[3] L’onanisme, dit le docteur Deslandes, produit souvent un affaiblissement très-marqué de l’intelligence et particulièrement de la mémoire. Des jeunes gens qui avaient précédemment donné des témoignages non équivoques d’une certaine vivacité d’esprit et d’aptitude à s’instruire, deviennent, après s’être livrés à cette habitude, lourds, comme hébétés et incapables de toute application. Il est évident que cet état transitoire qui succède immédiatement à l’acte vénérien est devenu continuel, parce qu’on ne lui permet pas de se dissiper d’une manière complète. Cet affaiblissement des facultés intellectuelles ne doit pas toujours être considéré comme étant sans remède.
Il est rare que ces effets n’apparaissent pas.
Cependant Mignon avait gardé son intelligence presque intacte, et j’ai eu occasion de noter quelques autres exceptions curieuses : en voici une.
C’est un Américain. Petit, maigre, les épaules carrées, il avait, à l’âge de seize ans, le teint d’un blanc mat et pas un poil de barbe. Les yeux étaient brillants et humides, la démarche fatiguée. J’ai vu ce garçon se battre en jouant avec ses camarades : au bout d’une minute, il était pris d’une espèce de défaillance, et se laissait renverser à terre en éclatant de rire. D’ailleurs, extrêmement intelligent, et même spirituel, il excellait à raconter des anecdotes ordurières : on faisait cercle autour de lui, et lorsqu’il entonnait, d’une voix grêle, quelque refrain obscène, il y mettait une verve extraordinaire. C’était le seul moment où ses joues pâles se colorassent un peu. Ce garçon était un véritable phénomène de corruption précoce. Le vice chez lui était invétéré, et devenait pour ainsi dire sa nature même. Il n’avait à Paris qu’un correspondant, et on ne l’entendait jamais parler de sa famille. De toutes les choses les plus respectables il plaisantait avec un cynisme imperturbable. Plus de dix enfants ont été gâtés par ce malheureux, qui, plus semblable au singe qu’à l’homme, en était arrivé à ce degré où les pratiques vicieuses sont comme une condition de la continuation de la vie. Une seule opération, très délicate au cas particulier, pouvait extirper radicalement le vice : aucun médecin n’a osé la tenter. D’ailleurs, il n’y avait visiblement plus de remèdes contre la gangrène morale dont cet enfant de seize ans était infecté.
Les soupirants de Mignon et Mignon lui-même, quoique fort corrompus, étaient encore loin de ce degré d’avilissement.
J’ai dit comment Horace passait le temps des études. Il compilait, il versifiait, il analysait sa flamme, et dissertait à perte de vue de philosophie et de religion à propos de Mignon. Une partie de cette volumineuse correspondance se trouve entre mes mains. Rien ne pouvant mieux expliquer la confusion des sentiments, la perversion de la raison et du cœur que produit l’internat, nous allons, lecteur, fouiller au hasard ces lettres, ces griffonnages d’écolier, documents précieux dans le procès que je fais à l’éducation moderne.
Vous connaissez déjà Horace, mais vous le connaissez mal, votre première pensée, lorsque je vous ai parlé de ses amours, a été : Quel chenapan ! Et je me suis empressé de vous dire qu’il n’était point un chenapan.
Non seulement Horace n’est pas ce que vous croyez, mais c’est un sujet rare : il possède une mémoire extraordinaire. Le travail ne lui coûte rien ; il fait très facilement d’assez jolis vers. En un mot, c’est, à l’heure où j’écris ceci, un homme distingué ; vous l’invitez volontiers à dîner et lui donnez la place d’honneur entre votre femme et votre fille. J’ai choisi ce sujet précisément pour vous montrer comment le vice s’introduisait dans les âmes élevées, comment il pervertissait le sens du vrai et du bon. Le vulgaire n’a point contre l’envahissement du vice ces ressources que possède Horace.
Ses lettres que j’ai là, sur ma table, sont remplies de citations de tous les auteurs, anciens ou modernes. D’ailleurs, il est un des vingt-cinq fainéants de sa classe. De temps en temps, il ouvre un Manuel du baccalauréat, mais c’est tout. Et si ses professeurs ne lui ont pas donné, quand il était enfant, le dégoût invincible de toutes les beautés classiques, c’est, je le répète, qu’il a l’esprit doué.
Ce que vous allez lire est adressé à un ami commun, — qui était en même temps un rival : car on n’aimait point Mignon d’amitié.
Tu vois, mon cher L…, ce qu’il faut attendre de Mignon. S’il avait du cœur encore, on en pourrait tirer quelque chose ; ses autres défauts céderaient bientôt la place à un reste d’affection. Mais non ; il n’a pas de cœur, et il ne comprend rien sur ce chapitre. Il pouvait se passer de faire cette déclamation sur l’amour pour agir ainsi. Sa conduite me confirme trop dans l’opinion que ses définitions si belles, si nobles de l’amour n’étaient pas de lui. Il n’a pas le moindre égard. Il m’a dit que je n’avais pas de tact, mais je comprends mieux que lui les choses. Je me glorifie d’être mieux élevé que lui ; je ne sais pas blesser comme lui mes semblables. As-tu vu avec quel dédain il a froissé ma lettre et l’a donnée à Albert en lui disant de lui en rendre compte ? Il voulait me blesser, il voulait me faire voir qu’il n’avait pas lu cette lettre quand je la lui avais remise, qu’il s’en moquait, puisqu’il la donnait à un autre pour lui en rendre compte ; et son éducation est tellement bonne qu’il ne s’apercevait pas qu’il donnait à Albert une tâche peu digne. Tout cela m’a bien moins blessé pour moi personnellement que pour lui ; j’avais mal de le voir agir ainsi, de le voir si peu capable de comprendre qu’il ne faut jamais blesser quelqu’un dans ses affections. Que veux-tu ? je dois être malheureux ; Dieu le veut, il veut me montrer jusqu’au bout la fourberie et la méchanceté humaine ; je saurai souffrir. Il doute de moi, de mes sentiments ; il me prête ses défauts ignobles ; il me blesse, il frappe tant qu’il peut, n’importe ; peut-être un jour il reconnaîtra ses torts ; peut-être il souffrira ce qu’il a fait souffrir aux autres : je ne le lui souhaite pas.
Que dites-vous de cette manœuvre de Mignon recevant la lettre ? Cela n’est-il pas d’une coquette consommée ? Et le désespoir de l’amant n’est-il point le plus romanesque du monde ? Le malheureux en appelle à Dieu et se complaît dans son infortune. Il se résigne ; il trouve encore une certaine douceur à souffrir pour l’objet aimé.
