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DU NIGER
AU
GOLFE DE
GUINÉE
PAR LE PAYS DE KONG ET LE MOSSI
21714. —
PARIS, IMPRIMERIE LAHURE
9, rue de Fleurus, 9
LE CAPITAINE BINGER
PAR
LE CAPITAINE
BINGER
(1887-1889)
OUVRAGE CONTENANT
UNE CARTE
D’ENSEMBLE, DE NOMBREUX CROQUIS DE DÉTAIL
ET CENT SOIXANTE-SEIZE GRAVURES SUR BOIS
D’APRÈS LES DESSINS DE RIOU
TOME PREMIER
PARIS
LIBRAIRIE HACHETTE
ET Cie
79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79
1892
Droits de traduction et de reproduction
réservés.
DU NIGER
AU GOLFE DE
GUINÉE
A TRAVERS LE PAYS DE KONG ET LE MOSSI
But et objet de la mission. — Préparatifs de départ. — Séjour à Saint-Louis. — Formation du convoi à Bakel et à Kayes. — Lettres de recommandation du colonel Gallieni. — Rencontre d’anciens serviteurs. — Séjour à Bammako. — Passage du Niger. — En route pour les États de Samory. — Arrivée à Ouolosébougou. — Entrevue avec Kali. — Misère des habitants. — Le marché de Ouolosébougou. — Difficulté de se renseigner. — Quelques mots sur les dioula et les marchands. — Passage d’un convoi de ravitaillement. — Mutilation de voleurs. — Du diala ou caïlcédra. — Dispositions malveillantes des gens de Samory. — Le kéniélala. — Nouvelle entrevue avec Kali. — Retour à Bammako. — Arrivée du courrier de Samory. — Retour à Ouolosébougou. — En route pour Ténetou. — L’arbre à beurre. — Visite à El-Hadj Mahmadou Lamine. — Le marché. — Les voyages d’El-Hadj. — Renseignements sur Mali. — Un peu d’histoire. — El-Hadj me donne deux lettres de recommandation. — Arrivée sur les bords du Baoulé. — Deuxième lettre de Samory. — Départ pour Sikasso.
Dans un moment où toutes les puissances de l’Europe jetaient leur dévolu sur l’Afrique, et où, tous les jours, on entendait parler d’événements qui venaient s’y dérouler, il aurait été difficile à un officier d’infanterie de marine, ayant déjà fait deux séjours au Sénégal et au Soudan français, de rester indifférent et de se contenter d’enregistrer les prises de possession des nations européennes sans s’en émouvoir quelque peu.
La France avait l’avance dans cette partie du monde et il ne fallait pas la laisser distancer par ses rivales. C’était le vœu de tout le monde, et je m’y associais de grand cœur. Aussi, comme beaucoup de camarades, l’étude des voyages, surtout pour la partie qui concernait le Sénégal, était ma distraction favorite. Je caressais peu à peu le rêve d’aller noircir un des grands blancs de la carte d’Afrique.
Entre les deux branches du Niger et le golfe de Guinée, les éditeurs de cartes, pour donner satisfaction au public, qui a horreur du vide, avaient semé un peu au hasard, d’après des traditions légendaires et des informations indigènes — souvent difficiles à comprendre ou à interpréter, — un certain nombre de cours d’eau indécis, de montagnes hypothétiques, de noms d’États et de peuples, effacés comme des souvenirs de l’antiquité.
C’est là, dans cette terre vierge d’explorations, dans le cœur de cet inconnu, que je voulais pénétrer.
Je m’en ouvris à quelques amis dévoués, qui ne réussirent pas à me faire partir. Je commençais à désespérer, lorsque, à la suite de quelques travaux linguistiques que je fis paraître au retour d’une mission topographique dans le Soudan français, j’eus le bonheur d’être attaché à la personne du général Faidherbe, comme officier d’ordonnance.
L’ancien et illustre gouverneur du Sénégal m’encouragea à persévérer dans mon idée, et un an après (à la fin de 1886), grâce à son appui, M. Flourens, ministre des affaires étrangères, et M. de la Porte, sous-secrétaire d’État aux colonies, me confièrent l’importante reconnaissance géographique de la boucle du Niger et la mission politique de relier nos établissements du Soudan français au golfe de Guinée.
Ce n’est pas chose facile que d’organiser une mission qui doit durer deux ans au minimum.
Je voulais marcher seul, avec le plus petit nombre de personnel possible. Pour cela, il fallait me constituer une pacotille peu volumineuse, où cependant toutes les industries seraient à peu près représentées.
Dans ces régions, l’échange direct n’existe pas ; avant de faire un achat, il faut transformer les objets de la pacotille en monnaie courante acceptée dans le pays.
On peut dire que le succès de la mission dépend en grande partie de sa préparation. Le voyageur doit surtout s’attacher à emporter des charges ayant le moins de volume et de poids possible, mais beaucoup de valeur. Le corail, l’ambre, les perles, les soieries, remplissent très bien ce but ; mais, comme on est appelé à traverser des régions où la civilisation n’est pas assez avancée, il est nécessaire d’emporter aussi des articles de moindre valeur dans une proportion à déterminer[1].
