Moussa-Yéro-Malick-Aïssata (1819-1827).

A la mort d’Ahmady, trois prétendants se présentaient pour recueillir sa succession : Toumané-Mady, Moussa-Yéro-Malick-Aïssata et Malick-Samba-Toumané, son cousin et héritier le plus direct. Les Sissibés portèrent leur choix sur Moussa-Yéro-Malick-Aïssata, qui fut élu almamy le 20 janvier 1819. Ahmady-Kama, descendant de Toumané-Boubou-Malick, avait bien essayé aussi d’élever des prétentions au trône du Bondou, malgré l’exclusion qui avait été prononcée contre sa famille par les héritiers politiques de Maka-Guiba, mais il fut écarté et sa candidature ne fut même pas discutée.

Moussa-Yéro-Malick était un homme relativement paisible, aussi son règne ne fut-il marqué que par des expéditions de peu d’importance. Il envoya ses colonnes contre Farabanna, dans le Niagala, et contre Goulmy, Kotéra et Moussala, dans le Kaméra. Les N’Diaybès, de Bakel, eurent également à essuyer ses feux ; mais en dernier lieu, protégés par les canons du fort que nous venions d’y construire, il furent laissés en repos par Moussa qui incendia leurs récoltes et parvint ainsi à les empêcher d’inquiéter le Bas-Bondou. Il établit des impôts sur les gens du Bambouck, du Ouli et du Tenda, et réussit à garantir ses frontières du brigandage des peuplades voisines. Mais il se comporta mal avec l’expédition du major Grey, qu’il retint longtemps, espérant toujours en obtenir de nouveaux cadeaux. En janvier 1819, le major put enfin partir, après avoir failli être plusieurs fois victime des indigènes.

Moussa mourut en 1827. Il avait régné huit ans.

Il laissa trois enfants, dont aucun ne devait monter sur le trône, et qui, tous, moururent à la suite d’El-Hadj-Oumar. Ce furent : Demba-Moussa, Saada-Doudé et Bala-Setté.

Toumané-Mody (1827-1835).

A la mort de Moussa-Yéro-Malick-Aïssata, Ahmady-Saada, fils d’Ahmady-Aïssata, voulut se faire couronner. Il avait des droits légitimes, mais son avarice le fit échouer. Ahmady-Kama, de son côté, chercha encore à monter sur le trône du Bondou ; mais il trouva contre lui Toumané-Mody, le fils aîné d’Ahmady-Gaye, qui, cette fois, pour couper court à toutes réclamations de ce prince, se fit couronner almamy à Koussan.

Ahmady-Kama essaya de contrecarrer l’autorité de Toumané-Mody. Celui-ci, pour en finir, expédia contre lui son frère Malick-Coumba qui, à la tête de quelques guerriers, le força à se réfugier dans le Toro.

Toumané-Mody eut à lutter contre les Malinkés du Bambouck et contre le Tenda. La dernière année de son règne, il traversa la Gambie et marcha contre Coppar, dans le Ghabou. Il s’empara de ce village, mais au moment de rentrer dans le Bondou, tous les habitants du Ghabou se levèrent en masse et lui barrèrent le passage dans un étroit sentier bordé de bambous très épais. L’armée du Bondou fut dispersée et l’almamy lui-même fut blessé au cou. Il rentra en grand désordre à Boulébané et ne guérit jamais de sa blessure. Il en mourut dans ce village un an après.

Toumané-Mody laissa douze enfants, dont voici les noms : Samba-Toumané, mort dans la journée de Fissa-Daro, pendant les guerres civiles ; Alkossoun, assassiné à Somsom-Tata ; Abbas et Ibrahim-Ténendia, morts sans régner ; Oumar-Bily-Carry, Abdoul-Saloum, Ely-Guitta, Hamet, morts chez El-Hadj-Oumar sans postérité, ainsi que Boubakar-Sidik ; Séga-Toumané, mort chez El-Hadj, en laissant un fils à Nioro et l’autre à Koussan-Almamy ; Sourakoto, mort chez El-Hadj, et dont le fils vit dans le Bondou, et enfin Salif, qui vit encore à Koussan-Almamy.

Malick-Coumba (1835-1839).

Malick-Coumba, frère de Toumané-Mody et son héritier direct, lui succéda. Ahmady-Kama essaya encore une fois de s’asseoir sur le trône du Bondou. Mais Malick-Coumba, pour le mettre à la raison, lui envoya encore quelques troupes qui l’enfermèrent dans le village de Dialiguel, sur la rive droite de la Falémé, et le forcèrent ainsi à se tenir en repos. Il renonça, dès lors, à faire valoir des prétentions que rien ne justifiait, et l’on n’entendit plus parler de lui.

Malick continua l’œuvre de paix commencée par Toumané et, par son intégrité, se concilia facilement tous les esprits. Il eut néanmoins à réprimer quelques abus des Sissibés, qui cherchaient à soulever le peuple contre lui, et, en plusieurs circonstances, il dut envoyer des troupes contre les Maures qui passaient le Sénégal et venaient piller jusque dans le Bondou. Il continua mollement les guerres entreprises par ses prédécesseurs contre le Bambouck et le Tenda. Son règne, en résumé, fut assez calme et il mourut à Koussan-Almamy sans jamais avoir rien fait d’extraordinaire. Après quatre ans de règne, il s’éteignit en 1839 en laissant cinq enfants qui suivirent tous la fortune d’El-Hadj-Oumar et moururent à ses côtés. Ce furent : Samba-Gaissiry, Moussa-Yéro-Malick, Boubakar-Malick, Boïla-Malick et enfin Alioun-Malick.

Saada-Ahmady-Aïssata (1839-1851).

Après la mort de Malick, tous les Sissibés influents se mirent en avant pour lui succéder. Ahmadou-Sy son frère, héritier direct, avait peu de partisans. En présence de compétitions aussi nombreuses, les courtisans et les captifs de la couronne se réunirent et nommèrent Saada-Ahmady-Aïssata, fils d’Ahmady-Aïssata. Le sort favorisait encore la branche de Boulébané. Les Sissibés de Koussan-Almamy durent baisser la tête, non sans exprimer leur mécontentement.

A peine fut-il monté sur le trône qu’il eut à soutenir contre le Guoy et le Kaméra une guerre qui se termina promptement sans grandes pertes des deux côtés. Peu après il eut à lutter contre les Maures qui, sans aucun motif, avaient, sous la conduite de leur chef Déya, envahi une partie des états de l’almamy. Celui-ci se porta à leur rencontre et les attaqua au gué de Béréba, près de N’Dangan, sur la Falémé. Les Maures furent complètement défaits, et depuis cette époque ils ne se sont plus hasardés à traverser la Falémé pour envahir le Tiali.

Mais toutes ces expéditions étaient peu fructueuses, et le butin qu’elles rapportaient était bien insuffisant pour satisfaire l’avidité de la horde affamée des princes sissibés. Aussi, afin de se faire bien venir d’eux, Saada leva-t-il une nombreuse armée dont il prit le commandement et alla-t-il attaquer le Saloum, dont les habitants pillaient toutes les caravanes qui revenaient du Bondou après y avoir fait le commerce des chevaux et des captifs. Il traversa le Ouli et le Niani en quelques jours, et s’empara de plusieurs villages du Djoloff.

Le roi du Saloum, Bala-Dougou, dut faire sa soumission et demander la paix, que Saada lui accorda, moyennant une forte somme d’argent et plusieurs centaines de pièces de guinée. Il lui fit promettre, en outre, de ne jamais plus inquiéter les caravanes du Bondou et de les laisser commercer librement sur tout son territoire. Il rentra chez lui, ramenant un immense butin et une partie de la population des pays soumis.

Durant cette campagne, il causa une telle frayeur et une telle admiration aussi aux tiédos (soldats) du bour (roi) du Saloum que ceux qui eurent, cette année-là, des enfants mâles dans le pays, les surnommèrent Saada.

L’expédition du Saloum eut un grand retentissement. Tous les souverains voisins s’empressèrent d’envoyer vers l’almamy des députations chargées de lui faire part de leur sincère désir de vivre en paix avec le Bondou, et, pour donner plus de poids à leurs protestations respectueuses, lui firent offrir des présents assez importants. Le Tenda seul refusa de lui témoigner ses déférences. Aussi Saada résolut-il de se venger et leva une armée qui vint s’installer sous les murs de Diamjoïko, capitale du Tenda. Après une énergique résistance des assiégés, les Bondounkés s’emparèrent de cette ville et firent main basse sur toutes les richesses qu’elle renfermait. Après un repos de quelques jours, l’armée de Saada reprit le chemin du Bondou, en infligeant de dures leçons à tous les villages du Tenda qui, trop faibles pour l’attaquer, arrivaient à l’inquiéter et à retarder sa marche.

Saada avait une cavalerie absolument dépourvue de montures, et pour remplir ce vide il ne trouva rien de mieux que de tomber sur le Ouli pour y ramasser un butin en vue de subvenir aux achats de chevaux. Comme il arrivait à Naoudé (village de la frontière sud du Bondou), il se trouva insulté par Lalli-Penda, chef de Gouniam, près de Bakel, qui l’accompagnait et avait répondu par un refus formel à une demande de l’almamy.

