Dans la ruine de Toula.

Tous les gens qui reviennent de la colonne sont chassés des villages : les quelques habitants qui y restent craignent d’être encombrés de cadavres. La plupart de ces malheureux se nourrissent de tiges de mil et de maïs. On reconnaît le sentier qui mène à Sikasso aux cadavres dont il est jalonné, et aux rognures de tiges de maïs qui le tapissent. A Ouré les habitants m’ont dit que depuis deux mois ils ne mangeaient que des feuilles et quelques racines.

J’ai remarqué que beaucoup de ces malheureux semblent ne pas connaître l’igname sauvage : nulle part je n’en ai vu déterrer, quoiqu’il y en ait beaucoup dans les endroits humides ; par contre, le fikhongo est recherché avec soin par tous.

Le fikhongo est un tubercule rond, de la forme et un peu du goût du navet, mais plus fade ; on le reconnaît à sa tige, qui consiste en un brin d’herbe très mince, qui n’a que deux feuilles, et qui laisse échapper un suc laiteux quand on le coupe.

Au delà du Banifing, nous traversons encore deux ruines, après lesquelles nous sommes arrêtés par un farako, rivière-torrent dont le lit est obstrué de branchages. Sa largeur est de 20 mètres environ ; le courant, très rapide, a enlevé le pont en branchages qui existait. Il nous faut passer à la nage. Pas d’autre incident que l’écorchement des jambes de ma pauvre mule, qui s’était prise dans des branches et des racines enchevêtrées.

Au delà, nous traversons encore une ruine, puis nous atteignons Farabakourou.

A en juger par ses ruines, ce village devait bien avoir deux à trois cents habitants. Actuellement toutes les maisons en briques sèches sont effondrées, il ne reste qu’une quarantaine d’habitants. Quatre vieilles femmes sont assises à l’entrée du village et vendent des piments et des feuilles de baobab ; c’est tout ce qui reste du florissant marché de jadis.

Dans le village, nous avons trouvé un homme de Maréna, près de Kita. Il est de passage ici, se rendant à Gakhalou, dans le sud-ouest, pour y acheter du tabac ; depuis quatre ou cinq ans il s’est fixé dans cette région, attendant le règlement d’une affaire de captifs.

Jeudi 22 septembre. — A quelques kilomètres de Farabakourou, nous traversons deux marigots peu profonds, mais dangereux à passer en cette saison à cause de leur fond bourbeux. Entre les deux se trouve le village ruiné de Baffa. Nous sommes arrêtés par le passage du marigot de Samé, qui n’est franchissable qu’à la nage en cette saison ; les peaux de bouc sont déballées et le contenu est peu à peu passé sur l’autre rive, dans des calebasses que les nageurs poussent devant eux. Le temps se passe en arrêts devant ces cours d’eau dépourvus de ponts, et dangereux, soit par leur courant très rapide, soit par le peu de consistance de leur fond ; aussi suis-je obligé de marcher toute la journée pour atteindre Sékana, où je me dispose à camper. Entre le Saméko et Sékana se trouvent les trois ruines de Kokouna, Dialacoro et Kourbala.

Les ruines des quatre villages de Sékana sont situées sur une petite colline dont le pied est arrosé par un joli ruisseau allant rejoindre le Ménako, lequel se jette dans le Bagoé.

Une dizaine de gros baobabs sont groupés entre deux des villages ; cet emplacement servait de marché jadis. J’estime que la population de ces ruines devait s’élever au moins à 2000 habitants. Ce pays n’est plus le Tiénedougou, mais le Foulala ; il était habité par des Bambara Sokho, et en même temps par des Malinkés venus du Ouassoulou, c’est ce qui explique l’existence dans le même village de cases carrées bambara, et de cases rondes en terre, couvertes de chaume.

A Kourbala, j’ai rencontré un convoi de 240 porteurs du Ouassoulou, il venait de Koussan et portait des vivres à la colonne. Il y a là hommes, femmes et enfants. Comme ils marchent en file indienne et assez en désordre, ils couvrent plus d’un kilomètre de chemin. Le chef de convoi, auquel je demande combien il a de monde, me répond qu’il en a tellement qu’il lui est impossible de s’en rendre compte.

C’est toujours de la sorte que les indigènes fixent le nombre des guerriers ; dès qu’ils en voient passer pendant plusieurs heures, le chiffre sort complètement de leur imagination.

Voici ce que j’ai appris sur la formation des convois.

J’ai déjà dit que le pays de Samory était divisé en un certain nombre de provinces ou de districts, correspondant à peu près à l’ancienne division en confédération. A la tête de chaque province se trouve un chef, frère ou fils de l’almamy, ou chef de colonne, qui a sous ses ordres les chefs de village et les dougoukounasigui.

Lorsque ces gouverneurs partent en guerre avec leur escorte permanente, leurs sofa, ils procèdent à la levée des guerriers dans le pays et se portent sur le théâtre de la guerre. Le plus influent chef du village ou dougoukounasigui les remplace dans leur commandement territorial et organise le ravitaillement.

A des intervalles à peu près réguliers, une partie du produit du champ cultivé pour le compte de l’almamy dans chaque village est mis en route vers le théâtre de la guerre à l’aide de porteurs. Ces vivres sont destinés à l’almamy seul, qui en dispose comme il l’entend. Le chef réquisitionne de son côté pour lui et la troupe de son chef direct, et fait les envois à la colonne ; d’autre part, tous les malheureux qui ont des parents à l’armée leur envoient quelques provisions quand ils en ont, et à la condition seule qu’ils ont obtempéré aux réquisitions qui ont été faites chez eux, sans quoi leur bien est confisqué.

