Plantation de kola.
★
★ ★
Le sel qui se vend ici est plus fin et plus blanc que celui qui passe en transit à Bammako venant de Tichit, de la sebkha d’Idjil et d’autres mines de sel gemme du nord du Bakhounou ; la barre de sel est aussi plus grande. Il vient des mines de Taodéni par El-Arouan et Tombouctou.
On vend aussi ici du sel marin de Grand-Bassam, de la Côte-d’Or anglaise et du sel de Daboya (Gondja).
En dehors du kola, les gens de Kong portent encore quatre autres articles à Djenné pour y acheter du sel et les burnous en laine ; ce sont, par ordre d’importance :
1o Le tissu rouge et blanc fabriqué en bandes à Kong et cousu par les femmes en pagnes de 12, 13, 14 et 15 bandes. Ce pagne, qui est un vêtement de luxe pour les femmes de Kong, l’est aussi à Djenné et surtout à Tombouctou où on le nomme el-harottaf. A Kong, suivant les dessins, il porte les noms de babouroumosi, kébéguisé, ponguisé et dadji[62].
Ces pagnes valent ici, suivant le dessin et surtout la grandeur, de 8000 à 15000 cauries. A Djenné, un pagne de 10000 cauries vaut une barre de sel.
Cette étoffe est exclusivement fabriquée à Kong ; le fil de coton rouge est acheté par eux à Salaga ou à Bondoukou ; quand il fait défaut, ils achètent des foulards rouges et les font effiler par les enfants afin d’en utiliser les fils ; partout, dans les rues, on voit des gamins occupés à cela ; ils gagnent 10 cauries par foulard.
2o Le piment rouge (provenance de Niélé, du Follona, de Léra).
3o Le niamakou, espèce de poivre renfermé dans des coques de la dimension de grosses noix ; il est très estimé à Djenné et à Tombouctou ; ce condiment entre dans la composition de tous les plats de viande et des sauces. Il provient du Djimini, de l’Anno et du Gottogo ou Bondoukou.
4o L’or. Il n’est porté que fort peu de poudre d’or à Djenné, les gens de Kong ne tenant pas à s’en défaire. La majeure partie de la poudre d’or qui se trouve entre les mains des gens de Kong provient du Lobi, où on se la procure en échange de cuivre en barre ou d’esclaves, à bien meilleur compte que dans le Gottogo.
Sur Bobo-Dioulasou s’exportent en plus des mêmes articles que sur Djenné :
1o Un pagne pour femme, confectionné en mauvais calicot écru (provenant de Salaga). Cette pièce d’étoffe, composée de deux longueurs de 1 m. 75 cousues ensemble afin d’obtenir une plus grande largeur, est ourlée avec des fibres de palmier ban de façon à former des plis que l’indigo n’attaque que faiblement. Quand ce pagne est teint, il présente ainsi une série de petites raies d’un bleu azur, tandis que le fond du tissu est bleu indigo sombre.
Ce tissu est acheté à Salaga à très bon marché (60 centimes le mètre) ; le prix de revient d’un pagne pour les gens de Kong est de 2 fr. 10 ; prix de l’étoffe, confection et teinture, 80 centimes : total, 2 fr. 90.
A Kong même, le pagne se vend sira-tan = 2000 cauries ou 4 francs.
2o Le voile dont j’ai parlé à propos du costume des femmes à Kong.
Ces deux articles sont surtout échangés à Bobo-Dioulasou contre la ferronnerie, bêches, haches, lances de luxe, marmites en fer battu, etc., venant du pays de Tiéba et fabriqués par les Tousia et les Tourounga, peuples situés à l’ouest des Komono et des Dokhosié. Dans les environs de Kong il n’y a ni fer ni forgerons.
Tous ces articles en fer, y compris le beurre de cé[63] de provenance des Dokhosié et du Lobi, sont portés sur le Djimini et l’Anno (Mango), d’où l’on rapporte beaucoup, en dehors du kola, un tissu blanc grossier rayé de bleu. Une bande de 1 mètre de long sur 12 centimètres de largeur vaut 100 cauries ou 20 centimes, ce qui porte le mètre carré à environ 1 fr. 60.
Les achats de kola ou de marchandises de provenance d’Europe à Salaga ou à Bondoukou se font avec des pagnes en bande bleu et blanc de divers dessins, appelés logué ici, et surtout contre une couverture en coton bleu et blanc imitant le dampé de Ségou, mais bien moins bonne et moins chère, qu’on appelle siriféba. Ces deux articles sont exclusivement fabriqués à Kong et par les gens de Kong établis aux environs. Le prix du premier article est très variable, à cause du dessin et de la largeur de la bande, mais celui de la couverture est invariablement fixé à 6000 cauries (12 fr.) ; à Salaga elle vaut 16000 cauries (25 fr. 60).
C’est sur la route Salaga, Bouna, Bondoukou, Kong, Bobo-Dioulasou et Djenné que se fait le plus de commerce.
L’autre débouché, par ordre d’importance, s’étend vers les régions belliqueuses de l’ouest : les pays de Pégué et de Tiéba, sur lesquels les gens de Kong dirigent chevaux, fusils, poudre, silex, etc., qu’ils se procurent à Groumania et échangent exclusivement contre des esclaves.