Pour conserver précieusement sa pacotille, la préserver des rosées et lui permettre de tomber impunément plusieurs centaines de fois à l’eau, il faut également faire choix d’un emballage qui remplisse ces conditions.
Toutes mes marchandises étaient enveloppées dans une toile molesquine, puis roulées dans une couverture en laine, qui elle-même était renfermée dans un sac sulfaté fermant à cadenas, et de dimensions telles qu’il pût être porté à dos d’hommes ou constituer une demi-charge d’âne (30 kilogrammes au maximum). En outre, les papiers et choses précieuses étaient renfermés dans des boîtes en fer-blanc.
Tout cela dut être confectionné avant le départ.
En dehors des marchandises d’échange, j’avais à me munir de campement, d’armement, de munitions et d’instruments.
Des vivres, je n’en emportai que juste ce qui était nécessaire pour ne pas passer, sans trop brusque transition, de la nourriture européenne à la nourriture indigène, et donner le temps à mon estomac de se dilater assez pour contenir la volumineuse dose d’aliments indigènes qu’il est nécessaire d’absorber pour calmer la faim.
Pour mener à bien ma mission, deux routes s’offraient à moi : celle du Soudan français et celle du golfe de Guinée. Voici les raisons qui m’ont fait opter pour la voie Sénégal-Niger-Bammako :
1o Impossibilité de se porter à Assinie ou Grand-Bassam autrement que par des vapeurs anglais, et inconvénient d’éveiller ainsi l’attention sur mes projets de pénétration vers une région convoitée depuis longtemps par l’Angleterre ;
2o Les explorations vers l’intérieur en partant du golfe de Guinée avaient toujours échoué de ce côté ;
3o Renseignements trop vagues sur les voies de pénétration vers l’intérieur ;
4o Difficulté de recruter une escorte de gens connus et dévoués ;
5o Impossibilité, en partant du golfe de Guinée, de faire usage d’animaux porteurs, et obligation d’avoir recours à des noirs, qui, s’ils se révoltaient ou se menaient en grève, me forceraient à rebrousser chemin.
6o Avantage, en traversant le Soudan français, de pouvoir emmener des hommes dévoués et dont je connaissais les langues et dialectes.
Enfin, la traversée du Soudan français et des États de Samory semblait surtout m’offrir l’avantage de marcher longtemps et assez loin vers l’intérieur sous la protection de chefs avec lesquels nous sommes en relation. Le difficile est d’aller assez loin et de traverser plusieurs États. Au fur et à mesure que l’on avance vers l’intérieur, la méfiance des indigènes diminue : on n’a pas de peine à leur faire comprendre qu’on n’est pas tombé du ciel et que, pour avoir déjà traversé tant de pays sans encombre, on jouit d’une bonne réputation.
Le 18 février 1887, tous mes achats étaient terminés, et le 20 je m’embarquais à Bordeaux, sur le paquebot la Gironde, emportant avec moi toutes mes provisions et marchandises. Le 28 à midi, j’étais à Dakar, où je ne restai que le temps nécessaire au transbordement de mes bagages du quai au chemin de fer, et je partis pour Saint-Louis.
Malgré toute la hâte que j’avais de me mettre en route, je dus rester à Saint-Louis onze jours ; en cette saison, où il n’y a presque plus d’eau dans le fleuve, les départs ne sont pas fréquents. M. Genouille, gouverneur du Sénégal, fit tout ce qu’il était possible pour me rendre moins pénible mon voyage vers Kayes. Sur ses ordres, un chaland, muni d’une baraque en planches avec véranda, fut installé à mon intention. Il devait servir à ramener des malades à Saint-Louis le cas échéant.
Le gouverneur m’offrit également un petit cheval du Cayor, provenant des dernières prises ; je le mis immédiatement en route, par terre, sous la conduite d’un indigène nommé Ndyaye Kane, frère d’Éliman Baba, chef de Podor. Ce noir, qui nous est dévoué depuis fort longtemps, amena le cheval à Bakel en douze jours. La traversée du Fouta eut lieu sans incidents, M. Genouille ayant eu la bonté d’écrire à ce sujet à Abdoul Boubaker, almamy[2] du Fouta.
Le 12 mars au matin, je quittai donc Saint-Louis sur mon chaland, remorqué par le Médine, qui portait des approvisionnements et le courrier de France. J’emportais les vœux de réussite du gouverneur et ceux de nombreux amis qui étaient venus jusqu’au chaland me serrer la main.
A Mafou (premier barrage), où j’arrivai le 14, les cinq laptots[3] qui composaient l’équipage de mon chaland se mirent à la cordelle, et c’est ainsi que je naviguai jusqu’à Moudiéri, à une vingtaine de kilomètres en aval de Bakel ; ce fut le point extrême que je pus atteindre, quoique mon chaland ne calât que 20 centimètres.