Je possède une quarantaine de lettres sur ce ton, écrites à différentes époques : quelques-unes ont dix pages ; il en est qui figureraient honorablement dans tel roman du dix-huitième siècle. Les réminiscences abondent, preuve que la tête est frappée. D’ailleurs, le cri honteux des sens s’enveloppe volontiers dans une stance de Lamartine ou dans un vers de Musset : c’est un ragoût de plus.
Et cependant l’amour d’Horace comporte une certaine naïveté ; il fait volontiers sa confession, les aveux ne lui coûtent point, souvent il prévient les remontrances ironiques de ses amis :
… J’ai des faiblesses que je ne puis surmonter : je me fâche… il rit, me passe la main dans les cheveux, et tout est fini. Comme il me connaît, le gredin ! Figure-toi qu’hier je lui demandais si par hasard il s’imaginait que je l’aimais. — Mais j’en suis très persuadé, me dit-il. — Est-ce assez désespérant ?
Mignon employait avec beaucoup de succès le tiraillement des cheveux. Ainsi, Horace raconte comment il s’est brouillé avec un ami pour avoir montré des vers de celui-ci à Mignon. Il ne voulait point, mais Mignon a voulu, et, rencontrant quelque résistance, a immédiatement mis en usage le procédé irrésistible.
… Montrer les vers de N… sur l’Amour, je n’y voyais point de mal ; mais, pour les autres, quoique j’en eusse parlé avant de les montrer, je ne trouvais pas cela convenable. Mais tu as vu comme Mignon m’a tiré les cheveux ce matin pour les avoir. Je ne pouvais supporter ce supplice qui, tu le sais, aurait duré jusqu’à ce que j’eusse obéi à ses volontés ; aussi j’avais mon cahier dans la poche (j’aurais mieux fait pour en finir de les lui copier et de lui dire de les lire seul), mais il m’a tiré encore les cheveux ce soir, et il a fallu les donner. Il les a lus et n’en a certes pas été satisfait : nous l’avions prévenu de tout, et il n’a rien voulu écouter…
Vous avez déjà une idée de la manière dont Mignon faisait marcher ses amants. Voici maintenant des nuages entre les rivaux : jalousie, dépits amoureux, projets de vengeance. Remontrances au confident dont il est parlé ci-dessus :
Tu as beau dire, mon cher L…, tu aimes ou tu veux me faire croire que tu aimes Mignon. Je ne pense pas que ce soit la jalousie qui me fasse ainsi parler, c’est seulement un fait que j’aime à constater, parce que tu prétends être au-dessus des passions humaines, je veux parler des passions insensées.
Pourquoi le caresses-tu tant, et le flattes-tu ainsi sur son bras ou sur son mollet ? Il y a deux mois, le pauvre garçon n’était pas habitué de ta part à tant de flatteries. Il entendait des choses plus roides ; peut-être tu me diras que tu lui en dis encore aujourd’hui : oui, mais c’est sur un chapitre qui lui plaît assez, quoi qu’il en dise…
Voici qui est pis et ne saurait s’imaginer : un nouveau venu, un inconnu supplante le soupirant en place.
Est-il possible, mon cher L…, que tu n’aies pas encore vu la cause de ma brouille avec Mignon ? Crois-tu que j’aie pu me fâcher avec lui pour quelques mots plus ou moins blessants à mon égard ? Il m’en a dit bien d’autres, et je ne me suis jamais fâché ; mais la cause seule et non les mots m’ont blessé cette dernière fois. J’étais bien avec lui depuis assez longtemps, il voyait que je l’aimais, et, à la première parole de C…, sans jamais, pour ainsi dire, l’avoir connu, il me quitte, et, comme dit Bossuet, tous les deux ne forment plus qu’un seul homme. Tu comprends l’effet que cela m’a produit en le voyant m’abandonner pour aller avec un nouveau venu qu’il connaissait à peine… J’ai trouvé cette manière de me remplacer peu polie et peu noble pour un jeune homme qui vise à ces deux qualités.
Mais Horace a trouvé le moyen de faire souffrir aussi l’infidèle ; il se désolait de sa trahison : l’idée d’une éclatante vengeance le console. Il reportera à d’autres ce cœur que l’on rebute. Oyez le stratagème :
Pauvre Mignon ! combien ton image était loin de moi, hier, en voyant ce ravissant S…! quel feu et en même temps quelle douceur dans son regard ! quelle grâce dans son sourire ! quelle intelligence dans cette attitude de tête ! quelle beauté dans cette chevelure flottant sur ses épaules ! quel abandon et quelle simplicité dans ses manières ! La beauté, c’est déjà un grand avantage ; mais il y a autre chose en lui, c’est un noble cœur. Quelle affection !
Dans son accueil, dans ses manières, dans son langage, on reconnaît le jeune homme que l’amour seul, et non des idées basses, conduit.
Combien tu parais pâle devant lui, pauvre Mignon ! toi dont toute la personne ne respire que froideur, orgueil et prétention ! Et, dans l’éducation, combien toi, qui te crois pourtant si bien élevé, tu as à apprendre pour atteindre ce garçon de quatorze ans !
Décidément, mon cher L…, je crois que je vais être heureux.
Il est temps de donner une leçon à ce fat de Mignon. Tu l’abandonnes un peu ; eh bien, je vais me remettre avec lui au réfectoire : mais que mes sentiments sont changés ! Il ne trouvera plus que de l’indifférence pour lui et de l’amour pour un autre dont je saurai bien montrer les beautés à propos. Je sais qu’il en sera peu touché, mais pourtant je crois qu’il y a beaucoup de fausseté en lui, et qu’au fond il serait profondément indigné de voir quelqu’un supérieur à lui. Pendant le dîner, mon cher L…, nous causerons de ce cher S… de manière à ce qu’il entende.
Dans cette comédie de l’amour, vous n’avez fait jusqu’ici, lecteur, que pressentir le vice. Tout à l’heure vous le toucherez du doigt.
Cependant, vous qui avez mis votre fils au collége parce que vous craigniez pour lui les distractions du monde, que vous semble de cette coquette et de ses prétendants, — de cette Cour d’amour poussée, comme une plante malsaine, entre les pavés humides du collége ? Vous avez redouté que l’esprit de votre fils ne s’efféminât de bonne heure au contact des frivolités et des banalités de la vie parisienne. Vous vous êtes dit : Au collége, son caractère se formera, il deviendra de bonne heure un homme. Et lorsque vous voyez votre enfant rentrer, s’enfermer dans sa chambre, écrire pendant toute la soirée, votre cœur paternel se réjouit. Vous avez soin d’informer vos invités, après le dîner, que M. votre fils est occupé. En effet, le petit bonhomme écrit fiévreusement ; il se fâche avec celui-ci, il réclame à celui-là la photographie de Mignon, il raconte à un troisième les douloureuses stations de son amour, l’injustice de l’humanité, et il lance par la poste à P…, un petit de la troisième cour, le poulet suivant :
Mon chéri,
Pourquoi n’es-tu pas venu hier ? Je t’ai attendu jusqu’à sept heures et demie. J’irai t’attendre demain dimanche à la sortie. Je dépose sur tes lèvres un baiser brûlant.