Le fusil en vente ici est d’un modèle unique (le boucanier femelle) et se vend à Kong même : sira mokho saba, ou 12000 cauries (24 fr.).
Il existe également un petit mouvement commercial entre les Komono, les Dokhosié et les gens de Kong, qui leur vendent des armes et de la poudre contre du beurre de cé. Cette graisse, portée dans l’Anno et le Coranza, est échangée contre des kola ou des tissus.
Les relations avec le Mossi sont difficiles, parce que les routes directes n’offrent pas de sécurité aux marchands, qui sont forcés pour gagner le nord d’aller chercher une route soit à Salaga, soit dans le Bondoukou, ou bien alors il faut qu’ils prennent la route du Dafina et du Yatenga à Bobo-Dioulasou : aussi le commerce est moins important ; on envoie cependant dans le Mossi le pagne rouge et surtout de la vaisselle en cuivre, et du laiton en fil. Ces objets s’échangent avec de beaux bénéfices contre des chevaux et des esclaves.
On peut dire que le commerce d’ici est exclusivement entre les mains des gens de Kong. Je l’ai déploré bien des fois, car cet état de choses est un obstacle sérieux pour l’Européen qui voyage et qui cherche à recueillir le plus de renseignements possible sur la région. Quand on est forcé de s’informer auprès des gens mêmes du pays, on n’est jamais aussi bien renseigné que par les étrangers, qui ne mettent aucune défiance dans leurs réponses et ne se perdent pas en conjectures à la moindre question indiscrète.
Les gens de Kong voyagent beaucoup ; on en trouve un peu dans toute la boucle du Niger. Ceux qui ont eu des revers de fortune en route se fixent momentanément dans le pays qu’ils traversent ; aussi jamais ils ne voyagent sans emporter un métier portatif, car tous, sans exception, savent tisser.
Il y a relativement peu d’animaux de bât ici, c’est pourquoi les transports se font en général sur la tête ; si ce mode de transport est plus pénible, il est bien moins coûteux et presque plus rapide : là où un noir passe seul, il ne passerait pas avec ses bêtes.
Chaque jour on trouve à acheter matin et soir tout ce qui est nécessaire à la vie, ainsi que le coton et l’indigo ; le soir, vers cinq heures, le marché est très animé. A cette heure-là il y a au moins un millier d’acheteurs et de vendeurs sur la place.
Quant au grand marché, qui a lieu tous les cinq jours, c’est une vraie foire. Le côté nord et les échoppes sont appelés mokholokho (marché des hommes) ; c’est là que se vendent les tissus, couvertures, fusils, bonnets, glaces, perles, aiguilles et autres objets de provenance européenne, tels que vaisselle en cuivre, saladiers en faïence, calicot écru, foulards, etc. La partie sud du marché est appelée moussolokho (marché des femmes) ; c’est là qu’on trouve les denrées, condiments, coton, indigo, fruits, bois, les marchandes de niomies, de victuailles, etc.
On abat tous les jours un ou deux bœufs, et les jours de grand marché, plusieurs. Les rognons appartiennent de droit à Diarawary (le maire). Certains jours, il m’envoyait jusqu’à douze rognons en cadeau.
On ne débite pas de dolo sur le marché. Les visiteurs vont boire dans le quartier de Soumakhana. Là se trouve un groupe de cases où les femmes n’ont d’autre occupation que la préparation et la vente du dolo ; les jours de grand marché il s’en débite plusieurs hectolitres. Les buveurs sont assis dans les cases et se font servir dans des calebasses plus ou moins grandes ; le litre coûte environ 20 à 25 centimes. Ce qu’il y a de bien curieux, c’est que le monopole de la brasserie à dolo appartient à un groupe de fervents musulmans.
Je n’ai vu ni légumes ni fruits nouveaux sur le marché ; on trouve cependant à acheter ici du tintoulou[64] et du tingolotoulou[65] (tinkouloutoulou) ; on se sert aussi comme graisse du pépin pilé d’une courge sauvage appelée sira. Cette graisse donne très bon goût aux sauces de viande.
Comme il y a une cinquantaine de chevaux dans la ville, je priai mon hôte Karamokho-Oulé de vouloir bien me chercher une monture passable à un prix raisonnable. Il me trouva bientôt un cheval de cinq à six ans, qui me coûta 400000 cauries. Son propriétaire venait de Dafina et voulait le vendre contre des captifs à Pégué. Je comptais le décider à accepter du corail, des étoffes ou des armes en échange, mais il ne voulait vendre sa bête que contre des captifs ou 400000 cauries (sira ourou foula, environ 800 francs). Sur les conseils de mon diatigué (hôte), je me décidai à vendre au détail les marchandises nécessaires jusqu’à réalisation de la somme fixée.
Je fis un choix d’articles qui ne sont pas partout de vente courante, afin de conserver intact mon stock précieux, car, en dehors des marchandises que je savais recherchées par les noirs, j’avais emporté de France d’autres articles achetés en solde, afin de voir s’il est possible de les écouler dans les régions que j’avais à traverser.