Ces voyages en chaland, quand on est en bonne santé et bien installé, ne sont pas pénibles. J’avais du reste un peu d’ordre à mettre dans mes nombreux colis, ce qui me créa une occupation de quelques heures par jour. Les rives du fleuve sont très giboyeuses, surtout l’île à Morfil. On se distrait le matin en chassant ; dans la journée, on tire des caïmans, des hippopotames, et le soir on peut se livrer à la pêche.
Avec un chaland un peu lourd, comme celui qui me portait, il ne faut pas espérer franchir plus de 8 à 10 milles par jour, en remontant le courant, les échouages étant assez fréquents.
Le 22 mars j’étais à Saldé, le 31 à Matam. Le mois d’avril amena des vents favorables ; ma toile de tente servit de vire (voile), comme disent les Wolof, et nous gagnions 1 à 2 milles par jour environ.
C’est dans la nuit du 4 au 5 avril qu’eut lieu la première tornade sèche ; le vent sévit avec violence et notre chaland mal mouillé remonta le courant pendant environ 500 mètres. L’ancre traînant au fond de l’eau, je craignais de la voir s’empêtrer dans quelque bois mort, mais il n’en fut rien et ce grain n’eut pas de suites fâcheuses.
La Gironde à Dakar.
Enfin, le 9 avril, après plusieurs tentatives pour franchir les bancs de Moudiéri, je dus y renoncer et me rendre par terre à Bakel.
Le lendemain, M. Largeau, commandant du cercle de Bakel, eut l’amabilité d’envoyer de petites embarcations à Moudiéri pour y prendre mes bagages.
Secondé par les camarades en garnison au poste et les traitants de Bakel, j’achetai dix-huit ânes contre des armes et de la guinée[4], et j’engageai un peu de personnel.
Les traitants de Bakel sont pour la plupart des Wolof de Saint-Louis ; ils savent presque tous lire et écrire le français ; un d’entre eux, Boly Katy, a même fréquenté pendant quelque temps une institution à Bordeaux. Les autres ont appris ce qu’ils savent à l’école des otages de Saint-Louis, créée par le général Faidherbe quand il était gouverneur du Sénégal. Leur concours m’a été précieux. Ce sont eux qui m’ont fait confectionner les petits sacs (tarfadé) qui servent de bât et brêler par leur personnel mes bagages à la manière des ballots de gomme des Maures.
Ils m’ont initié à mille petits détails qu’il est utile de connaître quand on emploie ce mode de transport, et cela avec le plus grand désintéressement. Je leur adresse ici tous mes remerciements, et à mon ami Boli Katy en particulier.
Ce sont de bons Français, ils se sont vaillamment battus lors de l’attaque de Bakel par Mahmadou-Lamine ; quelques-uns d’entre eux ont reçu à cette occasion des médailles d’honneur du ministre de la marine.
Le 21 avril au soir je quittai Bakel. Au moment de me mettre en route, un de mes ânes m’administra un bon coup de pied, ce qui fit dire à Dieumbé, un des traitants : « Tu as vraiment de la chance : quand, avant le départ, on reçoit un coup de pied ou que l’on est piqué par une abeille, c’est signe de réussite. Nous n’avons pas besoin de te souhaiter bon voyage. »
Arrivé à Médine le 29, j’étais prêt à me mettre en route quelques jours après. Le commandant Monségur, commandant de Kayes, me facilita le recrutement de mon personnel en me cédant tous les manœuvres qui me convenaient et que je choisissais exclusivement parmi ceux originaires de la rive droite du Niger et des pays mandé.
A Médine même, j’achetai six captifs, que je libérai ; tous les six avaient été pris par les sofa[5] de Samory pendant les dernières expéditions dans le Ouassoulou, le Bolé, etc. ; ils connaissaient une notable partie du pays de Samory que je me proposais de visiter.
Le colonel Gallieni, commandant supérieur du Soudan français, ne tardait pas à arriver à Kayes. Il me mettait aussitôt en possession d’une lettre de recommandation, en arabe, pour l’almamy Samory, dont j’avais à traverser les États, et d’une autre adressée à tous les chefs que je pourrais rencontrer dans mon voyage.
Voici ces deux lettres :
Le chaland pendant la tornade.
« Le lieutenant-colonel Gallieni, commandant supérieur du Soudan français, à l’almamy Samory :
« Le porteur de cette lettre est un officier qui est envoyé par le grand chef des Français pour visiter les marchés de Kong et des pays voisins dont tu as beaucoup parlé au capitaine Péroz.
« M. Binger a pour mission d’étudier les produits de ce pays et de voir quels sont les objets que nos commerçants devraient apporter à Bammako pour leurs échanges avec les habitants de Kong et des pays voisins. M. Binger accomplit une mission toute pacifique et je le prie de l’aider de tout ton pouvoir dans son voyage. Tu me feras plaisir et tu montreras ainsi que tes sentiments d’amitié sont bien sincères.