Tout ce monde constitue un convoi de quelques centaines de porteurs, ayant chacun une charge de 10 à 15 kilos, emballée dans un foufou (panier dont j’ai fait la description).

De sel, on n’en entend parler que rarement. De temps à autre, les chefs de sofa achètent une barre de sel au prix d’un ou deux prisonniers de guerre, ou de leurs sujets, quand ils n’ont pas de prisonniers. Parfois ils en donnent quelques grammes comme récompense à leurs guerriers, mais c’est tout à fait accidentel.

Les convois marchent généralement escortés de gens de renfort qui sont envoyés à la colonne, ou bien sous la conduite de griots.

Il y a dans ces convois des hommes, des femmes, et même des enfants. Ils marchent généralement une heure et demie sans s’arrêter. Aux endroits où il y a de l’eau, ils perdent aussi du temps à boire ou à traverser le cours d’eau. La débandade la plus complète règne dans les convois.

La nuit était venue et le convoi n’était pas encore totalement rendu à Sékana ; une partie des porteurs étaient perdus dans les hautes herbes et cherchaient à rejoindre les camarades déjà campés. On entendait des cris partout.

Une bonne partie de la nuit a été troublée par les appels des uns et des autres. Un griot, perché sur un pan du mur de l’enceinte délabrée, soufflait dans une corne d’appel et en tirait des sons lugubres ; il n’a cessé de se faire entendre qu’à minuit.

C’est inimaginable, ce tableau, ces faces de toutes nuances, depuis le rouge brun jusqu’au noir d’ébène, pour la plupart hideuses, qui vous font croire qu’on vit au milieu de démons. Ils circulent par le village, cherchant à se voler les provisions ; d’autres, trempés par la pluie, sont nus et sèchent leurs hardes aux feux.

Mais le plus grand nombre, vaincus par le sommeil et la faim, dorment pour oublier. Les cadavres en décomposition, qu’on rencontre par-ci par-là dans les ruines, répandent une odeur infecte qui m’empêche de fermer l’œil de la nuit.

Sékana a été détruit avant Ouré. Une partie de ses habitants étaient allés se fixer dans ce dernier village et à Niamhalla, d’après mes informateurs. En réalité, ils ont été tous vendus comme esclaves par les guerriers de Tari-Mori, lieutenant de Samory.

Vendredi 23 septembre. — Je quitte les ruines de Sékana au petit jour (cinq heures) ; il n’est pas possible de se mettre en route plus tôt, les mauvais passages étant trop nombreux ; vers sept heures nous franchissons un marigot dans lequel mon mulet s’embourbe jusqu’au poitrail ; mes noirs n’arrivent à le dégager qu’avec grand’peine.

Un peu plus loin on traverse les ruines de Sobléna et l’on atteint le Ménako, rivière très profonde dont le lit est obstrué de branches de sounsoun. C’est avec les plus grandes difficultés que nous le franchissons en employant les mêmes moyens que pour le Saméko. Le convoi se décide à construire un pont, beaucoup de femmes ne sachant pas nager : on va rester ici toute la journée. Comme je l’ai dit plus haut, le Ménako est le premier affluent du Bagoé ; il a une largeur moyenne de 20 mètres ; ses rives sont inondées. Sur la rive droite se trouvent les ruines de Ména ; c’est là que le chemin bifurque et va à droite à Bénokhobougoula.

L’autre sentier se dirige vers le nord-est afin d’atteindre le Bagoé, un peu au nord de son confluent avec le Baniégué, son affluent de gauche, que l’on traverse pour se rendre de Bénokhobougoula à Komina.

Le chemin longe ensuite, pendant environ 2 kilomètres, un joli petit ruisseau bordé d’une belle végétation ; on le traverse près d’une chute. Deux autres petits ruisseaux, ses affluents, vous séparent des ruines de Dinnsan, qui comprennent plusieurs groupes assez éloignés les uns des autres. On descend ensuite dans une jolie petite vallée boisée ; c’est le premier endroit un peu gai que je traverse depuis bien longtemps.

Le soir, nous campons dans les ruines de Tokoumana. Cette ruine n’est habitée que par un passeur et sa famille ; il s’est construit une échoppe en dehors du village, car l’intérieur est encombré de cadavres. La pluie tombe tous les jours, et rend les sentiers presque impraticables.

Samedi 24 septembre. — Deux ruines, Likana et Titiana, séparent Tokoumana du Bagoé. Avant la guerre actuelle, ce fleuve marquait la limite entre les pays de Samory et de Tiéba.

La rivière est bordée, à environ 1 kilomètre de sa rive, par une ligne de collines qui court vers le nord. Ses rives sont basses et inondées, les berges seules sont couvertes d’un rideau de verdure. La largeur du Bagoé est de 150 mètres environ, mais son courant est un peu moins fort que celui du Baoulé.

Le service de passage est fait par quatre petites pirogues pouvant contenir chacune trois ou quatre personnes. Je laisse à penser ce qu’il faut de temps pour effectuer le passage d’un convoi dans ces conditions, surtout quand on songe que le point d’atterrissage sur l’autre rive est situé à plus de 100 mètres en aval, à cause de la violence du courant.

Notre passage a lieu sans incidents.

Comme sur tous les bords de cours d’eau, il y a quantité de malheureux qui attendent le passage. Quelques-uns sont assis là d’un air résigné, ayant abandonné probablement tout espoir de revoir leur pays ; d’autres, auxquels il reste encore un peu de vigueur, comme au Baoulé, se battent pour entrer dans les pirogues, qui malheureusement ne peuvent contenir que peu de monde. Un sofa veut réquisitionner deux malheureux pour leur faire porter un colis à la colonne : ils se jettent à l’eau et se noient volontairement, aimant mieux mourir de suite que d’affronter une seconde fois cette route.

