Mai comporte une dizaine de groupes de deux familles, disséminés sur le plateau et séparés entre eux par des rôniers ou des groupes de bombax, de ficus ou de finsan. Sous ces arbres sont disposées en guise de nattes de larges dalles de grès prises dans la montagne et sur lesquelles les Tiéfo flânent pendant les heures chaudes de la journée. Ce qui donne encore un cachet particulier à Mai, ce sont les magasins à mil, qui ont exactement la forme de flacons à pharmacie.
De Mai on aperçoit les toits en paille de Dasoulami ; j’atteins ce dernier village vers onze heures du matin et suis immédiatement installé chez le chef de village, Karamokho-Dian Barou. L’accueil est bienveillant. Je retrouve du reste ici Karamokho Mouktar et l’autre vieux Dioula qui m’ont pris sous leur protection et ont préparé la population à mon arrivée.
Karamokho-Dian m’assure que d’ici je pourrai gagner sans difficulté Bobo-Dioulasou et Kotédougou, mais que la prudence commandait de séjourner ici quelques jours afin de lui permettre de préparer mon entrée dans ces villages. « Personne n’a vu de blanc dans ce pays, me dit-il, on te craint parce qu’on a peur que tu ne jettes un sort au pays : les blancs sont si intelligents et connaissent tant de choses, que nous en avons peur. »
C’est ridicule, mais absolument vrai : ces gens-là, Dioula et autres, nous considèrent comme des êtres surnaturels ; j’ai vu de braves gens avoir tellement peur de ma table, qu’ils venaient me prier de manger par terre. Je n’ai jamais pu comprendre ce qui dans ce meuble inoffensif pouvait inspirer une pareille terreur ; ma table est du modèle le plus simple qu’on puisse imaginer : le plateau est en bois blanc et le pied qui le supporte est un X.
Des musulmans lettrés sont venus à plusieurs reprises me demander si nous vivions dans l’eau comme les poissons ; comme j’essayais de leur prouver que non, l’un d’eux me dit brusquement : « Tu n’oses pas l’avouer, mais toi-même, on t’a vu te glisser dans un grand linge plein d’eau et y respirer. » J’ai de suite pensé à mon tub, qui contient environ 15 à 20 litres d’eau. Je le leur ai fait voir, mais ne les ai pas convaincus.
Le plateau de Dasoulami-Dioulasou est très grand. A l’ouest il s’étend fort loin et dans l’est il se termine près de Kotédougou ; vers le nord il s’affaisse insensiblement pour mourir sur les bords du Baoulé (une des branches de la Volta noire) (branche occidentale de la Volta). Sa constitution géologique est semblable à celle des pays que j’ai traversés de Kong jusqu’ici.
Habitations et magasins de mil des Tiéfo.
Le sous-sol est constitué de granit par-dessus lequel on rencontre assez fréquemment du grès stratifié très friable ou du schiste marneux. Au-dessus du grès et mélangé à ce dernier on trouve, mais rarement, un peu d’argile rouge mélangée à des agglomérés de fer. La végétation est luxuriante dans quelques endroits où la nappe d’eau est peu profonde, mais en général elle est rabougrie et clairsemée. La région est relativement bien arrosée, surtout au nord des Komono, mais les Dokhosié ont établi leurs villages à des distances quelquefois très grandes des biefs contenant de l’eau toute l’année. Sidardougou est le seul village possédant un puits. Les habitants, trop négligents, l’ont laissé s’écrouler à moitié et préfèrent boire de l’eau croupie qu’ils prennent dans une mare au nord du village.
La flore est la même que celle de notre Soudan ; le baobab cependant est devenu très rare, il est remplacé par le rônier, dont les indigènes tirent ici un vin de palme. Les Mandé-Dioula nomment cette boisson mboin. Ce palmier, de très belle venue en Casamance et même dans le Cayor, est ici beaucoup plus chétif ; dès qu’il a un mètre de hauteur il est mis en perce ; quand il est plus grand, les indigènes enfoncent dans le tronc de solides chevilles en bois pour qu’on puisse atteindre sans fatigue son sommet et y accrocher les boulines (calebasses) destinées à récolter le vin. Ce mode d’ascension dispense de l’emploi de la ceinture en liane à l’aide de laquelle les Sérères et les Diola de la Casamance grimpent sur les palmiers.
Le gibier à poil est peu abondant. De temps à autre on rencontre une bande de singes rouges dits pleureurs ou bien des singes noirs à long poil, à tête et queue blanches. Je n’ai pas vu de cynocéphales. On trouve aussi ici une variété de perruches grises un peu plus grosses que les youyou, mais également à courte queue comme ces derniers.
18 avril. — Arrivé le 8 avril à Dasoulami, j’ai dû, à cause du caractère superstitieux de la population, y prolonger mon séjour jusqu’au 17 du même mois.
Les musulmans lettrés et tous les habitants en général ont été très bienveillants à mon égard, je leur ai du reste fait de nombreux cadeaux, ce qui n’a pas peu contribué à me concilier leur amitié. J’ai trouvé ici un Sonninké nommé Mory Sory, originaire de Gondiourou, près Médine (Soudan français), qui a fait pour moi de la propagande tant qu’il a pu. Comme il jouit ici d’une grande considération, il est très écouté ; c’est chez lui que descendent les gens du Mossi, lui-même étant marié avec une femme du Yatenga et une autre de Mani.