H…
Voilà les hommes auxquels la patrie se remet de la revanche ! Car votre fils, lecteur, c’est la France de demain.
Plutôt que ce ramollissement honteux, je préférerais, moi, l’abrutissement par le fouet : les écoliers du temps de Montaigne, que leurs maîtres rouaient de coups, avaient conservé au moins leur virilité en sortant de Montaigu !
Savez-vous qu’aujourd’hui l’écolier de quatorze ou de seize ans ne joue plus ? Hiver comme été, dans un cercle de cinq ou six amis, il parle des galanteries du voisin, des paris heureux qu’il a faits aux courses, des progrès accomplis dans le cœur d’un petit, des femmes avec lesquelles il a rencontré le pion dans un caboulot du quartier.
Savez-vous ce qu’engendre la méditation du vice, les entretiens et les lectures infâmes ? Demandez-le à votre médecin. Il vous répondra : la folie.
Le fameux Raout Rigault, qui, à peine sorti du lycée Saint-Louis, fit, tout en blaguant, fumant et buvant, tuer ses compatriotes et brûler leurs maisons, avait pour ami intime et secrétaire officiel un ancien camarade de collége, Gaston Dacosta. Le procès de ce misérable a révélé qu’il était le chien de Raout Rigault. Le médecin, dans sa déposition, a signalé également des désordres graves dans le cerveau.
Eh bien ! ce sont là deux illustrations du collége.
Car, bon gré, mal gré, il faut suivre les faits dans leur enchaînement logique, et reconnaître que le plaisir unisexuel, fruit naturel de l’internat, pervertissant à la fois le sens intellectuel et le sens moral, transforme les pratiquants en des êtres capables des actions les plus féroces et les plus lâches, parce qu’ils n’ont plus la Conscience, c’est-à-dire le discernement du juste et de l’injuste, du beau et de l’immonde.
Certes, Horace n’en était point arrivé là. Mais il était sur la pente. Ses lettres, précisément, sont remplies de curieuses dissertations sur le bien et le mal ; les mots vertu, honneur se représentent avec une fréquence singulière. Tout à l’heure, il reprochait à Mignon de n’avoir point de cœur, et moi qui ai vu les personnages de près, je puis dire qu’en effet le reproche était fondé, mais que tout n’était pas parodie et impureté dans la passion d’Horace. Lorsque le cœur et les sens parlent à la fois, il est bien difficile à l’esprit de conserver sa rectitude. Ceux-ci, n’ayant point d’objet digne où se prendre, dans cette malpropre et malsaine prison, se rabattent sur le premier objet venu, et se satisfont à tout prix.
C’était à vous seul, père de famille, d’épier l’éveil des premiers instincts, et de les diriger sur des objets nobles et grands ; au collége, fatalement ils s’égarent. Ne faites donc de reproches qu’à vous-même si, pour un enfant intelligent et bon, on vous rend un jeune homme au caractère équivoque, au regard louche, aussi incapable de colère que d’enthousiasme, et chez lequel ne couve que la flamme froide du vice.
George Sand a dépeint en termes exacts l’adolescent d’aujourd’hui :
« Dans notre triste monde actuel, dit-elle, l’adolescent n’existe plus, ou c’est un être élevé d’une manière exceptionnelle. Celui que nous voyons tous les jours est un collégien mal peigné, assez mal appris, infecté de quelque vice grossier qui a déjà détruit dans son être la sainteté du premier idéal. Ou si le pauvre enfant a échappé, par miracle, à cette peste des écoles, il est impossible qu’il ait conservé la chasteté de l’imagination et la sainte ignorance de son âge… Il est laid, même lorsque la nature l’a fait beau. Il a l’air honteux et il ne vous regarde point en face ; il dévore en secret de mauvais livres, et pourtant la vue d’une femme lui fait peur. Les caresses de sa mère le font rougir : on dirait qu’il s’en reconnaît indigne. Les plus belles langues du monde, les plus grands poëmes de l’humanité ne sont pour lui qu’un sujet de lassitude, de révolte et de dégoût. Nourri brutalement et sans intelligence des plus purs aliments, il a le goût dépravé et n’aspire qu’au mauvais. Il lui faudra des années pour perdre les fruits de cette détestable éducation, pour apprendre sa langue en étudiant le latin qu’il sait mal et le grec qu’il ne sait pas du tout, pour former son goût, pour avoir une idée juste de l’histoire, pour perdre ce cachet de laideur qu’une enfance chagrine et l’abrutissement de l’esclavage ont imprimé sur son front, pour regarder franchement et porter haut la tête. C’est alors seulement qu’il aimera sa mère, mais déjà les passions s’emparent de lui ; il n’aura jamais connu cet amour angélique dont je parlais tout à l’heure, et qui est comme une pause pour l’âme de l’homme au sein d’une oasis enchanteresse entre l’enfance et la puberté… »
Du collégien est issu l’homme moderne : le vice sérieux en habit noir et en gants blancs, qui se fait appeler scepticisme, et n’est même point capable de douter, car pour douter, d’abord il faut avoir cherché.
Jadis Horace a douté, et même il a cru. Il aimait les vers, ce qui est un excellent symptôme ; mais son palais malade a gâté le vin généreux de la poésie, les sens ont dupé le cœur, l’habitude du vice a faussé l’esprit. Nous suivons cette marche fatale des choses dans sa correspondance.
Horace apprend un beau matin que Mignon a été surpris dans une attitude équivoque auprès de R…, un élève de mathématiques spéciales. C’était à l’étude, le dimanche soir. Par suite du mauvais temps, on avait supprimé la promenade. Il n’était resté qu’une quarantaine d’élèves de diverses classes réunis dans une seule salle. Ainsi Mignon avait pu s’asseoir auprès de R… Un de ses nombreux jaloux le surprend penché sur le livre de son voisin comme pour lire à deux, le cou enlacé par le grand, et les mains absentes. Le scandale se répand immédiatement, et, en rentrant le soir, Horace est informé de l’accident.
