Un arbre fétiche.
Elles ont, pour la plupart, un petit anneau dans le nez ; celles qui ne sont pas assez riches y introduisent, en attendant, un petit fil de laine ou de coton. Leur lèvre inférieure est percée comme je l’ai expliqué à Tiong-i.
On rencontre souvent chez elles des types qui ne seraient pas laids si ce n’était cette vilaine coutume de se défigurer.
Les hommes sont bien bâtis et ont le physique agréable ; quand ils sont jeunes, ils ont la figure ronde et de grosses joues : ils respirent la santé. Dans un âge plus avancé, leur physique se modifie d’une manière étonnante : la face devient anguleuse ; ils laissent souvent pousser la moustache, la barbe et même la barbiche, ce qui leur donne un air de vétéran.
La circoncision existe chez les Siène-ré et l’excision, se pratique chez les femmes, mais seulement après avoir eu leur premier enfant. Les mœurs y sont excessivement légères : les jeunes filles ont presque toutes eu un enfant avant de se marier. Quand une jeune fille ou une jeune femme meurt sans enfant, il s’attache réellement une grosse superstition à sa mort et l’on a toutes les difficultés à trouver des gens de bonne volonté pour procéder à la pompe funèbre habituelle.
Le salut s’exécute face en arrière ; les femmes se prosternent devant vous en vous tournant le dos. Pour vous honorer, on vous saisit le bras droit et on le lève en l’air.
En dehors des particularités qui se rattachent à leur culte et dont j’ai déjà parlé plus haut, le culte des bosquets sacrés offre beaucoup d’analogie avec celui des Mandé-Bambara et des Mandé-Malinké, qui, eux aussi, ont des bosquets et des lieux sacrés.
Ils ont, comme ces derniers, des namabong (cases à idole) et des namatigui (ministres des idoles).
On retrouve ces pratiques un peu chez tous les peuples du Soudan occidental, même chez les Wolof, qui, eux, ont le khérem (l’idole ou l’habitation de l’idole), qui est regardé comme la demeure d’un génie ; le ministre du culte se nomme borom khérem en wolof.
Sans être de même race que les Mandé, les Siène-ré ont, depuis longtemps (probablement au moment de l’apogée de l’empire mandé), pris les diammou (noms de tribu) des Mandé. J’ai trouvé chez eux : des Konné, des Sanokho, des Diarabasou ou Diarasouba, des Bamma, des Traouré, des Konaté, des Ouattara, des Daniokho, des Diabakhaté, des Kouroubari, des Kamara, et des Dambélé.
Mais ce qui semblerait prouver que ces noms de famille sont empruntés aux Mandé, c’est qu’aucun de leurs prénoms n’est identique à ceux des Mandé.
J’en cite quelques-uns :
| Garçons | Filles |
|---|---|
| Sirigui, | Gniré, |
| Lougouna, | Zellé, |
| Ji, | Nion, |
| Tiébourico (commun aux deux sexes), | Niama, |
| Nabakha, | Béré, |
| Nason, | Bouddou, etc. |
| To, | |
| Iawakha, | |
| Pégué. |
Les Siène-ré semblent avoir de tout temps habité à peu près le pays qu’ils occupent en ce moment ; ce qui me fait penser cela, c’est qu’ils désignent le nord par le mot Soummou-Klou (pays du sel) et le sud Ourou-Klou (pays des kolas). Ils ont donc dû, de tout temps, habiter un pays intermédiaire entre celui du sel et du kola, puisqu’ils ne possèdent pas d’autre terme pour désigner le nord et le sud.
Leur véritable nom est Siène-ré, mais les Mandé les appellent Siénou-fo ou Sénoufo, ce qui veut dire : ceux qui disent siène, quand ils désignent un homme. C’est pour la même raison que les Mandé appellent le peuple qui habite aux abords de Bobo-Dioulasou : Tiéfo (c’est-à-dire qui disent tié, pour désigner l’homme).
Leur langue, dont je rapporte les éléments nécessaires pour la construction d’un petit essai de grammaire, est encore presque monosyllabique. Elle commence à peine à s’agglutiner. On y trouve quelques mots empruntés au mandé, mais ce ne sont pas des mots de première nécessité : ils ne s’y sont introduits que par les relations commerciales qu’entretiennent les deux peuples, et peut-être même au moment où ils étaient tributaires de ce dernier peuple pendant les règnes de Konkour Moussa et de Souleyman. (Voir appendice V).
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24 décembre. — Le prix des denrées a considérablement augmenté : les diverses variétés de mil valent le double d’il y a quinze jours ; cela tient à ce que le peu de récolte des pays de l’almamy est déjà consommé. On vient acheter ici depuis Saniéna, Bénokhobougou et le Sibirila. Si Sikasso tient encore deux ou trois mois, l’almamy va se trouver dans une terrible situation : la récolte des derniers mils (du sanio) vient seulement de se terminer et le manque de vivres se fait déjà sentir dans son pays.
26 décembre. — J’ai fait aujourd’hui une longue excursion. Je voulais, tout en chassant, visiter un petit massif montagneux situé à 6 kilomètres dans l’est. Le point culminant de ce groupe de hauteurs a 510 mètres d’altitude (120 mètres au-dessus du Fourou). On est bien dédommagé de sa fatigue par le beau panorama qui se déroule tout autour de soi.
A l’ouest on suit facilement le cours du Bagoé, avec toutes ses sinuosités. Au sud et à l’est on aperçoit une série de collines boisées, entrecoupées de petites vallées où serpentent des ruisseaux qui n’ont presque plus d’eau, mais dont les abords sont pleins de verdure. Au nord on entrevoit vaguement la vallée du Banifing, qui arrose le pays des Samokho. Ces collines sont constituées d’un grès rouge brun très dur, veiné de blanc. Un amas de blocs de même nature, à moitié désagrégés par les intempéries, couronne leurs sommets presque coniques.
Les ruisseaux qui prennent leur source dans ce petit massif ont érodé fortement les ravines. Sous une couche peu épaisse de grès provenant des éboulis qui se sont désagrégés du sommet, apparaît du beau calcaire, dont je rapporte quelques échantillons. Entre quelques strates se trouvent des veines d’une ocre jaune très fine.
La présence du calcaire dans les environs de Fourou me paraît être une des causes de prospérité pour la région, en ce sens qu’il favorise l’élevage du bétail, qui peut ainsi se passer de sel.
Je comptais apercevoir et recouper les sommets du massif montagneux Kourala-Natinian, mais, à cette époque de l’année, le temps est un peu brumeux et l’horizon n’est pas net. Le soleil se lève vers le sud depuis le commencement de décembre ; ce matin il s’est levé presque au sud-est (est 32° sud).
1er janvier 1888. — J’ai commencé la nouvelle année en priant Dieu de continuer à me conserver la santé, et de me faire sortir du pays de Samory, afin de mener à bonne fin la mission qui m’a été confiée. Dès six heures ce matin, mes hommes, prévenus par Diawé, sont venus me souhaiter la bonne année ; tous avaient mis leurs vêtements propres, et mon intérieur présentait un air de fête ; ces pauvres noirs n’ont pas fait de phrases et m’ont dit simplement qu’ils seraient tous contents de me voir gagner un chemin et de conserver une bonne santé.
J’ai profité de cette petite entrevue pour leur remonter le moral. Ils n’ont pas confiance en l’avenir, mieux que moi ils s’aperçoivent qu’on nous leurre et que les secours ne viendront pas du côté de l’almamy. Quelques-uns ont le mal du pays et disent tristement qu’il ne nous reste plus qu’à retourner à Bammako.