J’ai vendu pour réaliser cette somme :
| Des galons en laine de toute nuance | ⎫ ⎪ ⎪ ⎬ ⎪ ⎪ ⎭ |
provenant de soldes. |
| Des galons en dentelle de couleur | ||
| Des boutons de livrée démodés | ||
| Des chromos | ||
| Des colliers et chaînes à chiens | ||
| Des foulards et fichus soie et coton | ||
| De l’étamine défraîchie | ||
| Des hameçons, aiguilles à coudre et d’emballage, des alênes de sellier, par centaines seulement, des perles blanches pour chapelets, du papier, etc. | ||
J’ai de plus dû vendre à mes protecteurs et à quelques amis douze pistolets à silex, six pièces d’étoffe, deux couvertures, quelques colliers de perles, un peu de corail et quelques coudées de soieries.
La vente de mes deux bœufs porteurs et de trois ânes[66] produisit en outre 128000 cauries. J’obtins ainsi un excédent de recettes de 200000 cauries, avec lequel j’achetai vingt pagnes rouges, dits ponguisé. Ces pagnes, me dit-on, sont très estimés dans le Mossi, et il est facile de les convertir avec quelque bénéfice en cauries.
L’aisance des habitants est manifeste ici ; on peut vendre des étoffes, soieries, florences, algériennes, gazes, jusqu’à 10 et 15 francs le mètre ; il en est de même des haïks, gandouras, turbans, burnous, etc., qui peuvent se vendre excessivement cher. J’ai dû nier avec la plus grande énergie que je possédais quelques-uns de ces articles, sans quoi il aurait fallu m’en défaire ; mes amis seraient venus insister auprès de moi pour me les faire céder.
On m’a beaucoup demandé aussi le tapis de Stamboul, le Coran, les autres livres saints, le foulard algérien, soie et or, dit lagan, les ombrelles, lunettes, revolvers, bougies, et même des montres, des balances et des mètres. Je puis dire qu’il est possible de vendre presque tout ce qu’on veut ici, à la condition de pouvoir en démontrer l’utilité et l’emploi.
Les acheteurs ont été assez raisonnables pour ne pas marchander, mes vendeurs ayant dès le premier jour posé en principe le prix fixe.
Voici une liste des articles demandés le plus souvent :
Soie à broder de toutes nuances en écheveaux ;
Livres saints, Corans, Évangiles, Pentateuques, Traités de jurisprudence, etc. ;
Drap ordinaire (rouge surtout, dit mourfi) ;
Du corail creux en grosses branches ;
De l’antimoine ;
Des bracelets en cuivre et en nickel ;
Des flèches pour les cheveux en métal ou en corne ;
Des médaillons façon or et bijoux or, bagues, chaînettes, etc. ;
Des foulards en soie noire et de couleurs voyantes ;
Des couleurs pour orner les Corans, de l’encens qu’ils nomment ousouma, des aimants pour sortir les paillettes de fer qui se trouvent mélangées à la poudre d’or du Lobi.
Les gens de Kong ont donné un nom caractéristique à l’aimant : ils le désignent sous le nom de négué-massa, « le roi du fer ».
On trouverait aussi le placement avantageux d’élégants petits étuis à antimoine, avec lesquels les gens aisés, femmes, hommes et enfants, se font les yeux.
L’antimoine, réduit en poudre très fine, est mélangé à du poivre très fort venant du Sud, de l’espèce dite feffé, qui, sans faire pleurer l’œil, l’humecte légèrement, force à ouvrir les yeux et donne de l’expression au regard.
On m’a également demandé des perles noires en verre, dites jai, rondes ou oblongues ; de petits peignes à barbe en corne, bois, écaille ou ivoire, à trois ou quatre dents, pour pendre au chapelet.
La population de Kong a six desiderata : elle demande pour être heureuse :
1o Un remède contre la filaire de Médine ;
2o Un remède pour guérir l’engorgement des ganglions du cou ;
3o Le moyen de percer le granit pour faire des puits et obtenir de l’eau ;
4o Une teinture rouge ;
5o Un remède qui donne l’intelligence[67] ;
6o Une bonne et courte route vers un comptoir européen plus rapproché que Salaga.
Dans mes conversations avec les anciens, j’ai eu souvent l’occasion de leur parler de Bammako. Pour plusieurs raisons les marchands de Kong ne s’y rendront jamais, même s’il s’y trouvait un grand choix de marchandises. Parce que :
1o De Kong à Bammako il y a cinquante jours de marche ;
2o Les pays de Pégué, de Tiéba et de Samory sont difficiles à traverser ;
3o La vie est trop chère dans toute la région de Samory ;
4o Il y a de grands espaces inhabités à traverser ;
5o Le marchand de Kong ne suit que des routes sur lesquelles il peut régler les étapes à 12 ou 16 kilomètres environ, car il porte sur la tête ;
6o Il ne suit que les routes qui appartiennent aux gens de Kong ou à leurs alliés, de préférence celles qui sont jalonnées par des colonies musulmanes ;
7o Autant que j’ai pu m’en assurer, on vend à Salaga aux mêmes prix qu’à Médine, si ce n’est à meilleur marché ;
8o Salaga est distant de Kong de vingt-six jours de marche pour un homme non chargé et de trente-huit jours pour un homme chargé à 25 ou 30 kilos ;
9o La route appartient aux gens de Kong presque jusqu’à Bondoukou, et partout on peut circuler sans armes ; il n’est pas rare de voir une femme seule faire le trajet sans incident.