« Je te salue. »
« Le lieutenant-colonel Gallieni, commandant supérieur du Soudan français, à tous les rois et chefs des pays situés de l’autre côté du Niger :
« Celui qui vient vous visiter est un ami. Il ne vous porte que des paroles de paix et d’amitié. Vous savez que les Français possèdent un établissement commercial à Bammako, sur le Niger. Ils ont donc résolu de vous envoyer quelqu’un pour vous connaître, pour vous dire notre désir d’entrer en relations d’amitié et de commerce avec vous. Moi, le chef français de tout le pays depuis Bakel jusqu’à Bammako, je vous recommande le lieutenant Binger, qui va vous visiter, et je vous prie de l’aider dans son voyage, il n’en résultera que du bien pour vous.
« Je vous salue. »
Le colonel eut la bonté de me mettre au courant de tout ce qui pourrait m’intéresser et me communiqua les derniers traités qu’il venait de signer. A Kayes, j’eus la bonne fortune de rencontrer mon ancien palfrenier Mouça Diawara, qui de suite demanda à m’accompagner ; comme j’avais été très content de lui pendant mon séjour ici en 1884-85, je m’empressai de l’enrôler en lui faisant cadeau d’un fusil à pierre à deux coups, ce qui mit le comble à son bonheur.
Bien pourvu et muni de tout ce qui est nécessaire pour un voyage de dix-huit mois à deux ans, je m’acheminai vers le Niger et quittai Médine le 14 mai. Je suivis notre route de ravitaillement et arrivai à Bafoulabé le 18, à Badumbé le 24 et à Kila le 1er juin, donnant dans chaque poste deux jours de repos à mes animaux, afin de ne pas les surmener.
J’avais prié, par dépêche, le commandant de Kita d’apprendre mon arrivée à mon ancien domestique, Diawé, un Fofana de Dogofili, en qui j’avais la confiance la plus absolue. En arrivant à Boudofo, je l’aperçus de loin qui accourait en me disant : « Bonjour, ma lieutenant, moi qui vinir de suite pour service toi, parce que moi qui trop content pour toi. » Ce pauvre garçon était tout heureux de me revoir et de m’accompagner.
Le 21 juin j’étais à Bammako. Partout à mon passage dans les postes je reçus l’accueil le plus cordial et emportai les vœux de tous les camarades pour le succès de ma mission.
Tous ceux qui, comme moi, sont venus plusieurs fois au Sénégal, savent combien les officiers d’un poste sont heureux de recevoir la visite d’un camarade de passage. A peine est-il entré qu’on s’empresse autour de lui, on l’installe le plus confortablement possible, on le soigne, on le comble d’attentions : lui manque-t-il quelque chose, vite on le force d’accepter ceci, d’emporter cela. Après le premier repas on se croirait vieux camarades, et pourtant on ne s’est jamais vu, c’est à peine si on se connaît de nom.
Dans ce pays, où l’on éprouve tous les mêmes souffrances, où l’on est si loin de ceux qu’on aime, on se sent naturellement porté l’un vers l’autre, vers ce dernier arrivé qui apporte comme un peu d’air de France.
Personne ne sait pourquoi il aime le Sénégal ; il aura beau y avoir souffert, si vous le questionnez à ce sujet, il vous répondra invariablement : « Je ne m’y trouvais pas aussi malheureux que cela, j’étais libre, j’étais mon maître. J’ai été quelquefois bien malade, mais vite remis à ma rentrée en France, la traversée m’a suffi ! »
En effet, dès qu’on a mis le pied à Bordeaux, tout ce qu’on a souffert est oublié. Quelques mois après, à la première petite misère qui vous arrive, on crie par tous les échos : « Ah ! j’étais bien plus heureux au Sénégal ! » C’est ainsi qu’on y revient.
En arrivant à Bammako, je m’informai d’abord de ce qui se passait chez nos voisins de la rive droite du Niger.
Voici quelle était la situation :
1o Ahmadou, sultan de Ségou, venait de signer, avec le colonel Gallieni, un traité par lequel il plaçait ses États sous notre protectorat. Il était à Nioro, dans le Kaarta, et coupé du Ségou par les Bambara du Bélédougou. Son fils, Madané, gouvernait à Ségou-Sikoro ; il était en guerre contre les Bambara commandés par Karamokho Diara, frère d’Ali Diara, ancien roi de Ségou.
2o Samory, comme on le sait, venait également de signer avec nous un traité, plaçant ses États sous notre protectorat. Lui, ses frères et son fils Karamokho étaient partis en guerre contre Tiéba, chef du Kénédougou et du Ganadougou, sur la rive droite du Bagoé.
Si Madané me laissait passer (ce qui était plus que problématique), puisque son père était absent et que, deux fois déjà, Ahmadou avait imposé des séjours forcés à nos envoyés (à Mage en 1862 et à la mission Gallieni en 1880), je tombais, en sortant de ses États, dans les États bambara.
