Ruines de l’ancien Niélé.
Derrière le Oumalokho konkili, qui est sur la rive gauche du Bani, on voit les ruines d’Oumalokho, dont les habitants sont établis maintenant aux environs de Niélé.
Sur les bords d’une des cuvettes marécageuses que nous traversons, le vieux Ouattara me signale un groupe de ruines qu’on nomme Dougou-ouolo. A midi nous campons sur les bords d’un petit marécage dont l’eau est détestable, tellement elle est chargée de fer et de matières organiques.
Après nous être réconfortés d’un peu de riz cuit dans cette eau sale, nous repartons de bonne heure afin d’atteindre avant la nuit les ruines de l’ancien Niélé. Les ruines, moins nombreuses, sont plus grandes, et partout on voit de jolis bosquets sacrés dans lesquels la végétation est luxuriante. Les feuilles ont des nuances indéfinissables, des tons délicieusement variés, depuis le vert tendre jusqu’à la teinte la plus sombre. On est tenté de camper à chaque pas.
La marche de cet après-midi est très pénible : à l’ardeur du soleil vient s’ajouter la réverbération excessive et la chaleur de l’air chauffé par l’incendie de la plaine ; partout les hautes herbes sont en feu, et à plusieurs reprises la caravane se voit obligée de s’arrêter pour couper des branches vertes et éteindre le feu qui nous environne. Le passage des endroits marécageux est rendu très pénible par des trous profonds de trente à quarante centimètres qu’ont laissés des troupes d’éléphants.
Le sol est partout légèrement ferrugineux à la surface, le sous-sol est constitué de terres argilo-sablonneuses ; j’ai cependant vu émerger, par-ci par-là, un peu de granit à très gros grains.
Un peu avant d’arriver aux ruines de Niélé, mes hommes aperçoivent trois éléphants de l’autre côté d’un petit marais. Diawé et quelques hommes s’élancent à leur poursuite avec les fusils, mais ne peuvent les rejoindre, car ils ont trois à quatre cents mètres d’avance sur nous, et nous devons nous contenter de suivre des yeux leurs évolutions dans les hautes herbes.
A quatre heures nous atteignons les ruines de l’ancien Niélé, qui s’élevait sur un petit dos d’âne entre un marécage et un ruisseau ; pendant près d’une demi-heure on chemine dans des débris de construction, de poterie, etc. Une cinquantaine de baobabs et de bombax gigantesques indiquent l’emplacement des places du village. Le vieux Ouattara m’indique son ancienne case et me raconte que c’est en 1882 que Tiéba et Niamana, chef de Mbeng-é, ont détruit sa ville, après avoir vaincu Fan, père de Pégué. C’est également de cette époque que date la ruine des nombreux villages que nous venons de traverser. Sur la rive gauche du Badié, c’était l’œuvre de Samory ; ici nous sommes en présence de l’œuvre de destruction de Tiéba. Ils ne sont pas meilleurs l’un que l’autre.
Nous campons et passons la nuit sur la rive droite d’un joli petit ruisseau qui coule également vers le nord ; ce qui m’a frappé, c’est que parmi toute la verdure dont les cours d’eau sont agrémentés par ici, il n’y ait ni bambous, ni palmiers d’aucune espèce. Nous sommes pourtant plus au sud qu’à Tengréla dont les environs sont parsemés de palmiers à huile et les ruisseaux bordés de bambous. La cause en est peut-être à rechercher dans la différence d’altitude, cependant le bambou pousse au sommet de toutes nos montagnes du Soudan français.
Pendant la soirée, à la suite des incidents qui ont marqué notre route aujourd’hui, on parle naturellement de gibier.
Vers dix heures et demie il s’élève une altercation entre mes hommes à propos d’empreintes relevées sur le sol pendant l’étape. Ces empreintes étaient attribuées par les uns au bœuf sauvage (sorte de buffle nommé sigui en mandé) et par les autres à un animal que je n’ai jamais vu parce qu’il est très rare, mais dont pas mal de noirs m’avaient déjà parlé.
Cet animal est appelé en mandé konsonkansan. C’est une bête affreuse, plus hideuse que le caïman, dont elle a presque l’aspect. Elle n’a toutefois que 2 mètres à 2 m. 50 de longueur. Sa largeur à hauteur des pattes de devant est de 60 à 70 centimètres, et ses épaules, comme tout son corps du reste, sont recouvertes d’écailles excessivement dures. Sa formidable carrure lui permet de briser les jambes des plus grands animaux, en se ruant sur eux. C’est sa seule défense.
Obligés d’éteindre le feu des herbes.
Sa tête diffère de celle du caïman ; elle est plus courte et sa mâchoire est disposée en fer à cheval. Ses dents sont également beaucoup plus petites que celles du caïman.
Les empreintes qu’il laisse sont très larges. Ses pattes de devant sont excessivement puissantes, et presque de la grosseur d’un sabot de cheval. Il n’a pas de griffes et son sabot est fendu.
Cet animal a été signalé par El-Békri, et Barth prétend qu’il ne vit que dans l’eau. Les indigènes m’ont affirmé, au contraire, qu’il vivait presque exclusivement sur la terre. On le rencontre surtout dans les grottes et les anfractuosités de rochers.
Les konsonkansan vivent par paire. Quand l’un des deux meurt, le survivant vient tous les jours une ou deux fois à l’endroit où son compagnon est mort.
Diawé en a vu un mort et un vivant à Séfé dans le Kaarta, et un de mes hommes possédait deux écailles de konsonkansan qu’un forgeron avait défaites en sa présence du dos d’un de ces animaux ; il y attachait un grand prix et n’a jamais voulu me les céder, tant il avait foi dans leur vertu.