J’ai rencontré chez lui plusieurs marchands de ce pays ; tous m’ont assuré que je serais bien reçu par le chef de Waghadougou, où je veux me diriger. Le fils du chef de Mani était également ici, et j’aurais volontiers fait route avec lui, mais il ne retourne pas de suite et doit auparavant faire encore deux ou trois voyages de Djenné à Dioulasou.
Il se tient ici, tous les cinq jours, un marché assez fréquenté ; c’est un marché de denrées seulement ; on trouve cependant à y acheter des bandes de coton blanc venant du Tagouara ; j’y ai aussi vu des boules de tiges d’oignons, sorte de julienne d’oignons qui est apportée de Bouna et vendue aux ménagères pour mettre dans les sauces.
Aspect des hauteurs à parois verticales du plateau de Dasoulami et de Bobo-Dioulasou.
Les gens du Dasoulami font un commerce de transit avec le sel, les kola, la ferronnerie et le koyo ou guisé, mais il est difficile d’apprécier l’importance de ce mouvement commercial ; je puis cependant avancer que les cauries sont rares ici et que deux ou trois familles seulement vivent dans une aisance relative. Je reviendrai sur le commerce de cette région à propos de Bobo-Dioulasou.
Pendant mon séjour ici j’ai vu une jeune fille qui avait les fesses tellement saillantes que je n’hésite pas à croire qu’elle est d’origine sud-africaine ; elle est du reste, comme type, couleur de peau et forme de seins, en tout semblable à la Hottentote exposée au Muséum d’histoire naturelle de Paris. Elle allait par les rues entièrement nue et portant toujours une petite calebasse sur la tête. Je m’informai de son propriétaire afin de savoir où il l’avait achetée et au besoin faire causer cette femme. Mais ce dernier, en fait d’explications, ne me raconta qu’une chose, c’est qu’il l’avait achetée enfant à Dioulasou et qu’il avait fait une fort mauvaise affaire, parce que cette fille est un peu folle : c’est ce qu’on appelle dans nos campagnes une innocente ; elle ne connaît rien sur son origine ; c’est une captive des Bobo, voilà tout ce que j’ai pu en apprendre. J’avais déjà vu une femme semblable à Sambadougou, mais la malheureuse était pour ainsi dire aveugle et totalement abrutie. Comment ces pauvres êtres sont-ils venus jusqu’ici, je me le demande. Si elles sont vraiment d’origine hottentote, pendant combien d’années et par quels chemins leurs malheureuses mères ont-elles été traînées ! Je serais plutôt porté à croire que dans des régions moins éloignées de nous que le bassin du fleuve Orange, dans un coin inconnu de cette mystérieuse terre d’Afrique, il y a encore quelques tribus de la même famille ethnographique.
C’est à Dasoulami que j’ai vu pour la première fois des lépreux, il y en avait trois dans le village ; on ne semble pas redouter la contagion. Ces hommes, quoique ayant les extrémités des mains et des pieds rongées, ne mangeaient pas à part et vaquaient parmi les autres personnes comme si de rien n’était.
Mardi 19 avril. — J’ai quitté Dasoulami accompagné par le frère de Karamokho-Dian qui doit me mener près de Guimbi, sa sœur aînée. Cette femme, qui est la veuve d’un chef, jouit, paraît-il, d’une grande considération dans la région ; c’est elle qui doit me faire présenter au chef des Bobo à mon arrivée.
Au départ, Mory Sory et beaucoup de musulmans sont venus me serrer la main et me souhaiter bon voyage.
La route est monotone, le plateau est presque dénudé, on coupe quelques oasis de jeunes rôniers et l’on traverse deux ruisseaux à eau courante ; vers le nord-ouest, le pays se relève assez sensiblement, on aperçoit dans cette direction une double ligne de collines. Plusieurs Bobo sont installés de distance en distance sur le bord du chemin et y vendent du mboin ; ce vin de palme est frais et vient d’être récolté ; celui que j’ai goûté à Dasoulami n’est pas buvable pour un Européen : il entre dans sa composition un noyau pilé qui est excessivement amer et qui lui donne un goût désagréable.
En approchant de Dioulasou nous laissons à droite un village bobo nommé Kinimé ; peu d’instants après, nous passons devant le premier village qui fait partie de Dioulasou et l’on m’installe sur la rive droite du ruisseau, dans le village des Dioula et des Dafing.
A mon arrivée, la veuve Guimbi fait les démarches nécessaires pour me présenter au chef de Dioulasou, qui consent à recevoir ma visite, mais, comme je me dispose à entrer dans son village pour le saluer, des hommes sur les argamaces (toits plats) me crient de m’en aller immédiatement, que le chef refuse absolument de me voir et de me laisser pénétrer dans son village ; certains d’entre eux brandissent des fusils et des sabres pour me faire peur. Je n’ai qu’à m’en retourner et attendre avec patience l’arrivée de l’imam, qui doit être de retour jeudi prochain, je le prierai de me faciliter une entrevue avec le chef : peut-être que les efforts de ce saint homme ne resteront pas stériles et que je pourrai voir ce terrible chef de Dioulasou.
Des hommes sur les toits s’opposent à l’entrée du capitaine à Dioulasou.