Si jamais l’almamy était forcé de rebrousser chemin rapidement, ce serait tout bonnement sa perte : avec le désordre, le peu de pirogues serait vite coulé, et il ne faut pas songer à traverser à la nage un cours d’eau semblable.

Quand on pense qu’il y a trois petits fleuves, et plusieurs grosses rivières difficiles à traverser, on se demande ce que serait une déroute dans de telles conditions. Franchir 200 kilomètres sans villages habités, sans nourriture, avec des passages aussi difficiles, ne serait pas possible.

Sur les deux rives, il y a de nombreux cadavres, moins cependant qu’aux abords des cours d’eau dépourvus de ponts et privés de pirogues.

La rive droite du Badié (Bagoé) est plus basse que la rive gauche, le terrain est fortement inondé, et pendant 3 kilomètres on traverse des terrains fangeux, couverts de hautes herbes. Mon mulet est à peu près fourbu en sortant de là.

Mais bientôt le terrain se relève. La végétation s’en ressent : il y a plus d’arbres que sur la rive gauche. Une heure après, on coupe un grand chemin, qu’on me dit venir de Saniéna et Komina, et allant à Tiékongoba, village sur la rive gauche du Bagoé. On aperçoit bientôt quelques cultures, des cé et quelques netté. A dix heures et demie, nous passons à environ 1 kilomètre au nord d’un petit village aux cases toutes neuves, perché sur une petite colline de l’autre côté d’un cours d’eau. Enfin, à onze heures, nous arrivons à Dioumana, où il y a une centaine d’habitants.

Sur la rive gauche du Bagoé, le pays s’appelle Siondougou. Ici nous sommes dans le Ganadougou. Comme sur l’autre rive, Dioumana est habité par des Foula du Ouassoulou et quelques Bambara. Quand la colonne de l’almamy est arrivée, les habitants ont fait leur soumission.

Je reste là pendant les heures chaudes de la journée, pour laisser reposer mon mulet, et reçois la visite de deux kokisi de l’almamy et d’un courrier porteur d’une lettre de bienvenue de l’almamy.

Les kokisi sont des captifs de l’almamy spécialement chargés de conserver les bœufs, chevaux, etc., pris sur l’ennemi. Quand on s’empare d’un village, ou qu’il fait sa soumission, ce sont deux kokisi qui veillent les récoltes sur pied jusqu’à maturité ; ils ont aussi à leur garde tout ce qui peut rester dans le village et que l’almamy ne juge pas à propos d’emmener.

Voici la traduction de la lettre de Samory :

« Au nom de Dieu !

« Louanges à Dieu ! Que les bénédictions et la paix de Dieu soient sur Ahmed (Mahomet) !

« Mille et mille salutations et mille souhaits de bonne santé de l’émir des croyants à son très cher et intime ami le chrétien français.

« Or je t’adresse cette lettre pour te faire savoir qu’aujourd’hui nous sommes dans la joie et rendons grâces à Dieu.

« Hâte-toi de venir auprès de nous, accours sans tarder, car nous désirons ta prompte arrivée auprès de nous.

« Et nous nous réjouissons de ton arrivée à cause de la grande amitié qui existe entre nous et les Français et de notre alliance.

« Sur ce, salut. »

Karamokho, sur le dos du billet, a inscrit son nom en français et un salut en arabe.

J’en donne ci-dessous le fac-similé.

Le soir je fais le reste de mon étape ; on traverse plusieurs petites ruines et quelques ruisseaux sans importance. Le pays est moins monotone : on voit dans l’est et le nord-est d’assez grandes hauteurs.

Nous couchons à Bassa, très grand et beau village, d’une propreté digne d’être signalée, car depuis longtemps je n’ai eu qu’à constater la trop grande malpropreté des lieux habités en général.

Une grande case carrée à deux portes a été aménagée à mon intention ; il y a du feu et une lampe dans un des coins de la case. Ce village m’a l’air salubre ; j’y ai vu des gens très vieux et bien portants, aucun d’eux n’était atteint d’ophtalmie comme c’est le cas chez les vieux généralement dans ces pays.

L’enceinte de ce village est très haute et en très bon état ; un échafaudage en bois destiné à recevoir les tireurs de la défense en fait tout le tour intérieurement.

Vue de Bassa.

Il m’est extrêmement difficile d’obtenir des renseignements, même les plus insignifiants : si je demande la distance d’un village à l’autre à deux personnes différentes, l’une m’affirme que j’y serai rendu de suite, tandis que l’autre me soutient que jamais je ne pourrai l’atteindre avant la nuit ; c’est désespérant, les renseignements font défaut, à plus forte raison, pour les cours d’eau. Cela tient à ce que les habitants ont presque tous fui devant la colonne de l’almamy. Quant aux gens de l’almamy, ils sont d’une rare ignorance ; il est vrai que beaucoup d’entre eux n’ont suivi qu’une fois cette route.

Dimanche 25 septembre. — Une heure et demie après avoir quitté Bassa, on arrive à Tiola, composé de trois très gros villages, entourés chacun d’un tata, mais aujourd’hui inhabités pour ainsi dire (200 habitants au grand maximum). Il s’y tenait autrefois un gros marché ; tandis qu’une partie des marchands venant du sud, de Komina, Bénokhobougoula et surtout de Tengréla par Fala, passaient à Saniéna et à Dioumana, remontaient de suite au nord sur Toforola, l’autre partie se dirigeait directement de Fala sur Tiola. De là, après avoir traité quelques affaires, ils bifurquaient soit sur Ségou, soit sur Kouoro et Djenné. Tiola n’est autre chose que le Tioula de l’itinéraire Caillié. Je me suis informé de Manian-Mnougnan, mais personne n’a pu me donner de renseignements exacts sur ce village[17]. Aujourd’hui il ne reste sur le marché de Tiola que quelques tas de bois, des condiments et du beurre de cé ; la valeur totale des articles en vente n’atteint certainement pas 5 francs.