Lundi 16 janvier. — Le terrain change d’aspect. A la monotonie de la plaine succèdent de petites croupes boisées, séparées les unes des autres par des vallons pleins de verdure. Dans quelques-uns de ces vallons il y a de l’eau, ce qui attire beaucoup de gibier ; pendant toute la matinée on entend crier en mandé et en siène-ré : « Sokho ! sokho ! kari ! kari ! de la viande ! de la viande ! »
Mes hommes poursuivent des tankho (antilopes à bosse), des dagué (textuellement : bouche blanche), autre grande antilope connue vulgairement sous le nom de koba. Diawé tire deux coups de fusil sur un énorme éléphant, mais ce dernier continue paisiblement sa route, se contentant de se jeter avec sa trompe une grosse motte de terre sur le dos.
Sur la plupart des croupes il y a des ruines entourées de baobabs. Cet arbre me paraît être particulièrement affectionné par les Siène-ré ; ils le nomment du reste siène tchigué (l’arbre de l’homme). Ce végétal rend de très grands services aux indigènes.
Le bois du baobab ne vaut rien pour le chauffage ; il est trop spongieux pour être travaillé, mais on utilise sa cendre comme mordant dans les teintures à l’indigo et comme potasse dans la fabrication du savon. L’écorce sert à faire de la ficelle, des cordes, des filets, des hamacs, etc. La feuille est employée comme condiment dans presque toutes les sauces qui se mangent avec le to.
La coque du fruit est employée dans certaines régions comme bouteilles ; dans d’autres, on la brûle pour obtenir des cendres dans lesquelles on passe l’eau qui sert à la préparation du to ; avant maturité, elle renferme un liquide frais dont quelques indigènes sont très amateurs.
La farine blanche que renferme le fruit à maturité entre dans la préparation de quelques plats indigènes et dans quelques boissons, mélangée avec de la farine de mil ; avec le noyau lui-même, cuit, séché et pilé, on fait une sauce de conserve que l’on nomme kondoro.
Enfin l’arbre, quand il est vieux, offre beaucoup de creux dans lesquels les abeilles se logent très volontiers.
Le tronc, qui atteint généralement des dimensions extraordinaires, est facilement escaladé à l’aide de fortes chevilles en bois que l’on enfonce dans l’écorce et qui servent d’échelons et de marchepieds.
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Une heure et demie après avoir dépassé la dernière ruine, on franchit un petit col à 510 mètres d’altitude ; de l’autre côté commencent les lougans des villages de culture où nous devons camper pendant les heures chaudes.
Comme partout dans cette région, l’action des kéniélala (sorciers) se fait fortement sentir. Sur les chemins et aux carrefours, les indigènes, à l’aide de cendre délayée dans de l’eau, ont tracé des signes cabalistiques pour conjurer les esprits malfaisants.
A midi nous campons sous un ficus à côté d’un des trois villages de culture de Pégué. Ces petits villages sont entourés d’enceintes en terre glaise et séparés les uns des autres par un joli petit ruisseau ; ils ne portent pas de nom particulier, on les appelle Pégué-togoda (campement de culture de Pégué).
Nous devons ici être éloignés d’à peu près 6 kilomètres de Niélé, ce qui porte la distance totale de Dioumanténé à Niélé à 90 kilomètres environ.
Les indigènes employés comme courriers parcourent ce trajet, que l’on peut porter à 110 kilomètres avec les circuits, en trente-quatre heures, dont vingt-quatre de marche ; quand ils sont chargés, ils mettent cinquante-huit heures, dont trente de marche environ. Avec des animaux chargés, il faut trois jours et deux nuits en marchant matin et soir.
Mercredi 1er février. — Deux heures après mon arrivée aux togoda, j’ai été atteint d’un accès bilieux hématurique ; grâce à de fortes doses de quinine que je m’étais administrées la veille et le matin même, je n’ai pas perdu connaissance un seul instant et j’ai pu me soigner. Le café est un excellent diurétique quand, comme moi, on n’en fait pas sa boisson journalière. Dès le cinquième jour j’allais déjà mieux, et le neuvième jour je pouvais faire une promenade d’une centaine de mètres au bras de Diawé. Ma convalescence fut assez rapide ; l’appétit revenait ; malgré cela, il m’était impossible de me mettre en route et de songer trop tôt au départ : les fortes doses de quinine que j’avais absorbées (12 grammes environ en sept jours) m’avaient occasionné des douleurs de cœur qui m’empêchaient de marcher.
Le togoda où j’habitais était heureusement bien situé ; nous étions par 620 mètres d’altitude. Dans la matinée, le plateau était balayé par des vents frais, et jusque vers sept heures et demie on aurait pu se croire en France, au mois de juin.
Mais de dix heures à deux heures il fait une chaleur atroce : les cases étant excessivement basses et petites, la chaleur est insupportable. Je ne puis malheureusement plus me rendre compte de l’état de la température : tous mes thermomètres sont dérangés depuis mon départ de Fourou.
Pendant ma maladie, Pégué a fait prendre tous les jours de mes nouvelles, et dès que le mieux s’est fait sentir, il m’a envoyé un bœuf, du lait, des œufs, du miel, des poules, du beurre et des papayes ; en outre, on a tous les jours délivré à mes hommes du riz, du maïs ou des ignames et quelquefois du dolo.
Pégué a installé d’une façon très intelligente ses captifs dans son pays : ils sont groupés, hommes, femmes et enfants, par cinquantaine environ, sous les ordres d’un chef qui commande le togoda. Ces captifs reçoivent comme première mise quelques têtes de bétail, des animaux de basse-cour et des graines, et mettent en exploitation les terrains des environs ; chaque togoda constitue ce qu’on pourrait appeler une ferme, dans laquelle Pégué puise ses approvisionnements. Malheureusement tout cela n’est pas administré avec beaucoup de méthode : comme chez tous les noirs du reste, le gaspillage prime sur l’économie.
Un togoda.
On cultive par ici plusieurs variétés de kou (ignames). En dehors de celles que j’ai vues à Fourou, il existe ici une espèce qui est rouge betterave quand elle est cuite, et une autre qui est jaune melon. Le maïs, de plusieurs variétés, est de qualité inférieure ; les patates sont d’un rouge foncé et de très bonne qualité. On ne cultive qu’une variété de mil, le sanio (petit mil blanc en épi) et une de sorgho, le bimbiri (gros sorgho rouge).