Invité de suite à quitter le camp, Lalli-Penda rentra chez lui et apprenant peu de jours après que Saada voulait l’attaquer, il lui fit des propositions de paix. Sur le point de les accueillir favorablement, car il lui semblait peu politique d’entrer en lutte avec les Bakiris, ennemis acharnés de Mayacine, de Makhana, qui était en guerre continuelle avec le Bondou, Saada préféra à la politique l’honneur de son pays et refusa toute réconciliation. De ce moment il ordonna à tous ses soldats de tout ravager et de tout brûler sur leur passage et, après des fatigues inouïes, arriva devant Gouniam, qu’il attaqua le lendemain. Malgré tous ses efforts, l’armée du Bondou dut battre en retraite après avoir perdu beaucoup de monde.

Deux mois après, Lalli-Penda, comprenant que son succès amènerait infailliblement une revanche, dont il prévoyait les suites terribles, fit de nouvelles propositions de paix à Saada qui, cette fois, les accueillit favorablement.

L’année suivante, Saada se dirigeait vers le Bambouck, mais les Sissibés mécontents de lui, ne voulurent pas le seconder. Il dut se contenter de parcourir le pays en prélevant des impôts et pénétra même jusque dans le Tambaoura, dont il rapporta de riches butins.

C’est sous son règne que fut envoyée vers l’almamy du Bondou une mission française chargée de traiter avec lui de l’établissement d’un comptoir à Sénoudébou. Ce comptoir devait être en même temps un poste frontière.

Cette mission était composée de MM. Parent, officier du génie, chef ; Menu-Dessables, Paul Holle, commandant du fort de Bakel, et Potin-Patterson, agent de la Compagnie.

Saada convoqua à Sénoudébou tous les Sissibés de Boulébané et de Koussan-Almamy pour leur transmettre la proposition du gouvernement français. Elle fut combattue par ces derniers : « Si vous laissez les blancs, disaient-ils à l’almamy, s’installer chez nous, nous ne serons bientôt plus maîtres de nos femmes et de nos captifs ; nous voulons commercer avec eux, mais nous n’entendons pas qu’ils soient nos maîtres. Du reste, vous êtes souverain, décidez et nous nous inclinerons. »

L’almamy répondit à ces observations : « Le Bondou m’appartient, à moi donc de décider. Je veux que les blancs s’établissent dans notre pays. »

Le fort fut vite construit, et à peine les bastions furent-ils élevés que chacun se trouva garni d’une pièce de canon. A cette vue Saada devint furieux : « J’avais permis, disait-il, l’établissement d’un comptoir et non d’un fort armé. »

Ce fut seulement au mois d’août 1847 que M. de Grammont, gouverneur du Sénégal, vint à Sénoudébou et eut une entrevue avec Saada, qui persistait toujours pour l’enlèvement des canons.

Paul Holle, qui accompagnait le gouverneur, très lié avec le roi du Bondou qui avait grande confiance en lui, crut devoir essayer de son influence et lui dit : « Almamy Saada, vous avez à Boulébané deux canons que vous a donnés Duranthon et ils vous servent à protéger vos biens de tout pillage. Pourquoi ne voulez-vous pas que nous protégions par les mêmes moyens les grandes valeurs que nous allons déposer dans notre comptoir ? Si nous n’avions rien pour intimider les voleurs, ils viendraient prendre nos marchandises et feraient ainsi une mauvaise réputation à votre pays. »

Ces paroles et un cadeau persuadèrent Saada, et les canons restèrent.

Les richesses du Bondou et les produits qu’on en tirait avaient captivé la Compagnie de Galam, qui espérait qu’à proximité des mines de Kéniéba, les seules connues, on pourrait tenter la création d’ateliers de lavage des terres aurifères ; mais les difficultés que l’on rencontra firent abandonner ce projet, dont les résultats étaient fort douteux. Déjà, en 1843, une mission avait été envoyée pour faire l’hydrographie de la Falémé et visiter les mines d’or de Kéniéba. M. Raffenel, officier du commissariat de la marine, en faisait partie et eut à rédiger le journal de route. La mission rendit visite à l’almamy Saada à Boulébané. L’accueil qu’elle en reçut fut cordial. Elle eut surtout à se louer de son fils Boubakar, qui lui offrit l’hospitalité à Sénoudébou.

L’almamy Saada mourut dans les derniers jours de l’année 1851. Cette année-là les sauterelles avaient envahi le Bondou et y avaient fait de grands ravages. Il laissa six enfants : Ahmady-Saada, mort à Gabou sans avoir régné ; Boubakar-Saada, qui régna ; Ciré-Soma, mort sans régner et dont le fils vit encore à Sénoudébou ; Koli-Mody, mort tout récemment dans le Macina ; Ousman-Saada, mort sans avoir régné, et enfin Oumar-Penda, qui régna et fut tué par le marabout Mahmadou-Lamine.

Ahmadou-Sy (1852-1853).

Ahmadou-Sy, fils d’Ahmady-Gaye et frère de Toumané-Mody, monta régulièrement sur le trône du Bondou à la mort de l’almamy Saada. C’était le plus âgé des Sissibés. La branche de Boulébané, s’appuyant sur son grand âge qui le rendait incapable de bien gouverner, ne voulait pas de lui, mais les Sissibés de Koussan réussirent à le faire nommer almamy. Profitant de sa faiblesse, ses ennemis pillèrent et confisquèrent les biens de quelques malheureux, cherchant aussi à les soulever contre lui. Leurs plans furent déjoués, car après un an de règne, Ahmadou-Sy mourait, âgé de quatre-vingt-dix ans.

Il avait continué la guerre contre les Sarracolés et les Malinkés. Il poussa même une pointe jusqu’au cœur du Kaméra. Le chef du village de Makhana, sur le Sénégal, avait depuis longtemps des démêlés avec son collègue de Magal-Lagaré. Se sentant trop faible pour lutter contre lui, il implora l’appui de l’almamy du Bondou et vint à Koussan se mettre sous la protection d’Ahmadou-Sy. Celui-ci donna quelques troupes à son neveu Séga-Toumané, fils de Toumané-Mody, qui marcha immédiatement contre Magal-Lagaré et s’en empara sans coup férir. Le village fut mis au pillage et Séga rentra à Koussan sans être inquiété.

L’almamy Ahmadou-Sy laissa en mourant quatre fils, dont un seul vit encore à Sénoudébou, Séga-Ahmadou. Les trois autres, Ahmady-Ahmadou, Toumané-Ahmadou et Moussa-Yéro, suivirent El-Hadj-Oumar et moururent dans le Ségou.

Oumar-Sané et Ahmady-Gaye (guerre civile).
El-Hadj-Oumar dans le Bundou (1853-1857).

A la mort d’Ahmadou-Sy, le trône du Bondou donna lieu à d’ardentes compétitions et à des dissensions si profondes entre les deux branches royales de Boulébané et de Koussan-Almamy, qu’elles dégénérèrent en une guerre civile longue et acharnée qui mit le Bondou à deux doigts de sa perte et fut une des causes les plus importantes du démembrement et de la dépopulation de ce grand pays.

L’héritier légitime du trône était Oumar-Sané, fils d’Ahmady-Aïssata et frère de l’almamy Saada. Il ne fut pas reconnu par les Sissibés de Boulébané. Escorté par les fils de l’almamy Saada, ses propres neveux, il alla se mettre sous la protection des Sissibés de Koussan-Almamy, qui le proclamèrent et le firent rentrer à Boulébané.

Le fils aîné de l’almamy Saada, Ahmady-Saada, se retira alors à Gabou, à 25 kilomètres environ de Bakel. Boubakar-Saada et ses autres frères restèrent à Sénoudébou. Tout en contestant à leur oncle ses droits au pouvoir, ils protégeaient un prince nommé Ahmady-Gaye, fils d’Ousman-Coumba-Tounkara, un des sept princes sissibés qui, à la mémorable défense de Dara-Lamine, avaient préféré la mort à la captivité. Séga-Toumané, fils aîné de l’almamy Toumané-Mody et chef de la branche de Koussan, fit tous ses efforts pour faire comprendre à Ahmady-Saada que la loi du pays s’opposait formellement à ce qu’un autre qu’Oumar-Sané fût proclamé almamy. Ce fut en vain ; Ahmady-Saada s’y refusa net et persista dans la première résolution qu’il avait prise de proclamer Ahmady-Gaye, sous prétexte que l’almamy Saada, son père, l’avait, en mourant, désigné comme son successeur. Il le fit reconnaître par son parti et vint s’établir avec lui et ses partisans dans le Lèze-Bondou, à Gabou.

La guerre ne tarda pas à éclater entre les deux partis. Les Sissibés de Koussan levèrent une armée qui, sous la conduite de Toumané-Samba, vint attaquer à Fissa-Daro Ahmady-Saada qui s’y était enfermé avec de nombreux guerriers, grossis d’un contingent de Bambaras du Kaarta. L’armée de Koussan tenta l’assaut de Fissa-Daro, mais fut repoussée à plusieurs reprises. Toumané-Samba fut mortellement atteint. Ses hommes, terrifiés, battirent en retraite, l’abandonnant sur le champ de bataille. Ses meilleurs guerriers perdirent la vie dans cette affaire. Un autre Sissibé de Koussan, nommé Baïla-Malick, fils de Malick-Coumba et cousin de Samba-Toumané, fut compté au nombre des morts.