Si ces derniers, que nous avons toujours soutenus contre les Toucouleur de Ségou, apprenaient que nous avons conclu un arrangement avec leurs ennemis, ils ne me laisseraient jamais passer. Or Ahmadou, très fier d’avoir traité avec les Français, va s’empresser de le leur faire savoir pour leur en imposer. La situation était loin d’être brillante de ce côté.
Mouça Diawara et Diawé.
Samory, d’autre part, était plein de bonnes dispositions à notre égard, disait-on, il avait parfaitement reçu nos envoyés et signé tout ce qu’on lui avait présenté.
J’optai donc pour le passage chez Samory. Mes instructions, que je relisais avec soin, me prescrivaient de profiter des bonnes dispositions de l’almamy à notre égard. Enfin une autre raison l’emportait sur tout le reste : je me disais, bien justement, que ce dernier parti me promettait une plus ample récolte d’itinéraires par renseignements, qu’un passage chez Madané.
Si, comme je me le proposais, je réussissais à passer à Ténetou et à Tengréla, cela me permettait :
1o Dans mon voyage du nord au sud vers Ténetou, de relier partout mon itinéraire à nos points connus du Niger : Kangaba, Kéniéra, Tiguibiri, Kankan et même Bissandougou et Sanancoro que la mission Péroz venait de visiter, et cela sans trop d’inexactitudes, puisque la distance me serait connue et que les erreurs que je pourrais commettre ne porteraient qu’entre les lieux intermédiaires (distance d’un village à l’autre).
2o Dans mon voyage de l’ouest à l’est-sud-est vers Tengréla, je pourrais faire le même travail avec autant de sécurité sur Koulicoro, Nyamina, Ségou, Sansanding et Djenné.
3o Si plus tard j’avais à remonter vers le nord, à Djenné par exemple, il serait encore intéressant de recouper les itinéraires précédents en opérant sur Bammako, Koulicoro, Nyamina et Ségou.
Après avoir pris auprès des indigènes quelques renseignements sur la route que j’avais à suivre pendant mes premières étapes, je fixai la date du départ au 30 juin, sept jours après la fête de la cessation du jeûne des musulmans, عيد الڢطر (petite fête), célébrée le premier jour du mois de شوال (choual), qui suit celui de رَمَضان (ramadan).
Les deux derniers jours passés à Bammako furent employés à faire mes préparatifs et surtout à terminer ma correspondance, car de longtemps je n’allais peut-être avoir l’occasion de communiquer avec la France. Le 30 au matin, après avoir pris congé des camarades du poste de Bammako, je m’acheminai vers le Niger, sur les bords duquel mon personnel était déjà arrivé.
Le chef des Somono avait réuni les quatre meilleures pirogues, et le passage commença aussitôt. Tout était terminé en trois heures.
Les pirogues étaient toutes en caïlcédra (acajou indigène) et composées de trois parties, reliées ensemble à l’aide d’une couture faite avec de la corde ; les fissures étaient calfatées avec de vieux linges et de la terre glaise. Les embarcations avaient de 9 à 10 mètres, et portaient à chaque voyage environ 1000 kilogrammes. Les ânes sont placés dedans à raison de trois par pirogue et tenus chacun par un homme. Le trajet étant de quinze minutes, ces animaux ne pouvaient l’effectuer à la nage comme les chevaux et les bœufs. Chaque pirogue est manœuvrée par deux hommes, un à l’arrière et un à l’avant ; tous les deux sont armés de gaffes en bambou et de pagaies, la gaffe ne servant que tout à fait sur les bords.
Les droits de passe sont prélevés par le chef des Somono à raison de 2 fr. 50 par âne avec sa charge et de 5 francs par bœuf porteur ou par cheval, payables en cauries.
Les hommes, femmes, etc., passent gratuitement.
Les revenus sont répartis comme suit :
Un tiers pour Titi, chef de Bammako ;
Un tiers pour le chef des Somono et les propriétaires des pirogues ;
Un tiers pour les Somono.
Passage du Niger.
Comme Européen, j’étais exempt de droit ; je donnai cependant 10 francs de gratification aux piroguiers.
Le fleuve a en ce moment 750 mètres de largeur et un très fort courant ; le passage s’effectue cependant sans incidents ; mes hommes baptisent les ânes au milieu du fleuve, en leur mettant un peu d’eau sur le front ; c’est, paraît-il, un usage des Dioula.
Le reste de la journée fut employé à boucaner la provision de viande et à confectionner des muselières (dion) pour les ânes, afin de les empêcher de brouter les récoltes dans les sentiers trop étroits et éviter ainsi des difficultés avec les habitants.
De Bakel à Bammako, le voyage se fit sans incidents ; d’ailleurs la route est protégée, comme on sait, par une série de postes fortifiés qui permettent de voyager avec autant de sécurité qu’en France. J’en étais bien aise, car les débuts sont toujours très pénibles, le personnel n’est pas encore dressé et ce n’est qu’avec toutes sortes de difficultés que l’on avance.