Toutes ces denrées sont emmagasinées en grappes ou en épis, ce qui nécessite de grandes quantités de magasins. Dans la plupart de ces villages de culture il y a plus de greniers que d’habitations. Ces greniers sont de même construction que ceux que j’ai décrits à Kouroula, mais de dimensions beaucoup plus grandes.
J’ai remarqué beaucoup de cé (arbres à beurre) dans les environs, mais l’arbre le plus répandu par ici est le netté ou néré : Parkia biglobosa. C’est un arbre de ressource pour l’indigène : la farine jaune que contiennent les cosses sert d’aliment et ses noyaux servent à confectionner le soumbala ou simbala, qui constitue la base de presque toutes les sauces. (Voir le chapitre Mossi.)
Les bœufs sont très vigoureux et pourraient servir d’animaux de trait, mais ils sont en moins bon état que ceux de Fourou, remarquables par leur structure râblée, et qui constituent plutôt, comme je l’ai dit, le véritable animal de boucherie du Soudan.
Les captifs des togoda des environs sont tous laids sans exception, et aucun d’eux n’est vêtu. Les femmes s’enroulent autour des reins une vingtaine de cordelettes en peau composées chacune de trois lanières de la grosseur d’une forte ficelle ; les extrémités se terminent d’un côté par une boutonnière, de l’autre par un nœud. A ces cordelettes sont suspendus de petits objets en cuivre fondu représentant des tortues, des lézards ou des chevaux[39] ; ils sont confectionnés par les lokho (caste de forgerons), dont les femmes sont réputées fort belles ; cette caste d’artisans n’est pas méprisée comme les autres.
Certaines jeunes filles portent, en outre, par devant et par derrière, une sorte de petit bouclier en bois en forme de triangle, dont l’angle aigu un peu courbé se termine entre les jambes. Ils sont fixés aux cordelettes à l’aide d’un passant en bois dans lequel on introduit cinq ou six petites ceintures.
Les captifs sont relativement bien stylés, les hommes ne m’ont jamais parlé sans s’incliner profondément ni enlever leur bonnet ; pour saluer, les femmes s’agenouillent devant moi face en arrière, c’est-à-dire en me présentant le dos.
Les hommes actuellement n’ont pas grande occupation : presque toutes les récoltes sont rentrées. Dans les togoda que j’ai visités, ils bâtissaient de nouvelles cases et réparaient l’enceinte. Quant aux femmes, à part la corvée de bois ou la cueillette du coton qu’elles font tous les matins, elles sont occupées à préparer les aliments, à piler ou à moudre du grain, ou bien à cuire du dolo, le village n’étant pour ainsi dire qu’une grande brasserie.
Cette boisson est préparée ici d’une manière un peu différente que sur la rive gauche du Niger. Quand le maïs ou mil germé est pilé, on le laisse macérer plusieurs jours dans de l’eau avec des tiges de gombo pilées et une grande quantité de piment. Préparée de la sorte, cette boisson est moins goûtée par l’Européen : l’odeur qu’elle répand est désagréable. La liqueur est forte et enivrante : je ne pouvais la boire que bien étendue d’eau.
Dans la soirée seulement, pendant que les hommes s’enivrent, les femmes filent le coton, soit à la lueur de feux, soit au clair de lune.
Le togoda que j’habite renferme une famille de fono, sorte d’orfèvres, dont j’ai déjà parlé à Fourou. Leurs femmes, dans la journée, sont occupées, dans un gros trou recouvert de branchages, à faire de la vannerie et à confectionner des chapeaux en paille. Les fono forment une sorte de caste qui est très redoutée ; les Siène-ré les disent sorciers et les évitent absolument, comme dans le Kaarta et le Bélédougou on évite les koulé (raccommodeurs de calebasses).
Dès que j’en eus l’occasion, je fis demander au Ouattara s’il ne convenait pas de faire parvenir de suite à Pégué les cadeaux que je lui destinais ; ce dernier me conseilla d’attendre que je sois rentré à Niélé, ce qui devait se faire dès que je serais entièrement rétabli. Au bout de quelques jours j’envoyai le chef du togoda demander à Pégué la permission de rentrer dans son village. Le soir il revenait, me disant que le fanfollo (roi) allait faire une expédition de trois ou quatre jours, qu’il n’avait pas le temps de s’occuper de moi pour le moment, mais que dès son retour il m’enverrait chercher, et que je pouvais être persuadé de son amitié sincère, sans laquelle il ne m’aurait pas offert l’hospitalité dans un de ses villages.
Le délai étant largement écoulé et les visites des gens de Pégué se faisant rares, je me décidai à envoyer Diawé en reconnaissance à Niélé ; il revint au bout de quelques heures et me raconta son entrevue avec les gens de Pégué.
Ce brave souverain refusait absolument de me voir ou de me laisser entrer dans son village ; il ne désirait même pas recevoir mon envoyé, en revanche il protestait de son amitié pour les Français et pour moi en particulier : « J’obtiendrai de lui tout ce que je demanderai. Quand je fixerai mon départ, il me donnera un homme qui devra me conduire de sa part jusqu’à l’entrée des États de Kong et me recommander à Iamory, prince de la famille régnante de Kong. »
Toutes les tentatives que je fis par la suite restèrent sans résultat : il me fallait renoncer à avoir une entrevue avec Pégué et à entrer à Niélé.
Je m’empressai, puisque d’autre part il était plein de dispositions bienveillantes à mon égard, de lui faire parvenir un cadeau, dont voici le détail :
Une belle paire de pistolets à piston ;
Une paire de pistolets à silex ;
Un tapis de selle en velours bleu bordé d’or ;
Deux caftans, un en velours grenat, l’autre en velours vert ;
Un bonnet en velours frappé or ;
Un turban en tricotine dorée ;
Trois pièces de calicot imprimé, des rasoirs, glaces, couteaux, perles, etc.
Le tout s’élevant à une valeur de 500 francs environ (prix de revient en France).