Mignon n’en vint pas moins le lendemain à sa rencontre : l’amant ne laissa rien paraître, mais il lui fit donner en le quittant une lettre dont voici la dernière partie :
Tu le sais, tôt ou tard j’apprends tout, surtout lorsqu’il s’agit de toi. Aujourd’hui, je sais dans les plus petits détails ce qui s’est passé. Je ne pouvais croire à ce qu’on me disait, je voulais effacer de ma mémoire ce récit que je regardais comme faux, mais j’ai dû me convaincre. Certes, la faute est grande, irréparable peut-être, comme tu le dis toi-même, et tout cela me confirme entièrement dans l’idée que j’avais déjà que les phrases si pures, si poétiques, si bien senties de ta lettre sur l’amour n’étaient pas de toi. N’importe, avais-tu au moins de l’admiration pour ces idées, si elles n’étaient pas de toi ? Comprenais-tu la faute et sentais-tu tout ce qu’elle avait de mauvais ? Je le crois, je suis persuadé que tu étais dégoûté du passé, et que tu revenais à moi pour goûter cet amour pur, chaste et sincère. — Je te pardonne. — Les fautes sont nécessaires pour conduire à la vertu, et ta honte est une preuve pour moi que tu as ce sentiment de la vertu. Il y a des cas où la honte peut s’attribuer à une sotte vanité ou à l’orgueil, mais celui qui est entré profondément dans le vice, ne rougit même plus devant son orgueil.
Mignon prit le parti d’avouer. D’ailleurs, pour détruire ce que l’aveu avait de répugnant, il fit à Horace la seule déclaration d’amitié qu’il lui ait jamais faite. Horace, ravi, écrivit à tous ses amis des lettres où il expliquait son bonheur. Il se vantait d’avoir ramené Mignon à la vertu. Je transcris tout au long la plus significative de ces épîtres :
Mon cher L…
Je relis la lettre de Mignon, et elle m’enivre de bonheur. Je me dis : Voici mes rêves enfin réalisés. Voici revenu à moi, pour m’aimer, celui qui a repoussé mon amour. Comme on est heureux de se savoir aimé ! Cette idée vous rend meilleur. La nature me semble plus belle : je respire son air avec plus de volupté ; le monde me paraît bon, je le regarde avec un œil plus favorable ; en un mot, je suis heureux. Et puis, ce que vous m’avez dit ce matin, toi et N…, me revient à l’esprit ; il me semble que je vais être le jouet d’une amère dérision, que celui que j’adore, qui me dit qu’il m’aime, me dit ce mot pour me tuer. Cette pensée m’étourdit. Je ne puis croire à une pareille moquerie, et cependant ce nuage noir vient toujours devant mes yeux. Est-ce possible ? Se peut-il que celui qui me trouvait lâche, parce qu’il croyait que j’étais l’instigateur de ce qu’on lui faisait souffrir dans son amour-propre, soit capable d’une pareille lâcheté ? S’humilier devant quelqu’un qu’on sait vous aimer, lui dire qu’on l’aime, savoir ce que ce mot peut faire sur lui, et après cela le haïr, ne lui parler ainsi que pour n’être pas en butte à des ennuis ! Non, mille fois non, je ne puis croire à tant de lâcheté. Je connais ce que vaut le monde, je sais que Mignon est loin d’être ce qu’il y a de plus pur, mais il a au moins des sentiments d’honneur, il n’est pas lâche. Et c’est selon moi la plus basse des lâchetés que d’abuser d’un cœur. Non, Mignon n’est pas un serpent, il ne veut pas m’étouffer, me tuer sous ses caresses. Quel serait son intérêt, lorsqu’il n’y a plus qu’un mois à passer au collége ? Il a fait preuve d’un grand courage, il a montré une âme grande en s’humiliant devant moi. Son courage aurait été plus grand, il m’aurait donné une preuve plus grande de son âme, s’il était venu me dire : « Je t’estime, mais une passion peut-être insensée m’entraîne vers C… Si j’étais capable d’amitié, je voudrais t’avoir pour ami, mais je vis seulement des sens, et je t’estime trop pour te choisir. Fais ton possible pour qu’on ne me tourmente plus. »
Certes, de pareils mots m’eussent fait du mal, j’aurais été au désespoir ; j’aurais souffert, mais il n’aurait pas vu ma douleur et j’aurais essayé de le ramener à des sentiments plus purs. Mais heureusement il n’a pas de pareils sentiments et il ne pouvait parler ainsi. Il m’a montré que s’il a des défauts, il a au moins du cœur ; il m’a demandé mon amitié avec des termes qui ont dû bien coûter à son orgueil ; s’il a des défauts, il a au moins le sentiment de l’honneur. Je le répète, il ne peut être aussi lâche. Je ne veux pas m’arrêter au sombre tableau que vous m’avez fait qui, s’il était vrai, serait pour moi la pire des douleurs. Toutes mes illusions ne sont pas envolées. J’ai encore celle de penser qu’il y a, au milieu des êtres infimes qui remplissent cette terre, des cœurs nobles et généreux, des cœurs d’anges sous une écorce humaine ; il y a encore des gens qui éprouvent le besoin d’aimer et qui ne trouvent du bonheur que dans l’amour. Mignon est un garçon qui a beaucoup de défauts ; c’est un égaré, mais il a du cœur. Dans ce corps si beau, il y a un cœur ; il y a un cœur qui donne à ses yeux leur éclat, qui donne à sa parole un charme si doux.
Non, ce n’est pas la volupté seule qui anime tout ce corps. Il a un cœur. Jusqu’à présent sa beauté est peut-être cause qu’il ne l’a pas montré. Il a vécu parmi des gens qui ne voyaient que sa beauté et ne songeaient qu’à en jouir. A ce contact, sous l’influence de ces langues mielleuses qui ne parlaient qu’une passion impure, son cœur a pu se rendormir. Jamais peut-être une main n’a pressé la sienne que pour lui communiquer un amour insensé. Jamais peut-être quelqu’un n’a employé envers lui de nobles procédés. On a eu de l’amour pour lui, et l’amour s’est envolé comme il était venu. J’ai agi et j’agirai autrement. S’il ne m’aime pas, j’emploierai le temps que je pourrai passer avec lui à lui faire sentir ce qu’il y a de beau dans deux cœurs qui s’aiment, qui se comprennent et qui se confient leurs plaisirs et leurs peines. Sa lettre me montre qu’il a déjà compris cela ; je l’affermirai davantage dans cette voie. Oui, il l’a compris et il veut revenir à moi. Il trébuchera peut-être souvent sur ce chemin, mais ma main sera toujours tendue pour le relever. Il m’a dit qu’il m’aimait et il me l’a dit sincèrement. Moi, je l’adore !
Il est certain pour moi que cette lettre était écrite de bonne foi. Tandis que Mignon joignait au vice l’hypocrisie, Horace s’efforçait naïvement de parer son amour de vertu, et de le justifier à ses propres yeux. Quant à ce verbiage philosophique qui s’étale hors de propos, c’est la déteinte des auteurs classiques.