Bobo-Dioulasou, ou Sia, ou Dioulasou, est composé de cinq villages :
| Rive gauche du ruisseau. | ⎧ ⎨ ⎩ |
Un village de Bobo. |
| Le village du chef, où habitent des Bobo et des Dioula. | ||
| Le village de l’imam et de quelques Dioula Sakhanokho. | ||
| Rive droite du ruisseau. | ⎰ ⎱ |
Le village des Dioula de Kong et des Dafing. |
| Le village des Haoussa et des Sonninke. |
Le ruisseau qui sépare ces deux groupes de villages n’a qu’un filet d’eau courante et prend sa source un peu au delà de Kinimé. Son lit est formé de larges dalles de grès et ses berges sont par endroits profondément encaissées. Il y règne continuellement une grande activité : les femmes y lavent et y puisent de l’eau, des bandes d’enfants sont en permanence en train de s’y baigner, les ânes, chevaux, etc., y sont menés à l’abreuvoir, et quantité de canards, de poules, de pintades y prennent leurs ébats. C’est cette eau que boit la majorité des habitants, car il n’existe qu’un seul puits, près de Marrabasou (village des Haoussa).
Sur la rive droite de ce ruisseau sont disposés une série de locaux souterrains dans lesquels on descend par une ouverture ronde de 50 centimètres de diamètre et un tronc d’arbre entaillé en guise d’échelle ; des Bobo sont installés au fond de ces tanières et y font de la vannerie.
Pour se rendre compte du chiffre de la population totale de ces cinq villages, il faut distinguer la population fixe de la population flottante.
La première comprend :
1o Les Bobofing, non vêtus et sur lesquels je reviendrai plus tard ;
2o Les Bobo-Dioula ; ils sont tous vêtus, s’occupent un peu de commerce et possèdent quelques captifs ; ils ont adopté pour tatouage les marques du Mandé-Dioula ;
3o Les Dafing ou Dafina, qui sont venus il y a une quinzaine d’années du Dafina à la suite d’une guerre ; ils paraissent intelligents, font du commerce et possèdent quelques captifs ;
4o Les Dioula, venus de Kong ;
5o Quelques Haoussa et Sonninké, venus du Dagomba et de Salaga. Ils s’occupent de commerce et surtout de teinture. A Marrabasou ils ont une quinzaine de fosses à indigo en activité.
Au total, ces cinq éléments peuvent donner 3000 à 3500 habitants, auxquels il faut ajouter 1000 à 1500 étrangers du pays de Kong, du Haoussa, du Mossi, du Tagouara, etc., tous gens de passage ou momentanément fixés dans le village, mais n’y possédant que leurs marchandises et quelquefois rien du tout.
J’ai été frappé du peu de gens de Djenné que l’on rencontre ici. C’est que le commerce avec Djenné est à peu près exclusivement entre les mains des Mossi et des Haoussa. Ces derniers sont très nombreux ici, ils apportent tous du sel sur leurs ânes pour remporter des kola.
Les Haoussa ont un autre système de brêlage et de bâtage des bourricots que les Dioula, qui emploient, comme on sait, deux petits sacs remplis de balle de mil et placés perpendiculairement à l’échine de l’âne. Le système des Marraba consiste en un seul sac avec deux vides ménagés pour le passage de l’air et un large et épais paillasson destiné à protéger les flancs de l’animal bâté.
Quelques-uns de ces Haoussa sont des travailleurs, mais les autres, la grande majorité, quoique musulmans, s’adonnent à la boisson d’une façon peu raisonnable. Chez Guimbi, où j’habite, on débite de l’hydromel : ce sont eux les meilleurs clients. Presque tous ceux que j’ai connus ici venaient de faire partie d’une expédition contre le Gourounsi et n’en avaient rapporté comme fortune que quelques blessures de flèches. Leurs femmes haoussa ou yorouba sont de vraies ménagères : du matin au soir, elles s’occupent à filer du coton pendant que leurs maris dépensent ce qu’elles gagnent, et au delà, à boire du bési (hydromel). Beaucoup de ces femmes seraient jolies si elles n’étaient pas défigurées par une cicatrice qui commence au cuir chevelu pour finir à l’extrémité du nez, et une autre perpendiculaire à la première qui coupe le nez et la figure en deux ; elles ont aussi l’habitude de se rougir les dents en mâchant du kola et en se frottant ensuite les dents avec des fleurs de tabac.
J’ai remarqué que les Haoussa ne disent pas Djenné en mouillant le d pour obtenir le son du ج arabe, mais ils prononcent le nom de cette ville comme on le lirait en français, en ne prononçant presque pas le d : (d)Jenné.
Le marché de Bobo-Dioulasou a lieu tous les cinq jours et la veille du marché de Dasoulami ; on y trouve tout ce qui est nécessaire à l’existence, et, en ce sens, il est bien approvisionné. En fait de marchandises européennes, il s’y vend : le foulard rouge imprimé, à très bon marché ; quelques colliers de corail ; des pierres à fusil et quelques verroteries ; on y trouve aussi des bandes de coton du Tagouara, des fibres d’ananas écrues, rougies au kola ou teintes à l’indigo, pour broder les vêtements.
Il ne manque pas non plus de barbiers ambulants, ni de pédicures-manicures. Cette dernière profession est exercée par des gamins qui, à l’aide d’une méchante paire de ciseaux, coupent les ongles des pieds et des mains, à raison de 4 cauries par individu.
L’opération terminée, le pédicure remet au client les rognures des ongles, que ce dernier a soin d’enterrer précieusement dans un petit trou.
Mais la coutume qui m’a paru la plus singulière est la promenade, à travers le marché, d’un morceau de bois de 1 m. 20 de long, enroulé de chiffons, sur lesquels sont fixées des plumes de poule, le tout porté par un individu qu’accompagne un joueur de tam-tam, avec de nombreux gamins formant cortège.