Son envoyé, qui vint me remercier, me raconta que le roi avait réuni tous les habitants du village pour leur faire voir les présents qu’il venait de recevoir des Français. Jamais personne ne lui en avait donné d’aussi riches ; aussi, a-t-il ajouté, « chaque fois qu’un Français demandera de traverser mon pays, je lui faciliterai son voyage en lui donnant de mes hommes ». Je crois qu’il tiendra sa parole, pourvu que le voyageur qui passera chez lui ne soit pas à cheval, il l’a formellement dit. Quant à nos marchands, qu’il laissera librement venir commercer chez lui, dit-il, et pour lesquels il n’a pas voulu prendre d’engagement par écrit, je ne crois pas qu’ils entreront jamais à Niélé sans payer un lourd droit de passage, car dans le togoda que j’habitais, les captifs m’ont dit que, sauf les gens de Kong et de Niélé, personne ne pouvait apporter de marchandises de quelque valeur ici sans se les voir confisquées. Du reste, en fait de commerce ici, il n’est possible de trouver à échanger des marchandises que contre des cauries ou des esclaves.
Les causes qui m’empêchèrent d’entrer dans Niélé m’ont été longtemps inconnues ; je crois cependant depuis avoir un peu élucidé cette question, grâce au guide que Toumané m’avait imposé. Cet homme, par la suite, m’était entièrement dévoué, il m’avait pris en affection et me l’a prouvé plus tard, car ce n’est que grâce à lui que j’ai été accueilli convenablement à Léra et que j’ai obtenu protection du chef de ce village.
1o Mon passage en plein jour à Nafégué, raconté par les gens de Niélé, qui avaient, pour se vanter, exagéré mes exploits, fut considéré comme un fait surprenant qui fit dire à Pégué et à son entourage que, pour oser tenter quelque chose de si audacieux, je devais posséder quelque engin qui me permettait de défier la puissance des plus terribles adversaires.
J’ai raconté ce passage à Nafégué dans toute sa simplicité, mais les indigènes de ces régions sont tellement sous l’influence des kéniélala que tout acte est de suite interprété comme une sorcellerie.
2o A ce grief venait s’ajouter mon passage chez Samory. Pégué me soupçonnait d’être son ami, et comme il se méfie de lui et de ses gens, j’ai été considéré comme suspect, non pas qu’on craigne précisément que je ne m’empare de Pégué, mais on redoutait qu’à l’aide d’écrits introduits dans les puits ou semés par les rues je ne jetasse un sort sur la ville. C’est ainsi que le vieux Ouattara et les gens de Pégué n’ont pas toléré l’emballage de quelques menus objets dans des fragments de vieux journaux ; j’ai même été tenu d’enlever à l’eau de belles étiquettes dorées fixées à la colle sur les pièces d’étoffe que je destinais à leur chef.
3o Il n’y avait pas longtemps qu’on venait d’apprendre la mort de Tidiani (roi du Macina). Cette mort coïncidait justement avec le passage du lieutenant de vaisseau Caron à Bandiagara, et ces ignorants n’avaient pas manqué d’attribuer la mort de leur souverain au passage de notre compatriote. Ce souvenir venait encore de se raviver par la nouvelle de la mort de Yawakha, chef de Fourou, décédé malheureusement deux ou trois jours après mon départ de son pays.
4o Peut-être aussi ma maladie a-t-elle été considérée comme un avertissement du ciel et les marabouts ou les kéniélala de l’entourage de Pégué se sont-ils emparés de ce fait pour intimider leur chef et par cela même gagner dans son estime en lui prouvant qu’ils veulent le préserver d’un grand danger.
Pégué, cependant, d’après ce que l’on m’en a dit, passe pour un homme très intelligent dans son pays. Il est de la famille des Ouattara, et âgé de trente-cinq ans environ. Pégué est un surnom. Étant tout jeune, il montrait déjà beaucoup de finesse et de subtilité dans ses actions et ses paroles, ce qui le fit surnommer, par Tiéoualé sa mère et Fan son frère, Pé, qui veut dire « lièvre » en siène-ré ; en siène-ré follona, c’est Pégué, gué étant la terminaison de beaucoup de substantifs follona.
J’ai appris pendant mon séjour ici que l’almamy exigeait la soumission de Pégué ; il voulait annexer cette partie du Follona. Les envoyés, en revenant à Niélé, apportaient à Pégué l’ordre de mettre ses troupes en marche, de s’emparer et de détruire le Pomporo et le Samokhodougou. Pégué, qui se contentait parfaitement de ses relations de bon voisinage avec Samory et qui ne rêvait pas du tout une annexion, a vivement protesté et a renvoyé le fils du chef de Fourou et ses gens en leur ordonnant de dire à Samory que « s’il désirait vivre en bon voisin avec leur roi, il entendait également conserver toute sa liberté d’action ».
Ce pays traverse un mauvais moment, car, quelle que soit l’issue de la guerre, il sera ravagé. Si Samory s’empare de Sikasso, il viendra dévaster le Pomporo et poussera certainement jusque dans le Follona ; dans le cas contraire, ce sera Tiéba qui s’emparera de Niélé. Pégué n’a actuellement qu’une chance d’échapper à la ruine, c’est d’être le fidèle allié de Tiéba ; malheureusement l’opinion publique de son pays est contraire à cela, Tiéba ayant fait si souvent des incursions dans cette région que tout le monde lui est hostile.
Le souvenir de la prise du vieux Niélé, de la destruction de Kawara, et surtout la dernière défaite de Pégué et sa fuite dans le Tagouano, sont trop récents chez les pauvres Siène-ré pour que Pégué puisse tenter dès à présent un rapprochement auprès de Tiéba.
Le Follona[40] de Pégué tombera fatalement entre les mains de Tiéba, et cela dès que les hostilités avec Samory seront terminées. Nos prévisions se sont depuis confirmées : Tiéba a annexé le Follona, de sorte que ce pays est placé par contre-coup sous notre domination.