Quelques paroles bien senties, un beau costume neuf à chacun et quelques milliers de cauries les comblent de joie ; le soir ils ont tout oublié, leur courage est revenu ; comme moi, ils espèrent.
3 et 4 janvier. — Le bruit court que des cavaliers de Tiéba ont été vus en nombre à Gouéné et qu’ils veulent tenter une razzia sur Fourou ; pendant ces deux jours, personne ne va dans les champs, ni chercher du bois. Je commençais déjà à être inquiet pour ma future route à suivre, lorsque, le 4 au soir, j’eus l’explication de cette rumeur par l’arrivée de vingt nouveaux sofa. Comme une bonne partie de la population ne voit ce protectorat de Samory qu’avec défiance, on use de tous les moyens pour lui faire accepter la nouvelle charge que Samory lui impose, car il va falloir non seulement loger ses soldats, les nourrir eux et leurs captifs, mais encore envoyer des convois de vivres à la colonne !
Toumané.
En même temps que ce renfort, arrivaient les envoyés de Pégué de retour de Sikasso ; ils sont restés onze jours à la colonne et reviennent avec quelques cadeaux pour leur maître, parmi lesquels je vois figurer divers objets et étoffes offerts par moi à Samory.
Ce n’est que le lendemain 5 que je reçois leur visite. Le vieux Ouattara me dit que l’almamy ne lui a pas parlé de moi. « Mais, ajoute-t-il, ceci ne fait rien, je te donne ma parole de te mener à Niélé dans deux ou trois jours ; nous partirons ensemble. »
Malheureusement les choses n’allèrent pas si rondement qu’on pourrait le supposer. Toumané, le chef des sofas, ne m’avait fait venir ici que dans l’espoir de s’approprier de mes armes, des étoffes et autres articles, espérant me les échanger contre des captifs. Il n’était pas un jour où ce triste personnage ne vint me proposer de lui acheter un ou deux captifs. Je le renvoyais sans le froisser, lui conseillant de convertir sa marchandise humaine en cauries en promettant de lui vendre tout ce qu’il désirerait contre cette monnaie.
Comme Toumané n’arrivait pas à se défaire avantageusement de ses captifs, sous un prétexte quelconque il retardait tous les jours le départ des gens de Pégué, afin de retarder le mien aussi.
Sur les instances des gens de Pégué, qui, comme moi, étaient désireux de quitter Fourou, je dus céder à Toumané, pour un prix dérisoire (quelques milliers de cauries), les marchandises qu’il convoitait. Il m’imposa en outre un compagnon de route qui devait me servir de guide et me faciliter mon passage à travers le pays Pomporo. Il me fallut donner aux femmes du guide des cauries et des marchandises pour se nourrir pendant l’absence de leur mari. Comme on le voit, ma sortie des États de Samory fut loin d’être gratuite.
Le départ, qui avait été fixé au 8, fut de jour en jour retardé jusqu’au 12. Le 11 au soir, je me rendis chez Toumané pour lui dire que je ne retarderais plus mon départ et que j’étais décidé à partir le lendemain avec ou sans son assentiment ; le vieux Ouattara en fit autant de son côté, et Toumané nous affirma que nous nous mettrions en route le lendemain.
Départ de Fourou. — Les frontières de Samory. — Enterrement siène-ré. — Dioumanténé. — En route pour Niélé. — Un incident de route. — Tiéba et son histoire. — Ses États. — Ngokho. — Un peu d’histoire ancienne. — Itinéraires. — Les ruines du vieux Niélé. — Le baobab. — Je tombe malade. — Séjour aux togoda. — Vêtements et mœurs des Siène-ré. — Cadeaux à Pégué. — Pégué et les sorciers. — Histoire du Follona de Pégué. — Niélé et son marché. — Départ pour le pays de Kong. — Oumalokho. — Un musulman qui m’attendait. — Arrivée à Léra. — Les Mbouin(g). — Arrivée chez Iamory. — Lokhognilé. — Les Karaboro. — Les Dokhosié. — Le Comoé. — Arrivée chez Dakhaba. — En vue de Kong.
12 janvier 1888. — Nous quittons Fourou un peu avant sept heures ; comme à Tiong-i, une partie du village vient me faire ses adieux. Je pris la route de Niélé sans m’inquiéter du guide, qui n’était pas là. Toumané me disait d’attendre quelques heures : le guide allait venir, j’allais certainement m’égarer, selon lui.
Décidé à marcher, je n’hésitai pas à poursuivre ma route, accompagné du vieux Ouattara, qui ne manquait pas à sa parole. J’atteignis bientôt un tout petit village nommé Kadiolini. Quelques habitants étaient assis sous un abri à l’entrée du village et causaient entre eux. J’arrêtai là mon convoi pour le laisser reposer quelques instants et bientôt le chef du village vint m’apporter deux grandes calebasses de lait caillé et un peu de mil.
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Kadiolini est un des rares villages que Toumané épargne dans ses excursions ; car, tous les deux ou trois jours, ce misérable part de nuit avec quelques sofa, s’embusque à quelque distance d’un village des environs, et lorsque, vers sept heures du matin, femmes et enfants sortent du village pour aller chercher du bois mort ou rapporter des charges d’ignames, il tire quelques coups de fusil pour les épouvanter et les enlève. Jamais ces bandits ne reviennent à Fourou sans ramener quatre ou cinq de ces malheureux, — mères sans enfants ou enfants sans mère.
Sur toutes les frontières de Samory, c’est ce qui se passe : ou bien les villages sont annexés, ou bien ils sont traités en pays ennemis ; il n’y a pas de juste milieu chez ces gens-là. La neutralité n’existe pas.
Dans les deux cas, du reste, le sort des villages frontières est le même. S’ils se font annexer par Samory, les habitants sont : ou vendus par lui, ou razziés par leur ancien chef. Cet état de choses si déplorable fait qu’en sortant d’un pays on traverse toujours une zone, variant entre quarante et cinquante kilomètres, dans laquelle les habitants ne savent trop de qui ils sont les sujets ; cette zone est toujours soumise au pillage, soit par des bandits des environs, soit par les habitants des villages frontières. On peut comparer cette zone frontière aux marches de l’ancienne Europe.
J’ai souvent essayé de détourner Toumané de ces chasses à l’homme, lui conseillant, s’il tenait à se battre, de se rendre utile en surveillant la route de Tiong-i à Fourou, qui est sans cesse pillée par des gens de Nangalasou ou de Papara, sujets de Tiéba. Il n’était pas une semaine qu’on n’enlevât une dizaine de personnes se rendant ou revenant du marché de Fourou ; mais à cela il me répondait sans hésiter : « Les gens qui pillent sur cette route sont peut-être en force et ont des fusils : je ne tiens pas à recevoir des balles par là ; ici, tu vois, je n’ai rien à craindre et je gagne toujours quelques captifs. »
On ne peut être plus lâche et plus cynique à la fois.
Les lendemains de marché, j’ai souvent assisté aux préparatifs de départ des gens de Samory qui s’en retournaient avec quelques provisions.
Religieusement accroupis auprès de leurs charges, ils prenaient un kola blanc au-dessus duquel ils passaient la main en faisant un simulacre de bénédiction et en récitant une prière, puis le kola était partagé entre les assistants et mangé.
Pleins de confiance après cette cérémonie, ils se mettaient en route à des heures et des jours fastes ou qu’ils croyaient tels. Hélas ! le lendemain j’étais à peu près sûr d’apprendre que ces malheureux avaient été faits prisonniers par les gens de Nangalasou !
