se retirer.

Le siège traînait depuis longtemps en longueur. Il n’y avait plus, pour ainsi dire, de vivres dans la place, et Boulébané, affamé, allait être forcé de se rendre. La fortune semblait se tourner du côté des Bambaras. Moriba, se croyant hors d’atteinte et sûr de vaincre, laissa ses hommes se répandre dans les environs pour y piller et faire des captifs. Aussi fut-il littéralement surpris lorsque Ahmady-Aïssata, ayant renforcé son armée par des contingents recrutés dans le Bambouck, se rua sur les Bambaras.

L’armée du Kaarta fut mise en déroute, abandonnant tout le butin et les nombreux captifs qu’elle avait faits depuis son entrée dans le Bondou. Les guerriers se dispersèrent par toute la campagne, de telle sorte que, durant plusieurs semaines, on en rencontra qui erraient affamés dans la brousse. On raconte même qu’il y en eut beaucoup qui furent faits prisonniers par des femmes mêmes du Bondou. Moriba essaya bien de rallier les fuyards, mais il fut encore poursuivi par les Bondounkés qui tuèrent sans pitié tous les soldats ennemis tombés entre leurs mains. Il eut beaucoup de peine à rentrer dans son royaume avec quelques hommes seulement qui lui restèrent fidèles.

Ce combat eut lieu en mai 1817. Un an plus tard, Ahmady-Aïssata alla mettre le siège devant Tambo-N’Kané. Le blocus était déjà avancé et on avait dû creuser des puits de 40 pieds de profondeur pour avoir de l’eau, lorsque apparut, sur la rive opposée, une troupe d’environ 400 cavaliers. A cette vue, Ahmady croit avoir affaire à une armée considérable et lève le siège pour se retirer à Lanel qui lui avait ouvert ses portes. C’étaient des Kaartans qui venaient encore l’attaquer. Ils traversèrent le fleuve et se mirent à la poursuite de l’almamy du Bondou. En arrivant devant Lanel, ils trouvèrent la ville fermée et une forte armée dans ses murs pour protéger l’almamy. Ils retournèrent alors à Tambo-N’Kané attendre un renfort de troupes.

De son côté, Ahmady avait demandé du secours à Ava-Demba, chef du Fouta-Toro ; mais aucun des deux camps n’eut avant un mois les hommes sur lesquels il comptait.

Quand l’armée coalisée fut au complet, elle fut commandée par le chef du Guidimakha, doyen d’âge, et qui avait fourni le plus fort contingent. Ce chef se nommait Samba-Gangioli. Elle se composait des guerriers de ce pays, de ceux du Kaarta et d’un détachement du Khasso, commandé par le prince Saféry, soit environ 2,500 hommes.

Les forces d’Ahmady comprenaient le Bondou et une bonne partie du Fouta-Toro et du Gadiaga, sous les ordres d’un neveu de Saféry.

En août 1818, les deux armées se trouvèrent en présence et se livrèrent des combats terribles ; après une lutte acharnée, l’almamy, vaincu, dut s’enfuir dans le Toro, laissant les cavaliers du Kaarta rentrer dans le Bondou qu’ils ravagèrent de toutes façons.

Ahmady essaya bien de persuader à tous les chefs de se liguer de nouveau pour forcer Samba-Gangioli à s’éloigner du Bondou, mais ceux-ci refusèrent de le seconder dans une entreprise qui leur paraissait douteuse, et insistèrent, au contraire, pour faire la paix. Dans ce but, une grande assemblée se réunit à Marsa et envoya des négociateurs auprès de Samba-Gangioli, qui, vers 1818, consentit à signer le traité qu’on lui proposait.

Après ces faits marquants, Ahmady-Aïssata fit avec succès la guerre aux Bakiris. Il se mit de nouveau en campagne contre les Malinkés qui, pendant le siège de Boulébané, s’étaient permis de venir piller et rançonner plusieurs villages du Bondou. Lally et Sourraly, sur la rive gauche de la Falémé, furent emportés d’assaut. L’almamy marcha ensuite jusque sur Gamon, dont il prit la moitié, mais fut forcé de se retirer devant l’attitude des défenseurs. L’année suivante, il attaqua le Kantora et, après plusieurs batailles peu importantes et sans aucun résultat, il revint dans le Bondou.

Vers cette époque, le major Grey traversait le Bondou à la tête d’une expédition anglaise. Retenu depuis quelque temps à Samba-Cantaye, où il campait, il se disposait à aller rendre visite aux bâtiments français venus pour construire un poste à Bakel, en compagnie de l’almamy qui avait manifesté le désir de saluer nos officiers, lorsque celui-ci tomba malade à Kéniou, à 4 kilomètres de Kounguel.

Le major Grey poursuivit seul sa route, et quand il revint, plus tard, au camp d’Ahmady, il le trouva alité et miné par une maladie dont il ne devait pas se relever. Approchant ses lèvres de l’oreille du major, il lui dit d’une voix affaiblie : « Que les hommes sont fripons ; au moment de mourir, je comprends combien ceux qui me craignaient auront de regrets et apprécieront trop tard ma valeur. »

Dès ce moment, Ahmady ne fit que décliner, et il mourut à Boulébané le 8 janvier 1819. Il laissait trois fils : Saada Ahmady-Aïssata et Oumar-Sané, qui régnèrent, et Bokkar-Sané, qui mourut dans la plus profonde obscurité.