L’heureux loustic.
Devant chaque marchand, le porteur du gris-gris le pose par terre avec cérémonie et puise à l’aide d’une petite calebasse à manche, qui peut contenir un litre environ, dans la calebasse du vendeur, sans que celui-ci proteste.
L’heureux loustic s’empare ainsi de tout ce qui lui convient, mil, riz, piments, sel, savon, graisse, etc., et dépose sa récolte dans les grandes calebasses que portent des gamins.
C’est en vain que j’ai demandé aux Mandé ce que cette coutume signifiait ; ils m’ont tous répondu que quand ils sont venus se fixer ici, cela existait déjà ; ils ne s’en préoccupent pas plus que cela. Probablement que le possesseur du fameux gris-gris, moyennant une petite gratification, les prévient quand il se dispose à faire un tour au marché.
Le commerce de transit a lieu dans les cases ; à cause de cela, il est difficile d’en apprécier l’importance. Ce commerce consiste en échange de sel, ferronnerie, bandes de coton, contre des kola. Ce sont là les principaux articles ; il y en a bien d’autres ; je les ai énumérés en parlant de Kong, je n’ai rien à y ajouter, si ce n’est qu’ils entrent pour une faible part dans le mouvement commercial de Dioulasou. Le commerce se fait à l’intérieur des cases ; c’est le diatigué (l’hôte) qui joue le rôle de courtier ; quand des étrangers descendent chez lui avec du sel, par exemple, c’est lui qui s’occupe de le leur faire vendre avantageusement et les abouche ensuite avec des gens venus avec des kola ou toute autre marchandise. Il serait, dans ces régions, de la plus grande impolitesse d’acheter ou de vendre quoique ce soit sans passer par l’intermédiaire du diatigué.
Pendant les vingt jours de route de Kong à Dioulasou j’ai soigneusement noté le nombre d’animaux et de porteurs que j’ai croisés en route.
Voici les chiffres :
| Sel. | Ferronnerie. | Tissus coton indigènes. | |||||
|---|---|---|---|---|---|---|---|
| 62 | ânes porteurs de : | 135 | barres | 10 | paniers | 6 | rouleaux |
| 12 | bœufs porteurs de : | 53 | — | — | — | ||
| 303 | porteurs de tout âge : | 220 | — | 26 | — | 65 | charges |
| Total pour les 20 jours : | 408 | barres | 36 | paniers | 71 | charges | |
| Chiffre total pour toute l’année : | 7344 | barres de sel | 648 | paniers | 1278 | charges |
| En chiffres ronds : | 7500 | — | 650 | — | 1300 | — |
Encore, dans cette énumération, il m’échappe forcément les marchandises qui suivent les sentiers latéraux passant par Donagué ; je ne compte pas non plus les animaux : bœufs, moutons, ânes, chevaux, etc. Je crois donc être au-dessous de la vérité en évaluant à 1200000 francs la somme des importations vers Kong pendant une année sur cette seule route de Kong à Bobo-Dioulasou.
Je puis sans hésiter avancer que les deux tiers de ces importations sont achetées avec des kola ; l’autre tiers est acquis avec du ponguisé (pagnes rouges de Kong), des cotonnades indigènes rayées bleu et blanc, des pagnes en calicot teints à Kong on Dioulasou, quelques armes, de la poudre, un peu de cuivrerie, du corail, du coton de couleur en fil, des foulards, quelques perles, etc. On peut admettre que les marchandises européennes ne rentrent que pour environ 100000 francs dans le mouvement commercial actuel sur la seule route de Dioulasou, Kong et Djenné.
La proportion des marchandises européennes dans les transactions pourrait certainement entrer pour moitié dans la valeur totale des importations, ce qui peut nous donner un champ d’opérations qui n’est pas à dédaigner, si notre commerce veut sérieusement s’en mêler.
Bobo-Dioulasou n’a actuellement aucune relation avec Sikasso, dont elle n’est éloignée que de douze petites journées de marche et avec laquelle ce marché traite quelques affaires en poudre, armes, captifs et chevaux en temps ordinaire.
Menguéra, d’après mes renseignements, n’est pas une ville, comme l’écrivent Caillié et Barth ; on entend ici par Menguéra tout le pays que nous connaissons sous le nom de Mienka, Mianka ou Mienkala, dont les centres principaux sont : Ngana, Tiéré, Fienso, Néneinsou, Ouattara et Djitamana. J’ai obtenu un bon itinéraire vers cette région. Quelques marchands portent des kola dans le Menguéra et en rapportent du sel.
Il existe encore un autre lieu d’échange pour le kola et le sel au sud-ouest de Djenné, on le nomme Faramakhana.
Le Mossi envoie quelques chevaux à Dioulasou et Dasoulami. Les marchands ne vont pas tous chercher le kola à Salaga ou dans le Gottogo, ils poussent généralement jusqu’à Kintampo (à environ huit jours de marche au sud-ouest de Salaga) ; pour s’y rendre, ils prennent la route de Lobi et de Bouna.
J’ai trouvé ici deux mots français en usage : le mot carda, désignant la carde à peigner le coton, et le mot barifiri (barre de fer), indiquant la quantité d’or qu’il fallait jadis porter à la côte pour obtenir une barre de fer. Le barifiri pèse 4 mitkhal, environ 17 grammes d’or, et coûte 120 à 130 sira de cauries. C’est une façon de parler que de donner le prix de l’or ; je n’ai pu en trouver une seule barifiri, même en en offrant 150 sira, d’où l’on peut inférer que s’il y a un peu d’or ici, il n’y en a pas suffisamment pour le faire entrer en ligne de compte comme objet de commerce.