Cependant, à force d’insistances et de pourparlers, les notables du Bondou parvinrent à opérer un rapprochement entre les Sissibés. La ruine et la désolation s’étaient abattues sur le pays, et tout le peuple se croyait forcé de le quitter, si une solution ramenant la paix n’intervenait pas rapidement. Des démarches furent alors tentées ; les deux partis décidèrent qu’un grand palabre aurait lieu à Diamwély, au centre du Bondou, dans lequel on choisirait un seul des deux almamys pour le pouvoir. Il aurait comme successeur immédiat son compétiteur présent. L’accord était presque sur le point de se conclure, lorsque apparut dans le Bondou le prophète El-Hadj-Oumar.

Ce marabout fameux, cet homme qui, hier encore obscur et inconnu, réussit à fanatiser la plus grande partie du Soudan occidental et à créer de toutes pièces le plus grand empire noir qui ait jamais existé en Afrique, naquit vers la fin du XVIIIe siècle à Aloar, près Podor, d’une famille de Toucouleurs Séléiobés. Dès son jeune âge, il se distingua par une grande réputation de sainteté et attira ainsi autour de lui bon nombre de disciples. Pour se rendre encore plus célèbre, il songea à aller se purifier à la Mecque ; mais il était sans ressources et dut solliciter des marabouts de Saint-Louis les moyens d’accomplir son voyage ; en 1825, il vint au chef-lieu de notre colonie, où les musulmans lui firent un chaleureux accueil et le comblèrent de présents. L’année suivante, il se mettait en route à travers l’Afrique pour se rendre à la ville sainte. Pendant toute la durée de ce long et pénible voyage et jusqu’en 1842 on n’entendit plus parler de lui. A cette époque, il revint dans le Ségou, prêchant, prophétisant et vendant très bien ses gris-gris réputés miraculeux.

On pensait qu’il allait venir briguer la dignité d’almamy du Fouta-Toro, mais il se dirigea vers le Fouta-Djallon et se construisit à Dinguiray un tata pour y enfermer ses richesses. De tous côtés affluèrent des cadeaux qui étaient immédiatement convertis en armes et munitions.

En 1847, il visita son pays natal et poussa jusqu’à l’escale du Coq, où les traitants de Saint-Louis lui firent un accueil enthousiaste et obtinrent même un bateau à vapeur pour le ramener chez lui.

El-Hadj reprochait souvent leur apathie aux gens du Fouta et irritait en même temps les princes, qui tentèrent de le faire assassiner.

Au mois d’août 1847, il se rencontrait à Bakel avec MM. de Grammont, gouverneur du Sénégal, et Caille, directeur des affaires politiques, et, en présence de Paul Holle, il leur tint ce langage : « Je suis l’ami des blancs, je veux la paix, je déteste l’injure. Quand un chrétien a payé la coutume, il doit pouvoir commercer librement. Le jour où je serai almamy du Fouta, construisez-moi un fort. Je disciplinerai le pays et nous aurons des relations amicales. »

De retour dans le Fouta-Djallon, la tête remplie de projets, il redoubla d’activité pour attirer à lui le plus possible de partisans. Quand il crut le moment venu, il envoya une députation au chef de Tamba, village situé sur les frontières du Bondou, du Bambouck et du Fouta-Djallon, pour obliger les habitants à embrasser la religion du prophète. Ses messagers furent éconduits. El-Hadj, furieux, résolut de s’emparer de force de ce point stratégique, et au mois d’août 1852 il se rendit maître de Tamba, dont il massacra presque tous les habitants.

Pour donner un prétexte à ses entreprises ambitieuses, il disait bien haut que la gloire de Dieu et la conversion des infidèles étaient les seuls motifs qui le poussaient à faire la guerre.

En 1853, il pénétra dans le Bambouck, qu’il suivit de village en village, appelant et prêchant les habitants, pendant que ses émissaires parcouraient le Khasso, le Bondou et le Guidimakha.

En 1854, il était devant Farabanna ; il appela les chefs et les retint sous une cause quelconque pour faire gouverner la ville par un de ses marabouts, avec ordre de détruire les tatas devant lesquels étaient venues s’échouer les forces du Bondou, du Bambouck et du Khasso.

Désormais libre de ses mouvements, il fit de Farabanna le centre de ses opérations, et, se posant en arbitre souverain, il convoqua dans sa nouvelle capitale tous les chefs des pays environnants. Ceux du Guoy, du Khasso, du Guidimakha, du Fouta, les Sissibés de Boulébané et de Koussan répondirent à son appel. Ces derniers soumirent à son arbitrage le différend qui les séparait et les avait armés les uns contre les autres. El-Hadj, pour la forme, proclama almamy Oumar-Sané, et trouva le moyen de faire cesser les luttes intestines qui désolaient le Bondou, en le supprimant pour ainsi dire et en emmenant ses princes et leurs sujets à sa suite. « Laissez-là, leur dit-il, vos querelles, que je réglerai à mon retour. Pour le moment, vous devez me suivre à la conquête des pays infidèles. » Les Bondounkés sont comme les autres peuples de race noire et musulmans, ils s’acclimatent vite avec le fanatisme, et ils n’attendaient qu’une occasion favorable pour se ranger sous la bannière du faux prophète. Le plus grand nombre des Sissibés se réunit donc aux contingents d’El-Hadj-Oumar, qui leur déclara qu’il ne restait plus aucun pouvoir que celui de Dieu, qu’il représentait. Les habitants, fatigués d’être sous les ordres de chefs qui leur imposaient de lourdes charges, suivirent le grand marabout dans le Nioro, abandonnant ainsi leur pays, qui devint la proie de ses talibés (disciples).

Ahmady-Saada, désespéré, rentra malade à Gabou et y mourut peu après. Quant aux deux almamys, ils suivirent El-Hadj et moururent à ses côtés. Oumar-Sané fut tué au siège de Médine en laissant un fils, Abbas-Oumar, qui mourut à Nioro. Ahmady-Gaye succomba à Yellimané. Il laissa deux fils : Oumar-Ahmady-Gaye, qui mourut sans régner, et Abdoul-Ahmady-Gaye, qui vit encore à Diamwély, près de Boulébané.

Les princes sissibés qui avaient suivi El-Hadj combattirent à ses côtés pendant toutes ses campagnes. Nous ne rééditerons point ici tout ce qui a été dit au sujet du grand marabout. Sa vie et ses hauts faits sont aujourd’hui trop connus. Nous prierons seulement le lecteur que cela pourrait intéresser de vouloir bien se reporter au récit qu’en a fait, dans la relation de son Voyage au pays de Ségou, le grand explorateur, M. le lieutenant de vaisseau Mage. Jusqu’à ce jour, il n’a rien été fait de plus complet sur cette partie de l’histoire du Soudan, et nous nous contenterons simplement de rapporter ce qui touche de près au royaume du Bondou. On n’ignore pas qu’après la prise de Yellimané, la capitale des Massassis-Coulibalys, rois du Kaarta, El-Hadj fit exécuter 200 des plus nobles Bambaras qu’il avait faits prisonniers. Boubakar-Saada, l’un des fils de l’almamy Saada, qui, comme ses parents, avait suivi le faux prophète, ne put faire autrement qu’intercéder pour ses oncles. Il était, en effet, fils d’une princesse Massassi que son père avait épousée comme gage d’alliance avec les Bambaras du Kaarta. Cette démarche le rendit suspect aux yeux d’El-Hadj. De plus, les talibés le dénoncèrent comme partisan des infidèles. Il fut alors pris et gardé à vue par les gens du marabout. Sur le point d’être mis à mort, il réussit à s’échapper et vint à Médine, où il rencontra le lieutenant-colonel du génie Faidherbe, qui le prit sous sa protection et qui, voyant le Bondou sans chef et dans l’anarchie la plus complète, le nomma almamy, le 5 octobre 1855.

Au commencement de mars 1856, une bande de Toucouleurs de l’armée d’El-Hadj revenant du Kaarta et commandée par deux grands marabouts du Fouta nommés Belli et Tierno-Allioun, forçait le Bondou à se soulever de nouveau contre nous et contre son almamy. Ils s’emparèrent de Bordé, village situé près de Bakel et qui avait hésité à prendre parti pour eux. Enhardis par ce succès, ils vinrent enlever le troupeau du poste. On courut après eux et on leur tua 50 hommes. On leur prit 400 captifs qu’ils ramenaient de leur guerre sainte, 14 chevaux, des bœufs, des ânes et du butin qu’on mit 4 jours à transporter à Bakel. Les deux chefs toucouleurs restèrent sur le champ de bataille.

A la suite de ces événements, Boubakar reprit la campagne avec 3 ou 400 partisans, et M. Girardot, commandant de Sénoudébou, se réunit à lui. Ils détruisirent le village de Débou qui s’était révolté et y firent plus de 400 prisonniers. Peu de jours après, le commandant de Sénoudébou brûlait le village Touldéouoro, aidé par Boubakar-Saada. Ils ne perdirent que 2 hommes et en tuèrent 30 à l’ennemi, entre autres un prince sissibé nommé Boubakar-Malick.

Le 5 avril 1856, 500 Bondounkés cherchèrent à enlever le troupeau de Sénoudébou ; 50 hommes du poste, 80 du village et 100 Malinkés les repoussèrent vigoureusement. Par suite de cette agression, on alla quelques jours après brûler Naïé, où plus de 200 prisonniers périrent dans les flammes. On fit aussi quelques prisonniers, entre autres un grand marabout d’El-Hadj, chef de la bande qui avait attaqué le troupeau du poste et qui fut fusillé sur-le-champ.