Je tiens un billet, monologue de veillée, qui débute ainsi :
Encore quatre heures et demie, et je verrai son visage ! Que ce temps est long ! Oh ! je l’aime de tout mon cœur. Il s’est égaré, mais mon amour lui fera sentir qu’il n’est pas de bonheur plus grand ni plus pur que de s’aimer. Je veux former son cœur, je veux qu’il soit aussi beau que son visage. Ah ! dormons : l’aurore arrivera plus vite !…
Tel est le dévergondage d’esprit que produit la surexcitation anormale des sens. Dans une autre lettre de la même époque, cette confusion du beau et du laid, du mal et du bien, se traduit en une dissertation curieuse, où l’on saisit à merveille la déviation du sens moral :
Dans le feu d’une passion impure, l’âme se fond et s’écoule ; mais cette sensibilité passe bientôt ; l’âme se resserre et reprend sa dureté. La vertu seule peut amollir un cœur et le pénétrer d’une sensibilité qui dure toute la vie. Qu’il est beau de courir en s’aimant dans la carrière de la vertu ! Oui, je l’ai, cette amitié ; oui, j’aime la vertu, je suis heureux. Pourquoi chercher d’autres amis ? Hélas ! je suis un homme, et l’homme ne sait jamais estimer les bonheurs qui l’entourent. L’amitié ne lui suffit pas, etc., etc.
Aujourd’hui, mon cœur est plein, l’amour l’embrase et le dévore. J’ai voulu l’étouffer, ce feu, mais il s’est élancé à travers toutes les fissures, et maintenant il m’enveloppe, il me brûle plus fort que jamais. Il n’y a plus rien à espérer, il faut lui faire sa part. Mais, je te le jure, ma passion est pure, etc., etc.
Quelquefois, dans une même lettre, le cri des sens cynique succède à une divagation transcendentale sur la vertu. Il est toujours question de guider Mignon, de le sauver ; on admire le courage que témoigne l’aveu de sa faute :
Mignon s’est confié à nous ; il ne nous a pas caché ses défauts ; il nous a dit surtout qu’il n’avait pas les qualités qui font un ami. Nous lui avons tendu la main et nous avons bien fait. Devons-nous l’abandonner maintenant ? Devons-nous le laisser aller ? Non…
Toute action grande et noble a toujours produit un effet sur moi ; je n’ai jamais pu voir ou entendre conter un beau trait sans être ému, sans verser des larmes et donner au héros mon amour et mon adoration. Je ne veux pas exagérer ici ce qu’a fait Mignon ; mais, avec le caractère que nous lui connaissons, il lui a fallu une grande lutte avec lui-même, et tout le monde, dans sa position, n’en serait pas sorti victorieux.
D’AILLEURS, aujourd’hui, il m’a charmé ; chaque regard de lui m’agitait et faisait battre plus fort mon cœur ; chaque fois que je touchais sa main, un frisson parcourait mon corps. J’ai eu plusieurs fois envie de l’embrasser. Je l’aimais bien auparavant, tu en sais quelque chose, mais à cet amour qui s’est encore accru, est venue se joindre l’admiration pour sa conduite de ces derniers temps…
J’ai dit qu’Horace était toujours de bonne foi avec les autres, sinon avec lui-même. Le lecteur a pu voir, à travers sa correspondance, la candeur de son âme. Cette âme était le siége d’une lutte sans fin entre les aspirations morales et les désirs sensuels, lesquels se confondaient en un objet indigne. Sans doute, tous les romans nous retracent de tels combats ; mais c’est une femme qui en est l’objet, et, fût-elle une prostituée, l’amour qu’elle inspire ne vicie point l’esprit : les douleurs mêmes et les déceptions dont elle est la cause souvent enrichissent et fécondent le cœur du jeune homme. Ici, rien de semblable. Je réserve quelques billets où Horace se découvre lui-même et reconnaît, avec un peu de honte, le but immonde où l’entraîne sa passion.
J’ai observé au collége des sentiments moins mélangés encore que ceux d’Horace, des amours où le vice n’avait point sa part. J’ai même noté un cas fort rare. Le voici :
Henri C… est jeté au collége à l’âge de huit ans par une marâtre. Jusqu’à l’âge de treize ans, il a été souvent spectateur involontaire des plus tristes désordres, mais la contagion l’a épargné. Il n’avait pas quatorze ans lorsqu’il devint le complice d’un grand et fit son apprentissage de l’infamie.
Henri C… était d’un naturel aimant. Orphelin, il avait dû réunir toutes ses affections sur une vieille tante qui lui tenait lieu de correspondant, et sur ses camarades. A peine connut-il l’onanisme que son caractère changea rapidement : il devint paresseux, sa santé s’altéra. D’ailleurs, il ne dissimulait point. Il lui arrivait de pleurer lorsque sa tante l’interrogeait avec effroi ; il se jurait à lui-même de se corriger et n’y parvenait point. Cependant certaine appellation lui était odieuse, et qui la lui appliquait n’en était pas quitte à bon marché.
En revenant des vacances, l’enfant se portait mieux : deux mois de vie au grand air sont un précieux dérivatif. Il avait oublié la caserne et ses mœurs : il n’était point guéri, mais il s’en fallait peu. Il se lie avec un nouveau, plus jeune que lui de dix-huit mois, qui arrivait, tout interdit, de sa province. Cette amitié devient rapidement de l’amour.
Les deux enfants ne se quittaient plus. Charles D… était fort arriéré, il donnait ses devoirs à corriger à Henri. Les jeudis et dimanches, on travaillait ensemble.
Sans doute ils causaient, comme cela se fait, des scandales de la veille, mais ils demeuraient chastes : l’idée de se livrer ensemble à des plaisirs honteux ne s’était pas présentée à leur esprit.
— Mais, me direz-vous, alors c’était de la pure amitié ?
— Non point, lecteur ; c’était bel et bien de l’amour, car Charles était un joli enfant, doué du caractère le plus affable, le plus bienveillant. Il était sous la protection immédiate de Henri, dont il absorbait la pensée et la vie.
Savez-vous quel prodige fit cet amour ? — Henri désapprit tout à fait l’onanisme. Lorsque, dans un rêve érotique, il lui arrivait de hâter le spasme, le lendemain il était morne et soucieux. Il se mettait au travail avec une sorte de fureur. Confiait-il ces choses à Charles ? Je ne le crois point. Car vraiment c’eût été une expérience périlleuse.