1o Contrairement à ce que nous supposions, il existe au Soudan cinq variétés de sel de provenances bien diverses. Tout le sel, qui est consommé dans cette région jusqu’à Kong et au delà vient, d’après les Haoussa et les gens de Djenné que j’ai interrogés, des mines de sel gemme de Taodéni par Tombouctou à Djenné. Ce qui m’a frappé, c’est qu’il est absolument blanc, d’un grain très fin, et qu’écrasé il ressemble à notre sel fin de table. C’est une contradiction formelle avec ce que dit Barth : « Celle qui est la plus recherchée des cinq couches de sel des mines de Taodéni s’appelle El-Kahéla (la noire) ; sa couleur, en réalité, n’est pas noire, mais consiste en un beau mélange de noir et de blanc qui ressemble beaucoup au marbre. »
Il est impossible que Barth, qui est resté si longtemps à Tombouctou, fasse erreur ; je crois plutôt que cette quatrième couche a été épuisée quelques années après le passage de ce voyageur, et qu’actuellement ce sel blanc provient ou bien des trois premières couches, ou bien de la cinquième.
Les barres les plus légères pèsent au moins 32 kilogrammes ; elles sont marquées à l’encre de diverses façons.
Quelquefois ces marques sont accompagnées de noms propres ; j’y ai relevé ceux d’Omar, d’Othman et de Moussa. Ce sont probablement les noms des premiers acheteurs ou du producteur.
Les prix que donne Barth ont tous changé. Ce voyageur a vu vendre, à Tombouctou, les kola de 10 à 100 cauries ; leur valeur a depuis considérablement augmenté. Dans toutes les régions voisines des marchés que j’ai traversés, le plus petit kola coûtait toujours plus de 10 cauries ; il n’y a que le kola de Mango qui coûtait à Kong 5 cauries, mais qui, à Dioulasou, en vaut déjà de 20 à 25, et c’est le meilleur marché.
En 1855, Barth dit que le sel est envoyé de Djenné à Sansanding, où il est payé 2 mitkhal d’or la barre. Actuellement il vaut à Djenné de 20 à 25 ba de cauries, c’est-à-dire 3 mitkhal d’or ; rendue à Sansanding, la barre vaut 40000 cauries, chiffre bien trop élevé pour pouvoir lutter contre les sels de Tichit, venant par Ségou. D’après les renseignements que je crois avoir puisés à bonne source, le sel de Taodéni ne dépasse pas à l’ouest Sâro et San. La route qu’il suit est Taodéni, El-Arouan, Tombouctou, Kabara, Sofouroula, Hamdallahi, Bandiagara, ou bien encore Mopti, Niala, Djenné, Sâro, Bla. Ces marchés alimentent le Libtako, le Djilgodi, le Mossi, le Kipirsi, le Mianka, Bobo-Dioulasou et les États de Kong, une partie du Gourounsi, Oua et Bouna.
2o Le sel gemme en barres de provenance de la sebkha d’Idjil vient par l’Adrar et Tichit dans nos possessions du Soudan français ; dans l’est, les marchés extrêmes sont Sansanding et le Ségou ; il alimente les États de Madané, de Samory, le Ouorodougou et le Follona occidental.
3o Le sel en poudre de Daboya.
Transporté en calebasses ou en paniers, il alimente le Dagomba, le Mampoursi, une partie du Gourounsi, le Lobi, Oua, Bouna et pénètre dans la partie sud-est des États de Kong.
4o Le sel marin de la Côte d’Or anglaise, qui d’Accra remonte la Volta. Il alimente les mêmes régions que le sel de Daboya et pénètre beaucoup dans le Bondoukou et l’Anno.
5o Enfin, le sel marin fabriqué par les peuples de race agni, habitant la côte entre les lagunes et la mer (environs de Grand-Bassam et d’Assinie). Ce sel est transporté dans des paniers coniques par tout le Sanwi, le Bettié, l’Indénié, l’Anno, le Baoulé, le Morénou, l’Attié, l’Ébrié, etc. ; les Jack-Jack et les gens de Dabou en alimentent tout le bassin du Bandamma ou rivière Lahou.
En jetant un coup d’œil sur une carte, on constate qu’il existe dans cette partie du Soudan une zone, située entre 8° et 10° 30′ de latitude, où l’on peut se procurer les cinq variétés de sel, et que les autres régions sont moins favorisées sous ce rapport, puisqu’elles ne sont alimentées que par une seule variété.
On constate également que les sels de provenance européenne ne sont transportés qu’à 500 kilomètres environ de la côte ; que celui fabriqué par les indigènes ne supporte qu’un transport de 300 kilomètres ; tandis que les sels gemmes du Sahara, par leur extrême bon marché, peuvent encore lutter avec tous les autres sels à Kong, c’est-à-dire à près de 1300 kilomètres des mines de Taodéni.