Si nous portons aux gens de Kong des produits dans le Bondoukou ou à Groumania, dans l’Anno, ils créeront immédiatement une route sûre en envoyant de leurs gens s’établir dans tous les gîtes d’étapes, et abandonneront Salaga, beaucoup plus éloigné que Bondoukou. Nos marchandises sont plus prisées que celles des Anglais et des Allemands : la qualité inférieure de ces dernières ne les fait accepter qu’à défaut d’autres. Toutes mes marchandises sans exception sont de fabrication française et ont été proclamées par tout le monde de première qualité. J’aurais pu vendre, par exemple, tout mon calicot (acheté à Paris, 4 fr. 30, la pièce de 15 mètres) à raison de deux mitkhal d’or (24 francs). Nos comptoirs d’Assinie et de Grand-Bassam sont absolument inconnus. Je n’ai vu qu’un seul homme qui m’a dit qu’à huit jours de marche dans l’est de Mango (Gouénedakha ou Groumania) se trouvait Bondoukou, d’où partaient deux chemins, l’un sur Coumassie, l’autre sur Krinjabo. « Derrière Krinjabo, me dit-il, il y a des Nasara à côté de la mer, mais je ne connais personne qui y soit allé. »
Si nos maisons françaises ont un peu d’énergie, elles créeront des comptoirs à Bondoukou, à Groumania ou dans les environs, et enlèveront ainsi une bonne partie du commerce à Salaga.
Pendant mon séjour ici, j’ai reçu à plusieurs reprises la visite de fils de chefs ou de gens influents établis sur la route de Bondoukou ; ils venaient m’assurer que je serais bien reçu en passant chez eux et que l’on me faciliterait mon départ vers la côte quand je voudrais.
★
★ ★
J’espérais beaucoup trouver à Kong un document historique quelconque ou quelque légende sur l’établissement des Mandé-Dioula dans la région, et les péripéties qu’ont traversées jadis la région et les États voisins. Il n’existe malheureusement rien de semblable ici[68]. Une lettre de recommandation d’El-Hadj Mahmadou Lamini ez-Znéin, de Ténetou, pour l’almamy Saouty me donnait quelque espoir ; l’almamy malheureusement est mort et je n’ai pas trouvé auprès de ses fils quelque chose qui pût me renseigner.
Voici ce que j’ai appris : Kong aurait été fondée à la même époque que Djenné (1043-44). Ce n’est pas impossible, mais j’en doute fort, car dans aucune histoire arabe il n’est fait mention de l’existence de cette ville, et les premiers voyageurs qui révèlent l’existence de montagnes à Kong et d’un pays portant ce nom sont : Mungo-Park et Bowdich. Barth, lui, parle de l’existence d’une ville de Kong.
D’après mes informations, le pays était anciennement habité par :
Les Falafalla, se rattachant ethnographiquement aux Tagouano, rive droite du Comoé ;
| Les Nabé, | ⎱ ⎰ |
se rattachant aux Pakhalla de la rive gauche du Comoé ; |
| Les Zazéré, |
Les Miorou, se rattachant aux Komono, à cheval sur le haut Comoë.
Avant l’arrivée des Mandé-Dioula dans la région, Kong existait déjà, mais était une localité sans importance. Les Mandé-Dioula n’obtinrent pas des autochtones l’autorisation de s’y fixer, mais habitèrent Ténenguéra et un petit village disparu aujourd’hui (à deux ou trois kilomètres de la ville) que l’on nommait Limbala.
Les Mandé sont venus de deux directions différentes.
Les familles Ouattara, Daou, Barou, Kérou et Touré seraient venues du nord, de la région Ségou-Djenné. Les Sissé, Sakha, Kamata, Daniokho, Kouroubari, Timité, Traouré et une branche des Ouattara, eux, seraient originaires de la région Tengréla-Ngokho et surtout des villages situés sur la route du Ouorodougou à Tengréla (de Tengréla à Tombougou).
Leur apparition par ici ne se fit pas en masse et ne peut être comparée à une migration générale ; c’est au contraire par petits lots qu’ils sont venus, comme le font les Foulbé.
Plus intelligents que les autochtones, très actifs et généralement musulmans, ils ne tardèrent pas à se créer de belles situations dans le pays et à acquérir de l’influence.
Les Kouroubari fondèrent et occupèrent Limbala. Tandis que les Ouattara du nord s’établissaient solidement à Ténenguéra, Kawaré, Bogomadougou, une autre branche de Ouattara, venue du Ouorodougou, traversa le Kouroudougou[69], s’établit dans le Diammara et bientôt vint dans le Djimini.