Depuis ce matin on s’est sensiblement rapproché de la ligne des hauteurs que j’ai signalée hier. Kourala, où je dois coucher, est situé, dit-on, à quelques kilomètres sur l’autre versant. C’est une série de plateaux surmontés de mamelons de forme conique ; il y a de la verdure jusqu’au sommet.

Avant de gravir ces hauteurs, on traverse une grande plaine en partie cultivée ; au pied même, se trouve une grande cuvette marécageuse assez difficile à passer. L’ascension est peu pénible, quoiqu’il fasse très chaud. Le point le plus élevé qu’atteint le chemin, sorte de col, est à 70 mètres au-dessus de la plaine ; son altitude est de 430 mètres, mais un des cônes du plateau atteint la cote 680 mètres.

Ces hauteurs, dont j’ai relevé les principaux sommets, servent de limite entre le Ganadougou et le Kénédougou, entre les Foula et les Sénoufo.

Ne sachant pas si je suis encore éloigné de Kourala, et afin de laisser écouler les heures chaudes et de donner quelque repos à mon mulet, je me repose près d’un joli marigot qui borde le pied des hauteurs et vient du nord-est.

Deux griots se rendant à la colonne, nous rejoignent quelques instants après ; et, pensant se divertir à nos dépens, ils se mettent à tirer d’un dian-ne et d’un fabrésoro des sons si peu harmonieux qu’au bout d’une demi-heure je suis forcé de les renvoyer. Ils espéraient extorquer quelque cadeau ou quelque aumône à mes hommes.

Le dian-ne est un instrument de musique très répandu chez les Bambara ; il consiste en une calebasse traversée par trois fortes lamelles de bambou pourvues chacune d’une corde en boyau, fixée à un chevalet en bois ; on en joue comme d’une harpe.

Le fabrésoro est plus insupportable encore que le dian-ne : il est construit à l’aide d’un roseau aux deux bouts duquel sont adaptées deux petites calebasses. Il donne des notes très criardes ; on en joue comme d’une flûte.

Rencontre de deux griots.

Les griots, au Soudan, nous rappellent les bardes, « ces vieux chantres de la gloire et de la religion qui avaient fait de leur lyre un instrument de honteux servage.

« Pour quelques-uns, encore inspirés par l’amour du pays et par le respect des choses saintes, partout on voyait de méchants poètes attachés à la domesticité des princes et chargés de distraire leurs ennuis.

« Le roi Luernius, jetant de l’or, comme une aumône, au barde couvert de sueur et de poussière qui chante ses grossières louanges en courant après son char, n’est-il pas le témoin de la décadence et l’image manifeste de la dégradation ! » etc.

Ainsi s’exprimait Posidonius[18], et ce qu’il disait des anciens bardes se rapporte absolument aux griots soudanais.

A deux heures et demie, je me remets en route, et à quatre heures et demie, par une pluie torrentielle, nous atteignons Kourala. Ce village est composé de deux grands groupes entourés de baobabs et de bombax remarquables par leur grosseur et leur hauteur.

Tous les habitants sont sénoufo. C’est assez original, cette façon de construire : aucune rue n’est droite, les cases sont toutes carrées et construites comme celles des Bambara, mais moins bien ; les briquettes sont rectangulaires au lieu d’être rondes, enfin les portes d’entrée sont très basses.

Les rues, étroites, sont encombrées de magasins à mil en terre cuite d’une hauteur de 2 mètres sur une largeur de 1 mètre. Au milieu des rues se trouvent des poteaux de la hauteur des cases. Ces poteaux supportent une grossière charpente en branchages, et le tout est couvert de tiges de mil, de sorte que l’on est à l’ombre dans les rues. En ce moment ces toits sont en assez mauvais état : le mil n’étant pas encore récolté, ils ne sont pas refaits à neuf.

J’ai été reçu à Kourala par un sofa de quatorze à quinze ans, faisant l’homme, lançant des coups de fouet aux curieux et gesticulant beaucoup. Il m’a présenté le chef du village, un homme d’une cinquantaine d’années. Jusqu’à présent les Sénoufo m’ont paru ressembler fort peu aux autres peuples noirs que je connais déjà.

Ma mission auprès de Samory étant toute pacifique, et, voulant me maintenir strictement dans mon rôle de médiateur entre les deux belligérants, j’ai pensé qu’il serait de la plus grande importance de faire prévenir Tiéba de ne pas s’effrayer de ma présence devant Sikasso. Le difficile était de communiquer avec lui sans éveiller la défiance de Samory. Je chargeai Diawé, mon homme de confiance, de cette délicate mission, dont il s’acquitta fort bien.

Plusieurs habitants de Kourala parlaient le bambara ; Diawé lia conversation avec eux dans la nuit ; il leur expliqua que les Français étaient désireux de voir se terminer cette guerre désastreuse, et que je venais pour tâcher de faire la paix entre les belligérants. Les Sénoufo ont semblé approuver entièrement ma démarche, et il n’y a aucun doute pour moi que dès le lendemain Tiéba devait être informé du but de ma visite au camp de l’almamy. Mon séjour, que je me proposais de ne pas prolonger devant Sikasso, devait lui prouver par la suite que j’avais dit la vérité à ses gens. De sorte que si plus tard j’avais à traverser ses États, il ne pourrait que m’être reconnaissant de la démarche que j’allais tenter près de l’almamy Samory.