Quoique au début chacun de mes dix-huit ânes fût conduit par un homme, les charges, mal brêlées, tombaient souvent, mes ânes se blessaient, les hommes ne savaient pas bien organiser leur campement, il me fallait faire leur éducation en tout, et c’était laborieux. On ne peut leur faire qu’une seule recommandation à la fois, sans quoi on parle en pure perte. Je me mettais parfois dans des colères atroces, désespérant d’en faire quelque chose ; et puis, peu à peu, j’en pris mon parti et j’arrivai à avoir plus de patience qu’eux.
Mage résume bien la situation, quand il dit :
« Dans toutes les occasions, le mieux est de s’armer d’une patience à toute épreuve, d’un calme imperturbable. Les charges tombent, les noirs se disputent ; laissez-les faire, ils n’en arriveront jamais aux coups, la langue est leur arme favorite, mais aussi comme elle travaille ! »
J’avoue franchement que c’est le plus sage parti à prendre. Comme je ne pouvais pas empêcher, je laissais faire. Dans les débuts, jamais on ne traversait un marigot sans que les bagages tombassent à l’eau ; pour ne pas m’en apercevoir, je n’en surveillais plus le passage, cela m’évitait au moins de me mettre en colère.
1er juillet. — Nous nous mettons en route de bonne heure, et, aussitôt après avoir traversé les ruines de Siracoroni, nous commençons à gravir les petites collines ferrugineuses qui bordent la rive droite du Niger. Le point le plus élevé qu’on atteint est à peine à 50 mètres au-dessus de la plaine ; arrivé sur le plateau ferrugineux, on voit cette ligne de collines se prolonger vers le nord-nord-est ; et au loin se dresser, en bonnet de police, le point culminant de cette région, le Talikourou, qui domine Dioumansonnah. Au pied de ces collines et sur l’autre versant, on voit les ruines de Kalaba, que nous traversons quelques minutes après. Kalaba, à en juger par ses ruines, était un très gros village ; son chef commandait sept villages aux environs. Ce pays, appelé Bolé, vivait en paix avec ses voisins, les Bambara Sokho et Samanké, qui composaient exclusivement sa population, et reconnaissait l’autorité d’Ahmadou de Ségou. Dans le courant de 1883, Kémébirama, qui s’appelait à cette époque Fabou, et qui est frère de l’almamy Samory, détruisit, le même jour, Banancoro, Sénou, Kola et Kalaba, dont le chef fut pris et décapité.
A côté de Kalaba coule un petit marigot où l’on voit encore des traces de rizières et le bosquet sacré des Bambara, remarquable par sa luxuriante végétation.
En quittant Kalaba, on traverse un grand plateau ferrugineux, boisé d’arbres rabougris, d’essences analogues à celles de notre Soudan ; par-ci par-là, il y a quelques beaux arbres, surtout près des ruines de Kola et près de Sénou.
Ce village, où je passe la journée, est une ruine dans laquelle il y a deux familles, en tout vingt personnes. Il n’y a ni poules ni bétail, et ces malheureux sont dans la misère la plus profonde ; la grande quantité de détritus de fruits parsemés partout prouve qu’il y a longtemps que ces malheureux se nourrissent exclusivement de ntaba, de saba et de ban.
Le ntaba, Sterculia cordifolia, est une sorte de ficus qui atteint les mêmes dimensions que la plupart des autres variétés de cette même famille ; ses feuilles, qui sont très grandes (de 20 à 25 centimètres), le font rechercher pour abriter les campements. Le fruit est une cosse en forme de croissant, il commence à mûrir en juin et renferme quatre ou cinq gros haricots à noyau d’une couleur rose ; ce noyau baigne dans un jus très sucré, dont les indigènes sont friands. Une double allée de ces arbres entoure le poste de Bammako.
Le saba, Landolphia, n’est autre que la liane-caoutchouc ; son fruit, qui est de la grosseur d’une belle pêche, renferme une douzaine de petits noyaux entourés d’une chair filandreuse, mais très juteuse. Les Européens préfèrent ce fruit au ntaba parce qu’il ressemble un peu comme goût à la cerise aigre.
Le fruit du ban, Raphia vinifera, ressemble par sa forme, ses dimensions et sa couleur à notre pomme de pin. Il est le fruit d’un palmier que l’on nomme ban en mandé.
Ce palmier ne pousse qu’au bord des marigots et dans les endroits très frais. Son fruit, qui vient en régime, renferme un noyau enveloppé d’une chair blanche très amère, que les indigènes mangent en temps de disette. Les branches, qui commencent au sol, sont employées à construire les charpentes des toits de cases, des paniers ou châssis servant aux transports, connus sous le nom de bouakha. Avec les feuilles, on fait des chapeaux, des nattes, des sacs à marchandises ; enfin, avec la branche sèche et fendillée, on fait d’excellentes torches. C’était la lumière dont nous nous servions généralement en route, tant pour nous éclairer le matin et charger les animaux que pour nous guider dans les fortes obscurités.
