Karamokho présentant le bœuf.
Karamokho se mouche dans ses doigts devant moi ; son père prend ma pipe dans la poche de mon dolman et la porte à sa bouche ; ils me demandent mon uniforme, mes éperons, etc. L’almamy, persuadé que mes deux domestiques sont des tirailleurs déguisés, leur propose de prendre du service chez lui ; il leur donnera plus tard un commandement, dit-il. Enfin il fait comprendre à Diawé que sa couverture lui ferait plaisir (couverture de cheval, qui a sept mois d’usage, achetée par moi 6 fr. 75 au Bon Marché) : j’en suis honteux pour eux.
Karamokho, qui vient pendant que je dîne, est désappointé de me voir vivre à l’indigène, car il espérait, dit-il, me voir lui offrir du sucre, du chocolat ou des confitures, choses qui me font défaut, comme bien on pense.
Dans la soirée, l’almamy me présente Liganfali, un de ses lieutenants ; c’est lui qui a fait la conquête du Soulimana, et qui a pris Falaba en 1884.
C’est un homme de quarante-cinq ans ; il est petit pour un noir, mais il a la figure intelligente. Il est le seul à la colonne qui possède des kolas ; il en offre quelques-uns à l’almamy, qui a l’air très familier avec lui ; il l’appelle Fali. Un fils de l’almamy, Masser Mahmady, m’est également présenté.
Mercredi 28. — L’almamy me fait dire qu’il m’enverra Karamokho dans la journée, pour que je lui parle, et me propose d’aller rendre visite à ses frères dans les diassa (palanquements en bois, en forme de redoute).
Ces diassa ou sagné sont faits à l’aide de fortes branches de 2 m. 50 à 3 mètres de hauteur ; elles sont plantées d’environ 30 centimètres en terre et enchevêtrées les unes dans les autres, de manière à présenter deux ou trois épaisseurs. Les tireurs se placent derrière cette sorte de palanquement et font feu par les petits vides que forment les branches naturellement tordues et non équarries. Ces sortes d’enceintes sont destinées à arrêter le choc de l’assaillant et à lui faire subir des pertes sérieuses s’il veut s’en emparer. Dans l’intérieur sont disposés, sans ordre ni symétrie, des abris en chaume grossièrement faits. Les chefs seuls ont ce qu’on peut appeler des cases.
Quelques diassa ont de grands saillants de flanquement, ou de petits tambours ; si le reste du tracé n’est pas régulier, c’est parce qu’il a dû se plier aux exigences du terrain, qui, par endroits, est constitué d’agglomérés de fer, trop durs à entamer pour les outils dont disposent les noirs.
Si les diassa appartiennent à l’assaillant qui bloque un village, ils ont rarement plus de 50 à 60 mètres de côté, et renferment un nombre d’abris qui varie entre 200 et 250 au maximum. Quand le diassa sert d’enceinte à un village, les dimensions de ses côtés sont naturellement beaucoup plus grandes, car il n’y a guère de villages fortifiés aussi petits que cela.
Pour un village de grandeur moyenne, le diassa a environ 1000 mètres de développement et il n’y a en général pas plus de 300 fusils pour le défendre, à moins qu’une partie des guerriers de la contrée ne se soit portée dans le village, et que ce dernier ne constitue ainsi la dernière résistance que l’ennemi puisse opposer.
On voit par cela qu’il n’y a qu’un défenseur par 3 mètres courants de diassa ; si peu que quelques-uns d’entre eux abandonnent leur poste de combat pour se porter ailleurs, une face est bien vite dégarnie, ce qui permet de s’en approcher, généralement sans subir de trop grandes pertes.
Un diassa.
Les indigènes assiègent pendant des mois entiers des diassa sans parvenir à s’en emparer. Les Sénoufo, paraît-il, s’en approchent à l’aide de grands boucliers en bois recouverts de peau de bœuf séchée, coupent les harts et les pieux à coups de hache et réussissent ainsi à s’en emparer. Si les diassa se flanquent mutuellement, la besogne est moins facile et les indigènes ne s’en emparent que difficilement de vive force. Il faut ensuite faire un siège en règle, et l’on ne peut compter que sur un blocus rigoureux amenant la famine et la reddition, ou bien sur une trahison.
Pour nos troupes des colonies, la prise d’une enceinte en palanquement est moins difficile, surtout quand on dispose d’une ou deux pièces de canon, pour épouvanter les assiégés, car le quatre de montagne est impuissant, même à 250 mètres, à faire brèche.
Le tata de Sikasso.
Une canonnade bien dirigée sur une des faces en éloigne les défenseurs, de sorte qu’il est aisé d’y porter rapidement une troupe munie de paille qu’elle allume au pied du palanquement ou qu’elle jette à l’intérieur, sur les toits en chaume. Un village en feu n’est pas tenable, et le défenseur n’attend généralement pas l’assaut pour l’abandonner.
Quand le canon fait défaut, sous la protection de feux bien nourris vers une face, on arrive rapidement à se porter sur un saillant et à y mettre le feu. Nos troupes ont toujours enlevé de vive force n’importe quel type de fortification indigène, en terre ou en palanquement.
Le grand plateau sur lequel Samory a établi ses troupes est de constitution ferrugineuse ; tous les abords sont dégagés et entièrement déboisés, presque tout le bois ayant été utilisé à la construction des diassa. Seuls les abords immédiats de Sikasso ont conservé des arbres, qui sont néanmoins clairsemés. La ligne des diassa est distante de 2 kilomètres du village, que l’on n’aperçoit distinctement que par un temps très clair. Le tata de Sikasso est en terre glaise ; les murs paraissent très élevés ; leur tracé présente une série de saillants arrondis et de rentrants ingénieusement combinés.