Mais revenons à mon départ. Pendant les premières heures de marche j’étais inquiet, craignant de me voir rappeler en arrière pour une raison ou une autre. Enfin, à Kadiolini je commençai à respirer ! On ne s’imagine pas ce qu’il y a de bonheur à se sentir libre après une captivité de sept mois comme celle que je venais de subir.
Tout en cheminant, je me rappelais les questions de quelques amis qui, au moment de mon départ de Paris, me demandaient pourquoi je me mettais en route pendant l’hivernage et n’attendais pas la saison sèche. Hélas ! mes craintes n’ont pas été vaines : je savais bien que je perdrais du temps. Si Samory ne m’a pas fait user mes ressources et ma santé, ce n’est pas de sa faute, il sait bien qu’à la longue les forces physiques des Européens les mieux doués s’épuisent, surtout dans un pays comme le sien, où l’on subit tant de privations.
Toumané enlevant des captifs.
Dans les explorations, les kilomètres parcourus ne sont rien à côté du temps que l’on perd par la malveillance ou la mauvaise volonté des chefs.
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De Kadiolini, trois chemins conduisent à Dioumanténé : nous prîmes celui du centre, qui passe à Sasiébougou (groupe de cinq villages environ, 1000 habitants au total) et Safiguébougou (petit village). A quatre heures du soir nous arrivions à Katon, où il fut décidé qu’on passerait la nuit.
En approchant du village on entend des coups de fusil qui partent de tous côtés ; je crains une alerte, mais bientôt je me rassure, mes hommes ne se sentent pas de joie : c’est un enterrement.
Il paraît que rien de meilleur n’aurait pu nous arriver. « C’est très bon signe, me dit Diawé d’un air demi-sérieux : tous les noirs disent que c’est trop bon quand en partant on campe dans un village où il y a un mort. »
Les enterrements chez les Siène-ré donnent lieu à de véritables orgies. A Fourou, où il mourait du monde tous les jours, j’ai pu suivre toutes les phases de ces fêtes, et, puisque j’en trouve l’occasion ici, je vais décrire de mon mieux l’enterrement d’un Siène-ré.
Dès qu’une personne meurt, les parents revêtent leurs plus beaux habits, et les hommes vont par le village annoncer la nouvelle à leurs amis ; ceux-ci se réunissent en armes près de la demeure du défunt et tirent des coups de fusil tant qu’il y a de la poudre. De vieilles femmes se rendent à la case mortuaire, lavent le cadavre à l’eau chaude et au savon, et le couchent sur une natte propre au milieu de la plus grande case. Pendant ce temps tous les joueurs de balafon, de flûte, de tam-tam et d’instruments à cordes se réunissent et commencent un concert qui dure nuit et jour sans interruption pendant deux, trois, quatre et même cinq jours. De gigantesques marmites de tô (plat national) et de dolo sont préparées. Les amis et parents commencent leur repas quelques heures après et mangent accroupis autour du cadavre, auquel on a soin d’offrir de tout avant de rien entamer.
On danse dans la cour, et si cet emplacement est trop exigu, c’est sur une place du village. Les visiteurs affluent de tous les villages environnants. La table est ouverte en permanence et le dolo coule à flots. Le chef de famille distribue en outre des denrées non préparées et des cauries à tous les visiteurs. Cette fête se prolonge d’autant plus, que le défunt était plus estimé par ses concitoyens.
C’est vers onze heures ou minuit qu’il faut aller voir une de ces saturnales. Les jeunes gens d’un côté exécutent des pas, des sauts, des pirouettes avec armes, la tête ornée de plumes de vautour et de poulet. Les jeunes filles sautent en l’air à pieds joints, aussi haut que possible, en se frappant les fesses d’un coup de talon. Tout ce monde ne se repose que pour boire ou pour faire place à quelque personne âgée : pendant qu’elle danse, et en signe de respect, les habitants viennent successivement soulever son bras droit en l’air. Toute cette scène est éclairée par un ou deux feux de bois près desquels se tiennent généralement les musiciens, le torse ruisselant de sueur et rythmant avec acharnement sur leur tam-tam ou balafon un air, toujours le même.
Enfin, la veille de l’enterrement, le chef de famille va annoncer partout l’heure de la cérémonie. Quelques heures auparavant, les coups de fusil annoncent l’enterrement, les balafon se rendent à la porte du village, tout le monde se rassemble vêtu de linge propre, les guerriers en costume de guerre, le chapeau orné de plumes. Au moment où le corps passe, ficelé dans une natte et porté sur la tête par deux hommes vigoureux, tout bruit cesse et tout le monde se range sur son passage. Le corps est toujours précédé de femmes qui chantent les vertus du défunt et portent dans la main droite une queue de vache qu’elles agitent un peu en l’air.
Un enterrement chez les Siène-ré.
Peu de personnes suivent, les parents et les fossoyeurs seulement.
Dès que le corps est sorti du village, la fête recommence jusqu’au lendemain matin. Alors a lieu une seconde visite du chef de famille qui vient dire que tout est terminé.
Les malheureux ou étrangers sont enterrés sans cérémonie.
Le casque de Katon.
Il en est de même des jeunes filles ou femmes mortes sans avoir eu d’enfants : leur enterrement a lieu de suite et sans cérémonie. Il est même difficile de trouver des femmes qui veuillent bien procéder aux ablutions, car cette mort doit engendrer toutes sortes de maux sur les personnes qui se mêlent d’une façon quelconque à la cérémonie.
Parmi les hommes assistant à l’enterrement des gens de Katon, j’ai vu un jeune homme porter un casque bien original. Il était en bois noirci au feu et fait d’une seule pièce ; sur le devant il y avait une sorte de niche dans laquelle se trouvait sculptée en relief une image représentant un homme, bras et jambes écartés ; de chaque côté de cette niche partait une grande aile ou corne de 40 centimètres environ sur laquelle étaient peints des carrés blancs formant damier avec le bois noir, enfin le cimier était surmonté d’une sculpture représentant un cavalier et sa monture. Le tout était très grossièrement travaillé et assez symétrique.
Katon est composé de deux villages, séparés par un joli ruisseau, affluent du Banifing de Loufiné. La population totale, composée de Dioula et de Siène-ré, s’élève à environ 800 ou 900 habitants.
Je restai campé contre le tata du village, bien que quelques habitants soient déjà venus me prier de m’installer à l’intérieur ; je m’excusai en donnant comme prétexte la crainte de les déranger dans leur fête, puis j’allai, comme la politesse locale l’exige, rendre visite aux parents du défunt. On m’apporta dans la soirée un agneau, des ignames et une vingtaine de litres de dolo de maïs.
Vendredi 13 janvier. — De Katon à Dioumanténé, où nous devions nous arrêter, il n’y a que deux heures de marche. On ne traverse qu’un très petit village, entouré de rizières, qui se nomme Tiémédougou. Je ne suis pas fier sur mon bœuf porteur : jusqu’à présent je tombe régulièrement quatre ou cinq fois de suite au moment de me mettre en route. C’est que la peau de l’animal est excessivement mobile, et au moindre faux pas les deux ballots qui me servent de selle tournent et je tombe sous le bœuf, malgré les efforts que je fais pour me cramponner à sa bosse.
A quelque chose malheur est bon, car ce matin j’ai fait une chute dans un champ de ntokho, ce fruit que j’ai vu vendre sur le marché de Fourou.
Le ntokho pousse en terre. Ses tiges ont environ 40 à 50 centimètres de hauteur et sont jonciformes. Les feuilles ressemblent à celles des graminées.
Le fruit est un peu plus gros qu’une arachide ; il est sans coque, souvent bosselé, et d’une couleur bistre et quelquefois brune. Il se gonfle dans l’eau en augmentant de volume. Le suc est laiteux. Son goût est agréable et sucré.