J’ai vu partout dans le village de la poterie et des objets en fer fabriqués avec une certaine recherche d’élégance.

Ces objets ne sont pas finis naturellement ; une simple inspection suffit pour s’apercevoir qu’ils sont de fabrication indigène ; je les signale parce que jamais je n’ai vu faire cela par des noumou (forgerons) bambara ou autres ; j’ai appris aussi que les forgerons sénoufo savent faire de la vaisselle en cuivre, et qu’ils tirent la matière première de Kong, qui elle-même la tient des comptoirs de la côte.

Une rue de Kourala.

La poterie me paraît plus perfectionnée qu’ailleurs, il y a ici des urnes de divers modèles et de toute grandeur, des écuelles et des plats de toutes dimensions, et enfin des tuyaux en terre cuite très réguliers. Comme chez les Bambara, la vaisselle est cuite dans un feu d’écorce de mana ; elle est ensuite trempée par les Sénoufo dans de grandes calebasses, dans lesquelles on a fait infuser, dans de l’eau chaude, de l’écorce, des feuilles et des fruits du sounsoun (arbre qui croît au bord de tous les cours d’eau et qui produit une sorte de petite nèfle jaune) ; cette préparation donne à la poterie un très joli brillant.

Toute la poterie, ainsi que les tuyaux, sont en belle terre rouge, bien moulée et enjolivée de petites ornementations en creux.

Les pipes ne sont pas faites directement avec de la terre glaise, mais avec de la vieille poterie réduite en poudre entre deux pierres, et de laquelle on forme une nouvelle pâte ; de cette façon, la pipe conserve moins le goût acre et terreux propre aux pipes neuves.

Quelques femmes revenant de chercher de l’eau n’avaient pour tout costume qu’une feuille qui, pour n’être pas de vigne, n’en était guère plus grande pour cela ; il n’est pas rare, dans cette région, de voir des jeunes filles et même des femmes se promener non vêtues, mais alors c’est une bande d’étoffe qui les habille ; la feuille, je ne l’avais pas encore vue. Ces femmes étaient-elles Sénoufo ou des captives venant d’un autre pays ? Je n’ai pu le savoir. Le lendemain, j’ai encore vu une de ces femmes ramasser des chenilles sur de jeunes cé ; ces chenilles sont vidées sommairement et séchées. Elles servent dans la préparation des sauces de to ; on ne mange que la chenille du cé (cétombo).

Ustensiles employés à Kourala.

J’ai vu à Kourala des lits très bien faits en palme et bambou, des nattes en forme de store, bien agencées, et beaucoup de vaisselle en fer faite par les forgerons du pays.

La chasse me paraît être en honneur chez les Sénoufo ; beaucoup de cases de Kourala sont ornées à l’extérieur de têtes d’animaux en trophées. Les têtes de biches de toutes les variétés y figurent en abondance, viennent ensuite quelques têtes de tankho (grande antilope à bosses, à fortes cornes courbées en arrière à angle presque droit) et quelques têtes de phacochère (sanglier). J’y ai vu aussi une tête ressemblant à celle d’un très gros chien : d’après la description qui m’a été faite, ce serait une tête de loup ou de quelque animal de ce genre, malheureusement je n’ai pu en retenir le nom. Dans quelques villages sénoufo détruits que j’ai traversés, le tronc des gros baobabs et des bombax est couvert jusqu’aux basses branches des mêmes têtes d’animaux.

La coiffure des hommes et des femmes est très variée : la plus commune consiste en petites touffes ou boucles sur chaque tempe et dans la nuque, ou en plumes blanches piquées dans les cheveux. Ils portent également dans les touffes, en guise de peigne, de petits stylets en corne.

Le tatouage consiste en trois entailles qui partent de chaque coin de la bouche pour se terminer en éventail à la hauteur des oreilles.

A l’extérieur des villages, généralement sous le plus gros arbre, se trouve une petite case en terre, sans toit, de forme variable ; cette case sert au culte que pratique ce peuple ; ce sont des cases pour le komo, m’a-t-on dit. Tout ce que j’ai pu en savoir, c’est que les Sénoufo se livrent à peu près aux mêmes pratiques que les Bambara pour le nama, qui chez eux s’appelle komo.

Ces cases ne peuvent contenir qu’un homme, et sont toutes précédées d’un couloir assez étroit, de 1 mètre de longueur environ ; la hauteur de ces constructions ne dépasse pas 1 m. 50.

On m’a signalé l’existence d’un gros village sénoufo, à une dizaine de kilomètres au nord de Kourala. Il paraît qu’actuellement son marché est encore fréquenté ; ce village s’appelle Kafana.

Toute la région appelée Kénédougou par les Dioula, et Kompolondougou par les indigènes, est habité par des Sénoufo Sakhanokho[19].

Lundi 26 septembre. — En quittant Kourala, on franchit une série de petits ruisseaux et plusieurs villages abandonnés, dont on n’a pu me donner les noms. Le terrain continue à se relever sensiblement et change à son avantage. Aux environs des ruines, il y a de très gros arbres, baobabs ou bombax. Tous ces villages n’ont été évacués qu’à l’approche de la colonne ; quelques jardinets abandonnés sont entourés de haies en pourguère.