Cet amour, fortifié par quelques brouilles et quelques raccommodements délicieux, dura huit mois, presque l’année scolaire. La tante d’Henri se félicitait du caractère franc, ouvert de son neveu ; elle avait remarqué le rétablissement de sa santé, et comment son teint, son regard s’étaient insensiblement éclaircis. « Il s’est corrigé, pensait-elle ; il a la volonté du bien : il arrivera ! »
— Ah, madame, pourquoi n’avez-vous pas saisi cette occasion infiniment rare d’arracher un enfant aux flétrissures du collége ! Alors il était possible encore d’en faire un homme. Par un véritable miracle, le cœur avait momentanément fait taire les sollicitations furieuses des sens surexcités par deux ans d’onanisme. Dans votre foyer calme et affectueux, la passion se fût définitivement épurée, et l’amour de Charles D… n’eût servi à Henri que d’une sorte de transition à l’amour de la femme. La nature allait reconquérir ses droits. Les livres, la science, l’étude eussent d’abord captivé cet être bon, et effacé les impressions funestes.
Cela ne se passa pas ainsi. Par une soirée de juin. Henri et Charles, qui avaient peu à peu laissé les amis s’introduire entre eux deux, tenaient je ne sais quelle conversation malpropre. Maintes fois, Henri avait été accusé de faire de Charles son complice, et il avait repoussé avec indignation un tel soupçon. Mais depuis quelques jours, par suite d’un changement dans les dortoirs, il se trouvait coucher à côté de son ami. La tentation était trop forte, et de ce soir-là même leur amour s’abîma dans le vice.
C’est ainsi que l’idéal, dans les quatre murs du collége, confine à l’onanisme, et que les premières aspirations, si vous ne les surveillez point, se trompent d’objet, et se satisfont aux dépens de l’intelligence et du sens moral. Lecteur, si, comme Henri C…, votre fils est retombé à l’âge de seize ans dans les pratiques unisexuelles, soyez certain qu’il est perdu. De cette seconde crise on ne se relève point.
Quels que soient les débuts d’une union semblable, le jeune homme, au collége, dans cette épaisse atmosphère de vice, succombe nécessairement. Au moment même où les premières ardeurs de l’âge l’aiguillonnent, il n’est entouré que d’excitations. Dans l’air moite de l’étude, sa tête s’enflamme au contact des bouquins classiques eux-mêmes, et les dissertations de Platon font vibrer toutes les cordes de son être. Le corps a besoin d’être fatigué, et c’est l’esprit que l’on surexcite : cet adolescent est soumis au traitement spécial qui convient à un vieillard.
Entourez-le maintenant d’êtres vicieux : je défie qu’il résiste ! Il n’y a point de séminariste que sa robe protégerait contre ces provocations de tous les instants. Eh ! le ridicule même le récompenserait, s’il prétendait garder la pureté de son corps. A l’étude, aux récréations, au dortoir, la sensualité l’assiége, ce que les camarades appellent le chauffage, paroles et actes.
Imaginez ce jeune homme libre : lâchez-le sur les boulevards. Il verra là des filles en grand nombre, mais elles sont dans la foule ; mais il n’est pas forcé de vivre à leur contact ; mais mille autres objets contribuent à le distraire. Sa timidité même, s’il a toujours vécu dans sa famille, le retient, et ce n’est pas du désir qu’il éprouve pour ces prostituées, c’est de l’horreur.
Les prostitués, au collége, sont la foule elle-même : il est obligé de leur donner la main, de manger avec eux, et de dormir près d’eux. Je déclare impossible qu’il ne soit pas souillé.
J’ai connu un jeune homme qui avait gardé ses mœurs pures dans ce mauvais lieu. Il avait un vice de conformation qui constituait presque l’impuissance. Il vivait assez solitairement ; on lui rendait la vie malheureuse par les railleries ignobles dont on l’accablait ; il est parti avant d’avoir fini ses études.
Nous avons vu tout à l’heure Henri C… se dégrader par amour. Dans ses lettres, Horace voulant se justifier de désirer Mignon, allègue quelquefois l’indifférence cruelle que celui-ci lui a toujours témoignée. Toute sa dialectique amoureuse se résume en cette alternative :
A-t-il
n’a-t-il pas
} du cœur ?
On penche pour l’affirmative quand Mignon se montre gracieux, et pour la négative lorsqu’il querelle. Mais aimé ou point, il est facile d’indiquer l’identité du but où tend la passion d’Horace.
Ceci est écrit dans les bons jours où l’affirmative l’emportait :
Sombres pensées, retirez-vous ; laissez mon cœur aimer, laissez les rêves les plus beaux se former dans ma tête, retirez-vous, je ne vous crois pas ; mon cœur est pur, il ne peut vous croire. N’est-ce pas lui qui, depuis trois jours, vient se mêler à mes rêves ? N’est-ce pas lui que je vois, qui m’embrasse qui me répète ce doux mot : Je t’aime, et que je couvre de mes baisers ? N’est-ce pas lui que, depuis trois nuits, je vois à mes côtés et qui m’enlace de ses bras blancs pendant mon sommeil ? N’est-ce pas lui que maintenant je vois étendu sur sa couche et cherchant en vain le sommeil ? Il rêve, il pense à moi, il pense que demain enfin il pourra serrer ma main, et il appelle, en murmurant des mots d’amour, l’amour qui tarde tant à venir. Il se dit que je dors, et il voudrait être un ange pour venir contempler mon sommeil et déposer un baiser sur mon front ! Oui, il m’aime. Oui, je puis enfin le dire : Nous nous aimons.
On le voit, quand cet ange a du cœur, il inspire des sentiments très vifs, et l’amour d’Horace se réduit à de simples désirs pédérastiques.
Mais quand il n’en a pas ? — Il en est absolument de même :
… Sans doute ce que j’ai dit ce soir est exagéré, mais je n’en conviens pas moins que mon amour pour Mignon n’est pas très pur. A qui la faute ? Quand donc cesseras-tu de m’accuser ? Si tu avais réfléchi ce soir, si tu avais approfondi un peu plus le cœur humain lorsque tu parlais, m’aurais-tu lancé la pierre ?
Oui, il y a peu de temps encore, ma passion pour pour lui était très pure. Mais il m’a changé. Pourquoi est-il si indifférent ? On n’aime point si l’on n’est aimé, du moins l’on n’aime pas longtemps. Ces passions sans retour qui font tant de malheureux ne sont fondées que sur les sens. Ainsi donc, lorsqu’on n’est pas aimé, on n’aime pas longtemps, tout juste le temps de contenter ses sens.