Dans la partie nord du village se trouve un très gros arbre ; dans la partie sud, un petit monticule sur lequel il y a quelques constructions en terre. Les derrières de la position de l’almamy ne sont pas précisément brillants. La rivière et le ruisseau sont d’un passage extrêmement difficile ; la plupart de ses chevaux n’auraient certes pas la vigueur nécessaire pour se dégager des abords vaseux qu’on trouve sur les deux rives. Le pont est en très mauvais état ; ce n’est qu’avec les plus grandes précautions qu’on peut le faire traverser aux chevaux tenus en main.
Les diassa du centre de la position sont assez rapprochés pour croiser leurs feux, mais ceux des ailes sont trop éloignés les uns des autres pour pouvoir se prêter appui mutuellement sans sorties, la portée efficace des armes étant à peine de 100 mètres.
Le diassa no 1 est occupé par Alpha, chef de Ouassaïa, et les troupes du Sankaran. Le diassa no 2 est commandé par un frère de l’almamy qui porte trois noms : Fabou, Kémébirama et Byrayma ; dans ce diassa sont les troupes de la région Niger, Ouolosébougou, Kangaré, Faraba. L’almamy a trois fils dans ce tata : Masser Mahmady, Maninian Mahmady et Maninka Mamary. Famako, qui commande la région Ouolosébougou-Bammako en temps de paix, est également dans ce diassa ; actuellement ce chef est en disgrâce, je l’ai vu accroupi au milieu des sofas comme un simple Kourousitigui[20] (le signe du commandement est d’être assis sur une petite chaise en bois).
Le diassa no 3 est également commandé par un frère de Samory, connu sous le nom de Maninkamory, ou simplement Mory ; il commande en temps de paix Maréna, et a sous ses ordres les hommes du Lenguésoro et du Ouassoulou.
Les diassa 4 et 5 sont très petits. Dans l’un sont les noumou (forgerons), dans l’autre une cinquantaine d’hommes du Konia très dévoués à l’almamy ; c’est avec eux qu’il a commencé ses premières conquêtes.
Les diassa 6 et 8 renferment les sofas sous les ordres directs de Samory ; dans le no 6 loge Karamokho, les marabouts, griots, garanké, et captifs de l’almamy. Le no 7 est le logement particulier de l’almamy, de ses dix femmes, des captives de ses femmes, des kokisi et de leurs griots et garanké, de ses trois chevaux, de ses palefreniers, des captifs préposés au hamac, à la bouillotte et au port des armes et munitions personnelles de Samory.
Entre les tata 6, 7, 8 a été ménagée une petite place sur laquelle s’élèvent un hangar à audience et la mosquée. Au diassa 7 est adossé le parc à bœufs, qui contient 7 têtes de bétail.
No 24. Un puits.
No 23. Un groupe de paillotes dans lesquelles sont campés 18 sofa que Samory appelle ses tirailleurs ; ils sont vêtus d’un pantalon en guinée bleue et d’une vareuse en mauvais drap vert. Ce vêtement est confectionné par eux. La lisière constitue le galonnage chez quelques-uns, chez d’autres elle se trouve autour du col, au milieu d’un bras et même dans le dos. Tous portent une sorte de chéchia faite à l’aide d’un kassa (couverture en laine du Macina) qu’on a essayé de teindre en rouge, mais on n’a obtenu qu’une teinte en roux sale. Neuf d’entre eux sont armés de chassepots ou de fusils Gras, mais n’ont pas de munitions (4 à 8 cartouches, c’est tout ce qui leur reste).
No 9. Diassa occupé par Bilati et les troupes de Kankan.
No 10. Diassa occupé par Foulala Fodé.
No 11. Diassa occupé par Baffa et le contingent de Ténetou au Bagoé.
No 12. Liganfali et ses troupes, contingent de la rive gauche du Niger, Baleya, Soulimana, etc. ; en temps de paix ce chef réside à Syrmaya (Sankaran).
No 13. Poste d’observation.
Nos 17, 18. Groupe de constructions en terre au sud de Sikasso.
Nos 19, 21, 22. Diassa de Tiéba.
No 20. Palanquement en ligne droite des hommes de Tiéba à 350 mètres du diassa d’Alpha.
Autour des diassa règne une grande propreté, on sent cependant partout une odeur de cadavres ; les herbes sont enlevées dans un rayon de 50 mètres ; les ordures et fumiers transportés à 50 mètres en arrière.
Si l’intérieur laisse beaucoup à désirer sous ce rapport, il offre en revanche un coup d’œil très curieux ; il y a là dedans, entassés pêle-mêle, chefs, guerriers, captifs, femmes, enfants, chevaux, etc., par-ci par-là des selles hors de service, et des fusils un peu partout ; c’est le désordre le plus complet qu’on puisse rêver.
Un grand diassa contient un millier de personnes environ ; pour obtenir ce chiffre, j’ai compté les toits de cases et, après avoir déduit ceux qui abritent les chevaux, j’ai multiplié le nombre de cases restant par cinq, qui est la moyenne du nombre de personnes qui y passent la nuit ; les chefs ont plusieurs cases ; il y a aussi certains sofas privilégiés qui ont une case pour eux seuls et leurs femmes, mais je n’en ai pas tenu compte.