Il est très fréquent en Espagne et en Portugal, j’en ai même vu depuis ma rentrée en France. C’est le Cyperus esculentus. C’est avec ce produit que l’on fabrique l’orgeat.
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Comme Katon, Dioumanténé se trouve sur le grand chemin Mbeng-é-Ngokho-Sikasso, ou Tengréla-Ngokho-Sikasso. Dans ce dernier cas, le passage du Badié (Bagoé) a lieu à Kanakono. Toute cette région que je viens de traverser se nomme Pomporo ; elle est limitée au sud par le Badié et au nord par le Samokhodougou. Le fond de la population est Siène-ré, mais partout il y a de nombreux Mandé-Dioula fixés dans les villages ; ils semblent même jouir ici d’une grande influence. Le Pomporo est une conquête récente de Tiéba ; il y a cinq ans encore, ce petit pays était soumis à un chef qui résidait à Dioumanténé ; actuellement, par sa position neutre entre Tiéba et Samory, le Pomporo se tient sur une certaine réserve : si Samory prend Sikasso, ils se diront ses amis ; dans le cas contraire, ils resteront sujets de Tiéba quoiqu’ils ne soient pas absolument ses partisans, ce dernier ayant, lors de la conquête, ravagé et saccagé tout le Pomporo.
Samory, du reste, leur fait actuellement des avances, un peu par crainte, car ce pays est encore relativement très peuplé, et aussi pour se ménager une communication avec Pégué, dont il recherche l’alliance, comme je l’ai dit plus haut.
Au nord du Pomporo et entre ce pays et le Kénédougou se trouve le Samokhodougou (ou pays des Samokho).
Ce territoire est arrosé par une assez grosse rivière (d’une quinzaine de mètres de largeur), qui d’après les indigènes prendrait ses sources, d’une part vers Tiéni, et d’autre part vers Loufiné.
A Loufiné elle doit être déjà assez forte, ou bien alors elle aurait l’étendue d’un marais, car ce village fournit beaucoup de poissons secs.
Un Haoussa établi à Tiong-i m’avait affirmé que l’on pouvait communiquer en embarcation de la rivière de Loufiné-Pananzo et par conséquent du Bagoé (affluent du Niger) avec la rivière de Léra.
Je n’ai jamais pu savoir rien de précis à ce sujet ni obtenir une confirmation. J’ai donc cru prudent de ne pas figurer sur ma carte un marais d’où sortiraient les sources communes de deux cours d’eau aussi importants, dont l’un aurait un cours sensiblement sud-nord et l’autre nord-sud. Ce serait assez invraisemblable.
Il s’agissait pour moi, à mon arrivée à Katon et à Dioumanténé, de traverser vivement la zone séparant les États de Samory du Follona.
De la rapidité de ma marche dépendait tout le succès de mon entreprise. Il aurait donc été dangereux pour le succès de mon voyage d’aller me jeter dans la région où les hostilités étaient ouvertes et de faire une apparition à Loufiné ; c’est la seule raison qui, à mon grand regret, m’ait empêché de vérifier un fait qui, s’il existe, ne serait pas d’une médiocre importance pour l’avenir de ce pays et notre pénétration.
Dans cette enclave ne sont fixés que des Samokho. J’en ai vu quelques-uns à Fourou ; ils parlent un dialecte particulier dont je me promets de prendre un vocabulaire à Niélé si j’en ai l’occasion. Dès maintenant je puis dire que dans les dix premiers noms de nombre j’en ai trouvé cinq identiques ou offrant de l’analogie avec les noms sonninké.
Leurs noms de tribu sont Kouloubali et Sokhodokho.
S’ils ne sont pas de même origine que les Sonninké, ils ont au moins vécu longtemps en leur contact ; cependant ils n’ont plus depuis longtemps aucun rapport avec ces derniers : il est absolument impossible à un Sonninké et à un Samakho de se comprendre, on n’arrive à trouver des racines identiques qu’après une étude scrupuleuse de leur langue. Je croyais ce peuple plus nombreux qu’il ne l’est réellement : il comprend à peine une quarantaine de villages. On m’a affirmé qu’ils étaient apparentés avec les Sommo, ou Songho, ou Samokho, qui habitent le nord du Dafina (depuis mon passage dans ce dernier pays j’ai reconnu que j’avais été induit en erreur : le peuple dont il s’agit fait partie du groupe mossi-kipirsi-gourounga, tandis que les Samokho du pays de Tiéba se rattachent au groupe mandé).
Pendant mon séjour à Fourou j’ai vu quelques femmes samokho ; elles ont les traits assez fins, on y trouve une vague ressemblance avec les Sonninké des environs de Bakel. Quant aux jeunes gens, ils sont généralement sveltes et élancés. A Fourou ils exercent, la spécialité de coiffeur pour dames ; ils excellent aussi dans l’art de tatouer le ventre et les seins des jeunes filles.
Dioumanténé se compose de trois grands villages, dont la population totale est supérieure à celle de Fourou : elle doit dépasser trois mille habitants. Les environs sont couverts de ruines, qui étaient toutes habitées avant la conquête du Pomporo par Tiéba.
Le vieux Ouattara et le guide, qui nous a rejoints la veille en route, me dirigent sur le village du centre, où ils ont des amis.
Mon arrivée, annoncée la veille, a mis toute la population sur pied, et tout le pourtour du tata est couronné de têtes ; des gamins sont perchés sur les banans du village et quantité de femmes sont juchées sur les argamaces des cases.
La place du marché, sur laquelle je fais camper mes hommes, est très grande et ombragée de trois grands bombax et de deux banians. Pendant que j’installe sommairement le campement, deux musulmans de Djenné et de Sambatiguila me préparent une bonne case donnant sur la place et de laquelle je puis surveiller mon campement.
Sur la place du marché même se trouve un petit bassin d’une eau très claire couverte de nénuphars ; il est alimenté par une source qui sort de blocs de grès ferrugineux. Des canards, de l’espèce dite canard de Barbarie, prennent leurs ébats dans ce petit bassin, et des bandes de pigeons domestiques viennent y boire. Si ce n’était la grande chaleur et toutes ces faces noires, on se croirait dans quelque village de France.
Des pintades grises au ventre blanc rappellent de tous côtés ; comme en France, elles sont un peu vagabondes ; on les voit perchées sur les toits et sur le mur du tata ; de temps en temps, effrayées par les vautours, elles viennent s’abattre au milieu des cases, renversant les calebasses et faisant voler la farine de mil de tous côtés, au grand désespoir des ménagères noires.
A cause de leur humeur demi-sauvage les Siène-ré font couver les œufs de pintades par les poules, qui s’éloignent moins du village et les élèvent avec plus de sollicitude.
Le village est bien pourvu en volailles, il possède quelques moutons et des chèvres, mais il y a peu de vaches, Tiéba ayant tout enlevé.
Le maïs et les différentes variétés de mil coûtent 5 à 6 centimes le kilo. Pour 80 cauries on achète cinq à six litres de dolo. Les chiens sont très rares ici ; ceux que j’ai vus, au lieu d’être roux à poil ras, sont entièrement noirs. Il y en a aussi d’une race beaucoup plus grande et plus forte, de couleur roux sale zébré de noir.
Le tata a 3 m. 50 de hauteur ; il est pourvu intérieurement d’une banquette en terre pouvant recevoir deux rangs de tireurs. En en faisant le tour je me suis trouvé dans une jolie bananeraie qui renferme environ un millier de pieds de bananes ; je me promettais déjà d’en demander à mon hôte, mais après examen j’ai constaté qu’aucun régime ne serait mûr avant un mois ; c’est la première fois que je rencontre ce fruit depuis mon départ de Bammako.