Dès mon arrivée à Dioulasou, je m’informai de Kongondinn, le chef auquel j’étais adressé, et envoyai Diawé saluer celui qui le remplace à Kotédougou, car ce Ouattara est absent depuis des années. Il habite un village frontière du Tagouara, pays avec lequel il a maille à partir depuis plus de vingt ans et qui n’est pas encore absolument soumis. Actuellement ce chef réside, ainsi que son frère Pinetié, à Kokhoma, à quelques kilomètres au nord de Dandé (route de Djenné). Il est secondé, dans son organisation du territoire des Tagouara, par un autre chef, nommé Baba Ali, qui occupe, avec les Bobo-Dioula, un village situé un peu plus à l’ouest, nommé Gouéré. Sabana Ouattara avec les Dokhosié, et Souloumananofé avec les Tiéfo sont à Dandé, également dans le Tagouara, pour réprimer les brigandages auxquels se livrent les peuplades des environs. Ils occupent militairement la route de Bobo-Dioulasou à Djenné.
Diawé ne trouva à Kotédougou que Mamorou, connu sous le nom de Morou, un Ouattara, fils de Kankan, parent de Karamokho-Oulé, chef de Kong. Morou fit quelques difficultés pour me recevoir, mais quand il eut pris connaissance de mon sauf-conduit, il n’hésita plus ; c’était, d’après la lettre, bien chez lui que je devais me rendre et passer pour aller dans le Mossi. Lorsque Diawé lui demanda pour moi un homme pour me conduire chez Kongondinn, afin de conférer avec celui-ci sur le chemin à suivre, il avoua que ce dernier chef lui avait ordonné de faire le nécessaire pour me faire gagner le Mossi, et qu’il ne désirait pas me voir, de peur de mourir en voyant un blanc, etc. Ce refus me contraria beaucoup, d’abord parce qu’il m’enlevait l’occasion de juger de l’importance et de relever les deux rivières qui forment la branche occidentale de la Volta et d’amorcer les routes de Djitamana et de Djenné ; ensuite parce que depuis ma sortie de Kong c’est le cinquième chef qui refuse d’entrer en relations avec moi et de me voir. Voici leurs noms :
Voyageant dans d’aussi tristes conditions, je laisse à penser s’il m’est permis de faire utile besogne. Presque accusé de sorcellerie par cette population ignorante, et suspecté comme un être malfaisant, il m’est extrêmement difficile d’obtenir des renseignements sur la région que je parcours, toute question imprudente, tout acte de ma part mal interprété pouvant me faire sans merci rebrousser chemin. Je suis donc obligé de me tenir sur la plus entière réserve ; il ne m’est permis de voyager que très lentement et de ne m’avancer qu’avec la plus grande prudence, n’étant effectivement protégé par aucun chef du pays.
Si jusqu’à présent j’ai réussi à pénétrer jusqu’à Dioulasou, ce n’est que grâce à ma lettre de recommandation de Kong et à de nombreux cadeaux. Si je voyageais avec une simple petite pacotille, dès le quatrième ou cinquième jour de route je me verrais forcé de revenir en arrière, abandonné par tous ceux (musulmans et fétichistes) qui, peut-être, ne me secondent actuellement que par intérêt.
A Dioulasou j’ai été, plus qu’ailleurs, obsédé par des gens qui me demandaient des médicaments ; s’il y a une sollicitation de laquelle il faut se méfier, c’est bien celle-là.
Qu’un malade auquel on aurait administré un médicament absolument inoffensif, pour se débarrasser de son obséquiosité, vienne à mourir, sûrement l’Européen sera accusé de lui avoir jeté un sort ou d’avoir précipité sa mort.
C’est ainsi que le major Laing, qui soignait une vieille femme, près d’El-Arouan (au nord de Tombouctou), fut accusé par les Bérabisch de l’avoir empoisonnée et fut assassiné.
Voici comment je me tirais d’embarras ; cette méthode m’a toujours réussi et me procurait, outre l’avantage de m’éviter des clients, celui de me concilier l’amitié de la plupart des indigènes.
Je répondais invariablement aux solliciteurs :
« C’est vrai, les blancs connaissent beaucoup de médicaments, mais ils sont propres à leur pays. Allah a donné à chaque pays et à chaque peuple les médicaments et les plantes qu’exige le climat. Nos médicaments, qui sont bons pour nous, seraient certainement dangereux pour vous. Pourquoi me demandez-vous cela, à moi qui suis étranger ? Vous avez ici des vieillards à barbe blanche qui voyagent depuis plus de cinquante ans dans la brousse et qui connaissent tout : ce sont eux qu’il faut consulter ; leurs conseils ne vous feront pas défaut, j’en suis sûr ; adressez-vous à eux, Allah vous aidera. »
Les anciens, accroupis autour de moi, et l’auditoire entier ne manquaient jamais de dire en forme de conclusion : « Ce blanc parle bien, et ce qu’il dit est vrai, ini-sé, « merci ».
L’imam de Dioulasou, lui aussi, venait me demander des remèdes et des préservatifs contre les maladies, la guerre, les revers de fortune. Ce qu’il tenait surtout à savoir, c’est le nom des deux femmes d’Abraham. « Si tu me les apprends, me disait-il, ma fortune est faite, parce que j’ai rêvé cela la nuit, il faut que tu me le dises, j’ai absolument besoin de le savoir, sans quoi je ne réussirai nulle part. » Un autre musulman m’a demandé avec instance de lui révéler le nom de la femme de Jacob.
Ces malheureux sont d’une naïveté, d’une crédulité, dont rien n’approche. Heureusement qu’ils n’ont pas affaire à une société plus avancée qu’eux, sans quoi ils se feraient exploiter dans la belle acception du mot.
Mercredi 25 avril. — Le départ de Bobo-Dioulasou a lieu sans incidents : l’imam et quelques musulmans m’accompagnent jusqu’à la sortie du village.