Sur ce millier de personnes, il faut déduire tout le personnel non combattant, femmes, captives, gamins, palefreniers, griots, forgerons, selliers, tailleurs, les Bambara qui ne font que les corvées et ne sont pas armés, quantité de fabricants de gris-gris et autres non-valeurs qui seraient trop longs à citer ; ils constituent certainement au moins la moitié de la population d’un diassa. Il resterait 500 combattants ; si je porte ce chiffre à 600, je suis bien au-dessus de la vérité, car Kémébirama, qui commande un des plus grands diassa, m’a fait l’honneur de me présenter tous ses guerriers. Il les avait fait accroupir autour de lui sur une petite place de rassemblement au milieu du diassa ; la plupart d’entre eux avaient le tour des yeux noirci au kalli (antimoine), ce qui les rendait hideux. En me les présentant, il me dit d’un air fier : « Regarde, voilà tous mes guerriers, ils sont nombreux. » Mon domestique d’une part, et moi de l’autre, nous nous sommes amusés à les compter ; lui, en a trouvé 320 et moi, 340. Je maintiens cependant mon chiffre de 600, il vaut mieux apprécier en plus qu’en moins.
| Il y a | 7 grands diassa à 600 hommes | 4200 | |
| 4 petits à 100 hommes au maximum | 400 | ||
| Le poste d’observation | 50 | ||
| Les sofas de Natinian et les 18 tirailleurs de l’almamy | 50 | ||
| Total général | 4700 | hommes | |
| (en chiffres ronds 5000) | |||
Sur ces 5000 hommes, il y en a 140 de montés ; dans ce chiffre sont compris les chefs, l’almamy, les griots, etc. Comme je l’ai dit plus haut, ces montures n’ont que le nom de cheval, aucune d’elles ne serait capable de faire pendant trois jours de suite 30 kilomètres par jour.
Et dire qu’on a osé surprendre la bonne foi de nos meilleurs journaux de Paris, en leur faisant insérer dans leurs colonnes que le père de Karamokho était roi de 150 contrées, et qu’il pouvait aisément mettre 50000 hommes en ligne[21].
On a été jusqu’à qualifier Samory d’Alexandre du Soudan. On aurait mieux fait de le traiter de pourvoyeur d’esclaves.
Actuellement Samory a donc, d’après nos calculs en chiffres ronds, 5000 hommes ; au début de cette campagne (mois d’avril dernier), il avait bien un millier d’hommes de plus, car la mortalité a clairsemé ses rangs : le feu, les déserteurs, les blessés et surtout la famine en sont les causes principales ; il devait avoir également un nombre de chevaux beaucoup supérieur, peut-être double (250 ou 300).
J’ai eu déjà occasion de parler des convois de vivres, mais je n’ai pas fixé le nombre de porteurs arrivant en moyenne par jour au camp. Pendant l’aller et mon séjour j’ai pu à peu près me rendre compte qu’il arrivait environ 200 foufoutigui par jour, ce qui fait environ 2000 kilos de denrées, qui, si elles étaient réparties équitablement et à raison de 250 grammes par homme (juste ce qu’il faut pour ne pas mourir), permettraient de distribuer 8000 rations par jour. Mais il n’en est pas ainsi, et beaucoup de chefs de l’entourage de l’almamy et certains personnages ne se contentent pas de si peu et puisent à pleines mains, tandis que 5000 malheureux sur les 10000 combattants et non-valeurs meurent littéralement de faim. C’est ce qui explique la grande quantité de cadavres qui jalonnent la route.
Pour vivre, ces malheureux vont par bandes dans les lougans des villages abandonnés, y coupant du fonio, des tiges de maïs, et errent dans la brousse pour y déterrer des fikhongo[22] et des racines. La nuit, ils cherchent à se voler les uns les autres, et malheur à celui qui ne se couche pas sur sa peau de bouc ou son sachet à vivres ! Du sel, l’almamy et les chefs seuls en ont.
Nous venons de voir comment les troupes sont alimentées en vivres ; nous allons maintenant examiner comment elles sont ravitaillées en munitions. Samory reçoit fort peu de poudre fabriquée dans le pays même ; le soufre fait défaut, il vient des comptoirs européens, et la poudre indigène n’est pas autant prisée que celle qui vient d’Europe.
La quantité de poudre consommée est considérable. J’ai calculé que Samory a dû dépenser à peu près 800 captifs par mois pour l’achat de sa poudre. Un simple calcul suffira pour le démontrer.
L’armée de Samory était de 5000 hommes devant Sikasso ; en admettant que chaque homme ne tire que 5 coups de fusil par semaine, ce qui n’est pas énorme et bien au-dessous de la vérité, nous arrivons à 25000 coups de fusil par semaine à 0 gr. 040 la charge, total 1000 kilogrammes par semaine ; et, pendant 18 mois, 72000 kilogrammes de poudre.
Le prix d’un esclave à la colonne était d’environ 4 à 6 kilogrammes de poudre, suivant le sexe et l’âge ; il y en avait même, et c’était le plus grand nombre, les enfants, qui n’étaient payés que 2 à 3 kilogrammes ; mais nous conservons notre moyenne de 5 kilogrammes pour éviter d’apprécier en trop et de tomber dans l’exagération. Cela nous donne une dépense totale de 14400 esclaves pour la totalité de la campagne ou environ 800 esclaves par mois, vendus pour de la poudre.
Pour l’achat des chevaux, c’est encore pis : le plus bas prix d’un cheval à Ouolosébougou ou ailleurs est de 8 esclaves, et le plus élevé, de 24 ; prenons seulement comme prix moyen 10 esclaves et nous atteindrons de suite des chiffres qu’il est écœurant de transcrire, surtout quand on pense que pour entretenir un effectif moyen de 150 chevaux pendant près de deux ans il faut les renouveler quatre fois.