Vue de Diounanténé.
Les Mandé-dioula qui sont fixés ici font tisser par leurs captifs de la cotonnade blanche rayée de bleu analogue à celle de Fourou ; dans le village où j’ai campé il y avait dix-sept métiers en activité.
Le coton se cultive ici, il y a des champs partout, mais je n’ai vu nulle part de l’indigo ; le village cultive aussi du maïs et différentes variétés de mil et de sorgho, quelques arachides et beaucoup de riz.
Le marché, qui se tient le mercredi, est très fréquenté et beaucoup plus important que celui de Loufiné, qui a lieu le jeudi. J’ai eu beaucoup de peine à décider le vieux Ouattara et le soi-disant guide à partir demain matin : ils ont une peur atroce des gens de Tiéba, dont il faut traverser le chemin de ravitaillement entre Nafégué à Karamadara. Ce chemin relie Mbeng-é et Ngokho à Sikasso.
Devant une telle peur et des craintes aussi peu justifiées je suis amené à leur dire que je me passerai d’eux et qu’il me suffit d’un homme pour me mettre dans le bon chemin.
Samedi 14 janvier. — Le départ a lieu vers sept heures du matin seulement ; mes compagnons de voyage se font tirer l’oreille, et c’est avec méfiance et crainte qu’ils se mettent en route. J’organise un peu la marche du convoi, car nous sommes en tout une cinquantaine de personnes ; je prends la tête avec mon domestique, des femmes, des enfants et quelques hommes armés, se rendant à Niélé. Les ânes suivent à quelques pas en arrière sous la conduite de mes hommes et la surveillance de Diawé.
Arrivée à hauteur du chemin de ravitaillement, la tête de notre petite colonne aperçoit sur la gauche un cavalier et quelques hommes armés ; la panique s’empare de ces pauvres gens, qui s’arrêtent et posent leurs charges pour se sauver. Cette terreur se propage jusqu’à l’arrière-garde. Diawé, mon domestique, aidé des âniers, rétablit l’ordre et menace de tirer sur ceux qui chercheraient à se sauver.
Tout ce monde a ralenti l’allure et n’avance que par crainte de nos hommes. Bientôt nous croisons le cavalier : c’est tout simplement un galopin qui reconduit un cheval malade à Mbeng-é. Ses cinq compagnons de route s’arrêtent pour me voir passer et font quelques réflexions sur ma monture et mon ombrelle.
Ils reviennent de Sikasso, disent-ils, et retournent à Mbeng-é. D’après eux on entre et sort comme on veut du village assiégé. La situation devant Sikasso ne s’est donc pas modifiée à l’avantage de Samory.
Quelques heures après, nous campions en halte gardée sur la rive gauche d’une jolie petite rivière à eau limpide ; elle coule vers le sud et passe près de Mbeng-é. Actuellement, il n’y a qu’une vingtaine de centimètres d’eau dans la rivière, mais en hivernage son passage n’est pas commode, à cause de la rapidité de son courant et de l’escarpement des berges. D’après mes informateurs indigènes, cette rivière serait une des sources du Bandamma (rivière de Lahou). Après avoir arrosé le Follona, elle entrerait dans le Kouroudougou. Jadis cette rivière servait de frontière entre les États de Fan, père de Pégué, et le Pomporo. C’est là que se terminent les États de Tiéba.
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Tiéba, le souverain qui a placé sous sa domination toute la région comprise entre les États de Samory et ceux de Kong, est un Mandé-dioula-Traouré, originaire du Follona. Son père se nommait Daoula et dans l’origine était chef du village de Daoulabougou, situé à une étape au nord de Sikasso.
Quelques expéditions heureuses contre des villages inoffensifs des environs le placèrent bientôt à la tête de plus nombreux contingents, avec lesquels il razzia successivement le Menguéra, le Follona et tout le Kénédougou.
Il mourut en 1877, laissant cinq fils et une fille, nommée Mômo. Tiéba était le plus jeune de ses frères, mais il était aussi le plus remuant : il trouva bientôt l’occasion de se faire acclamer comme successeur de son père, à la suite d’une campagne dans le Mienka, où il battit l’ennemi une première fois entre Ouattara et Djitamana, et une seconde fois près de Tiéré.
En 1882, Tiéba, de concert avec Niamana, père de Niakhalemba, chef actuel de Mbeng-é, ravagea une partie du Follona, battit Fan, père de Pégué, et fit détruire sa capitale Niélé (ou Nouélé).
En 1883, Tiéba fit la conquête de la partie du Ganadougou située à l’est de Bagoé et tua Dansénou, chef de ce pays, résidant alors à Kounian (rive droite du Bagoé).
De retour du Ganadougou, Tiéba s’empara du Pomporo et poussa ses conquêtes jusque dans le Niéné et le Kantli, en s’emparant de Papara.
Enfin, en 1884, 1885 et 1886, les incursions que firent ses troupes sur la rive gauche du Bagoé donnèrent naissance à la guerre de Samory, dont l’épilogue est le siège de Sikasso.
Tiéba est un homme de trente-cinq ans ; il a la réputation d’être très intelligent. Un homme du Dafina qui le connaît particulièrement m’a donné sur lui les détails suivants : Il est vêtu généralement de blanc. Dans les audiences qu’il donne et dans les palabres, il est toujours accompagné de sa première femme, qui s’assied à côté de lui. Tiéba inspire une grande terreur à tous ceux qui l’approchent, et ses décisions sont, paraît-il, irrévocables. Il est d’une générosité proverbiale et il n’y a pas de jour où il ne fasse une largesse.
Dans les réunions, quand Tiéba fait mine de cracher, tout le monde se précipite vers lui en étendant son doroké pour y recevoir le crachat royal. Quand le palabre est terminé, Tiéba rentre chez lui, change de vêtement et donne le costume qu’il vient de quitter au courtisan dont il a souillé le boubou. Il y a des jours où le roi crache beaucoup : c’est alors tout bénéfice pour l’auditoire ; mon informateur m’a affirmé que dans une seule matinée il avait vu le fait se renouveler sept fois.
Les limites du pays de Tiéba sont :
Au nord, le Diomadougou et le Bendougou, qui ont accepté le protectorat de Tiéba ;
A l’est, les États de Kong ;
Au sud, le Follona ;
A l’ouest, les États de Samory.
Les États de Tiéba se divisent en pays soumis et administrés directement par Tiéba et en pays de protectorats.
Les provinces soumises directement sont :
Au nord, le Mienka, appelé aussi Menguéra, dont les centres principaux sont Djitamana, Tiéré, Ouattara, Douaso ou Ndougasoni et Kouoro, sur le Kouoro-ba.
Au centre, le Kénédougou ou Kompolondougou, dont la capitale est Sikasso ou Sikokâna, résidence habituelle de Tiéba. Daoulabougou, ancienne résidence du père de Tiéba, habitée actuellement par Mômo, sœur de Tiéba, qui gouverne cette province et qui jouit d’une très grande considération, quoiqu’elle ait fait une mésalliance en épousant un de ses esclaves, nommé Bilali ; les autres villages importants sont Natinian, Kourala, Kofana, Fô, Ngana, Sindou et Soubakhalé.
Au sud, le Samokhodougou, dont nous avons déjà parlé, et le Pomporo, province annexée depuis peu d’années, dont les centres principaux sont : Katon, Dioumanténé et Loufiné.
A l’est de ces provinces se trouvent les territoires des Tourouga, des Tousia, des Mboin(g) et des Kéréboro ou Karaboro.