Le 7 avril, le village sous le poste est attaqué de nouveau et l’ennemi repoussé.

Le 7 mai, à sept heures du matin, le fort et le village de Sénoudébou furent encore assaillis par plus de 2,000 hommes. Le combat se prolongea jusqu’à six heures du soir. L’ennemi fut de nouveau repoussé.

Le 21 du même mois, un marabout du Fouta-Djallon, avec une armée de 4,000 hommes du Bondou, du Kaméra, du Fouta, tenta une nouvelle attaque ; après une fusillade de cinq heures, il se retira à 3 kilomètres, laissant trois morts.

Dans la nuit du 23, il fit une nouvelle attaque sans résultat. Enfin, le 24 à onze heures, divisé en trois corps, l’ennemi vint tenter un nouvel assaut. Trois fois repoussé, il abandonna le champ de bataille à deux heures de l’après-midi, laissant 35 morts et emmenant beaucoup de blessés. 200 hommes du poste et du village le poursuivirent et ramenèrent une dizaine de prisonniers.

Juin 1856. Boubakar-Saada est envoyé par le commandant de Bakel pour brûler le village d’Alana, entre le Guoy et le Fouta, qui avait tué un de nos courriers.

Août 1856. Tout le Bondou se soumet à Boubakar-Saada et lui donne des otages.

Septembre 1856. Profitant d’un voyage de M. Flize, officier d’infanterie de marine, dans le Bambouck, Boubakar, aidé de Bougoul, chef de Farabanna, attaqua Kéniéba qui était au pouvoir de nos ennemis. Ils prirent le village et le mirent à notre disposition pour l’exploitation des mines d’or.

Janvier 1857. Boubakar fait une grande razzia sur son cousin Ousman qui le trahissait et qui lui fit sa soumission à la suite de cette sévère leçon.

Février 1857. Boubakar se rend dans le Ferlo soumettre les villages révoltés, dont une partie passa à l’ennemi en traversant le fleuve, se rendant dans le Guidimakha.

Mars. Croyant les circonstances favorables, un compétiteur s’éleva contre lui dans le Bondou. C’était un Sissibé de la branche d’Amaguié, qui se nommait Ely-Ahmady-Kaba, et qui était partisan d’El-Hadj. Il avait réussi à grouper autour de lui les villages de Ouro-Ahmadou, Bélidioudé, Séling, Kipinguel, c’est-à-dire environ 6,000 hommes avec lesquels il s’enferma dans le village fortifié d’Amaguié ou Amadhié. Boubakar, lui ayant fait demander le tribut dû à l’almamy, celui-ci répondit par un refus formel, menaçant de mettre à mort celui qui viendrait lui renouveler cette demande.

Les hostilités commencèrent aussitôt. Boubakar marcha contre le rebelle. Son armée renforcée par les troupes du poste de Sénoudébou, que commandait le piqueur du génie Girardot, vint mettre le siège devant Amaguié. Le village ne put être enlevé de vive force. La résistance des habitants fut opiniâtre, et, l’affût de la pièce du poste s’étant brisé, on fut obligé de demander du renfort à Bakel et la colonne, en attendant vint camper sous les murs de Séling ou Sélen sur la Falémé. A l’attaque d’Amaguié, les Maures Douaïch qui s’étaient joints à Boubakar se contentèrent de faire caracoler leurs chevaux dans la plaine sans s’approcher des tatas.

Le commandant de Bakel, le capitaine Cornu, se vit obligé de marcher avec ses hommes au secours de Boubakar-Saada et du commandant de Sénoudébou. Il les rejoignit quelques jours après à Séling et marcha avec eux contre Amaguié. Mais il eut beaucoup de peine à décider les Maures à marcher avec eux à l’ennemi.

Lorsqu’il arriva devant Amaguié, il fit demander le chef. Celui-ci lui envoya aussitôt son fils. Il le chargea d’aller dire à son père de venir faire sa soumission immédiatement. Vers le soir, Ely-Ahmady-Kaba arriva avec tous ses notables. Il fit sa soumission à Boubakar-Saada en lui demandant de ne pas abuser de la protection de la France pour commettre des injustices et se livrer à des représailles contre ses ennemis. On désarma tous les habitants du village. On prit tous les chevaux, les bœufs et les captifs. Les hommes libres furent laissés en liberté. L’autorité de Boubakar-Saada fut donc affirmée pour quelque temps dans le Lèze-Maïo. Le tata d’Amaguié avait 500 mètres de développement, 3 mètres de haut et 1 mètre d’épaisseur à la base.

Juillet 1857. Après avoir chassé El-Hadj des environs de Médine, le gouverneur Faidherbe se décida à s’emparer de Somsom-Tata, la ville la plus forte du Haut-Bondou et celle qui avait, de tout temps, fait le plus d’opposition à Boubakar-Saada. Celui-ci, de son côté s’était assuré de l’alliance du chef des Maures Douaïch, du roi du Khasso, Sambala, et de Bougoul, chef de Farabanna. Ainsi secondé et fort de l’appui de la France, il marcha sur Somsom-Tata. Le chef de ce village, Malick-Samba, prince sissibé, retenait alors prisonnier dans son tata Alkossoum, Sissibé de la branche de Koussan-Almamy, fils de l’almamy Toumané, et, par conséquent, oncle du chef du village auquel il avait été confié. On l’accusait de s’entendre avec Boubakar-Saada dont il défendait vivement le parti. Aussi avait-il été arrêté par ordre d’El-Hadj-Oumar et interné à Somsom-Tata, qui passait alors, dans tout le pays, pour une forteresse absolument imprenable. Elle avait été construite quarante ans auparavant par l’almamy Toumané et était dirigée contre les Bambaras, qui venaient à chaque instant faire des razzias dans le Bondou. L’almamy Toumané y avait installé une forte garnison en même temps pour surveiller le Bas-Bondou et pour pouvoir protéger le Lèze-Maïo, afin de donner le temps aux troupes du Koussan et de Boulébané de se rassembler. Cette garnison se composait presque uniquement de captifs de l’almamy et d’hommes libres de sa suite, et lorsque Malick-Samba en fut nommé le chef, c’étaient les descendants de ceux-ci qui défendaient la forteresse.

Boubakar-Saada, résolu à en finir avec eux, avait fait écrire à Malick pour le sommer d’avoir à rendre la liberté à Alkossoum. Malick refusa net, et Boubakar marcha contre Somsom-Tata. Il fut soutenu, dans cette circonstance, par le capitaine Cornu, commandant de Bakel, qui lui prêta son concours. Arrivés devant la place, ils livrèrent un assaut terrible ; mais ils furent repoussés. Ils résolurent alors de faire brèche. Le capitaine Cornu fit mettre en batterie les quatre pièces de montagne dont il disposait. Mais ce fut inutile, les boulets n’entamèrent même pas la muraille. Le siège fut alors organisé en règle et on résolut de prendre le village par la famine. Ce fut alors que le gouverneur Faidherbe, prévenu par le capitaine Cornu, se mit en marche contre Somsom-Tata, dont la longue résistance pouvait avoir, dans le pays, un déplorable effet, surtout à cette époque où El-Hadj se trouvait au plus haut degré de sa puissance. Il fit débarquer ses troupes à Yaféré, sur le Sénégal, et marcha contre le village rebelle, devant lequel il arriva le lendemain.

Il fit alors venir le chef et lui intima l’ordre de délivrer le prisonnier. Malick-Samba promit de faire sur-le-champ ce qu’il désirait. Mais à peine entré dans le village, il en fit fermer les portes et, non seulement refusa de tenir sa parole, mais encore fit immédiatement assassiner le prince Alkossoum. Faidherbe recommanda alors au commandant de Sénoudébou et à Boubakar de bien surveiller les portes ; car, le lendemain, on devait mitrailler le village, et le surlendemain en faire l’assaut.

Mais Malick, effrayé et ne doutant pas qu’il serait vaincu, prit la fuite pendant la nuit. Les gardes des portes le poursuivirent, tuèrent une vingtaine de ses guerriers et firent 400 prisonniers. Le lendemain on entra dans le village, qui fut pillé et brûlé.

Le 28 août 1857, M. le lieutenant de vaisseau Brossard de Corbigny, de concert avec les troupes du Bondou et celles de Bougoul, chef de Farabanna, remonte la Falémé sur le Grand-Bassam, capitaine Marteville, et vient châtier le village de N’Dangan qui avait laissé passer les gens du Fouta allant au secours des assiégeants de Médine.

Le village de N’Dangan fut pillé et brûlé. On y fit 25 prisonniers. Le reste de la population s’enfuit à Djenné.

Deux heures après, le Grand-Bassam parut devant Sansandig en même temps que nos alliés. Des obus mirent le feu au village, et les défenseurs, découragés, prirent la fuite. On fit 64 prisonniers, on s’empara de 250 bœufs, et de beaucoup de chèvres. Le chef de Samba-Yaya, quatre fils du chef de Sansandig et le fils du chef de Djenné y furent tués.

Novembre 1857. Le Bondou tout entier se soumet à Boubakar-Saada, et il est proclamé almamy par tous les Sissibés qui y résidaient alors.

Boubakar-Saada (1857-1885).