A mon arrivée à Sénou, je demandai à quel chef je devais m’adresser pour faire parvenir ma lettre de recommandation à l’almamy. On me répondit que ce territoire était commandé par Famako, qui résidait habituellement à Tenguélé, près Ouolosébougou, mais que ce chef était à la guerre et qu’à Ouolosébougou seulement je trouverais à qui parler.
La proximité de la frontière soumet cette région aux incursions des pillards venant des territoires soumis à Madané.
Le jour de mon passage à Sénou, un homme de Badoumbé que j’avais croisé en route revint deux heures après au village et me raconta que des Toucouleur venaient de lui enlever ses quatre captifs et les charges de kola qu’ils portaient. Il ne devait son salut qu’à la fuite. Depuis j’ai appris que les marchands attendent généralement qu’ils se trouvent en nombre pour quitter Sénou et se rendre à Bammako.
2 juillet. — L’étape de Sénou à Sanancoro est peu fatigante ; le terrain est plat et sablonneux ; je remarque qu’il y a beaucoup de cé (arbres à beurre) dans cette région ; mais, en revanche, on ne voit ni baobab, ni rônier, ni tamarinier.
Près des ruines de Banancoro, il faut traverser un petit marigot de 2 mètres de large, mais qui est très profond en cette saison, et dépourvu de pont. Il faut décharger les animaux. Aussitôt après, on entre dans les cultures de Sanancoro, qui s’étendent fort loin. Beaucoup d’entre elles sont en friche et restent inexploitées faute de bras. Sanancoro contient à peine aujourd’hui 300 habitants, tous bambara, des tribus sokho et dambélé.
Types de cases bambara.
Dans l’intérieur du village, il y a deux petites places carrées et entourées de cases bambara assez originales par leur ornementation.
Je donne ci-dessus un croquis de celles qui m’ont paru le mieux ornementées.
Aucune d’elles ne fait l’office d’habitation, mais, dans la journée, elles servent de lieu de réunion aux oisifs. Dans le creux d’une des cases sont disposés des rondins en bois qui servent de sièges aux spectateurs les jours de tam-tam.
A l’ouest du village, près du bosquet sacré, se trouve l’origine d’une grande dépression, d’une cinquantaine de mètres de largeur, qui communique avec les marais de Cisina. Pendant tout l’hivernage on peut se rendre en pirogue de Sanancoro au Niger, par Cisina et Nafadié.
3 juillet. — Près des ruines de Banancoro on trouve le chemin de Cisina à Tadiana, suivi par la mission Gallieni en 1880 ; à cette époque on évitait de passer à Dialacoro et ce chemin-là était très fréquenté. Aujourd’hui, pour le trouver, il faut savoir qu’il existe ; il n’est plus frayé, toutes les communications de Cisina à Tadiana se faisant par Dialacoro. Elles sont du reste très rares, aucun de ces villages n’ayant conservé l’importance qu’il avait sous la domination toucouleur.
Avant d’arriver à Dialacoro, on aperçoit à l’est les ruines de Bambélé, et l’on traverse, quelques minutes après, celles de Grigoumé. Ces deux villages ont aussi été détruits par Samory.
Dialacoro est un très gros village. Famako, qui commande en temps ordinaire cette région, y habite quelquefois. Actuellement, il ne renferme pas plus de 150 habitants, tous bambara samanké. Le reste de la population est parti au moment de la conquête du pays par Samory. Une partie est allée se fixer à Kintan et à Kéréla dans le Ségou, l’autre à Farako dans le Baninko.
Tous les hommes valides sont en guerre ; les rares jeunes gens qui sont ici sont des blessés ou des convoyeurs, ou bien encore des déserteurs. Un blessé arrivé dans la journée me prie de lui extraire une balle ; il me raconte qu’il est content d’être blessé, car on meurt de faim au camp de l’almamy et tous les jours on se bat. Il ne pense pas que cette guerre finisse bientôt.
Les abords du Dialacoro ne sont qu’un marécage dont les eaux se retirent vers le nord ; ce sont les sources de la Faya, qui se jette dans le Niger, aux environs de Koulicoro.
4 juillet. — En quittant Dialacoro, on trouve une série de plateaux ferrugineux à végétation rabougrie, coupés par de petits bas-fonds marécageux dans lesquels sont les villages de Bananzolé et de Marako. Les tatas (enceintes) de ces deux villages sont mal entretenus, ce sont presque des ruines. Les habitants, tous Samanké, ont fourni trente guerriers.
Dounkourouna, où je fais étape, et ses environs sont d’un aspect désolé. Il n’y a même pas de gibier ; on a toutes les peines du monde à trouver des tourterelles, qui d’ordinaire affluent près des lieux habités. Ce village est misérable : ni bétail ni poules. Un demi-litre de mil vaut, en cauries, 60 centimes.
Le chef de ce village m’informe que l’almamy est prévenu de mon arrivée, par un courrier parti de Dialacoro le jour de mon entrée à Sénou.
5 juillet. — Trois quarts d’heure après avoir quitté Dounkourouna on arrive à Simindjé, petite ruine habitée par trois familles.