Le Mienka, le Kénédougou et le Pomporo sont peuplés exclusivement de Siène-ré ou de Sénoufo, et l’on n’y trouve que quelques colonies de Mandé-dioula. Caillié, en traversant le Kénédougou, n’a pas signalé les Siène-ré ; il a commis le même oubli pour les Bobo, dont il a traversé le territoire pour se rendre de Néneinsou à Djenné. Cet oubli peut s’expliquer. Dans toute cette région, le Mandé-dioula désigne tous les peuples non musulmans par le titre de Bambara, qui prend ainsi la valeur de kafir (infidèle) : c’est pourquoi Caillié a désigné tous ces peuples sous le nom de Bambara.
Les provinces qui ont reconnu la suzeraineté de Tiéba sont les suivantes :
1o Au nord, le Diomadougou et le Bendougou ;
2o Au sud, le Kantli, le Moro et le Niéné (provinces de Tengréla) ;
3o Les confédérations Follona de Ngokho et de Mbeng-é.
1o Le Diomadougou était, il y a une dizaine d’années, gouverné par un chef bambara : nommé Faffa, et son pays se nommait Faffadougou ; actuellement, son frère Dioma lui ayant succédé, le pays s’est appelé Diomadougou. Mais on le désigne encore quelquefois par son ancien nom et très souvent sous le nom de Dolondougou.
La résidence de Dioma est Kinian, gros village situé entre le Bagoé et le Kouoro-ba. Pendant le siège de Sikasso, Dioma a été un précieux auxiliaire pour Tiéba, en coupant à peu près régulièrement la ligne de ravitaillement de Samory et en lui enlevant ses convois.
Nous avons raconté comment les guerriers bambara de Dioma venaient faire des incursions jusqu’à Saniéna (aux environs de Komina).
Le Bendougou semble être bien peuplé ; on y rencontre de très grands centres, connus de presque tous les marchands de la boucle du Niger ; tels sont Kônina, Ména, Ntia, Karagouana et surtout Bla, qui semble être le centre commercial le plus important de la région. Il s’y fait surtout un grand commerce de sel.
Par sa position, cette ville peut recevoir le sel de Tichit viâ Ségou, et celui de Taodéni viâ Mopti et Djenné. Les marchands ne manquent jamais de parler de Bla comme d’un centre offrant pour eux de réelles ressources.
Au nord-est de Bla et vers les chemins qui mènent aux points de passage du Bagoé vers Djenné, se trouve un autre centre, ayant, lui, une importance militaire. C’est Sofalaso, sorte de place avancée créée par Ahmadou et dans laquelle son fils Madané a conservé une garnison. San est également un centre très fréquenté.
Les autres agglomérations importantes du Bendougou sont Yankhaso, Diakourouna, Mpésoba, Kourouma et Diaramana. Chacun de ces villages serait formé d’un groupement de 80 à 100 petits villages de 150 à 200 habitants chacun, ce qui porterait le chiffre de la population d’un de ces centres à 15 ou 20000 âmes, chiffre qui me paraît évidemment exagéré. En faisant part de l’exagération dans laquelle tombent les noirs quand ils citent des chiffres, on peut ramener la population du plus grand centre du Mienka à 5 ou 6000 habitants ; c’est déjà très raisonnable pour des régions soumises à tant de vicissitudes. Ces gros villages sont en quelque sorte des confédérations, des agglomérations dans le genre de celles que l’on trouve chez les Egba, comme Abéokouta, mais moins populeuses. Chacune d’elles comprend un ou plusieurs chefs, dont la décision, sans qu’elle soit souveraine, est cependant d’un grand poids dans les résolutions de l’assemblée des anciens.
Mpésoba comprend 50 villages. Les chefs les plus influents se nomment Bala et Naniankoro. Kourouma a 60 villages, Diakourouna 50, Diaramana 150 et Yankhaso 100. Nsangué et Fâkoro sont les chefs qui jouissent de la plus grande influence à Yankhaso.
2o Le Kantli, le Moro et le Niéné constituent ce que nous pouvons appeler le pays de Tengréla. Nous avons vu au chapitre III (Samory) comment ces provinces avaient, à un moment donné, fait un semblant de soumission à Amara Diali, griot et lieutenant de Samory, et comment le pays avait secoué rapidement ce joug en chassant les sofa de Samory. Elles ont reconnu ensuite le protectorat de Tiéba. Pendant la guerre contre Samory, Tengréla a entretenu un fort contingent à Sikasso et n’a cessé de fournir un ravitaillement en vivres aux assiégés.
Le Kantli a comme centre principal Tengréla.
Les deux villages les plus importants du Moro sont Papara et Kanakono, tous les deux situés sur la rive gauche du Bagoé. Ce sont des points de passage connus, où il se tient aussi des marchés.
Le Niéné est la province qui sépare le Kantli et le Moro du Ouorodougou. Ces centres principaux sont Kotou et Bong.
J’aurais bien voulu visiter cette région : elle doit être féconde en légendes, si précieuses aux voyageurs pour la reconstitution de l’histoire des Mandé. C’est dans ce triangle Ngokho-Mbeng-é-Bong que se sont conservées à peu près sans altération les coutumes bizarres révélées par les historiens arabes qui ont décrit le pays des noirs.
Nous y trouvons l’usage du tam-tam dit daba dont nous parle El-Békri. Ce tam-tam est un long morceau de bois creusé recouvert d’une peau. Sa forme est spéciale ; il est porté horizontalement, suspendu au cou, et l’on en joue en le frappant de la main et jamais avec une baguette.
Chaque fois que l’on fait usage du daba, tout le monde doit se prosterner devant lui.
A Bong, à Kotou et dans quelques autres villages au sud de Tengréla sur la route du Ouorodougou, chaque village possède un daba, mais chez les Siène-ré on le nomme dioulloua tallan. Ce tam-tam est soigneusement conservé dans une case spéciale dans laquelle ne pénètrent que les anciens du village ; il n’est retiré et mis en service que pour des cérémonies importantes, pour la mort d’un chef ou d’un personnage influent. Les indigènes disent qu’à l’aide de ce tam-tam les anciens peuvent donner des ordres qui ne sont compris que des initiés. D’après mes informateurs ce langage ne se réduirait pas à une série de batteries conventionnelles, mais on pourrait exprimer tout ce que l’on veut à l’aide de cet instrument.
Ceci me paraît plus que douteux, car dans ce cas il faudrait se servir d’un alphabet. Si ces gens-là connaissaient l’arabe, ce serait très facile, puisque chaque lettre a une valeur numérique, mais cette population est tout à fait illettrée, et je crois que ce n’est qu’à l’aide de batteries de convention qu’on peut donner des ordres. Cet instrument, tout en faisant simplement l’office d’un tam-tam ordinaire, a conservé quelque chose de mystique qui fait dire aux indigènes : « Le daba est un instrument qui parle ».
3o Le Follona est un vaste pays compris entre le territoire des Mboin(g), le Tagouano, le Kouroudougou, le Ouorodougou et le pays de Tengréla ; son organisation politique était à peu près semblable à celle du Bélédougou.
Les petites confédérations étaient très nombreuses ; les plus importantes seulement ont subsisté jusqu’aujourd’hui, ce sont celles de Niélé, de Ngokho et de Mbeng-é.
C’était un pays très prospère, à en juger par les nombreuses ruines que l’on y rencontre, et sa décadence n’a commencé qu’il y a une vingtaine d’années, à l’époque où Daoula, père de Tiéba, a commencé à fonder son empire.
Alternativement alliées ou ennemies de ce dernier chef, ces confédérations ont fini par se ruiner mutuellement, en guerroyant entre elles.