Pendant ce temps El-Hadj, établi à Koundian, dont il venait de faire construire le fort tata, ravageait Konkodougou et les provinces voisines. Il soumit le Diébédougou et vint à Sékokoto (Bambouck), puis à Kakadian, sur les bords de la Falémé. De là il se rendit à Tomboura (Bondou).

En même temps, un de ses lieutenants, Mahmadou-Dialo, se présentait dans le Haut-Bondou et prêchait partout la guerre sainte, excitant le peuple à la révolte et annonçant que le règne des Sissibés était fini, qu’ils étaient aujourd’hui des infidèles. Il réussit ainsi à rallier autour de lui plus 10,000 fanatiques et s’empara de N’Dioum (Ferlo), qui le reçut dans ses murs.

Boubakar leva une armée de 2,000 hommes et vint assiéger cette ville. Il eut à traverser pendant 50 lieues un pays parsemé d’ennemis ; mais il comprit que reculer serait une trop grande faute, il se mit donc en marche. Mahmadou-Dialo, en apprenant la marche des Bondounkés, ne parut nullement s’en inquiéter ; il comptait beaucoup sur leurs ennemis pour tourner la fortune en sa faveur et il ne douta pas un seul instant de l’extermination des Sissibés.

Boubakar trouva l’ennemi campé au milieu des bois, tout autour de la ville. Les Bondounkés avaient à opérer sur un terrain accidenté, plein de monticules, derrière lesquels l’ennemi se retranchait. Il donna l’ordre de tourner la position. En un instant l’armée ennemie est entourée de cavaliers, battue et dispersée. Boubakar, enhardi par ce succès, résolut alors de donner l’assaut à la ville. Les Bondounkés s’élancèrent pleins de courage, mais devant une résistance désespérée, ils durent se replier et se contenter de faire le siège en règle.

Le capitaine Cornu, commandant du poste de Bakel, vint à son aide avec deux obusiers et 20 hommes de troupe. L’assaut recommença. Déjà une partie de la ville est tombée en leur pouvoir, et incendiée ; mais, cette fois encore, ils sont obligés de battre en retraite dans le plus grand désordre. Le capitaine Cornu, abandonné avec ses quelques hommes, dut prendre la fuite abandonnant ses deux canons sur le champ de bataille.

Boubakar, averti après cette défaite qu’El-Hadj était campé à Tomboura et se disposait à traverser le Bondou, se dirigea en toute hâte vers Sénoudébou.

De Tomboura, El-Hadj vint à Goundiourou, ayant auprès de lui deux Sissibés, l’un de la branche de Boulébané, l’autre de la branche de Koussan-Almamy, qui lui étaient sincèrement dévoués. Il leur remit deux lettres écrites sous une fausse dictée et d’après lesquelles les chefs sissibés émigrés dans le Kaarta ordonnaient à leur famille de quitter le Bondou et de venir les rejoindre sous la garde d’une escorte que leur donnerait El-Hadj.

L’annonce de cet ordre souleva dans les capitales un étonnement profond. Mais, quelques Sissibés et quelques chefs du peuple ayant affirmé que ces ordres venaient bien de Séga et des autres Sissibés, une émigration générale commença et des villages entiers quittèrent leurs foyers, emmenant femmes, enfants, vieillards et animaux. Bientôt même, il ne resta plus à Boubakar que Sénoudébou, où il s’était retiré et fortifié avec ses fidèles. Il fallait arrêter l’émigration. Pour cela, il marcha contre les troupes que le marabout envoyait contre lui, les battit à Guirobé, non loin de la Falémé, et leur enleva quelques prisonniers. Ce succès décida un grand nombre de ses hommes, qui déjà étaient arrivés dans le Diombokho et le Kaarta, à rebrousser chemin et à venir le rejoindre.

Dans ces moments difficiles, il fallait un homme aussi résolu que Boubakar pour remédier à tant de malheurs. Grâce à la France et à son énergie, il put faire face à tous les dangers, à toutes les privations. C’est pour cela qu’il est appelé, à juste titre, dans le pays, le second « Fondateur du Bondou ».

Cependant, le Bondou se repeuplait, et les habitants qui avaient suivi El-Hadj revenaient peu à peu, mais absolument dénués de tout et ne retrouvant plus rien dans leurs villages, car tout avait été livré aux flammes par ordre du prophète. La famine fut à son comble dans le Bondou, et les habitants ne se nourrissaient absolument plus que de graines, de fruits et de feuilles d’arbres, qu’ils allaient cueillir dans la brousse. Il arriva même un moment — et ceci est connu partout dans la région — où Boubakar ne possédait plus à Sénoudébou qu’une seule vache, qu’il était obligé de traire lui-même pour pouvoir nourrir ses enfants et ceux de ses cousins. Quant au reste de sa famille et aux quelques guerriers qui l’entouraient encore, ce ne fut que grâce aux libéralités des commandants de Bakel et de Sénoudébou qu’il put arriver à les nourrir.

Sa principale ressource consistait en captifs, et, pour avoir du mil, il était obligé d’aller les échanger jusque dans le Ouli, le Kantora, le Fouta-Toro, et même le Fouladougou. Le mil ainsi acheté était transporté à tête d’homme dans le Bondou, car toutes les bêtes de somme, ânes, bœufs porteurs et chevaux, avaient disparu pendant l’émigration.

A Sénoudébou, le mil qu’y apportaient les quelques traitants qui osaient s’y aventurer se vendait à raison de 3 kilog. pour une pièce de guinée. Pour une vache ou un bœuf, on ne pouvait pas en avoir plus de 15 kilog., et pour un captif 60 kilog.

Sans doute, le gouverneur Faidherbe avait bien envoyé des secours en mil et en étoffes aux émigrés du Bondou ; mais le nombre en était si considérable que les secours avaient été insuffisants. Cet état de choses dura trois années environ, et ce n’est que vers le commencement de la quatrième que les villages se trouvèrent en partie reconstitués et que la production du mil fut assez abondante pour nourrir les habitants.

De Goundiourou, El-Hadj se rendit à Boulébané (15 avril 1858), d’où il expédia sous bonne escorte, commandée par Samba N’Diaye, dans le Kaarta, les deux obusiers abandonnés par le capitaine Cornu au siège de N’Dioum. Il voulait attaquer Sénoudébou, mais son armée s’y refusa. Ces deux obusiers lui servirent plus tard au siège de Marcoïa, dans le Bélédougou. Il tira quelques coups avec des boulets qu’il avait fait ramasser au siège de Médine et envoya un obus qui éclata au milieu de la ville, à la grande stupéfaction des habitants, qui crurent que Dieu se mettait aussi contre eux.

Après avoir organisé l’émigration, El-Hadj vint à Sambacolo, à Somsom-tata, à Bordé, et sur les bords du Sénégal, à Diawara, où il célébra la fête du cauri. Il entra alors dans le Fouta, pour y séjourner jusqu’en avril 1859.

Rappelé à cette époque par la révolte du Kaarta, El-Hadj repasse le Sénégal à Diaguéli et se rend à Dioukountourou, et de là à Guémou, où il fait bâtir un solide tata. Il y laisse une armée, sous le commandement d’un de ses neveux, Ciré-Adama. De là, il se dirige vers les régions septentrionales du Soudan, dont il fera la conquête.

Du jour où fut construite la forteresse de Guémou, des bandes de pillards en partirent fréquemment et vinrent dans le Bondou dévaster et piller, emmenant en captivité les malheureux qui tombaient en leur pouvoir. Tout cela entravait considérablement le repeuplement du Bondou. Boubakar s’en plaignit au gouverneur Faidherbe, et, vers le mois de septembre, une colonne commandée par le lieutenant-colonel Faron, des tirailleurs sénégalais, alla mettre le siège devant Guémou.

Boubakar, avec l’armée du Bondou, se joignit à la colonne française. Le 25 octobre 1859, Guémou fut emporté d’assaut par les alliés. Sur 1,500 hommes, nous eûmes 39 tués, dont un officier, et 97 blessés, dont 6 officiers. On tua 250 hommes à l’ennemi et on fit 1,500 prisonniers.

Le neveu d’El-Hadj, Ciré-Adama, fut reconnu au milieu des morts. Pendant ce temps, le prophète soumettait le Bélédougou et le Ségou. Le 10 mars 1861, à neuf heures et demie du matin, il faisait son entrée dans Ségou, tandis que son chef Ali, vaincu et sans armes, en sortait à cheval par la porte de l’ouest.

Débarrassé d’El-Hadj-Oumar, le gouverneur Faidherbe songea alors à venir occuper les mines de Kéniéba et à les exploiter au profit du gouvernement. Une colonne, partie de Bakel et passant par Sénoudébou, entrait à Kéniéba le 28 juillet 1858, sans tirer un coup de fusil. En même temps, le 18 août 1858, était signé à Sénoudébou le traité qui consacrait l’alliance du Bondou et de la France et plaçait sous notre protectorat les états de Boubakar-Saada. Trois jours avant, avait été conclue à Kéniéba avec Bougoul, chef de Farabanna et du Niagala, et Boubakar-Saada, une convention spéciale pour l’exploitation des mines d’or de Kéniéba.

Janvier 1859. Pendant l’absence d’El-Hadj, le Tomora, province du Khasso, se souleva contre lui. Elle appela à son aide Sambala, chef de Médine, et Boubakar-Saada, almamy du Bondou, qui venait de se marier avec Lallya, fille de Sambala. Tierno-Guiby, lieutenant d’El-Hadj, vint avec ses Toucouleurs à la rencontre des alliés et les mit complètement en déroute. Dès le début de l’action, Tierno-Guiby avait eu la cuisse fracassée par une balle ennemie, et malgré les soins dont l’avaient entouré ses Talibès, il était mort dans la nuit.