Le premier Mandé-Dioula qui jouissait d’une influence réelle fut Fatiéba Ouattara, auquel succéda Bagui Ouattara, qui eut lui-même pour successeur Sékou Ouattara, grand-père de Karamokho-Oulé, chef actuel.
Sous le règne de Sékou, les Kouroubari avaient réussi à fixer leur résidence dans Kong même, mais ils n’y étaient pas les maîtres. Profitant d’un jour de grand marché, et de connivence avec les Kouroubari, les Ouattara de Ténenguéra, ayant à leur tête Sékou, et comme alliés les Barou et les Daou, s’emparèrent de la ville par un hardi coup de main, massacrèrent les chefs des Falafalla et substituèrent leur pouvoir à celui des autochtones.
L’avènement de Sékou Ouattara date environ de la fin du siècle dernier.
A sa mort, ses douze fils se partagèrent le pouvoir et s’établirent un peu partout, mais surtout sur les grandes routes rayonnant vers Kong. L’un d’eux, généralement le plus âgé, exerçait le pouvoir suprême.
Depuis une quarantaine d’années, le pouvoir est entre les mains de Karamokho-Oulé Ouattara, et sa résidence est Kong.
Diarawary, chef de village, est un Ouattara également, mais pas de la famille des souverains de Kong ; il ne descend ni de Fatiéba, ni de Sékou. C’est un Mandé d’origine Veï ou Kalo-Dioula, comme on les nomme ici, et il appartient à une famille influente du Diammara (pays situé entre le Djimini, le Tagouano et le Kouroudougou).
Il exerce les fonctions de maire, et est secondé par les sept chefs de qbaïla, qui sont en quelque sorte des maires d’arrondissement. Ils tranchent les différends que ceux-ci n’arrivent pas à régler et en réfèrent à Karamokho-Oulé pour les questions graves, peines capitales, expulsions, etc.
Karamokho-Oulé est un petit-fils de Sékou Ouattara. Son père, Gouroungo Dongotigui, appelé aussi Bagui, habitait Kimini, près Léra. Par ordre d’âge, il est le plus vieux des petits-fils de Sékou après Soukouloumory, qui n’a pas le pouvoir, pour des causes dont nous parlerons plus loin.
Son teint clair, presque celui d’un Peul pur sang, lui a valu le surnom de Oulé (rouge). Il est de taille moyenne, porte un beau collier de barbe blanche et a une figure tout à fait sympathique ; ses traits ne sont pas ceux d’un nègre, ni son intelligence non plus.
Dans le tableau généalogique de la famille des Ouattara que je donne ci-contre, on remarque que Sékou a laissé de nombreux descendants répartis sur tout le territoire, et qui ont tous un petit commandement, ce qui ne les empêche pas de reconnaître l’autorité absolue de Karamokho-Oulé et de la djemmâa de Kong, sorte de conseil des anciens dont Karamokho-Oulé est le président et le pouvoir exécutif.
Il veille à ce que ses parents ne se livrent pas au pillage et n’engagent aucune guerre ; aussi peut-on dire que, grâce à cet homme intègre et juste, estimé et aimé de tous, les États de Kong vivent dans la plus parfaite quiétude. On ne connaît pas d’ennemis à ce brave chef.
Il exerce le droit de haute justice ; mais avant de prendre une décision il en réfère toujours au conseil des anciens.
Les Mandé-Dioula de Kong ont une horreur instinctive de la guerre, qu’ils considèrent comme déshonorante quand il ne s’agit pas de défendre l’intégrité du territoire. Leur force armée réside surtout dans l’emploi des guerriers de leurs vassaux, les Komono, Dokhosié, Lobi, etc. Karamokho-Oulé n’a qu’une cinquantaine de guerriers à Kong, ils lui servent de courriers et vont porter ses ordres. Par sa simple volonté, tout le pays se lèverait, tellement cet homme a su conquérir les sympathies et l’estime de tous.
Fatiéba, ancêtre des Ouattara.
Bagui lui succède.
Sékou, chef de Ténenguéra (route de Djimini), s’empare de Kong par un hardi coup de main, succède aux Kouroubari, qui y commandaient, et disperse les Falafalla et les Nabé, autochtones de la région.