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La région qui obéit aux ordres de Pégué commence à quelques kilomètres dans l’est de Dioumanténé, à la rivière Bandamma, et se termine à l’ouest à la branche occidentale du Comoé, désignée sous le nom de rivière de Léra. Au sud elle se confine aux confédérations de Mbeng-é et de Ngokho ; au nord, aux États de Tiéba.
Dans la zone que j’ai traversée, les territoires habités n’ont que 30 kilomètres de largeur depuis 1883. Vers cette époque, Tiéba et Niamana, chefs de Mbeng-é, détruisirent Niélé et battirent Fan, père de Pégué. Comme pour jeter un défi à ses adversaires, Fan[41] fit immédiatement reconstruire sa capitale à une journée de marche dans l’est.
Puis il entreprit une campagne contre Fourou ; c’est sous les murs de cette ville qu’il trouva la mort. Son successeur, Pégué, n’ayant pas voulu reconnaître la suzeraineté de Tiéba, ce dernier lui fit la guerre.
Makhandougou et Kawara, surpris de nuit, furent détruits et tous les habitants faits prisonniers. Niélé n’échappa que par hasard au carnage, les habitants ayant eu le temps d’évacuer le village avant l’arrivée des guerriers de Tiéba.
A la suite de ce coup de main, Tiéba se serait fait payer 1000 captifs et 120 chevaux par Pégué. Ce chiffre est évidemment exagéré ; je crois qu’en le réduisant au tiers on ne doit pas être loin de la vérité.
Toute la force de Pégué consiste dans ses captifs, qui me paraissent nombreux ; tous les togoda que j’ai vus lui appartiennent ; mais je ne crois pas que ce chef puisse mettre sur pied plus de 2000 guerriers armés de fusils et 50 à 60 chevaux.
Le refus de Pégué de me laisser pénétrer dans sa capitale me cause beaucoup de chagrin. Niélé par elle-même n’offre rien de particulier, mais je crains que d’autres chefs ne me fassent le même accueil. Quant à obtenir de bons itinéraires avec des gens si méfiants et si superstitieux, je ne puis y songer sans compromettre la suite de mon voyage.
Le croquis de la ville est la fidèle reproduction du dessin que Diawé m’a fait dans le sable à son retour au togoda. Le village principal est à peu près au centre de l’enceinte extérieure et est séparé d’un autre groupe d’habitations, où la population est moins dense, par une rivière bordée d’une très belle végétation. Ce cours d’eau, quoique non éloigné de sa source, est déjà profond et on le traverse sur deux petits ponts en bois ; le petit affluent qu’il reçoit à droite n’est composé que d’amas d’eau stagnante, non potable, et traverse une bananeraie contenant environ deux fois autant de bananiers que celle de Dioumanténé (environ 2000 pieds), mais tous sont très jeunes et n’ont pas encore de régimes.
Niélé.
C’est dans les terrains vagues qu’on a pris les terres nécessaires à la construction d’un mur d’enceinte et des habitations, qui sont ou rondes ou carrées. L’enceinte, en pisé, haute de 3 m. 50 environ, est tracée un peu en crémaillère ; comme à Dioumanténé, une banquette en terre permet aux tireurs de faire feu par-dessus la crête. Dans quelques endroits, le mur est percé de petits créneaux de forme triangulaire.
Le logement particulier de Pégué se trouve au centre du village principal et comprend, outre des cases rondes ou carrées, une dizaine de cases à un étage, comme il y en a quelques-unes à Bammako.
Le grand village seul est bien peuplé ; les groupes de cases en deçà de la rivière sont peu habités et la population y est très clairsemée.
En dehors du fond de la population, qui est Siène-ré, il y a quelques Mandé-Dioula qui sont musulmans et s’occupent de commerce ; je ne crois pas qu’au total le chiffre de la population dépasse 3000 à 3500 habitants.
Niélé est cependant le plus grand centre de toute cette région ; viennent ensuite Mben ou Mbeng-é (environ 2000 habitants) et Ngokho (1000 à 1500). Quand les indigènes parlent de Niélé, ils disent : « Niélé est à peu près aussi grand que Sikasso ».
Dans les villes non commerçantes il me paraît du reste difficile que la population dépasse le chiffre d’habitants que j’assigne à Niélé : pour que 3000 indigènes vivent sans presque recevoir de denrées de l’extérieur, il faut qu’il y ait de nombreux champs. Si la population dépasse un tant soit peu ce chiffre de 3000, que je considère comme un maximum, les cultures les plus éloignées s’étendraient à environ 10 à 12 kilomètres de la ville, ce qui est déjà loin pour y aller travailler et récolter le grain.
Aux abords de Fourou, par exemple, où il y a relativement peu de terrains en friche, à cause de la nature ferrugineuse ou marécageuse du sol, les cultures s’étendent à 8 ou 9 kilomètres du village. Les indigènes ne s’y rendent pas volontiers, de crainte d’être enlevés : les cultures en souffrent et les champs sont cultivés avec beaucoup moins de soin que ceux situés dans un rayon moindre.
Il se tient quotidiennement à Niélé trois petits marchés, où l’on trouve à acheter, comme partout, du tabac à priser, de la graisse de cé et des condiments. Les marchés, que j’ai décrits déjà plusieurs fois, sont sans importance, les marchandises de cinquante vendeurs pouvant être toutes achetées pour quelques milliers de cauries. Mais le lundi il y a grand marché ; il se tient au sud de la ville et à l’extérieur sur une place où il y a quelques bombax ; deux de mes hommes que j’y ai envoyés pour acheter du sel m’ont dit n’avoir vu aucune marchandise d’Europe ; il y avait beaucoup de monde, paraît-il, mais pas plus de denrées à vendre qu’à Fourou. L’affluence considérable des visiteurs sur les marchés, à partir de Dioumanténé, tient à ce qu’il s’y débite beaucoup de dolo ; les hommes des environs ne se rendent pas au marché pour vendre ou pour acheter, mais la plupart pour y voir des amis, causer et surtout y boire du dolo ; c’est en quelque sorte la foire de nos campagnes, où l’on voit à côté de vendeurs et d’acheteurs quantité de gens qui viennent pour se distraire.