Puisque je ne puis aimer son cœur, ses qualités (qui lui font défaut), que puis-je aimer ? Tu le sais, ce que j’aime, c’est sa beauté. Lorsque l’on n’aime que la beauté, tu sais à quoi cela mène, sans compter que l’on est un égoïste. Mais encore une fois, à qui la faute ? J’ai frappé à la porte de son cœur : elle est restée fermée…
Je ne sais que deux moyens devant tant d’indifférence : le quitter ? Mais mon cœur ne le peut ; ou aimer quoi ? son corps. Je le dis avec franchise…
Je serais pourtant si heureux de l’aimer PUREMENT s’il avait un cœur.
Le refrain persiste : S’il avait un cœur ! Il se referait une virginité sans doute.
Horace est imbibé de phrases de roman : tout cela découle pour peu qu’on le presse ; c’est une écritoire intarissable, c’est un flot poétique qui roule un fond de gravelures. Il lui est arrivé d’abuser le plus étrangement du monde de ce mot : cœur.
C’était un jeudi soir à l’étude : il se trouvait entre Mignon et Q…, un lapin, grâce aux soins de L… que ces intrigues réjouissaient. Horace lui fit passer ce billet :
Est-ce que tu aurais l’intention, par cette invention, de nous exciter et de nous familiariser avec les endroits sensibles ? Tu sais qu’un feu brûlant coule dans mes veines et que mon jeune voisin n’est pas moins ardent. N’allume donc pas en nous un incendie qui par sa force pourrait nous être funeste. Entre les deux mon cœur ne balancerait bientôt plus ; car mon charmant voisin de droite sait aimer ; IL A DU CŒUR.
Voilà l’aveu ; voilà le mot qui illumine toutes les lettres précédentes et détermine, caractérise les amours de collége.
Je crois avoir montré suffisamment par tous ces extraits quelle est la marche de la corruption ; comment l’intelligence devient la dupe, souvent complaisante, des sens, et quelle dépravation morale résulte de ces passions ambiguës. Le jeune homme prétend toujours viser au bien ; il se félicite d’aimer, se glorifie de ces premières expansions, et il mêle si bien, si longtemps les mots amour, vertu, cœur, honneur, que les idées elles-mêmes se fondent et se confondent : la fange reflète encore les splendeurs de l’idéal.
— « Il n’est qu’un bonheur au monde, dit un personnage d’un roman de George Sand : c’est l’amour, et il faut l’accepter par vertu. »
Cette philosophie-là est celle de notre Horace ; elle court les colléges : seulement là, faute de femmes, la communion a lieu entre êtres du même sexe.
Précédemment, j’ai nommé Platon. Le poëte a donné la théorie et la loi de cette prostitution juvénile. Diotime, la prophétesse de Mantinée, s’exprime en ces termes dans le Banquet :
« Celui qui veut atteindre à ce but par la vraie voie doit, dès son jeune âge, commencer par rechercher les beaux corps. Il doit en outre, s’il est bien dirigé, n’en aimer qu’un seul, et, dans celui qu’il aura choisi, engendrer de beaux discours. Ensuite, il doit arriver à comprendre que la beauté qui se trouve dans un corps quelconque est la sœur de la beauté qui se trouve dans tous les autres. En effet, s’il faut rechercher la beauté en général, ce serait une grande folie de ne pas croire que la beauté qui réside dans tous les corps est une et identique. Une fois pénétré de cette pensée, notre homme doit se montrer l’amant de tous les beaux corps, et dépouiller, comme une petitesse méprisable, toute passion qui se concentrerait sur un seul. Après cela, il doit regarder la beauté de l’âme comme plus précieuse que celle du corps ; en sorte qu’une belle âme, même dans un corps dépourvu d’agréments, suffise pour attirer son amour et ses soins, et pour lui faire engendrer en elle les discours les plus propres à rendre la jeunesse meilleure. Par là, il sera nécessairement amené à contempler la beauté qui se trouve dans les actions des hommes et dans les lois, à voir que cette beauté est partout identique à elle-même, et conséquemment à faire peu de cas de la beauté corporelle. Des actions des hommes il devra passer aux sciences, pour en contempler la beauté ; et alors, ayant une vue plus large du beau, il ne sera plus enchaîné comme un esclave dans l’étroit amour de la beauté d’un jeune garçon ; mais, lancé sur l’océan de la beauté, il enfantera avec une inépuisable fécondité les discours et les pensées les plus magnifiques de la philosophie, jusqu’à ce qu’ayant affermi et agrandi son esprit par cette sublime contemplation, il n’aperçoive plus qu’une science, celle du beau. »
Ce chemin poétique que trace Diotime de la pédérastie à la vertu est parcouru par tous les jeunes gens réduits à vivre en troupeau ; seulement il est parcouru à rebours, et c’est là la marche naturelle des choses. Le poëte grec, non-seulement accepte la fatalité des sens, mais il prétend la prévenir et soumettre ceux-ci d’abord en leur donnant satisfaction. Cette fiction philosophique a pris corps, et la lubricité moderne, dont nos romanciers sont les interprètes, s’est inspirée de ces rêveries hyperphysiques.
C’est là la bibliothèque où Horace puisait les « arguments » de sa passion. Ses lettres ne pourraient-elles point porter en épigraphe cette autre proposition de Platon ?
« Dans l’espérance de parvenir à une grande perfection, on est capable de tout entreprendre ; il est donc beau d’aimer pour la vertu ; cet amour est celui de la Vénus céleste ; il est céleste lui-même, utile aux particuliers et aux États, et digne d’être l’objet de leur principale étude, puisqu’il oblige l’amant et l’aimé à veiller sur eux-mêmes, et à s’efforcer de se rendre mutuellement vertueux. »
Cette rhétorique exerce un puissant attrait sur certains esprits d’élite : elle contribue à la dépravation de l’individu. Quant à la foule, elle n’est point capable de lire, et j’ai dit déjà que les pratiques vicieuses précédaient généralement toute initiation par les livres.
Jusqu’ici, le lecteur remarquera que je me suis abstenu de parler de la femme. Quelle part la femme a-t-elle dans l’existence du collégien ? — Petite. Richard, celui qu’Horace appelait ironiquement « le mari de Mignon », Richard avait une maîtresse qu’il allait voir tous les dimanches ; mais, un jour, ayant projeté une partie de campagne avec Mignon, il oublia d’avertir sa maîtresse, et ne la revit plus. Si ce fait n’était pas assez éloquent par lui-même, je n’hésiterais pas à affirmer qu’aucune femme n’eût pu destituer Mignon dans le cœur de ses amants. Lorsque l’esprit est dépravé, le cœur est peu susceptible de ces amours honnêtes que la nature justifie. L’adolescent repu d’images et de pensées obscènes est plus porté à dédaigner la femme qu’à l’aimer ; à cet égard, il est moralement impuissant : tout au plus souffre-t-il la fille.