Sékou laissa douze fils (tous morts actuellement), dont voici la liste par rang d’âge :
| RÉSIDENCE | |
|---|---|
| Samandougou | Bono, près Fasélémou (route de Bobo-Dioulasou). |
| Kombi | Kawaré (route de Bondoukou). |
| Morimakhary | Bogomadougou (route du Djimini). |
| Souma-Fing | Limono (route de Léra). |
| Souma-Oulé | Niafounambo (route de Léra). |
| Samba-Kari | Saouta, près Dialacoro (territoire des Dokhosié). |
| Kérémory | Tosiansou, près Sikolo (route de Léra). |
| Karakara | Kéméné, près Niassan (route de Bobo-Dioulasou). |
| Famakha | Noumandakha (territoire des Tiéfo). |
| Gouroungo-Dongotigui, appelé aussi Bagui | Kimini, près Léra. |
| Saliasahanou | Kondou, près Nafana. |
| Soury | Kapi (route de Léra). |
| PETITS-FILS DE SÉKOU ENCORE EN VIE | RÉSIDENCE ACTUELLE | |
|---|---|---|
| (4) | Kongondinn, fils de Morimakhary. | Territoire des Tagouara. |
| (7) | Pinetié, — id. — | — id. — |
| (8) | Badioula, — id. — | — id. — |
| (3) | Dakhaba, fils de Souma-Fing. | Limono (route de Léra). |
| (6) | Iamory, — id. — | Kimini (route de Léra). |
| (2) | Karamokho-Oulé, fils de Gouroungo-Dongotigui (appelé aussi Bagui). | Kong. |
| (5) | Kérétigui, — id. — | Kong. |
| (1) | Soukouloumory, fils de Saliasahanou. | Birindarasou (route de Léra). |
| ARRIÈRE-PETITS-FILS DE SÉKOU AYANT QUELQUE AUTORITÉ | RÉSIDENCE | |
|---|---|---|
| Mory Ciré, petit-fils de Samandougou. | Bono (route de Bobo-Dioulasou). | |
| (9) | Bakari, petit-fils de Kombi. | Kawaré (route de Bondoukou). |
| Dabéla, fils aîné de Pinetié. | Mélenda (route du Djimini). | |
| Massa-Gouli, fils puîné de Pinetié. | Ténenguéra (route de Djimini). | |
| Morou, autre petit-fils de Morimakhary et fils de Kankan, décédé. | Kotédougou (près de Bobo-Dioulasou). | |
| Sabana, fils de Iamory. | Limono (route de Léra). | |
| Wouintétou, petit-fils de Souma-Oulé. | Niafounambo (route de Léra). | |
| Massa-Dabéla, petit-fils de Samba-Kari et fils de Barakhatou (décédé). | Saouta (territoire des Dokhosié). | |
| Ali-Ierré, frère cadet de Massa-Dabéla. | Diébougou (territoire des Dian-ne). | |
| Baba Ali, petit-fils de Kérémory. | Territoire des Tagouara. | |
| Kongondinn, frère cadet de Baba Ali. | Tosiansou (route de Léra). | |
| Soma, plus jeune frère des deux précédents. | Gouéré (près Dialacoro, territoire des Dokhosié). | |
| Mori-Fing, petit-fils de Karakara. | Kéméné (route de Bobo-Dioulasou). | |
| Kandingara, petit-fils de Famakha. | Dandé (territoire des Tagouara). | |
| Lasiri, fils de Karamokho-Oulé. | Kong. | |
| Pinetié, fils de Soukouloumory. | Birindarasou (route de Léra). | |
| Assounou, petit-fils de Soury. | Kapi (route de Léra). | |
Les numéros indiquent l’ordre de succession au pouvoir si les choses se passaient légitimement. Actuellement le pouvoir est entre les mains de Karamokho-Oulé, quoique, suivant les règles, ce soit Soukouloumory qui devrait régner. Ce dernier mène une vie de débauche et d’ivresse qui l’a plongé dans l’abrutissement le plus complet, de sorte qu’il n’a jamais régné et qu’il est absolument oublié et méprisé de tous.
Le chef religieux de Kong est l’almamy Sitafa Sakhanokho ; il semble ne jouer aucun rôle politique et a beaucoup moins d’influence que n’en avait son prédécesseur l’almamy Saouty. Il est en quelque sorte le ministre de l’instruction publique de Kong, et a sous son autorité les écoles arabes (au nombre d’une vingtaine). Lui-même fait un cours aux adultes et aux hommes âgés. Karamokho-Oulé et tous les anciens, du reste, vont deux ou trois fois par semaine assister à des conférences faites par l’almamy Sitafa sur le Coran, l’Évangile et le Pentateuque.
L’instruction est très développée à Kong ; il y a peu de personnes illettrées. L’arabe qu’ils écrivent n’est pas ce qu’il y a de plus pur ; on est cependant étonné de les voir aussi instruits, car aucun Arabe n’a jamais pénétré jusqu’à Kong. L’instruction est donnée aux écoliers par des Mandé-Dioula qui en ont rapporté les éléments et quelques manuscrits provenant de la Mecque.
Actuellement il n’y a pas à Kong un seul musulman revenant de la Mecque. C’est à peine si, dans une période de vingt ans, il se trouve un pèlerin se rendant à la ville sainte.
Tous les Ouattara portent le titre de fama, massa, mansa (roi) ou massadinn (fils de roi) ; dans les actes écrits on les désigne par le titre d’émir beled (chef du pays).
Si les gens de Kong ne font pas la guerre, cela ne les empêche pas de faire des conquêtes ; ils y procèdent avec un ordre et une méthode remarquables, en envoyant le trop-plein de la population de la ville s’établir sur toutes les routes qu’ils ont intérêt à tenir.
Environnés de toutes parts de peuplades fétichistes, qui ne vivaient que de rapines et de brigandages, les gens de Kong ne pouvaient se livrer aux transactions commerciales et écouler leurs cotonnades qu’avec de grosses pertes, provenant de droits exorbitants à payer aux roitelets fétichistes des environs, sous peine de pillage.