Le sel (valeur 8 fr. 50 le kilo), la poudre et les chevaux viennent de Kong. Les tissus et marchandises européennes y sont apportés également de temps à autre par les marchands de cette ville, qui les achètent à Salaga ou à Bondoukou.
Bammako est évidemment plus près de Niélé (25 à 30 jours), mais on n’y trouve encore rien à acheter, et si les marchands désirent se procurer perles, articles de Paris, armes, poudre, tissus assortis, ils sont forcés de se rendre à Médine, ce qui porte leur voyage à 60 jours. Avec cela, le passage chez Tiéba et Samory, ces deux souverains si remuants, ne s’effectue jamais sans danger ; de sorte que nous ne sommes pas en mesure d’alimenter avantageusement cette région de nos produits manufacturés ; elle sort de la zone commerciale tributaire du Sénégal et ne peut être alimentée que par les marchés de Salaga et de Bondoukou, distants de 40 jours de marche de Niélé.
Pendant mon séjour à Tiong-i et à Fourou et en vue d’un prochain passage dans le Follona ou les régions avoisinantes, j’avais obtenu sur ce pays et ses habitants quelques renseignements que je n’avais pas consignés sur mon journal, ayant toujours l’espoir de visiter en tout ou en partie cet intéressant pays.
Un de mes informateurs était un Tagoua[42] de Ngokho. C’est de lui que je tiens à peu près tous les renseignements que je vais consigner ici.
Niélé, d’après la légende, aurait été fondé par des chasseurs presque blancs, venus du nord : des Arabes, dit-on. Ces chasseurs seraient arrivés il y a plusieurs centaines d’années dans le Follona, où ils vivaient exclusivement du produit de leur chasse ; longtemps ils ont vécu à l’état nomade, campant par-ci par-là avec leurs meutes de chiens ; enfin, un beau jour, ayant trouvé un emplacement qui leur convenait pour s’y établir définitivement, ils cueillirent des feuilles aux arbres du marigot du vieux Niélé et les portèrent aux chefs du pays en leur disant : « Il y a longtemps que nous voyageons dans votre pays ; nous avons trouvé maintenant un endroit où il y a beaucoup de gibier ; voici des feuilles que nous avons coupées aux arbres qui ombragent la rivière près de laquelle nous voudrions nous établir : si vous y consentez, le pays ne manquera jamais de viande séchée : vous la trouverez toujours chez nous. » Les chefs siène-ré ayant accordé la permission qu’on leur demandait, les chasseurs fondèrent un village, qu’ils nommèrent Nouélé, ce qui dans leur langue voulait dire : « Qui nous est donné ». J’ai cherché ce mot dans mon dictionnaire arabe et j’ai en effet trouvé que Nouélé, نوال, voulait dire « don, cadeau ». Au bout de nombreuses années, la population s’étant accrue, et le gibier faisant défaut, ils procédèrent de la même façon et fondèrent plus dans l’est un autre village, qu’ils nommèrent Kabara. C’est le Kawara actuel. Si réellement ces chasseurs étaient d’origine maure ou parlaient leur langue, l’étymologie de ce second nom serait « grand », كبر D’après un de mes informateurs, le nom de famille de ces Maures était Noupé, qu’ils ont conservé pendant fort longtemps ; cependant, dans la suite, les Siène-ré ne les désignaient plus que sous le nom de Nampou, ce qui veut dire « étrangers ». Les Mandé les appelaient Lounatié, mot qui en mandé a le même sens.
Le vieux Ouattara et les autres gens de Niélé avec lesquels j’ai eu des relations n’en savaient pas plus long, mais ils m’ont confirmé cette histoire de la fondation de Niélé et de Kabara par des Nampou chasseurs. Je comptais éclaircir cette question auprès de quelque musulman instruit de Niélé, si toutefois j’avais eu le bonheur d’en trouver un : malheureusement je n’ai pas eu cette chance pendant mon séjour ici.
Pégué m’ayant, par ses envoyés, renouvelé la promesse de me donner des guides pour me rendre jusqu’à l’entrée des États de Kong, je lui fais exprimer tous mes regrets de n’avoir pas pu lier plus intimement connaissance avec lui et demander de partir le 3 au matin. Le soir même, il me fait dire que c’est chose convenue et que le surlendemain on viendra me prendre de bonne heure.
J’ai fixé mon départ au vendredi 3 afin d’arriver le même jour à Oumalokho, dont c’est le jour de grand marché, et atteindre Déra ou Léra le dimanche (également jour du grand marché).
Vendredi 3 février. — Le guide de Pégué vient me prendre au togoda à huit heures du matin, et le départ a lieu un quart d’heure après. Dès le premier kilomètre, ce guide me fait quitter le chemin qui conduit à Niélé pour contourner la ville par le nord et me fait traverser et passer en vue de plusieurs togoda. Comme tous sont reliés à Niélé par un large sentier, j’en ai pris la direction à la boussole et ai pu ainsi déterminer l’emplacement de Niélé par recoupement à quelques centaines de mètres près. Ayant suivi la plupart du temps, en guise de chemin, des sillons de champs de mil, je ne suis arrivé à Oumalokho que vers midi.
Mon guide Ndo (le vieux Ouattara) et quelques hommes de Pégué étaient à l’entrée du village principal et m’avaient choisi un campement et une case à proximité ; pendant que mon domestique me préparait à déjeuner, je fis le tour du marché, qui se tient au sud du village. La place du marché n’est ombragée que par de maigres ficus, qui ne donnent pas d’ombre : aussi quelques marchands se sont-ils construit des abris en chaume dans le genre de ceux du marché de Ténetou.