Boubakar-Saada et Sambala, bien montés, avaient pu échapper à la poursuite de l’ennemi, escortés seulement par quelques cavaliers, pendant que leurs fantassins étaient obligés de chercher un refuge dans les rochers. Ce ne fut que fort avant dans la nuit qu’ils apprirent la mort de Tierno-Guiby. Ils tournèrent bride aussitôt et rallièrent une partie de leur armée. La bataille recommença au point du jour et l’ennemi, privé de son chef, fut complètement battu à Toumtaré. Les Talibès évacuèrent alors en partie le Tomora et les alliés retournèrent dans leurs états respectifs, craignant d’avoir encore à se mesurer avec Alpha-Oumar, un des plus vaillants lieutenants d’El-Hadj, qui accourait de Nioro pour remettre les choses en état dans la province insurgée.

Au mois d’août 1860, la paix est conclue entre El Hadj et le gouverneur Faidherbe.

D’après les traités passés en août 1858 avec le gouvernement, Boubakar-Saada dut évacuer le village de Sénoudébou. Il transporta alors sa capitale sur les bords de la Falémé, à 25 kilomètres au sud de Sénoudébou, et donna à sa nouvelle résidence le nom d’Ambdallaye. Il y séjourna jusqu’en 1862, époque à laquelle les Français, ayant abandonné les postes de Kéniéba et de Sénoudébou, lui en laissèrent la jouissance, avec la restriction de les remettre à leur première demande.

Dès que Boubakar se vit délivré des Talibès d’El-Hadj-Oumar, il songea à attaquer à son tour ceux qui l’avaient pillé et harcelé les années précédentes. De plus, il avait à punir les villages voisins qui s’opposaient au retour dans le Bondou des émigrés qui, revenant de Nioro, y étaient venus chercher refuge. Enfin, raison capitale, il lui fallait, pour les retenir auprès de lui et calmer leurs appétits, donner chaque jour aux Sissibés une proie nouvelle pour leur permettre de reconstituer la fortune qu’ils avaient perdue dans les guerres contre El-Hadj et ses Talibès. Aussi allons-nous voir Boubakar aller guerroyer partout jusqu’à sa mort et se conduire, dans ses relations avec ses voisins, comme un pillard couronné.

En 1860, le Ferlo se révolta contre lui, sous la conduite d’un chef nommé Antioumané-Diadé. Boubakar marcha contre lui, s’empara d’un grand nombre de villages et le défit complètement. Antioumané et quatre cents Toucouleurs du Toro et du Niani, qui s’étaient joints à lui, furent tués. Un grand nombre de prisonniers tomba aux mains du vainqueur.

Deux mois après, il marche contre les villages de Biramdiguy et de Leona-Famara, dans le Ferlo-Balignama. Il s’en empare sans beaucoup de résistance et les détruit complètement.

A peine rentré à Sénoudébou, il réunit encore ses guerriers et marche contre Sattico, dans le Tiali, dont les habitants ne voulaient pas reconnaître son autorité. Le village fut pris d’assaut et ses guerriers massacrés.

Vers le mois de mars, il attaque Talicori, dans le Tenda, et s’en empare sans coup férir. Les Malinkés qui l’habitaient ne résistèrent même pas. Les deux frères du chef perdirent la vie dans cette journée. Boubakar revint à Sénoudébou avec un riche butin, composé principalement de captifs et d’étoffes du pays. Dans cette expédition, il fut aidé par son allié Sambala, roi du Khasso, qui lui avait amené un fort contingent.

Dans le courant de septembre, Sambala ayant eu à se plaindre de la conduite de Banga, frère de Bougoul, chef de Farabanna, envoya prier Boubakar-Saada de lui prêter main-forte. Celui-ci, ne se souvenant plus du traité qui le liait à Bougoul, et encore bien moins des services que celui-ci lui avait rendus au cours de sa lutte contre El-Hadj, ne laissa pas échapper une aussi belle occasion de faire une riche razzia. Il rejoignit donc Sambala avec tous ses guerriers, et, plus heureux que ses prédécesseurs, il s’empara de Farabanna, qui fut pillé et livré aux flammes. Banga fut tué dans cette journée.

Dans le commencement de l’année 1861, Boubakar se mit de nouveau à la tête de ses guerriers et, sans autre motif que celui de piller, marcha contre le village de Kakadian, dans le Niagala. Il en prit une partie, mais ne put s’y maintenir. Des secours étant arrivés aux assiégés, il dut battre en retraite et rentrer en toute hâte à Sénoudébou. — Peu après, pour effacer les traces de cette défaite, il se mit de nouveau en campagne et tomba sur Diangounté, dans le Niagala, qu’il pilla et détruisit complètement. — Vers le mois de novembre de cette même année, il crut devoir marcher contre le village de Marougou, dans le Sirimana, qu’il accusait d’avoir pillé ses sujets. Cette expédition ne fut pas heureuse. Il fut battu à plate couture par les Malinkés et laissa bon nombre des siens sur le carreau. Il fut même obligé d’abandonner ses blessés. Au nombre de ceux-ci, se trouvait un de ses cousins, nommé Ahmady-Sôma, qui avait été laissé pour mort sur le champ de bataille. Il n’était qu’évanoui. Vers neuf heures du soir, les habitants de Marougou revinrent de la brousse où ils avaient poursuivi Boubakar. Heureux d’être délivrés des bandes de l’almamy, ils rentraient dans leur village en poussant des cris de joie, tirant des coups de fusil et au son du tam-tam. Tout ce bruit tira Ahmady-Sôma de son évanouissement. A la faveur des ténèbres, il put échapper aux Malinkés et, le lendemain, rejoignit Boubakar sur les frontières du Bondou.

En 1862, c’est de nouveau contre le Tenda que Boubakar dirige ses coups. Le village de Guénou-Dialla, surpris, fut pris d’assaut, pillé, incendié, et Boubakar en emmena les femmes et les enfants en captivité dans le Bondou. — En décembre de la même année, nouvelle campagne contre le Tenda. Cette fois, c’est Sittaouma qui est l’objectif de l’almamy. Il s’en empare aisément et y fait un riche butin, consistant surtout en captifs et en bœufs.

En février 1863, Bokko, village du Diaka, tributaire du Bondou, crut devoir méconnaître l’autorité de l’almamy. Boubakar envoya une colonne contre lui. Bokko fut détruit et sa population emmenée en captivité.

Au mois de novembre, nouvelle campagne. C’est à Tamba-Counda, gros village du Ouli, que Boubakar en veut cette fois. Mais ne se sentant pas en force pour le réduire, il eut recours à ses alliés du Khasso, du Logo, du Natiaga et même du Fouta. Malgré cela, il ne put en avoir raison, et, honteusement battu, n’eut que le temps de fuir pour échapper aux Malinkés.

En mars 1864, nouvelle expédition, nouvelle défaite. Boukary-Counda, village du Ouli, qu’il était venu attaquer sans aucun motif, le force à se retirer et le bat à plate couture. Les pertes furent énormes.

Au commencement d’octobre de la même année, il part de nouveau en guerre avec ses alliés du Khasso et du Natiaga. C’est sur Tinguéto, village du Tenda, qu’ils marchent ensemble. Là encore, nouvelle défaite. Boubakar échappe par miracle aux guerriers malinkés.

En avril 1865, Boubakar lève de nouveau une armée, composée de guerriers du Bondou, du Khasso, du Natiaga et du Logo. Il se met à sa tête et part pour le Ouli, assiéger le gros village de Canapé, qu’il emporta sans difficulté. Du haut des murs de sa capitale, le massa (roi) du Ouli put voir l’incendie qui détruisit Canapé. Il n’osa pas aller le secourir. La moitié de la population périt dans les flammes et l’autre moitié fut emmenée en captivité. Canapé était un village de Dioulas, qui y avaient constitué un fort approvisionnement de poudre. L’incendie y mit le feu, et la plus grande partie du village sauta. Un grand nombre de guerriers furent ensevelis sous les décombres. — Au mois d’octobre de la même année, nouvelle incursion dans le Ouli. Boubakar vint assiéger Goundiourou, dont il s’empara facilement. Les femmes et les enfants furent emmenés en captivité à Sénoudébou.

En janvier 1867, il se met encore en campagne contre le Ouli. Il avait depuis longtemps formé le dessein de le conquérir entièrement. Il en parcourt la plus grande partie sans rencontrer d’obstacles et vient mettre le siège devant Médina, qui était alors la capitale. Le massa n’osa même pas résister et vint implorer la clémence de l’almamy du Bondou, qui consentit à évacuer le pays moyennant une forte rançon.

Sur ces entrefaites, le damel (roi) Lat-Dior, du Cayor, qui venait d’évacuer son pays, fuyant devant les colonnes françaises, et était venu se placer sous la protection de Maba, dans le Ripp, envahit le Sandougou avec son allié, uniquement dans le but de faire des captifs pour pouvoir acheter du mil afin de nourrir ses guerriers et ses chevaux. Il était ainsi arrivé jusqu’à Oualia, après avoir pris le village de Sandougoumana, situé sur les bords du Sandougou. Les fuyards de ce village étaient venus implorer le secours de Boubakar-Saada, qui partit de Médina à la tête de ses meilleurs cavaliers et courut en toute hâte au secours du Sandougou. Il atteignit le damel Lat-Dior non loin du marigot et le défit complètement. Il lui reprit la majeure partie des prisonniers faits à Sandougoumana et leur rendit la liberté. Il s’empara également d’un grand nombre de chevaux.