Qu’ont-ils fait ? Ils ont établi, de proche en proche, des familles de Kong dans tous les villages situés sur le parcours de Kong, à Bobo-Dioulasou d’abord, à Djenné ensuite. Ils ont mis cinquante ans pour doter chaque village fétichiste d’une ou deux familles mandé.
Chacun de ces immigrants a organisé une école, demandé à quelques habitants d’y envoyer leurs enfants ; puis peu à peu, par leurs relations avec Kong d’une part, les autres centres commerciaux d’autre part, ils ont pu rendre quelques services au souverain fétichiste de la contrée, captiver sa confiance et insensiblement s’immiscer dans ses affaires.
Y a-t-il un différend à régler, c’est toujours au musulman que l’on s’adresse, d’abord parce qu’il sait lire et écrire, ensuite parce qu’il a la réputation d’être un homme de bien en même temps qu’un homme de Dieu.
Arrive-t-il que le musulman ambassadeur échoue dans sa mission, il ne manque pas de proposer au roi fétichiste d’employer l’intermédiaire des gens de Kong.
Du coup, voilà le pays placé sous le protectorat des États de Kong.
Les Mandé-Dioula de Kong ont ainsi essaimé sur toutes les routes qui mènent à un centre où leur commerce et l’écoulement de leurs produits les appellent.
Même dans les territoires appelés par les Mandé-Dioula : Bambaradougou[70], pays fétichistes limitrophes de leurs États, le chef ne décidera jamais sans consulter et prendre l’avis du karamokho ou du kémokhoba[71] le plus voisin de son village.
Le prestige dont jouissent les musulmans de Kong est considérable ; ils travaillent avec une méthode, une patience et une ténacité remarquables.
Leur influence s’étend partout, sauf dans le sud-ouest. Ils ont en effet jusqu’à présent presque négligé entièrement la direction de Tengréla et celle du Ouorodougou. Dans l’ouest, leurs colonies s’étendent par Nafana vers Djindana et Kouakhara dans le Tagouano ; mais, vers le sud, elles ne dépassent pas le Djimini et l’Anno.
On voit par tout ce que j’ai eu l’occasion de dire sur Kong et ses habitants que les Mandé-Dioula constituent une population active, laborieuse et intelligente. J’ajouterai que le fanatisme religieux est absolument exclu chez eux et que l’esprit de caste a presque disparu. Ainsi on ne voit pas un seul griot chez les Dioula, et tout le monde s’occupe de tissage et de teinture, tandis que chez les autres peuples que j’ai visités, tout ce qui n’est pas cultivateur et guerrier fait partie d’une caste inférieure et méprisée.
Dès que l’achat de mon cheval et des pagnes fut terminé, je priai Karamokho-Oulé de vouloir bien conférer avec moi sur le choix de la route à prendre pour gagner le Mossi. Les deux routes données par Barth, dans ses itinéraires, comme reliant directement le Mossi à Kong, n’existent plus. Peut-être n’ont-elles jamais existé. Aucun des villages cités par lui n’est connu ici. Quand on veut aller de Kong dans le Mossi, on se rend soit dans le Gottogo pour y prendre un des chemins menant par Bouna et Oua à Waghadougou, soit à Salaga, afin d’y gagner la grande route Salaga, Oual-Oualé, ou bien on passe par le Dagomba, Yendi, Sansanné-Mangho, Noungou et Koupéla.
Il existe également un chemin qui, du territoire des Komono, se dirige vers le Lobi, par le pays des Dian-ne, Diébougou, le Bougouri et Ouahabou.
Il aurait certes été bien intéressant pour moi de visiter les territoires aurifères du Lobi, mais je ne me sentais pas suffisamment protégé pour entreprendre ce voyage et il me semblait du plus haut intérêt, pour assurer le succès de mon entreprise, de voyager le plus longtemps possible sous la protection des gens de Kong. C’est pourquoi j’optai pour l’autre communication, la route Kong-Djenné, qui est très fréquentée et beaucoup plus courte que les autres, quoique moins directe.
Elle passe à Bobo-Dioulasou, et se dirige ensuite vers le nord-est à travers le Dafina sur Waghadougou.
Je me réservais, après avoir visité le Mossi et touché à l’itinéraire de Barth vers le Libtako, de prendre une des autres routes pour retourner à Kong, d’où je pourrais peut-être, comme on me l’a fait espérer, gagner facilement la côte par l’Anno, Groumania et la rivière Comoé.
J’allais quitter Kong dans d’excellentes conditions : mon séjour ici m’avait été profitable au point de vue des renseignements géographiques ; j’avais pu faire une ample moisson d’itinéraires.
Quelques informateurs ont poussé l’obligeance jusqu’à m’initier à la longueur des étapes à l’aide de bouts de paille servant de mesures de comparaison. Le mandé-dioula est réellement précieux dans beaucoup de cas. Quand, après-demain, je me mettrai en route, j’aurai en ma possession deux excellents itinéraires par renseignements de la route à suivre.
A ce propos, je vais dire en quelques mots comment j’ai dû procéder en route pour me diriger.