Quoiqu’il n’y ait presque rien à vendre en dehors des condiments et des denrées du pays, il régnait une grande animation sur ce marché : les visiteurs étaient nombreux et les marchands de niomies et de dolo ont dû faire des affaires. J’ai calculé qu’il y avait à peu près 1500 litres de dolo sur le marché. En dehors des céréales (mil, maïs, etc.), j’ai vu trois paniers de boules d’indigo, beaucoup de poteries, quelques outils de fer pour culture, un peu de coton, une centaine de kilos de piments rouges et une cinquantaine de poulets ; pas d’articles d’Europe. Des marchands de Kong vendaient de la poudre, des morceaux de soufre et quelques pierres à fusil. Partout dans cette région le Mandé est coiffé du bonnet en drap garance. Ce bonnet, qui est très long, lui sert en même temps de poche ; il y loge ses cauries, son tabac, ses kolas. La pointe du devant est toujours relevée en forme de visière.
Les cauries dans le Follona sont toutes excessivement malpropres, et la fente du milieu est pleine de terre. Dans les États de Pégué comme chez Samory, la propriété est un vain mot : les malheureux qui ont gagné quelques centaines de cauries sont forcés de les enterrer dans leur case ou dans leur champ pour les soustraire à la rapacité des chefs qui les gouvernent.
Oumalokho se compose de trois villages assez grands non fortifiés : l’un est habité par les forgerons de Pégué, l’autre par des Mandé-Dioula musulmans et leurs captifs, le troisième l’est par des Siène-ré.
Presque toute la population vient de l’ancien Oumalokho, dont j’ai signalé les ruines et la montagne dans ma route de Dioumanténé à Niélé. C’est près du village des Mandé-Dioula que se tient le marché ; c’est là aussi qu’on trouve les cages à tisserands : j’en ai compté trente-deux, dont huit seulement fonctionnent aujourd’hui.
Devant le village des forgerons sont alignés quinze hauts fourneaux, dont cinq sont en activité ; je suis même assez heureux pour en voir débourrer un, ce qui, d’après mes noirs, est de très bon augure.
Ces hauts fourneaux sont construits d’une façon pratique ; ils me paraissent particulièrement bien conçus pour la facilité du bourrage et surtout du tirage ; chacun d’eux est pourvu de douze bouches de tirage mobile qui sont toutes en place au début et retirées au fur et à mesure de la combustion. Les forgerons, très nombreux autour de chaque fourneau en activité, semblent ne pas perdre de vue un seul instant leur besogne.
Pour le débourrage, ils attaquent vigoureusement le sable qui bouche l’ouverture principale. Pour cela ils se servent de pelles emmanchées très bien conditionnées. Ces pelles sont désignées en France sous le nom d’écoupe et la douille n’est pas rapportée. L’ouverture étant débouchée, deux ouvriers, à l’aide d’un poussoir en bois, sortent le bloc en fusion hors du cubilot à une dizaine de mètres en avant ; là il est couvert de poussier fin et battu avec de forts gourdins pour en détacher les scories ; cette opération terminée, le bloc, qui peut peser 40 à 50 kilogrammes, est retourné et on le laisse refroidir lentement.
Oumalokho ne possède pas de bœufs, mais j’y ai vu une centaine de moutons. J’y fus très bien accueilli, et les trois villages m’envoyèrent chacun du riz, du mil, des poules et des pintades. Après avoir remercié tous ces braves gens et distribué quelques cadeaux, j’allai me reposer à l’ombre d’un bombax, car ma case n’était pas tenable. Dans cette région, les cases sont si petites que c’est à peine si l’on peut s’y étendre. Elles sont rondes, d’un diamètre de 2 m. 50, et pourvues d’une sorte de mur intérieur en forme de paravent qui bouche presque la porte et qui laisse à peine pénétrer le jour ; la porte est en outre munie d’une véranda en paillote qui se termine à 40 centimètres de terre, de façon qu’il n’entre pas un brin d’air dans ces tristes cases.
Dans la soirée, le fils du chef de Makhandougou vient me voir. Ce jeune homme, qui s’appelle Ardjouma, « Vendredi », me souhaite le bonjour de la part de son père, musulman influent de la région ; il me raconte que j’étais apparu en rêve à son père il y a plus de six mois et qu’il avait tout préparé pour bien me recevoir. Il a fait châtrer et engraisser un bouc à mon intention. Je trouverai aussi un logement propre tout préparé à Makhandougou.
Après le dîner, ce brave garçon est venu coucher à mon campement afin d’être prêt en même temps que nous, si nous partions de bonne heure.
Samedi 4. — Le départ a lieu au clair de lune. Après avoir dépassé le dernier des villages d’Oumalokho, nous avons eu quelques difficultés à traverser un ruisseau marécageux. Il a fallu décharger les animaux ; mais à part cela la route a été partout bonne ; le sentier, élargi par les habitants de Kéoualésou (village fondé par la mère de Pégué), a 1 m. 20 de largeur. Cette région est peu accidentée : on ne franchit que de petits plateaux séparés les uns des autres par des bas-fonds marécageux, presque tous à sec actuellement. Les cultures d’ignames sont remarquables par le soin qu’on a mis à isoler et aligner les pieds. Les cultures de coton sont belles aussi, mais aucune n’est en plein rapport.
Hauts fourneaux et forgerons.
Dans les endroits incultes errent des bandes de pintades sauvages et de petites biches en grande quantité.
Avant d’arriver au petit ruisseau qui précède Makhandougou, Ardjouma me fit voir un large sillon couvert de végétation : c’est le chemin d’invasion que Tiéba suivit pour se rendre de Sikasso à Kawara. Afin de surprendre ce village qui était très florissant, Tiéba n’a suivi aucun chemin (Ardjouma, du reste, m’a affirmé qu’il n’en existait pas). Il a coupé à travers la brousse et en quatre jours s’est rendu de sa capitale à Kawara, dont il fit presque tout le monde captif.
Une demi-heure avant d’entrer dans le village, on passe en vue de nombreuses ruines, dont quelques-unes sont très grandes ; elles datent de la même époque (1883). Les habitants ont à peu près tous été emmenés en captivité par Tiéba et ses gens, et il ne reste à Makhandougou que la famille d’Ardjouma et une centaine d’autres indigènes.