Dans la première quinzaine d’octobre 1867, le chef de Sandicounda, nommé Barka, vint implorer le secours de Boubakar contre un village voisin du sien et du même nom, et habité par des Malinkés Tarawaré qui depuis longtemps le volaient et le pillaient. De plus, Boubakar avait également à se plaindre de ce village, qui pillait fréquemment les villages du Bondou du voisinage. Il alla donc l’attaquer, s’en empara aisément et le détruisit. Le chef Soukoulou-Mahmadou fut tué dans l’action, et plus tard les fugitifs vinrent à Sénoudébou implorer leur pardon de Boubakar. Celui-ci leur permit de reconstruire leur village, à condition qu’ils lui paieraient annuellement une forte coutume en or.

Vers la fin de décembre de la même année, Boubakar se mit de nouveau en campagne. Il marcha contre Kéniéba (Bélédougou), qui avait envoyé des secours à Sandicounda. Une colonne fut envoyée contre le village. Elle était commandée par Saada-Ahmady et par le fils aîné de Boubakar, Ahmady-Boubakar. Ils échouèrent complètement et furent mis en déroute.

En janvier 1868, le chef de Mamakono, Dially-Silman, roi du Bélédougou, ayant été cerné par le chef de Marougou, sous prétexte qu’il avait fourni des guerriers à Boubakar contre lui, l’almamy du Bondou, prévenu, se mit de nouveau en campagne pour prêter main-forte à son allié. Il arriva dans la plaine de Mamakono, où se trouvaient campés tous les guerriers du Dentilia, du Niagala, Tambaoura, Diabéli et Diébédougou, qui étaient venus prêter main-forte aux gens de Marougou. Boubakar attaqua immédiatement, et en peu de temps dispersa l’armée alliée. Il fit même un prisonnier de sa main, et le chef de l’armée coalisée faillit tomber en son pouvoir. Ce dernier perdit environ trois cents hommes. Les pertes de Boubakar furent minimes ; mais il eut à déplorer la mort d’un de ses meilleurs lieutenants, Baïdi-Saumaram.

De Mamakono, Boubakar envoya dans tout le Bambouck des émissaires aux pays qui avaient fourni des contingents à Marougou, pour les informer d’avoir à payer un fort tribut en or et pour leur déclarer qu’à l’avenir il en exigerait autant chaque année. Les chefs y consentirent, et Boubakar rentra à Sénoudébou avec un riche butin en or et en prisonniers.

En septembre, avec l’aide des guerriers du Khasso, il marcha contre N’guiguilone, dont les habitants refusaient de payer le tribut. N’guiguilone fut pris, détruit et sa population emmenée en captivité dans le Khasso et le Bondou.

En novembre de cette même année, il alla de nouveau attaquer Talicori dans le Tenda, qui s’était reconstruit. Il s’en empara aisément, le pilla et le détruisit de nouveau.

Le chef de Labé, Alpha-Ibrahima, était depuis quelques années à Kadé, dans le Ghabou, et avait eu à réprimer la révolte de plusieurs cantons de ce pays ; mais il n’avait pu en venir à bout. Il fut obligé de demander secours à Boubakar-Saada, qui partit de Sénoudébou avec ses meilleurs guerriers, accompagnés de ceux du Khasso et du Fouta-Toro. Il passa tout l’été dans le Ghabou, pillant partout, véritable détrousseur de caravanes.

Vers le mois de juin, il revint à Sénoudébou avec une grande quantité de bœufs et de nombreux captifs. Mais, six mois après, une épizootie détruisit tous ses troupeaux.

En décembre 1869, c’est-à-dire après la récolte du mil, Boubakar marcha contre le village de Marougoucoto, dans le Niocolo, dont les habitants avaient pillé une caravane composée de gens du Bondou et du Galam. Marougoucoto fut pris. La moitié de sa population se sauva. Plus tard, ils vinrent demander leur pardon, et Boubakar leur permit de reconstruire leur village.

En 1870, dans les premiers jours de février, il marcha encore en personne contre Sandicounda, dont les habitants avaient méconnu son autorité. Il s’en empara de nouveau, le pilla et le rasa complètement.

Au mois de juin de la même année, nouvelle campagne contre Sittaouma (Tenda), qui venait d’être reconstruit. Il s’en empara aisément, et emmena en captivité les femmes et les enfants.

Un mois après, il envoya contre le village de Coulary (Ghabou) une colonne que commandait son frère Oumar-Penda. Le village fut pris et détruit, et la population réduite en esclavage.

Enfin, en décembre, il voulut de nouveau attaquer Boukary-Counda (Ouli) ; mais il fut battu. Quelques jours après, il réussit avec des forces plus considérables. Boukary-Counda fut emporté, ses guerriers massacrés, les femmes et les enfants faits captifs.

Dans les premiers jours de janvier 1871, il partait encore de Sénoudébou à la tête de ses troupes pour marcher contre Coussaïé (Ouli), dont il s’empara sans que la moindre résistance lui fût opposée. Il emmena en captivité, bien entendu, les femmes et les enfants, et s’empara d’une grande quantité de guinée.

A la même époque, il détruisit Fodé-Counda, village situé dans les environs de Coussaïé.

Au mois de septembre, nouvelle expédition contre le Tenda. Il va attaquer Goundiourou, dont le chef avait pillé les caravanes du Bondou. Goundiourou tomba en son pouvoir, et femmes et enfants furent conduits à Sénoudébou.

Dans la première quinzaine de janvier 1872, le massa de Kataba (Niani) vint lui demander de lui prêter main-forte contre quelques-uns de ses villages qui refusaient de lui obéir. Boubakar fit alors appel à ses alliés, et marcha avec eux contre les rebelles. Le village de Carantaba, dont les habitants étaient les plus hostiles, tomba sous les coups des alliés, qui y firent un grand nombre de prisonniers.

Au mois d’octobre de la même année, il alla attaquer Colibentan (Niani), dont les habitants avaient, eux aussi, méconnu l’autorité du massa de Kataba, et, après Carantaba, avaient attaqué Boubakar. Il marcha contre eux avec toutes les forces qu’il put réunir ; mais il fut complètement battu, et se retira en laissant bon nombre de ses guerriers sur le champ de bataille, parmi lesquels Couty-Filly-Fé, un des chefs du Niagala, et Boubakar-Oumar-Koly, un de ses hommes de confiance.

Dans les derniers jours de l’année, Abdoul-Boubakar, chef du Bosséa, avait eu des démêlés avec Elféky, chef du Damga, et notamment avec Boubou-Ciré, frère d’Elféky, qui n’avait jamais pu s’entendre avec Abdoul. Celui-ci avait levé une armée de quelques centaines d’hommes, et avait marché contre le Damga ; mais il fut battu par Boubou-Ciré à Diovadou. Ce fut alors que le chef du Bosséa vint demander aide et secours à Boubakar, son parent, car il était marié depuis quelque temps déjà avec la fille aînée d’Ahmady-Saada, frère de Boubakar. Elle se nommait Guiba.

Boubakar fit alors appel à tous ses guerriers, et, dans les premiers jours de 1873, il quitta Sénoudébou pour aller au secours de son neveu par alliance. Il vint camper à Bordé, dans le Lèze-Bondou, et, pendant trois mois, il ne cessa d’envoyer des émissaires à Boubou-Ciré et à Elféky pour les exhorter à revenir à de meilleurs sentiments et à se reconcilier avec Abdoul-Boubakar. Les deux chefs du Damga s’y refusèrent, et Boubakar-Saada se décida à marcher contre eux, malgré l’avis des notables du Bondou et d’Oumar-Penda, son frère, qui voulaient temporiser.

A la frontière du Guoy, les Bondoukés ne purent franchir le marigot de Guérol. Ils furent vigoureusement assaillis par les guerriers d’Elféky et de Boubou-Ciré. Le combat dura environ deux heures, et fut des plus meurtriers. Abdoul-Boubakar et Boubakar-Saada furent complètement battus. L’almamy du Bondou, cerné et séparé de son allié, dut s’enfuir vers le fleuve. Poursuivi par l’ennemi, il put cependant le passer à gué. Mais arrivé sur la rive droite, son cheval s’embourba, et il fut forcé de l’abandonner. Un de ses hommes lui donna le sien, et il parvint à s’échapper et à regagner la rive gauche à la hauteur de N’Diawara.

Dans le courant de septembre, il fut encore obligé, pour la troisième fois, d’envoyer une colonne contre Sandicounda (Tenda). Commandée par Saada-Ahmady, elle vint cerner le village dès le point du jour et s’en empara sans coup férir. Presque tous les défenseurs furent tués, et parmi eux Barka, le chef du village.

Enfin, au mois de novembre, Boubakar battit encore le tam-tam de guerre et réunit de nouveau ses guerriers. Il forma une colonne dont il donna le commandement à son fils préféré, Ousman-Gassy, et le chargea d’aller punir le village de Kotiar (Ouli), dont les habitants, des Fadoubés, venaient de piller des caravanes de Dioulas, du Bondou. Ousman-Gassy s’empara aisément du village, qui fut complètement détruit. La population fut réduite en captivité et en grande partie vendue.