Avant de partir, muni de tous les renseignements contenus dans les auteurs arabes anciens, El-Békri, Ebn Khaldoun, Ebn Batouta, etc., possédant tout ce qui a paru dans les ouvrages des explorateurs modernes, Barth, Bowdich, Caillié, j’avais déjà pu me constituer une sorte de carte par renseignements, contenant souvent, il est vrai, des renseignements tronqués, mais où il se trouvait aussi, semés au hasard, certains noms de pays exacts, mais mal placés.
Arrivé à Bammako, à l’aide des tirailleurs en garnison dans ce poste je me constituai une série d’itinéraires par renseignements à travers les États de Samory et de Tiéba, ainsi que les noms des pays qui limitaient à peu près le domaine de ces deux souverains.
En route et au fur et à mesure que j’avançais, de nouveaux renseignements venaient confirmer ou annuler tout ou partie de mon travail, et voilà comment je procédais à des vérifications et à des rectifications. Arrivé dans un centre ayant quelque importance, lieu de marché ou point de passage de marchands, je m’installais dans le village, liant connaissance avec les habitants. Sachant parler convenablement le mandé, je ne manquais jamais d’amis, grâce aussi un peu aux cadeaux que je distribuais judicieusement.
Dans nos conversations, et sans avoir l’air de les interroger, j’apprenais le nom des divers États que l’on rencontrait successivement en allant vers les quatre points cardinaux. Une fois au courant des grosses lignes, je m’informais des centres principaux, et, de proche en proche, au bout d’une quinzaine de jours, j’arrivais à ébaucher quelques itinéraires.
Le malheur, c’est que le crayon et le calepin sont absolument prohibés : le papier excite la défiance chez l’indigène, de sorte qu’il faut faire de prodigieux efforts de mémoire pour se rappeler ce que l’on apprend par eux.
Les jours de marché, quand les indigènes des pays voisins arrivaient, ils ne manquaient pas de venir satisfaire leur curiosité et me rendaient visite. Là aussi il fallait lutter de ruse, je prêchais souvent le faux pour savoir le vrai, afin de me faire indiquer de quelle région et de quelle direction ils venaient. Après une conversation laborieuse d’une heure, ils ne manquaient jamais de me demander si je passerais dans leur pays. Sans rien leur affirmer, je leur disais que tout dépendrait de la viabilité des chemins, du passage des cours d’eau, de la longueur des étapes, de l’accueil que je recevrais des chefs, etc. Dans l’espoir d’obtenir un beau cadeau à mon prochain passage, ils me renseignaient sur le nombre d’étapes, la nature des cours d’eau à traverser et le nom des chefs à visiter.
Ce travail est laborieux, très laborieux ; mais il est utile et je dirai indispensable. Je n’ai jamais quitté une localité sans avoir au préalable, dans ma poche, un ou deux itinéraires différents et latéraux à la route que je me proposais de suivre, de façon qu’à la moindre difficulté je pusse me rejeter sur l’un d’eux et continuer ma route même, au pis aller, sans guide.
Je partais donc toujours dans d’excellentes conditions.
A ce propos, je ne manquerai pas de recommander d’avoir à se passer du secours d’un interprète, de ne pas poser de question brutalement, d’agir avec beaucoup de circonspection et d’amener l’indigène à vous parler de son pays sans qu’on ait l’air de l’interroger. Avec cela, il faut une excellente mémoire, contrôler souvent et surtout ne pas sortir de calepin.
D’autres fois, c’étaient mes hommes, de connivence avec moi, qui interrogeaient, et, dissimulé dans ma case, je notais soigneusement tous les noms propres et les directions.
Voilà pour les renseignements généraux, assez vagues quelquefois, mais prenant, par la suite, et avec de la patience, une consistance suffisante pour les considérer comme exacts.
Dans certains villages, quoique bien accueillis dans un but de lucre ou de trop franche hospitalité, on voulait quelquefois me retenir et ne pas me fournir de guide le lendemain pour l’étape suivante.
Afin d’éviter ces retards, en arrivant à l’étape mes indigènes avaient ordre immédiatement de reconnaître tous les chemins et où ils menaient. J’étais arrivé à les dresser et à en faire d’habiles limiers.
Voici comment ils s’y prenaient : en allant au fourrage ou au bois et quand ils rencontraient du monde rentrant au village, ils s’abouchaient avec les voyageurs, leur souhaitant le bonjour et leur demandant au hasard des nouvelles d’un village que nous savions à proximité et sur la route à suivre. Si réellement ils venaient de cet endroit, la route à suivre était connue ; dans le cas contraire, le marchand ou le voyageur ne manquait pas de répondre : « Mais je ne viens pas de tel endroit, la route est à droite ou à gauche de celle-ci », ou bien ils indiquaient de la main la direction.
Chez les Siène-ré, où j’étais plus versé que mes noirs dans la langue du pays, c’est moi qui faisais ce métier.
Mon départ est fixé au lundi 12 mars, d’accord en cela avec Diarawary et Karamokho-Oulé, qui me remettent une lettre de recommandation, sorte de sauf-conduit qui doit me permettre de passer partout.
J’en donne ci-dessous le fac-similé[72] et sa traduction :