Après avoir traversé Goua (village bobo), on atteint l’extrémité du plateau Dasoulami-Dioulasou, dont la descente a lieu assez facilement et ne nécessite pas le déchargement des animaux. On chemine ensuite le long de la base de ce soulèvement.
Dans la plaine on ne découvre que quelques collines mamelonnées peu élevées, isolées, semées au hasard, et n’ayant l’air de se rattacher à aucun système orographique. Sur une de ces collines est perché un village bobo nommé Koro, au pied duquel passe la route de Bouna.
Partout autour de la base du plateau se trouvent entassés de gros blocs de granit arrondis ; ailleurs ce sont des grès anguleux disposés et amoncelés d’une façon bizarre : on se croirait presque dans le lit d’un ancien glacier.
Il n’en est rien cependant, car nulle part je n’ai remarqué de traces d’affaissement ni de vestiges de moraines. Les couches de grès sont bien horizontales et disposées régulièrement. Ce désordre géologique est plutôt dû à l’action des eaux, qui, aidées des agents atmosphériques, ont à la longue désagrégé une partie de ce grand plateau, enlevé et entraîné les terres meubles, laissant à nu les blocs jadis recouverts de terre végétale, et érodé les hautes terres, dont les mamelons de la plaine ne sont plus en quelque sorte que les témoins.
A Bokhodougou on s’éloigne légèrement du plateau pour s’en rapprocher un peu plus loin. A la sortie de Niamadougou on franchit le dernier contrefort par un petit col d’où l’on aperçoit Kotédougou.
En approchant du village, je fus frappé de l’animation qui régnait aux abords ; je me demandais ce que cela signifiait, lorsque Diawé, qui a meilleure vue que moi, me dit : « Ici, ma lieutenant, jamais des dou qui fini », ce qui dans son langage veut dire : Il ne manque pas de dou par ici.
Il y en avait, en effet, partout, autour des cases, sous les arbres, dans les champs, dansant, faisant la roue, marchant sur les mains et courant de temps à autre après les spectateurs.
J’avais déjà vu de ces êtres grotesques à Dioulasou ; je vais dire ce que j’en sais :
Les dou sont des individus ridiculement déguisés, portant des vêtements sur lesquels on a cousu du dafou (chanvre indigène), des fibres et des feuilles de palmier ban ; comme coiffure, ils ont un bonnet ou une calotte également en dafou, surmonté d’un cimier en bois rougi à l’ocre, ou quelquefois muni d’un bec d’oiseau également en bois. Deux trous sont ménagés dans la calotte pour les yeux.
Ces dou sont abreuvés gratuitement de dolo par la population, qui leur fait cortège ; nuit et jour ils circulent dans le village, dans les champs, et rossent d’importance les gamins et quelquefois les grandes personnes, quand ils en rencontrent d’assez naïves pour avoir peur d’eux. Habillés de la sorte, circulant par la grande chaleur et buvant force dolo, on a vu de ces individus devenir ivres furieux et assommer des gens à coups de trique.
Promenade des dou.
C’est une coutume des Bobo : à la nuit tombante et au petit jour, les hommes suivent les dou en chantant en chœur à pleins poumons un air grave qui n’est pas sans harmonie. Malheureusement ce chant est entrecoupé par des cris de bêtes féroces que pousse ce peuple à demi sauvage.
Cette promenade des dou n’a lieu que rarement. Les Mandé, qui ne sont pas observateurs, ne m’ont pas renseigné, mais je crois pouvoir affirmer que c’est surtout à l’entrée de l’hivernage qu’ont lieu ces cérémonies. Pour eux, les processions dans les lougans ont peut-être pour but d’en chasser les esprits malfaisants au moment de la culture, ou bien encore de faire pleuvoir.
Chez les Bambara et les Malinké du haut Sénégal, il existe aussi des dou, mais ceux-ci sont inoffensifs. J’en ai vu deux un soir à un tam-tam de Komantara (Médine) chez Demba Sambala qui ne venaient là que pour danser. Les Khassonké les appellent mama (ancêtres).
Kotédougou était encore il y a une trentaine d’années un village peuplé exclusivement de Bobofing. Quand Kongondinn Ouattara et son frère Pinetié vinrent des environs de Kong (route de Djimini), avec leurs captifs à leur suite, s’y fixer, les Mandé suivirent, et peu à peu les immigrants formèrent deux villages. Le groupe total prit alors le nom mandé de Kotédougou. Ce changement de nom n’est pas rare dans cette région. En jetant un coup d’œil sur l’itinéraire que j’ai parcouru pour me rendre de Kong ici, on remarquera que les villages traversés par le chemin Kong-Djenné portent en majorité des noms mandé, quoique la plupart d’entre eux aient été créés par des Komono, des Dokhosié, des Tiéfo, des Bobo, et aient porté, à l’origine, des noms d’étymologie autochtone.
A la suite des guerres qu’El-Hadj Mohammadou Karanta, ex-chef de Ouahabou, fit dans le Dafina et le Niéniégué, un troisième élément, peu nombreux, composé de quelques familles du Dafina, est venu se greffer à cette population.
Les étrangers qui sont ici les plus anciens et en même temps les moins nombreux sont les Foulbé[78], représentés par une dizaine de familles, dont quelques-unes possèdent des captifs ; d’autres moins heureuses n’ont ni captifs ni troupeaux, et celles-ci élèvent le bétail pour le compte des Bobo et des Mandé, dont ils sont en quelque sorte les métayers. Cependant aucun d’eux n’est captif, comme je l’ai constaté dans le Follona, à Kong, chez les Komono et les Dokhosié. Dans ces pays on trouve un ou deux Peul captifs dans chaque village où il y a un troupeau, mais ce sont des Foulbé métissés, presque noirs.