Après avoir fait halte de midi à une heure, nous nous mettons en route à deux heures. Le baromètre me donne 550 mètres d’altitude. Dans la petite vallée où nous allons descendre, se trouve Natié ou Natinian, dont Birayma, lieutenant de l’almamy, vient de s’emparer, il y a un mois, avec le secours de Liganfali (j’ai signalé leur passage du Baoulé le 15 juillet).

Natinian est un village sénoufo qui devait avoir 500 ou 600 habitants ; il est situé dans une petite vallée bien cultivée, arrosée par deux ruisseaux sans importance. Ce petit village, situé sur la ligne de ravitaillement et qui n’a qu’un mauvais tata, a résisté pendant quatre mois aux troupes de Birayma ; j’estime qu’avec des troupes, même médiocres, on peut s’en emparer de vive force dès le premier jour ; au lieu de cela on en a fait le siège en règle.

En jetant un coup d’œil sur le croquis de Natinian et sur les travaux de siège que les troupes de Samory y ont exécutés, on remarque de suite que de la petite croupe située au nord-est, très rapprochée du village (30 mètres), on voit tout ce qui se passe à l’intérieur. D’autre part, le tata est moins solide en cet endroit ; on aurait donc dû, dès le début, attaquer ce côté faible. Au lieu de cela, le lieutenant de Samory a fait construire trois sagné ou diassa (palanquements en branchages) dans lesquels il s’est installé comme dans son village, se contentant de bloquer la place. Ce n’est que le cinquième mois que les hommes du diassa no 1 se sont portés de nuit, et en repoussant une sortie, sur la crête de la croupe, y ont construit un abatis en ligne droite, d’une douzaine de mètres, et s’y sont installés derrière dans des gourbis ; c’est de là qu’a été donné l’assaut. Les soldats de Samory parlent avec emphase, comme d’un fait d’armes extraordinaire, de cette prise de Natinian, qui gênait le ravitaillement de la colonne.

Or, à ce moment-là, j’étais à Ouolosébougou, où l’on a amené les femmes et les enfants pris dans le village, pour les échanger contre des chevaux. Les femmes étaient toutes vieilles, et les enfants malingres ; les gens de l’almamy n’ont pu en obtenir que huit chevaux. Les hommes, disent-ils, ont tous été tués ; or j’ai visité ce village et les environs, il n’y a pas plus de cadavres que dans les autres, ce qui prouverait que la plupart des habitants ont dû réussir à se sauver. Du reste, sur tout le tour de l’enceinte j’ai remarqué des ouvertures au ras du sol (fig. no 2) permettant de sortir en rampant, et de se dissimuler dans les mils et maïs qui entourent le village.

Si ces ouvertures no 2 avaient été pratiquées par l’assaillant, elles seraient visibles pour tout le monde et de la forme de celle représentée figure 1. J’en conclus donc que la plus grande partie des habitants a dû se sauver. J’ai été stupéfié en voyant ce village, fortifié d’une façon médiocre, résister si longtemps à des troupes auxquelles je supposais quelque valeur.

Plan de Natinian.

Actuellement les récoltes sur pied sont gardées par deux kokisi, et dans le diassa no 2 il y a une dizaine de jeunes sofas qui ont pour mission de surveiller la ligne de ravitaillement. Cette ligne est très souvent coupée par des bandes de Bambara venus du nord, obéissant à Dioma, chef de Kinié. Ce chef a succédé à Faffa ; il commande une partie du Dolondougou, et quelques villages du Baninko et du Diédougou lui sont soumis.

Fragment de l’enceinte de Natinian.

Ce Natié, ou Natchié, ou Natinian, est le Natche que Barth donne dans un de ses appendices, à la suite d’un itinéraire de Ségou à Djitamana, comme se trouvant sur la route de Djitamana à Tengréla. Cette route passe, en effet, à Fo, Natié et Dandirisso, et traverse le Badié un peu au sud de Fala, entre Kobi et Maribougou.

Barth, sur sa carte, porte ces localités entre Menguéra et Kong, et les nomme Fo, Natche, Dirisso.

Une heure après être sorti de Natinian, on atteint le point le plus élevé du plateau que l’on commence à gravir dès la sortie du village. De ce point, on voit dans le lointain un grand plateau dénudé aux pentes très douces ; c’est là que sont campées les troupes de l’almamy, et c’est sur l’autre versant que se trouve Sikasso. Dans l’est et dans le sud on aperçoit une chaîne de hauteurs dont j’estime les sommets les plus élevés à 1000 mètres d’altitude. A cinq heures et demie, on passe deux rivières près de leur confluent : l’une est facile à traverser, l’autre, au contraire, est large et profonde. Toute la plaine environnante est inondée : hommes et animaux s’embourbent ; il faut une bonne demi-heure pour arriver sur le terrain solide.

Sur les bords de ces ruisseaux et avant de les franchir, il y a un premier diassa (palanquement), gardé par une cinquantaine d’hommes qui avaient des sentinelles sur les bords du marigot. Ce poste, dont je n’ai pas vu de suite l’utilité, est là depuis le début de la campagne ; il est environ à trois kilomètres en arrière de la ligne des palanquements, et place des sentinelles face au sud ; il doit être destiné à opposer un premier effort à des troupes de secours venant de la direction Tengréla.

Un quart d’heure après avoir franchi ce mauvais marigot, je vois arriver une quinzaine de cavaliers, parmi lesquels je reconnais Karamokho. Ce prince porte une culotte indigène en guinée, une vareuse de tirailleur sénégalais dont le galon en laine jaune est noir de crasse, une cuirasse et un casque avec plumet tricolore ; il monte un cheval que le capitaine Péroz a donné à son père ; son armement consiste en une épée de médecin de l’armée.