Intérieur du camp de l’almamy Samory.
★
★ ★
Les troupes de l’almamy ne sont pas organisées en fractions qu’on pourrait appeler compagnie ou légion, comprenant un chiffre d’hommes toujours invariable, une sorte d’effectif réglementaire ; il n’existe pas non plus de grades bien définis. Voici les différentes appellations sous lesquelles on désigne chefs et soldats :
1o Bilakoro. Le bilakoro (qui ne porte pas de pantalons, mais le bila, comme son nom l’indique) est une sorte de vélite. Voici comment il est recruté :
Quand on prend un village ou que l’on opère une razzia, tous les prisonniers (femmes et enfants seulement, car tous les guerriers pris sont décapités) sont amenés à l’almamy, qui prend la moitié des femmes et des filles pour lui, l’autre moitié des prisonniers revient au chef et aux guerriers qui ont opéré la prise.
Tous les garçons et jeunes gens ont immédiatement la tête rasée à l’ordonnance et sont confiés à des chefs qui eux-mêmes en répartissent une partie entre leurs meilleurs sofa. Les gamins prennent dès lors le titre de bilakoro, et leur première fonction est de soigner les chevaux. Quand le maître monte à cheval, le bilakoro porte son fusil et le suit au pas de course ; plus tard, quand son chef est riche en fusils, on lui en donne un (vers l’âge de quatorze ou quinze ans). Certains chefs ne commandent que des bilakoro, par exemple Kali, chef de Faraba (entre Kangaba et Ouolosébougou), il est appelé Bilakorotigui, parce que son commandement ne comprend qu’une bande de galopins de ce genre. Qu’on juge de la résistance que peut opposer un groupe de ces guerriers à des hommes faits et rompus à la guerre.
2o Le kourousitigui est un guerrier d’un âge raisonnable ; il est marié et n’est soldat que momentanément ; il n’a jamais ou rarement un commandement.
3o Le sofa. Après avoir fait plusieurs expéditions, les bilakoro sont autorisés à porter le pantalon ; ils suivent le chef duquel ils relèvent quand il part en expédition ; quelquefois ils gagnent un cheval ou un ou plusieurs captifs à la suite d’une campagne heureuse. Plus tard, quand ils ont mérité la confiance de l’almamy, ils tiennent garnison dans les villages et n’ont d’autres fonctions que de manger le peu qui reste aux malheureux habitants. Ils deviennent quelquefois dougoukounasigui.
4o Le sofakong (à la tête des sofa)[23]. Ce sont des sofa qui se sont particulièrement distingués dans une expédition ; pour les récompenser, leur chef leur donne quelques hommes à commander, le chiffre varie suivant que le kélétigui a peu ou beaucoup d’hommes.
5o Le kélétigui ou kongtigui est un personnage ; il commande le territoire en temps de paix, et en temps de guerre il emmène tout ce qui est valide et possède un fusil dans sa région. Les frères de l’almamy et Alpha, Fali, Baffa, etc., sont ou kongtigui ou kélétigui, suivant qu’ils agissent isolément ou sous les ordres de l’almamy.
On voit que cette soi-disant armée n’est encore qu’une bande bonne à jeter l’épouvante parmi de petites peuplades et incapable d’inspirer aucune crainte à des troupes instruites à l’européenne et possédant une arme à tir rapide.
Ces guerriers ne reçoivent aucune instruction militaire, la plupart ne savent pas tirer un coup de fusil. Les charges de poudre, beaucoup trop fortes, produisent un recul très gênant ; et la poudre indigène, brûlant très lentement dans le bassinet, fait long feu. Ce sont les deux causes qui font détourner la tête au tireur, et au moment de faire feu l’arme n’est jamais en direction.
Tous les chefs auxquels j’ai parlé de leur ordre de combat m’ont dit que les guerriers marchaient tout simplement autour de leur chef, et tiraient des coups de fusil. Au moment de l’assaut, ils poussent le cri répété de couâ ! couâ ! qui rappelle celui du canard ; les chefs brandissent en l’air leur sabre ou la hache de guerre qui sont les emblèmes de commandement.
La hache est généralement en argent et très mince ; elle est toujours renfermée dans un étui en peau de chat-tigre dont la queue est cousue après la poignée et sert d’ornement. Cette hache de parade est portée par un bilakoro.
Quelques chefs ont des pavillons : ce sont simplement des morceaux d’étoffe (du calicot ou de la guinée) noués à un bambou ou une tige de mil. Ces drapeaux ne sont pas des emblèmes, on n’attache aucune importance à leur prise, ils ne servent qu’aux ralliements.
Le noir de ces régions ignore le sentiment d’honneur des peuples civilisés pour leur drapeau, et jamais il ne se fait tuer pour lui.
Les guerriers de Samory semblent avoir emprunté le pavillon aux troupes toucouleur d’Ahmadou, chef du Nioro, qui, d’après ce que nous apprend Mage, ont un semblant d’organisation.
Les instruments servant aux sonneries sont très variés ; les griots[24] tirent des sons de toutes les cornes d’animaux. La plus répandue est le boudofo (corne de dagué, sorte d’antilope) qui est simplement percée d’un trou près de l’extrémité, et le bourou, instrument donnant à peu près les mêmes sons et disposé de la même manière, avec cette différence qu’il est fabriqué avec une défense d’éléphant.