A 500 mètres à l’est du village se trouvent les ruines de Soukoura. A l’ouest, il y a encore une autre ruine, mais beaucoup plus ancienne que celle de Soukoura ; on n’a pas pu m’en donner le nom. Un petit plateau, dans lequel deux ruisseaux prennent leur source, nous sépare de Makhana, grand village tout en ruines ; c’est à peine s’il y a une cinquantaine d’habitants. Au nord de ce village et à quelques centaines de mètres, on traverse un bas-fond marécageux près duquel des marchands sont occupés à décharger leurs animaux. En cette saison le passage est très difficile, la moindre averse transformant ce bas-fond en rivière.
A la sortie de Makhana, le chemin se partage en deux : celui de droite conduit à Ténetoubougoula, celui de gauche à Ouolosébougou proprement dit. A Ouolosébougou je fus reçu par Founé Mamourou, un Malinké Kaméra qui remplissait les fonctions du dougoukounasigui (délégué de l’almamy) ; il s’informa dans lequel des villages j’avais l’intention de camper, et, sur ma demande, fit immédiatement percer une porte dans l’enceinte ; cela m’évitait de faire le tour du village pour me rendre de ma case sur la place du grand marché. Dans les quatorze cases que comporte le groupe dans lequel j’habite, il n’y a que six habitants ; les douze cases qui restent sont ou en ruines ou inoccupées. Tous les villages que j’ai traversés en sont là. Les cinq sixièmes de la population ont disparu depuis que le pays est sous la domination de l’almamy Samory.
Vers midi, je reçois la visite des quatre personnages les plus influents de la région, pour le moment :
Kali Sidibé, chef de Faraba et du Tiaka — il remplace Famako dans le commandement de la région ;
Faguimba, chef de Mpiébougoula, parent d’une femme de l’almamy ; il a accompagné Karamokho jusqu’à Saint-Louis ;
Un chérif, toucouleur du Ségou, sachant un peu lire et écrire l’arabe, ce qui le fait considérer dans la région comme un savant ;
L’almamy de Tenguélé, petit chef qui avait jadis un commandement et jouissait d’une certaine influence dans le Ouassoulou.
Ils étaient accompagnés de leurs griots[6] et de gens des environs dont la curiosité avait été mise en éveil par l’arrivée d’un blanc ; tous ceux qui possédaient un cheval dans un rayon de 40 kilomètres étaient là ; les sofa de Ouolosébougou avaient, pour la circonstance, pris les neuf chevaux qui étaient à vendre dans le village. En tout ils étaient trente-deux cavaliers, dont douze avaient des montures passables, et encore ! Les vingt autres étaient des squelettes incapables de donner quoi que ce soit et tout au plus bons à être conduits chez l’équarrisseur.
Toute cette cavalerie galope en désordre ; à force de leur administrer des coups de fouet, les cavaliers réussissent à les faire cabrer et finalement à courir en cercle autour de Faguimba.
Kali, lui, arrive au petit galop ; il est bien monté ; son cheval est de petite taille, mais il a de la vigueur ; derrière lui, suit au pas de course un peloton de vingt-six hommes à pied ; ils se tiennent groupés sans ordre, le fusil sur l’épaule gauche, la main tenant l’arme à la poignée. Kali s’arrête brusquement devant moi en levant son sabre en l’air, et ses vingt-quatre guerriers ruisselants de sueur font le simulacre de tirer en l’air en poussant des cris de bêtes féroces. Ils n’ont pas d’uniforme, un seul porte une culotte en guinée. Quelques-uns ont un sabre retenu par un cordon de laine rouge ; ils portent chacun un doroké[7] qui a été blanc jadis, mais qui est d’une saleté repoussante. Ils sont coiffés de bonnets de toutes couleurs et de différents types ; une partie d’entre eux n’ont aucune coiffure, mais ils ont les cheveux coiffés d’une façon particulière.
Tous les sofa, griot, captifs de l’almamy, ont la tête coiffée de la manière suivante : tête rasée avec une petite touffe de cheveux épargnée sur le sommet de la tête et agrémentée d’amulettes, une autre touffe de chaque côté de la tête et une dans la nuque complètent cette coiffure d’ordonnance.
Il y a, parmi ces guerriers, des gamins de quinze à seize ans, je pourrais dire qu’ils y sont en majorité. Somme toute, ce que je viens de voir est une bande que j’estime tout au plus bonne à épouvanter les femmes et les enfants, et à faire captifs des gens sans défense. Espérons, pour notre protégé, que c’est son arrière-ban qu’on m’a fait voir. Tous ces sofa sont presque hideux ; il y a là des captifs de toute nationalité.
Ces exercices terminés, tout le monde s’assied et se range en demi-cercle autour de Kali. Ce Ouassoulounké est un bel homme ; au premier abord il a la figure sympathique, mais en le regardant bien on devine en lui un être dissimulé et rampant. Kali souffre encore d’une blessure qu’il a reçue à l’avant-bras gauche au combat du marigot de Kokoro (colonne du commandant Combes en 1885).