A mon arrivée à Makhandougou, Ardjouma me conduit directement chez son père, qui habite la partie est des ruines du village principal, près du chemin de Déra. Après m’avoir souhaité la bienvenue, le vieillard me mène par la main dans le local qu’il avait installé à mon intention ; il me fait dire que je dois me considérer comme chez moi et ne m’inquiéter de rien ; il donne devant moi ses ordres à ses captifs, qui m’ont paru très soumis et relativement bien élevés. Quelques instants après, un de ses hommes m’apporte la bête qu’il avait engraissée pour moi, un chapon, du lait, du riz, vingt œufs de pintade, du miel et des papayes.
Le local qui m’a été préparé est une construction à un étage ; elle est carrée et a 5 mètres de hauteur. La distribution intérieure est très simple : une chambre au rez-de-chaussée et une au premier étage. La cage de l’escalier, ou plutôt la rampe qui sert à se rendre au premier étage, est prélevée sur les chambres, de sorte que chacune a 2 m. 50 de côté sur 2 mètres.
La chambre du bas prend le jour par une porte en forme de T, et celle du haut par un trou ménagé dans la toiture. Cette lucarne est préservée des intempéries par une petite case en paillote, dont la partie qui fait face au nord est ouverte, mais peut au besoin se fermer à l’aide d’une petite porte en séko (paillasson).
Deux peaux de bœuf constituent l’ameublement de cette construction. Le vieux Ouattara qui m’accompagne me dit que les cases de Pégué sont en tout semblables à celle-ci, intérieurement et extérieurement.
Le vieux musulman, originaire de Kawara, n’est pas un lettré, il sait tant bien que mal lire son Coran ; cependant, il a réussi à acquérir dans la contrée un certain renom par sa piété et par la stricte observation des pratiques religieuses. J’allai le voir dans la journée et lui envoyai en cadeau : un beau pistolet à deux coups, de la coutellerie, des étoffes, des glaces, des fournitures de bureau, etc.
Il parut très satisfait et le soir, après le dîner, se mit amicalement à ma disposition. Je le questionnai sur Niélé et Kawara ; malheureusement il ne m’apprit rien de nouveau (il me confirma simplement ce que j’ai consigné plus haut au sujet de la fondation de ces deux villes). Puis il me parla longuement des malheurs qui étaient survenus à son pays, et ne me cacha pas qu’il en prévoyait encore d’autres après la fin de la guerre Tiéba-Samory. Les inquiétudes de ce brave musulman sont pleinement justifiées ; son pays traverse, pour le moment, une mauvaise crise, la politique suivie par Pégué étant contraire aux intérêts de son pays, comme je l’ai déjà dit.
Il me raconta que je n’étais pas pour lui un inconnu et qu’il m’avait vu en rêve. « Le pays dans lequel tu vas entrer est difficile, me dit-il, mais pour que tu sois venu jusqu’ici il faut que tu aies beaucoup de force dans la tête (de volonté), et tu passeras partout avec l’aide de Dieu ; je te le souhaite de tout cœur. » Sur ces mots il prit congé de moi, me donna sa bénédiction et ordonna à son fils Ardjouma de m’accompagner jusqu’à Déra et au besoin jusque chez Iamory.
Dimanche 5 février. — Déra étant assez loin et séparé de Makhandougou par un petit fleuve, je me mets en route à trois heures du matin, par un beau clair de lune ; il n’existe aucun village ni sur la route, ni à droite ni à gauche ; le pays est presque plat ; on traverse cependant plusieurs bas-fonds marécageux, dont l’un est agrémenté d’un groupe d’une vingtaine de palmiers : ce sont les premiers que je vois depuis fort longtemps. Le terrain est un peu boisé. Les arbres rabougris sont rares et font place à de beaux arbres de haute futaie. Bientôt on aperçoit sur la gauche la bordure verte d’un gros cours d’eau qui porte les eaux des environs de Niélé au fleuve de Léra. Le confluent de cette rivière, qui a 10 à 15 mètres de largeur, est à 1 kilomètre environ au nord du gué de Léra.
A sept heures, après avoir cheminé quelques instants dans un fouillis de verdure, qui offre aux voyageurs de jolis campements, on atteint les bords de la rivière de Léra. Cette rivière vient du Kénédougou et coule vers le sud-est ; elle sert ici de limite entre les États de Pégué et le pays de Kong. Sa largeur est de 50 mètres quand son lit est plein ; actuellement il n’y a que 20 mètres de largeur d’eau, et sa profondeur au gué est de 80 centimètres. Ses berges sont difficiles. Dans le lit de la rivière on trouve du gros sable et quelques roches de grès noir qu’on prend de loin pour du basalte. Son courant est assez fort ici, car en amont, près de son confluent avec l’autre rivière, il y a une chute. En hivernage, le passage se fait à l’aide d’une pirogue qui appartient aux gens de Léra. Le point de passage des pirogues est à quelques centaines de mètres en aval du gué.
La rive gauche est bien moins boisée ; elle se relève rapidement, et bientôt on atteint des champs ; deux heures après on est à Léra (ou Déra).
Cette petite ville est composée de quatorze petits villages, dont onze sont situés sur un même plateau ; les trois autres sont de l’autre côté d’une vallée marécageuse, dans laquelle les gens de Léra vont prendre l’eau.
Le marché se tient sur un petit éperon près du marais ; il est ombragé de nombreux bombax. Aujourd’hui il semblait très animé, et longtemps avant d’entrer dans le village nous entendions les clameurs des acheteurs et des vendeurs.
En arrivant, mes guides me conduisent au village du chef de Léra et lui expliquent ma présence ici. Le chef me donna une case pour passer les heures chaudes de la journée ; mes hommes durent camper sous un ficus près de ma case. Le gîte étant assuré, je me dirigeai sur le marché. C’est à midi qu’on peut le mieux juger de l’importance des marchés, car avant cette heure tout le monde n’est pas arrivé, et à partir de deux heures les gens des villages éloignés commencent à se retirer. J’arrivais donc au bon moment.
Voici, en dehors des menus articles se vendant en petits lots, ce que j’y ai vu ; environ :
Il se vendait aussi beaucoup de dolo et des aliments cuits.