Les sonneries que l’on peut faire à l’aide de ces instruments sont naturellement très limitées, j’en ai toujours entendu tirer les mêmes sons, cependant ils sont très facilement compris, vu que le matin de bonne heure cela veut dire « En route ! » et le soir « Halte ! nous campons ici ».
Un tabala et ses deux porteurs.
Le vrai instrument avec lequel on peut donner des ordres est le tabala, que nous pouvons comparer à notre tambour.
Le tabala est d’une pièce, et creusé dans du diala ; son diamètre varie entre 40 et 50 centimètres ; dans l’intérieur se trouvent quelques bassi (amulettes). Le dessus est tendu d’un morceau de peau de bœuf qui est assujetti par des lanières ; sur cette peau et vers la circonférence il y a généralement un endroit dépourvu de poils sur lequel on voit une inscription en arabe commençant toujours par : El hamdou lillahi. « Louange à Dieu », etc.
Ce tabala est porté par deux hommes, à l’aide de deux fortes poignées en lanière dont il est muni ; entre les deux porteurs marche le griot, qui des deux mains frappe du tabala khalama (la plume à écrire du tabala). Ces khalama sont en fort cuir et en forme de boudin ; l’intérieur est rempli de graines et de bourre de coton ; deux solides lanières constituent les poignées.
Avec cet instrument les griots obtiennent une douzaine de batteries différentes au moyen desquelles ils transmettent les ordres de leurs chefs.
Parmi ces batteries on m’a cité : « En avant ! » « Aux armes » « Cessez le feu ! tout est fini » « En retraite ! » « Du secours ! » « Rassemblement à gauche ! », « à droite ! » « La charge ! » « Garde à vous ! ».
★
★ ★
Le camp est très tranquille : à part des coups de fusil isolés qui se succèdent presque sans interruption, le silence n’est troublé que par les cris de quelque captif qui reçoit une rossée. L’aspect est loin d’être celui d’un camp français, où il règne toujours un peu de gaieté, même dans les moments difficiles. Dans le diassa de Birayma, on m’a cependant gratifié d’une séance de Mokho missi kou, sorte de croquemitaine ou de polichinelle qui amuse les guerriers par ses propos et ses contorsions.
Il était habillé d’un vêtement en cotonnade rouge d’une seule pièce, avec les jambes et les manches très collantes, et coiffé d’un bonnet rigide hérissé de queues de vache. Au bonnet est cousu un morceau d’étoffe cachant la figure, qui est percé d’une ouverture pour la bouche et de deux autres pour les yeux ; autour de ces trous sont brodés des ronds en cauries.
Dans une musette en guinée qu’il portait en bandoulière se trouvaient des grelots et de la ferraille. Le bas des jambes était muni de sonnettes. Dans les mains il tenait quelques queues de vaches qu’il agitait en causant.
De temps à autre, le soir, vers huit ou neuf heures, sur un signal donné par le tam-tam de l’almamy, une courte batterie de tam-tam se fait entendre sur toute la ligne ; aussitôt après, tous les guerriers poussent une série de cris aigus et désordonnés qu’il est difficile de comparer à autre chose qu’à de véritables cris de bêtes féroces. Dès que le silence est rétabli, on entend un seul cri d’ensemble qui part de Sikasso et des diassa de Tiéba. Ce cri est un hou allongé ressemblant à un rugissement ; on sent qu’il sort de poitrines mâles et que les défenseurs sont nombreux.
Il y a souvent des alertes de nuit, ce sont des malheureux qui volent des vivres, et qu’on poursuit à coups de fusil en criant : A minna ! « Attrape-le ».
Mokho missi kou.
Dans la soirée j’ai eu la visite de Karamokho, accompagné d’un kokisi ; je lui ai parlé longuement de la triste situation que son père s’est créée en commençant cette guerre contre Tiéba, de la famine qui désolait les régions que je venais de traverser, des cultures qui restent en friche, du dépeuplement de son pays, des cadavres qui jalonnent la route, du mécontentement général que cause la guerre, et surtout du tort qu’elle fait à nos traitants de Médine et aux marchands en général. Enfin je lui ai parlé de l’éloignement de sa base d’opérations, de la périlleuse situation de son unique ligne de ravitaillement, de ses troupes fatiguées, de ses chevaux hors de service et du peu de progrès qu’il a fait vers Sikasso, depuis six mois qu’il est là, puisqu’il n’a même pas réussi à s’emparer d’un seul des diassa de Tiéba. J’ai essayé par tous les moyens de lui faire comprendre qu’il avait tout avantage à signer une paix qui ne pouvait qu’être honorable pour lui. Je lui proposais à cet effet d’aller voir Tiéba, et de chercher ainsi à les amener sur un terrain d’entente. Karamokho me dit : « Ce que tu dis est vrai, mais l’almamy ne voudra pas faire la paix ; il m’attend, je vais aller lui dire tout ce que tu m’as dit. »
Une heure après, l’almamy vint dans ma case ; je recommençai mon plaidoyer en faveur de la paix, c’était du temps de perdu.