En 1883 Niamana, chef de Mbeng-é, s’allia à Tiéba pour marcher contre Fan, père de Pégué ; ce sont eux qui ont détruit le premier Niélé.
A Niamana succéda Niakhalemba, sur lequel Pégué se vengea en mettant à sac Mbeng-é, sa capitale.
A Niakhalemba succéda Zibbo, qui est encore actuellement chef de Mbeng-é. Pour éviter le retour de pareils revers, il s’est étroitement lié à la fortune de Tiéba, dont il reconnaît le protectorat et auquel il fournit des contingents et paye tribut.
Ngokho, qui était resté un peu en dehors de ces luttes, fut pris et détruit par Tiéba en 1884, et forcé de reconnaître le protectorat. Tiéba laisse gouverner Ngana, chef de Ngokho, comme il l’entend, mais, ainsi que Zibbo, chef de Mbeng-é, il fournit des contingents et paye tribut.
Ngokho ou Ngogo, d’après mon informateur, serait la plus vieille ville que l’on connaisse par ici. Jadis elle était capitale et composée de deux villes ; celle où habitait le roi s’appelait Nsogona, Nansogona ou Nséguéna. Autour de cette ville il y avait de nombreux bosquets sacrés.
Le roi avait beaucoup de grands chiens qui portaient des colliers à sonnettes en or. Des captifs désignés spécialement ne s’occupaient que d’eux. Maintenant tout cela n’existe plus : les hommes de Nsogona sont venus il y a longtemps dans Ngokho et l’emplacement même de Nsogona a presque disparu. Les chiens aussi sont morts depuis longtemps et il n’y a plus rien de particulier à Ngokho, si ce n’est que dans certaines fêtes les vieux vont chercher un grand tam-tam long, devant lequel les femmes se voilent la figure avec leur pagne et se prosternent comme pour faire le salam. Ce tam-tam est appelé, à Ngokho, daba.
Ce mot daba ne m’était pas inconnu : en cherchant dans mes notes extraites des auteurs arabes je l’ai retrouvé dans celles qui concernent Ghana.
Cette description de Ghana (extraite d’El-Békri) ressemble en beaucoup de points à ce que mes informateurs m’ont raconté de Ngokho.
Je trouve par exemple que Ghana était composée de deux villes. Celle qui est habitée par le roi est à six milles de l’autre et porte le nom d’El-Ghaba, الغاب (le bocage, la forêt). N’est-il pas curieux de voir que Nsogona veut dire en siène-ré « dans la brousse » ?
2e coïncidence : « La ville du roi est entourée de huttes, de massifs d’arbres et de bocages qui servent de demeure aux magiciens de la nation », etc.
3e coïncidence : « La porte du pavillon est gardée par des chiens d’une race excellente qui ne quittent presque jamais le lieu où est le roi ; ils portent des colliers d’or et d’argent, garnis de grelots de même métal. »
4e coïncidence : « L’ouverture de la séance royale est annoncée par le bruit d’une espèce de tambour qu’ils nomment déba. Les coreligionnaires du roi se prosternent devant lui. »
Mes informateurs tiennent ces traditions de leurs ancêtres qui habitent Ngokho depuis fort longtemps. Toutes ces coïncidences me font croire que l’auteur arabe précité a dû confondre Ghana (Birou ou Oualata) dans le Baghéna ou Bakhounou avec Ngokho. C’est peut-être une simple erreur de copiste.
En tout cas, on peut affirmer que tout ce qu’El-Békri raconte de Ghana se rapporte à Ngokho.
L’orthographe des noms est si mal écrite que très souvent les traducteurs ont confondu en une seule et même localité trois lieux différents : c’est ce qui s’est produit pour Kaukau, Kouka, Koukoua, que Cooley, dans sa Nigritie des Arabes, a identifiées.
Ce qui est certain, c’est que Gago ou Ngokho était déjà connu du temps de Léon l’Africain.
Voici ce qu’il en dit, livre VII, page 156, traduction de Jean Temporel : « Gago et le royaume d’icelle.
« Gago est une cité semblable à Kabra, sans muraille et distante de 400 milles dans le midi de Tombouctou. Maisons laides, quelques édifices assez beaux et commodes dans lesquels logent le roi et sa cour.
« Les habitants sont de riches marchands.
« Les autres cités ne peuvent ni ne doivent égaler celle-ci quant à la civilité. Beaucoup de vivres, mais ni vin, ni fruits ; terroirs fertiles en melons, citrouilles, concombres et riz.
« Plusieurs puits et une grande place. Sur le marché on vend des esclaves.
« Le roi tient en un palais écarté une infinité de concubines, esclaves et eunuques ; il a aussi une garde d’infanterie et de cavalerie entre la porte secrète et publique de son palais.
« Le sel se vend plus chèrement que toute autre marchandise.
« Le royaume renferme beaucoup de villages et de hameaux. Les gens sont vêtus de peaux de brebis et ont les parties honteuses couvertes de linge.
« Ce sont des gens fort ignorants, tellement qu’on pourrait cheminer par l’espace de cent milles sans trouver aucun qui sait lire ni écrire, au moyen de quoi le roi leur use un tel traitement que leur lourdise et grosse ignorance le mérite, leur laissant si peu, qu’à grande difficulté peuvent-ils gagner leur vie pour les grands tributs qu’il impose. »
D’après le dire de Léon, nous pouvons inférer que le Gago dont il parle est bien le même que le nôtre. Ce qui tendrait à le démontrer, c’est que la distance de 400 milles dans le midi de Tombouctou concorde assez exactement avec la distance qui sépare ces deux villes. Tombouctou est par 16° 50′ de latitude nord, et Ngokho par 10° 19′ ; la distance à vol d’oiseau entre Tombouctou et Ngokho est d’environ 750 kilomètres, et Léon l’estime à 400 milles italiens (dont, dit-il, 2 et demi font une lieue commune en France). La distance concorderait donc à 100 kilomètres près.
Un autre point très important, c’est que Léon dit que le sel se vend à Gago plus chèrement que toute autre marchandise. C’est tout ce qu’il y a de plus vrai : Gago est, par son emplacement, situé dans la région où le sel atteint le prix le plus élevé du Soudan. Notre Ngokho est bien le Gago de Léon.
C’est dans les États de Tiéba et la région que nous venons de décrire que se trouve le nœud orographique le plus important de la boucle du Niger. Nous le nommerons : massif Natinian-Sikasso.
Il est constitué par une série de plateaux et de mamelons ayant un relief maximum de 400 mètres sur le terrain environnant. La plus forte cote est celle du pic de Faramisiri, qui atteint 780 mètres, tandis que la plaine n’est qu’à 340 mètres au-dessus du niveau de la mer. Les sommets des mamelons sont ou arrondis ou en forme de bonnet de police. Leur structure géologique est formée de grès gris et d’argile sablonneuse fortement mélangée de granules de fer. L’action des pluies a désagrégé les flancs de quelques-unes de ces hauteurs et produit des éboulis de grès qui enserrent leur base. Les flancs et le sommet sont couverts de végétation ; seul le pic de Faramisiri est complètement dénudé. Vers le sommet, de loin, il a l’aspect d’une antique forteresse.
De son versant nord sortent les eaux qui vont former la rivière de Kouoro ou Koba-Diéla, dernier affluent important du Niger : le même que Caillié a traversé entre Kouoro et Dougasoni dans sa marche sur Djenné en 1827.
A l’est, les eaux du massif Natinian-Sikasso forment la branche occidentale de la Volta ; enfin, du versant sud sortent les deux rivières qui forment le Comoé ou rivière de Grand-Bassam.