Il m’aborde en me disant bonjour en français, et me demande des nouvelles de tous les officiers dont il a su retenir les noms ; de temps en temps, il me dit : « France, il y a bon ».

Tous ces braves gens ont des chevaux en bien mauvais état ; ma mule, qui vient de faire 250 kilomètres en sept jours, et qui aujourd’hui en est à son cinquantième kilomètre, non seulement les dépasse tous au pas, mais encore ne peut être suivie par eux qu’au petit trot.

Nous arrivons au camp à six heures un quart ; l’almamy est assis près de son palanquement, entouré d’une dizaine de ses fidèles. Il me serre la main en me saluant et me dit : « Français, bonjour ».

Arrivée près de l’almamy.

Après m’avoir exprimé son étonnement de voir un blanc marcher si rapidement, il me remercie d’avoir fait diligence pour le visiter, puis il m’installe provisoirement dans un gourbi peu éloigné de son diassa.


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La dernière étape que je viens de faire et cette marche totale me prouvent que nous exagérons souvent les distances que parcourent les noirs en général (je ne parle pas des courriers). Dans cette marche du Baoulé à Sikasso, j’ai dépassé tous les convois qui se trouvaient sur la route ; voyageant sans bagages avec deux domestiques, je n’ai pu franchir en moyenne que 30 kilomètres par jour, et le dernier jour 50 kilomètres, en partant au petit jour pour m’arrêter à la nuit tombante.

Un de mes camarades m’a confié qu’il avait obtenu de bons résultats en classant les journées de marche des noirs en trois catégories : 1o marche des enfants et des jeunes gens ; 2o marche des adultes ; 3o marche des vieillards.

Au premier abord ce classement peut paraître logique, mais quand on a un tant soit peu vécu chez les noirs, on rejette de suite cette façon de procéder ; les indigènes, quand ils voyagent, ne se réunissent pas par groupes de vieillards, d’adultes ou d’enfants ; ils se soucient peu des êtres faibles qui marchent avec eux : qu’il y ait des femmes ou des enfants, cela leur est bien égal, tout le monde sait cela. Je m’étonne qu’on puisse obtenir un résultat avec cette façon de procéder.

L’indigène du Soudan voyage :

1o En courrier rapide ;

2o Sans bagages, c’est-à-dire avec son fusil et sa peau de bouc seulement ;

3o Avec une charge sur la tête ;

4o Avec des animaux chargés, ânes ou bœufs porteurs.

Dans le premier cas, il franchit quelquefois de très grandes distances dans un temps très court ; il est impossible de fixer quoi que ce soit à cet égard, puisque cela dépend beaucoup de la longueur du trajet à faire ; il est évident que, s’il n’a que 80 kilomètres à parcourir, il peut les franchir en vingt-quatre heures ; s’il en a 240, il ne les franchira certainement pas en trois fois vingt-quatre heures.

Dans le deuxième cas, il ne marche que sept à huit heures en général ; le noir ne se mettant pas en route avant six ou sept heures du matin s’arrête vers onze heures, et se remet en route entre deux et trois heures pour s’arrêter vers cinq heures et demie ou six heures au plus tard.

Il parcourt, certes, plus de 4 kilomètres à l’heure, mais il cause avec les gens qu’il croise, s’arrête par-ci, par-là, dans les villages, pour boire, et s’il se repose, ce n’est pas dix minutes, c’est une demi-heure et quelquefois plus. De sorte que l’on peut établir presque comme règle qu’il ne parcourt pas en trois jours une distance supérieure à 80 kilomètres environ.

Dans le troisième cas, avec une charge sur la tête, sa moyenne de marche est de 20 kilomètres environ, pour un trajet un peu long, et quand il est libre de régler sa marche.

Dans le quatrième cas, avec des ânes ou des bœufs chargés, sa moyenne de marche est de 16 kilomètres ; car il y a les mauvais passages, les animaux à décharger et à recharger, à contourner les villages, etc. ; il parcourt donc une distance de 80 kilomètres en cinq jours.

Pour avoir à peu près de bons renseignements d’un indigène il ne faut pas lui poser cette simple question : « Combien y a-t-il entre tel et tel village ? » car il vous donnera un nombre de jours double de ce qu’il y a réellement, tout simplement parce que vous êtes Européen et qu’il est persuadé que nous ne pouvons faire, au maximum, plus de 10 à 15 kilomètres par jour. Vous ne serez donc pas renseigné.

Si vous lui dites : « Combien de jours as-tu mis pour venir de tel endroit ici avec tes ânes ? » il vous répondra carrément : trois, quatre ou cinq jours. S’il vient de loin et qu’il ait mis une dizaine de jours, informez-vous, car il s’est certainement arrêté un jour plein quelque part, dans quelque gros village ou dans une localité où il y a un marché.

On est aussi toujours induit en erreur quand on demande à un habitant la distance qui sépare son village d’un village voisin. Habitué à s’y rendre souvent, quelquefois dès sa plus tendre enfance, il vous dira comme nos campagnards : « C’est à côté », et vous avez 25 à 30 kilomètres à franchir. Ce n’est donc pas auprès d’eux qu’il faut se renseigner.

La méthode que je viens de donner n’est certes pas infaillible, mais je crois que c’est celle qui donne les meilleurs résultats ; j’en ai eu la preuve certaine à plusieurs reprises ; car toujours, avant de me mettre en route, j’ai construit un itinéraire par renseignements de la sorte, et rarement je me suis trompé de plus de 7 à 8 kilomètres au maximum sur 100.