Tissot note cet effet du vice :
« Un symptôme commun aux deux sexes, c’est l’indifférence qu’il laisse pour les plaisirs légitimes de l’hymen, lors même que les désirs et les forces ne sont pas éteints : indifférence qui non seulement fait bien des célibataires, mais qui souvent poursuit jusque dans le lit nuptial… Je connais un homme qui, instruit à ces pratiques par un précepteur, éprouvait un profond dégoût pour sa femme dès les premiers jours de son mariage. »
Dans l’amour unisexuel, il y a une brutalité qui ne s’accommode pas des soupirs et du dévouement délicat de l’amour honnête. Ce jeune homme que vous voyez dans un salon, gauche et renfrogné, souffre d’avoir été déplacé de son milieu. On a dit que ce que nos pères appelaient la galanterie n’existe plus. Eh ! comment demandez-vous d’être aimable, prévenant, de chercher des flatteries fines et gracieuses, de marivauder, au besoin, à un jeune homme chez lequel l’accoutumance du plaisir le plus brutal a éteint le désir ? C’est un des symptômes frappants de notre démoralisation, que le mépris de la femme. L’homme, avant d’en arriver là, a appris dès le collége à se mépriser lui-même. Le malheureux a gâté à l’avance toutes les délicieuses illusions qui font la vie charmante. Il ne peut pas même se dire blasé, car il n’a pas désiré. Sa virtualité d’émotion s’est épuisée avant qu’il ait atteint l’âge où il est seulement capable de goûter les plus douces émotions. Le corps, la tête et le cœur sont déflorés. Il est condamné à vivre bestialement, privé des jouissances de l’imagination. Il ne voit de toutes choses que la surface grise et terne ; il ne peut même pleurer et se désespérer, car c’est à peine s’il comprend que la perte qu’il a faite est irréparable.
Je racontais un jour ces tristes désordres à un médecin célèbre, qui de tous ses malades s’est fait des amis. Je lui rappelais que, dans certains séminaires, on fait aux jeunes gens des saignées périodiques, et je lui demandais si ce moyen pouvait suffire à étouffer le cri des sens et à prévenir l’onanisme. Il me répondit que non, et que le vice solitaire était plus commun dans les maisons religieuses que dans les établissements laïques. On le comprend, si l’on considère que les enfants sont dressés à s’espionner les uns les autres et ne peuvent, d’après les règlements, se promener moins de trois ensemble. Et, comme nous insistions sur la difficulté inouïe que l’enfant trouve à se corriger de telles habitudes, le docteur, s’échauffant par degrés :
« Tenez, conclut-il, si vous voulez maintenir ces agrégations de jeunes gens, si vous prétendez que la luxure ne sévisse pas sur toutes ces natures en éveil, il n’est qu’un parti à prendre. Je ne le conseillerais pas à la rue des Postes ; il n’est qu’un remède : la femme. »
Ce mot brutal renferme la condamnation sans appel de l’internat. Il signifie qu’il y a impossibilité pour le collégien de conserver sa virginité, et que de remède aux vices contre nature, il n’en est point en dehors de la satisfaction normale des désirs sensuels.
Ces vices contre nature sont développés fatalement par une éducation contre nature. L’adolescent, dans la famille, trouve un refuge contre les sollicitations des sens ; au collége, il ne rencontre qu’excitations, et, à défaut de l’assouvissement légitime, il tombe fatalement dans la bestialité.
J’ai décrit un état de choses qui ne peut point changer, quelques modifications qu’on apporte dans le régime intérieur du collége : car il est le résultat de la vie en commun d’êtres du même sexe dans le même air.
Par une fausse et pernicieuse pudeur, on a coutume, en France, d’éloigner le jeune homme de la société des femmes. A ce système est due la brutalité de nos mœurs. L’enfance est mise au corps de garde : comment voulez-vous qu’elle n’en prenne point la tenue et les goûts ?
Par la seule suppression du collége, c’est-à-dire de l’internat, on supprimera un tel état de choses.
Pères de famille qui prétendez faire de votre fils un honnête homme et un homme de cœur, laissez-le grandir entre sa mère et sa sœur. Qu’il suive en qualité d’externe les leçons de l’Université : croyez qu’il se fera toujours assez de camarades au dehors. Ce que rien ne remplace, c’est l’éducation du foyer. C’est là seulement qu’il prendra le goût des bonnes et des belles choses, avec l’horreur du vice. La pureté des mœurs fait leur urbanité, et la société d’une mère et d’une sœur est excellente à protéger le jeune homme contre la femme.
La femme est au collége l’antidote du poison unisexuel.
Dans le salon de sa mère, à peine la soupçonnera-t-il ; les sollicitations du cœur dominent celles des sens dans l’atmosphère affectueuse et chaste de la famille.
Peut-être direz-vous que le gamin vous embarrasse à la maison : alors autant en font, entre nous, votre femme cet votre fille. Point ne fallait épouser, procréer.
Comment fait l’ouvrier, l’homme du peuple ? Quand le gars a atteint l’âge, il le met apprenti. Mais quitte-t-il pour cela le pauvre logis ? Non.
Ayez moins de glaces, monsieur, dans votre appartement ; jouez moins, fumez moins, s’il le faut ; mais vous avez fait un fils, il faut vous occuper de lui. Il y a de la place dans la maison pour un domestique fainéant qui passe sa vie à annoncer. Cet homme mange, couche chez vous : et il n’y a point de place pour votre fils !
Si depuis trois ans nous avons appris quelque chose ;
Si nous nous sommes avisés de la rareté du patriotisme et de l’abaissement du sens moral ;
Si nous sommes soucieux d’enrayer ce mouvement de décadence, il faut nous occuper de fonder chez nous la FAMILLE ;
Il n’y a point de famille en France, partant point de bonne éducation, et très peu d’hommes. Quand la cause du mal est connue, il ne reste qu’à la détruire. La régénération de la patrie, si elle doit se faire, ne se fera qu’en commençant au foyer paternel. Les musons qui éloignent les enfants de ce foyer, les internats, sont condamnées à disparaître. Qu’on ne m’objecte point l’impossibilité prétendue de satisfaire aux besoins chaque jour croissants de l’instruction publique par des maisons d’externes : c’est là une question qui s’impose et que nous ne saurions esquiver sans lâcheté ! Qu’elle soit difficile à résoudre, je le veux ; mais il faut à tout prix qu’elle soit résolue ; car cette solution est, je le dis sans déclamer, essentielle au relèvement de la société française.
PARIS. — IMP. NOUV.
(ASSOC. OUV.), 14, rue des Jeûneurs
G. Masquin et Cie