A tout ce que je venais de lui dire il ne sut me répondre qu’une chose : « J’ai dit, en parlant de Bissandougou, que je rapporterais la tête de Tiéba, et il me la faut. Je resterai ici encore deux, trois ans s’il le faut, mais je veux sa tête. »
Je lui fis remarquer qu’il pourrait devenir dangereux pour lui de prolonger ainsi le siège de ce village, et lui fis comprendre que dans quelques mois la famine sévirait d’une façon très intense, son pays n’ayant presque pas fait de culture cette année. Il en convint et me dit : « Si les Français sont contents de me voir finir la guerre, ils m’enverront les 30 hommes et les canons que j’ai demandés. »
Je lui fis observer qu’il avait grand tort de compter absolument sur ce renfort. « Le colonel commandant supérieur, lui dis-je, n’est pas si content de toi : tu as commencé cette guerre sans nous en parler et maintenant tu demandes brusquement du renfort ; de plus, une lettre de recommandation du colonel que je t’ai adressée est restée cinquante jours sans réponse ; tout ce que tu fais là est loin de prouver ta reconnaissance envers nous. » Après avoir faiblement protesté et nié avoir reçu la lettre du colonel Gallieni, il refusa formellement d’user de moi ou de tout autre comme négociateur de la paix. Il lui faut « la tête de Tiéba ».
Je priai l’almamy de bien réfléchir à tout ce que nous venions de dire ensemble, et puisqu’il ne voulait pas user de moi, je lui demandai à repartir le surlendemain pour continuer ma mission ; il acquiesça à ma demande et me parla de ses bonnes relations avec des chefs dans l’Est : « J’étais sûr d’être partout bien accueilli sur sa recommandation » (!!).
J’ignore jusqu’où va mener la sotte vanité de ce souverain despote. Voici en résumé la situation des deux belligérants.
Sikasso, comme on l’a vu, n’est bloqué sérieusement qu’à l’ouest, et les diassa extrêmes d’Alpha, de Baffa et de Liganfali ne sont qu’une faible menace vers le nord et le sud ; la plupart du temps, même, ces deux diassa sont coupés de leurs communications avec les autres diassa[25] par les troupes de Tiéba ; ce cas s’est présenté deux fois pendant mon séjour au camp.
Sikasso[26] est à la porte du pays de Tiéba, et n’offre aucune difficulté pour le ravitaillement ; ses communications sont libres avec presque tout son pays, et du jour où il plaira à Tiéba de s’en aller avec tout son monde, Samory ne pourra l’en empêcher ; il ne le saura même pas de suite.
Les troupes de Samory sont du reste incapables d’enlever un diassa à Tiéba. Les assiégés sont si peu inquiets qu’ils se livrent à leurs cultures. Les garnisons des diassa de Samory n’osent placer que deux ou trois sentinelles doubles chacun, et à moins de 200 mètres en avant de leur front. Les hommes de Tiéba les enlèvent très souvent, ainsi que les chevaux qui sont en pâture autour des diassa. Somme toute, Tiéba est maître chez lui dans un rayon de 1500 à 1600 mètres vers l’ouest, et tout l’est n’est pas menacé. Il ne manque pas de vivres, dit-on, ses États sont plus peuplés que ceux de Samory, et il peut encore faire venir des denrées des pays de l’intérieur avec lesquels il a conservé de bonnes relations.
Le pays de Samory est pauvre, absolument depeuplé et épuisé ; si le siège se prolonge jusqu’en mars ou avril, tous les vivres auront disparu, car cette année on n’a presque pas fait de cultures. D’autre part, la ligne de ravitaillement est pillée journellement par les Bambara du nord et les gens de Dioma. Les Bilakoro de Natinian ne sont pas de force à surveiller une route de plus de 200 kilomètres de longueur.
Le Ganadougou et la région de Kourala ne sont pas absolument soumis : au moindre revers, ces gens-là se tourneront contre Samory. Tengréla et les villages du Bagoé, de Fala à Papara, peuvent en un jour se porter vers Bénokhobougoula et couper la ligne de ravitaillement, qui passe dans le Sibirila pour atteindre la ligne principale au Bagoé.
En outre, je crois ses troupes moins bonnes que celles de Tiéba, qui le harcèle tous les jours et cherche à lui enlever ses diassa. — L’almamy doit le savoir, car il n’a jamais rien tenté de ce genre-là, et si ce n’était la terreur qu’il inspire, ses guerriers ne tiendraient pas, mais il coupe si souvent des têtes qu’on n’ose désobéir. A ce propos, Kali m’a conté que, lorsque l’almamy a appris que nous n’étions qu’une poignée d’hommes à l’affaire du marigot de Kokoro, il a fait couper la tête aux huit chefs dont les troupes avaient pris la fuite les premiers.
Jamais il n’osera donner l’assaut au village, et il en est à 2 kilomètres au bout de six mois de lutte.
Sur quoi compte-t-il ? sur des défections probablement, ou sur des alliés imprévus ? je l’ignore.
Admettons que Tiéba se retire dans quelques mois, l’almamy fera son entrée dans une ruine, car son adversaire aura emmené tout son monde à l’intérieur ; il lui faudra donc imaginer une guerre plus profitable comme compensation pour ses chefs et ses guerriers. Ces derniers ont perdu leurs chevaux et échangé successivement leurs captifs contre des vivres que les marchands vendent un prix fabuleux aux affamés de la colonne. Où portera-t-il la ruine ? vers le nord ou vers Tengréla ? il n’en sait peut-être rien lui-même, mais il sait qu’il lui faudra se procurer à tout prix des chevaux et des captifs.
Jeudi 29. — Karamokho a été plein de prévenances pour moi aujourd’hui ; je suppose qu’il a quelque chose à me demander ; dans la journée, il est venu me chercher pour me faire voir qu’il sait écrire son nom en français.