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Mardi 27. — L’almamy me fait construire deux cases en paillote et un abri pour mon mulet ; une dizaine de sofas y travaillent toute la journée. Enfin, dans la soirée, je suis à peu près à l’abri de la pluie. Ma première visite à l’almamy paraît lui faire plaisir. Nous nous bornons à quelques propos insignifiants, un kokisi étant venu, dès le petit jour, recommander à Diawé de me tenir sur mes gardes : qu’il ne fallait parler de rien de sérieux tant que l’almamy ne me ferait pas mander chez lui, ou enverrait Karamokho chez moi.

L’almamy est un grand bel homme d’une cinquantaine d’années ; ses traits sont un peu durs, et, contrairement aux hommes de sa race, il a le nez long et aminci, ce qui donne une expression de finesse à l’ensemble de sa physionomie ; ses yeux sont très mobiles, mais il ne regarde pas souvent en face son interlocuteur.

Son extérieur m’a paru plutôt affable que dur : très attentif quand on lui fait un compliment, il sait être distrait et indifférent quand il ne veut pas répondre catégoriquement à une question. Il parle avec beaucoup de volubilité, et je le crois capable d’avoir la parole chaude et persuasive quand l’occasion s’en présente.

Assis dans un hamac en coton rayé de bleu et blanc qui lui a été rapporté de Paris, par son fils, il tient dans ses mains, dont l’intérieur est ladre, un gros morceau de bois tendre que l’on nomme en bambara niendossila, ou encore ngossé (c’est le sotiou des Ouolof), et avec lequel il se nettoie les dents.

Il est vêtu d’un grand doroké en florence mauve, de qualité inférieure, et porte une culotte indigène en cotonnade rayée noir et rouge, de fabrication européenne ; ses jambes, d’un brun chocolat plus clair que la figure, sont enduites de beurre de cé ; il est chaussé de babouches indigènes en cuir rouge.

Sa coiffure consiste en une chéchia rouge de tirailleur autour de laquelle est enroulé un mince turban blanc qui lui passe sur la bouche et encadre sa figure noire. Sur les épaules, il porte négligemment un haïk de bas prix.

A ses pieds sont assis : un vieux kokisi qui ne le quitte jamais, deux marabouts, quelques griots, et les quatre captifs préposés au hamac, à la chaise, au plat de campement dans lequel il se lave les mains, et à la bouillotte qui contient de l’eau pour se rincer de temps en temps la bouche. Ces objets et captifs le quittent rarement ; partout où il va, cet attirail le suit. A sa portée, et sous le même abri (sorte de hangar où est amarré son hamac), deux tailleurs sont occupés à coudre de la florence jaune pour ses femmes. Un des griots porte un gros parapluie rouge, et l’autre une canne-fusil détraquée. Tous les objets que j’ai signalés sont de fabrication anglaise, sauf le hamac et le plat de campement, qui est un plat réglementaire.

Nous parlons de choses insignifiantes ; l’almamy me demande de lui réparer sa canne-fusil, qui est un cadeau, dit-il, de Sir Samuel Row, gouverneur de Sierra-Leone.

Il m’a ensuite fait voir les armes qu’il emportait au combat : un kropatchek, un revolver, une carabine winchester et son sabre. Karamokho est au moins aussi bien armé que son père : outre sa cuirasse et son casque, il emporte un kropatchek, un lefaucheux à un coup, un fusil Gras et son revolver.

De retour à ma case, je reçois de la part de l’almamy un chaudron de riz et dix ignames ; un instant après, Karamokho me fait amener un bœuf.

Je remercie Karamokho, et lui fais observer que le bœuf est de trop : « Nous ne sommes que trois, lui dis-je ; je suis très reconnaissant à ton père de son cadeau, et j’accepterai volontiers un morceau de viande chaque fois que ton père fera abattre un bœuf. — Prends-le, me dit-il. Si nous étions à Bissandougou, mon père t’en donnerait kémé (80). » L’almamy, qui n’était pas loin, entre dans ma case, et me demande d’un air confidentiel pourquoi je ne lui amène pas les soldats qu’il demandait ; à cela je lui réponds qu’ayant reçu sa lettre au Baoulé, je l’avais expédiée à Bammako pour la faire parvenir au colonel commandant supérieur du Soudan français, qui aviserait.

Des hommes s’étant rapprochés, la conversation changea, et l’almamy me dit en riant : « Prends le bœuf, ou je t’en donne de suite dix. »

Si je l’avais pris au mot il eût été bien embarrassé : il n’y avait que sept bœufs en tout au camp.

Le bœuf fut tué sur-le-champ, et j’envoyai à l’almamy les morceaux que la politesse indigène lui consacre (un morceau de poitrine, du faux-filet et les deux rognons). Karamokho eut pour sa part un quartier de derrière.

J’avais prié Karamokho de faire tuer l’animal par un marabout, pour que les musulmans pussent en manger, mais il me donna à entendre que son père n’attachait aucune importance à cela quand il était en campagne, et qu’il mangeait tout aussi bien de la viande d’une bête tuée la tête tournée face au nord ou face à l’ouest (les fervents musulmans ne mangent que des animaux dont la tête, au moment d’être coupée, est tournée vers l’est).

J’ai expliqué à Karamokho que, mon départ ayant été très précipité, j’avais dû, à mon grand regret, laisser derrière moi les cadeaux que je destinais à son père, de crainte de les voir se détériorer par la pluie, puisque je voyageais sans tente. Il parut très satisfait de l’énumération que je lui en fis sommairement.

Quoique j’aie observé vis-à-vis de ce monarque et de son fils la plus grande politesse, cette famille royale devint plus que familière dès la première entrevue ; ils n’ont de prince, bien entendu, que le qualificatif dont quelques-uns de nos journaux les ont honorés pendant le séjour de Karamokho à Paris.