En 1874, au mois de mars, il envoya de nouveau son fils Ousman-Gassy contre Sittaouma, qui venait de se reconstruire. Ousman fut reçu par une vive fusillade. Il parvint cependant à pénétrer dans le village et à y faire quelques prisonniers ; mais il en fut vivement chassé par les défenseurs, retirés dans le tata du chef. Il perdit un grand nombre de guerriers dans cette affaire, et parmi eux le chef de Dalafine (Tiali). Il parvint cependant à ramener quelques captifs à Sénoudébou.

Dans les premiers jours de 1875, Boubakar, en personne, allait encore attaquer Marougoucoto, sur la rive gauche de la Haute-Gambie. Il avait pour cette circonstance appelé à son aide ses alliés du Gadiaga, du Khasso et du Logo. L’armée coalisée traversa la Gambie au gué de Tomborocoto et vint tomber sur Marougoucoto. Mais les habitants, prévenus, se tenaient sur leurs gardes. Ils étaient sortis du village et étaient allés camper en face, sur les hauteurs qui dominent la route, afin de disputer le passage à Boubakar. Attaqué avec vigueur, il fut forcé de battre en retraite. L’armée se débanda et se rua vers le gué, poursuivie à outrance par les gens de Marougoucoto et leurs alliés. C’est à peine si les fuyards purent le franchir, et encore leur fallut-il essuyer le feu des ennemis, embusqués dans les rochers des collines environnantes. Boubakar et Ousman-Gassy ne purent, malgré leurs efforts, arriver à rallier leurs hommes, et furent obligés de s’enfuir pour échapper aux balles ennemies.

Dans cette journée, Boubakar perdit environ deux cents hommes, parmi lesquels un de ses neveux, Sidi-Ahmady-Salif, de la branche de Koussan-Almamy, et un des captifs de la couronne qu’il affectionnait le plus, Saada-Samba-Yassa.

Dans le courant du mois d’août, Boubakar envoyait encore des guerriers, commandés par un des captifs de la couronne, contre le village de Diangounté (Niagala). Il fut emporté, et les villages voisins vinrent faire leur soumission.

Dans la première quinzaine de décembre de la même année, Makane-Koulonko, chef de Lanel (Kaméra), était venu demander secours à Boubakar contre le chef de Kotéra, Allimana, avec lequel il était en désaccord depuis quelque temps au sujet de terrains. Boubakar fit faire à Allimana des propositions d’arrangement que ce dernier accepta. Il envoya même à l’almamy du Bondou des cadeaux que celui-ci n’eut garde de refuser. Mais Makane tenait absolument à aller attaquer Kotéra, ne fût-ce que pour humilier son ennemi. Boubakar alla donc camper avec ses hommes à Gatiari, sur la rive droite de la Falémé, et n’en continua pas moins à entretenir de bonnes relations avec Allimana et à recevoir ses cadeaux. Mais, un beau jour, il envoya contre Kotéra une bande de deux ou trois cents cavaliers sous la conduite d’Ousman-Gassy. Arrivé dans la plaine au centre de laquelle s’élève, sur un petit monticule, le village de Kotéra, Ousman lança ses troupes, qui arrivèrent jusqu’aux portes du village, enlevèrent quelques bœufs, mais ne purent entrer dans le tata. Les Bondounkés, battus, furent obligés de s’enfuir, poursuivis à outrance par les défenseurs de Kotéra, qui leur firent subir des pertes sérieuses.

Au mois de mars 1876, Boubakar, voulant venger la défaite de son fils, partit encore à la tête de ses guerriers et marcha contre Kotéra. Il vint d’abord camper à Lanel, et de là se dirigea sur ce village, qu’il bloqua étroitement. Trois fois il marcha à l’assaut, et trois fois il fut repoussé avec de grandes pertes. Obligé de battre en retraite dans le plus grand désordre, il n’eut que le temps de s’enfuir à toute bride pour échapper à l’ennemi. Boubakar passa l’hivernage de cette année à Médine, et, vers le mois d’août, vint attaquer Gakoura, dans le Kaméra. Il s’en empara et le dévasta complètement.

En 1877, Boubakar, criblé de dettes, ne pouvait même plus acheter la poudre et les armes nécessaires à ses guerriers. Cette année-là, il alla attaquer le village de Sabouciré, dans le Bambouck, sous prétexte qu’il avait donné asile à un pillard fameux nommé Maby-Diaoua. Sabouciré fut pris et détruit, mais le butin que Boubakar y fit ne suffit pas à ses besoins.

Mais les Sissibés étaient mécontents de leur almamy, dont le despotisme avait atteint les dernières limites. En outre, il ne pouvait satisfaire à leur soif insatiable de richesses, dont ils ne savaient cependant pas profiter. Il résolut alors de les mener de nouveau à quelque pillage.

Le Niani, province située à l’ouest du Ouli, sur les bords mêmes de la Gambie, avait donné asile à des habitants du Ferlo fuyant le joug de l’almamy du Bondou. Il exerçait aussi de fréquents pillages sur les villages du Ouli et du Ferlo. Ce fut ce qui, quelques mois plus tard, devait servir de prétexte à Boubakar pour entreprendre la conquête de ce pays, dont il rêvait de faire avec le Ouli un royaume qu’il destinait à son fils Ousman-Gassy, trouvant que le Bondou n’était pas assez vaste pour eux deux. A cet effet, il expédia ce dernier à Alpha-Molo, roi du Fouladougou, afin de conclure un traité d’alliance avec lui.

Ousman-Gassy se mit en route au mois de mars 1878 avec quelques guerriers. Il se dirigea droit sur la Gambie en traversant le Sandougou. En passant devant Toubacouta, il intimida le chef de ce village, marabout fameux qui se nommait Simotto-Moro, qui, pour l’éloigner, lui donna quelques captifs. Ousman traversa alors la Gambie, et arriva dans le Fouladougou, où il passa l’hivernage. Il conclut alors avec Alpha-Molo un traité par lequel celui-ci s’engageait à prêter main-forte à Boubakar à la condition qu’il l’aidât à soumettre d’abord les pays qui ne voulaient pas reconnaître sa domination.

Boubakar, dès qu’il connut les clauses de ce traité, partit de Sénoudébou dans les premiers jours de décembre 1878. Il passa la Gambie avec ses troupes à hauteur de Gaïada, à un gué nommé Dioudé-Gaoudi, dans les premiers jours de 1879, pour aller rejoindre son nouvel allié. Mais arrivé dans le Kantora, il y fit la rencontre de cavaliers d’Alpha-Ibrahima, chef de Labé, qui se trouvait à Kadé (Ghabou) depuis quelques années pour soumettre ce pays. Alpha-Ibrahima faisait prier l’almamy du Bondou de revenir lui prêter main-forte pour marcher contre Couttang, dont les habitants lui étaient toujours hostiles. Boubakar conclut alors avec lui une alliance offensive et défensive, et se dirigea sur Kadé, d’où les deux armées marchèrent sur Couttang, qui fut pris après une vive résistance. Mais les alliés perdirent environ deux à trois cents hommes, tués ou faits prisonniers. Ce fut Ousman-Gassy, que son père avait rappelé du Fouladougou, qui décida de la victoire. Aussi Alpha-Ibrahima, en reconnaissance, lui donna-t-il en mariage sa propre fille. Le mariage eut lieu le jour même de la bataille. Ils soumirent tout le reste du pays et s’emparèrent d’un grand nombre de villages où ils trouvèrent des quantités de bœufs et quelques centaines de captifs. Alpha-Molo s’était joint à eux et avait conclu une alliance dans les mêmes conditions que celle qui les unissait. Tous les Badiars furent donc soumis à Alpha-Ibrahima, et l’armée de la triple alliance songea dès lors à réduire les ennemis d’Alpha-Molo, puis ceux de Boubakar-Saada.

Les trois rois noirs se mirent en marche vers le Fouladougou en 1879. De là, ils marchèrent sur Diara-Carantaba, dans le Diamarou. Ils s’en emparèrent sans coup férir. Ils prirent de même Kanimenko et deux autres villages, et rentrèrent dans le Fouladougou vers la fin de mai.

Ils ne tardèrent pas à se remettre en campagne, et tournèrent leurs yeux vers le Kantora, dont Alpha-Molo avait résolu la conquête. Ils vinrent attaquer Talto. Ousman-Gassy fut chargé de s’emparer de ce village, pendant que Moussa-Molo, fils d’Alpha-Molo, garderait le chemin de Son-Counda, et que Mody-Aguibou, fils d’Alpha-Ibrahima, surveillerait celui de Badia-Counda. Talto fut pris après une demi-heure de résistance. Les deux armées se mirent alors en route, l’une pour Son-Counda et l’autre pour Badia-Counda. Ils arrivèrent dans la soirée devant les deux villages, et les cernèrent. Pendant toute la nuit, ils échangèrent des coups de feu avec les assiégés. Et le lendemain matin, à la première heure, ils donnèrent l’assaut chacun de leur côté. A trois reprises différentes, ils furent repoussés ; mais ils finirent par s’emparer des deux villages presque à la même heure. Farintombou, Kantali-Counda et Kokoum tombèrent ensuite sous leurs coups, et en peu de jours le Kantora entier était tributaire d’Alpha-Molo.