Je lui griffonne quelques mots en arabe qu’il va porter à son père. Samory me demande s’il y a des Français qui savent bien lire le Coran : quand il apprend que nous avons de très forts arabisants qui ont traduit des livres et des documents ayant trait aux pays des noirs, il m’exprime son étonnement ; je profite de cela pour lui parler de l’ancien empire de Mali, mais il est très ignorant de l’histoire et de la géographie de son pays ; il connaît cependant Mansa Sliman, puisqu’il m’a cité les actes principaux de son règne. Plus tard, il m’a parlé de la canonnière partie pour Tombouctou. Je me suis aperçu qu’il ne savait pas que le Niger coulait de Bourroum vers Say, le Noufi et la mer ; il croyait qu’il allait à la Mecque !
Bref, jamais l’almamy ni Karamokho n’ont encore été si aimables qu’aujourd’hui ; vers dix heures du soir Karamokho vient pour me parler : comme je dormais, Diawé le renvoie.
Vendredi 30. — Dès le petit jour Karamokho vient dans mon gourbi pour me dire que son père ne veut pas me laisser partir : « Les chemins ne sont pas bons, mon père veut que tu attendes ici que Sikasso se soit rendu, il prendra ensuite quelques villages sur ta route et enverra beaucoup de captifs à l’almamy de Kong, qui te laissera passer. »
Je lui fis observer que ma place n’était pas dans le camp de l’almamy, que j’étais chargé d’une mission qu’il me tardait de remplir dans les plus brefs délais ; que mon convoi était sans chef à Bénokhobougoula, que ma présence y était nécessaire et qu’il ne fallait pas songer à me retenir ici plus longtemps. Son père vient quelques instants après, et essaye de me retenir par des arguments sans valeur. « Avant que cette lune soit finie (quinze jours), Sikasso sera pris. Je vais recevoir des renforts, et, du reste, les hommes de Tiéba meurent de faim dans le village.... Tiens, me dit-il, voilà justement un déserteur qui est arrivé cette nuit, interroge-le toi-même, tu verras que c’est la fin, tous les hommes de Tiéba désertent. »
« Si tu es si sûr de ton affaire, il est inutile de nous demander des troupes de renfort et de te faire construire cinq cases en pisé, lui dis-je ; je ne crois pas du tout à la fin prochaine de cette guerre. Quant à la famine qui règne dans le camp de ton ennemi, tu as pu t’en rendre compte ce matin par le bras du Sénoufo que le garanké de Liganfali t’a apporté. » En effet, quelques instants auparavant, cet homme avait apporté un bras ; la section était faite au gras du bras, et les chairs étaient entourées d’un épais bourrelet de graisse qui était loin d’indiquer le manque de nourriture.
Je n’ai pas voulu faire l’affront à Samory de lui dire que je connaissais son déserteur et que c’était un homme de Tiérou, près de Ténetou, qu’il venait de me présenter avec tant d’impudence. Je voulais à tout prix éviter de le froisser et lui renouvelai mon désir de partir dans la journée comme il en avait été convenu.
« Tu attendras bien huit jours ici, car le chef du Pourou (sic) doit venir me voir et il t’emmènera jusqu’à Kong. » Comme je n’avais jamais entendu parler de ces pays, je demandai quelques explications, et l’almamy me montra l’est, sans pouvoir me donner de renseignements[27] ni de direction précise.
Je promis à Samory de rester à Bénokhobougoula jusqu’à la nouvelle lune (18 octobre) et d’y attendre le chef du Pourou (?) et le courrier qui m’annoncerait son arrivée et me manderait pour conférer avec lui. Cela ne le satisfit pas, car il chercha à me faire comprendre que, s’il voulait, il m’empêcherait de partir. Karamokho, qui était présent, ajouta : « Oui, si les Français, à mon arrivée à Bordeaux, m’avaient dit : « Tu n’iras pas plus loin », j’aurais bien été forcé de revenir. »
On voit par cette aimable réflexion combien son voyage en France lui a peu profité et comme il nous connaît peu, nous qui lui avons offert une si large hospitalité.
Je lui fis remarquer que mon cas n’était pas le même, que je ne demandais rien à l’almamy, si ce n’est la permission de traverser ses États placés sous notre protectorat ! et posai catégoriquement la question à Samory : « Veux-tu, oui ou non, me laisser traverser ton pays et me faciliter mon voyage ? »
Le but que Samory voulait atteindre en me retenant devant Sikasso ne m’échappa nullement. L’almamy, très fin, pensait que la présence d’un Européen dans son camp aurait pour effet de faire croire à Tiéba que l’avant-garde d’une troupe de soldats français était arrivée, et, pour accréditer cette rumeur, il envoyait des émissaires de tous côtés annonçant l’arrivée de renforts et de canons.
De longues péroraisons succèdent à ma question, à laquelle il ne répond rien ; puis il me signifie qu’il ne me donnera pas de porteurs pour m’en retourner. Je pris congé de lui et de Karamokho et me retirai dans mon gourbi.
Une bonne tornade venait de mettre fin à cette discussion un peu orageuse, et j’étais décidé à partir à la première éclaircie. Une demi-heure après, au moment d’enfourcher mon mulet, un kokisi m’amène sept hommes pour porter mes bagages (trois peaux de bouc). Karamokho me demande de lui envoyer divers objets et me prie de les mettre à part pour que son père ne les lui prenne pas (sic).
Mon attitude énergique venait de me tirer de ce mauvais pas, et j’étais libre de m’en retourner à Bénokhobougoula, où mes tribulations allaient probablement recommencer.
Ce n’est pas sans une certaine satisfaction que je quittai le camp de l’almamy. Je me voyais déjà dans la situation de demi-captivité imposée à Mage et à Quintin, à Ségou, en 1862, et de la mission Gallieni, à Nango, en 1880-81.
Notre départ eut lieu à neuf heures du matin. A une heure de l’après-midi, nous arrivons à Natinian, où une forte tornade nous oblige à passer la journée.