Kotédougou marque la limite sud où l’on rencontre le Peul libre établi avec sa famille. Les Foulbé que j’ai interrogés m’ont dit qu’ils sont Sidibé, venus du Borgou ou Bourgou il y a environ soixante ans. J’ai cru tout d’abord qu’il s’agissait du Bargou ou Borgou situé au nord du Yorouba, et je me disais que Duncan pouvait bien avoir raison en signalant la présence vers Assafouda de gens qu’il croyait d’origine peul. Je me suis donc plus amplement informé auprès des vieux Foulbé, qui m’ont fait voir le Borgou au nord et au nord-est ; cela m’a fait souvenir que Mage, dans son histoire du Macina, dit que tandis que Tidiani gouvernait Hamdallahi et Bandiagara, Balobo, frère d’Ahmadou cheikh, s’était réfugié dans le Borgou.
Voici ce que j’ai appris à ce sujet : Borgou veut dire en poular « fourrage vert », c’est le bing kendé du Mandé. On est convenu de dénommer ainsi la presqu’île formée par les deux bras du Niger des environs de Sâro à Mopti, parce que c’est seulement dans cette région que pendant toute l’année on trouve du fourrage vert pour les chevaux : du borgou[79].
Djenné et ses environs, quoique faisant partie du Borgou, sont désignés aussi sous le nom de Djennéri.
Les environs de Sofouroula, Hamdallahi et jusque vers Bandiagara sont désignés sous le nom de Fakhalla.
L’ensemble des pays foulbé de la rive droite est connu par les Foulbé de cette région sous le nom de Fouta et ils n’entendent par Macina que les pays de la rive gauche du bras principal du Niger au nord de Diafarébé et de Sarédina.
Quant à Bandiagara et à toute la région des environs, c’est simplement le Tombokho. Bandiagara en est la capitale. Elle sert en même temps de résidence à Mounéri, chef des Foulbé, et à Domo, chef des Tombokho.
Il n’y a à Bandiagara que fort peu de Foulbé. La suite de Mounéri, successeur de Tidiani, occupe un groupe de cases, tandis qu’il y a dans Bandiagara quatre ou cinq gros villages de Tombokho. Le tout est entouré d’une seule et même enceinte.
Un Peul, venu de Ouaranko, m’a exactement fixé sur l’époque de leur migration chez les Bobo ; elle date de 1828 ou 1829, de l’époque où Ahmadou cheikh, fils d’Ahmadou Amat Labbo, conquit le Djenné sur le Ségou.
Les Foulbé de Kotédougou ne vivent pas dans le village même : ils se sont établis dans des cases en paille très confortables, à quelques centaines de mètres à l’ouest et au sud des villages Bobo et Mandé. Leurs petites propriétés sont entourées de haies vives ou de haies artificielles en épines. L’intérieur de leurs demeures est d’une propreté remarquable. Les abords sont dépourvus d’herbe et sablés. Les Foulbé vivent ici sous l’autorité des chefs du pays, mais règlent leurs différends en les soumettant au plus ancien des leurs ; dans certains cas, ils en réfèrent à Wouidi, qu’ils considèrent un peu comme leur souverain. Ce chef réside à quinze jours de marche vers le nord, à Barani ou Baréni (route de Dioulasou à Bandiagara).
Les hommes sont uniformément vêtus d’un grand doroké blanc en cotonnade du pays. Moins ample que celui des noirs musulmans, ce vêtement a beaucoup d’analogie avec la gandoura arabe. Ils ont adopté comme coiffure le bonnet mandé à deux pointes dit bammada, également en cotonnade blanche. Ils sont peu métissés et presque blancs. Tous sans exception sont musulmans, mais ivrognes dans toute l’acception du mot. Vers cinq heures du soir il n’est plus possible d’avoir un entretien sérieux avec eux : jeunes gens, adultes et vieillards sont ivres.
En dehors de l’élevage du bétail ils ont aussi de belles cultures entretenues avec soin, je pourrais presque dire avec luxe.
En général ils ne sont pas tatoués, quelques-uns sont cependant marqués comme les Dioula ou les Dafina. Tous ont les dents de la mâchoire supérieure excessivement saillantes, ce qui rend leur bouche plus que disgracieuse.
Les femmes ont le type sémitique très prononcé. Comme coiffure, elles portent les cheveux relevés sur le sommet de la tête en forme de casque, dont le cimier est agrémenté de cuivrerie mélangée de petits coquillages blancs. A l’extrémité postérieure du cimier sont suspendus six ou huit tubes plats en cuivre recouverts de coton artistement arrangé en forme de grappes de sorgho qui retombent en arrière et dissimulent la nuque.
Leurs enfants sont absolument nus. J’ai vu de jolies fillettes de sept à huit ans bien coiffées, mais pas même couvertes d’un chiffon. Pour des nègres, passe encore ; pour des enfants à peu près blancs, cela choque l’œil et fait pitié.
Leur langue est à peu près celle que parlent les Toucouleur du Fouta sénégalais. Quand la conversation ne sortait pas des choses banales, je comprenais tout ce qu’ils disaient. Entre eux ils ne parlent que le poular. J’ai remarqué qu’ils disent indifféremment : a nani poular, « tu comprends le poular », ou a nani foulfouldé, « tu comprends le foulfouldé ».