Une région aussi bien arrosée ne peut être que fertile et bien peuplée ; malheureusement les guerres qui s’y sont livrées et qui s’y livrent encore actuellement ont fait disparaître une partie de la population. Certaines régions, comme celle de Dioumanténé à Niélé, étaient couvertes de villages, les cultures se touchaient, la densité de la population devait excéder 40 habitants par kilomètre carré. Aujourd’hui, dans les États de Tiéba, la moyenne est d’environ 12 à 15 habitants par kilomètre carré.
Les principales communications à travers le pays ont lieu du nord au sud, elles relient le Ségou et le Djenné au Ouorodougou, routes de sel et de kola comme chez Samory.
Elles sont au nombre de quatre :
1o Itinéraire suivi par Caillié, qui va de Timé par Tengréla, Fala, Tiola, le Menguéra et le pays des Bobo-Oulé, sur Djenné ;
2o La route du Ouorodougou par Tengréla, Fourou, Natinian ou Sikasso sur le Menguéra, où elle rejoint la route précédente ;
3o La route du Follona par Mbeng-é, Ngokho, Dioumanténé, Sikasso sur Djitamana, le Bendougou et Ségou, ou Djitamana, Néneinso et Djenné ;
4o Et enfin la route de Léra, Sindou ou Soubakhalé à Sikasso.
De l’est à l’ouest, cette région n’est traversée que par une seule route importante, celle de Ténetou à Bobodioulasou par Kourala, Natinian, Sikasso, Ngana et Sambagoin, et une route secondaire, celle de Tiong-i, Fourou, Dioumanténé, Niélé et Léra.
D’autres chemins moins importants sillonnent cet admirable pays. Après toutes les vicissitudes qu’il a traversées, c’est un de ceux qui m’ont paru des plus prospères et des plus dignes de notre attention.
Sikasso, par sa position au centre du massif orographique de cette région et à la naissance de toutes les vallées qui vont rayonner par les quatre points cardinaux, nous semble tout indiqué pour devenir le siège d’un commandement important et l’emplacement désigné pour recevoir un fort, dès que l’on voudra résolument poursuivre l’œuvre de pénétration.
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Nous quittons la petite rivière (le Bandamma) vers deux heures et demie ; partout, aussi loin que la vue peut s’étendre, on ne distingue que des ruines dont la présence se trahit par des groupes de gigantesques baobabs. Les ruines sont trop nombreuses pour être toutes relevées. Quoique chacune d’elles ne puisse contenir qu’une ou deux familles, la densité de la population devait être très grande. Depuis Dioumanténé ce ne sont que rizières et cultures de mil abandonnées ; partout les petites levées de terre qui endiguaient les rizières et les sillons des champs de mil subsistent encore. Dans la soirée on aperçoit, dans le sud-est, le sommet bleu d’une petite montagne que les indigènes m’ont nommée Oumalokho konkili (montagne de Oumalokho). Vers quatre heures nous traversons un marécage d’une cinquantaine de mètres de largeur où il y a encore 1 m. 20 d’eau et de vase, enfin deux heures après, à la nuit tombante, nous campons dans un endroit découvert, non loin d’un petit bas-fond où il y a un peu d’eau. Le baromètre me donne au campement 455 mètres d’altitude.
Maintenant que nos hommes y sont bien habitués, l’établissement du campement se fait sans que j’aie besoin de m’en mêler. En un clin d’œil les bagages sont rangés en fer à cheval sur de grosses pierres, pour les préserver des termites. Les animaux, entravés, sont menés brouter aux abords du camp. Des hommes vont chercher du bois pour les feux de nuit, tandis que d’autres et les femmes se mettent en devoir d’allumer des feux de cuisine et de préparer le riz ou les ignames.
Mon domestique établit ma natte sur une brassée de feuilles et de rameaux. Un pagne en coton me sert de drap, une couverture en laine sert à me couvrir au petit jour, quand il fait froid. La peau de bouc constitue l’oreiller. La moustiquaire est l’objet le plus utile dans ce pays ; elle préserve non seulement des moustiques, mais, bordée en dessous de la natte, elle empêche les fourmis, araignées, scorpions et autres animaux de vous atteindre. Elle préserve en même temps de la rosée.
Mes hommes ont pris la bonne habitude de débarrasser le camp et ses abords des herbes et de balayer soigneusement l’emplacement sur lequel nous couchons, afin d’éviter les serpents. Une autre bonne précaution consiste à ne pas apporter dans le camp des bois morts sans les avoir au préalable secoués et jetés par terre pour en faire sortir les animaux nuisibles qui auraient pu se loger dans les creux.
A neuf heures du soir tout le monde dort généralement, sauf les deux hommes qui veillent ensemble à notre sécurité. Comme j’ai le sommeil excessivement léger et que le moindre bruit me réveille une fois les deux premières heures de sommeil passées, je suis tout à fait à mon aise et presque reposé : il ne m’en coûte pas de faire trois ou quatre rondes pendant la nuit.
Pour moi, je préfère le campement au logement chez l’habitant. On tient son monde mieux dans la main en cas d’attaque, on peut facilement éviter les surprises. Enfin je trouve qu’il est beaucoup plus sain de camper en plein air à côté d’un bon feu, que de dormir dans des cases dont la propreté laisse à désirer, qui sont infestées de vermine, et où en cas d’incendie toutes nos ressources seraient brûlées.
La fièvre paludéenne vous atteint surtout dans les villages. J’ai déjà eu occasion de dire que la terre qui sert à faire les cases en pisé renferme des quantités de matières végétales et des détritus de toutes sortes qui, en pourrissant et en fermentant, dégagent de mauvais germes.
C’est donc toujours avec bonheur que je campe au dehors. Il n’en est pas de même de mes hommes, qui, pour des motifs d’un ordre plus intime, préfèrent loger chez l’habitant. Dans maintes circonstances il a fallu user de toute l’autorité dont je jouissais, grâce à ma connaissance de la langue mandé, pour leur faire accepter cette situation pénible à leurs yeux, mais pleine d’avantages pour la réussite d’une entreprise aussi compliquée que celle que je tenais à mener à bonne fin.
Depuis environ trois mois je suis tout à fait acclimaté et habitué à la nourriture indigène, que je bonifie en me procurant le plus souvent possible des viandes, du gibier, des volailles, etc. Comme les indigènes, je mange, le matin avant de me mettre en route, les restes froids de la veille, ce qui me permet de supporter vaillamment mon étape et d’attendre sans crampes d’estomac l’heure du déjeuner. Dans cette région, nous sommes particulièrement favorisés, car nous y trouvons l’igname, qui est une grande ressource, puisqu’elle remplace la pomme de terre, et qu’elle peut être mangée bouillie à l’eau ou grillée au feu, et froide ou chaude. L’igname n’a qu’un seul défaut, c’est celui d’être d’un poids trop lourd pour en emporter de gros approvisionnements.
Il faut au moins 3 kilos d’ignames par indigène et par jour, tandis que 500 grammes de riz font le même office.
Dimanche 15 janvier 1888. — Notre petite caravane se met en route au petit jour. Le terrain est toujours le même, les ruines sont encore très nombreuses. Vers dix heures nous atteignons une jolie petite rivière à eau ferrugineuse ; elle se nomme Bani, « petit fleuve » ; c’est le second cours d’eau que nous rencontrons dont les eaux ne sont pas tributaires du Niger. Les indigènes me disent que c’est un des bras de la rivière de Léra. Les rives sont bien boisées, les abords marécageux, difficiles à traverser. Il y a des traces de jeunes hippopotames, ce qui semblerait indiquer qu’un peu plus en aval se trouve un bief plus profond, car ici l’eau n’a que 30 centimètres de profondeur.