Mes domestiques n’étaient pas moins heureux que moi ; ils craignaient qu’en résistant à Samory, ce dernier ne me fît un mauvais parti. « Si tu étais noir, me disait Diawé, Samory t’aurait coupé le cou, parce que tu n’es pas de son avis. » Je crois bien que mon garçon avait raison.
Samedi 1er octobre. — Comme à l’aller, j’arrive à Kourala par une pluie battante ; dans la soirée, j’ai un peu rôdé dans les villages ; il y règne une sourde effervescence, et beaucoup d’hommes, me dit-on, viennent de rallier la colonne de Tiéba. Beaucoup de Sénoufo jettent en passant un coup d’œil sur ma case, mais aucun d’eux n’est obséquieux du reste, je n’ai pas encore trop à me plaindre des curieux. Je lie conversation et cherche adroitement à me faire renseigner sans éveiller leur défiance, et, pour cela, je ne prends jamais de notes devant eux. Quelquefois, quand ils sont là depuis un moment et qu’il n’y a rien à en tirer, mon domestique Diawé les renvoie en leur disant que je vais me baigner, et tout le monde s’en va.
Il m’est quelquefois pénible cependant de supporter cet entourage : tous ces gens fument, prisent et chiquent devant moi ; quand ils se mouchent, ils s’essuient les doigts contre le mur ; s’ils crachent, c’est également contre le mur, ils ont alors soin d’étendre le crachat avec la main.
Comme je perdrais certainement mon temps en leur donnant une leçon de civilité, je ne dis rien, c’est le plus sage parti à prendre.
Dimanche 2 octobre. — Je m’arrête à Tiola, où j’arrive vers midi. A l’aller, je n’ai fait que traverser ce village, je me suis donc décidé à y faire étape ; d’autre part je vais tâcher de ne pas suivre tout à fait le même chemin pour le retour ; c’est du temps de perdu.
Types de Bambara et de Foula devant leurs cases.
Dans la journée je me décide pour l’itinéraire Tiola, Saniéna, Komina, Bénokhobougoula. Saniéna et Komina avaient dans mes notes le qualificatif de grand marché, je voulais les voir.
Lundi 3 octobre. — Je pars de bonne heure, impossible d’avoir un guide ; aussi, au lieu de passer par Sankorobougou, qui est le chemin le plus court, je fais un peu trop de sud et allonge ma route de trois kilomètres. Je traverse les ruines de Tountjila (3 villages détruits) et, peu de temps après, un joli ruisseau bien ombragé, à eau très claire, qui coule vers le nord. Un gamin me dit que le ruisseau s’appelle Kodialani (le bon petit marigot). Trois ruines nous séparent de Saniéna, on me les a nommées, ce sont Siracoroni, Noumoula, Foulanto ; ces villages ont été détruits par les gens du Ségou. Comme le reste de Ganadougou, ce pays est habité par des Bambara et des Foula Soumantara. Ces Foula sont mélangés aux Bambara et aux Sénoufo avec lesquels ils se trouvent en contact ; aussi ont-ils emprunté la façon de construire les cases aux Bambara, et la coiffure aux Sénoufo, le tatouage est mixte : il y a du Bambara et du Sénoufo.
Je crois ce peuple très travailleur ; il y a quatre ans, leur pays était encore florissant ; mais leur situation difficile entre Tiéba, Ségou et Samory devait les mener à la ruine. Autant que j’ai pu en juger, ces gens ne demanderaient qu’à vivre tranquilles. Du reste leurs petites vallées sont fertiles, la verdure qui borde les cours d’eau semble indiquer que le pays conserve de l’eau pendant toute l’année.
Saniéna était un village d’au moins mille habitants, actuellement il n’en compte plus que quarante. On me dit que dans la soirée je pourrais atteindre Komina. Je quitte cette triste ruine à 2 heures 30, et un quart d’heure après je traverse Tiékorobougou ; ce village a plus d’un kilomètre de long, mais il est également inhabité. En sortant de cette ruine, je me trouve sur les bords d’une rivière très profonde, dont on ne m’a pas révélé l’existence à Saniéna ; je la supposais exister plus au sud, c’est le grand collecteur de la région Kourala. Elle a 20 mètres de largeur.
A toutes les questions que l’on pose, les gens de ce pays répondent par un an allongé ; mon domestique est désespéré de ne pouvoir obtenir d’autre réponse. Ce an correspond pour eux tout aussi bien au oui qu’au non : c’est la réponse toute trouvée quand on ne veut rien dire.
Ce village m’a l’air tout particulièrement hostile à l’almamy, et j’y suis coté comme un de ses amis. Je m’adresse au seul homme qui soit dans le village, il dit qu’il remplace le chef trop vieux et m’affirme qu’il m’est impossible de traverser cette rivière si je ne fais un pont. Voyant que je ne pourrais rien apprendre de lui, j’envoie mon domestique rôder du côté de la rivière sous prétexte d’aller chasser, en lui recommandant de fouiller les abords pour trouver le passage. Deux heures après, il revient et me dit avoir vu déboucher un homme qui a pris la fuite en l’apercevant. Je l’accompagne et une demi-heure après nous découvrons un passage dans le faîte des arbres reliés entre eux par des lianes. Des perches, sur lesquelles il faut faire des prodiges d’équilibre pour ne pas dégringoler dans la rivière, relient les branches entre elles. Si l’on tombe, on est sûr de s’empaler sur les bois morts qu’on aperçoit par-ci par-là à quelques centimètres sous l’eau.